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Philippe Raynaud
L« EMPIRE
DU MILIEU » ET LUNIVERSITE :
REFLEXION SUR LHISTOIRE
DE LENSEIGNEMENT SECONDAIRE FRANÇAIS
séance du lundi 18 mai 2009
Monsieur le Président,
Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Secrétaire Perpétuel,
Mesdames et Messieurs les Académiciens,
Vous me permettrez, avant de commencer, de massocier
au deuil qui a frappé votre académie avec le
décès récent du Professeur Roland Drago.
Le professeur Drago était un des maîtres les
plus éminents de lUniversité Panthéon-Assas,
à laquelle je mhonore dappartenir et le
hasard a voulu que ce soit ici même que je lai
rencontré pour la dernière fois, au cours du
cycle de conférences organisé lan dernier
par le Professeur Terré et je suis donc dautant
plus ému en évoquant ici sa mémoire.
Je voudrais maintenant remercier M. Jean-Claude Casanova,
qui ma fait lhonneur de minviter à
participer à vos travaux sur lhistoire et, sans
doute, sur lavenir de lUniversité. Chacun
connaît ici les réflexions profondes que M. Casanova
a développées sur notre système denseignement
supérieur et il est aussi un bon connaisseur des traditions
de lenseignement secondaire français, dont il
connaît mieux que quiconque la contribution à
lhistoire culturelle de notre pays : je sui très
honoré quil ait pensé que je pourrais
sur ce point particulier contribuer à votre réflexion.
Je partirai de ce qui constitue sans doute un trait original
du système denseignement supérieur français,
qui nexiste nulle part ailleurs : ce trait est
la dualité Universités/Grandes Ecoles, qui fait
que la plus grande partie des élites scolaires et sociales
est formée en dehors des Universités, ce qui
nest sans doute pas sans effet sur le sort de celles-ci
dans la société française. Or, ce dualisme
a lui-même pour effet un autre paradoxe que lon
sefforcera aujourdhui dexpliquer :
dans les premières années de la formation supérieure,
une partie importante des étudiants français
et la grande majorité des meilleurs est
formée dans des établissements de type secondaire
(les lycées et leurs classes préparatoires,
à quoi il faut ajouter les classes denseignement
technique supérieur), par des professeurs qui, en droit
ou plutôt en théorie, sont étrangers à
lUniversité. Ce fait est lui-même un héritage
dun système aujourdhui en grande partie
disparu, qui se caractérisait notamment par ce que
jai appelé jadis la domination de lenseignement
secondaire dans lenseignement français. Cest
de cela que je voudrais aujourdhui esquisser lhistoire
en examinant dabord la manière dont sest
constitué le système denseignement français,
et la place particulière quy occupait lenseignement
secondaire, pour rappeler ensuite les débats qui, sur
ce sujet, nont pas cessé de diviser la communauté
universitaire, du 19ème siècle à nos
jours. Je terminerai par quelques réflexions sur les
usages possibles de cet héritage.
1/ La constitution du système français.
2/ Servitude et grandeur des professeurs sous lEmpire
du milieu.
3/ Lavenir dune exception.
La constitution du système français.
Partons dune remarque simple :
la notion denseignement secondaire est évidemment
récente (elle suppose acquise une partition des formations
en trois ordres distingués par lâge des
élèves qui na rien de naturel) et, surtout,
la réalité désignée ainsi
est assez tardive. Lidée na pas grand sens
dans la période de formation des systèmes européens :
même si, au Moyen Âge, la « Faculté
des Arts libéraux » prépare aux «Facultés
supérieures » (Droit, médecine et
théologie), elle nen est pas radicalement séparée,
et, comme la montré Durkheim dans Lévolution
pédagogique en France, les frontières entre
les « collèges » et les Facultés
ne correspondent pas à une répartition des âges.
En fait, la constitution dun enseignement correspondant
à la fin de lenfance et à ladolescence,
et ayant pour fonction éminente de préparer
aux Etudes supérieures sans être pour autant
une partie de lUniversité, est un trait caractéristique
des temps modernes. Est-ce quil y a, de ce point de
vue, une spécificité française avant
la Révolution ? Oui, sans doute (Cf.
la conférence de M. Alain Quantin, Les problèmes
de luniversité française aux 17e et 18e
siècles, par Jean-Louis Quantin, Directeur détudes
à lEPHE, Académie des Sciences Morales
et Politiques), mais elle tient surtout à
la faiblesse des Universités, dont les fonctions sont
en partie remplies par les premières écoles
dingénieurs et par les Académies et qui
est, déjà, une des principales raisons de la
puissance des collèges. Il me semble en fait que le
fossé se creuse surtout au 19ème siècle,
ce que lon comprend aisément lorsquon compare
la voie que suit la France entre Napoléon et Guizot
et celle dans laquelle sengage lAllemagne à
partir de Humboldt fossé que la grande loi de
1896 ne parviendra pas à combler.
a/ La Révolution a détruit les anciennes « Universités »,
tout en se donnant un programme ambitieux déducation
publique - de masse et délite - qui va notamment
donner une grande puissance aux Ecoles scientifiques (les
« Grandes Ecoles »). La réorganisation
napoléonienne est décisive car cest elle
qui, sur ce point, comme sur dautres, crée les
fondements de la France moderne. Dans ce cadre, il y bien
quelque chose qui sappelle l« Université »,
service public dirigé par un « grand maître »
(lancêtre du Ministre de léducation
nationale), mais qui est en fait organisé autour des
Lycées, établissements qui sont les héritiers
des « collèges » dAncien
Régime et qui constituent le cur du système
français de formation des élites. Lessentiel
du corps enseignant de lUniversité est formé
des professeurs de lycée et la tâche principale
des professeurs de Faculté, hormis quelques conférences,
est de présider le jury du baccalauréat, « premier
grade universitaire » dans la tradition française.
Le recrutement des professeurs de lycée se fait selon
des procédures variables, mais on envisage déjà
de rétablir l« agrégation »
(invention tardive de la Monarchie destinée à
pallier les conséquences de lexpulsion des Jésuites),
qui sera recréée en 1821 et qui va devenir la
clé de voûte du système.
Ce système est formellement proche du modèle
médiéval, en ce sens quil y a une unité
fondamentale entre le lycée (qui prend la suite de
la Faculté des Arts libéraux) et ce qui reste
des Facultés supérieures. Il sen distingue
par le fait que la Révolution, obéissant à
une logique plus ancienne, que lon peut comprendre à
partir, par exemple, de larticle « Fondation
de lEncyclopédie », a détruit
la base corporative de lautonomie universitaire, ce
qui va poser le problème proprement français :
comment produire de lautonomie et de la liberté
académique (qui sont deux choses bien distinctes) dans
un contexte où lUniversité dépend
de lEtat ? Il va savérer dans les
faits extrêmement souple, et va survivre à toutes
les révolutions, la période de la Monarchie
de Juillet étant sans doute la plus féconde.
Grâce à Guizot et Victor Cousin, lenseignement
français (et, plus généralement, la France
savante, y compris les Académies) vont connaître
un essor remarquable et même une vraie renaissance,
qui aboutissent dailleurs à quelque chose dassez
éloigné des projets révolutionnaires.
Il nen reste pas moins que, pour ce qui concerne les
Universités, au sens daujourdhui, la France
est alors dépassée par lAllemagne, ou
plutôt par la Prusse.
b/ Le point de départ de la Prusse nest pas essentiellement
différent de celui de la France, même si les
Universités y sont un peu plus brillantes : la
vie de Kant est plus proche de celle dun professeur
de collège que de celle dun universitaire moderne.
Quest-ce quil y a de nouveau dans le système
qui naît en 1810, avec la création de lUniversité
de Berlin par Humboldt ? Apparemment, les structures
sont on ne peut plus classiques : l'Université
comprend quatre Facultés, droit, médecine, philosophie
et théologie et les sciences de la nature relèvent
de la Faculté de philosophie. Ce qui est nouveau, cest
lidée de la liberté académique,
telle que va la théoriser Humboldt dans son texte « Sur
lorganisation interne des établissements denseignement
supérieur à Berlin » (1809 ou 1810),
contemporain de la fondation de lUniversité de
Berlin (trad. in Philosophies de
lUniversité. Lidéalisme allemand
et la question de lUniversité, Paris, Payot,
coll. Critiques de la politique, 1979). La question
que se pose Humboldt est de savoir comment refonder les libertés
universitaires dans le cadre dinstitutions publiques
fondées sur une conception moderne de la science, et
cela le conduit à présenter projet authentiquement
systématique, orienté vers la « liberté
académique », cest-à-dire vers lidée
dune vie vouée à lidéal du
savoir, où le maître et létudiant
sont unis dans cette vocation commune. Cet idéal suppose
cinq conditions organiquement liées :
- la vocation de lUniversité est la libre
recherche de la vérité et le progrès
de la science, qui est ouverte et, comme telle, toujours
inachevée (Tout en sinscrivant
dans le cadre de lidéalisme allemand, la philosophie
humboldtienne écarte donc la perspective hégélienne
du « savoir absolu ») ;
- le professeur enseigne ce qui fait lobjet de ses
recherches et létudiant vient librement vers
le professeur ;
- lidéal humain de lUniversité
est celui de la Bildung, qui suppose une certaine
harmonie entre le libre développement de lindividualité
et la vocation scientifique ;
- lUniversité ne peut quêtre autonome,
ce qui se traduit par ce quon pourrait appeler une
autogestion corporative ;
- autonome, lenseignement universitaire est également
indépendant de lenseignement secondaire comme
des enseignements appliqués ou techniques.
Cest là un très bel idéal, qui
va très vite produire des effets remarquables qui ne
tarderont pas à faire rêver les Professeurs français ;
or, une des conséquences les plus remarquables de ce
modèle, cest quil implique une séparation
radicale entre lenseignement secondaire - propédeutique
et non libre et lUniversité proprement
dite, dont la logique se fonde sur la rencontre entre la libre
recherche et la Bildung de létudiant.
Le professeur de Gymnasium (le Lehrer, le teacher)
aide les élèves à sapproprier un
savoir quil na pas produit, le « Professor »
dUniversité organise son enseignement autour
de sa recherche.
c/ Le problème de la IIIe République sera de
rattraper lAllemagne en créant de véritables
Universités à partir de la Fédération
des anciennes Facultés, ce quest supposée
faire la grande loi de 1896. Cette tentative est à
bien des égards une réussite (la Sorbonne de
1900 nest pas ridicule, ni les Facultés de droit)
mais lidée va néanmoins simposer
quelle na pas su régler les deux problèmes
qui grèvent depuis toujours le fonctionnement des Universités,
ce que Lucien Febvre, dans un article célèbre
de lEncyclopédie française, va
appeler les problèmes de rapport : rapport avec
le secondaire, rapport avec les grandes écoles. Dun
côté, les Facultés de Lettres se sont
vues assigner comme mission principale la formation des professeurs ;
or, dans le cadre français, cette mission entraîne
un effort considérable pour préparer à
lagrégation des étudiants dont, par définition,
une petite partie pourra seule tirer part de cet enseignement,
que les Professeurs donnent au détriment de leurs propres
recherches. Comme le dit Febvre, après avoir lui-même
déployé beaucoup defforts pour préparer
lagrégation, le Professeur est condamné
à la repasser toute sa vie. Dun autre côté,
les « Ecoles » attirent les meilleurs étudiants
au détriment des Universités. Comme on va le
voir, ces deux griefs nont pas cessé dêtre
repris depuis ; avant de les examiner, et de tenter une
défense du modèle français, je voudrais
pour conclure cette première partie renforcer dans
un premier temps le propos de Febvre. En fait les deux « séparations »
dont parle Febvre font système, dans une cathédrale
dont la clé de voûte au sens strict est sans
doute lagrégation : les Ecoles nexistent
que par (et même pour) les classes préparatoires,
dont lagrégation fournit le vivier et qui placent
donc une partie de la formation « supérieure »
entre les mains des professeurs de lycée ; la
première des Ecoles lENS forme
dailleurs principalement des agrégés,
dont sont issus à la fois les professeurs de classes
préparatoires et ceux des Facultés, qui passent
dailleurs beaucoup de temps à faire des cours
dagrégation etc.
Servitude et grandeur des professeurs sous lEmpire du
milieu.
Loin dêtre isolé, Lucien Febvre synthétise
de manière brillante et spirituelle toute une longue
tradition de critique du secondaire français, dans
laquelle lhéritage des Lumières se combine
avec le culte du modèle de lUniversité
allemande (ou, plus tard, américaine) et/ou avec la
nostalgie de lUniversité médiévale.
On peut faire remonter cette critique à larticle
« Collège » de lUniversité,
dû à dAlembert, qui fixe davance
les grands thèmes de la contestation du futur enseignement
secondaire : cet enseignement est trop rhétorique,
il donne une place exagérée au latin par rapport
à la composition française et aux langues vivantes,
et la philosophie y est de fait asservie à la rhétorique.
Mais cest à partir du 19ème siècle,
à travers la comparaison entre les Facultés
françaises et les Universités allemandes que
se construit un discours cohérent, qui voit dans la
puissance institutionnelle des Lycées un obstacle au
développement dune université moderne.
Lauteur le plus significatif est sans doute ici Ernest
Renan qui se fait très tôt lécho
des critiques allemandes contre lenseignement français
et qui, tout en reconnaissant dans la Réforme intellectuelle
et morale que l« instruction secondaire »
est la « meilleure partie de notre système
denseignement », y voit néanmoins
un obstacle majeur au progrès de la science. Dans différents
articles repris dans les Questions contemporaines,
Renan développe en effet deux thèmes majeurs
appelés à une fortune brillante. Dun côté,
le mal français remonte à lenseignement
des Jésuites, qui a favorisé un style intellectuel
trop rhétorique, et qui a coupé la France du
mouvement scientifique moderne quand celui-ci sest épanoui
dans les pays de culture protestante. Dun autre côté,
le recrutement par concours, renforcé après
la Révolution par limportance donnée à
lagrégation, favorise des jeunes gens brillants
au détriment à la fois de la pédagogie
et de lesprit scientifique. Lhéritage jésuite
et le système du concours vont cumuler leurs effets
sous la Restauration, où léclat de lenseignement
donné par des « hommes supérieurs »
comme Cousin, Guizot ou Michelet ne doit pas faire oublier
la stérilité dun enseignement conçu
pour le public « cultivé » mais
indifférent à la véritable science. Bref,
le secondaire a imposé son style à lensemble
de lUniversité, au détriment de la recherche :
« Des Facultés où il était
à sa place, lenseignement oratoire devait gagner
les établissements scientifiques proprement dits. On
dut être amené à mesurer lexcellence
dun cours au nombre de ses élèves. Tel
savant de premier ordre, dont le nom sera attaché dans
des siècles à des découvertes capitales,
se vit préférer lagrégé,
formé par de longs exercices aux habiletés de
la parole » (Ernest Renan,
« Linstruction supérieure en France »,
Revue des Deux Mondes, 1er mai 1864, repris in Questions
contemporaines (1868), uvres complètes,
Calmann-Lévy, Tome 1, 1947, p. 79). Ces thèmes
vont se retrouver chez les meilleurs auteurs, du début
de la IIIème République à la fin du 20ème
siècle. Cest la même inspiration que lon
trouve chez Durkheim, dans Lévolution pédagogique
en France (avec la critique du double héritage
de lhumanisme et des collèges), quil faut
rapprocher du rapport sur Lenseignement philosophique
et lagrégation de philosophie, qui propose
une critique radicale de lhéritage de Cousin.
On la retrouvera, juste avant mai 1968, dans les articles
de Raymond Aron sur le baccalauréat, trop dur comme
diplôme de fin détudes et « sélection
insuffisante pour lentrée à luniversité »
et sur lagrégation « qui ne garantit
pas la qualité de lenseignement et qui ne forme
pas à la recherche » (Mémoires,
1983, p. 471) et un peu plus tard, chez Paul Ricoeur, qui
déplore le fait que cette tradition ait favorisé
une « philosophie dagrégés »
au détriment dune « philosophie de
docteurs ». Ce discours tout à la fois « républicain »
et élitiste a trouvé chez Pierre Bourdieu une
formulation « radicale ». La Reproduction
reprend explicitement les analyses de Renan sur lhéritage
jésuite (Pierre Bourdieu et Jean-Claude
Passeron, La reproduction, Ed. de Minuit, 1971, pp.
154, 171-172, 181), sur lagrégation et
sur le style oratoire des Professeurs français, et
Homo academicus fera la synthèse de cette tradition,
en insistant notamment sur le poids des concours dans la culture
et dans lactivité des Professeurs dUniversité
français.
Dun autre côté, il faut bien voir que ces
thèmes nont dû leur succès quau
fait que le secondaire français dans sa forme classique
(le baccalauréat, lagrégation, la prééminence
des sections classiques etc.) sest avéré
extrêmement résistant et a lui-même suscité
des défenseurs tout aussi ardents et éloquents
que ses détracteurs. La littérature favorable
au secondaire est sans doute plus hétérogène
que la littérature critique, et, pour autant quelle
ait une unité, celle-ci est sans doute plus corporative
que politique. Je crois néanmoins possible de distinguer
deux variantes ou deux types idéaux : le premier
est plus « littéraire », et penche
plutôt à droite (il est, en tout cas, proche
de ce que M. Antoine Compagnon appelle les « Antimodernes »),
le second est plus « philosophique »
et saccompagne volontiers dun éloge de
lEcole républicaine.
Du côté « littéraire »,
la défense du secondaire est souvent adossée
à la critique de la « nouvelle Sorbonne »,
celle de Lanson, de Lavisse, et de Durkheim, qui sefforcerait
dintroduire lesprit de la « science
allemande » dans lUniversité. Lexpression
la plus complète de cette critique se trouve dans louvrage
dAgathon (Henri Massis et Alfred de Tarde), Lesprit
de la Nouvelle Sorbonne (Mercure de France, 1911), qui
a fait lobjet dun compte rendu très réjouissant
dAlbert Thibaudet dans la Nouvelle Revue Française
(Nouvelle Revue Française,
1er mai 1911, in Albert Thibaudet, Réflexions
sur la politique, Robert Laffont, 2007, pp. 252-254).
Thibaudet ramène la querelle à « un
antagonisme nécessaire et intéressant entre
lenseignement secondaire, demeuré humaniste,
et dont cest le rôle - et lenseignement
supérieur spécialisé » et,
pour finir, il montre bien que, dans la Sorbonne davant
1914, le secondaire na pas perdu sa puissance :
« Personne na-t-il appris [à Agathon]
que les diverses agrégations, cest-à-dire
la principale épreuve préparée en Sorbonne,
sont des épreuves de culture générale ? »
(A. Thibaudet, op. cit. p. 253).
Lantagonisme entre le secondaire et le nouvel enseignement
supérieur sexprime notamment par la rivalité
entre le Professeur de faculté et le professeur de
classes préparatoires khâgne et hypokhâgne.
Chez les « littéraires », le type achevé
de lagrégé professeur de classes préparatoires
pourrait être représenté par André
Bellessort, traducteur de Virgile, romancier à ses
heures, membre de lAcadémie française
- et sympathisant de lAction française. Chez
les philosophes, la rivalité entre les grands lycées
et la Sorbonne est pour ainsi dire interne au camp «
républicain » ou, si lon préfère,
à la gauche rationaliste et, au sens large, « kantienne ».
On en trouvera un bel exemple dans les Mémoires
de Raymond Aron, lorsque celui-ci évoque la réaction
de Léon Brunschvicg devant son admiration pour lenseignement
dAlain : Brunschvicg se moque gentiment de lattitude
des élèves dAlain devant lhistoire
de la philosophie (qui retrouvent lenseignement de leurs
maîtres chez tous les grands philosophes) et, surtout,
il se refuse à croire que Platon enseigne la philosophie
au lycée Henri IV ! Inversement, les philosophes
favorables à la tradition des lycées vont développer
un discours qui, tout en plaidant lui aussi pour les droits
de la culture générale contre une vue trop étroite
de la science, est assez différent de celui des littéraires.
On en trouve les linéaments chez Alain mais la meilleure
formulation se trouve probablement dans luvre
du regretté Jacques Muglioni, dont on sait le rôle
éminent quil a eu comme doyen de lInspection
générale de philosophie : les philosophes
défendent lenseignement secondaire mais ils subordonnent
la rhétorique à la philosophie, ils se refusent
à opposer les Lettres et les sciences, et ils intègrent
lenseignement des Lycées dans un modèle
élargi de lEcole, qui se veut fidèle aux
Lumières et qui reconnaît pleinement la dignité
de lenseignement primaire ou élémentaire.
Dans les débats du début du 20ème siècle,
il faut sans doute accorder une place particulière
à Charles Péguy, dont la lucidité visionnaire
doit sans doute quelque chose à sa position particulière.
Péguy est un philosophe devenu poète, à
la fois catholique et républicain qui défend
la tradition « secondaire » de la culture
générale contre la nouvelle Sorbonne, envers
qui il est presque aussi injuste quAgathon ou Pierre
Lasserre, mais il est aussi un ami des instituteurs, « hussards
noirs de la République ». Cest sans
doute pour cela quil a clairement identifié ce
qui était en jeu dans ces débats : faute
davoir su établir des rapports de justice avec
lenseignement primaire, le secondaire risquait de périr
sous les coups dune coalition de lenseignement
primaire et de la nouvelle Université contre les Professeurs
de lycée.
Près dun siècle après, il est peut-être
possible aujourdhui de porter un jugement serein sur
ce conflit. Dans les limites de cet exposé, je me contenterai
de proposer quelques thèses à la discussion.
a/ Le conflit du secondaire et du supérieur nétait
lui-même possible que parce quils étaient
intimement unis : comme Thibaudet lavait bien vu
contre Agathon, mais aussi contre Péguy, la IIIe République
avait su à la fois développer un enseignement
universitaire moderne et préserver, dans la «
nouvelle Sorbonne », lessentiel de lhéritage
humaniste et jésuite.
b/ Les lycées nont survécu que parce que
la culture secondaire a su évoluer et sadapter
en souvrant à des contenus plus modernes et,
surtout, parce que la culture secondaire pouvait être
acceptée par la majorité des élites françaises,
au-delà des clivages religieux et politiques. Le récit
de lhistoire de France donné par Malet et Isaac
est certes « républicain » mais
il nest nullement hostile à lancienne France
et à lhéritage de la monarchie. Le conflit
religieux est laissé en dehors de la classe mais lenseignement
de la littérature fait une large place aux traditions
rivales des « deux Frances ». Lenseignement
de la philosophie est potentiellement moderne mais il est
anti-dogmatique pour ce quil a de plus éloigné
de la tradition (Kant) et, lorsquil est dogmatique,
il est favorable au passé catholique (Comte).
c/ Comme lavait finalement reconnu Durkheim, le lien
étroit entre lenseignement secondaire et lenseignement
supérieur pouvait avoir des effets heureux inconnus
en Allemagne du fait de la séparation absolue entre
les deux ordres : « Notre système a lavantage
dentretenir dans lenseignement public un double
courant : lun qui va de la tête aux extrémités
et lautre qui va des extrémités à
la tête. Le professeur de lycée est relié
à lUniversité par le souvenir dun
passé qui va chaque jour en seffaçant
mais par une légitime espérance. Il en résulte
sinon plus de vie, du moins une activité répandue
sur une plus grande surface » (« La
philosophie dans les Universités allemandes »,
Revue de lenseignement philosophique, n°
13, in Textes, n° 3, Fonctions sociales et institutions,
Paris, Ed. de Minuit, 1975, p. 445). Or, cette relation
était évidemment liée à la puissance
du secondaire et au poids dune institution comme lagrégation :
en retournant une formule de Bossuet, on pourrait dire que
Durkheim se réjouissait deffets dont il déplorait
les causes.
Lenseignement supérieur français présentait
des faiblesses évidentes, notamment pour tout ce qui
concerne la « recherche » mais il nest nullement
certain que limportance de lenseignement secondaire
ait été la principale origine de ces défauts.
Il me paraît en revanche difficile de contester que
les lycées ont joué un certain rôle, qui
na pas toujours été négatif, dans
la culture française : ils ont longtemps secondé
la passion nationale pour la littérature et ils ont
maintenu, au-delà de linévitable spécialisation,
une certaine tradition de culture générale chez
les universitaires, tout en contribuant honorablement, dans
la deuxième moitié du 20ème siècle,
à lélévation de la culture scientifique
des élites.
Lavenir dune exception.
A première vue, on pourrait penser que le monde académique
daujourdhui na plus grand-chose de commun
avec celui de 1900. La logique des réformes de lenseignement
accomplies depuis la Libération (et même un peu
avant) a peu à peu conduit à démanteler
bien des éléments qui semblaient consubstantiels
au vieux système français. Le latin a perdu
sa prééminence au profit des mathématiques,
lenseignement de la littérature française
elle-même na plus aujourdhui grande importance,
et cest du reste un des domaines où le déclin
de la culture secondaire laminée à la
fois par la science linguistique et par la pédagogie
est particulièrement clair. Après avoir
perdu leurs classes élémentaires sous Edouard
Herriot, les lycées ont été amputés
de leurs classes de collèges avant de sintégrer
eux-mêmes dans un système massifié qui
ne ressemble plus guère au lycée Condorcet de
lépoque de Marcel Proust. Inversement, du côté
des Universités, règne une sorte de conscience
de classe qui fait que de moins en moins duniversitaires
accepteraient de considérer les « enseignants »
du secondaire comme des collègues : le professeur
dUniversité, devenu « enseignant-chercheur
», ne se voit plus comme un « teacher »,
mais dabord comme un chercheur dautant plus sérieux
quil est plus spécialisé. Il serait pourtant
hâtif de prétendre que lenseignement daujourdhui
ne doit plus rien au système de la IIIe République
et à lancienne puissance de lEmpire du
Milieu. Il lui doit dabord, pour le meilleur et pour
le pire, le maintien du baccalauréat ; les professeurs
du secondaire tiennent cet examen pour un utile moyen de pression
sur leurs élèves mais il est également
devenu, en restant le « premier grade universitaire »
dans les conditions dun enseignement de masse, un des
premiers obstacles à la nécessaire différenciation
des formations universitaires, et une des principales raisons
de laffaiblissement continu des universités par
rapport aux écoles, grandes ou petites, où lon
entre par concours. Mais il faut aussi, si lon veut
comprendre le rôle que joue le « secondaire »
dans le nouveau « supérieur »,
considérer que celui-ci comprend toutes les formations
post-baccalauréats (Ecoles, IEP, classes préparatoires,
classes de techniciens supérieures), qui font très
largement appel aux agrégés, dans le cadre dun
système où les « prépa »
(scientifiques et littéraires ») jouent un rôle
largement aussi important quautrefois, et où
les différentes Ecoles Normales Supérieures
occupent toujours une position centrale. Les Universités
elles-mêmes font dailleurs de plus en plus souvent
appel aux agrégés (et même aux certifiés...)
pour des raisons qui ne sont sans doute pas seulement économiques.
Cest dailleurs pour cela que lon entend
encore, contre lagrégation et les classes préparatoires,
les mêmes griefs dont nous avons retracé tout
à lheure la genèse et lhistoire,
dans le cadre dun discours à peu près
inchangé où les Universités américaines
tiennent aujourdhui la place quoccupait autrefois
le modèle humboldtien. Est-ce à dire que rien
na changé, et quil faut à nouveau
tout remettre en chantier en commençant par détruire
ce qui reste du secondaire ? Il me semble quun
regard plus serein et mieux informé sur la réalité
des modèles étrangers devrait plutôt conduire
à considérer avec une plus grande bienveillance
lhéritage de lenseignement secondaire français.
Si on sen tient au système universitaire des
Etats-Unis, par exemple, on peut considérer que les
« Collèges » qui sinterposent entre
la High School et lUniversité proprement
dite ne sont rien dautre que la forme moderne des Facultés
des arts libéraux, dont les fonctions sont, de fait,
celles dun enseignement secondaire différé,
et dont les enseignants sont très comparables aux couches
supérieures du « secondaire » français
». Loin dêtre une malédiction, la
survie de l « Empire du milieu » par delà
ses métamorphoses est peut-être une chance dont
il faut se réjouir.
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