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Michel Ferrier
DÉFENSE
ET DÉMOCRATIE
séance du lundi 25janvier 2010
Monsieur le président, mesdames et messieurs
Défense et démocratie. Cest par ces deux
mots que ma été commandée cette
conférence. Or ils peuvent être combinés
dinnombrables manières, dont deux simposent
cependant assez facilement à lesprit : les
outrages que loutil de défense peut faire subir
à la démocratie, et lusage des organes
de la démocratie pour faire progresser lesprit
de défense.
Le premier thème sest introduit à front
renversé dans lhistoire, avec ce quil peut
y avoir de système militaire le plus contraire à
la démocratie, Sparte, se sacrifiant aux Thermopyles
devant les barbares, avec pour effet de sauver Athènes
et de permettre ensuite léclosion dun improbable
modèle de démocratie. Les sévères
atteintes que les armes ont ensuite infligées à
la démocratie sont trop nombreuses pour quil
soit utile de les illustrer. Notons cependant quen Europe,
depuis les colonels grecs et les généraux dAlger,
depuis une cinquantaine dannées, la menace militaire
contre la démocratie sest estompée, sest
dissipée même. On aurait du mal à imaginer
maintenant un putsch dans la plupart de nos vieux pays. Linstitution
militaire est devenue servante de la démocratie. Elle
lest en tous cas beaucoup plus que bien dautres
corporations. On peut sans exagérer dire quelle
est maintenant un des soutiens les plus sûrs de la démocratie.
Aussi ne vais-je pas parler dun sujet sorti de lactualité,
au moins chez nous, et dun sujet si souvent débattu
que je naurais rien à y ajouter.
Les rouages de la démocratie au service de la défense,
depuis la dernière guerre, on les a vus mis en uvre,
notamment à travers lIHEDN, avec un certain bonheur.
Lexplication maintes fois renouvelée, les options
étudiées par lélite en vue de la
transmission des messages quelle en a retenus, tout
cela jette un pont solide entre défense et démocratie.
Jen veux pour preuve un indicateur amusant : dans
plusieurs pays, et notamment en France, léthique
que les conférences épiscopales ont prônée
en matière de dissuasion correspond très précisément
à la doctrine officielle locale. Cette éthique
nest pas la même aux Etats-Unis et en France.
Outre Atlantique, les théologiens nestiment pas
légitime la frappe en premier. En France, si !
Cest dire si lexplication des pouvoirs publics
a été efficace. Mais, en la matière,
la pratique vaut mieux que les discours. Or cest lobjet
de la réunion daujourdhui que dy
travailler. Et comme, en son temps, jy ai consacré
quelque énergie, je ne vais pas ajouter de simples
mots à laction.
Je ne traiterai donc aucun des deux thèmes les plus
obvies. Celui que je me propose de développer, cest
lécart entre la pratique gouvernementale en matière
de défense et la démocratie. Ce nest pas
un angle dattaque courant, mais cest une préoccupation
qui mest souvent venue à lesprit quand
javais des responsabilités au SGDN. Ce nest
pas un sujet purement théorique, abstrait ; cest
une question qui saute aux yeux de façon très
concrète quand on sattache à donner un
sens aux petits lambeaux de responsabilité que chacun
peut avoir.
Car cest un fait quil y a bien un écart.
Mais comment le mesurer ? Et surtout comment identifier
le point de repère que peut constituer une démocratie
idéale afin de constater des manquements ? Rassurez-vous
je ne donnerai pas dans labstraction concernant la démocratie.
A cela deux raisons. Dabord, il ny a pas de modèle
intrinsèque de démocratie. Nous le savons depuis
quon a établi que son mode principal dexercice,
le vote, peut conduire à nimporte quelle décision
minoritaire, sans parler de lécrasement des minorités.
Ensuite, parce que je nen ai pas besoin. Je me contenterai
dune notion très simple. Jappelle démocratie
le gouvernement conforme au vu du peuple. Je naurai
quà regarder si les actions des responsables
sont conformes à ce que souhaite la majorité
des citoyens.
Cest avec ce simple arsenal que jattaquerai le
problème, et que je mettrai en évidence lexistence
de cet écart, et même plus, dans bien des cas,
sa légitimité.
Faut-il la guerre ou la paix ? Telle était la
question quavait à traiter un gouvernement de
1938. Le président du Conseil de lépoque,
acclamé à son retour de Munich par ce quon
avait provisoirement la paix, a dit tout bas « Ah
les imbéciles ! Sils savaient ! »
Jai édulcoré la phrase. Voilà une
posture démocratique
et malheureuse ! Beaucoup
dautres décisions ont été prises
plus opportunément, mais généralement
sans le moindre assentiment populaire, souvent à son
insu, sans même quil y ait quoique ce soit à
cacher au peuple car il ne sy intéressait pas.
Ainsi en est-il allé de la possession de larme
nucléaire, du retrait du commandement intégré
de lAlliance Atlantique, du lancement de la communauté
européenne de défense, du soutien au président
Kennedy dans laffaire des missiles de Cuba, etc
Sur les deux premières orientations, options décisives
sil en est puisque nous les avons conservées
au moins un demi-siècle, personne navait demandé
quoique ce soit au chef de lEtat, ni le peuple ni les
Etats-majors. En son fort intérieur le général
de Gaulle avait estimé ce que devait être lintérêt
national et avait tranché, sans préparation
ni consultation significatives de lopinion publique.
Laurait-il fait, dailleurs, que lon nest
pas sûr que le peuple ait approuvé ces choix.
LAlliance Atlantique était un traité bien
agréable qui fournissait même des emplois ici
ou là, à Saint-Germain en Laye, à Châteauroux
Le nucléaire faisait peur. Serait-il un prétexte
pour que lURSS nous vitrifie ? Nallait-il
pas susciter un énervement de la part des Américains
qui voulaient garder la main sur un terrain aussi dangereux ?
Mieux valait ne pas en parler. Certes les spécialistes
militaires y pensaient, mais de débat public, aucun !
La question était pourtant dans lair ; elle
était connue des dirigeants, comme la montré
le transfert des archives de Pierre Mendès-France.
Le général a tranché et on ne saura jamais
quel aurait été laccueil des électeurs
si on les avait sollicités. Est-ce simplement une légèreté
du général de Gaulle à légard
du peuple ? Sa démission de 1969 a montré
combien, au contraire, et de façon unique dans lhistoire
récente de notre pays, il tenait compte de lopinion
de la Nation. Son attitude fut radicalement différente
en matière de défense. Pourquoi ? Parce
quil sy connaissait et pensait navoir pas
à tenir compte dautres avis que le sien ?
Je ne le crois pas, car ce serait lui faire injure que dimaginer
quil était ignare en matière dorganisation
des pouvoirs publics. Si lon connaît plusieurs
pères de la constitution de 1958, le vrai père,
cest quand même lui ! Or il sest pourtant
montré très soumis au peuple quand il sest
agi du Sénat. La défense semble donc un terrain
naturel décart entre défense et démocratie.
Si lon tente en effet de comparer ces décisions
avec celles des autres secteurs de lactivité
nationale, force est de constater que seule la diplomatie
manifeste aussi un décalage important. Nulle consultation
du peuple avant la reconnaissance de la Chine populaire, par
exemple, ni avant le lancement de la décolonisation.
Et cette caractéristique a perduré bien après
de Gaulle, il est vrai, alors, à travers un jeu avec
le peuple plus quen raison dun oubli, en se servant
de ses clivages pour en attiser dautres, comme dans
laffaire de lacte unique, ou en cédant
à des sollicitations américaines à contresens
de ce que lopinion demandait.
Au contraire, dans les domaines économiques ou sociaux
ou strictement politiques, le peuple a été régulièrement
impliqué par des voies diverses allant de la consultation
explicite à la rue. Les gouvernements nont pris
de distance par rapport à lopinion que par labstention,
labsence de prise de décision, jamais de façon
positive.
A mes yeux, cette spécificité de la défense
tient essentiellement à trois facteurs, la durée
des programmes, les voies dexpression de lexpertise
et le recours au secret. Je vais les développer successivement,
avant de tenter ensuite un peu de prospective.
Les programmes de défense sétalent sur
de très longues périodes. Quon se souvienne
de nos fameux chars AMX30 qui ont valu une réprimande
à un général qui se plaignait de leur
vétusté. Ils étaient en service depuis
30 ans et avaient été étudiés
encore dix ans auparavant. Rien na changé, bien
au contraire ! De même, à peine a-t-on commencé
à exporter notre programme davions Rafale, alors
quil a été mis à létude
dans les années 80. Quel gouvernement peut espérer
récolter les fruits de ce quil décide
en matière de défense ? Même les
simples réorganisations prennent du temps. Elles commencent
toutes à gêner, à coûter de largent,
avant que le bénéfice de la nouvelle structure
se fasse sentir. Est-il besoin dillustrer mes propos
par le regroupement du ministère à Balard ?
Quand le quinquennat suivant semble lointain à lexécutif,
quand Matignon change de titulaire souvent même en cours
de législature et quand les parlementaires nont
aucune certitude sur leur réélection, force
est privilégier le présent, ce qui se voit au
cours du mandat en cours. Cela ne veut pas dire quon
ne prépare pas lavenir à long terme. En
effet, décide-t-on de faire une autoroute ou une nouvelle
ligne TGV ? Chacun en mesure tout de suite limpact
personnel avec les facilités que cela lui donnera,
même dans 5 ou 10 ans seulement, au delà des
mandats de tous les élus. Entame-t-on une réforme
de la retraite, dont les effets ne se manifesteront souvent
que 20 ou 30 ans plus tard ? Tous les cotisants se font
expliquer par leurs représentants dès maintenant
ce qui leur sera ôté au moment de leur retraite.
Chacun apprécie donc, sur le champ, en anticipant facilement,
ce que sera lavantage ou linconvénient
pour lui. Mais lance-t-on un programme de défense ?
Lopinion ne mesure pas les changements que cela lui
apportera. Doù soit la tentation deffets
dannonce multipliés puisque lopinion y
est largement indifférente, soit, le plus souvent,
la décision sans consultation. Nous avons vécu
en paix à cause de notre outil militaire et nous considérions
cet état comme un dû, comme un état de
fait naturel. Nous ne faisions pas le rapprochement entre
les chars ou les frégates et notre sécurité,
si ce nest de façon purement affective, comme
le peuple la montré avec la nostalgie de la conscription.
Dans ces conditions, pourquoi consulter le peuple sur les
affaires de défense, puisquil risquerait de répondre
négativement ou de se déchirer, faute de mesurer
tout de suite les enjeux futurs ? Sans doute le ferait-il
à tort, mais en sexprimant, il gênerait
laction gouvernementale. Doù le recentrage
des efforts de communication de défense sur les seules
questions de géostratégie, de dissuasion, dorganisation
générale
tous sujets aisément perceptibles
et touchant la sensibilité.
Jaborde maintenant la seconde cause décart
entre défense et démocratie, les voies particulières
à ce secteur pour lexpression de lexpertise.
La grande différence entre les choix techniques des
activités civiles et militaires, cest que pour
les premières, le décideur nest pas public ;
cest en général le marché, puis,
dans le sens où ce dernier sexprime, de multiples
responsables dentreprise, en compétition entre
eux, pour prendre le bon choix. Cette répartition du
décideur final, le public et cette concurrence entre
responsables industriels assurent souvent la pertinence des
choix. Quant aux experts, ils sont sollicités par les
dirigeants dentreprise pour sexprimer de façon
à la fois compréhensible et exhaustive ;
ils ne feraient pas leur métier autrement.
Rien de tel pour la plupart des choix de défense. Experts
et décideurs, à tous les niveaux, appartiennent
tous à la puissance publique. Ils sont tous sous le
même commandement, dans une position de subordination
hiérarchique. En outre, sagissant souvent dune
hiérarchie militaire, lalignement des points
de vue va de soi. Dans ce contexte, il ny a guère
de place pour une participation de lopinion publique
tant à la préparation des décisions quà
leur prise. Le savoir ne se propage pas parmi le public et
même la représentation parlementaire ne sy
intéresse pas davantage que lui. Certes, il y a des
débats de politique générale dont une
composante est la défense ; on présente
de temps en temps des lois de programmation militaire et le
budget est chaque année loccasion de délibérations.
Mais la discussion tourne souvent exclusivement autour de
concepts généraux de défense et de questions
de budget. Qui a le souvenir dune discussion sur les
capacités des missiles anti-aériens et même
sur la portée des engins balistiques nucléaires,
éléments pourtant déterminants pour la
défense, susceptibles même, pour le dernier,
de traduction très explicite en termes de zones géographiques
à notre portée de tir ? A fortiori
na-t-on jamais débattu des contre-mesures électroniques,
des performances des sonars ou des mécanismes de damorçage
nucléaire !
Il ne sagit pas là dune situation typiquement
française. Notre pays est, à cet égard,
un peu à lunisson de toutes les puissances moyennes.
Les Etats-Unis et le Royaume-Uni font cependant exception,
car ces deux pays ont de nombreux centres de réflexion
où la compétence technologique côtoie
lexpertise stratégique. Ces think tanks
travaillent sur les décisions militaires envisageables,
au point que leurs études sont parfois même utiles
à lexécutif gouvernemental ; elles
sont aussi compréhensibles par le public qui sy
intéresse, et il se trouve toujours des parlementaires
pour le faire. Reconnaissons cependant, que même dans
ces deux pays, lexpertise non-gouvernementale est limitée,
ne serait-ce que du fait du secret de défense et de
black programs, opérations visant à disposer
darmes dont personne ne connaît ni les performances
ni même lexistence avant lemploi opérationnel,
comme par exemple les avions F117 invisibles aux radars. Quoi
de plus contraire à la notion simple de démocratie
quun black program, et pourtant ils se sont avérés
bien utiles. Je me souviens davoir, il y a quelques
années, regretté que ce type de programmes ne
soit pas dans les mentalités françaises, car
il naurait guère donné lieu à plus
de cachoteries aux parlementaires français que beaucoup
dautres programmes dont, en définitive, seuls
le nom, lobjet je devrais dire lun des
objets - et le coût sont publics.
Une expertise unique, placée sous lautorité
du décideur, et gardant pour lui seul lessentiel
des données, voilà la caractéristique
principale des programmes de défense qui explique et,
dune certaine façon justifie, la distance prise
entre la pratique courante dans ce secteur et lexercice
idéal de la démocratie. Nous ne sommes plus
à lépoque où la seule évocation
du nom dun petit fleuve côtier, le Rubicon, servait
non seulement aux sénateurs mais aussi à la
plèbe pour comprendre un point crucial en matière
de défense.
Un troisième facteur, celui-là strictement propre
à la défense, est à la base dun
écart plus grand que pour les autres secteurs dactivité :
le secret de défense. Il est clair que
la défense exige le secret. Elle la toujours
commandé. Souvenons-nous de lattaque du Pharaon
contre les Hittites au XIIème siècle à
Qadès. Son infériorité numérique
fut compensée par leffet de surprise résultant
de son passage par un étroit sentier, voie que ladversaire
avait considérée comme improbable. La défense
a toujours exigé le secret sur la tactique militaire.
Et qui dit secret opposé à lennemi dit
aussi secret à légard de ses propres troupes
et donc du peuple. Mais il ne sagit là que dun
secret de circonstance, un secret par nature passager et rapidement
dévoilé par la réalisation même
de lopération militaire. Tous les autres ingrédients
de la posture militaire ne nécessitaient pas de secret,
et souvent, au contraire, gagnaient à être connus,
de son propre peuple pour le rassurer, et de lennemi
pour lui faire perdre confiance. Quon se rappelle le
nombre de vaisseaux dAthènes, connus de Sparte
avant même leur construction ou des éléphants
dHannibal supposés effrayer les combattants romains
bien plus encore que les chameaux égyptiens neffarouchaient
les chevaux assyriens.
Mais, à partir de la fin du 19ème siècle,
la donne se modifie. Les caractéristiques des armes
commencent à faire partie des atouts comptant dans
leffet de surprise. Il suffit de se souvenir du fameux
bordereau de laffaire Dreyfus. Il portait sur les caractéristiques
du canon de 75 dont la France espérait beaucoup quil
surpasserait celui des Prussiens, car il devait, par ses effets
inattendus, semer le trouble chez les Allemands.
Pendant tout le 20ème siècle, la complexité
est allée croissante, au point que lon a dépassé
le stade où un spécialiste pouvait maîtriser
toutes les technologies impliquées dans un programme.
Jen ai fait lexpérience quand les autorités
françaises ont voulu identifier, pour les programmes
majeurs darmement, les points faibles de notre outil
industriel national pour lesquels nous dépendions de
technologies contrôlées par une puissance étrangère.
Même linventaire était hors de portée.
Et il ne faut pas voir là une carence française.
La plupart des pays ne se sont pas posé la question,
et les Etats-Unis ont été confrontés
à la même difficulté que nous. Ils ny
ont répondu quavec un outil dont ils avaient
conscience quil était très médiocre,
le COCOM, une liste de technologies et de matériels
dont lexportation était interdite ou contrôlée
vers le bloc soviétique. Dans ces conditions, quand
personne na une vue densemble, à qui les
autorités doivent-elles faire confiance pour prendre
les bonnes décisions ? Qui établira le
rapport destiné à les éclairer ?
Me croirez-vous si je vous dis quun de nos premiers
sous-marins nucléaires a été conçu
avec une coque trop petite pour contenir son moteur ?
Tout est ensuite rentré dans lordre. Mais que
peut décider un gouvernement sur la base dévaluations
finalement floues par nature, aussi bien sur les caractéristiques
que les délais et les coûts ? Il na
dautre recours que de croire une des thèses avancées
et de sy tenir ou de décider a priori.
La plupart des choix gouvernementaux sont ainsi faits partiellement
en aveugle, alors même que ceux qui les assument les
croient souvent bien mieux documentés quils ne
le sont en fait. Une partie de la réticence à
rendre publics les argumentaires et le degré davancement
des réflexions vient sans doute de la perception inconsciente
de ce flou. On tait à lopinion publique ce dont
on nest pas vraiment sûr.
Sans doute maurez vous écouté parler du
secret de défense au sens strict alors que ces mots
vous rappellent sans doute bien des épisodes qui ont
défrayé la chronique en écornant limage
quon se fait dune démocratie sincère.
Inutile de jeter en pâture telle ou telle aventure qui
stigmatiserait un des acteurs de la vie publique puisque chacun
de vous en a certainement plusieurs en mémoire. Mais
je vous ferai part de mon analyse sur ces exactions :
en loccurrence, il ne sest jamais agi de défense
stricto sensu, mais seulement daffaires malheureuses
qui se sont abritées derrière une ombrelle sensée
protectrice. Je vois là un penchant humain naturel,
mais surtout la confiance que tout le monde met dans la légitimité
normale du secret de défense. Les exactions confirment
le statut éthique de ce secret en démontrant
son efficacité.
Nest-il alors pas possible de dissocier le vrai secret
de défense du faux ? La République ne semble
pas sy atteler. Et ce nest pas là la révélation
dune quelconque faiblesse. En fait les usages légitime
et abusif sont intimement liés. Le secret normal de
défense englobe des considérations qui ne relèvent
pas de sa justification et les acteurs mal avisés sen
réjouissent. Quil me soit permis de prendre un
exemple vécu pour lillustrer. Toutes les exportations
darmes sont couvertes par le secret de défense,
il est vrai, le plus souvent, à un niveau modeste,
« confidentiel défense ». Cest
légitime, car les spécifications techniques
des matériels concernés, elles, le méritent,
et car ny a pas de décision sérieuse sans
précision à cet égard. Or il serait impossible
de dissocier la part secrète de celle qui ne lest
pas. La commission interministérielle pour létude
des exportations de matériel de guerre, pendant la
période où je lai présidée,
émis environ 100 000 avis. Ce chiffre, à
lui seul, indique clairement que le secret de défense
a été appliqué globalement à chacune
des opérations, faute de pouvoir disséquer à
chaque fois ce qui en relevait vraiment et ce qui ne le méritait
pas. Cest ainsi que le secret a été longtemps
invoqué dans laffaire Luchaire, affaire suffisamment
ancienne pour quon puisse lévoquer sans
risque, et antérieure à mon arrivée au
SGDN. Il sétait agi dexportation dobus
vers un pays qui navait pas de canon à leur calibre,
donc clairement destinés à un autre envers lequel
courait un embargo. Quoi de moins secret que les caractéristiques
des obus ? Ils sont tous normalisés par lOTAN !
Et pourtant le secret de défense a tenu plusieurs mois.
En résumé sur cet aspect du secret de défense
invoqué à tort, jy vois la confirmation
de la force du vrai secret de défense et sa légitimité,
puisquon court sabriter derrière lui pour
se protéger des investigations que le peuple est en
droit de lancer.
Tout ce que jai exposé jusquici décrit
la normalité de lécart entre pratique
de défense et démocratie, et, dans la plupart
des cas, le justifie même. Je me garderai cependant
de tenir cette justification pour acquise par principe. En
effet, lanalyse na porté que sur le passé.
Or, qui veut bien faire un peu de prospective sur les éléments
entrant dans lexercice de lactivité de
défense et de sa mise en uvre par les autorités
publiques en déduit une évolution probable de
cet écart qui se révèle sous un jour
moins flatteur.
Je reprendrai donc les trois thèmes évoqués
précédemment, la durée des programmes,
la complexité des décisions et le secret.
La complexité des systèmes de défense
fait craindre, à lavenir, un allongement encore
plus grand des programmes de défense, et surtout une
durée accrue de mise au point et une obsolescence plus
raide des matériels. Dans le même temps, lévolution
de la pratique politique fait redouter une préférence
accrue pour le présent, pour les actions à court
délai de manifestation de leurs effets. Ce nest
pas que lon renonce à toute opération
visant le long terme. Lhistoire dira si ce qui devrait
être financé par le grand emprunt a contribué
à une heureuse préparation de lavenir.
Mais tout ce qui y est prévu ne manque pas de jalons
de court terme pouvant servir à le justifier. Le financement
accru des universités améliorera-t-il le niveau
économique de notre pays ? Sûrement !
Mais on devrait surtout voir, à terme envisageable,
des résultats en termes de niveau de la recherche universitaire,
et, plus tôt encore, en termes de satisfaction des personnels
concernés. Or il ne faut rien imaginer de tel pour
la défense. Lopinion publique sera-t-elle prise
à témoin de lavancement des études
sur les détecteurs de départ de missiles ?
Il sest trouvé, dans le passé, des opportunités
pour justifier de grands programmes de défense pour
eux-mêmes, comme la guerre des étoiles dont le
nom même caresse limagination. Je doute fort que
cela puisse être le cas avec le type dennemis
au quel nous serons confrontés. Derrière le
combat dun missile contre un autre missile, on ne voit
que de la technologie. Derrière la lutte contre le
terrorisme, il y a des hommes, y compris les kamikazes. Débattre
de la façon de les neutraliser ne fera pas rêver
et suscitera probablement la controverse.
Il est également arrivé que lon dissimule
des programmes militaires derrière des programmes civils,
comme lespace par exemple. Cela a été
possible pour les fusées, pour les satellites, notamment
ceux dobservation. Si lon a fait rêver le
citoyen avec lhomme qui a posé le pied sur la
lune, noublions pas que plus des deux tiers du budget
américain de lespace étaient militaires
et non civils. Voilà une façon bien originale
pour dissimuler des programmes militaire que de montrer la
petite face de rêve civil qui les accompagne afin de
permettre la réalisation, sur la durée, de grands
programmes de défense ! Or je ne pense pas nous
pourrons trouver de pareils faux-nez à lavenir.
Bien plus, la simple militarisation des technologies civiles
risque de rebuter les décideurs.
Le problème dun éventuel écart
à venir entre politique de défense et démocratie
dû à la durée des programmes ne se posera
donc sans doute pas. Il faut justement craindre quil
ny ait plus décart à ce titre, non
pas pour des raisons éthiques, mais par désintérêt
des gouvernants. Seuls seront capable de soutenir dambitieux
programmes les pays autoritaires, ceux que galvanise un fort
sentiment nationaliste ou ceux qui sont encore capables de
confiance dans leur gouvernement, la Chine, lInde, la
Russie, les Etats-Unis dAmérique. Ce ne sera
pas le cas pour les pays de la vieille Europe. Nous deviendrons
militairement dépendants de ceux que jai mentionnés,
encore plus dépendants devrais-je dire. Or il ny
a pas de prospérité durable sans force, exercée
ou non, mais possédée.
La prospective nest pas plus favorable pour la complexité
technique des programmes militaires.
Dabord, remarquons quen France, nous ne nous sommes
pas aperçus que nous avons eu, aux commandes de lEtat,
un spécialiste de la défense. Le général
de Gaulle a été vu à la fois comme lhomme
providentiel de 1940 et comme un militaire de carrière.
Cest pourquoi il est revenu aux affaires par temps de
crise et cest aussi pourquoi il a eu besoin de préciser
que ce nest pas à 67 ans quon devient dictateur.
Mais cétait aussi un spécialiste de la
défense. Il lavait été avant guerre
mais personne ou presque ny avait porté attention,
du moins en France. Car outre Rhin, en 1934, le général
von Ribbentrop disait à Maurice Barrès, à
son propos, que nous avions le « meilleur technicien
des tanks ». Technicien, il létait
encore quand il comprit la nécessité de larmement
nucléaire et la place quil fallait lui donner
pour notre pays. Depuis, nous navons plus eu de spécialistes
de la défense, domaine régalien sil en
est, à la tête de lEtat, et on aurait du
mal à citer une figure tutélaire qui aurait
dans lombre exercé ce magistère de compétence
éclairée. Nous en avons eu pour léconomie,
pour le social, pour la diplomatie
pas pour la défense.
Cest pourquoi sans doute on na procédé
que par petites touches correctives, ce qui, jusquici,
a suffi. On a fait livre blanc sur livre blanc, loi de programmation
sur loi de programmation. Et tout porte à penser quà
lavenir on naura pas de nouvelle compétence
de défense à la tête de lEtat. La
machine continuera delle-même à vouloir
sajuster, dans un contexte budgétaire de plus
en plus serré.
Mon pronostic est que ce ne sera la faute de personne si on
prend souvent les mauvais choix. Le mode de prise de décision
dans les grandes démocraties modernes est atteint dune
maladie nouvelle qui naffectait jusque là que
certaines dictatures, le choix primaire entre deux solutions
simplifiant la réalité. Ce risque nest
pas très grand en matière sociale ou économique,
car les organes de réflexion sont légion et
ne se privent pas de parler, dimaginer dautres
hypothèses que celles présentées par
le gouvernement, de tourner le débat
Cette habitude
croissante de directives hiérarchiques nettes et de
simplification des choix entre ce qui plaît au Prince
et son contraire trouve des contrepoids partout, sauf en matière
de défense. Mon pessimisme ne vient pas dun simple
pari sur lavenir, mais dune lecture des processus
que jai vus dès maintenant mis en uvre,
notamment pour la préparation des conseils de défense.
Refuser de choisir entre la solution A et son contraire, pour
forcer à poser le problème autrement suppose
une certaine culture de défense, une culture, cest-à-dire
ce qui reste quand on ne connaît pas les détails
pourrais-je dire en paraphrasant Duhamel. Le général
de Gaulle laurait sans doute eue sil avait été
encore en vie pour trancher quelques questions assez récentes
et dautres ne lont pas eue ; tout porte à
croire quil en ira de même à lavenir.
La prospective du secret de défense est plus difficile
à faire. Il a si souvent servi à camoufler des
petites turpitudes que lopinion publique ne devrait
pas porter les gouvernants à en étendre le champ.
On croit même deviner quà loccasion
dune utilisation particulièrement maladroite,
ce qui ne manquera pas darriver un jour ou lautre,
les pouvoirs publics lâcheront du lest à lopinion
et en retiendront une formule minimaliste. Je ne suis pas
sûr quil faille le regretter car nous avons plusieurs
niveaux de secret dont seuls les plus élevés
sont vraiment nécessaires.
Je développerai un peu plus lidée que
je me fais de lavenir dun autre secret de défense,
celui des technologies nucléaires militaires. Je crois
que, dans le passé, on ne la pas assez respecté,
quon na pas fait tous les efforts nécessaires
pour en empêcher la diffusion de connaissances essentielles.
Or cétait à la fois important et légitime,
car la stabilité du monde dépend moins du caractère
irrationnel de ceux qui on le doigt sur le bouton (quon
songe à Staline !) que de leur nombre. Il ne sagit
pas seulement de science, domaine où lon peut
autant progresser à Karachi quà Boston,
mais de technologie. Il faut connaître beaucoup de points
pour faire une arme nucléaire efficace, des connaissances
tirées de lexpérience et non de la réflexion.
Or je ne vois dans les pratiques internationales que je connais
aucun indice me permettant de pronostiquer que la lutte contre
la prolifération au moins dans sa composante
de préservation du secret saméliorera.
Dune certaine façon, ce thème de défense
verra la pratique de défense se rapprocher de la démocratie,
en France comme dans tous les autres pays dits dotés
darmes, tout simplement parce que le peuple ne
sen préoccupe pas
et donc les gouvernements
non plus. Ne voyez pas là un sombre pronostic !
Les armes nucléaires ne se fabriquent pas aussi facilement
que beaucoup limaginent. Malgré quelques faiblesses
dans la gestion du secret, dinnombrables obstacles attendent
les pays qui tentent de se doter indûment darmes
nucléaires. Il y loin de lexplosion symbolique
sur son propre territoire à larme utile sur une
fusée.
Le moment est venu de conclure. Jespère vous
avoir convaincu de la légitimité dun écart
entre pratique gouvernementale de défense et démocratie,
pour le passé et le présent, et des risques
que cet état de fait peut engendrer à lavenir.
Ainsi, lécart constaté jusquici,
accepté, légitimé, risque de devenir
dangereux parce que le champ de la défense laissera
se développer, plus facilement que dautres, les
dérives potentielles du pouvoir. Au nom de lefficacité
de notre défense, je me prends donc à souhaiter
que les enjeux de long terme soient mieux compris et que lexpertise
soit mieux prise en compte. Ce souhait sapplique à
tous les secteurs, mais il est bien plus important pour la
défense, car les errements y auront des conséquences
bien plus graves, longtemps ignorées, donc sans correction
facile. Je crois pouvoir dessiner trois voies pour y parvenir,
dabord lexistence de think-tanks aussi
forts que dans les pays anglo-saxons, ensuite la mise en avant
des organes de prospective et de prévision, comme la
été le Plan en son temps, pour populariser les
débats, enfin lamélioration du débat
sur lexpertise. Ce point nest pas très
fréquemment évoqué. Pourtant, dans une
démocratie avancée, même si la décision
revient à la hiérarchie, les idées doivent
impérativement circuler de haut en bas et de bas en
haut ; linitiative doit venir des deux côtés ;
on doit observer les directives, mais les dirigeants doivent
aussi garder lécoute de leurs collaborateurs.
Aucun autre mode de gouvernance ne peut convenir aux systèmes
complexes ne bénéficiant pas de régulation
externe.
Cest à lévolution de la défense
quon mesurera la santé de la démocratie.
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