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Michel Zink
LE COLLÈGE
DE FRANCE
séance du lundi 19 janvier 2009
Sur le blason du Collège de France, se lisent une devise,
Docet omnia, « Il enseigne toute chose »,
et une date, 1530.
La date est celle de la fondation du Collège Royal
par François Ier, grâce à linitiative
de lhumaniste Guillaume Budé, soutenue par la
reine Marguerite de Navarre, sur du roi. Dautres
institutions sont plus anciennes, mais de nom seulement. Il
ny a rien de commun entre le collège fondé
en 1253 par Robert de Sorbon et la Sorbonne, rien de commun
même entre luniversité de Paris rénovée
par la jeune IIIe République et installée en
1900 dans le nouveau bâtiment de la Sorbonne, et les
universités qui aujourdhui se partagent et se
disputent le nom de Sorbonne en même temps que quelque
galetas dans lillustre maison. Dans sa définition,
dans sa vocation, dans son activité fondamentale, dans
son esprit, le Collège de France, en revanche, a très
peu changé. Ses vicissitudes ont été
légères au regard de celles de lhistoire.
En 1772, il a été rattaché à luniversité ;
mais la mesure a été rapportée en 1794.
En avril 1848, on veut quil cède la place à
une école dadministration ; mais cette décision
du gouvernement provisoire est annulée dès le
mois de novembre de la même année. Napoléon
lui a imposé sa marque, comme à toutes les institutions
françaises : cest depuis 1800 que le président
de lassemblée des professeurs porte le titre
dadministrateur. En 1970, il a échappé
à la réforme Edgar Faure des universités
comme à toutes les réformes ultérieures.
Cela la sauvé. Sil a profondément
évolué dans les dix dernières années,
cest de sa propre initiative.
Quant à la devise Docet omnia, elle est ambitieuse,
mais non pas exactement dans le sens quon pourrait croire.
Elle ne signifie pas que tous les savoirs du monde sont enseignés
au Collège de France, mais que le Collège de
France a vocation denseigner librement, sans contrainte
ni restriction de quelque ordre que ce soit, tout ce à
quoi il choisit de sintéresser. Et aussi quil
ne restreint pas son enseignement au savoir acquis et assuré,
mais quil fait partager les découvertes dune
pensée et dune science en gestation. Cest
ce quexpriment aujourdhui la phrase de Merleau-Ponty
gravée dans le foyer entre les amphithéâtres,
« Non pas
», et la formule que
nous utilisons volontiers, « Enseigner la recherche
en train de se faire ».
Cet esprit était déjà celui du Collège
Royal de François Ier. Le projet de Guillaume Budé
et des érasmiens qui lentouraient était
de créer un lieu denseignement de très
haut niveau et entièrement libre. Une liberté
garantie par la protection royale et assurée par le
fait que linstitution, ne délivrant aucun diplôme
ni aucun grade, navait nul besoin de se soumettre aux
règles de luniversité, à des programmes,
à un cursus. Cette situation na pas changé
depuis cinq cents ans. Aujourdhui encore, le Collège
de France a pour protecteur le chef de lEtat. Aujourdhui
encore, ses cours sont ouverts à tous, gratuitement,
sans inscription et sans aucune restriction. Aujourdhui
encore, le Collège de France ne délivre aucun
diplôme.
Les six premières chaires créées furent
trois chaires dhébreu, deux de grec et une de
mathématiques. Ces disciplines nétaient
pas ou étaient peu enseignées à luniversité.
Mais surtout elles représentaient alors les plus grandes
avancées, les plus grands espoirs du savoir et de la
pensée. Pour les mathématiques, cela va de soi.
Le grec, redécouvert par les humanistes, ouvrait les
trésors littéraires, philosophiques et scientifiques
de la Grèce antique, modèle dune pensée
rigoureuse et libre, dune sensibilité ouverte
et intelligente à la beauté du monde. Mais le
grec était aussi la langue du Nouveau Testament, comme
lhébreu était celle de lAncien.
De leur connaissance dépendait létude
de lEcriture sainte, la rigueur de son interprétation
philologique, historique et théologique. Dans ces années
où le débat intellectuel né avec la Réforme
navait pas encore abandonné la place à
la violence des armes, lenjeu était immense.
Cette ouverture du Collège de France aux disciplines
nouvelles, aux curiosités et aux audaces de lesprit,
aujourdhui essentiellement sensible, bien entendu, dans
les disciplines scientifiques, sest particulièrement
manifestée, dans les premiers siècles de son
existence, par son intérêt pour lorientalisme.
A lenseignement de lhébreu sajoute
dès 1646 celui de larabe, puis celui du persan,
du turc. En 1814 sont créées une chaire de langues
et littératures chinoise et tartare-mandchoue et une
chaire de sanscrit. Champollion, qui avait percé le
secret des hiéroglyphes, est nommé en 1831 dans
une chaire darchéologie. Dans la longue nouvelle,
ou le court roman, de Théophile Gautier Fortunio,
une jeune femme, ayant dérobé le portefeuille
de son amant, y trouve une lettre écrite dans un alphabet
indéchiffrable et apparemment oriental. Dévorée
par la jalousie, elle cherche un savant pour la lui traduire.
Une de ses amies lui apprend que seuls en sont capables les
professeurs au Collège de France. Elles vont en trouver
un, qui, informé que deux dames demandent à
le voir, sécrie : « Ce seront
des duchesses qui auront lu mon traité sur la ponctuation
du mandchou et seront devenues amoureuses de moi ! »
La fatuité, la propension à surestimer limportance
de ses recherches et la renommée de ses travaux, sont
des traits communs à tous les universitaires. Ils ne
caractérisent pas les seuls professeurs au Collège
de France. En revanche, il est significatif quaux yeux
de Théophile Gautier, le Collège de France soit
par excellence le lieu où lon trouve des orientalistes.
Mais il nest pas de domaine de la pensée et de
la science qui nait eu au Collège de France dillustres
représentants, parfois ses plus illustres représentants.
Il serait vain de se lancer dans une énumération
nécessairement incomplète et qui prendrait lapparence
dun palmarès ridicule. Il est tout aussi inutile
de nous attarder davantage sur lhistoire du Collège
de France, puisque cest létat actuel des
institutions universitaires françaises qui fait lobjet
cette année des travaux de lAcadémie des
sciences morales et politiques. Cest donc du Collège
de France actuel que je vais tracer un bref tableau.
Le Collège de France compte cinquante-deux chaires
permanentes, auxquelles sajoutent désormais quatre
chaires tournantes dont je parlerai tout à lheure.
Ces chaires sont réparties à peu près
également entre les mathématiques et les sciences
de la nature et de la vie dune part, les lettres, sciences
humaines et sciences sociales de lautre. Cette répartition
na rien de fixe, et pour une raison simple : le
Collège de France na pas à enseigner les
matières dun cursus universitaire ; il fait
de ses chaires ce quil veut. Lintitulé
de chaque chaire est défini en fonction du professeur
appelé à loccuper, qui le choisit lui-même.
Lorsquune chaire est vacante (lâge de la
retraite est 70 ans), lassemblée des professeurs
cherche un savant qui se recommande par la qualité
de ses travaux, la nouveauté de ses recherches, lintérêt
de sa discipline. Elle décide alors par un vote de
demander ou non la création dune chaire correspondant
à son domaine. Il ny a donc pas de continuité
des chaires. Par exemple, en 1979, au départ de Raymond
Aron, sa chaire (Sociologie de la civilisation moderne) est
devenue une chaire de Chimie des interactions moléculaires
pour Jean-Marie Lehn (prix Nobel 1989). On ne se porte pas
de sa propre initiative candidat au Collège de France.
On est pressenti et sollicité. Il nexiste aucune
condition de diplôme ni, depuis 1993, de nationalité
(le privilège des ressortissants de lunion européenne
a été étendu au monde entier). On compte
ainsi, parmi les professeurs permanents, en activité
ou honoraires, deux allemands, un américain, un anglais,
un belge, un canadien, un grec, deux italiens, un luxembourgeois,
un norvégien, un suisse. Lassemblée des
professeurs coopte librement la personnalité de son
choix, qui sera nommée par le président de la
République après consultation de lacadémie
compétente de lInstitut de France. Il ne reste
plus au nouveau professeur quà prononcer, devant
ses collègues et un public nombreux, sa leçon
inaugurale, qui sera publiée par les soins du Collège
de France et des éditions Fayard.
Le service denseignement dun professeur au Collège
de France est de dix-huit leçons par an pour les professeurs
qui ont un laboratoire et de vingt-six leçons par an
pour ceux qui nen ont pas. Le professeur doit assurer
lui-même la moitié de ces heures (façon
de dire que lautre moitié peut être un
séminaire). Le professeur choisit librement son sujet
sous le contrôle de ses collègues ; lassemblée
des professeurs doit approuver par un vote la liste des cours
proposés pour lannée suivante. Chaque
année, le professeur publie dans le volume de Cours
et travaux du Collège de France un résumé
assez substantiel de son cours (une vingtaine de pages). Ces
obligations semblent légères. Il faut cependant
tenir compte du fait que chaque cours doit être nouveau
(il est interdit au professeur, dans toute sa carrière
au Collège de France, de répéter un cours)
et que chaque cours doit apporter du nouveau. Cette exigence
est dautant plus angoissante que les cours sont ouverts
à tous. Certains auditeurs sont dune fidélité
redoutable et ne manquent pas un cours pendant dix ans ou
davantage. Les collègues étrangers les plus
illustres ont une fâcheuse tendance à venir à
limproviste écouter un cours au Collège
de France. Enfin, quel que soit le sujet dont on parle, on
est à peu près sûr quun spécialiste
particulièrement pointu vous écoute. Cela a
toujours été vrai. Ce lest plus encore
depuis les changements qui sont intervenus ces dernières
années au Collège de France.
Avant den venir à eux, un mot sur la « gouvernance »,
comme on dit, du Collège de France. Le pouvoir est
tout entier entre les mains de lassemblée des
professeurs, qui se réunit trois fois par an, en novembre,
mars et juin, toujours un dimanche. Tous les professeurs sont
conviés à lassemblée, mais seuls
votent les professeurs en activité, titulaires de chaires
permanentes. Lassemblée des professeurs joue
le rôle de conseil dadministration et de conseil
scientifique. Elle élit en son sein, pour trois ans
renouvelables, un administrateur, président de lassemblée
des professeurs, un vice-président et un secrétaire.
Lusage veut que lorsque ladministrateur est scientifique,
le vice-président soit littéraire, et vice-versa.
Depuis le début des années 90, il existe un
conseil détablissement composé de représentants
élus des différentes catégories de personnels
ainsi que de personnalités extérieures, mais
son rôle nest que consultatif. Enfin, lextrême
liberté dans la définition des chaires oblige
les professeurs à réfléchir et à
se renseigner constamment sur les domaines où il se
passe quelque chose et sur les personnalités qui émergent ;
ils se réunissent donc régulièrement
en « assemblées informelles »,
par disciplines ou tous ensemble pour faire le point sur ces
questions. Car tout professeur peut librement et de sa propre
initiative proposer la création dune chaire dans
le domaine quil veut et pour qui il veut, mais la tendance
est de plus en plus de chercher un consensus préalable.
Cest ainsi que le Collège de France fonctionne
et quil a toujours fonctionné. Quels sont donc
ces changements, auxquels je faisais allusion ?
Il sest dabord agi de travaux, mais dont les conséquences
devaient aller bien au-delà des modifications matérielles.
En 1992, ladministrateur André Miquel a lancé
une importante rénovation du Collège de France,
entrant dans le cadre des grands travaux de la présidence
de la République, sur le site principal du Collège
de France, le bâtiment construit en 1775 par Chalgrin
(larchitecte de lArc de Triomphe). On a commencé
par la construction ou le creusement de grands
amphithéâtres en sous-sol, puis est venu le moment
de la rénovation des bureaux, puis des laboratoires.
Bref, ces travaux, qui ont réellement commencé
en 1994, quand je suis arrivé au Collège de
France, se termineront, si tout va bien, vers 2012. Je passe
sur les difficultés de tous ordres, sur les problèmes
financiers, sur la ponction énorme que le Collège
a dû opérer sur ses ressources propres pour éviter
que les travaux sarrêtent quand lEtat était
défaillant. Je me contente de souligner le rôle
décisif joué par Jacques Glowinski, vice-président
dAndré Miquel et de Gilbert Dagron, puis administrateur
de 2000 à 2006, et je marrête sur les conséquences
et les développements simultanés dans lordre
de lenseignement et dans celui de la recherche.
Lancienne salle 8, la salle Bergson, la plus grande
du Collège de France, et de très loin, comptait
200 places. Lactuel amphithéâtre Marguerite
de Navarre en a près de 500, lamphithéâtre
Guillaume Budé 150, lamphithéâtre
Maurice Halbwachs 180, deux autres salles une centaine. Nous
pensions que le nouvel amphithéâtre Marguerite
de Navarre ne servirait que pour les leçons inaugurales
ou dans des circonstances exceptionnelles. Or beaucoup de
cours désormais ne peuvent se tenir que là,
certains le remplissent entièrement, quelques uns exigent
la mobilisation dune autre salle dotée dun
écran. Pour une raison mystérieuse, les nouvelles
salles ont entraîné un accroissement considérable
du nombre des auditeurs (actuellement environ 150 000
par an) bien entendu inégalement répartis,
et non pas nécessairement selon le mérite du
professeur, car un cours de littérature peut être
compris de tous, mais non un cours de mathématiques.
Mais dans le même temps, le nombre des auditeurs croissait
par des voies différentes. En 2001, en tant que vice-président,
jai négocié un accord avec France Culture,
qui diffuse désormais chaque année lintégralité
dune quinzaine au moins de cours du Collège de
France dans lémission Eloge du savoir, le matin
de 6h à 7h, ainsi que des conférences, des colloques,
soit sur les ondes, soit la radio web de France Culture. Malgré
lheure matinale, les cours du Collège attirent
chacun entre 70 000 et 150 000 auditeurs. Certes,
on ne peut diffuser par ce canal des cours scientifiques,
trop ardus, ni des cours exigeant des illustrations (archéologie,
histoire de lart). Mais en 2007, ladministrateur,
Pierre Corvol, a eu lidée de mettre sur le site
du Collège les cours des collègues qui en seraient
daccord sous forme de podcast téléchargeable
gratuitement. Le téléchargement étant
une démarche volontaire à laquelle nul nest
contraint, les cours les plus difficiles et les plus spécialisés
peuvent être diffusés sous cette forme. Actuellement,
quinze cours sont disponibles en podcast. Sur les six derniers
mois, il y a eu 2,5 millions de téléchargements.
Enfin, depuis le début des années 90, les professeurs
du Collège de France sont autorisés et
même invités à « délocaliser »
chaque année une partie de leur enseignement (au maximum
un tiers) à létranger ou dans des universités
de province.
Ces divers modes de diffusion interfèrent les uns avec
les autres. Des auditeurs de France Culture ont lidée
de venir au Collège de France. Des étudiants
américains ou japonais devant qui nous avons délocalisé
nos cours téléchargent ensuite les podcasts,
etc. Et beaucoup dauditeurs du Collège écoutent
à nouveau les bons maîtres chez eux.
Tout cela a deux effets. Dune part, notre angoisse augmente
avec le nombre des auditeurs et linterdiction de se
répéter nest pas une vaine consigne quand
il y a toujours dans le public du cours que nous délocalisons
à Stanford ou à Tokyo une personne au moins
qui nous a écoutés la veille, ou une heure avant,
grâce au podcast. Dautre part, laudience
du Collège de France na plus rien à voir
avec lépoque où lon prétendait
que les professeurs faisaient leur cours pour le seul bénéfice
de lappariteur.
Du côté de la recherche, les travaux nont
pas eu moins de conséquences Ils nous ont, en particulier,
contraints à un choix décisif pour la politique
du Collège de France. Un professeur scientifique nommé
au Collège de France a évidemment déjà
un laboratoire, à lInstitut Pasteur, dans une
université, à lEcole normale supérieure,
à lEcole Polytechnique ou ailleurs. Ce laboratoire,
il le garde. Est-il donc bien nécessaire que certaines
chaires, comme cest le cas, aient leur laboratoire sur
le site même du Collège de France, dans les bâtiments
situés entre le bâtiment Chalgrin et le Lycée
Louis-le-Grand ? La présence de ces laboratoires
ne complique-t-elle pas singulièrement la vie dune
institution où il ny a pas de continuité
des chaires ni des disciplines et où, à la retraite
dun professeur, il faut remplacer son laboratoire par
un autre ? Est-il bien raisonnable, enfin, de conserver
16 000m2 de laboratoires au cur du Quartier Latin ?
La question sest posée lorsque nous avons dû
prendre la décision de rénover ou non les bâtiments
qui abritent ces laboratoires. Nous avons décidé
de conserver nos laboratoires et même de faciliter leur
mis à la disposition des nouveaux professeurs. Nous
lavons fait pour deux raisons principales. Dabord,
pour éviter que le Collège de France devienne,
si vous me pardonnez, une académie, un lieu honorifique
où le professeur viendrait prendre la parole, mais
qui serait systématiquement déconnecté
de sa véritable activité scientifique. « Enseigner
la recherche en train de se faire » na de
sens que si la recherche est effectivement et comme physiquement
liée à lenseignement. Le Collège
de France ne se définit pas comme une institution denseignement,
mais comme une institution de recherche, avec cette particularité
que les professeurs doivent y enseigner leur recherche (ce
qui le distingue dinstitutions comme All Souls College
à Oxford ou le Institute for Advanced Studies de Princeton).
La deuxième raison était que, si nous voulions
faire venir des professeurs étrangers ou revenir des
professeurs français en poste à létranger,
il fallait pouvoir leur offrir des laboratoires comparables
à ceux dont ils disposaient dans les grandes universités
américaines. Cela nétait possible que
si nous étions maîtres de nos laboratoires (maîtres
au moins des locaux, puisque les grands laboratoires eux-mêmes
sont toujours des laboratoires Collège de France
CNRS ou Collège de France INSERM). Une expérience
malheureuse avec notre collègue biologiste Spyros Artavanis
Tsakonas, venu de Harvard et auquel les autorités françaises
ont été pendant dix ans incapable de fournir
le laboratoire promis, nous avait convaincus de cette nécessité.
A linverse, nous allons cette année même
installer dans nos nouveaux laboratoires le physicien Michel
Devoret, que nous avons pu ainsi décider à revenir
de Yale, où il disposait de moyens considérables
et, cela va sans dire, dun traitement sans commune mesure
avec celui que nous pouvons lui offrir. Car le 4 février,
nous inaugurons nos premiers 8 000m2 de laboratoires
rénovés, correspondant à la deuxième
tranche de nos travaux, la troisième et dernière
commençant cette année.
Reste la question de la rotation des équipes de recherche,
liée à celle des chaires. Nous lavons
en principe résolue à partir de deux principes.
Le premier est que le Collège de France peut accueillir
une équipe de recherche alors même quil
ny a pas à ce moment-là de chaire correspondante
(ce nest pas seulement vrai dans le domaine scientifique :
nous avons une équipe de japonais et une détudes
byzantines, alors quil ny a pas actuellement de
chaire dans ces disciplines). Le second est que les équipes
accueillies ne le sont que temporairement (quatre ans renouvelables
une fois).
Les changements de ces dernières années ne sont
cependant pas tous liés aux travaux ni conséquence
des travaux. Dautres doivent être signalés.
Le Collège de France sest, de sa propre initiative,
doté il y a environ sept ans dune instance dévaluation
(Comité dOrientation Scientifique et Stratégique)
formée de douze savants étrangers de réputation
mondiale, renouvelables par moitié au bout de quatre
ans. Ce COSS, qui travaille avec un zèle remarquable
et presque inattendu, produit des rapports extraordinairement
précis et attentifs, qui nous sont extrêmement
utile. LAERES, qui a produit cet été un
rapport sur le Collège de France, a pu utilement sen
inspirer.
Le Collège de France invite chaque année de
nombreux savants étrangers pour des cycles de conférences
grâce aux crédits laissés disponibles
par les chaires à ce moment-là. Depuis une vingtaine
dannées, il dispose de deux chaires annuelles,
une chaire européenne et une chaire internationale,
créées aors quil souvrait vers létranger,
mais navait pas encore la possibilité de recruter
des professeurs ordinaires non français. A ces deux
chaires tournantes, sen sont depuis ajoutées
dautres. Il y a quatre ans a été créée,
sur ma proposition, une chaire de création artistique.
Le Collège de France a créé à
plusieurs reprises des chaires pour des créateurs (Paul
Valéry, Pierre Boulez, Yves Bonnefoy, Jerzy Grotowski).
Mais tout créateur ne peut pas ou ne veut pas consacrer
tous les ans une part importante de son temps à lélaboration
dun cours toujours renouvelé. En revanche, il
peut plus aisément pendant un an réfléchir
sur son art et en parler. Doù lidée
dune chaire tournante. Dautre part, il y a trois
ans, a été créée, à linitiative
de ladministrateur actuel, Pierre Corvol, une chaire
tournante dinnovation technologique. Cette chaire est
particulièrement importante, en elle-même, mais
aussi parce quelle est entièrement financée
par la Fondation Bettencourt-Schueller. Le professeur est
élu dans les mêmes conditions que ses collègues,
nommé comme eux par décret du président
de la République, mais son salaire et les frais annexes
de la chaire sont pris en charge par ce financement privé.
Cest la première fois depuis la Libération
quun tel système est mis en place dans un établissement
denseignement public. Enfin, les deux chaires européenne
et internationale, qui, dans leur définition primitive,
avaient moins de raison dêtre depuis que le Collège
de France peut nommer des professeurs permanents étrangers,
sont devenues respectivement pour cinq ans une chaire de développement
durable et une chaire « Savoir contre pauvreté »,
avec là aussi des aides privées.
Cela mamène à un dernier point, celui
du mécénat. La générosité
de Madame Liliane Bettencourt ne sest pas limitée
au financement de la chaire dinnovation technologique.
Elle a donné 8 millions dEuros pour laménagement
des nouveaux laboratoires. De son côté, M. Michel
David-Weill a donné 3 millions dEuros pour nos
magnifiques bibliothèques orientalistes. Ces libéralités
peuvent maintenant sexercer dans un cadre plus formel.
Dans un premier temps, le Collège de France a créé
une sorte de petit club de grands patrons, le comité
Budé, que Bertrand Collomb a eu la générosité
de bien vouloir présider au départ. De petits
déjeuners et maintenant des séminaires (un sur
la Chine au printemps dernier, un sur lInde au printemps
qui vient) permettent des échanges et mettent à
la disposition des membres de ce comité ce qui, dans
les compétences des professeurs du Collège de
France, peut les intéresser. Après cette première
étape, le Collège de France a créé
récemment une Fondation, présidée par
M. François Roussely. Des libéralités
antérieures ont été formalisées
dans ce cadre, qui en a déjà accueilli de nouvelles.
Indépendamment même du profit quen tire
le Collège de France, particulièrement important
en des temps où lon a scrupule à solliciter
sans cesse les finances publiques, il faut, je crois, souligner
leffort de réflexion et de collaboration intellectuelle
avec les entreprises qui se manifeste à travers le
comité Budé, mais aussi à travers la
chaire dinnovation technologique, dont les premiers
titulaires ont été des chercheurs créateurs
dentreprises.
Jai limpression de lire un bulletin de victoire
de la Grande Armée. Tout au contraire, je voudrais
pour finir attirer lattention sur les difficultés
que rencontre le Collège de France et sur les menaces
qui pèsent sur lui.
Le Collège de France redoute plus que tout dêtre
intégré au système universitaire et il
a parfois du mal à faire comprendre sa singularité
aux autorités de tutelle. Chacun proclame bien haut
cette singularité et sen félicite, mais
cest pour lui demander immédiatement après
dassurer des tâches de vulgarisation, pour lui
demander de créer une école doctorale, pour
lui reprocher à demi-mot de ne pas rendre plus de services
aux universités qui en auraient tant besoin, etc. Or,
nous avons le sentiment que si nous mettons le doigt dans
la moulinette universitaire, elle fera de nous le même
hachis et le même gâchis que partout ailleurs.
Mais dun autre côté, il est vrai que nous
souffrons de ne pas avoir un public plus jeune et où
la proportion des chercheurs et des spécialistes serait
plus importante. Nous aimerions quétudiants,
doctorants et post-doctorants fussent aussi nombreux à
nos cours et dans nos séminaires que dans nos équipes
de recherche et nos laboratoires. Nous cherchons actuellement
une solution en signant avec des écoles doctorales
ou avec de grandes écoles (en particulier lENS)
des accords aux termes desquels lassiduité à
un cours du Collège de France peut être validée.
Dautre part, les thèses que nous dirigeons sont
validées sous le sceau dune université,
puisque nous ne délivrons pas de diplôme et que
nous y tenons. Mais nous aimerions que la mention dune
préparation au Collège de France pût être
apposée sur la thèse.
Une parenthèse : la différence entre le
Collège de France et les universités était
faible au XIXe siècle, quand, même dans les universités,
une bonne partie des étudiants, au demeurant très
peu nombreux, étaient des auditeurs libres. Elle était
encore faible avant la réforme Savary de 1983, quand
le service des professeurs duniversité était
limité à 75 heures par an. Elle ne cesse de
saccroître avec la dégradation de la condition
des professeurs duniversité. Peut-être
le Collège de France ne mérite-t-il pas dêtre
dans une situation désormais si particulière.
Mais il ne tient guère à y renoncer. Au reste,
il ressemble si peu à une université quil
ne peut entrer dans le fameux classement de Shanghaï :
ses responsables nous ont écrit que trop de critères
nous étaient inapplicables (pas détudiants,
pas de diplôme, etc.) et quils renonçaient
à nous classer.
Je viens de dire que le Collège de France devait résister
aux sirènes de la vulgarisation. Quoi, sindignera-t-on !
La vulgarisation nest-elle pas une chose admirable ?
Certes. Les conférences du Collège de France
à Aubervilliers, qui font la joie des médias,
montrent que nous ne nous dérobons pas quand il le
faut. Mais nous enseignons, encore une fois, la recherche
en train de se faire. Nous navons pas à nous
mettre à la portée de notre auditoire. Cest
à notre auditoire de se mettre à notre portée.
Nul nest obligé de suivre un cours quil
ne comprend pas. Mais laccroissement du public et la
diffusion des cours sur les ondes et sur la toile suscitent
la tentation de toucher le plus grand nombre, une tentation
dont il faut avoir conscience pour ne pas y céder.
Une tentation dautant plus grande que notre tutelle,
nos protecteurs, nos mécènes jugent volontiers
en termes quantitatifs.
Il y a quelques années encore, rares étaient
les chaires du Collège de France consacrées
au monde contemporain. Elles sont aujourdhui nombreuses,
surtout si lon considère que les chaires tournantes
dinnovation technologique, de développement durable
et Savoir contre pauvreté sont des chaires du contemporain,
et toutes les chaires scientifiques, par définition,
aussi. Voilà qui plaît à la tutelle et
aux mécènes, voilà ce quils encouragent.
Ils saisissent plus facilement lintérêt
dune chaire de développement durable, déconomie,
de droit international, que celui dune chaire dhistoire
des syncrétismes à la fin de lAntiquité
ou de littérature ancienne. Comment leur donner tort ?
Mais il y a là, pour le Collège de France, une
tentation symétrique de celle de la vulgarisation,
celle de renoncer au Omnia docet.
Une tentation dautant plus grande que les disciplines
historiques, littéraires, philosophiques sur le versant
de lhistoire des idées, sont en crise et que
notre civilisation ne sait plus quelle place leur donner dans
la formation et la vie de lesprit. Cest une question
qui dépasse largement le Collège de France,
mais à laquelle il est particulièrement sensible
à cause de la liberté qui est la sienne dans
la définition des chaires et le recrutement des professeurs,
puisque cette liberté loblige à un examen
sans cesse recommencé des champs du savoir et de leur
justification. Faut-il accueillir telle discipline parce que,
si elle nest pas enseignée au Collège
de France, elle ne le sera plus nulle part ? Faut-il
la rejeter parce que la fonction du Collège de France
est dêtre à la pointe de la nouveauté ?
Ces questions entraînent en ce moment une véritable
difficulté autour des chaires littéraires.
Enfin, il me paraîtrait personnellement naturel et souhaitable
que le Collège de France entretînt des relations
plus systématiques avec lInstitut de France,
dont beaucoup de ses professeurs (et en particulier presque
tous les scientifiques) sont membres. Il me semble que les
deux institutions y trouveraient leur compte. Mais beaucoup
de mes collègues ne seraient peut-être pas de
cette avis. Je soupçonne même que sur une proposition
de ce genre, je serais mis en minorité. Peut-être
lidée que je me fais du Collège de France
nest-elle pas représentative de linstitution
et, dans ce cas, lautorité de lexposé
que je viens de présenter sen trouve ruinée.
Bibliographie
CHARLE, Christophe, et TELKES, Eva, Les
Professeurs du Collège de France : dictionnaire
biographique, 1901-1939, Paris, Editions du CNRS, 1988.
Cours et travaux du Collège de France. Résumés.
Annuaire, Paris, Collège de France, publication
annuelle. (En tête de chaque volume, figure un historique
du Collège de France ainsi que la liste des chaires
et de leurs titulaires depuis 1800).
FRANCK, Martine, Collège de France. Figures et travaux.
Photographies, Paris, Imprimerie nationale, 1995.
FUMAROLI, Marc (dir.), Les origines du Collège de
France (1500-1560). Actes du colloque international (Paris,
décembre 1995), Paris, Klincksieck, 1998.
La Lettre du Collège de France (publication
trimestrielle, depuis 2001).
LEFRANC, Abel, Histoire du Collège de France depuis
ses origines jusquà la fin du premier empire,
Paris, 1893 (Slatkine Reprint 1970).
LEFRANC, Abel, Les quatre siècles du Collège
de France. Exposition commémorative du quatrième
centenaire de la fondation du Collège de France par
François Ier, Paris, Bibliothèque nationale,
Galerie Mazarine, 16 juin 4 juillet 1931. Préface
de Joseph Bédier, Paris, Bibliothèque nationale,
1931.
TUILIER, André (dir.), Histoire du Collège
de France. I La création, 1530-1560. Préface
de Marc Fumaroli, Paris, Fayard, 2006.
Les leçons inaugurales, publiées depuis une
soixantaine dannées par les soins du Collège
de France, le sont désormais en coédition avec
les éditions Fayard.
Les leçons inaugurales les plus récentes, certaines
un peu plus anciennes, ainsi que dautres documents (entretiens
avec des professeurs honoraires etc.) sont disponibles en
DVD ou en cassettes vidéo.
Site du Collège de France : www.college-de-france.fr.
Un certain nombre de cours peuvent être téléchargés
gratuitement à partir de ce site.
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