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Elie Cohen
LA RÉFORME
DE LA GOUVERNANCE DES UNIVERSITÉS
séance du lundi 6 juillet 2009
Introduction
Du LMD à la LRU, en passant par le
PRES, lANR, les RTRA et le Plan Campus, le système
denseignement supérieur et de recherche français
connaît depuis cinq ans une succession dimportantes
réformes. De progressions en replis, ces réformes
ont significativement modifié sa physionomie, par le
renforcement des moyens financiers, lautonomie des universités,
la constitution de pôles dexcellence, une esquisse
dintégration des grandes écoles et des
universités, la création dagences de moyens
en sus des grands organismes de recherche ; enfin, le resserrement
des liens entre la recherche-innovation et les entreprises
dans les pôles de compétitivité.
Parmi les réformes sengageant sur ces voies,
même la plus visible - la LRU - na pas soulevé,
sur le moment, doppositions radicales. Curieusement,
cest un sujet plus « technique »
- la modification du décret de 1984 portant sur le
statut des enseignants chercheurs - qui a provoqué
une levée de boucliers, paralysant durant plusieurs
mois lessentiel de lUniversité française.
Quoique la mobilisation ait été contrastée,
le soulèvement de 2009 demeure inédit par son
ampleur, sa durée et sa radicalité. Or le décret
modifié sur le statut des enseignants-chercheurs ne
proposait rien dautre que lapplication au personnel
enseignant de la loi dautonomie, qui navait jusqualors
pas éveillé de désapprobation massive.
De plus, loin dêtre une réforme de rupture,
ladoption de la LRU, le 10 août 2007, na
fait que prolonger les évolutions initiées par
Edgar Faure dans le sillage de mai 1968 et consolider la réforme
Allègre de 1997 sur la contractualisation dans la gouvernance
universitaire. Que le principe dautonomie suscite aujourdhui
une telle contestation, alors que le processus dautonomisation
des universités avait été lancé
sans heurt, de longue date, a donc de quoi surprendre. Lautonomie,
aux yeux de ses adversaires, ne serait que le vecteur de la
marchandisation du savoir voulue par lOCDE et lUE
et de la mise à mort du service public républicain,
loutil dune université libérale
et inégalitaire, la dernière arme contre les
libertés de lenseignant-chercheur.
Bien que le contexte politique actuel semble favoriser la
remise en cause des principes du néo-libéralisme,
on sexplique assez mal que le débat sur lUniversité,
rejoigne la polémique sur la fragilisation du service
public à la française par lintroduction
de logiques concurrentielles. Comment ne pas sétonner,
quun système denseignement supérieur
et de recherche aussi sélectif que le système
français puisse passer pour réfractaire à
la mise en concurrence des établissements ? De
plus, rien ne démontre que lUniversité
française ait cédé aux sirènes
du marché, et on aurait tort de croire que la réforme
de la gouvernance universitaire consiste en ladaptation
de standards étrangers à la situation nationale.
On tâchera même dexpliquer dans cette communication,
comment le fait dassocier à un modèle
national centralisé certaines caractéristiques
dun modèle de gouvernance fondé sur lautonomie
a finalement accentué les dysfonctionnements quon
prétendait corriger, créant ainsi les conditions
du conflit de 2009.
On pourrait penser que létendue du mouvement
des enseignants chercheurs procède de la conjonction
déléments contingents, parmi lesquels
la réforme du statut des enseignants chercheurs, qui
modifie le décret du 6 juin 1984, la masterisation
des concours de recrutement, la modulation des moyens budgétaires
sur la base de critères de performances, et la suppression
de postes dans le cadre des non remplacements des départs
à la retraite, et le discours « pour une
Stratégie Nationale de Recherche et dInnovation »
tenu par le Président Sarkozy le 22 janvier 2009. Le
mouvement de protestation sanalyserait alors comme une
bouffée protestataire en réaction à une
accumulation de mesures perçues comme hostiles :
le renoncement à lessentiel de la réforme
permettant un retour à la normale.
Mais le retour périodique des irruptions universitaires
ne plaide guère pour ces explications, la question
de lautonomie résume bien tous les problèmes
liés à la mutation du système denseignement
supérieur et de recherche. Comment envisager en effet
linstauration de luniversité autonome dans
le paysage institutionnel français sans sinterroger
sur les raisons qui ont fait de la question universitaire
un élément central dans les débats économiques
et politiques du moment ? LUniversité française
a vu son statut bouleversé depuis une dizaine dannées.
Loin dêtre cantonnée à la seule
production et distribution des savoirs, elle apparaît
désormais comme un facteur productif direct. La stratégie
de Lisbonne, objectif majeur de lUE pour faire entrer
lEurope dans léconomie de la connaissance
est précisément basée sur la priorité
donnée à lenseignement supérieur
et à la Recherche. Or, dans la mesure où le
mode dorganisation de lUniversité
notamment les modes de gouvernance et les systèmes
dincitation quelle est capable de mettre en place
détermine directement ses performances, celui-ci
est devenu un sujet de réflexion majeur.
I - Lenseignement supérieur comme facteur de
croissance
Dès lors que lenseignement
supérieur a été considéré
comme un facteur de croissance dans une économie de
la connaissance, la parole des économistes a conquis
une légitimité nouvelle dans le débat
sur lenseignement supérieur et la recherche.
À cette fin, je mappuierai sur deux types de
travaux : le rapport Aghion-Cohen du CAE Éducation
et croissance, et le rapport Bruegel dAghion et
alii Governance and performance of research universities.
Les travaux de lécole neo-classique ont permis
détablir quune accumulation de capital
humain permettait de contrecarrer les rendements décroissants
de laccumulation du capital physique, le taux de croissance
dune économie est en fait le taux auquel le capital
humain est accumulé. Des raffinements ont été
apportés à cette théorie montrant que
cest le stock de capital plutôt que le taux daccumulation
qui rendait compte des différences de performance de
croissance. Les schumpeteriens vont renouveler la théorie
de la croissance en réintroduisant un progrès
technique complémentaire du stock de capital humain.
Pour Nelson-Phelps un stock élevé de capital
humain rend plus facile le rattrapage et linnovation
à la frontière technologique. Mais leffet
du stock déducation sur la croissance est insignifiant
si on limite la comparaison aux pays de lOCDE. En fait
Aghion et alii vont montrer que le capital humain naffecte
pas de la même manière linnovation à
la frontière et limitation, le caractère
approprié ou non des institutions à la phase
de croissance est crucial.
Dans un rapport Éducation et croissance (La
Documentation française, 2004) que Philippe Aghion
et moi-même avons rédigé nous établissons
que lenseignement supérieur et la recherche contribuent
à la croissance, en éclairant un apparent paradoxe.
En effet, tandis que le niveau de productivité scientifique
français au vu notamment des indicateurs relatifs
à linnovation a cessé de converger
à partir du début des années 1980 avec
celui des Etats-Unis, déclinant résolument depuis
le début des années 1990, lattractivité
française demeure convenable. Toutefois, si les études
soulignent les failles dues à la fiscalité nationale,
la législation sociale ou les spécificités
de ladministration françaises, elles relèvent
fréquemment la qualité du système de
formation hexagonal. Ce dernier serait non seulement en mesure
de pourvoir aux besoins de léconomie en ouvriers
et employés correctement formés, mais il fournirait
en sus des moyens techniques et des cadres supérieurs
de qualité. Léducation et, spécialement,
lenseignement supérieur, savèrent
donc un facteur majeur de croissance dans notre pays. Les
analyses macroéconomiques de la croissance autant que
les théories microéconomiques des incitations
le prouvent.
Ces analyses signalent que larticulation entre éducation
et croissance relève de deux formes de mécanismes.
Dune part, laccumulation de capital humain
par les individus scolarisés, qui les rend plus productifs
à mesure quils progressent au sein du système
éducatif : ainsi en France, le surcroît
de productivité procuré par une année
détudes supplémentaire sélèverait
à près de 8 %. De lautre, le progrès
technique : un niveau élevé déducation
permet en effet dadapter plus facilement des technologies
développées par dautres ou de développer
de nouvelles technologies. De ce point de vue cependant, les
différentes strates du système éducatif
ne remplissent pas le même rôle : lenseignement
secondaire ou supérieur spécialisé, qui
procure une solide compétence technique et professionnelle,
forme des individus aptes à imiter les technologies
existantes ; linnovation, plutôt réservée
aux chercheurs, suppose quant à elle un enseignement
plus généraliste, sur le long terme.
Investir dans lenseignement primaire et secondaire,
de manière à croître en empruntant la
technologie des pays les plus avancés, semble rentable
pour une nation éloignée de la frontière
technologique. Mais, à mesure quun pays se
rapproche de cette frontière technologique, les possibilités
dimitation savèrent plus limitées,
et il convient alors dinvestir dans lenseignement
supérieur. En ce qui concerne la France, aujourdhui
proche de la frontière technologique, les résultats
empiriques présentés dans le rapport Éducation
et croissance révèlent justement limportance
dun enseignement supérieur performant. Lefficacité
de ce dernier est dautant plus décisive que,
lorsque samorce une nouvelle vague technologique, comme
cela semble être actuellement le cas, du fait de lémergence
des nouvelles technologies de linformation, les possibilités
dimiter ou de mettre au point des innovations incrémentales
samenuisent. Ce constat invite à se demander
si la perte de vitesse de notre économie et de sa capacité
à innover ne dépend pas du fonctionnement de
notre enseignement supérieur.
Dans ce processus, le rôle des institutions scolaires
semble effectivement crucial. Or on peut supposer que les
modèles institutionnels et organisationnels ont des
effets différenciés sur la performance des universités.
Quelles sont donc les institutions les plus à mêmes
de garantir la croissance ? On pourrait penser, a priori,
que ce sont les plus incitatives. Dans le cadre de lenquête
Bruegel sur les déterminants des performances comparées
des universités, Philippe Aghion a analysé le
classement de Shanghai (Philippe Aghion and all. Bruegel Policy
Brief Septembre 2007). A lheure de déterminer
les indices de succès des universités, il savère
que les deux critères expliquant essentiellement la
performance des universités sont les moyens financiers
et lautonomie, et non le partage entre établissements
publics et établissements privés, ou structures
payantes/ non payantes, explications controuvées, pourtant
fréquemment alléguées. Finalement, cest
essentiellement la combinaison entre les moyens financiers
(notamment le budget alloué à chaque étudiant)
et lautonomie qui conditionne la réussite.
Citons ici les principaux résultats de létude
Bruegel
« La recherche de performance d'une université
- est positivement corrélée
- avec la taille de son budget par élève :
plus le budget par étudiant est élevé,
meilleure est la performance
- avec son autonomie budgétaire : ne pas être
tenu d'avoir son budget approuvé par les autorités
gouvernementales est associé à une meilleure
performance
- avec son autonomie dembauche des personnels académiques
et la liberté de fixer leurs salaires
- est négativement corrélée
avec le degré dendogamie dans les procédures
de recrutement des professeurs : les universités
qui ont tendance à recruter leurs propres professeurs
diplômés font moins bien
- nest pas corrélée avec le mode de
propriété des bâtiments universitaires :
plus d'autonomie dans la propriété des bâtiments
nest pas associé à une meilleure performance »
« Mais notre résultat principal nest
pas simplement que plus d'argent ou plus d'autonomie est bon
pour les résultats de la recherche. Il est que l'argent
a beaucoup plus d'impact lorsqu'il est combiné à
l'autonomie budgétaire. Pour être plus précis :
nous trouvons que le fait d'avoir l'autonomie budgétaire
double l'effet des fonds supplémentaires sur les performances
de la recherche universitaire ».
Dans un système déducation supérieur
adapté à linnovation, et devant se montrer
performant dans toutes ses fonctions, les structures dincitation
jouent donc un rôle fondamental. Si lautonomie
interagissant avec la taille du budget affecté à
chaque étudiant est décisive, encore faut-il
que la structure dincitations mise en place induise
les comportements attendus. En particulier le système
doit générer une recherche fondamentale
de pointe (cette dernière est notamment mesurée
par le nombre et limpact des publications scientifiques) ;
il doit être capable de se connecter à la recherche
appliquée au domaine industriel, notamment
, afin de permettre à léconomie
dans son ensemble de suivre les nouvelles découvertes ;
il doit produire conjointement, dans les premiers cycles comme
dans les cycles supérieurs (Master et Ph D), un enseignement
de qualité. Qualité favorisée par la
mise en concurrence des enseignants chercheurs-établis
et des jeunes générations ; enfin, le système
doit être capable de se régénérer
par la sélection des projets, des équipes de
recherche, des étudiants et des jeunes enseignants-chercheurs
les plus prometteurs. Cela suppose que les enseignants-chercheurs
reconnus participent activement aux tâches administratives
dévaluation et de sélection.
Que la performance des enseignants-chercheurs soit multidimensionnelle,
contrairement à celle des professeurs du secondaire,
complexifie considérablement lorganisation du
système déducation supérieure.
Lenseignement ou la contribution de chaque enseignant-chercheur
au « capital social » savèrent
ainsi difficiles à mesurer et à récompenser
au moyen des systèmes incitatifs simples adoptés
par exemple dans le cas dune entreprise produisant un
seul bien standardisé. Si lon récompense
uniquement lune des fonctions des enseignants-chercheurs
(par exemple la recherche fondamentale), on les incite à
négliger les autres (ce problème, dit de « multitâches »,
a notamment été analysé par Holmstrom
et Milgrom, dans un ouvrage daté de 1988). En outre,
comment récompenser par des primes financières
des tâches aussi peu mesurables que la bonne citoyenneté
au sein du département universitaire, ou encore la
qualité de lenseignement et de la direction des
travaux détudiants ? Lexistence de
dimensions non mesurables dans la performance des enseignants-chercheurs
impose également des limites à lutilisation
de ce que les anglo-saxons nomment les « high-powered
incentives », cest-à-dire de salaires
monétaires fortement croissants avec la performance.
Il sagit en effet déviter que les universitaires
ne concentrent leur attention sur ces seules tâches,
au détriment des taches plus difficilement mesurables.
Dans ce cas, il peut être utile de limiter la corrélation
entre performance mesurable et salaire monétaire, tout
en alliant aux incitations salariales des incitations non-salariales :
les promotions internes permettant une progression dans la
carrière, la réputation au sein de la communauté
scientifique, la concurrence de létablissement
avec les autres universités, etc. Ces incitations non
salariales correspondent à ce que la théorie
des incitations nomme les « career concerns »
(on verra à ce sujet létude de Dewatripont-Jewitt-Tirole
datée de 1999). Préserver un bon équilibre
entre les différentes fonctions mentionnées
plus haut, tout en les maintenant chacune à un niveau
de pointe semble tenir de la gageure. Le système universitaire
nord-américain nous offre toutefois un « cadre»
dont on peut certainement espérer tirer des enseignements.
Ce système est notamment fondé sur :
(a) des éventails de salaires relativement larges ;
(b) un marché interuniversitaire avec des universités
disposant dune autonomie de décision et de
moyens financiers pour recruter les talents académiques ;
(c) laccès à des bourses, notamment
à travers la National Science Foundation, dont lattribution
se fait sur la base dune procédure de peer
review ;
(d) un système de titularisation des enseignants
chercheurs après une période probatoire de
six à neuf ans, à lissue dune
procédure soigneuse de sélection ;
(e) des passerelles entre universités et industries,
notamment à travers les brevets universitaires et
les activités de conseil de la part des universitaires ;
(f) des ressources financières importantes, à
fois publiques et privées, et une autonomie des universitaires
dans ladministration de leurs ressources. On doit
cependant mentionner le fait quun nombre croissant
duniversités américaines (pas les ivy
league) rencontrent des problèmes financiers
dus à une augmentation des coûts (notamment
pour financer les nouveaux équipements de laboratoires,
en biotechnologie par exemple), à larrivée
de minorités à faibles ressources, et à
lexacerbation de la concurrence en matière
de salaires pour attirer les universitaires les plus performants,
ou faire en sorte quils ne rejoignent pas le secteur
privé.
Après avoir été longtemps interrogée
la contribution de lenseignement supérieur à
la croissance nest plus guère débattue,
dès lors que des institutions appropriées sont
mises en place. La performance des universités devient
dès lors cruciale : le design organisationnel
et le système dincitations deviennent décisifs.
Ces résultats intervenant dans le contexte de lavènement
de la « nouvelle économie » vont
avoir une grande influence sur la stratégie de Lisbonne
adoptée par lUE pour accélérer
la transition vers léconomie de la connaissance.
II - Lautonomie des universités françaises
avant la LRU
Lapport des économistes dans lanalyse
du rôle rempli par les structures déducation
et de recherche dans la croissance étant établi ;
une étude socio-historique du fonctionnement de lUniversité
française permettra à présent de replacer
la question de lautonomie dans le temps long des débats
ayant trait à lorganisation de lUniversité
française. Loin dêtre inopinément
apparue à loccasion du vote de la Loi LRU, la
quête de lautonomie est au cur de lhistoire
de lUniversité française. Mais que signifie
au juste, pour un établissement denseignement
supérieur, être « autonome » ?
La notion dautonomie peut en effet désigner trois
réalités distinctes :
a. lautonomie scientifique et pédagogique
dune structure, notamment en matière dorganisation
de cursus et de délivrance des diplômes
b. lautonomie financière, cest-à-dire
la gestion de lensemble des moyens financiers nécessaires
à laccomplissement des missions, y compris
ceux correspondant à la concrétisation du
principe dégalité des chances (bourses,
prêts
)
c. enfin, lautonomie de recrutement de lensemble
des personnels supports (spécialement des étudiants
et des enseignants-chercheurs).
Le principe dautonomie est dabord déclaré
en 1968 par la Loi dorientation sur lenseignement
supérieur, qui stipule que « les établissements
publics à caractère scientifique, culturel et
professionnel [
] jouissent de la personnalité
morale et de lautonomie pédagogique, scientifique
administrative et financière ». Dans les
faits, la réglementation a considérablement
atténué lautonomie sous linfluence
de la haute administration et des groupes de pression les
plus divers. Dune part, parce que la gouvernance ninspirait
pas confiance, et que lautonomie devait être mise
sous tutelle (à travers notamment les diplômes
nationaux). De lautre, parce que lautonomie des
universités semblait contredire celles des universitaires
et des « facultés ».
Si luniversité en France est autonome depuis
la Loi Faure, la quête dautonomie est inséparable
du processus de constitution des universités françaises
depuis un siècle. LUniversité française
sest montrée perpétuellement tiraillée
entre, dune part, une volonté de centralisation
et, de lautre, une quête renouvelée dautonomie.
Cest dire que la LRU ne procède pas de la transposition
en France dun modèle dorganisation importé
des États Unis à la faveur du passage à
léconomie de la connaissance, telle quelle
est désormais promue.
Supprimées par la Convention (loi du 15 septembre 1793),
les universités ne réapparurent institutionnellement
en France quun siècle plus tard (loi du 10 juillet
1896). Entre ces deux dates, qui délimitent un siècle
où la France crut pouvoir faire léconomie
dune institution quelle a contribué à
inventer, lenvironnement des universités avait
été profondément transformé, du
point de vue même de la production et de la transmission
des savoirs : un autre enseignement supérieur
était apparu et sétait largement développé,
obéissant à de tout autres principes, pour le
recrutement des étudiants comme pour les objectifs
de la formation.
A partir de la Révolution, lenseignement supérieur
français sest ainsi développé hors
de lUniversité. La Convention, en même
temps quelle supprimait les universités, a repris
le principe des écoles spéciales, légué
par lAncien Régime, en instituant le Muséum
dhistoire naturelle, lÉcole polytechnique,
lÉcole centrale, lÉcole normale
supérieure
Il a fallu attendre la IIIe République
et la loi du 10 juillet 1896 pour que la notion même
duniversité réapparaisse dans le vocabulaire
administratif français. Mais la vie culturelle et savante
sétait dores et déjà développée
en marge des universités, et la politique de la Troisième
République nest pas véritablement parvenue
à ré-enraciner dans le terreau national lidée
dUniversité.
Sous la Troisième République, et jusquà
mai 1968, les universités gèrent les carrières
universitaires, ce qui explique notamment que leur caractère
disciplinaire se voie continuellement renforcé. De
fait, elles se trouvent progressivement placées entre
les mains des seuls universitaires, et sous le contrôle
des doyens de faculté. Pour gouverner les facultés,
lÉtat sappuie en effet sur les structures
facultaires, ce qui atomise en quelque sorte la structure
universitaire. Pour Christine Musselin, auteur de La Longue
marche des universités françaises, paru
aux Presses Universitaires de France en 2001, « il
nexiste [à cette époque] aucun lieu, aucune
structure susceptible danimer horizontalement les différentes
communautés facultaires et de situer des projets transversaux
entre facultés ».
Létranger offrait alors à lUniversité
française des modèles attractifs. Au tournant
du XIXe siècle, la Réforme Liard rétablit
ainsi les universités en sinspirant modèle
allemand. Il sagit dimporter en France le modèle
humboldtien, fondé sur une organisation multifacultaire
et un fonctionnement autonome. La recherche fondamentale y
est articulée à la recherche appliquée,
et les différents champs du savoir sy voient
rassemblés au sein dune institution unitaire.
Ainsi, les premiers décrets conçus par Louis
Liard en décembre 1885 accordent la personnalité
civile aux facultés, les habilitent à recevoir
des dons et à créer des enseignements spécifiques.
Dix ans plus tard, Raymond Poincaré, alors ministre
de lInstruction publique, signe les décrets qui
constituent les universités en érigeant les
facultés dun même site en institution soudée
(1896).
La tension persistante entre volonté centralisatrice
et pouvoir facultaire réapparaît au moment de
la loi Edgar Faure, promulguée en novembre 1968, quelques
mois seulement après les événements de
mai. Cette réforme confère, en théorie
du moins, une autonomie forte aux universités, et place
les établissements au-dessus de ces entités
disciplinaires quétaient les facultés.
Bien que ladministration centrale comme les facultés
manifestent des réticences face à ce projet,
la première effrayée par lautonomie, les
seconde, par le processus de constitution des universités,
la loi Faure parvient à instaurer une triple autonomie
pédagogique, gestionnaire et financière, tout
en assurant lindépendance de luniversité
par rapport au pouvoir facultaire. Malgré tout, lautonomie
nest pas complètement acquise, et lorganisation
universitaire demeure tributaire de filières verticales,
ainsi que cétait le cas sous lEmpire. De
fait, « alors que cette loi voulait, du jour au
lendemain donner aux nouvelles universités les moyens
institutionnels de devenir des établissements plus
autonomes, capables de développer des projets collectifs,
les processus dapprentissage organisationnel au sein
des nouvelles universités furent extrêmement
lents et leurs modes de gouvernement restèrent faibles »
(C.Musselin op cit). Par ailleurs, la loi Faure était
marquée par un idéal de réunion des savoirs
sous langle de la pluridisciplinarité, et par
la volonté de faire gouverner luniversité
par tous ses acteurs plutôt que par les seuls professeurs.
Or la réforme, engagée dans lurgence à
la suite des événements de mai, na pas
véritablement été négociée
entre les universitaires et le ministère. Elle souffrira
du défaut de coopération entre les différents
acteurs.
La loi Savary (1984) prolonge la dynamique lancée par
la réforme Faure, mais cest essentiellement la
réforme Allègre (1988) qui crée les conditions
de lautonomie par la contractualisation et les réformes
budgétaires. Lautonomie financière partielle,
la contractualisation ny sont pas conçus comme
des outils de pilotage de la gestion, dincitation à
la performance ou de modulation des moyens en fonction de
ladite performance ; en effet, la contractualisation
tend plutôt à responsabiliser les acteurs en
leur allouant des moyens supplémentaires autour de
projets éducatifs spécifiques. Le rôle
du président sélargit considérablement
dans son contenu, et sa « professionnalisation »,
puisque la préparation des contrats ainsi que le développement
des relations avec les collectivités locales, sont
désormais confiés au chef détablissement,
lequel devient en outre linterlocuteur privilégié
du Ministère. Dès lors, le Président
duniversité cesse dêtre un simple
gestionnaire : il se doit de porter un projet de manière
volontariste. On assiste dès lors à lémergence
duniversités aux identités institutionnelles
plus affirmées, au gouvernement plus fort, et au fonctionnement
plus autonome, appelées à développer
des relations - financières notamment - avec des partenaires
extérieurs.
LUniversité française telle que nous la
connaissons est le fruit des réformes introduites au
cours des quinze dernières années, période
de rupture avec la République des facultés et
la transition qui la suivie. En provoquant un remaniement
des modes dintervention de ladministration centrale
et de ses relations avec les universités, lintroduction
des contrats détablissements a favorisé
le passage du modèle centralisé uniforme et
égalitaire à lautonomie : « Contre
toute attente, les universités françaises sont
devenues possibles, écrit Christine Musselin. Les entités
anomiques et sans leadership du début des années
80 ont développé leur capacité décisionnelle,
se sont dotées déquipes présidentielles
actives qui ont renforcé leur identité collective ».
Cest donc sans véritable heurt que le mode dorganisation
de lUniversité française sest vu
singulièrement modifié. Pour preuve, le faible
retentissement dans la presse, en 1988, de lannonce
de la contractualisation aux présidents duniversités
par Lionel Jospin, alors Ministre de léducation
nationale du gouvernement Rocard. Rien détonnant
à cela, si lon juge, avec Philippe Garraud, que
la contractualisation obéit aux modèles de linscription
silencieuse, notamment au « modèle de lanticipation »,
archétypal de laction publique volontariste,
caractérisée par une absence de conflit, de
controverse médiatique et dexploitation partisane
(on renverra à ce sujet à larticle « Politiques
nationales, élaboration de lagenda »,
in LAnnée sociologique, n°40, 1990,
p.17-41).
On le voit, la dynamique vers lautonomie, lancée
de longue date, est bien engagée depuis quinze ans.
On peut donc se demander pourquoi la Loi Relative aux libertés
et responsabilités des Universités (dite loi
LRU ou loi Pécresse), adoptée en 2007, a suscité,
avec retard, une contestation si vive, alors quelle
ne faisait que renforcer des évolutions en cours. Cette
loi, qui substitue à lancienne gestion interne
des universités une « gouvernance », propose
une double avancée du point de vue de lautonomie
financière (création de fondations, gestion
de la masse salariale, transfert par lÉtat des
biens immobiliers) et de lautonomie de recrutement des
enseignants-chercheurs et des personnels. Les premiers sont
élus par un comité de sélection organisé
sur dautres critères que les anciennes commissions
de spécialistes ; les second peuvent désormais
être recrutés en CDI.
III - La mue de lUniversité Française
Afin de déterminer pourquoi le gouvernement actuel
a choisi de renforcer lorientation vers lautonomie
par de nouvelles réformes, au risque de provoquer un
affrontement avec les enseignants-chercheurs et les personnels
de lUniversité, il faut replacer la question
de lautonomie dans lévolution du système
universitaire français durant les vingt-cinq dernières
années. Le système universitaire français
a en effet connu pendant cette période une seconde
massification à laquelle il a dû faire face en
dépit dune incroyable modicité de moyens.
Non contente de se trouver parmi les Universités les
moins dotées dEurope, lUniversité
française apparaît comme le parent pauvre de
léducation nationale, si lon en juge par
le coût comparé dun collégien et
dun universitaire. Ainsi, la dépense moyenne
par étudiant des universités sélevait
en 2001 à 6589 Euros, contre 7879 euros pour un élève
du second degré. De plus, si la dépense moyenne
par élève du premier degré à prix
constants a pratiquement doublé entre 1975 et 2001,
quelle a augmenté de moitié pour les élèves
du second degré, elle a seulement progressé
dun quart en ce qui concerne les étudiants du
supérieur.
Le système universitaire français a également
pâti de la tripartion de lenseignement supérieur,
morcelé dune part entre universités et
les les grandes écoles, dotées à leur
création dimportants moyens financiers en vue
de la formation des élites ; entre lenseignement
et la recherche, confiée dans de nombreux domaines
à des organismes ad hoc, tels que le CNRS, le
CEA, le CNET, le CNES dautre part ; entre recherche
publique et recherche privée, enfin.
Si lensemble du système français denseignement
et de recherche a si profondément évolué
ces dernières années, cest que les universités
ont massivement répondu à la demande de formations
professionnelles (notamment à travers le succès
croissant des IUT, DUT et autres DESS), que le CNRS et lUniversité
ont multiplié les collaborations, et que sest
vue renforcée larticulation entre recherche publique
et recherche privée. Dautres bouleversements,
tels que ladoption du modèle des 3-5-8 (Bac+3,
Bac+5, Bac+8) dit LMD, ou le PRES, ont accentué ces
évolutions.
Concurrencée par des structures autrement plus sélectives,
depuis les Classes Préparatoires aux Grandes Écoles
jusquaux IUT, lUniversité française
traverse actuellement une crise profonde. En ouvrant ses portes
à une majorité de lycéens, parmi lesquels
les moins dotés ou les plus marginalisés des
bacheliers, elle alimente une logique de sélection
par léchec. Ainsi le taux déchec
en premier cycle aboutit-il au renforcement de lattractivité
des formations sélectives. Afin de résister
à la désaffection des étudiants, séduits
par des écoles professionnelles payantes dont les performances
demeurent discutables, lUniversité développe
de son côté les formations professionnalisantes,
sans en avoir toutefois les moyens. Par là, elle contredit
non seulement sa vocation première, mais accentue en
outre les déséquilibres existants, les failles
observées en premier cycle se voyant répercutées
dans les cycles supérieurs.
Trois obstacles majeurs rendraient lUniversité
française moins performante que ses homologues étrangères,
et manifesteraient donc son « retard » :
- une organisation publique et centralisée lui interdirait
de recruter les étudiants et les enseignants les
plus compétents, et de valoriser ainsi leurs cursus.
- lUniversité ne tiendrait pas sa promesse
dégalité des chances. Par son refus
de la sélection des entrants, elle amènerait
des générations délèves
à se fourvoyer, les attirant avant de les exclure
au terme dune sélection ex post dautant
plus dommageable quelle renvoie les exclus à
leurs insuffisances supposées.
- Enfin, dans un pays marqué tout à la fois
par limportance du secteur public, le vieillissement
de ses cadres et le poids pris par les échelons administratifs
locaux, lUniversité ne pourrait ni diversifier
ses sources de financement, ni renouveler ses effectifs
enseignants aux conditions matérielles passées,
ni rationaliser lappareil universitaire, dans la crainte
dun affrontement avec les élites locales et
les corporations.
Pourtant, on constate que lUniversité française
na cessé de sadapter, de manière
progressive et continue, à de nouvelles exigences la
conduisant à lautonomie. Cette dernière
était en effet susceptible doffrir une réponse
fonctionnelle à la diversification des missions à
laquelle lUniversité a dû faire face au
vu de la massification et de la professionnalisation du système.
LUniversité française sest tout
dabord adaptée aux missions explicites qui lui
ont été assignées : dispenser une
formation générale supérieure de masse,
pourvoir aux besoins de léconomie en compétences
et qualifications professionnelles, se situer aux frontières
de la recherche scientifique et technique dans les domaines
de spécialisation industrielle du pays. Elle sest
ensuite pliée à des contraintes implicites sans
cesse renouvelées : contribuer à la stabilité
dun système denseignement supérieur
fondé sur la double coupure formations sélectives/université,
organismes de recherche/université, souvrir au
plus grand nombre, tout en maintenant une apparence de centralité
et dhomogénéité des cursus, des
carrières et des statuts. Pourtant, des évolutions
aussi profitables que la professionnalisation des filières
ont paradoxalement contribué à affaiblir lUniversité
traditionnelle. En mettant laccent sur des formations
courtes, sélectives, et relativement onéreuses,
les Universités ont dû arbitrer leurs moyens
financiers en défaveur des cursus plus traditionnels,
et plus longs.
Ce nest donc que si lon entend changer les missions
de lUniversité, revenir sur la double coupure
fondatrice (éducation / recherche, formations sélectives
/ non sélectives) et tenter le pari dune nouvelle
spécialisation quil devient nécessaire
de repenser lorganisation de lenseignement supérieur.
A cet égard, il est intéressant de noter que,
malgré des systèmes très différenciés,
lensemble des grands pays européens affronte
aujourdhui des problèmes similaires. Voilà
vingt-cinq ans que le Royaume-Uni tente de développer
un système denseignement professionnel supérieur
à même de hisser le pays au rang des champions
en gains de productivité. À linverse,
lAllemagne, dont le système dual a fait longtemps
ladmiration des britanniques, redécouvre les
vertus de la formation générale dispensée
par les universités et tente de promouvoir des universités
dexcellence. Quant à lItalie, que menace
une « fuite des cerveaux », elle a proclamé
lautonomie des universités sans parvenir semble-t-il
à accorder les textes et les réalités.
Au delà des modalités techniques de ces réformes,
se pose donc une même question : comment concilier
accès démocratique à la connaissance
et production des compétences requises par léconomie
à un coût budgétaire maîtrisé ?
IV - Réforme Pécresse et dynamiques à
luvre
En accentuant certaines évolutions, lautonomisation
accrue des universités françaises a mis au jour
bon nombre de failles. Ainsi, dans un système hypersélectif,
le premier cycle devient le réceptacle de tous les
échecs et, paradoxalement, le reflet de léchec
de lensemble du système universitaire. En outre,
avec lautonomie, les écarts entre les universités
se creusent. La réforme Pécresse accuse ces
réalités acceptées lorsquelles
étaient tues.
Dans sa nature, cette réforme repose sur une conception
française de lautonomie peu comparable à
celle à luvre dans les grandes universités
étrangères. En France, la gouvernance des universités
autonomes sappuie sur la combinaison au sein dune
instance de gouvernance unique de deux pouvoirs - et de deux
logiques - qui sont ailleurs dissociés : dune
part, un pouvoir gestionnaire, représenté ailleurs
par le board of trustees, auquel est confiée
la stratégie de gestion et de financement de luniversité ;
de lautre, un Sénat académique, dont les
compétences tiennent à la recherche, à
lenseignement, et au recrutement des nouveaux collègues.
La réforme Pécresse est fondée sur le
renforcement des pouvoirs du Président à légard
de ses collègues et sur lancrage territorial,
à travers lintégration au Conseil dAdministration
de personnalités qualifiées. Cohabitent ainsi
au sein de conseils dadministration resserrés
des personnels académiques et non académiques
de lUniversité, désignés selon
une logique politico-syndicale, et des représentants
extérieurs, lesquels sinvestissent peu dans ces
instances dont le mode de constitution privilégie les
experts. Le fait daccorder au Président de plus
larges pouvoirs, en lui permettant de désigner les
comités voués à élire les nouveaux
enseignants, mais aussi de moduler la charge de travail des
professeurs, ou de les récompenser, léloigne
de ses pairs. La communauté académique sen
trouve, sinon scindée, du moins plus morcelée
quau temps où les doyens trouvaient un relais
naturel chez leurs collègues et chez les responsables
des anciens comités de sélection. Ainsi, loin
de cimenter la communauté universitaire, une présidence
forte détache le président de la chaîne
des pouvoirs académiques.
Lautonomie, telle quelle est prévue dans
la loi Pécresse, peut impliquer la gestion des actifs
immobiliers, des personnels, voire la quête de ressources
complémentaires à travers des fondations permettant
de développer des actions spécifiques à
partir dune stratégie universitaire de spécialisation.
Mais peu duniversités possèdent les compétences
juridiques, immobilières, financières susceptibles
de soutenir un tel bouleversement. De ce fait, le système
devrait favoriser la différenciation des universités,
écueil que la généralisation de lautonomie
à lensemble des établissements devait
justement éviter. En outre, la capture du projet campus
par la direction du budget a entamé lautonomie
financière, point hautement stratégique. Il
sagissait à lorigine de distribuer 5 milliards
deuros obtenus à la suite de la privatisation
partielle dEDF à quelques grandes universités,
afin quelles financent de manière autonome des
projets, ou montent des partenariats avec des régions,
des entreprises, des laboratoires. Mais ce capital a finalement
été remplacé par des partenariats public-privés
destinés à renouveler le bâti des universités.
Bouygues ou Vinci ont par exemple été invités
à entrer dans des consortia afin de bâtir des
locaux universitaires avec de largent levé sur
les marchés et de les louer contre des loyers payés
par le budget de lEtat. De ce fait, les financements
publics priment toujours, et la majeure partie des universités
autonomes na guère gagné en autonomie
financière.
De manière générale, la réforme
Pécresse ne fait quexaspérer les traits
idiosyncrasiques du modèle français, dévoilant
la logique dévolutions souterraines, telle que
la différenciation entre les universités pluridisciplinaires
et celles spécialisées dans les sciences sociales,
les grandes écoles atomisées et de grandes universités
scientifiques etc
Hors des nécessaires relations
nouées dans le cadre de certaines formations doctorales,
les grandes écoles ne sont guère incitées
à se rapprocher des universités. Enfin, outre
quelle accentue les inégalités des structures
devant laccès aux fonds non étatiques,
la loi Pécresse ne sattaque pas à lune
des failles majeures du système français, à
savoir léchec généralisé
en premier cycle. Elle ne favorise ainsi aucune avancée
concernant la réforme de la licence, dont dépend
lattractivité future de lUniversité
face à ces formations sélectives que sont les
Écoles et les IUT. Somme toute, cette loi accentue
la différenciation et la hiérarchisation, recentralise
le système, accuse le localisme, menant à terme
à une plus grande différenciation régionale
et de spécialisation. Elle a affaibli les hiérarchies
universitaires légitimes sans donner une place réelle
au Président, et a miné par des maladresses
la possibilité dune convergence entre les universitaires,
les chercheurs et les entrepreneurs.
V - Les vertus comparées de la réforme incrémentale
et de la réforme autoritaire
Finalement, au vu des réformes précédentes,
on pouvait semble-t-il faire léconomie de la
loi Pécresse. Pourquoi donc le gouvernement a-t-il
pris le risque de susciter un conflit social en défendant
cette loi, sinon par volonté politique dexhiber
son pouvoir réformateur ? Pour accélérer
les évolutions allant dans le sens dune différenciation
et dune hiérarchisation accrue du système,
il aurait en effet suffi de permettre aux universités
volontaires de devenir autonomes, sur le modèle de
ce qui a été tenté à luniversité
de Dauphine, et de stimuler les établissements en les
invitant à proposer des projets académiques
et scientifiques de mise en commun de moyens ou de création
dentités nouvelles. Ces projets auraient été
labellisés et financés par des agences crées
afin de promouvoir conjointement des formations et une recherche
dexcellence. Une autre réforme de lUniversité
- une réforme incrémentale, basée sur
des incitations adaptées -, était donc possible.
Si ladaptation de notre enseignement supérieur
à lavènement dune économie
de la connaissance justifie un mouvement continu de réforme
et dadaptation, une remise en cause brutale du système
ne peut pour autant être quimproductive. Les évolutions
intervenues ces quinze dernières années ont
ouvert la voie dune adaptation progressive, souterraine,
constante. En témoignent le renforcement des universités
au détriment des anciennes facultés et la définition
de véritables politiques détablissements
qua suscitée lintroduction, à la
fin des années quatre-vingt, de la contractualisation
entre lÉtat et les universités. Le développement
des cursus professionnels et, récemment, la réorganisation
des cycles universitaires autour du système LMD, en
fournissent également la preuve. Conjuguée à
la mise en uvre des crédits ECTS (European Credit
Transfer System), cette nouvelle organisation a ménagé
des ponts entre les universités européennes
et contribué à les mettre en concurrence.
La méthode que nous avions proposé dans notre
rapport suppose de jouer sur des leviers existants :
utiliser la dynamique européenne pour favoriser la
coopération entre universités françaises
et étrangères ; inciter les universités
à développer des formations qualifiantes et
des diplômes professionnels dans le cadre de la formation
permanente ; encourager les expériences dintégration
volontariste des élèves de milieux défavorisés,
à limage de celle menée par Science-Po
Paris ; augmenter progressivement la dotation contractuelle,
liée à des projets détablissement,
au détriment de celle allouée sur la base des
structures existantes (dans le cadre du système dit
« SANREMO »). Les moyens supplémentaires
(0,5 % du PIB) que nous proposions de mobiliser dans
notre rapport auraient pu être affectés à
de nouvelles agences, destinées à introduire
plus de concurrence et à inciter les acteurs à
lexcellence. Une première agence, bâtie
sur le modèle de lEconomic and Social Research
Council au Royaume-Uni, aurait pour mission de sélectionner
les meilleurs projets de recherche sur la base dune
procédure dun examen par les pairs (« peer
review »), de financer des bourses post-doctorales
ainsi que la création de nouveaux centres de recherche,
et dencourager la création de réseaux,
regroupements et alliances entre différentes équipes
universitaires sur des sujets dintérêt
commun. Cette agence permettrait ainsi lémergence
de pôles dexcellence aux moyens diversifiés,
dont lactivité serait régulièrement
évaluée. Une seconde agence aurait pour mission
daider les universités en difficulté (de
par leur taille, ou un taux déchec élevé)
à se restructurer. Des financements contractuels pourraient
être mis en place pour favoriser la lutte contre léchec
en premier cycle, des stratégies dinsertion sur
le marché du travail, des spécialisations professionnelles
en rapport avec le tissu économique local.
Cette méthode, qui nest pas sans liens avec le
« dual track aproach » mise en uvre
lors de la réforme chinoise du système des prix,
compte à la fois sur la vertu des bonnes incitations
et la transmission des bonnes pratiques. A lheure de
réformer le système des prix chinois, on a préféré
à une libéralisation abrupte le maintien du
système planifié tout en promouvant la libre
détermination des prix pour les marchés villageois
sur lesquels sécoulaient les excédents
agricoles réalisés au-delà des objectifs
du Plan. De la même manière, en accordant des
bourses à des post-doc ou à de jeunes créateurs
déquipes, on favoriserait une recherche de haute
tenue, laquelle conditionnerait à son tour la qualité
des candidatures aux postes denseignants du supérieur.
En outre, en attribuant, via des agences de moyens fonctionnant
par appels doffres et sous le contrôle des pairs,
des budgets de recherche renouvelables de 5 ans, on permettrait
aux enseignants-chercheurs de privilégier tantôt
lenseignement, tantôt la recherche au cours de
leur carrière. Enfin, en offrant à chacun, grâce
à un régime de la propriété intellectuelle
approprié, la possibilité de tenter laventure
de la création dentreprise on encouragerait la
diffusion de linnovation. Dans un tel système,
la circulation entre la production (recherche), la diffusion
(enseignement) et le transfert (innovation), cest-à-dire
entre les trois pôles de la connaissance, est en effet
largement favorisée. Légalité daccès
des étudiants est encouragée sur la base des
compétences, la concurrence entre équipes vise
lexcellence, lévaluation est la condition
du renouvellement des crédits et des équipes.
Mais tout projet de réforme achoppe fréquemment
en France sur la « querelle des préalables ».
En effet, comment demander des moyens nouveaux à un
Gouvernement en butte aux difficultés budgétaires,
alors que les dysfonctionnements du système sont constatés
publiquement, rapport après rapport ? De la même
manière, comment exiger des personnels, qui vivent
au quotidien les ravages de lattrition de moyens, de
commencer par faire le sacrifice de leurs statuts ?
Conclusion
La réforme de la gouvernance des Universités
fournit une expérience naturelle sur les mérites
respectifs de la réforme incrémentale et du
big bang. Dans un article récent Daron Acemoglou et
alii rappellent les termes du débat. Le consensus de
la profession, après les échecs des réformes
inspirées par les tenants du consensus de Washington,
cest-à-dire les stratégies de « big
bang » débouche sur la promotion de réformes
graduelles, inscrites dans les trajectoires institutionnelles
des pays concernés. Daron Acemoglou sinscrit
en faux contre la thèse de Dani Rodrik pour qui les
réformes inspirées de lextérieur
et appliquées den haut à des populations
rétives ne pouvaient quéchouer. Il établit
en se fondant sur lexpérience des réformes
napoléoniennes imposées à lEurope
occupée que la stratégie de big bang peut réussir.
Comment apprécier de ce point de vue la réforme
Pécresse du statut des enseignants-chercheurs ?
Daron Acemoglou verrait probablement dans cette réforme
une démarche insuffisamment radicale, isolée,
trop faible pour déstabiliser les élites anciennes
dont on prétendait réformer les pratiques et
dès lors vouée à léchec.
En tâchant dimposer sa réforme, le gouvernement
a ralenti voire paralysé, des évolutions à
loeuvre de longue date. Il a discrédité
lautonomie, suscité la formation de coalitions
inédites entre conservateurs et novateurs, sans parvenir
à remettre en cause les compromis politico-syndicaux
localistes.
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