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Jean de Mathan
LE LOGEMENT SOCIAL :
UN CASSE-TÊTE DE NOTRE TEMPS
séance du lundi 22 mars 2010
Monsieur le président Jean Mesnard doit être
remercié deux fois : la première pour me
faire l'honneur de parler devant votre assemblée, la
seconde pour avoir choisi à cette communication un
titre excellent ; et je peux espérer vous montrer
en effet que la question du logement social est un casse-tête
et plus particulièrement aujourd'hui.
Le logement social peut être défini comme un
logement offert à un prix inférieur à
celui du marché, ou bien comme un logement proposé
à des ménages dont le revenu est inférieur
à un plafond qui lui-même se situe à un
niveau inférieur à une certaine norme (1)...
Mais ne faut-il pas aussi considérer les aides qui
vont permettre à ces ménages d'accéder
à un logement que leurs seuls revenus leur interdiraient ?
Ne faut-il pas aussi mentionner les aides à des ménages
sans difficulté pour construire des logements destinés
à une location à loyers maîtrisés ?
Le logement dit du marché bénéficie
aussi d'aides publiques et, notamment, fiscales, alors où
se situe la frontière entre logement social et logement
libre ? Nous resterons dans le sujet en nous posant ces
questions quand les réponses, aujourd'hui, deviennent
incertaines.
Dans l'histoire sociale, une histoire assez récente
Certes on pourrait considérer les
fondations de Monsieur Vincent la Salpétrière
ou l'hôpital Saint-Louis comme des hébergements
sociaux : on y plaçait tous ceux qui erraient
dans les rues, mendiants, vieillards sans famille, malades.
On pourrait regarder également les logements des ouvriers
des grands chantiers, comme ceux que commandait Colbert autour
du port neuf de Rochefort.
Mais au XIXème siècle, alors que la disparition
des congrégations religieuses pendant la Révolution
et l'inaction des pouvoirs publics dans ce domaine a délaissé
des milliers d'indigents dans la capitale, les organisations
caritatives et philantropiques se préoccupent d'abord
de la nourriture, ensuite de la santé et enfin de l'éducation
pensons à Frédéric Ozanam et à
ses Conférences de Saint-Vincent de Paul ou aux surs
de Sainte-Marthe et aux frères Tabourin, dans la mouvance
de Port-Royal . Mais sur le logement, on ne trouve aucune
initiative d'ensemble.
Il est vrai que les rapports de cette époque avec nourriture
et logement sont très différents de ceux d'aujourd'hui.
J'avais noté en étudiant les voyages d'un membre
de votre Institut, Clément Juglar, que la nuit d'hôtel,
vers 1850, lui coûtait deux fois moins que le repas
du soir, je crois que ce serait l'inverse en 2010... D'ailleurs
les bonnes uvres qui apparaissent à la fin du
XIXème ont des noms liés à la nourriture
(La Mie de Pain créée en
1891, qui existe toujours), celles de la fin du XXème
ont des noms liés au logement (Habitat et
Humanisme ou Solidarités nouvelles
pour le logement). On meurt de froid aujourd'hui
dans les rues de Paris, on ne meurt pas de faim.
Le vrai commencement du logement social
Les grandes industries ont attiré
des milliers de campagnards vers les villes et vers les bassins
industriels. Ces populations n'étaient pas très
exigeantes en matière de logement. Ou bien elles s'entassaient
comme à Paris dans le quartier Mouffetard
dans de vieilles maisons délaissées par les
bourgeois parce que délabrées, jusque dans les
caves, les greniers et les appentis dans les cours, ou bien
elles construisaient des baraquements autour des usines (ce
qui deviendra des bidonvilles). Le rapport du
docteur Villermé (Tableau de l'état
physique et moral des ouvriers) en 1840 est cruel :
Les plus pauvres habitent les caves et les greniers.
Ces caves n'ont aucune communication avec l'intérieur
des maisons : elles s'ouvrent sur les cours, et l'on
y descend par un escalier, qui en est très souvent
à la fois la porte et la fenêtre. Elles sont
en pierres ou en briques, voûtées, pavées
ou carrelées, et toutes ont une cheminée ;
ce qui prouve qu'elles ont été construites pour
servir d'habitation.
Des patrons ont réagi à cette situation lamentable
moitié par esprit humanitaire et hygiéniste,
moitié par intérêt car l'environnement
des usines devenait des cloaques en créant de
véritables villages ouvriers. On connaît les
réalisations des Poêles Godin à Guise,
du chocolat Menier à Noisiel ou des Charbonnages de
France pour n'en citer que quelques uns, on sait aussi les
inspirations chrétiennes, fouriéristes ou saint-simoniennes
des uns et des autres.
Les pouvoirs publics n'interviennent que ponctuellement :
on connaît la Cité Napoléon, 58 rue de
Rochechouart, dans le IIème arrondissement (de l'époque)
de Paris, construite entre 1849 et 1851 par l'architecte Marie-Gabriel
Veugny à la demande de Louis-Napoléon Bonaparte.
La première mesure générale prise par
les pouvoirs publics n'est pas une aide financière
mais une loi du 30 mai 1894, due à Jules Siegfried,
qui crée les sociétés d'HBM (Habitations
à bon marché), elle se situe dans la ligne de
l'Exposition universelle de 1889, où était organisé
un congrès international de l'habitation ouvrière.
Il faudra attendre la loi Bonnevay du 23 novembre 1912 pour
voir un engagement des collectivités territoriales
(départements ou villes) avec la création des
offices d'HBM, et, surtout la loi Loucheur du 13 juillet 1928
pour obtenir une aide financière de l'Etat. Rappelons
que l'appelation HLM habitations à
loyer modéré apparaît avec la loi
du 21 juillet 1950.
En 1943, il faut saluer, surtout en des temps troublés,
l'initiative d'un employeur du textile (2)
et de deux syndicalistes pour apporter une aide décisive
aux salariés : ils créent ce qu'on appelle
encore aujourd'hui le 1 % Logement, de son
vrai nom la Participation des Employeurs à l'Effort
de Construction qu'un décret-loi du 9 août
1953 rendra obligatoire pour les entreprises de plus de dix
salariés. Le principe ? Toutes les entreprises
d'un bassin d'emploi cotisent auprès d'un collecteur
à hauteur de 1 % de la masse salariale
annuelle de l'entreprise ou de l'établissement ,
et ce collecteur (appelé Comité interprofessionnel
du logement CIL ) reverse les fonds rassemblés
sous forme de prêts à des personnes morales
HBM/HLM ou à des personnes physiques (les salariés)
pour l'accession à la propriété. Ainsi
les salariés de petites entreprises pourront-ils enfin
bénéficier, grâce à cette mutualisation,
d'une aide spécifique pour accéder à
un logement convenable sans attendre d'avoir mis de côté
des économies suffisantes. Les jeunes ménages
pourront donc élever leurs enfants dans de bonnes conditions.
En outre, le rembousement des prêts permettra d'aider
encore mieux les générations suivantes, cette
pérennité intergénérationnelle
du système est à souligner.
Les aides personnelles contre les aides à la pierre
Ce que nous venons de décrire appartient
à ce que le jargon du métier dénomme
aides à la pierre, autrement dit, ce sont
des aides à la construction soit de logements locatifs
sociaux (essentiellement HLM), soit à des logements
individuels (pavillons ou appartements dans les copropriétés).
Ces aides produisent une nouvelle offre de logements. Mais,
dès 1948, est apparue un nouveau type d'aides au logement :
l'ALF (Allocation de logement à caractère familial,
loi du 1er septembre 1948) destinée à aider
les jeunes ménages et les familles avec enfants. Ces
aides permettent aux familles de faire face à leurs
dépenses de logement ou autres, elles ne produisent
évidemment pas de nouveaux logements... Notons que
cette mesure figure dans la fameuse loi de 48
dans une perspective qui reste hygiéniste,
puisque l'allocation logement et le calcul de la surface corrigée
favorisent les logements bénéficiant d'un minimum
de confort.
En 1975, le rapport Barre sur la réforme du financement
du logement social va préconiser le développement
des aides à la personne au détriment des aides
à la pierre. Le rapport estime qu'on a assez construit,
que la population ne va guère augmenter et que la progression
du pouvoir d'achat va réduire le nombre de personnes
à aider. La loi du 3 janvier 1977 qui en découle
crée l'APL (l'Aide personnalisée au logement),
qui est proposée largement à toute personne
dont les ressources sont insuffisantes pour faire face aux
dépenses de logement loyer et charges ou remboursement
des emprunts pour l'accession à la propriété
.
Trente ans après, le bilan est catastrophique :
6 millions de bénéficiaires, 14 milliards d'euros
et beaucoup de mécontents.... En effet, face à
la montée on parlera même d'explosion
des aides à la personne, on ampute considérablement
les aides à la pierre, le 1 % logement
va être progressivement réduit à 0,45 %,
alors que les entreprises continueront à verser 0,95 %,
0,50% allant au FNAL (Fonds national d'aide au logement destiné
à alimenter l'aide à la personne), et, on va
tricher pour essayer de limiter la progression
des dépenses : le loyer-plafond de l'APL ne va
pas être revalorisé régulièrement
et on constate ainsi qu'entre 1991 et 2004, l'écart
cumulé entre loyer-plafond et loyer réel s'est
accru de 23 %. Pour vous donner une image plus claire,
un ménage avec deux enfants à charge avait droit
à l'APL jusqu'à quatre SMIC en 1977, il n'a
aujourd'hui plus droit à cette APL à partir
de 1,9 SMIC...
Nous sommes donc entrés dans le vif du sujet :
4 millions de logements locatifs sociaux, 14 millions de personnes
logées, et peut-être 3,5 millions de personnes
sans logement ou mal logées (3),
des impayés de loyer, des demandeurs d'emploi qui renoncent
à une offre parce qu'ils ne trouvent pas de logement,
des salariés qui habitent à 200 km de leur lieu
de travail, des enfants qui rentrent de l'école et
sont à l'abandon devant la télévision
en attendant l'arrivée de leurs parents, des entreprises
qui se plaignent des retards, des absences maladie et de la
fatigue de leurs personnels, des frais de transport en constante
augmentation que ce soit pour les individus ou pour les collectivités
territoriales, des vies familiale, communale, associative
de plus en plus difficiles...
Le logement social sens dessus dessous
Les nuages se sont amoncelés sur
le logement en général et plus particulièrement
sur le logement social, on peut en dresser un rapide mais
éloquent inventaire :
-Les prix du logement restés bas en France depuis la
Première Guerre montent fortement dans les années
80, puis, après une crise au début des années
90, s'envolent dangereusement à partir de 1997. Les
salaires ne suivent pas, tous ceux qui doivent accéder
à un premier ou à un nouveau logement sont en
difficulté (les bailleurs refusent les candidats qui
ne présentent pas de garanties, les loyer et charges
représentent plus du tiers de leurs ressources, l'offre
dans les zones tendues celles où
l'on peut espérer un emploi est rare). Entre
2000 et 2008, les prix moyens du logement ont augmenté
de 150 %, dans ces années folles, trois-quart
des logements produits en France n'étaient accessibles
qu'à 15 % de la population (4).
-La demande sur le parc locatif social est forte et l'offre
de plus en plus faible, car la fluidité
(c'est-à-dire le taux de locataires qui sortent du
parc chaque année) dans les HLM ne cesse de baisser,
alors que ce taux est à 25 % dans le parc privé,
il est tombé à Paris en dessous de 4 %.
Ce sont des milliers de logements qui ne sont pas remis à
la location. Ainsi le parc social a-t-il des occupants de
plus en plus vieux : les moins de trente ans représentaient
24 % des occupants HLM en 1990, ils ne représentent
aujourd'hui que 11 % !
-La partition des territoires urbains s'est cruellement aggravée :
des communes s'affirment comme riches, d'autres s'enfoncent
de plus en plus dans la pauvreté. Comme un organisme
du 1 % Logement avait construit à Sarcelles une
centaine de logements intermédiaires (30 %
au dessus des plafonds de ressources HLM), le maire, François
Pupponi, s'exclamait : Ils ne les loueront jamais,
aucun cadre ou même agent de maîtrise ne viendra
habiter là !. Il ajoutait qu'il avait
quarante-deux nationalités à l'école...
Nos ministres du logement se succèdent et parlent de
mixité sociale, mais c'est une utopie : tous ceux
qui en ont les moyens quittent les quartiers difficiles, tous
ceux qui ont besoin de logement et ont quelques ambitions
refusent une adresse qui stigmatise quand on cherche un emploi,
une adresse qui signifie échec et précarité.
-La flexibilité des emplois, des familles, autrement
dit les licenciements, les contrats à durée
déterminée ou saisonniers, les ruptures et les
recompositions familiales, sont incompatibles avec le logement.
Nous l'avons constaté au début de cet exposé,
le logement social s'est développé dans une
société stable où le jeune entrait tôt
dans l'entreprise et y restait habituellement toute sa vie
active, où les familles se formaient de bonne heure
et duraient, comment composer immobilier (donc immobile) et
mobilité des individus ? Cela a aussi une conséquence
néfaste : le nombre de logements ne cesse de croître
et le nombre d'habitants par logement de diminuer !
-L'Etat n'a plus les moyens d'une grande politique du logement,
il cherche alors à rogner sur certaines dépenses
(mauvaise revalorisation de l'APL) et à détourner
certains financements sociaux (le 1 % Logement condamné
à payer le renouvellement urbain des programmes de
l'ANRU Agence nationale pour la rénovation urbaine).
Ce sont donc les entreprises et les salariés qui font
les frais d'une politique hardie de restructuration des quartiers
difficiles, mais n'est-ce pas faire payer des opérations
de police aux salariés qui, demain, seront moins aidés
pour accéder à un logement légitime ?
-L'Europe apporte aussi son lot de menaces sur notre logement
social et ceci n'est pas un propos d'anti-européen
, c'est pourquoi je laisse la parole à un éminent
spécialiste du logement social en Europe, Laurent Ghekiere (5) :
... le contentieux et l'insécurité
juridique progressent. Aux Pays-Bas et en Suède, la
conception universelle du logement social est contestée
par la Commission européenne. En France, ce sont les
droits spéciaux liés au financement du logement
social qui se retrouvent devant la Cour de justice de Luxembourg,
en effet, même si les politiques du logement sont de
compétence nationale, rien n'empêche un important
bailleur privé d'attaquer l'Union Sociale pour l'Habitat
ou une Entreprise Sociale pour l'Habitat aidée par
l'Etat ou par le 1 % et qui serait, pour certains publics
à revenus moyens, en concurrence déloyale
avec ses propres sociétés.
Réserver les aides aux plus pauvres ?
Devant un tel casse-tête, les responsables
politiques ont une tentation à laquelle ils cèdent
chaque année davantage : réserver le logement
social et les aides financières aux plus démunis.
En outre, cela paraît logique et juste. C'est d'ailleurs
largement engagé. Voyons comment !
-Dans le parc social, grâce à la connaissance
des ressources des candidats locataires puis des locataires,
on peut favoriser les constructions en PLAI (prêts locatifs
aidés d'intégration, qui sont les plus élevés
et permettent donc un loyer de sortie plus bas,
convenant à des locataires dont le plafond de ressources
sera à 30 % en dessous des plafonds de ressources
normaux). Ces locataires pauvres ne
provoqueront pas la jalousie d'éventuels bailleurs
privés.
-Dans le domaine d'Action Logement (le nouveau
nom du 1 %), l'Etat peut continuer à imposer des
emplois à vocation générale ou très
sociale, du type ANRU, PNRQAD (plan national de requalification
des quartiers anciens dégradés) ou foyers de
jeunes travailleurs précaires ou saisonniers, et à
priver les salariés des entreprises cotisantes, considérés
comme des nantis, de toute aide significative.
-Par les aides personnelles au logement, on n'aidera que les
cas sociaux extrêmes : mères célibataires,
ménages sans emploi et avec plusieurs enfants, handicapés...
-Par la vente massive de logements HLM, ou par leur destruction,
on va réduire le parc là où il n'est
pas indispensable et le redéployer sur les zones
tendues.
La norme est le libre jeu du marché et l'intervention
de l'Etat devient l'exception. Ainsi, dans le domaine du logement,
seuls les plus démunis ont, à terme, vocation
à être aidés par la puissance publique,
le marché étant censé répondre
à la demande du plus grand nombre. Dans l'histoire
du logement social, c'est une révolution et malheureusement,
dans un contexte de prix élevés et de mobilité,
une révolution qui laisse de côté un nombre
important de ménages.
Grandes idées et petites solutions
On voit très vite les limites de
l'exercice :
- La mixité sociale nécessaire à
l'équilibre des quartiers disparaît malgré
les beaux discours et l'article 55 de la loi Solidarité
et Renouvellement Urbain (6)
qui impose aux communes appartenant à des agglomérations
de plus de cinquante mille habitants 20 % de logements
sociaux, et elle est encore fragilisée par la loi DALO (7)
qui donne priorité aux plus défavorisés
dans le parc social, là où il est le plus important,
c'est-à-dire dans les quartiers pauvres et par le SLS
supplément de loyer solidarité qui impose
un sur loyer aux locataires HLM qui dépassent
les plafonds de ressources (8)
, faisant fuir les derniers bourgeois logés
dans ces quartiers. Alors, bien sûr, on corrige l'effet
de la loi par des mesures d'exception, mais vous comprendrez
que cette manière de faire deux pas en avant puis un
en arrière à la manière des prêtres
saliens, ne permet guère d'avancer...
- Rendre sociale une partie du parc privé. Quand
on relit les romans de Georges Simenon, on trouve partout
ce parc privé social de fait que ce soit
les pensions de famille qui sentent la bonne soupe, les meublés
douteux ou les vieux immeubles dégradés, c'était
l'époque où le logement social était
destiné aux ouvriers, tandis que les plus pauvres étaient
majoritairement logés dans le parc privé ancien.
Les habitants du parc social avaient, en 1970 (9),
un revenu inférieur de 1 % au revenu moyen de
l'ensemble des ménages, l'écart atteint désormais
30 %. On a cru à un début de solution en
aidant par des déductions fiscales des ménages
achetant et construisant dans le but de louer, avec une obligation
de loyer maîtrisé (10) ;
on sait les lois Robien, Borloo et maintenant Scellier, qui
ne produisent que provisoirement un petit parc à peine
social dans des secteurs où il n'est pas forcément
nécessaire...
- Vendre les logements HLM à des habitants qui
accèdent ainsi à un prix raisonnable à
la propriété. C'est long, difficile et le risque
de copropriétés dégradées
n'est pas négligeable. En effet, lorsque la copropriété
est bloquée par des copropriétaires impécunieux,
l'immeuble se dégrade, les propriétaires les
plus aisés vendent à des marchands de
sommeil, c'est-à-dire à des gens qui vont
louer à des prix souvent élevés, mais
sans garantie, des logements en mauvais état. On se
doute qu'après la dégradation matérielle
de l'immeuble, on assistera à sa dégradation
sociale. Le maire de Clichy-sous-Bois, Claude Dilain, estimait
quelques semaines avant les émeutes de l'automne 2005 (11)
que ces copropriétés dégradées
étaient à l'origine du mauvais climat social
de sa commune.
- Redonner la priorité pour l'accès au logement
aux jeunes. En effet, le vieillissement des habitants
du parc social est très net depuis vingt ans :
Les derniers chiffres du Conseil Social des HLM indiquent
que les moins de trente ans représentaient 26 %
de la population HLM en 1990 et qu'ils ne sont plus, aujourd'hui,
que 11 %. La loi du 25 mars 2009 (article 61) a essayé
d'introduire l'idée de faire sortir du parc ou de reloger
plus étroitement des personnes âgées souvent
seules qui gardent l'appartement qu'elles avaient quand elles
étaient en charge de famille, mais la mise en pratique
de telles dispositions est délicate et les résultats
seront probablement marginaux !
- Le DALO, droit au logement opposable, créé
le 5 mars 2007, va imposer à l'Etat de loger tous ceux
qui ne trouvent pas de logement avec les dispositifs existants.
A défaut de moyens et de temps pour construire, l'Etat
presse les bailleurs sociaux de considérer les populations
concernées comme prioritaires. Mauvaise nouvelle pour
les salariés modestes ou moyens, qui sont dans la file
d'attente du logement social !
- Le développement durable (Grenelle I et II
autour de M. Borloo) est certes bien intentionné, et
il est malheureux, quand on visite un immeuble HLM des années
70 de voir des convecteurs électriques sous des fenêtres
métalliques à vitres ordinaires. Mais les mesures
d'isolation et d'économie d'énergie vont d'abord
coûter 6 milliards d'euros sur dix ans aux seuls Offices
de l'Habitat (12).
Quelques autres idées pour ne pas désespérer !
En revanche, ce qui paraît généralement
efficace et pas trop coûteux, ce sont les systèmes
de garantie. Plusieur ont déjà été
testés, il existe depuis quelques jours une nouvelle
garantie des risques locatifs (GRL) qui permet
à n'importe qui ayant un taux d'effort
de 0 à 50 % (c'est la part des ressources engagée
dans le loyer et charges) d'offrir une garantie au bailleur.
En cas de défaut de paiement, l'assurance se substitue
au locataire défaillant, s'occupe de lui faire rembourser
les sommes dues et de l'expulser, ou bien, si c'est un locataire
social, entre 28 et 50 % de taux d'effort,
soit le 1 %, soit l'Etat prend en charge son rétablissement.
La GRL devrait convaincre des propriétaires inquiets
de louer leurs logements vacants, remettre donc sur le marché
de nouveaux logements, et aider des personnes offrant peu
de garanties à entrer dans un logement. L'expérience
nous prouvera le bien fondé de cette création.
Un autre produit, pour l'accession sociale à la propriété,
devrait voir le jour, on l'a déjà baptisé
GRA, garantie risque accession. On peut espérer
un effet de levier qui incitera les particuliers
à anticiper leur achat, aux banques à prêter.
Seul un nombre trop important d'accidents pourrait conduire
à l'échec ce type d'initiative.
L'aventure séculaire du logement social est-elle vraiment
remise en question par cette situation calamiteuse ?
Non, d'abord parce qu'un désengagement massif des acteurs
du logement social est impossible, ensuite parce que le marché
et le Bâtiment (la Fédération Française
du Bâtiment en particulier) ne supporteraient pas une
forte réduction de ce logement social avec lequel ils
vivent depuis si longtemps. Mais, il est évident que
le schéma actuel qu'on ne cesse de réformer
ou de déformer est inadapté à
une situation par beaucoup d'aspects complètement nouvelle.
La territorialisation des décisions peut
amener à une meilleure adéquation entre offre
et demande, elle peut améliorer les partenariats entre
bailleurs, collectivités locales ayant la maîtrise
du foncier, entreprises locales et représentants des
salariés et des plus démunis.
Il faudrait sans doute élargir le sujet pour traiter
l'ensemble du logement français, dont le logement social,
le casse-tête de cet après-midi, n'est qu'une
des composantes. Ce pourrait être un thème d'étude,
à la fois moral et politique, relevant des préoccupations
de votre Académie.
Notes
(1)
Le niveau des plafonds de ressources HLM est une norme assez
floue, les gouvernements ayant tendance à l'ajuster
ou à oublier de l'ajuster en fonction
de la situation générale du logement et des
finances publiques.
Pour exemple, le plafond de ressources des locataires PLUS
(le niveau médian des loyers HLM) est, en Ile-de-France
(hors Paris et communes limitrophes) à 39 170
euros annuels pour un jeune ménage sans personne à
charge.
(2) Albert Prouvost
(1909-1991) dirigeant de la Lainière de Roubaix, Gabriel
Tétaert, CGT, et Robert Payen, CFTC.
(3) 15ème
rapport de la Fondation Abbé Pierre, 1er février
2010 : 3,5 millions de personnes non ou mal logées,
6,6 millions de personnes en situation de réelle fragilité
de logement à court et moyen terme.
(4) Le logement
social, Michel Amzallag, Claude Taffin, LGDJ, Paris, 2003.
(5) Le développement
du logement social dans l'Union européenne, Laurent
Ghekiere, Dexia, collection Europe, La Défense, 2007.
(6) La loi SRU (Solidarité
et renouvellement urbain), 13 décembre 2000
(7) La loi DALO du
5 mars 2007 rend le droit au logement opposable,
c'est-à-dire qu'il ne peut être refusé
et que les pouvoirs publics sont tenus, comme c'est le cas
pour l'école, de répondre aux demandes sous
peine de sanctions.
(8) Les plafonds
de ressources HLM : pour un couple avec deux enfants
à Paris, environ 4 600 euros par mois.
Pour une personne seule, plafond PLAI (très social),
en Ile-de-France : 11 933 euros par an. 10 424
en province.
(9) Le logement
social, op. cité, et estimation du Conseil Social
des HLM 2009.
(10) L'amendement
Scellier, introduit dans la loi de Finances rectificatives
de 2008, permet d'obtenir sous forme de réduction d'impôts
le remboursement par l'Etat de 25 à 37 % du prix
d'un bien immobilier neuf destiné à la location
sous certaines conditions.
(11) Clichy-sous-Bois,
les émeutes ont commencé le 27 octobre 2005.
(12) Solidaires
et pour longtemps, rapport des Offices Publics de l'Habitat,
Tours, juin 2009
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