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François Terré
L'AUTORITÉ
DANS LA DÉMOCRATIE
séance du lundi 29 mars 2010
Je remercie M. le président Jean Mesnard de la finesse
et aussi de la pertinence embarrassante avec laquelle il a
libellé la présente communication. Lorsque nous
nous en étions entretenus, je croyais quil sagissait
plus généralement des rapports démocratie
et autorité. Et puis, à la lecture
du libellé final, le mot dans était
de nature à contraindre davantage.
Paresseusement, mais aussi rationnellement, je ne métendrai
pas sur une définition acceptable de la démocratie.
En attendant que, à lissue de toutes les communications
de lannée 2010, on parvienne à une vision
aussi claire que si possible renouvelée et déjà
de remarquables communications ont été présentées
et discutées , je men tiendrai à
une approche difficilement discutable (Descartes), empruntée
à une récente communication de M. Marcel Gauchet,
dans le cadre des activités de la Société
française de philosophie.
De cette approche et comme par choix dune méthode,
on retiendra plusieurs composantes : a) - la démocratie
est une « mise en forme de lautonomie » ;
b) - elle « répond à la question
de lorigine et de la signification de la démocratie
des modernes » par rapport à la démocratie
des anciens. Cest dire quon situe le régime
démocratique dans ses liens avec son environnement
historique « quil sagisse de son inscription
dans la forme politique Etat-nation ou de son association
avec la société de léconomie » ;
c) - cest dans ce cadre que lon éclaire
la raison dêtre du mécanisme représentatif,
ce qui conduit à délaisser les considérations
tenant aux cas de démocratie directe ; d) - cest
une vision qui permet darticuler approche normative
et approche réaliste en déterminant les conditions
dun rapprochement de la démocratie effective
par rapport à son idéal.
Je men tiendrai là pour ce qui est de la démocratie
envisagée comme point de départ de la présente
réflexion relativement à lautorité
dans la démocratie ainsi cernée.
Les difficultés sont autrement plus grandes quand on
sinterroge sur lautorité. Et cela
pour plusieurs raisons. Tout dabord parce que le mot
est, du moins dans le lange polysémique et polyvalent
de notre temps, utilisé pour désigner des réalités
très diverses. Le mot peut servir à désigner
une institution ou un organe dans le système juridique.
Cest ainsi que lon parle des autorités
administratives indépendantes (les AAI) ou encore de
lAutorité des marchés financiers. Les
situations sont très diverses, les désignations
évolutives : la Commission des opérations
de bourses est devenue lAutorité des marchés
financiers. Ailleurs, on a créé des Hautes autorités
comme la Halde. Au moins faut-il se rassurer sur ce point.
Il ny a pas de basses autorités, pas plus quon
ne peut trouve de bas fonctionnaires. Mais il y a des Autorités
sans qualificatif. Ainsi, créée par ordonnance
du 22 janvier 2009, lAutorité des normes comptables,
ni haute, ni basse.
Exclue lapproche institutionnelle, la perplexité
subsiste. En effet, le concept dautorité peut
servir à désigner une valeur reconnue à
une personne ou à une institution, hormis toute insertion
particulière de cette personne, à un titre ou
à un autre, dans le groupe social, ou même dans
la société tout entière. Il existe une
autorité du héros, du saint, du génie,
qui se passe de toute consécration officielle, ou même
officieuse. A linverse, il arrive que lautorité
dune personne insigne vienne à disparaître
par leffet de circonstances nouvelles ou du fait de
son comportement. Plus généralement, un recul
plus général, tenant à ce que lon
constate, voire lon dénonce par lexpression
de crise de lautorité, relève
de la même démarche sémantique.
Lon retrouve cette dernière observation lorsque
lon envisage lautorité dans ses diverses
manifestations à létat pur. Aux temps
sombres de loccupation, Alexandre Kojève avait
écrit sur « la notion de lautorité »
(1942, éd. 2004). Il sétonnait en 1942
que « le problème et la notion de lautorité
aient été si peu étudiés ».
Kojève décomposa le phénomène
« en dégageant quatre types purs dautorité
humaine », quil met en corrélation
avec des théories philosophiques : a) lautorité
du père (ex. des parents, des personnes âgées,
voire dun mort, du fait de son testament, etc
; b)
lautorité du maître (sur lesclave),
notamment celle du noble sur le vilain, du militaire sur le
civil, de lhomme sur la femme, du vainqueur sur le vaincu,
etc
; c) lautorité du chef
(dux, duce, führer, leader) sur la bande, notamment du
supérieur sur linférieur, du maître
sur lélève, du savant, du technicien,
du devin, du prophète, etc
; d) lautorité
du juge, qui comporte des variantes chez larbitre, le
contrôleur, le censeur, le confesseur, lhomme
juste et honnête, etc
Ce nest pas en se référant à toutes
ces catégories que lon est conduit à se
référer lorsquil sagit de lautorité
dans la démocratie. On verra que cest plutôt
à une certaine dentre elles plus quà
dautres, quoique la confrontation à la démocratie
empêche une analyse uniforme.
De quelque côté quon aborde lanalyse,
il apparaît bien que lautorité atteste,
caractérise, par son prestige même, une force
particulière, dont la signification et la porté
appellent une analyse spécifique dans la société
politique et par rapport aux pouvoirs que celle-ci aménage.
Penser lautorité dans la démocratie, ce
peut être à partir dune hypothèse
celle dun concept saisissable dans cette perspective
envisager un essor, un déclin et une nostalgie.
Cest sur cette trajectoire incertaine quil est
peut-être possible de sorienter. En bref, les
chemins de lautorité dans la démocratie.
I - Lessor
Lautorité en politique na
pas attendu la démocratie moderne pour faire entendre
sa voix. La genèse de lautorité peut être
perçue en trois étapes.
a) Dabord, lessor dun
concept. Où situer sa naissance ? Létymologie
souligne une dimension magico-religieuse. On fait couramment
état de la puissance divine, la force du sacré,
la monnaie dor, le roi-soleil, lonction, le sacré
et le sceptre des rois ou encore le fils du ciel.
Parmi les analyses les plus élaborées, souvent
reprises, disons récurrentes, au cours de lhistoire,
lorigine romaine est bien éclairante. Développée
avec éclat par Mommsen, reprise et approfondie par
le grand romaniste français André Magdelain,
elle a suscité ultérieurement la réflexion
de Giorgio Agamben (Etat dexception, Homo sacer,
éd. Seuil, 2003, spéc. p. 124 s.).
Ce dernier auteur fait état, dans la ligne de réflexion
évoquée, du pouvoir reconnu au Sénat
« de suspendre le droit par le senatus consulum
optimum et la proclamation du justitium qui sensuivait »
(p. 124). La division est prise « ex auctoritate
patrum ». Et cette prérogative « la
plus propre au Sénat » nest ni imperium,
ni potestas, mais auctoritas. Elle abouti à
déclarer le justitium, cest-à-dire
une véritable suspension de lordre juridique.
Une formule dAgamben résume un état malaisé
des questions : « Lauctoritas
semble agir comme une force qui suspend la potestas
où elle avait eu lieu et la réactive là
où elle nétait plus en vigueur. Cest
un pouvoir qui suspend ou réactive le droit, mais nest
pas en vigueur formellement en tant que norme »
(p. 133). Il y a une relation « à la fois
dexclusion et de complémentarité »
entre auctoritas et postestas. Auctoritas
vient daugere, qui veut dire augmenter.
De là une distinction de la potestas et de lauctoritas.
La potestas, cest « le pouvoir juridique
dun magistrat ; la seule antithèse est lauctoritas
que revendique lempereur Auguste ; cest,
pour lui, « le fondement du statut de princeps ».
Le nom Auguste, que le Sénat lui donne en 27 av. J.C.,
correspond à une telle revendication. Le mot provient
de la racine daugeo et auctor. Il ne signifie
pas une potestas
mais montre la splendeur de
lauctoritas ».
La distinction est désormais consolidée. Le
principat romain « nest pas une magistrature,
mais une forme extrême de lauctoritas »
(p. 138). Lisons encore : « Toute magistrature
est une forme préétablie dans laquelle entre
lindividu et qui constitue la source de son pouvoir ;
au contraire, lauctoritas provient de la personne
comme quelque chose qui se constitue à travers elle,
subsiste seulement en elle et disparaît avec elle »
(p. 138 ; Heinz, 356). On dira encore que lauctoritas
était inhérente à la personne vivante
du princeps.
b) - Lon peut discerner dans la suite des temps
le développement dune valeur propre
à lautorité. Hannah Arendt
a été à lessentiel en sinterrogeant
et en observant, à la lumière de lhistoire,
tous « les contresens » suscités
par le concept (Coq. P. 99, in Repenser lautorité,
Actes de lAssoc. Des philosophes chrétiens,
2005, p. 99).
Hannah Arendt présente lumineusement le débat.
Elle oppose lautorité à la fois au pouvoir
et à la persuasion. « Puisque lautorité
requiert toujours lobéissance, on la prend souvent
pour une forme de pouvoir ou de violence. Pourtant, lautorité
exclut lusage de moyens extérieurs de coercition ;
là où la force est employée, lautorité
proprement dite a échoué. Lautorité,
dautre part, est incompatible avec la persuasion qui
présuppose légalité et opère
par un processus dargumentation. Là où
on a recours à des arguments, lautorité
est laissée de côté » (Coq.
99). Et cest probablement à tort que les juristes
font parfois état de largument dautorité.
Pour que largumentation soit légitime, il faut
que les sujets soient égaux.
c) - Cest bien là que lon voit en
quoi se manifeste dans une troisième étape intellectuelle,
après lessor dun concept, puis dune
valeur, lessor dune construction « dans
le lien social et politique » (Coq., p. 100).
Dans ce cadre, on doit bien admettre que lautorité
se manifeste rarement à létat pur. On
ne la constate le plus souvent que dans des situations intermédiaires.
Cest un rêve quune autorité sans
pouvoir dans la démocratie, mais le contraire lest
aussi : lÉtat démocratique ne peut
durer en se bornant à user de la seule force.
En dautres termes, cest à travers une coexistence
variable quil faut discerner léquilibre
constamment remis en question dune construction. Cest
une question de coopération entre pouvoir
et autorité. « Linstitution tient
à la fois par le libre consentement dune partie
de ses membres et par la soumission des autres à la
contrainte de la répression, par la crainte du pouvoir »
(Coq., p. 101). Au-delà de ces considérations,
cest inéluctablement dune légitimation
de lautorité quil sagit. Mais cest
précisément là que la persistance de
lautorité dans la démocratie a été
singulièrement contrariée.
II - Le recul
Cest une observation courante, généralisée
dans la seconde moitié du XXème siècle :
il y a une crise généralisée des autorités :
dans la famille, dans léducation, dans lentreprise,
et plus largement dans la société. Ce nest
pas nécessairement un mouvement vraiment nouveau dans
laventure des hommes. Souvenons-nous de Catilina.
Les raisons du mouvement peuvent néanmoins être
renouvelées. Ses effets aussi, tout comme le désarroi
qui en résulte. Et il ne suffit pas, pour appréhender
le phénomène, de faire état dune
« désinstitutionalisation des pouvoirs et
de la potestas ». Lévolution
est plus profonde. Elle affecte lautoritas.
a) - Des causes, tout dabord, disons aussi des
causes de cette évolution. Hannah Arendt en a principalement
retenu deux, non sans retenir un lien entre un recul de la
liberté et un recul de lautorité.
La première cause résulte, dans son analyse,
du fait que, traditionnellement, « lautorité
reposait sur une fondation dans le passé qui lui tenait
lieu de constante pierre angulaire (et qui) donnait au monde
la permanence et le caractère durable dont les êtres
humains ont besoin précisément parce quils
sont les mortels
» (p. 126). « Sa
perte équivaut à la perte des assises du monde ».
Il faut bien admettre que ce changement ne date pas dhier.
« On ne peut nier » écrit encore
Hannah Arendt (p. 125) « que la disparition dune
tradition solidement ancrée (survenue, quant à
la solidité, il y a plusieurs siècles) ait mis
en péril toute la tradition du passé ».
Dans le « contexte essentiellement politique, le
passé était sanctifié par la tradition »
(p. 163).
A cette première cause sen est ajoutée
une autre, écrit Hannah Arendt, à savoir « la
perte de la religion » (p. 125). « Depuis
la critique radicale des croyances religieuses aux XVII et
XVIII siècles, la mise en doute de la vérité
religieuse na pas cessé de caractériser
lépoque moderne et cela vaut pour les croyants
comme pour les non-croyants ». Un grand merci à
Pascal ou à Kierkegaard. « Ce nest
pas la foi chrétienne en tant que telle, mais le christianisme
(et le judaïsme, bien sûr) qui, à lépoque
moderne, sont hantés par les paradoxes et par labsurdité ».
Que lautorité en ait subi les contrecoups, cest
lévidence. Et ce recul a même été
de pair, à une époque plus récente, avec
un renouveau des réflexions sur lautorité
que les totalitarismes du XXème siècle ont entraîné
dans leur sillage, notamment chez ce grand esprit qua
été Carl Schmitt, dailleurs admiré
par Kojève.
b) - Les effets du recul de lautorité
sont maintes fois décrits. On lasserait vite en les
recensant. Il semble ici préférable dévoquer
un comportement qui, à notre époque, retient
beaucoup plus lattention que dans les derniers siècles,
y compris à la faveur de thèses de remarquable
qualité (ex. Sophie Turenne). Il sagit de la
désobéissance civile (v. not.
La désobéissance civile, Approches politique
et juridique, dir. D. Hiez et Bruno Villalba, éd.
PU Septentrion, 2008). Laventure judiciaire de lécrivain
américain Thoreau (1818-1862), emprisonné en
1846 parce quil refusait de payer limpôt,
contestant la politique en matière desclavage
et la guerre contre le Mexique, sert traditionnellement de
référence. Tolstoï a repris lidée.
Mais cest surtout à Gandhi et à Martin
Luther King que lon doit son rayonnement contemporain.
La désobéissance civile a aussi été
invoquée aux Etats-Unis contre la guerre du Vietnam.
En France, nous avons José Bové. Il existe une
certaine histoire de la transgression.
La pensée, disons la philosophie politique, na
pas, aux Etats-Unis, négligé cette question.
Et parmi les auteurs, et non des moindres : Rawls, Dworkin,
Arendt, ailleurs Walser et Habermas ont considéré
il est vrai suivant des itinéraires différents
quil était possible, suivant Hannah Arendt,
de faire une place à la désobéissance
civile dans le fonctionnement de nos institutions publiques
(Arendt, 1994, p. 107). A la limite, observe H. Arendt, « la
pratique de la désobéissance civique nest
pas autre chose que la forme la plus récente de lassociation
volontaire ».
On voudra bien penser que la démocratie en France nest
pas la démocratie en Amérique. Observons pourtant
certains comportements attestant lexistence de dérives
significatives : « fauchage » de
champs dOGM, « déboulonneurs »
de panneaux publicitaires, actions du réseau « Education
sans frontières » pour soustraire à
lexpulsion des enfants de « sans papiers »
(p. 49). Tout cela nest pas indifférent.
Nest pas non plus indifférente dans cet ordre
didées outre la théorie des « baïonnettes
intelligentes
. » la littérature suscitée
au sujet des heures sombres de lOccupation, par la désobéissance
au régime de Vichy, le hiatus entre légalité
et légitimité et la réflexion si éclairante
de Jean Carbonnier, au Dalloz de 1946, sur ce qua bien
signifié, à la Libération, le mot « rétablissement
de la légalité républicaine ».
Même si lon sen tient à la Vème
République et à lextension de ses pouvoirs
décidée en 1971 par le Conseil constitutionnel
cette juridiction dexception quun développement
du referendum dinitiative populaire pourrait peut-être
calmer un jour , il faut, là encore, relire les
textes et sapercevoir un jour quil y a, dans la
Déclaration de 1789, une affirmation intéressante
sur le droit de résistance à loppression
(pas seulement syndicale). Il y a quelques jours, au sujet
des pouvoirs du Parquet, dans un projet de réforme
de la procédure pénale, notre Ministre de la
Justice a fait état dun « devoir de
désobéissance » du Parquet
(Le Monde, 10 mars 2010).
c) - Reste, au demeurant, un désarroi possible
quand on envisage ce recul de lautorité dans
la démocratie. Pour faire suite à une précédente
et riche communication présentée par Simone
Goyard-Fabre, je suis incité à me référer
à ce que cet auteur écrit ailleurs, constatant
« vingt cinq siècles après Platon,
le vertige anéantissant de la contestation et du refus
de lautorité » Citons : «
Les hommes de notre époque sont avides dun nombre
de plus en plus grand de libertés et sont tout près
de croire que, dans un monde désenchanté, tout
est permis ». Doù même un « antijuridisme
obsessionnel »
Or, cest en cela que
culmine laberration de la contestation prétendument
démocratique de lautorité »
(p. 145). A telle enseigne quévoquant la pensée
de Sartre oui, de Sartre , la philosophe observe
ceci : « lanti-monde que secrète
limagination est sans consistance et sans point dappui :
lopposition « veut détruire le pouvoir » ;
« elle se meut dans le vide et la « liberté
du vide » quelle engendre ne peut être
quune liberté libertaire » (v. aussi
J.-P. Sartre, Limaginaire, p. 23 s.).
Encore faut-il aussitôt ajouter que, dans des rapports
avec la démocratie, lautorité est en relation
non seulement avec la liberté, mais aussi avec légalité,
ce qui alimente aussi une nostalgie légitime, en un
temps dégalitarisme excessif.
III - La nostalgie
Il est difficile de sorienter, ainsi
quon la vu, face aux défaillances de lautorité
dans la démocratie, quil sagisse dailleurs
de ses défaillances ou de ses excès. Car on
ne saurait négliger ceux-ci. Ce nest dailleurs
pas un hasard si un mouvement tendant à réveiller
les analyses de lautorité dans la démocratie
a accompagné, entre les deux guerres mondiales, létude
des totalitarismes (C. Schmitt).
Pour lheure, cest plutôt dans trois directions
que la réflexion semble devoir être menée :
en termes de législation, de communication et déducation.
a) - Un premier chemin de réflexion a trait
aux évolutions de la législation.
Linflation législative entretient lidée
que lautorité de la législation
au sens large , incluant la réglementation de
type administratif classique, favorise à ce sujet un
recul de la force obligatoire des normes. Cela nest
pas prouvé, même si cette opinion est souvent
partagée dans des Etats de même évolution
sociale et économique. Cest linstabilité
des lois, plus que leur multiplication qui est en cause.
Plus significative peut être une concurrence des autorités
et une discussion renouvelée sur le rôle grandissant
de lautorité judiciaire. Le pouvoir de la loi,
expression de la volonté générale, seul
pouvoir légitime dans la démocratie moderne,
a été, dans lautorité qui laccompagne,
lobjet dune mise en cause. Non pas quil
sagisse de gouvernement des juges, mais parce que lon
a vu se renforcer lidée que lautorité
judiciaire était un pouvoir au même titre que
le pouvoir législatif.
Dans un article mémorable, publié en 1981 dans
la Revue Pouvoirs (n° 16, 1981, p. 17 s.) et intitulé
« La justice : histoire dun pouvoir
refusé », notre confrère Jean
Foyer a bien montré le choix, dans la constitution
de 1958, de lexpression Autorité judiciaire,
et il en savait quelque chose. « La psychologie
du peuple français et le régime politique qui
exprime cette psychologie sont tels que la décision
judiciaire ne sera point supportée si elle paraît
émaner de larbitraire du juge et non de lapplication
de la loi générale ». Tant il est
vrai que le politique a besoin du judiciaire, mais quil
en est jaloux, comme la si bien montré un brillant
universitaire publiciste, il y a cinquante ans, Georges Lavau.
En prolongeant la réflexion sur la crise de lautorité
normative je dis lautorité, je ne dis
pas la force , on en vient à sinterroger
sur un approfondissement de la compréhension du droit
détaché de la considération exclusive
de la sanction comme condition du juridique dans la démocratie.
Une règle nest pas juridique parce quelle
est sanctionnée ; elle est sanctionnée
parce quelle est juridique. Il est donc naturel dobserver
les degrés variables de la force normative, la signification
et les nuances de celle-ci et, ce faisant, un renouveau dune
autorité bien comprise.
b) - En attendant, cest dune autorité
de la communication quil paraît nécessaire
de discuter. Admettons quil ne sagisse pas seulement
de la société politique, mais de ce quon
appelle, à tort ou à raison, la société
civile. Reconnaissons quun besoin accru de communication
en appelle à une autorité, non pas en termes
dinstitution, mais en termes de valeur, dauthenticité,
sinon de vérité.
Le vide se comble bien souvent. En revenant à Rome,
non sans se souvenir de la distinction de la potestas
et de lauctoritas, on sinterroge sur la
manière avec laquelle notre époque tend à
satisfaire les exigences de la communication. Cest là
que lon envisage nécessairement la puissance
des médias. La liberté dont elles se réclament,
cette liberté quadmettait, même à
regret, Châteaubriand, dans un célèbre
discours, sempiternellement cité, a fondé une
tradition, largement mais nécessairement confirmée,
la reconnaissance de ce que lon appelle volontiers un
quatrième pouvoir. Mais la liberté dont celui-ci
se réclame est, en tous points, réfractaire
à une institutionnalisation dans la démocratie.
Ce nest pas une potestas et, faute dune
auctoritas qui ne pourrait lui venir que delle-même,
toutes censures abolies, on ne peut que sinterroger
sur linfluence quelle exerce, à coup de
procédés, au demeurant des plus déprimants :
les sondages et les palmarès souvent des plus lassants,
ces manifestations inconsciemment avilies de lautorité.
Nécessairement, le passé revient à la
mémoire. A côté, disons plutôt à
lécart, mais pas très loin, de la potestas
et de lauctoritas, la potentia nétait
pas inconnue de la pensée romaine. A Rome, le mot potentia
est appréhendé dans une vision exempte de juridicité,
par exemple lorsquil est fait état dune
épouse, par Virgile, dun écrivain, par
Salluste et par Tacite, dun avocat par Cicéron.
Chaque fois, pourtant, lusage du mot nest pas
exempt dune charge péjorative, ce qui refoule
lidée même de potestas. Plus nettement
encore, la potentia est considérée comme
une puissance abusive. Ainsi en était-il des abus commis
par Verrès.
Un mot nous manque qui exprimerait la signification exacte
de potentia. Pouvoir et puissance étant annexés
par le mot potestas, cest de potentia
quon a parlé. Tant il est évident quil
sagit sans doute dune influence, fût-elle
véhiculée par la force et même par la
violence, cette force des faibles, mais quil y a une
différence essentielle entre une influence
et une autorité. Une influence peut résulter
dune autorité, mais ne la créé
pas.
Une vision aussi pessimiste, quant à lusage,
voire aux dérives de la liberté, ne doit pas,
a priori, être retenue, quant au rôle des médias
dans la démocratie de notre temps. Quils soient
fondamentaux quant aux progrès des libertés,
cela se passe de commentaires. Mais il nest pas dans
leur essence même de se prévaloir dune
autorité qui pourrait nuire à leur indépendance.
Reste que, pour se référer à un essai
percutant de Régis Debray, les médias exercent
une « emprise » qui affecte les embarras
de lautorité. « Lautorité,
écrit Régis Debray, est inéliminable,
et qui en renverse une en inaugure une autre, non protocolaire
et dépourvue des prestiges de lancienne »
(Lemprise, p. 45). Reste que lautorité
relève, quon le veuille ou non, du spirituel.
« Autant le temporel se définit par la relation
hiérarchique de commandement et de coercition, autant
il doit lui-même sa seule autorité à lassentiment
que suscite lidée capitale dune époque »
(p. 39).
Voilà où est le siège, aujourdhui,
de la crise de lautorité en termes de communication
et dinformation : « Un gouvernement
démocratique tient sa légitimité du suffrage
populaire. Mais comment se forme le suffrage, sinon à
partir dune opinion ? Et comment se forme une opinion,
sinon à partir de la réalité telle que
le public peut lappréhender ? Et qui est
le ministre de cette réalité ? »
Réponse : les médias, à laide
de ses outils. Lomerta est là. Adieu autorité.
Voilà où conduisent certains excès lorsque
la liberté se transforme non pas en esprit de libertariens,
école de pensée américaine de philosophie
politique et juridique, mais conduit à ce point extrême
où la liberté démocratique se détruit
elle-même et se transforme en « libertude ».
Or, ce qui est vrai de la liberté est vrai aussi de
sa sur ennemie : légalité.
Par leffet de leur alliance, lautorité
souffre.
c) - Il faut bien en revenir à lessentiel,
cet essentiel qui inspirait la philosophe antique : léducation.
Il y a va alors des assauts constants quelle a subis
au XXème siècle, tout simplement parce que son
autorité repose sur une relation nécessairement
inégalitaire. Ce propos paraîtra insupportable
à beaucoup, aujourdhui. Il peut pourtant se recommander
de la leçon de Hegel. Une philosophe de grande envergure,
Marguerite Léna, dans son livre éclairant sur
Lesprit de léducation (éd.
1981, p. 100) sy réfère expressément :
« La relation éducative est une relation
foncièrement inégale, imposée par les
faits et dabord par le fait biologique de lenfance.
Cest la différence dâge
qui détermine la situation éducative élémentaire,
en mettant successivement, comme le note Lévi-Strauss,
chaque génération dans une décision de
subordination ou de dominance
avec celle qui la précède ou qui la suit »
(Anthropologie structurale, I, 1958, p. 343). Hegel
lavait dit, contestant en cela une tendance déplorable
de la pédagogie. « La pédagogie présente
aux enfants lélément puéril comme
quelque chose de valable en soi, le présente aux enfants
comme tel et rabaisse ce qui est sérieux et elle-même
à une forme puérile peu considérée
par les enfants » (Principes de la philosophie
du droit, § 175).
Marguerite Léna observe en conséquence :
« Il nest guère sain quun pouvoir
politique prenne les attributs de la paternité pour
réclamer lobéissance ou laffection
des citoyens : il confère du même coup aux
gouvernés ceux de lenfance, et change son autorité
en tutelle. A linverse, il nest pas plus légitime
de transposer les catégories du rapport politique au
domaine de léducation, soit pour durcir la relation
éducative en un affrontement entre individus ou entre
générations, soit pour laligner sur le
modèle dune démocratie égalitaire
et libérale, dun contrat entre sujets qui décideraient
dun commun accord et par libre choix de former société »
(p. 100).
À un mauvais usage de la liberté sajoute
en conséquence un mauvais usage de légalité,
disons plutôt un ravage de légalitarisme
qui se recommande dun esprit démocratique dévoyé.
Un retour à la leçon de la philosophie antique
porte à penser que léducation, alors au
cur de la pensée grecque, simpose aujourdhui,
quand on sinterroge sur lautorité en démocratie.
La réflexion affecte tout le devenir de la pensée
contemporaine pour qui sattache à la recherche
de lautorité perdue.
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