 |  |
Pierre Rosanvallon
LA MYOPIE DÉMOCRATIQUE :
COMMENT Y REMÉDIER ?
séance du lundi 3 mai 2010
Permettez-moi de vous présenter quelques réflexions
sur les questions du long-terme en démocratie, tout
en les inscrivant dans une réflexion plus générale
sur le pluralisme démocratique.
Nous pouvons tous aujourdhui constater que les régimes
démocratiques ont du mal à intégrer le
souci du long-terme dans leur fonctionnement. Cette difficulté
devient préoccupante à lheure où
les questions de lenvironnement et du climat obligent
à penser dans des termes inédits nos obligations
vis-à-vis des générations futures.
Mais cette difficulté lhistorien doit
le souligner demblée na rien dinédit.
Dès les débuts de la Révolution française,
Condorcet attirait ainsi lattention sur les dangers
de ce quil appelait « une démocratie
immédiate ». Il redoutait en particulier
que la gestion des finances publiques soit dominée
par les errements dune action au jour le jour. Cest
pourquoi il invitait en conséquence à soustraire
à linfluence du pouvoir exécutif la garde
du Trésor public.
En effet, une sorte de préférence pour le présent
a marqué continuellement lhorizon politique des
démocraties. Tout le monde connaît la célèbre
formule de Rabaud Saint-Etienne : « Lhistoire
nest pas notre code ». De fait, la démocratie
sest définie comme une préférence
pour le présent. Il y a à cela des raisons structurelles.
La préférence pour le présent dérive
à lévidence de comportements dictés
par les rythmes électoraux ou les impératifs
sondagiers. La course éperdue au court-terme est dabord
fille des conditions dexercice de la lutte pour le pouvoir.
Il est ainsi banal dopposer les idéaux du politicien
qui ne se préoccuperait que de la prochaine échéance
électorale à ceux de lhomme dÉtat
qui aurait, au contraire, lil fixé sur
un horizon plus lointain.
Mais les choses sont en fait plus compliquées. La myopie
des démocraties a, me semble-t-il, des causes plus
structurelles. Il faut dabord se rappeler que les démocraties
nont pu faire leur chemin quen sarrachant
aux puissances de la tradition et en légitimant les
droits du présent afin de ne pas se laisser emprisonner
dans une temporalité prédéterminée.
Selon la formule de Jefferson, « la Terre appartient
aux vivants ». Ce dernier employait cette expression
pour dénoncer lidée même dune
précontrainte qui serait fixée à lexercice
de la volonté générale. Rousseau lui-même
affirmait : « Il est absurde que la volonté
se donne des chaînes pour lavenir ».
Dans le monde post-révolutionnaire daujourdhui,
plus aucune religion séculière ne peut en outre
conduire à donner sens à laction collective,
en la rapportant prioritairement à une lointaine espérance.
Tocqueville disait : « Le propre des religions
est quelles donnent lhabitude de se comporter
en vue de lavenir ». Le long-terme était
autrefois toujours associé à lidée
dun salut. Les impératifs de la sécularisation
et ceux dune expression autonome de la volonté
générale se sont de la sorte superposés
pour borner lhorizon temporel des démocraties.
Leurs critiques nont pas manqué de souligner
depuis longtemps ce qui était jugé comme une
infirmité congénitale. Tocqueville considérait
sur cette base que les régimes démocratiques
étaient « décidément inférieurs
aux autres dans la direction des intérêts extérieurs
de la société ». Une politique étrangère
digne de ce nom implique en effet par définition la
capacité de rapporter des actions quotidiennes à
une perspective inscrite dans la longue durée. Tocqueville
commentait : « La politique extérieure
nexige lusage de presque aucune des qualités
qui sont propres à la démocratie et commande
au contraire le développement de presque toutes celles
qui lui manquent ». Il opposait, en continuité
avec cette formulation, la myopie du corps démocratique
à la vision du long-terme qui pouvait caractériser
un corps aristocratique, ce dernier se définissant
comme « un corps éclairé qui ne meurt
jamais ».
On peut rappeler quà linverse de cette
cécité a été stigmatisée
par certains lincapacité des démocraties
à gérer le présent de circonstances exceptionnelles.
Alors quun Tocqueville accusait les démocraties
de ne pas savoir regarder lhorizon assez lointain, un
Carl Schmitt instruira le procès en impuissance des
démocraties pour ne pas savoir trancher dans lurgence,
freinées quelles sont supposées être
par la nécessité dune délibération
collective. Entre une critique décisionniste et la
dénonciation du penchant court-termiste, les démocraties
ont souvent été décrites comme temporellement
dysfonctionnelles.
Cette analyse de la dysfonctionnalité temporelle des
démocraties doit être considérée
dans un régime plus général des dysfonctionnalités
démocratiques. La plupart des théoriciens de
la démocratie ont fait ce que jappellerai une
théorie de la démocratie polarisée. Ils
ont considéré la démocratie comme un
régime de limmédiateté, comme un
régime de lexpression directe et comme un régime
du sujet moniste, à savoir le peuple pris en corps.
Or il est impossible, pour des raisons à la fois techniques
et philosophiques, de construire une vision solide de la démocratie
polarisée.
Le premier a avoir fait une théorie de limmédiateté
a été Condorcet. Cest lui qui a forgé
la notion même de démocratie immédiate
dans un texte pré-révolutionnaire de 1788. Au
XIXe siècle, au moment où la question des temporalités
de la démocratie était fortement discutée,
à la fin des années 1860 et au début
des années 1870, Renan, a dit dans une formulation
célèbre que lon ne pouvait « confondre
la démocratie avec le caprice de linstant ».
En effet, la démocratie nest pas simplement un
régime de la décision ; elle est aussi
un régime de la volonté. La décision
est une catégorie de limmédiateté ;
pas la volonté. La décision nabsorbe pas
la volonté qui nexiste que comme une forme historique,
comme effort, comme durée, comme investissement.
Cest pourquoi, si lon confond la démocratie
avec une régime de la nomination ou de la décision,
on ne peut la comprendre comme un régime de la volonté
inscrite dans la durée. Cela signifie que les institutions
de la démocratie ne sauraient simplement être
des institutions de la décision et de la nomination,
mais quelles doivent être aussi des institutions
inscrites dans le temps et dans la durée. Cette question
a été un thème très réfléchi
au moment des révolutions américaine et française.
Ainsi Sieyès a essayé de définir les
conditions dans lesquelles on pouvait considérer nécessaire
la mise en place de gardiens du long-terme dans les démocraties.
Commente articuler un pouvoir exécutif et des gardiens
du long-terme, ce sujet très fortement présent
pendant la Révolution française a, hélas,
été oublié pour ne revenir quaujourdhui
à lordre du jour.
Longtemps cette question de la dualité des temporalités
de la démocratie na pas été complètement
perceptible car il existait en fait un gardien du long-terme
qui était tout simplement lÉtat de service
public. Simon Nora, dans un article quil a donné
il y a une vingtaine dannées au Débat,
disait : lorsque notre génération est arrivée
aux affaires en 1945, nous avions le sentiment dêtre
des « prêtres du long-terme ».
Effectivement, toute une génération de hauts-fonctionnaires
sest définie dans ces années-là
comme des gardiens et des serviteurs du long-terme. Il y avait
alors une tension entre les serviteurs du long-terme et les
serviteurs du court-terme, tension entre les institutions
de la démocratie parlementaire et les institutions
de lÉtat de service public.
Limpossibilité dune démocratie polarisée
tient aussi aux limites de la notion de démocratie
directe. Il convient ici de réfléchir à
ce que signifie « gouvernement repésentatif ».
Traditionnellement, il en existe deux définitions.
Le gouvernement représentatif a pu être considéré,
dune part, comme un substitut technique à une
impossible démocratie directe, dautre part, comme
une technologie destinée à extraire de la société
son élite. Mais on peut considérer quil
y a une troisième définition possible du gouvernement
représentatif. Cest celle que Condorcet a essayé
de théoriser et de développer. Elle souligne
que le gouvernement représentatif doit également
être un ensemble de procédures dordre cognitif ;
le gouvernement représentatif doit faire fonctionner
un ensemble de procédures de démultiplication
de la représentation car celle-ci ne peut jamais être
une représentation globale de la société.
La représentation est toujours partielle ; elle
est la représentation de groupes particuliers ;
elle est la représentation dune majorité ;
elle est la représentation dun instant. Et donc,
la vraie représentation de la société
doit démultiplier les sujets de la politique. Lidée
de Condorcet était de dire que le peuple nest
jamais un, mais toujours multiple.
Le peuple au singulier nexiste pas. Il nexiste
que des populations, que des électeurs, que des groupes,
que des sensibilités, que des réactions, que
des peurs, que des enthousiasmes. Mais il nexiste jamais
un sujet moniste appelé « le peuple » et
que quelquun pourrait adéquatement représenter
parce quil lincarnerait. Il ny a pas de
vérité du peuple hors des théories de
lincarnation. Or, si en politique les théories
de lincarnation ont compté, elles ne sont justement
pas des théories de la représentation. La représentation,
dun certain point de vue, cherche à lutter contre
les théories de lincarnation. La véritable
théorie de lincarnation nest en fait pas
celle de Louis XIV disant « LÉtat,
cest moi », mais celle de Trotski constatant,
en ricanant au sujet de Staline, quil était beaucoup
plus fort que Louis XIV parce que lui était capable
de dire « La société, cest
moi ». Effectivement, celui qui dit « La
société, cest moi » définit
un pouvoir dincarnation.
Si la démocratie directe nest pas possible, ce
nest pas simplement pour ces raisons techniques et philosophiques,
mais cest aussi parce quil y a toujours besoin
dinterfaces pour mettre en forme la politique. En 1848,
il y a eu un débat très intéressant,
qui recoupe la discussion qui a lieu actuellement sur le problème
des primaires. Il sagissait de savoir comment organiser
les premières élections au suffrage universel,
celles du jour de Pâques 1848. Il y a eu lidée
que pour faire une élection démocratique, il
fallait choisir démocratiquement les candidats. Mais
comment était-ce possible ? En rassemblant tous
les électeurs, a-t-on estimé. Tous les électeurs
ayant été rassemblés nommeraient leurs
candidats et les candidats de tous les électeurs ayant
été nommés, on pourrait à ce moment-là
voter. Mais on a vite constaté que cela était
utopique et que lon ne pouvait pas procéder à
une double élection, la première étant
procédurale et la seconde étant de lordre
dune décision.
Cela signifie que, dans la démocratie, il faut toujours
des institutions et des pouvoirs dinterface et de mise
en forme. Il faut toujours quil y ait ce quon
pourrait appeler sociologiquement des tiers organisateurs.
Il faut quil y a ait toujours des puissances réflexives,
qui aident à considérer des intérêts
et des conflits, qui jouent à la fois un rôle
dinterface, mais aussi un rôle cognitif de miroir.
Pour cette raison, on peut affirmer que la démocratie
indirecte est supérieure à la démocratie
directe. La démocratie directe peut être une
des modalités dexpression de la démocratie,
notamment dans des moments de tension ou de conflit qui exigent
que lon tranche. Le moment du référendum
nest à cet égard pas un moment dexpression
de la volonté, mais un moment dexpression de
la décision majoritaire. Une décision tranche
immédiatement. Elle nest pas inscrite dans un
moment de la réflexivité.
Une démocratie polarisée, cest donc lutopie
dune démocratie immédiate, lutopie
dune démocratie directe, mais aussi lutopie
dune démocratie une avec un peuple simple que
lon pourrait adéquatement exprimer. Or, on peut
au moins distinguer deux formes juridiques du peuple. Le peuple
électoral est le plus immédiat parce que lui,
il se compte. Il est aisé à dénombrer,
à connaître et à comprendre, sous les
espèces dune catégorie arithmétique
bien particulière, celle de majorité. Mais il
existe une autre catégorie de peuple, celle du peuple-principe,
du peuple qui nest pas seulement défini par son
expression, mais qui est défini par les principes qui
lorganisent. Ces principes, ce sont les droits fondamentaux,
les principes organisateurs de la vie sociale et de la vie
collective.
De la même façon que la démocratie polarisée
était fondée sur une utopie de limmédiateté
et une utopie de la démocratie directe, elle se lie
aussi une utopie de lexpression une du peuple. Or, il
faut trouver les moyens dexprimer le peuple dans ses
différentes composantes. Cela implique que la meilleure
définition que lon puisse donner de la démocratie
nest pas la recherche dune démocratie simple,
mais bien celle dune démocratie compliquée.
Beaucoup de théoriciens de la démocratie ont
recherché la formule dune démocratie simple :
quelle est le bon mode dexpression populaire ?
Quelle est la bonne temporalité ? Quelle est la
bonne forme ?
En suivant Condorcet, je dirais plutôt que pour aimer
la démocratie, il faut non pas chercher une bonne formule,
mais compliquer des formules toutes imparfaites. Si lon
prend la question du mandat électoral, on pourrait
rêver dune sorte de mandat parfait, lélection
étant conçue pour garantir la fidélité
de lélu à ses électeurs. Or on
sait que ça ne peut jamais être le cas. Cest
donc une démocratie plurielle, dans ses temporalités,
dans ses formes et dans ses sujets quil faut défendre.
Cela signifie que ce quil y a de plus proche de la démocratie
directe, cest la démultiplication des formes
de démocratie indirecte. Ce qui rapproche de lidéal
démocratique, cest tout ce qui complexifie les
formes de temporalité, les modalités de la représentation
non pas simplement comme mandat, mais également
comme processus cognitif et comme processus réflexif.
Cela signifie en outre que la démocratie ne peut pas
simplement se définir par lélection. Si
la démocratie est le régime de la volonté
générale ou celui de lintérêt
général, lintérêt général
et la volonté générale sont susceptibles
de définitions très différentes. Elles
seraient susceptibles dune définition unifiée
sil y a avait des formes dexpression unanime et
continue de la société. Or, nous ne connaissons
pas dorganisation sociale qui ait manifesté une
forme dexpression unanime et continue du sentiment collectif.
On en déduit donc que lon doit donner toujours
des définitions imparfaites de lintérêt
général et de la volonté générale.
Une façon approchée de parler de la volonté
générale, cest de lapprocher à
partir de la catégorie de majorité.
Mais il existe aussi des façons négatives dapprocher
la volonté générale. On peut dire que
la volonté générale est ce dont personne
ne peut se prétendre seul le propriétaire ;
cest alors une catégorie telle que limpartialité
qui définit la volonté générale ;
la volonté générale est alors une souveraineté
négative. Cette catégorie a été
considérée comme essentielle dans toute la théorie
politique classique qui estimait que la souveraineté
nest pas seulement la capacité de faire, mais
également celle dempêcher. Cest là
une idée classique que lon trouve chez Montesquieu,
mais plus fortement encore dans la théologie politique
médiévale ainsi que dans les théories
politiques de la Renaissance.
Aujourdhui, dans nos sociétés, il faut
donner consistance à de telles définitions « complicatrices »
de lintérêt général qui impliquent
notamment, à côté de lexpression
du pouvoir majoritaire, la mise en place dinstitutions
dimpartialité. On peut dire que la démocratie
doit être construite dans un équilibre entre
des institutions nécessairement majoritaires et des
institutions de consensus. Les institutions majoritaires sont
nécessaires pour des raisons de gouvernabilité ;
sil fallait attendre lunanimité pour décider,
aucun gouvernement ne serait jamais possible. Mais il faut
également des institutions de consensus qui fassent
pendant à ces institutions de décision et de
résolution des conflits que sont les institutions majoritaires.
Ce dont la plupart des démocraties souffrent actuellement
est de ne pas avoir suffisamment saisi le lien nécessaire
quil y a entre des institutions conflictuelles majoritaires
et des institutions exprimant un consensus. La question avait
pourtant été étudiée lors des
révolutions américaine et française.
Si lon avait mis en place dans le Vermont et en Pennsylvanie
un conseil des censeurs, cétait précisément
pour que cette dualité fût représentée.
Et lidée même du Tribunat, due en partie
à Benjamin Constant et à Sieyès, correspondait
à la mise en place dune dualité entre
les institutions de la majorité et celles du consensus.
Envisager la démocratie de cette façon, au-delà
du point de vue du long-terme étudié au début
de cette communication, montre que le progrès démocratique
ne peut pas simplement être une amélioration
de la vie électorale représentative, mais quil
implique de développer les institutions dimpartialité
ainsi quune autre vision du pouvoir dempêcher.
Ce pouvoir dempêcher a aujourdhui un nom
dans les démocraties : la défiance. Mais
la défiance nest pas simplement un sentiment
destructeur des démocraties ; elle nest
cela que lorsquelle ne sert quà vilipender
le pouvoir et à le dénoncer comme usurpateur,
extérieur à la société. Mais le
fait de considérer que tout pouvoir doit être
mis sous surveillance et contrôlé, que tout pouvoir
doit donner des preuves permanentes que son action est au
service du bien commun, relève dune défiance
constructive dune vitalité démocratique.
Il me semble que face à une vision polarisée
de la démocratie, face à une vision moniste,
immédiate, directe de la démocratie, nous devons
aujourdhui considérer quil y a une attente
dans nos sociétés pour une démocratie
qui ne soit plus simplement porteuse du sentiment immédiat
et flottant de lopinion, mais pour une démocratie
qui fasse la distinction entre le pouvoir de lopinion
et le pouvoir de la volonté, entre limmédiateté
et le long-terme.
|
 |  |