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John Rogister
COUTUME ET CONSTITUTION
DANS LA DÉMOCRATIE
séance du lundi 1er février 2010
La plupart des pays de lancien Régime européen
et chrétien étaient gouvernés selon les
principes dun droit coutumier. En général,
il sagissait de monarchies de droit divin avec des institutions
représentatives, soit des parlements ou diètes,
soit des assemblées dEtats, jouissant de privilèges
établis au cours des siècles. Ces privilèges
étaient considérés comme des « libertés »,
des « fors » ou des « fueros »
et ils étaient confirmés ou réaffirmés
par des chartes ou statuts particuliers, qui étaient
régulièrement invoqués au point quils
constituaient la base dun droit public non codifié.
De nos jours, la Constitution britannique est la seule qui
se rattache encore a ce passé, et cela en pleine période
dite démocratique. En effet, la naissance des premières
formes de la démocratie basée sur la souveraineté
dun peuple ou dune nation, entre 1787 et 1831,
est liée à lélaboration de constitutions
écrites. La Constitution américaine du 7 septembre
1787 rejette implicitement la souveraineté du roi George
III pour formuler à sa place une souveraineté
populaire. Par la suite, en 1791, dix amendements à
cette Constitution incorporèrent un « Bill
of Rights » qui est une définition des droits
humains considérés comme fondamentaux. La Constitution
américaine est toujours en vigueur et na subi
que vingt-sept amendements, le dernier datant de 1992.
En Europe, la Constitution polonaise du 3 mai 1791 anticipe
de quelques mois la première constitution française
écrite et issue de la Révolution. Ni lune
ni lautre de ces constitutions ne furent de longue durée,
mais elles ont laissé des traces, et il est surtout
intéressant de les comparer, comme nous le ferons.
Supprimée avec la Pologne elle-même en 1973 à
la suite du partage du pays par ses voisins, la Constitution
du 3 mai 1791 devint un symbole de lindépendance
du pays, comme cela est consenti pour la plupart des chartes
coutumières de lAncien Régime européen.
Après la chute du régime communiste, les polonais
voulurent que la promulgation de leur nouvelle constitution
puisse coïncider avec le bicentenaire de la première.
Cela ne put se faire, mais depuis 1990, le 3 mai est devenu
jour férié en Pologne. De la Constitution française
de septembre 1791, nous ne retiendrons que le fait quelle
emploie le terme de « roi des Français »,
qui sera repris sous la Monarchie de Juillet, et aussi celui
de Corps législatif que nous retrouverons sous les
deux empires. Elle établissait le principe que seuls,
les citoyens qui payaient une contribution directe pouvaient
être « citoyens actifs » composant
les assemblées primaires qui nommeraient les électeurs.
Ce principe sera repris sous des formes différentes
jusqu'à lintroduction du suffrage universel.
Il est intéressant de comparer les trois constitutions
écrites, laméricaine, la polonaise, et
la française, ne fût-ce que pour voir ce quelles
conservaient du droit public coutumier. Les Etats-Unis se
séparait de la Grande-Bretagne, dont la constitution
nest pas écrite mais garantissait des droits
qui navaient pas été étendus aux
« colonistes » américains. Ces
derniers avaient repris le droit coutumier anglais a leur
compte avec le « Bill of Right », et
même le droit coutumier écossais (pour le système
électoral, par exemple). Ils ont, pour ainsi dire,
codifié un droit coutumier, tout en acceptant quil
était nécessaire détablir lordre
politique sur des bases nouvelles. La Déclaration dIndépendance
du 4 juillet 1776, qui est distincte de la Constitution mais
en est linspiration, fournit ces bases nouvelles, dont
celle de la recherche du bonheur, qui est une vielle notion
polonaise. Dans leur Constitution du 3 mai 1791, les Polonais
avaient conservé lancienne structure politique
et coutumière de leur fédération :
roi et noblesse, diète composée dun sénat
et dune chambre des députés ; en
1791 ils ont réorganisé le rôle de ceux-ci
et fixé les rapports entre eux. Quant aux Français,
ils ont fait table rase de lAncien Régime et
de ses institutions, ne gardant que le Roi et les notaires.
Enfin, les trois constitutions énoncent des principes
libertaires plus ou moins nouveaux : « Bill
of Right » empruntée aux Anglais pour les
pour les Américains, Déclaration des Droits
de lhomme pour les Français, et, plus discrètement,
« bien public » et « liberté
pour tous » chez les Polonais. Américains
et Polonais invoquent Dieu. Les trois constitutions se donnent
comme guide la nécessité dintroduire la
séparation des pouvoirs que Montesquieu avait cru apercevoir
dans la constitution coutumière de la Grande-Bretagne.
Comme la France a fait table rase de la constitution coutumière
du royaume en 1789, il nest pas inutile de revenir un
instant sur la nature de cette dernière. La France
de lAncien Régime avait ses « Loix
fondamentales », et il y avait la notion que le
pouvoir du roi, tout en étant « absolu »
nétait point despotique, lesprit de la
monarchie était celui dun pouvoir royal guidé
par lesprit de justice et de conseil. En fait, comme
je lai expliqué ailleurs, la réalité
de lexercice du pouvoir en France était celui
dun dialogue constant entre le monarque et ce quon
peut appeler, comme le faisait Montesquieu, « les
pouvoirs intermédiaires », assemblées
dEtats, parlements, Clergé de France, ou entre
gouverneurs et gouvernés. Cela faisait partie de ce
que lhistorien portugais Pedro Cardin a appelé
« la culture politique » dune
monarchie, un système qui ne fonctionnait pas sans
heurts mais que lon trouvait ailleurs en Europe à
cette époque. De ce système la Révolution
française a fait table rase.
Par la suite Napoléon a réalisé une synthèse
entre ce qui a été considéré comme
« luvre administrative de la Monarchie »
et les conceptions modernes de lEtat, de la Nation,
et des Droits de lHomme. Ensuite, par la Charte de 1814,
Louis XVIII a réalisé un autre mariage,
entre la fiction restaurée dune monarchie légitime,
de droit divin, et coutumière, et une constitution
écrite dinspiration anglaise, basée sur
une forme restreinte de représentation nationale (petit
clin dil a 1791), avec en plus, larmature
administrative de Bonaparte. Par le canal de la Chambre des
pairs, la noblesse récupérait une partie de
son ancienne influence, mais non ses privilèges de
lAncien Régime. Compte tenu les réalités
politiques et sociales en 1814-1815, et de la complexité
des institutions et notions constitutionnelles de lAncien
Régime, tout retour à ce dernier paraissait
en général hors de question.
Paradoxalement, il faudra attendre la Constitution de 1852
pour quapparaisse un curieux rappel de lAncien
Régime et de sa constitution coutumière. Dans
sa Proclamation du 14 janvier 1852 présentant la nouvelle
constitution à lapprobation du peuple français,
le Prince-Président déclarait que le futur Sénat
serait le gardien de la Constitution avec le droit dannuler
tout acte arbitraire et illégal. Ainsi, il remplirait
dans lEtat, « le rôle indépendant,
salutaire, conservateur, des anciens parlements ».
En tant quhistorien de vos parlements de lAncien
Régime, je nai jamais pu mempêcher
de féliciter rétrospectivement Napoléon III
unique parmi vos gouvernants des deux derniers siècles
pour cette belle initiative !
Mais je sais que vous voulez surtout mentendre parler
de la dernière constitution coutumière qui existe
en Europe, celle du Royaume-Uni, et je vais y consacrer le
reste de ma communication, mais je voulais dabord la
placer dans un contexte historique où, à origine,
toutes les constitutions étaient coutumières.
Je voulais aussi attirer votre attention sur lattrait
que la coutume na jamais cessé dexercer
même sur les constitutions écrites ou codifiées.
De cela, je vais me permettre de vous en donner un dernier
exemple. En1814/1815, le Traité de Vienne avait de
nouveau réuni, après un intervalle de plus de
deux cents ans, les Provinces-Unies (devenues le Royaume de
Hollande sous Napoléon 1er ) et les anciens Pays-Bas
autrichiens (devenus départements français depuis
la Révolution), en un nouveau Royaume de Hollande.
Or, en deux cents ans, la culture politique de ces deux vieilles
entités politiques avait bien évolué.
Laristocratie terrienne, située surtout dans
la partie belge du nouvel Etat, voulait un retour à
la vieille représentation provinciale, coutumière
et aristocratique davant les invasions révolutionnaires
françaises, tandis que les Hollandais voyaient surtout
en un Etat unitaire lélimination des vieilles
divisions entre provinces quasi-autonomes, source funeste
de leur affaiblissement dans le passé. Le compromis
fut la création dun système parlementaire
bicaméral à langlaise dans lequel une
Chambre haute donnait de limportance à la noblesse
conservatrice belge. Néanmoins, la longue et forte
tradition de la représentation provinciale, basée
autrefois sur chartes et coutumes, en Belgique ne devait pas
permettre à ce compromis de résister aux tensions
politiques, religieuses, sociales et industrielles qui firent
éclater le nouveau royaume en 1830. La constitution
de 1831 devait permettre au nouveau royaume de Belgique de
sinspirer de fortes traditions provinciales de représentation
politique, avec, au début, une base électorale
restreinte aux notables. Au fur et a mesure que les nations
européennes se constituaient en Etats et se donnaient
des institutions représentatives, la Constitution belge
devint un modèle pour plusieurs dentre eux, tels
la Grèce, la Roumanie, et la Bulgarie.
Jen viens enfin à la Constitution anglaise, celle
qui a survécu le plus longtemps. Il est étonnant,
en effet, que des institutions datant du Moyen-âge,
comme une monarchie de droit divin et une Chambre des Lords,
en grande partie héréditaire jusquà
très récemment, aient pu résister si
longtemps au passage du temps et aux secousses de lhistoire,
sans oublier les bouleversements sociaux et lévolution
des croyances. Pendant la période la plus déprimante
de la dernière guerre, en 1941, lhistorien G.
M. Young publia un court ouvrage illustré intitulé
The Government of Britain. Il y rappelait la définition
classique de la Constitution donnée par le journaliste
Walter Bagehot en 1867 et par le juriste A. V. Dicey en 1885.
En Grande-Bretagne la souveraineté était une
souveraineté parlementaire, exercée par la Reine
agissant à travers le Parlement. « What
The Queen in Parliament enacts is law » - « Ce
que la Reine décrète en Parlement est loi ».
A lécole, il y a encore cinquante ans lon
enseignait lhistoire constitutionnelle simplifiée
du pays. A luniversité, elle faisait souvent
partie du programme des départements dhistoire
et de droit. On présentait généralement
une vue linéaire de lévolution remarquable
du Parlement qui, plus encore même que la Couronne,
était au cur de la Constitution non écrite,
coutumière, du pays et de lEmpire. Avec laide
déditions de « Constitutional Documents »,
un étudiant pouvait suivre à travers les siècles
la transformation dune curia regis médiévale,
en un parlement, bicaméral, Lords et Communes conseillant
et soutenant le Souverain dans ses multiples activités
de législateur et de juge. Ensuite, après la
Guerre civile et la « Glorieuse Révolution »
de 1688/89, le Parlement était devenu le garant de
la liberté légale du sujet contre larbitraire
de souverains influencés par des idées absolutistes
dites « continentales ». Les rapports
de force entre le Souverain et le Parlement avaient été
réglés au dix-septième siècle,
tandis que la nature du gouvernement royal fut déterminé
au siècle suivant. Le Roi nagirait plus que sur
lavis de ses ministres et lun de ceux-ci , devenu
officieusement le premier ministre, « avait le
plus de poids dans le conseil et occupait la première
place dans la confiance du Roi ». Le Roi devait
se résoudre à ne prendre comme Premier ministre
quun homme qui pouvait compter sur une majorité
de voix à la Chambre des Communes. Si le dix-huitième
siècle avait vu se régler les rapports entre
le Souverain et le Parlement, le dix-neuvième siècle
fut celui où furent déterminés ceux entre
le Parlement et le peuple. Dun électorat qui,
au début du siècle, navait guère
changé depuis la fin du Moyen Age, on passera au suffrage
universel, sans révolution, mais non sans émeutes,
un parcours jalonné par cinq Actes du Parlement, en
1832, 1867, 1884, 1918 et 1922 (avec aussi lintroduction
du vote secret en 1872). Au vingtième siècle
et au début de celui-ci, la question des rapports de
puissance entre les deux chambres du Parlement a été
abordée à plusieurs reprises : en 1911
et 1945 par les Parliament Acts, en 2005 par le Constitutionnal
Act. Ces lois limitèrent les pouvoirs de la Chambre
des Lords, et, plus récemment, enlevèrent à
la majorité des pairs héréditaires le
droit dy siéger.
Je me souviens encore, il y a près de cinquante ans
maintenant, étudiant à laide des Constitutional
Documents de Tanner, la résistance de la Chambre
des Communes et des tribunaux royaux au pouvoir royal de Charles 1er.
Cette résistance sexprimait non seulement par
des décisions parlementaires, ou des textes comme la
Pétition des Droits de 1629, mais aussi par des jugements
rendus dans les tribunaux où lon invoquait volontiers
la Grande Charte de 1214. La Constitution coutumière
anglaise a toujours reposé sur ces deux élément,
les Communes et les tribunaux, et, comme je le montrerai dans
un instant, cela est toujours le cas, sauf que la Chambre
des Lords semble avoir pris la relève de celle des
Communes. Jajouterai que létude des conflits
constitutionnels du dix-septième saccompagnait
volontiers de létude de la littérature,
surtout de la poésie de Milton, fortement marquée
par les événements de lépoque.
Ces études formaient une belle éducation civique.
Or, le temps de la Constitution de Bagehot, de Dicey, et de
ma jeunesse sont révolus. Le Royaume-Uni est en train
de modifier sa Constitution une nouvelle fois. On nen
parle pas beaucoup, et cela pour deux raisons. Premièrement,
parce que la Constitution nest pas écrite, et
que les changements que lon est en train dy introduire
le sont « pièce à pièce, sans
plan, et dune maniére pragmatique »
(« in a piecemeal, unplanned, and pragmatic way »,
pour reprendre la phrase du constitutionaliste Vernon Bogdanor).
Deuxièmement, cest un fait bien connu que les
Britanniques ne sintéressent pas beaucoup à
la Constitution de leur pays, et, à ce sujet, Bogdanor
ne fait que reprendre lopinion exprimée par G.
M. Young en 1941.
Il y a eu dabord la modification de la composition de
la Chambre des Lords par le Gouvernement de Tony Blair. Presque
tous les pairs héréditaires ont été
exclus. A la suite dun compromis, qui sera lui aussi
prochainement remis en question, seuls quatre-vingt douze
pairs héréditaires continuent à siéger
à la chambre haute. Ensuite, depuis le mois doctobre
dernier, la Chambre des Lords a perdu le rôle judiciaire
quelle a exercé depuis prés de six siècles,
pour être remplacée par une Cour suprême.
La charge de Lord Chancelier dAngleterre, chef de la
magistrature et président de la Chambre des Lords,
a été mise en veilleuse. Annoncés en
2003, à loccasion dun simple remaniement
ministériel, ces changements navaient fait lobjet
daucune discussion préalable avec les pairs judiciaires,
les Law Lords, ou à lextérieur
du gouvernement. Il ny a eu aucun débat public
sur le rôle que jouerait la nouvelle Cour suprême.
Même linauguration de cette cour dans dimpressionnants
locaux (ayant coûtés près de £ 77
millions) na rien fait pour ranimer lintérêt
des Britanniques pour leur constitution. Le Times sest
plaint que la salle destinée à la presse nétait
pas prête à temps, et le Guardian a surtout
été impressionné par la qualité
des toilettes. Toujours est-il que la Cour suprême sera
plus ouverte à tous, plus visible, que lancienne
juridiction dappel de la Chambre des Lords. Ses jugements
seront rédigés de manière à les
rendre intelligibles au grand public.
Dans le domaine constitutionnel, Lord Falconer, qui pilota
la création de la Cour suprême, a prétendu
quelle renforcerait la branche judiciaire et rendrait
les juges plus disposés à confronter lexécutif,
par exemple dans le domaine des libertés individuelles,
fortement menacées de nos jours. Lannée
dernière, le gouvernement avait mis sous séquestre
les avoirs de gens soupçonnés de complicité
dans des actes de terrorisme. La semaine dernière,
la Cour suprême, à laquelle les victimes de cette
décision avait fait appel, a rendu un jugement contre
le gouvernement, le condamne pour avoir violé le droit
des citoyens sans avoir obtenu le consentement du Parlement.
La réaction du gouvernement a été prévisible
et peu encourageante : il introduira le plus rapidement
possible un texte législatif lui permettant de maintenir
le séquestre. Cest une affaire à suivre.
Déjà, lors de la création de la Cour,
un de ses juges avait préféré la quitter
pour prendre un poste moins élevé dans la magistrature,
en disant je le cite : « Le danger
est que vous tripotez (« muck about »)
avec une constitution, comme la constitution britannique à
votre péril, car vous ne savez pas quelles seront les
conséquences de tout changement. »
De toute manière, selon Vernon Bogdanor, dans son dernier
ouvrage The New British Constitution (Londres, 2009),
la Constitution britannique telle quelle avait été
définie par Bagehot et Dicey nexiste plus depuis
1973, le moment où la Grande-Bretagne est entrée
dans la Communauté européenne. Dés que
le traité de Rome, comme maintenant le Traité
de Lisbonne, prenait la préséance sur les Actes
du Parlement britannique, la souveraineté de « la
Reine dans le Parlement » disparaissait. Bogdanor
a analysé au moins quinze changements qui, depuis cette
époque, ont réduit à néant lancienne
constitution. Jai déjà évoqué
la création de la Cour suprême et la mise en
veilleuse de la charge de Lord Chancelier dAngleterre,
autrefois chef politique de la magistrature (remplacé
par un ministre de la Justice) et président de la Chambre
des Lords, où sa place est maintenant prise par un
président, ou « Lord Speaker »
élu.
Il y a aussi le roman-fleuve de la « réforme »
de la Chambre des Lords. Autrefois, elle était composée
de pairs héréditaires et de pairs nommés
à vie par le Premier ministre avec quelques nominations
accordées aux partis de lopposition. Depuis lélimination
de la majorité des pairs héréditaires,
on ne voit pas clairement dans quelle direction ira la « réforme ».
Aura ton une chambre dont les membres seront nommés
par le Premier ministre du jour ? Ce dernier trouve déjà
que cest fort commode de pouvoir propulser vers la Chambre
des Lords des personnes qui nont pas été
élues démocratiquement mais dont on a besoin
au gouvernement. Le public naime pas lidée
que les pairs deviennent des créatures dun Premier
ministre, les « pantins de Tony »
« Tonys cronies » comme on les
appelait du temps de M. Blair, si on décide quà
lavenir les pairs, ou simplement une proportion, seront
élus, comment et par qui seront-ils élus ?
Le principe même de lélection ne va til
pas donner un mandat électoral à la Chambre
haute et en faire une rivale de la Chambre des Communes ?
Lidée dabolir la Chambre des Lords ne semble
plus progresser dans les esprits.
La « dévolution », comme on lappelle,
cest-à-dire le rétablissement dun
parlement et dun gouvernement en Ecosse, la création
dune assemblée régionale au Pays de Galles,
et les curieux arrangements constitutionnels qui déterminent
aujourdhui le gouvernement de lIrlande du Nord
sont autant dentorses supplémentaires à
la Constitution anglaise. Parmi dautres modifications
quelle a subies, il y a lindépendance accordée
à la Banque dAngleterre en politique monétaire,
lintroduction partielle de la proportionnelle, le recours
à des référendums, et les effets du droit
à linformation. Il y a eu un cas de violation
dimmunité parlementaire par la police dans lenceinte
même du Palais de Westminster. Le scandale récent
au sujet des frais abusifs que saccordaient beaucoup
de parlementaires peut entraîner des poursuites judiciaires
dans un domaine où lautorité de la Chambre
des Communes était autrefois considérée
comme souveraine.
Dans lenquête qui suit son cours sur les origines
de la guerre en Irak, il a été révélé
que lAttorney général, ou avocat
général, qui est chargé des aspects légaux
de laction de lEtat, avait accepté de changer
davis concernant le statut en droit international dune
intervention militaire. Cela a provoqué une demande
pour que ce poste historique ne soit plus détenu par
un membre du gouvernement. Un tel changement constituerait
une nouvelle attaque contre les pouvoirs exercés au
nom de la souveraine.
Selon Vernon Bogdanor, le Royaume-Uni serait à la veille
de passer de la souveraineté parlementaire, qui est
a la base de sa constitution coutumière, à la
souveraineté populaire. Il envisage même la possibilité
dune constitution écrite commençant par
les mots « Nous, le Peuple »
« We, The people ». Je ne pense
pas que lon ira si loin dans cette voie. Certes, le
Human Rights Act de 1998 donnant effet à la
Convention européenne des Droits de lHomme contient
une section établissant que leffet de toute législation
doit être compatible avec cette Convention. En 2004,
les Law Lords, siégeant toujours à la
Chambre des Lord, par quatre voix a une seule décidèrent
que la phrase « surviving spouse »
« époux ou épouse survivant »
dans un acte du Parlement sappliquerait au survivant
dune union civile « gay » permise
par la loi. La voix dissidente, celle de Lord Millet, exprima
la crainte que cette interprétation judiciaire dun
texte parlementaire précis constituerait une violation
de la suprématie du Parlement en matière de
législation. Lord Millet se gardait bien de dire comme
lauraient fait ses prédécesseurs, que
la doctrine de la souveraineté parlementaire était
sacro-sainte, mais il pensait que tout changement dans un
principe constitutionnel devait être le résultat
dun acte du législateur, et non pas de ce quil
appelait « lactivisme judiciaire, même
bien intentionné ». Mais alors, lincorporation
de la Convention européenne des Droits de lHomme
dans un acte du Parlement britannique, nétait-il
pas un acte du législateur ?
Le Human Rights Act pèse dune autre manière
sur la Constitution. Une commission mixte des deux chambres
a considéré que lAct of Settlement
de 1701, celui qui avait réglé une fois pour
toute lordre de succession à la Couronne en empêchant
que les membres de la famille royale épousent des catholiques
romains sans perdre leurs droits à la succession, était
contraire aux articles 14 (discrimination pour cause de religion)
et 12 (droit au mariage pour les hommes et les femmes) de
la Convention européenne. La même commission
a trouvé aussi que la présence accordée
dans lordre de la succession à la Couronne aux
fils cadets plutôt quà leurs surs
aînées, est également discriminatoire.
La position adoptée par le Premier ministre a été
quaucun changement ne peut être introduit sans
laccord de tous les pays du Commonwealth dont la Reine
est le chef dEtat. Mais un amendement à cet effet
a été proposé à la Chambre des
Communes par un député libéral et suivra
son cours. Il suffit de se rappeler à quel point la
religion du souverain, lexclusion des catholiques de
la succession, ont été au cur de lévolution
constitutionnelle du pays, pour mesurer la portée des
changements propre que lon vient dévoquer.
Nous avons beaucoup parlé du droit coutumier constitutionnel
et de son adaptation à la démocratie parlementaire,
assez réussie au cours des deux derniers siècles.
Mais il ne faut pas oublier que, si la Constitution anglaise
a duré si longtemps, elle le doit en partie à
son contexte national, religieux et social. Lhistoire
de lEglise dAngleterre, et de lEstablishment
en général, est liée à celle de
la Constitution (la présence des deux archevêques
et de certains évêques à la Chambre des
Lords, les prières récitées par un aumônier
avant les séances, en sont la preuve). De même,
un sens de lidentité nationale renforçait
la fierté en la Constitution et en son histoire. Laffaiblissement
et le déclin de lEglise dAngleterre, limmigration,
le multiculturalisme et sa sur cadette la « diversité »,
lignorance de lhistoire en particulier, et lindifférence
générale, ont gravement miné le sens
de lidentité nationale. Les modifications à
long et court terme de la société britannique
ne manqueront pas davoir un effet sur lévolution
de la Constitution dans les années qui suivent.
En guise de conclusion, revenons un instant à la nouvelle
Cour suprême. On la vu, elle a déjà
donné, la semaine dernière, des premiers signes
de vouloir défendre les droits du citoyen. Mais aura
telle le courage de donner expression à cette
nouvelle souveraineté populaire, dont parle Bogdanor,
en déclarant telle ou telle loi inconstitutionnelle
comme le faisaient certains juges sous le règne de
Charles 1er ? La Cour suprême américaine
a très tôt commencé à le faire,
en 1803, sans que la Constitution ne lui en donne explicitement
le droit. Selon certains, la Cour suprême anglaise sinspirera
de lidéal américain (venu, dailleurs,
à lorigine, de lAngleterre), dun
« gouvernement des lois et non des hommes »,
vieil idéal aussi de mes parlementaires français
à la fin de lAncien Régime, ces pionniers
aussi de l« activisme juridique ».
Tout dépendra de la volonté du prochain gouvernement
de respecter « The Rule of Law »
le « règne de la loi ».
Ensuite, il faut espérer que la Chambre haute, quel
que soit sa composition définitive, continuera a freiner
lexécutif ainsi que les excès des Communes.
Depuis lan 2000, le gouvernement ne cesse de rappeler
au peuple soi-disant souverain que, dans un monde menacé
par le terrorisme à léchelle mondiale,
il y a un choix à faire entre la liberté individuelle
et la sécurité. En 2008, ce gouvernement voulait
imposer la détention de suspects du terrorisme pendant
quarante-deux jours sans avoir à les inculper. Brusquement,
le pays se réveille, et lesprit de la Grand Charte
et du Habeas corpus (bien malmené aussi ces derniers
temps) fut convoqué. Un membre important de lopposition
donna sa démission comme député, afin
de se faire réélire dans sa circonscription
comme défenseur des vieilles libertés anglaises.
La Chambre des Lords rejeta le projet gouvernemental. Le député
fut réélu. Cela donne de lespoir.
Le but des réformes constitutionnelles des dernières
années, à part un certain contenu socialiste,
était de raviver le système politique et constitutionnel
et de rapprocher le gouvernement du peuple et de la « volonté
populaire ». Jusquà présent,
ces buts ne semblent guère avoir été
atteints. Pourtant le Parlement souverain a abandonné
plusieurs de ses pouvoirs, soit par la dévolution,
soit par lacceptation du rôle législatif
de lEurope, soit encore par la création dune
Cour suprême. Il y a quand même un élément
de continuité dans tout ceci : lévolution
à laveuglette de la Constitution anglaise est
une constante de sa longue histoire. Elle sest accommodée
de bien des changements, mais elle demeure unique et résolument
coutumière.
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