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Michel Gras
LES ÉCOLES,
LES HUMANITÉS ET NOTRE SIÈCLE.
UN REGARD ROMAIN
séance du lundi 30 mars 2009
En commençant, je ne peux mempêcher dévoquer,
avec respect et admiration, mon lointain prédécesseur
Auguste Geffroy, membre de votre Compagnie, professeur à
la Faculté des Lettres de Paris et premier directeur
de lÉcole française de Rome à sinstaller
au palais Farnèse, en décembre 1875. Son portrait,
peint en 1876 par Jules-Eugène Lenepveu, alors directeur
de lAcadémie de France à Rome, est toujours
exposé dans le salon rouge, au 2e étage du Palais
face au buste de bronze dAlbert Dumont, son prédécesseur
à Rome puis son collègue comme directeur de
lÉcole française dAthènes.
Geffroy prenait en effet le relais de Dumont, son ancien élève
à lÉcole normale supérieure, qui
avait conduit, tambour battant, une mise en place de lÉcole
en trois temps et au rythme de trois décrets :
en 1873, en 1874 et en 1875.
Albert Dumont et Auguste Geffroy furent de grands directeurs,
trop souvent oubliés, qui contribuèrent aussi
à construire lenseignement supérieur de
la IIIe République. Ils voulurent une École
de Rome comme complément et renfort de lÉcole
dAthènes, et comme prolongement naturel de lUniversité
française hors de ses frontières, au contact
de la science allemande et internationale et se confrontant,
depuis Rome comme depuis Athènes au terrain, cest-à-dire
aux monuments et aux archives.
Aujourdhui ce terme dÉcole gêne souvent.
Nos contemporains le comprennent de moins en moins. Ils songent
au « primaire » plus quau « supérieur »,
même si le prestige de Normale « Sup »,
de Polytechnique, de Centrale ou des Mines, ou encore des
Chartes ou des diverses « Hautes Études »
est toujours présent : ce sont les « Grandes
Écoles », à qui on reproche parfois
une concurrence déloyale vis-à-vis des Universités
mais nos Écoles humanistes, littéraires, historiques
ou archéologiques peuvent souvent échapper à
ce type de reproche.
Le terme dinstitut de recherche serait sans doute plus
adapté, et pourtant la grandeur de nos institutions,
à Athènes, à Rome mais aussi à
Madrid et au Caire, cest dêtre précisément
des « Écoles », cest-à
dire des lieux de formation, de transmission du savoir, et
délaboration de nouveaux savoirs, ce qui explique
et justifie que nous soyons sous la tutelle du ministre en
charge de la recherche.
Je voudrais tenter de vous montrer comment ces Écoles
donnent un regard contemporain sur nos savoirs dans le domaine
des Humanités, je veux dire par là le domaine
des sciences humaines, et plus particulièrement des
sciences philologiques, historiques et archéologiques.
Pour cela, je partirai précisément de 1876 et
de Geffroy.
En 1876, une chaire darchéologie est créée
pour la première fois dans lUniversité
française et son titulaire en Sorbonne est Georges
Perrot, ancien « athénien » ;
en 1883, quand Perrot devient directeur de lÉcole
normale supérieure, lui succède Maxime Collignon,
à la fois normalien, « romain »
et « athénien » puisquil
a fait sa première année dÉcole
à Rome en 1873-1874 avant de partir pour Athènes.
Un modèle se construit, avec retard par rapport à
la science allemande qui avait eu dès 1844 la première
chaire darchéologie à Berlin avec Eduard
Gerhard.
Toujours en 1876, Gabriel Monod, qui fut membre de votre Académie
à partir de 1897, fonde la Revue Historique.
Parmi les savants qui sont cités en ouverture du premier
volume pour soutenir linitiative, on relève ceux
de Dumont, Victor Duruy, Fustel de Coulanges, Geffroy, Lavisse,
Perrot, Renan, Renier, Sorel et Taine. Les directeurs des
Écoles dAthènes et de Rome sont en bonne
compagnie, et Monod dans larticle qui ouvre la revue,
faisant un large exposé sur le progrès des études
historiques en France depuis le XVIe siècle, cite les
deux Écoles (RH, 1, 1876, p.32).
La même année, Geffroy fait, devant votre Académie,
une longue communication sur lÉcole française
de Rome, qui va bientôt être republiée
et commentée dans un livre à paraître
à Rome. Ce texte est parfois étonnamment moderne
comme souvent les écrits de Geffroy.
Se mettre à lÉcole de lItalie, pour
un homme cultivé de la fin du XIXe siècle, cétait
se mettre dans les pas de Mabillon et de Montfaucon qui, deux
siècles plus tôt, avaient initié ce qui
allait devenir les « missions scientifiques et
littéraires » soutenues par la France pour
permettre à des érudits de travailler sur le
terrain, dans les bibliothèques et les archives :
concept étonnamment actuel et que Georges Vallet, alors
directeur, a revivifié en 1974 par la création
des boursiers de lÉcole française de Rome.
Lexpression « bourses de voyage »
est dailleurs utilisée par Geffroy devant votre
Compagnie (p.14). Ces missions donnaient lieu à de
savants comptes rendus, souvent conséquents, publiés
dans les « Archives des missions ».
Et Louis Duchesne et Charles Bayet, membres de la première
promotion romaine de 1873-1874, étaient en fait encore
des « chargés de mission » comme
les nomme Geffroy.
Toutefois, lobjectif de Dumont et de Geffroy, soutenus
par des membres de lAcadémie des Inscriptions
et Belles Lettres comme Félix Ravaisson et Léon
Renier, cétait de passer de missions ponctuelles
à une mission permanente ; de capitaliser ces
actions individuelles et répétées, bref
dinstitutionnaliser. Croire à linstitution,
cest en fait croire à lefficacité,
à la coordination, à la programmation, au collectif.
On dirait aujourdhui, avec une expression que je naime
pas, « mutualiser les ressources » mais
avec lobjectif de faire plus et de faire mieux. Geffroy
lui le disait ainsi : « Il sagissait
de réunir des éléments épars,
de rassembler nos forces, de former un groupe studieux capable
de faire promptement ses preuves » (p.10). Travail
de groupe, respect des échéances, dirions-nous
aujourdhui. Les mots seuls changent, non les idées.
Le travail de Dumont et de Geffroy se fit main dans la main
avec le directeur de lenseignement supérieur
Du Mesnil. Il y a, en effet, liaison étroite entre
Paris, Rome et Athènes où Dumont, ancien « athénien »,
est retourné comme directeur dès la parution
du décret de novembre 1875 sur lÉcole
de Rome. Et ce ne sera pas une surprise que de retrouver,
quelques années après, Dumont comme directeur
de lenseignement supérieur, poste quil
occupa, aux côtés de son ministre Jules Ferry,
jusquà sa mort brutale et prématurée
à 42 ans en 1884, au terme dun parcours dont
la fulgurance étonne. On se prend à rêver
à ce quaurait pu être le destin de Dumont
sil navait pas été brisé
ainsi : son successeur, à sa mort, se nomme Louis
Liard, qui devait être en charge de lenseignement
supérieur jusquen 1902, puis recteur à
Paris jusquen 1917
Le ministère de linstruction publique, dans les
années 1875-1880, met les Écoles dAthènes
et de Rome au cur de son nouveau dispositif. Ce sont
des Écoles qui sont « en deuxième
ligne », pour ainsi dire, du fait quelles
accueillent des jeunes gens qui, pour la plupart, viennent
dautres Écoles, de Normale, des Chartes, ou des
Hautes Etudes, celle-ci fondée en 1868 avec Léon
Renier comme premier président de la section des sciences
historiques et philologiques. Le même Renier joua un
rôle décisif pour la création de lÉcole
de Rome. Les mêmes hommes sont derrière toutes
les innovations.
Athènes et Rome, transposées dans le vocabulaire
daujourdhui, sont des Écoles postdoctorales
ou encore des Écoles dapplication, cest-à-dire
des structures où lon met en uvre sa première
formation, tout en lapprofondissant ; le passage
entre le savoir reçu et le savoir utilisé pour
ouvrir de nouvelles voies. Le vocabulaire pour désigner
les utilisateurs en dit long : des « pensionnaires »
ou des « membres », et non plus des
« élèves », mais pas encore
des « chercheurs » ni évidemment
des « doctorants ».
Geffroy ne sous-estimait pas la dimension internationale :
« Rome, disait-il (p.13) est le rendez-vous des
savants du monde entier ». Bon connaisseur de lAllemagne
et de sa science il avait été choisi précisément
pour cela, comme Claude Nicolet, ancien directeur de lÉcole
française de Rome, la montré dans La
fabrique dune nation (p. 248-250) : Geffroy
était lhomme juste pour la reprise du dialogue
avec lAllemagne après la guerre de 1870, la création
de lInstitut archéologique allemand et la perte
du rêve européen quavait constitué,
depuis 1829, lInstitut de correspondance archéologique
de Rome, pulvérisé par les stratégies
politiques. On rapporte que Geffroy sut résister aux
provocations de Mommsen et bâtir une relation plus confiante
entre savants allemands et savants français. En 1882,
il permit à Camille Jullian, futur professeur au Collège
de France et grand historien de la Gaule, de passer six mois
à Berlin tout en étant membre de lÉcole ;
et Jullian lui écrit le 23 septembre : « Croyez
que je partirai pour lAllemagne pénétré
du désir de justifier vos espérances et de mériter
votre approbation » (O. Motte, Camille Jullian
élève de Mommsen à lUniversité
de Berlin, dans Ius commune, IX, 1980, p. 441).
Toutefois, Geffroy noubliait pas lItalie et les
Italiens, « un peuple ami » dont il
fallait « gagner les sympathies » (p.10).
Le champ de linternational, cétait pour
Dumont et Geffroy, alors directeurs à Athènes
et à Rome, le terrain « dune émulation
salutaire et dune vive concurrence » (Geffroy,
p.13), et donc de la stimulation. Certes, le contexte politique,
quoique en train de sapaiser peu à peu, poussait
à la confrontation. Lambition en France dans
le terrain des Humanités cétait dégaler
lAllemagne, et le domaine de la philologie et de lhistoire
ancienne sy prêtait particulièrement.
En effet, lAllemagne était la patrie de la philologie
depuis que Friedrich-August Wolf, en 1777, eut pris son inscription
à lUniversité de Göttingen sous le
titre de « studiosus philologiae » (Reinach,
p.3). Avec des savants de lenvergure dAugust Boeckh
(1785-1867) et de son élève Karl-Ottfried Müller
(1797-1840), le « prince des philologues »,
lui aussi mort très jeune à 43 ans, lAllemagne
devint la référence. La philologie était,
pour eux, lensemble des savoirs sur le passé ;
Boeckh avait réfléchi à la fois sur les
concepts de philologie et dencyclopédie, et Salomon
Reinach, futur « athénien »,
écrivit en 1879-1880, dès ses années
dÉcole normale, un Manuel de philologie
qui avait pour ambition de présenter à un public
français létat du savoir et « de
la vie intellectuelle des anciens » (p.3) :
deux volumes, souvent en petits caractères, bourrés
de références qui sont aujourdhui trop
oubliés ; une deuxième édition sera
nécessaire dès 1883. Ce savoir saccroît
alors de manière vertigineuse : on disait que
Boeckh connaissait 10 000 inscriptions grecques, et Reinach
en 1880 cite le chiffre de 20 000 pour les inscriptions
grecques et de 120 000 pour les inscriptions latines.
Je nose aujourdhui avancer un chiffre après
les travaux de Louis Robert, de Hans-Georg Pflaum, et des
épigraphistes de ma génération, pour
ne parler que de la France.
Linitiative de Reinach, qui montre le souci de construire
des outils pour les nouveaux savoirs dalors, pourrait
trouver beaucoup dautres comparaisons, en Allemagne
notamment, avec les recueils de fragments des auteurs grecs,
avec les corpus dinscriptions, avec les travaux des
« geographi graeci minores », pour ne
citer que quelques exemples. Ces grands outils de Karl Muller,
de Felix Jacoby et dautres ont été utilisés
par des générations détudiants
et de chercheurs à travers le monde. Ils sont toutefois
peu à peu oubliés aujourdhui, marginalisés
sans avoir été remplacés. Nul doute quil
faille réfléchir, pour transmettre une
érudition adaptée à notre temps
à la fabrication de nouveaux outils. Au moment où
linformatique donne de nouveaux moyens, il faut repenser
des outils qui ne peuvent pas être mis en ligne tels
quels.
La transmission du savoir est devenue, comme à la fin
de lAntiquité et dans le haut Moyen Age, une
priorité de notre temps. De nombreux débats
contemporains montrent en effet que des concepts qui faisaient
partie du patrimoine intellectuel de tous, et qui avaient
été élaborés par Platon, Aristote,
la science arabe, la Chrétienté médiévale,
la Renaissance, les Lumières, la Révolution
française et la Révolution industrielle, sont
aujourdhui maltraités, mal compris, mal acceptés
ou oubliés. Les sciences humaines servent dabord
à cela : assurer une transmission correcte, efficace
et moderne de tous les savoirs afin que ceux-ci soient facilement
compris et mobilisables par les décideurs puis aisément
expliqués aux citoyens.
Geffroy évoquait aussi dès 1876 la nécessité
davoir une bibliothèque, non par routine mais
par modernité. Il savait pertinemment que Rome ne manquait
pas de livres mais il voulait une bibliothèque de nouveautés
« qui représentent le mouvement philologique,
les derniers progrès de larchéologie et
de lépigraphie » (p.14). Il désirait
en fait, je cite : « les livres modernes,
les nouvelles éditions classiques, les plus récents
commentaires ». Les vieux fonds ne suffisaient
pas, ne suffisaient plus. Aujourdhui, grâce à
lui et à ses successeurs, la bibliothèque de
Rome est, avec ses 200 000 livres et ses 2 000 revues,
la plus grande bibliothèque française implantée
hors de lHexagone ; et par bibliothèque
française, jentends, vous le savez, une bibliothèque
acquise par la France mais possédant des livres dans
toutes les langues. Son fichier numérisé et
sa liaison avec le SUDOC la mettent en contact avec toutes
les bibliothèques universitaires françaises ;
son appartenance au réseau URBS la relie à toutes
les bibliothèques romaines. Nimporte quel lecteur,
partout dans le monde, peut désormais se relier par
internet à son catalogue, voir si nous possédons
tel ou tel livre, et savoir ce qui est en commande. Geffroy,
sans doute, serait satisfait mais il nous a appris à
regarder sans arrêt vers de nouvelles frontières.
Envisageons à présent le fonds des choses, cest-à-dire
le contenu des savoirs. Geffroy montrait quant à lui
la nécessité de ne pas réformer pour
réformer mais cette position nétait conservatrice
quen apparence. Elle saccompagnait en effet dun
profond désir de renouveler les approches, notamment
en mettant en évidence les processus de formation et
de transmission. Relisons-le : « Comment saurons-nous
la langue même dont nous nous servons aujourdhui
si nous ne sommes pas curieux den connaître la
formation et les origines ? » (p.22). Cest
dans cet esprit quil était enthousiaste de larchéologie
et de lépigraphie car il ne voulait pas, je cite :
« renoncer à prendre notre part du mouvement
qui transforme depuis trente ans la science de lantiquité »
(p.23).
Geffroy fut profondément novateur dans le domaine archéologique,
champ du savoir bien éloigné de sa propre spécialité
mais dont il avait une admirable vision historiographique
et stratégique : il suffit pour sen convaincre
de lire son article de la Revue des deux mondes de
1883. Il comprit que le terrain était indispensable
mais que fouiller en Italie était difficile face à
un légitime protectionnisme des dirigeants de la nouvelle
Italie désireux de prendre en main leur patrimoine
et de ne plus le laisser aux mains des voyageurs et surtout
des collectionneurs incontrôlés. Dès lors
il fallait aller en Afrique, où les vestiges romains
abondaient. La prise de Tunis fut en mai 1881 un coup de tonnerre
qui résonna fort dans le Palais Farnèse. Et
Camille Jullian rapporte lenthousiasme général
et le désir de partir fonder une « École
française de Carthage », un peu comme ces
colons grecs qui, installés depuis peu dans une nouvelle
fondation, partaient à leur tour pour en fonder une
autre. Le premier qui franchit le pas fut de La Blanchère,
nommé à lautomne 1881 sur une chaire dépigraphie
à lÉcole supérieure des lettres
dAlger (CRAI, 1881, p.392). Beaucoup dautres suivront
à partir de 1888, début des fouilles des membres
de lÉcole, comme celles de Jules Toutain
à Tabarka jusquà aujourdhui.
LÉcole vient de publier en 2008 un volume sur
Tabarka médiévale, 120 ans après. Belle
continuité scientifique malgré les changements
profonds du contexte politique.
Suivre Geffroy aujourdhui, cest sans doute faire
entrer dune autre manière larchéologie
dans nos savoirs, dans nos pratiques et dans nos enseignements.
Cest dabord reconnaître que cette science
nous permet de renouveler nos connaissances sur notre propre
territoire, que nous croyons connaître alors que, très
souvent, nous ne répétons que des poncifs élaborés
il y a longtemps. La « Carte archéologique
de la France », menée à un rythme
denfer, a permis de rassembler létat du
savoir. Mais que pouvions-nous dire de lhistoire de
la vallée du Rhône dans lAntiquité
avant que les fouilles financées par le projet du TGV
Méditerranée ne permettent de dresser un état
des lieux complet entre Lyon et Marseille ? Que pouvions-nous
dire de la partie méridionale de régions comme
la Champagne-Ardennes ou la Lorraine avant que le TGV Paris-Strasbourg
ne permette aux archéologues dy mettre au jour
plus dune centaine de sites préhistoriques, et
protohistoriques ? Et les exemples pourraient se multiplier.
Avec plus de 2 000 interventions chaque année,
lInstitut national de recherches archéologiques
préventives (INRAP) renouvelle nos connaissances sur
notre propre sol et on entend encore des interrogations sur
son utilité, alors que nos voisins européens
le considère comme un fleuron de la recherche française.
Et il nest pas le seul à opérer :
le Ministère de la Culture, le CNRS, les Universités
travaillent aussi : quaurais-je pu vous dire de
Lattes, marais infecté de moustiques dans mon enfance
montpelliéraine, alors que 18 volumes ont été
publiés sur ce site préromain depuis vingt ans ?
Sur lutilité de larchéologie pour
nos sociétés contemporaines, je pourrais être
trop bavard. Quil me suffise de dire ici que certaines
inondations tragiques du Sud de la France auraient pu être
en partie évitées si, au fil des décennies,
on navait pas oublié lhistoire des territoires
et par histoire, jentends précisément
ici, non les événements historiques qui sy
sont déroulés mais la longue histoire millénaire
des paysages et de lintervention des hommes sur eux.
Autre exemple : le Pont du Gard nest plus un monument
isolé mais devient un élément dun
aqueduc qui permet de comprendre le ravitaillement de la ville
romaine de Nîmes ; et pour comprendre le fonctionnement
de cet aqueduc cest le territoire tout entier quil
faut connaître.
Toujours un retour à Geffroy est nécessaire
et je le cite encore : « lhistorien
de lAntiquité doit faire sa lumière à
lui-même en recueillant avec dextérité
les faibles vestiges épars » (p.24). Pour
renouveler les savoirs, il faut être capable de renouveler
les sources, et larchéologie offre un magnifique
exemple, contrairement à limage véhiculée
par les médias : les trésors nouveaux ne
sont pas ceux que lon croit.
Dautres disciplines ont su renouveler leurs sources :
les assyriologues par létude des textes cunéiformes
ont porté à notre connaissance des milliers
de textes nouveaux, et une nouvelle littérature, antérieure
au texte homérique, est aujourdhui disponible,
à côté des textes égyptiens, alors
quelle était inconnue il y a un demi-siècle
encore. Et son apport est dautant plus important que
le Proche-Orient contemporain est encore le territoire le
plus fragile de notre monde méditerranéen.
« Pour que le moulin puisse moudre, il y faut confier
du grain » concluait Geffroy (p. 24), tout en recommandant
« plus dair et de liberté »,
et « un nouveau souffle de saine critique »
(p.24-25).
Ces Écoles dAthènes et de Rome devaient-elles
suivre des routes totalement parallèles ? Non
selon Geffroy qui savait bien que Rome était née
comme succursale dAthènes, expression blessante
peut-être, car trop péjorative et que les directeurs
de Rome ont souvent voulu oublier. Mais elle fait partie de
lhistoire des premiers décrets de 1873 et 1874.
Sans doute Geffroy est-il, en 1876, le directeur dune
École indépendante et autonome mais il noublie
pas lintérêt des actions conjointes. Il
écrit : « les deux Écoles dAthènes
et de Rome se prêtant un mutuel appui, deux ou plusieurs
de leurs membres peuvent se réunir pour quelque mission
lointaine » (p.32). Depuis plus dun siècle
on trouverait sans doute quelques exemples de collaboration :
il faut bien dire quils sont à la marge. Certes,
les nouveaux « Athéniens » ont
longtemps continué à passer par Rome quelques
semaines, et quelques « Farnésiens »
sont allés à Athènes faire leur troisième
année : cela na pas changé la stratégie
des institutions et il sest agi tout au plus de parcours
personnels.
Les deux Écoles ont leur histoire et se trouvent surtout
dans des pays qui ont la leur. La Grèce et lItalie
sont des nations amies et unies, aujourdhui ensemble
dans lUnion européenne mais ne sont pas des nations
jumelles. LItalie a une Scuola archeologica à
Athènes depuis 1908 mais la Grèce ne réussit
pas à faire de même à Rome malgré
quelques efforts louables. Les Italiens fouillent en Grèce
depuis longtemps (la célèbre mission de Crète)
ou plus récemment (aujourdhui dans lîle
de Lemnos). Les Grecs ont récemment fouillé
en Italie, à Sybaris, site symbole. Rome, elle, a surtout
la chance davoir en son sein des archives qui concernent
le monde entier (Archivio segreto vaticano, Propaganda
fide
), ainsi que des bibliothèques uniques,
comme la Bibliothèque apostolique vaticane avec ses
manuscrits.
Les stratégies des deux Écoles ont aussi été
conditionnées par les pratiques : on ne pouvait
fouiller en Italie avant la fin de la seconde guerre mondiale,
et Geffroy et ses successeurs ont envoyé leurs archéologues
en Afrique du Nord, alors que les Athéniens ont pu
travailler en Grèce, à Délos depuis 1873,
à Delphes à partir de 1892 début
de la « Grande Fouille » , et
ne sont allés en Crète (Malia) quen 1922
et à Chypre quen 1975. Enfin pendant longtemps
les « Athéniens » de certaines
générations, à de notables exceptions
près, ne crurent pas beaucoup à la Grèce
dOccident et à lintérêt dy
travailler comme le faisaient et le font toujours lÉcole
française de Rome et le Centre Jean Bérard de
Naples (USR CNRS/EFR) : que nai-je entendu sur
ce point dans ma jeunesse ! Certes les choses ont bien
changé depuis mais le pli de lhistoire a été
pris. Dune certaine manière, cela a été
mieux ainsi et les cohérences territoriales lont
emporté sur les logiques thématiques :
sans le savoir ni le vouloir, les frilosités dun
temps ont anticipé sur des évolutions récentes
de larchéologie. Il serait absurde que Rome ait
le monopole des interventions sur les sites romains de la
Méditerranée.
Cest naturellement en Albanie que les deux Écoles
avaient vocation à se retrouver, à mi chemin
entre Athènes et Rome et elles coopèrent ensemble
à la mission du ministère des affaires étrangères
sur le site dApollonia, une colonie de Corinthe qui
nest finalement rien dautre quune jeune
sur de Syracuse.
Cette stratigraphie culturelle doit être méditée
au moment où notre ministère de tutelle nous
invite à penser à des stratégies convergentes
et à des modes de fonctionnement croisés. Sans
doute peut-on progresser même si le chemin est balisé
dembûches. Surtout il faut ne pas oublier notre
spécificité, moins celles de nos histoires que
celles des territoires dans lesquels nous opérons.
Les Écoles françaises à létranger
ne sont implantées ni dans le désert ni sur
la lune et il faut rester proches du terrain, à lécoute
de nos hôtes et partenaires, tout en ne refusant aucune
ouverture, aucun appel dair comme Geffroy le recommandait
déjà.
Travailler autour de la Méditerranée, sur la
rive Nord comme sur la rive Sud, come le font aujourdhui
lÉcole française de Rome et la Casa de
Velázquez de Madrid, cest contribuer à
tisser des réseaux intellectuels de dialogue et de
collaboration. Depuis 1975, de jeunes maghrébins ont
franchi régulièrement le portail du palais Farnèse
pour travailler dans la bibliothèque de lÉcole
avec des bourses de linstitution. Et nos publications
contiennent un nombre significatif de volumes publiés
sous le double sceau de lÉcole et de nos partenaires,
tunisiens et marocains.
Si nous sommes plus présents au Maghreb dans le domaine
de larchéologie antique et médiévale
que dans le domaine des études contemporaines, cest
en partie en raison de lhistoire mais aussi de la présence
sur la rive sud, de deux institutions du ministère
des affaires étrangères et du CNRS, à
Rabat (le Centre Jacques Berque pour les études en
sciences humaines et sociales depuis 1999) et à Tunis
(lInstitut de recherche sur le Maghreb contemporain
depuis 1992). Chacun travaille dans le respect de lautre.
Des projets entre les Écoles et ces Centres sont à
létude.
Les études contemporaines sont bien présentes
à lÉcole. A la fin du XIXe siècle
ce sont des transfuges qui ont, les premiers, ouverts la voie :
Georges Goyau arrive à Rome en 1892 avec un projet
de thèse sur Dioclétien, il en repart comme
critique à la Revue des deux mondes et comme
un jeune maître des relations entre la France et le
Saint-Siège, domaine dans lequel il ne cessera de sillustrer
jusquà lAcadémie française ;
Georges Bourgin, arrive en 1903 comme antiquisant et devient
un expert en histoire économique et sociale du XIXe
siècle. Ces deux précurseurs ont des émules,
et Romain Roland, René Massigli et Louis Canet sont
plus connus pour leur carrière littéraire ou
diplomatique que pour leur spécialité de départ
; sans compter lantiquisant Jean Bérard, fils
de Victor Bérard, qui clandestinement
écrit dans les années 1935-1937 un livre intitulé
Histoire du fascisme italien qui sera détruit
à Paris sur ordre dHitler et à la demande
de Mussolini. En 1974 le décret officialise louverture
de lÉcole jusquà lépoque
contemporaine avec un directeur des études pour lhistoire
moderne et contemporaine et, depuis 1996, un poste supplémentaire
de membre (le 18ème) est réservé aux
sciences sociales : depuis lors plusieurs jeunes spécialistes
de géographie sociale y ont en particulier fait leurs
preuves avec succès.
Si lon porte à présent un regard densemble
sur la relation qui existe entre lévolution de
la recherche historique en France et dans les Écoles,
on remarquera dapparentes anomalies. En effet, si on
présentait la liste des anciens membres des Écoles
à un agrégatif dhistoire de bon
niveau , il aurait certainement beaucoup de mal à
identifier la plupart des noms. Il ne trouverait que de rares
noms liés à « lÉcole
des Annales » et noterait les absences de Marc
Bloch, de Lucien Febvre et de Fernand Braudel. Il retrouverait
en revanche facilement beaucoup des maîtres de larchéologie
grecque (à Athènes), et de lhistoire et
la civilisation romaines (à Rome). Il verrait ainsi
dans les fastes romains le nom de Gustave Bloch (première
promotion), le père de Marc Bloch précisément.
Notre agrégatif identifierait les grands archéologues
« africains », depuis Stéphane
Gsell. Dune manière plus générale,
seuls de rares noms lui sauteraient aux yeux : pour Athènes,
ceux de Fustel de Coulanges, Vidal de La Blache, Salomon Reinach,
Victor Bérard, Louis Robert, Roland Martin, Pierre
Lévêque ; pour Rome, ceux de Camille Jullian,
Louis Madelin, Emile-Gaston Léonard, Michel de Bouard,
Alphonse Dupront, Henri-Irénée Marrou, Yves
Renouard, Paul-Albert Février, Robert Etienne (décédé
il y a trois mois) pour ne citer que des disparus et sans
compter les directeurs. La promotion romaine de 1930 est en
évidence avec, la même année, les recrutements
de de Bouard, Dupront et Marrou.
Les historiens de lart pourraient faire la même
expérience : remarquer la présence dEmile
Bertaux à la fin du XIXe siècle et celle de
Louis Hautecur, plus récemment de Daniel Arasse
mais les absences dEmile Mâle (comme membre),
dHenri Focillon (qui passa tout de même quelques
mois à Rome), et surtout celles dAndré
Chastel ou de Pierre Francastel, qui marquèrent durablement
lhistoire de lart en France ; cela dit sans
oublier la coopération entre Chastel et lÉcole
pour létude du Palais Farnèse.
Il faut bien sentendre ici pour ne pas commettre de
contre-sens. Certes, jusquà la réforme
de 1974 ce sont les conditions du recrutement qui expliquent,
au moins en partie, certaines absences. Pour la période
plus récente, il est trop tôt pour faire des
bilans historiographiques mais on trouverait à coup
sûr une forte évolution en ce qui concerne Rome,
dans la mesure où le recrutement des chartistes, qui
na pas disparu, a considérablement évolué
par rapport au premier siècle de lhistoire de
lÉcole : or, statistiquement le poids des
chartistes pèse lourdement pour cette période.
Ensuite, on devra ne pas oublier que, toujours jusquen
1974, les recrutements des historiens modernistes et contemporainistes,
au-delà du XVIe siècle, sont très rares.
Il faut aborder plus largement mais aussi plus précisément
la relation que les Humanités ont avec la recherche.
On entend souvent dire, en effet, que les sciences humaines
ne sont pas vraiment des sciences : on ny ferait
pas de « découvertes » à
proprement parler, si ce nest en archéologie,
et quand lon dit à certains interlocuteurs que
les livres anciens du XIXe siècle, voire antérieurs,
sont toujours des livres importants, on se classe dans la
catégorie des « érudits »,
cette expression devenue trop souvent péjorative
, désignant ceux qui prennent du plaisir à
la lecture de récits anciens, sans aucune relation
avec lactivité scientifique telle que nous lentendons
aujourdhui. Certes, nous ne dissimulons pas notre plaisir
mais il nest que le résultat de notre passion
pour la recherche. Lessentiel est de produire une recherche
de qualité, reconnue comme performante au niveau international
et servant de référence.
Dans ce contexte, les Écoles donnent une contribution
majeure à lémergence de nouvelles générations
qui maintiennent un niveau dexcellence, non en raison
dun cursus privilégié et protégé
mais du fait de la qualité des projets. Elles servent
aussi à rendre possible une formation permanente du
milieu scientifique, en lui permettant de revenir dans de
bonnes conditions travailler soit dans les archives et en
bibliothèque, soit sur le terrain et à se confronter
aux autres communautés scientifiques dans des programmes
et des opérations de recherche. Les Écoles daujourdhui
et de demain ont donc vocation à tisser des liens,
toujours plus nombreux et plus variés, en ouvrant les
partenariats. Les relations bilatérales quelles
construisent depuis un siècle avec les pays de lEurope
du Sud (Espagne, Grèce, Italie, Portugal) mais aussi
avec les pays du Maghreb, du Sud-Est européen, de lAlbanie
à la Croatie et à la Roumanie, avec lEgypte
grâce à lIFAO, avec lInde, lAsie
du Sud-Est, la Chine et le Japon grâce à lEFEO,
sont le fondement pour une internationalisation de la recherche
et non pour la poursuite de dialogues « fermés ».
On pourrait distinguer trois réseaux en fonction de
trois aires géographiques et culturelles : la
Méditerranée, les Proche et Moyen Orient, enfin
lExtrême-Orient. Le ministère des affaires
étrangères, depuis longtemps, et le CNRS, plus
récemment, sont particulièrement engagés,
dans le Proche et Moyen Orient (du Caire jusqu'à Istanbul
en passant par Damas et Téhéran) et le nom dHenri
Seyrig vient naturellement à lesprit ; Seyrig,
qui, avant sa grande carrière proche-orientale, notamment
dans les instituts du Ministère des affaires étrangères
(Damas, Beyrouth), se forma à lÉcole française
dAthènes comme membre à partir de 1922,
puis en fut le secrétaire général en
1928-1929.
Je voudrais pour finir prendre deux exemples (deux seulement
faute de temps), pour illustrer une situation bien différente
qui montre que les humanités peuvent être le
terrain dune véritable recherche, au sens plein
de ce terme.
Premier exemple.
En 1990, la publication à Wiesbaden dun catalogue
des manuscrits de la bibliothèque de Mayence permit
de connaître le contenu dun sermonaire de la seconde
moitié du XVe siècle, qui avait appartenu dans
le passé aux chartreux de Mayence. Le manuscrit en
question qui compte 252 feuillets sur papier et sur deux colonnes,
avait toujours été dédaigné car
on le jugeait bien tardif. Or, il est apparu aux auteurs du
catalogue, Ekkehard Roter et Gehrard List, et à François
Dolbeau ancien membre de lÉcole française
de Rome et directeur détudes à lEPHE,
que ce sermonaire qui avait été copié
par une douzaine de scribes vers 1470-1475 contenait
en fait 26 sermons inédits de Saint Augustin. Progressivement
les résultats dun long travail furent annoncés
dans les CRAI, 1993, p. 153-171 et dans la Revue
dHistoire des textes, 1993, 143-158, puis publiés
dans la Revue des Etudes augustiniennes avant que paraisse
lédition princeps en 1996 dans le volume
147 de la Collection des Etudes augustiniennes.
Cette collection de sermons, prononcés entre 397 et
410, avait été formée du vivant même
dAugustin. Malgré le caractère inégal
de la qualité textuelle, selon les copistes, lintérêt
de cette découverte est majeur.
Cet intérêt saccroit si lon considère
plus largement lévolution des recherches depuis
50 ans sur le plus célèbre des docteurs latins,
connu par ses livres, par ses lettres, par ses sermons. La
bibliographie augustinienne, accessible sur internet, compte
aujourdhui 30 000 titres. Ces travaux nont
pas été, pour beaucoup dentre eux, des
commentaires répétitifs (cf. F. Dolbeau, in
Revue des études augustiniennes et patristiques,
50, 2004, p.271-293). Quil suffise de rappeler que les
découvertes de sermons nont cessé depuis
le XVIIIe siècle.
Au cours du dernier demi-siècle, les résultats
ont été dautant plus abondants que lAllemagne
a fait un gros effort, après la seconde guerre mondiale,
pour cataloguer ses manuscrits : on estime que, chaque
année, ce sont plusieurs centaines, voir un millier
de manuscrits médiévaux qui sont décrits
pour la première fois. Les catalogues de fragments
se multiplient, et les banques de données textuelles
permettent lidentification de fragments mutilés.
Ici linformatique apparaît comme un outil qui
permet daccélérer les découvertes
à condition de disposer de spécialistes et de
moyens de recherche. Certes le cas dAugustin est le
plus spectaculaire, et cet auteur a été le plus
concerné par la révolution informatique.
François Dolbeau observe, je le cite : « les
inventaires de manuscrits sont les chantiers de fouille des
philologues » (p.283). Un nombre gigantesque de
fragments dAugustin attendent encore dêtre
inventoriées. Il reste donc du travail pour les nouvelles
générations, qui ont des perspectives de travail
comparables à celles quont donné au XIXe
siècle les palimpsestes dont le principe « stratigraphique »
avait été découvert à la fin du
XVIIe siècle (Jean Boivin) (Reynolds,
Willson, DÕHomre ˆ Erasme. La transmission des textes
latins et grecs, Paris, 1988, p.131) avant quun
ancien Farnésien, Emile Chatelain, membre de la promotion
1876 précisément, ne fasse dans ce domaine des
travaux pionniers (Annuaire EPHE, 1904, p.5-42). Quant
à la réception médiévale des uvres
dAugustin cest un chantier inépuisable,
conclut Dolbeau. Il y a du travail pour les « bénédictins
de lavenir » comme le disait déjà
Salomon Reinach (Manuel de philologie, p.26).
Après le latin, le grec. Second et dernier exemple.
La vitalité dune discipline (ou dun corps
de doctrine) se mesure-t-elle à lexistence de
débats publics ? Si tel est le cas, la question
du papyrus dArtémidore qui défraie actuellement
la chronique, serait un bon indicateur parmi dautres.
Ce papyrus a été redécouvert chez un
privé au cours des années 90, en 50 fragments
et fut publié en 1998 (Cl. Gallazzi,
B. Kramer, Artemidor im Zeichensaal. Eine Papyrusrolle
mit Text, Landkarte und Skizzenbüchern aus späthellenisticher
Zeit, dans Archiv für Papyrusforschung, 44,2, 1998,
p. 189-208).
Il sagit dun rouleau de taille importante (32,5
cm de haut et 2,55 m de long), récupéré
dans un cartonnage en forme de masque funéraire égyptien
qui fit partie dune collection attestée en Europe
au début du XIXe siècle, et illustré
dune carte (cas unique), de dessin anatomiques (visages
etc..) et au verso de dessins danimaux réels
ou fantastiques.
En 2004, il fut acheté pour la somme de 2 750 000
euros par la Fondazione per lArte della Compagnia
di San Paolo avec lobjectif de le céder au
musée égyptien de Turin.
Artémidore, peut-être prêtre du temple
dArtémis à Ephèse, vécut
à la fin du IIe siècle et au début du
Ier siècle av. J.C. (floruit 140-100) et écrivit
11 livres de Géographie dont il ne reste presque rien
si ce nest des indications transmises par le géographe
Strabon. Les 5 colonnes de texte retrouvées sur le
papyrus devaient appartenir au début du livre II des
Geographica.
Les deux premières colonnes sont une introduction,
la 3e est très mal conservée, les 4e et 5e décrivent
la côte espagnole. A gauche de la colonne 4, se trouvait
la carte géographique qui a fait aussi couler beaucoup
dencre ; elle est accompagné de 14 vignettes
représentant surtout des villes.
Depuis dix ans, le débat passionne lItalie, et
oppose notamment deux grands intellectuels italiens de notre
temps, deux « humanistes » éminemment
respectables si lon en juge par leur uvre scientifique,
imposante dans les deux cas : Luciano Canfora (1942),
professeur de philologie grecque à lUniversité
de Bari, et Salvatore Settis (1941), directeur de lÉcole
normale supérieure de Pise. Celui-ci publie chez Einaudi
(à Turin), celui-là chez Laterza (à Bari),
deux grands et prestigieux éditeurs de la péninsule.
Débat qui est sur la place publique : une exposition
à Turin en 2006, deux publications monumentales en
2008 avec un livre de 523 pages coordonné par Canfora
(L. Canfora, Il papiro di Artemidoro,
Rome-Bari, 2008) et que lon trouve dans toutes
les librairies dItalie, et une monumentale édition
du papyrus, par les deux éditeurs allemands et Settis,
publié avec le soutien de la Compagnia di San Paolo
(Il Papiro di Artemidoro (P.Artemid.),
edito da Cl. Gallazzi, B.Kramer, S. Settis, Milan, 2008) ;
enfin une synthèse très récente encore
due à Settis (Artemidoro.
Un papiro dal I secolo al XXI, Turin, Einaudi, 2008).
Une nouvelle version de la querelle des Anciens et des Modernes ?
En tout cas une querelle sur les Anciens avec deux types de
critique qui saffrontent : la critique externe
(Settis) qui sappuie aussi sur des analyses archéométriques
(carbone 14 notamment) et de lencre et qui conclut à
lauthenticité du document ; la critique
interne (Canfora) qui met en avant certaines incohérences
philologiques et linguistiques du papyrus et lattribue
à un faussaire du XIXe siècle. Le premier répondant
au second que nos connaissances sur la littérature
et la langue grecques sont limitées du fait de la perte
de très nombreuses uvres : dès lors,
il ne serait pas étonnant que de nouveaux textes fassent
surgir des données nouvelles. Lhapax crée
lhapax. Ainsi, le débat nest pas
entre sciences dures contre sciences humaines ; les deux
camps débattent de philologie, et lun dentre
eux en appelle aussi à larchéométrie.
Canfora et ses collaborateurs mettent un nom derrière
le faux : Constantin Simonidis, grec dont les dates de
vie sont incertaines (né en 1820 ou 1824 et mort vers
1866 ou 1890 ?) mais faussaire bien connu, qui avait
séjourné un an au Mont Athos où il avait
lu des manuscrits grecs en 1851-1852.
Il aurait noté labsence dArtémidore
dans la grande édition de Karl Muller, GGM, 1, publié
en 1855 par Firmin Didot à Paris et il aurait noté,
lannée suivante, le rassemblement par Robert
Stiehle, pour la première (et dernière fois)
des fragments dArtémidore dans la revue Philologus
(XI, 1856).
Settis et les autres notent en retour que plusieurs éléments
contenus dans le papyrus étaient inconnus à
lépoque de Simonidis et ont été
révélés ensuite, au XIXe siècle,
par la recherche : le faussaire ne pouvait donc pas inventer
ce qui était inconnu de son temps. Canfora répond
que le passage retrouvé dArtémidore sur
lEspagne est, comme par hasard, lunique passage
important de cet auteur qui se trouvait déjà
dans le corpus de Stiehle (frag.21) grâce à Constantin
Porphyrogénète (Xe siècle).
On le voit le débat est de ceux qui peuvent durer.
Lautorité des intervenants italiens et allemands,
lengagement des moyens de la recherche (restauration
du papyrus à lUniversité de Milan, analyses
à lUniversité de Brescia), lintervention
dune grande banque italienne et à travers elle
dun grand musée européen (Turin), tous
les ingrédients existent pour faire de ce débat
un cas décole, où une question
purement philologique a priori devient un enjeu de
recherche au plus haut niveau qui touche le grand public (comme
lon dit) puisque des dizaines darticles de journaux
lui ont été consacrés.
Conclusion
La recherche en sciences humaines est un grand laboratoire
qui désormais opère avec des outils modernes.
Elle ne saurait cependant oublier les fondamentaux :
la qualité des chercheurs. Elle nécessite des
formations lourdes que lon ne saurait compter en années
dans la mesure où un chercheur en sciences humaines
(mais pas seulement) apprend toujours, ne cesse de découvrir.
Ce ne sont pas des semaines de 35 heures qui suffisent, dans
le cours dune existence dont la durée nest
pas donnée au départ.
Pour commencer à avoir un regard large sur le domaine
ne faut-il pas chercher à maîtriser au moins
lhistoire de la culture et celle-ci na de sens
quà condition de prendre en considération
lhistoire de lécriture, lhistoire
des bibliothèques, lhistoire de limprimerie,
lhistoire de la lecture, lhistoire du patrimoine
sous toutes ses formes (architectural, archéologique,
artistique, ethnologique, textuel, immatériel, etc
).
Toutes ces histoires sont particulièrement importantes
pour notre identité culturelle, individuelle et collective.
Cette histoire des savoirs, des pratiques et des techniques
a toujours été, curieusement marginalisé
dans nos formations. Nos jeunes élèves se souviennent
plus facilement des noms dAusterlitz, dArcole
ou de Rivoli, que de ceux des grands monastères de
Bobbio ou de Vivarium, qui ont contribué à transmettre
au Moyen Age le savoir antique, et Waterloo retient autant
lattention que le Code Civil. Et qui, en entrant dans
son « lycée » a une pensée
pour Aristote ?
Cette histoire des savoirs est une conquête permanente
et parfois récente. Les auteurs grecs ou latins ne
sont pas connus depuis toujours. Cest grâce à
deux papyrus dEgypte que nous connaissons la Constitution
dAthènes dAristote et ce seulement
depuis la fin du XIXe siècle (1880 et 1891). Et lédition
princeps du de Republica de Cicéron ne
remonte quà 1822, à partir dun manuscrit
de la Bibliothèque vaticane (Vat.lat.5757). En archéologie,
cest à lÉcole française dAthènes
que lon doit la connaissance des grands sites du monde
antique que furent Delphes ou Délos ; et cest
à Georges Vallet et François Villard et à
la fouille de lÉcole française de Rome
à Mégara Hyblaea (Sicile) que lon doit
de dater la naissance de la ville grecque et donc de
la ville occidentale à la fin du VIIIe siècle
ou peu après, soit plus de deux siècles avant
Hippodamos de Milet, à qui on continue den attribuer
la paternité dans beaucoup de livres. Cest un
premier « urbanisme », même si
ce mot napparaît quen 1867 comme me la
fait remarquer Françoise Choay.
En écrivant ces lignes, jai pensé à
quelques membres et anciens membres de lÉcole
française de Rome. Et dabord à Henri-Irénée
Marrou qui rappelait que si les papyrus sont toujours en fragments
cest parce que leur destin naturel les avait conduits
dabord dans la corbeille à papier des Anciens :
dérisoire transmission du savoir mais grandeur de la
recherche ; les archéologues eux aussi fouillent
les poubelles de lHistoire.
Je nai pas pu non plus mempêcher de penser
à Fulvio Orsini, qui a été le premier
bibliothécaire du Palais Farnèse et qui a travaillé
pendant des décennies, au cours du XVIe siècle,
dans les espaces où est installée depuis 1876
lÉcole française de Rome. Ce grand érudit
a fait basculer lérudition puis la recherche :
à partir de lui, ce ne sont plus seulement les textes
mais ce sont aussi les objets qui ont été systématiquement
collectionnés et étudiés. Une révolution
dans les pratiques et dans notre approche des savoirs.
Michel Gras
Directeur de lÉcole française de Rome
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