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Alain Besançon


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Alain Besançon

LA RELIGION DE FLAUBERT


séance du lundi 24 janvier 2011

Mes chers confrères,

Dans un livre – Six personnages en quête d’amour – que beaucoup d’entre vous m’ont faire l’honneur de lire, il est question, comme indique le sous-titre, d’amour et de religion. Eu égard à la gravité de notre compagnie, à la sévérité habituelle de nos sujets, je parlerai surtout de religion. Craignons du vieux Guizot de froncer l’œil austère !

Toujours les dieux ont présidé aux amours des hommes. Les anciens dieux en leur envoyant les passions, ou en favorisant les hyménées ; le nouveau Dieu biblique en donnant une loi et en s’interposant en tiers entre les amants.

Les jalons que j’ai choisis dans cette histoire sont Ulysse, David, Tristan, la nouvelle Héloïse, l’ancienne aussi. En chemin j’ai rencontré Ovide, Euripide, St Augustin, Wagner et quelques autres.

Je termine sur Flaubert et son Éducation sentimentale. Dans ce roman pour la première fois dans mon parcours, la religion est ostensiblement absente. Les six personnages féminins ne l’invoquent pas, n’y pensent pas. Pourtant sous Louis Philippe, l’époque du roman la moitié féminine de la France allait encore à la messe et à confesse. L’absence est donc voulue par Flaubert.

Or, nous allons le voir, la religion est chez lui une obsession. Et son attitude envers elle est capitale, parce qu’elle commande aussi sa conception de l’amour.

 

Je commencerai par la lettre que Flaubert a envoyée à Louis Bouilhet de Jérusalem le 20 aout 1850 et celle, datée du même jour, à sa mère. Bouilhet est son intime ami d’adolescence et avec lui il ne se gêne pas.

« Quand j’ai aperçu Jérusalem, ça m’a fait quand même un drôle d’effet. J’ai arrêté mon cheval que j’avais lancé en avant des autres et j’ai regardé la ville sainte, tout étonné de la voir. Ça m’a semblé très propre et les murailles en bien meilleur état que je ne m’y attendais. Puis j’ai pensé au Christ que j’ai vu monter sur le mont des Oliviers. Il avait une robe bleue, et la sueur perlait sur ses tempes. – J’ai pensé aussi à son entrée à Jérusalem avec de grands cris, des palmes vertes etc. […]

« Jérusalem est un charnier entouré de murailles. – Tout y pourrit, les chiens morts dans les rues, les religions dans les églises : (idée forte). Il y a quantité de merdes et de ruines »

Flaubert regarde se détester entre eux les Juifs, les Arméniens, les Grecs, les Latins, les Coptes. « Triste et grotesque ». Il voit un trou rempli de sang, de boyaux, d’urine, Tout autour « ça pue à crever ». C’est une boucherie.

 Aujourd’hui Jérusalem est une ville très soignée, mais le Saint-Sépulcre, lui, n’a pas fondamentalement changé :

« Le Saint Sépulcre est l’agglomération de toutes les malédictions possibles. Dans un si petit espace il y a une église arménienne, une grecque, une latine, une copte. Tout cela s’injuriant, se maudissant du fond de l’âme, et empiétant sur le voisin à propos de chandeliers, de tapis et de tableaux, quels tableaux ! »

Ensuite Flaubert raconte de grosses cochonneries qui peuvent réjouir les vieux amis : « J’ai foutu trois femmes et tiré quatre coups etc. etc. ». Maxime du Camp, son compagnon, fait pire.

Le même jour il écrit à sa mère. Il l’appelle « pauvre vieille » ce qui suggère un bon degré d’intimité affectueuse. Il écrit : « On a fait tout ce qu’on a pu pour rendre les lieux saints ridicules. C’est putain en diable : l’hypocrisie, la cupidité, la falsification et l’impudence, oui, mais de sainteté, va te faire foutre. J’en veux à ces drôles de n’avoir pas été ému ; et je ne demandais pas mieux que de l’être, tu me connais. J’ai pourtant une relique à moi et que je garderai. Voici l’histoire : c’est la seconde fois que j’ai été au Saint Sépulcre, j’étais dans le Sépulcre même, petite chapelle toute éclairée de lampes et pleines de fleurs fichées dans des pots de porcelaine tels que ceux qui décorent les cheminées de couturières. Il y a tant de lampes tassées les unes près des autres que c’est comme le plafond de la boutique d’un lampiste. Les murs sont de marbre. En face de vous grimace un Christ taillé en bas-relief, grandeur naturelle et épouvantable avec ses côtes peintes en rouge. – Je regardais la pierre sainte ; le prêtre a ouvert une armoire, a pris une rose, me l’a donnée, m’a versé sur les mains de l’eau de fleur d’oranger, puis l’a reprise, l’a posée sur la pierre du Sépulcre et s’est mis à dire une prière pour bénir la fleur. Je ne sais alors quelle amertume tendre m’est venue. J’ai pensé aux âmes dévotes qu’un pareil cadeau et dans un tel lieu se seraient délectées et combien c’était perdu pour moi. Je n’ai pas pleuré sur ma sécheresse ni rien regretté, mais j’ai éprouvé ce sentiment étrange que deux hommes comme nous éprouvent lorsqu’ils sont tout seuls au coin de leur feu et que, creusant de toutes les forces de leur âme ce vieux gouffre représenté par le mot amour, ils se figurent que ce serait… si c’était possible. Non, je n’ai été là ni voltairien, ni méphistophélique, ni sadiste. J’étais au contraire très simple. J’y allais de bonne foi, et mon imagination même n’a pas été remuée ».

Je vois dans cette double lettre un concentré du rapport de Flaubert à la religion. Quand il l’écrit, il a vingt neuf ans. Il vient d’achever la première Éducation sentimentale et première version de la Tentation de Saint Antoine. L’année suivante il va se mettre à Madame Bovary. Il sait ce qu’il pense. Ces deux lettres sont précieuses, pour leur sincérité, leur spontanéité, écrites sous le choc de l’arrivée dans la ville sainte, qui lui fait, malgré tout, « un drôle d’effet ». Je distingue quatre traits qui sont constants d’un bout à l’autre de Flaubert.

Le premier est que ce n’est pas sous l’angle philosophique mais sous l’angle historique que Flaubert réfléchit sur la religion. Il ne pose pas à la façon des Lumières le problème abstrait de l’existence de Dieu. On n’a pas l’impression qu’il se définisse déiste ou athée. « Matérialiste-spiritualiste » selon sa lecture précoce de Spinoza . La religion qu’il veut tirer au clair c’est le christianisme et c’est en historien qu’il raisonne. A la façon de son siècle : Auguste Comte est vivant. Renan sera son ami. Il a déjà lu une énorme bibliothèque sur ces questions.

Ce qui fait – c’est le second trait – qu’il réfléchit sur le Christ. Nous ne l’avons pas rencontré souvent dans ce livre. Dans le monde médiéval, on est chrétien sans avoir forcément à invoquer le Médiateur. Le christianisme va de soi, c’est un package deal où l’on est introduit une fois pour toute par le baptême, après on n’y pense plus. Quand la passion amoureuse vous saisit et qu’on a besoin de la miséricorde divine, c’est plutôt à la Vierge Marie que l’on recourt, et aux moyens de grâce qu’offrent l’Église et ses sacrements. Jésus Christ se détache mal. La réflexion sur sa personne devient au Grand siècle la propriété des prêtres et plus spécialement des théologiens. La personne du Christ disparait ou à peu près au XVIIIème siècle. Les effusions de Julie d’Étange ne lui sont pas adressées, même si elle tire de l’Évangile les leçons de sa conduite morale. On prie Dieu directement, sans ajouter, comme il est de règle dans la liturgie « par le Christ notre Seigneur ». Mais au siècle suivant, dans la perspective ouverte par l’histoire et l’érudition, il faut bien se faire une idée de l’homme de Nazareth, du Galiléen, dans la représentation qu’on peut s’en faire à travers les documents examinés critiquement et de ce qu’on sait du monde antique.

Le troisième trait est le mépris définitif des Églises et des prêtres. Chaque fois qu’il a affaire à une Église établie, Flaubert en dénonce le ridicule et le grotesque. Devant un membre du clergé, même réaction indignée, même description burlesque. Ce sont des ennemis de la liberté, des gens bêtes et méchants.. Il leur en veut pour de multiples raisons, et l’une des plus constantes est l’oppression qu’ils font régner sur les mouvements de la nature, sur l’amour et la sexualité. C’est pourquoi il tient à compter devant Bouilhet le nombre de « coups » qu’il a tirés à Jérusalem. Son anticléricalisme est sans faille.

Le dernier trait est difficile à préciser : « Je ne sais quelle amertume tendre m’est venue ». Ce pourrait être un vague désir de religion, une tentation récurrente de religion aussitôt repoussée. Une obsession aussi. Il écrit en 1857 à Mlle Leroyer de Chantepie, cette vieille fille qui « avait eu des malheurs » et que Flaubert, fondamentalement bon de tempérament, consolait en la prenant au sérieux : « Ce qui m’attire par-dessus tout, c’est la religion. Je veux dire toutes les religions, pas plus l’une que l’autre. Chaque dogme en particulier m’est répulsif, mais je considère le sentiment qui les a inventés comme le plus naturel et le plus poétique de l’humanité. Je n’aime point les philosophes qui n’ont vu là que jonglerie et sottise. J’y découvre, moi, nécessité et instinct ; aussi je respecte le nègre baisant son fétiche autant que le catholique aux pieds du Sacré-Cœur ».

 

La Somme Théologique de Flaubert, c’est la Tentation de Saint Antoine. De tous ses livres, c’est celui qu’il a écrit le plus facilement presque dans l’allégresse, en seize mois seulement, un record. Le 12 septembre I849, en pleine exaltation, il en commence la lecture devant Bouilhet et Du Camp. On sait la suite : l’effarement des deux amis, qui croient entendre une autre mouture de l’Ahasvérus de Quinet ; le verdict : « Il faut jeter cela au feu et n’en jamais reparler » ; « Coup affreux » pour Flaubert, qui en est malade pendant une bonne partie de son voyage en Orient ; la bifurcation pour plusieurs années ; Madame Bovary. Ensuite il oscille entre un premier registre, la Tentation de Saint Antoine, Salammbô, Hérodias, et un second, Madame Bovary, l’Éducation sentimentale, Un cœur simple.

Toute sa vie Flaubert retravaille son projet, en I856, en 1869. Il le retouche encore et le publie enfin en 1874. « C’est l’œuvre de toute ma vie » écrit il en 1873. En fait, le dernier mot sur ce tourment intime se trouve dans le chapitre VII de Bouvard et Pécuchet. Là, il ne tergiverse plus. Le Non semble définitif.

Longtemps, comme bien des lecteurs, j’ai mal lu la Tentation, en sautant, en m’ennuyant. Je viens de la reprendre. C’est le livre où Flaubert s’est livré le plus ouvertement, le plus sincèrement. Il offre le résultat d’une longue enquête conduite avec un immense sérieux sur la question la plus importante que devraient se poser tous les hommes, et qui n’y pensent pas : à quoi sont ils ordonnés, à Dieu ou au néant ? Il aurait pu dire : « Saint Antoine, c’est moi » comme il aurait dit : « Madame Bovary, c’est moi »..

 Flaubert n’aime pas son époque pour de multiples raisons, parce qu’elle est futile, vulgaire et bête. Il n’en aime pas les amusements. La France du second empire, dont la faculté d’amusement est en un sens admirable, qui « pense à autre chose » qui se soucie comme de colin tampon des fins dernières, a cependant porté deux hommes sévères et sombres, trop intelligents pour leur époque, également enclins au mépris général, qui malheureusement n’ont pas été assez amis pour s’entraider et se soutenir, Baudelaire et Flaubert. Baudelaire a gardé au fond de lui-même un catholicisme à la française, janséniste, rigoriste, hautain. Flaubert l’estime. Il lui écrit : « Ce qui me plait avant tout dans votre livre, c’est que l’art y prédomine. Et puis vous chantez la chair sans l’aimer, d’une façon triste et détachée qui m’est sympathique ». Et aussi : « On sent comme un levain de catholicisme ça et là » ; ce qui n’est pas un compliment. Baudelaire lui rend son estime. Il écrit à sa mère : « Dans les journaux nous sommes en général insultés ensemble ». Chacun, très jeune, a reconnu le peu de réalité des choses, l’ennui, l’angoisse, la dérision, tout ce que Pascal essaie de faire sentir aux indifférents, aux superficiels. Ni l’un ni l’autre n’ont cédé au «divertissement ».

 

La Tentation est un poème en prose, écrit dans une langue oratoire, large, soutenue. Il fait défiler les grandes images d’au delà les mondes, en pensant peut être à Milton, et certainement au Goethe du second Faust. Dans chaque chapitre il y a matière à un jugement théologico-historique, ou théologico-philosophique.

Antoine vit en ermite dans la Thébaïde depuis 30 ans. Il est en pleine crise d’acédie. C’est la dépression des moines, le découragement. Il affronte les tentations banales : l’ennui, le désir de retrouver les choses et les biens du monde. Les mets, le vin, les femmes, l’argent, le combat. Certains textes violents de la Bible le révoltent. Puis il se voit à Alexandrie, c'est-à-dire dans le monde contemporain. La table est splendidement servie. Les trésors sont à portée de main. Les moines de la Thébaïde forment des bandes fanatiques et meurtrières. L’empereur est sur son trône. Il persécute les hérétiques. Il offre une couronne à Antoine. Constantin devient Nabuchodonosor, un tyran réduit à l’état bestial . Voici la reine de Saba, folle de désir qui lui montre ses richesses, ses aventures infinies. Antoine, éperdu, la chasse d’un signe de croix.

Ensuite de nouvelles tentations se présentent, bien plus fondamentales et dangereuses, parce qu’elles sont des tentations de l’esprit. Son ancien disciple Hilarion lui expose les invraisemblances et les contradictions de l’Ancien Testament et celles, non moins évidentes du Nouveau. Puis vient le défilé des hérésies, Priscilliens, Helvidiens, Messaliens, Montanistes, Valésiens qui se châtrent devant lui, Ariens, etc. Flaubert a pioché le dictionnaire des hérésiarques. En particulier il expose avec précision et exactitude le système de Valentin, Simon le Magicien, Apollonius de Tyane… toute la forêt des chimères qui a poussé à côté de la doxa chrétienne reconnue. Et maintenant, on sort de l’aire chrétienne. Antoine entre dans la galerie des idoles païennes «Qu’il faut être bête, dit Antoine, pour adorer tout cela ! » - « Oh ! oui, extrêmement bête » fait Hilarion. Puis Bouddha, Isis, Ormuz, Cybèle, Atys... « Je pense, dit Antoine, à toutes les âmes perdues par ces faux Dieux ! » - « Ne trouves tu pas, insinue Hilarion, qu’ils ont…quelquefois…comme des ressemblances avec le vrai ? »

On assiste alors à la Götterdämmerung des anciens dieux du panthéon grec et romain. Puis à la ruine du Dieu Sabaoth d’Israël. « J’étais » le Seigneur Dieu ! Hilarion se transfigure. Il est maintenant un archange : « Je vais toujours, affranchissant l’esprit et pesant les mondes, sans haine, sans peur, sans pitié, sans amour, et sans Dieu. On m’appelle la Science ». Le Diable apparait. Il montre à Antoine l’univers. Il lui expose sa conception, qui est me semble-t-il, celle que l’adolescent Flaubert a retirée de la lecture intense de Spinoza. Flaubert a lu Schopenhauer à la fin de sa vie, mais dans Spinoza il a tiré auparavant une Weltanschauung coïncidente. « Il n‘y a pas de but ». « Sa volonté n’est pas séparable de son essence. Il n’a pu avoir une autre volonté, ne pouvant avoir une autre essence ; - et, puisqu’il existe éternellement, il agit éternellement » Spinoza enseigne au jeune Flaubert le déterminisme absolu. « Le mal et le bien ne concernent que toi…Puisque l’infini est permanent, il y a l’infini ; - et c’est tout ! ». « Adore moi donc ! dit le Diable pour finir, et maudis le fantôme que tu nommes Dieu ». Puis il abandonne Antoine accablé, qui n’a pas réagi.

Dans le dernier chapitre, Flaubert fait descendre Antoine jusqu’ au tuf élémentaire, jusqu’aux couches primitives de la religion. On est dans la région des « mères » du second Faust, qui n’ont plus de visage. Elle est traversée par la vision d’Ammonaria qui provoque une érection ; de sa mère, cadavérique ; de la tentation du suicide. De la mort qui se confond avec la luxure. Puis on voit le Sphinx, les Blemmyes privées de tête, les Sciapodes la tête enfoncée dans le sol, le Catoblepas, qui deviendra le totem de Flaubert, sujet de plaisanterie pour lui-même et ses amis, d’autres bêtes fabuleuses, des informes produits des fonds marins, enfin des, « petites masses globuleuses, grosses come des têtes d’épingle et garnies de cils tout autour. Une vibration les agite ».

Les dernières paroles d’Antoine sont un hymne extatique d’identification à toutes les êtres vivants, à tous les êtres : « Je voudrais avoir des ailes, une carapace, une écorce, souffler de la fumée, porter une trompe, tordre mon corps, me diviser partout, être en tout, m’émaner avec les odeurs, me développer comme les plantes, couler comme l’eau, vibrer comme le son, briller comme la lumière, me blottir sur toutes les formes, pénétrer chaque atome, - être la matière ! »

La matière est un autre nom pour la nature selon Spinoza, « le plus religieux des hommes puisqu’il n’admettait que Dieu », assure Flaubert. Deus sive natura. La matière est aussi esprit ; de toute manière « on ne connait pas plus l’une que l’autre ». « Si j’étais quelque chose, écrit il dans un cahier de jeunesse, ce serait plutôt matérialiste-spiritualiste ». C’est le fond mystique résiduel dans l’anti-religion flaubertienne. « Je suis un mystique qui ne croit à rien ». Mystique doit être entendu dans un sens simplement psychologique ; c’est un état d’âme, un « sentiment océanique », dira-t-on plus tard.

Dans cette encyclopédie où tous les dieux, toutes les idoles et tous les monstres apparaissent corporellement, il y a un absent : le Christ. On en parle, mais on ne le voit pas. Il occupe, dirait- on un centre vide, comme anéanti de l’extérieur par la foule grotesque des autres dieux et des autres formes religieuses, dont le christianisme fait à coup sûr partie. Au milieu de la ronde infernale, il n’y a qu’un néant ou qu’une absence.

Cependant la tentation prend fin. Elle est d’un bout à l’autre un nocturne. Le jour enfin paraît, et le soleil éblouissant. Les dernières lignes de la Tentation sont les suivantes : « Tout au milieu, et dans le disque même du soleil, rayonne le face de Jésus Christ. Antoine fait le signe de la croix et se remet en prière ». Cette soudaine et très inattendue épiphanie se répète à la fin de Saint Julien l’Hospitalier : « Julien monta vers les espaces bleus, face avec Notre-Seigneur Jésus, qui l’emportait dans le ciel ».

Je ne peux ni ne veux interpréter. Rien ne serait plus tendancieux que de conclure d’un final aussi énigmatique. Flaubert avait horreur de conclure et laissait ce soin à la liberté du lecteur.

L’examen du Christianisme par la voie de la comparaison avec les autres religions et par la critique historique des textes était au temps Flaubert une discipline majeure. Il existait déjà toute une bibliothèque, souvent traduite parce que c’est en Allemagne que les méthodes et les outils philologiques avaient été mis au point. Flaubert la connait. Il a un sens historique profond et juste. Cette discipline avait pour conséquence habituelle une détérioration de la foi traditionnelle. Renan l’avait assumée avec tranquillité parce qu’il croyait en la science et que la vérité scientifique lui donnait assez de satisfaction et de joie pour lui faire abandonner sans regret l’aspiration au salut de son adolescence intellectuelle. Il est douteux que ce passage se soit fait aussi paisiblement chez Flaubert. Il ne croit pas tellement dans la science. Pour cet artiste, comme pour tous les artistes, la mort de Dieu n’est pas une bonne nouvelle. Elle est angoissante. Cette angoisse, traduite en grandes images, fait le pathos de la Tentation. Elle est sublimée en œuvre d’art, soutenue par la tension lyrique du style. Mais pour en goûter la valeur artistique, il faut prendre au sérieux la théologie ou l’athéologie et entrer dans l’interrogation passionnée de Flaubert. La Tentation est une quête spirituelle sincère mise en forme de drame. Sinon elle n’est qu’un fatras dans le genre de Quinet, et nous la lirions comme l’ont écoutée Maxime Du Camp et Louis Bouilhet.

L’évolution des conceptions religieuses de Flaubert, si jamais elles furent des conceptions déterminées, se lisent en suivant ses deux veines principales, la « romantique », ou antique, et la « réaliste », ou moderne. La mise en doute par l’histoire et le jugement négatif sur le fait religieux, avec cette compensation qu’il favorise l’émotion poétique et qu’il arrache au grotesque du quotidien, se continue dans la première veine. L’anticléricalisme inconditionnel s’expose dans la seconde. Bouvard et Pécuchet en font la synthèse. Le premier et le deuxième des Trois Contes relancent l’incertitude.

Le mouvement général de la Tentation est celui d’une descente. On part du monde présent, la Thébaïde et l’Alexandrie contemporaine, et on s’enfonce dans le passé immémorial des religions mortes, pour arriver au tout début de la vie, aux monstres, aux bestioles primitives, aux bactéries. A la « matière ». Or je vois au moins trois autres descentes, qui m’évoquent les descentes aux enfers antiques et les explorations modernes de la caverne intérieure. J’ai signalé dans mon livre le thème de la caverne, métaphore du monde intérieur. J’ai ainsi parlé de la descente d’Ulysse au pays des morts, de la descente aux enfers d’Énée, de Dante, d’Augustin où le chrétien rencontre le Maître intérieur, et aussi des cavernes sécularisées que proposent Jules Vernes et Freud.

Hamilcar quand il revient à Carthage, retrouve son palais à moitié pillé par les mercenaires. Il procède à l’inventaire. On franchit porte après porte, gardées par des esclaves, puis on descend dans des réserves où l’on accède par des trappes. Il descend toujours. Dans le souterrain il passe devant les joyaux, les pierres précieuses. Il fait agir le secret d’une muraille : « Elle dissimulait une sorte de caveau, où étaient enfermées des choses mystérieuses qui n’avaient pas de nom et d’une incalculable valeur ». Hamilcar prend dans une cuve d’argent une peau de lama flottant sur un liquide noir ». Il n’y a pas beaucoup de lamas en Afrique du nord. Salammbô, annonce le symbolisme. Gustave Moreau en tire son inspiration. Le symbolisme est religieux, mais en général parachrétien. C’est pourquoi il va chercher des doctrines dans l’ésotérisme fin de siècle. Flaubert ignore ces tentations. Sa religiosité répugne aux systématisations gnosticisantes. Son imagination s’apparente néanmoins à l’imagination psychanalytique qui a tant de liens avec le mouvement symboliste. La figuration de « l’inconscient » par cette plongée depuis les choses nommées jusqu’aux choses qui n’ont pas de nom et qui n’ont pas de prix, est un gibier pour les interprétations freudiennes.

Saisissant, de ce point de vue, est le voyage en forme d’initiation de Spendius et de Mâtho. Ils sont entrés par effraction dans l’aqueduc qui alimente Carthage. Ils se laissent porter par les eaux. Quelles eaux ? Demandez-le à votre psychanalyste de quartier, il vous l’expliquera volontiers. « Soudain tout fut noir devant eux et la vélocité des eaux redoublait. Ils tombèrent ». C’est exactement ce qui arrive à Axel dans le Voyage au centre de la terre. Ils arrivent dans une citerne, puis dans une petite salle toute ronde, très haute, au milieu de laquelle il y avait une « grosse pierre noire à demi sphérique » un cône d’ébène, et puis, pas nettement distingué, « un manteau, bleuâtre comme la nuit, jaune comme l’aurore, pourpre comme le soleil, nombreux, diaphane, étincelant, léger. C’était là le manteau de la Déesse, le Zaïmph saint que l’on ne pouvait voir ». Il a un nom mais on n’a pas le droit de le voir.

La troisième descente commence aussi par une effraction. Hérode reçoit la visite non souhaitée du proconsul romain et du futur empereur Vitellius, encore adolescent. «Vitelllius exigea qu’on lui ouvrît les chambres souterraines de la forteresse ». La montagne était « évidée de l’intérieur telle qu’une ruche d’abeilles, au dessous de ces chambres il y en avait de plus nombreuses et d’encore plus profondes ». Toutes contiennent des armes, mais dans la plus secrète il y a une écurie pour une centaine de chevaux merveilleux, magiques. Ils « partaient avec la flèche du cavalier, renversaient les hommes en les mordant au ventre, se tiraient de l’embarras des rochers, sautaient par-dessus les abîmes, et pendant tout un jour continuaient dans les plaines leur galop frénétiques ; un mot les arrêtait ». « Fais l’inventaire » ordonne le proconsul. A côté de la caverne aux trésors d’Hérode, il y a une fosse, fermée par un lourd couvercle, d’où sortent de temps à autre les vociférations de saint Jean Baptiste, mais il n’y a pas de communication entre elles. Le récit se place du côté païen.

 

Dans le fond de ces cavernes, on trouve des choses qui appartiennent à leur propriétaire, les fantasmes d’Antoine, leurs biens les plus précieux pour Hamilcar et pour Hérode, ces hommes fabuleusement riches. Mais on y trouve aussi des êtres de nature quasi divine et c’est pourquoi je mets ces descentes aux enfers à côté de celles d’Ulysse et d’Enée. Egalement de celles de Jules Verne et de Freud, parce qu’elles sont positives pour leur partie matérielle et qu’on peut en faire « l’inventaire ». Le Zaïmph est à la fois un manteau et un talisman divin.

Flaubert condescend au sacré à condition qu’il soit pré-chrétien ou péri-chrétien. Carthage est « pleine de dieux ». La Tentation est un capharnaüm de dieux et de démons. On sait que pour saint Augustin, les anciens dieux étaient des démons. On ne les distingue plus. C’est dans un autre monde, chronologiquement éloigné ou séparé par une barrière de civilisation, que Flaubert débonde son imagination religieuse extraordinairement riche. Flaubert ne nie pas qu’il soit possédé d’un énorme rêve religieux, mais le tient à distance et sous surveillance.

 

            Je dois aussi souligner que c’est dans ce monde perdu et encore rempli de sacré que Flaubert place les quelques amours auquel il accorde de la valeur. Celui entre Mathô et Salammbô, amour sacral à la façon de Théagène et Chariclée, roman grec du IIIe siècle, amour sauvage, muet, fait mourir d’amour Salammbô tout aussi bien qu’Yseut. Ou encore celui, si déçu, de Julien avec la jeune fille ravissante qui se découvre à lui : « Ses grands yeux noir brillaient comme deux lampes très douce. Un sourire charmant écartait ses lèvres (…) Elle était toute mignonne et potelée avec la taille fine. Julien fut ébloui d’amour, d’autant plus qu’il avait mené jusqu’ici une vie très chaste ». J’y joins l’amour primitif, totalement dévoué, que Félicité accorde à ses maîtres, à tous, à son perroquet.

 

Or cette imagination et ce rêve religieux sont tout à fait absents des grands romans « modernes ». Et aussi, le rêve amoureux. Ce que pense Flaubert des prêtres est contenu dans le portrait de l’abbé Bournisien et du curé Jeuffroy. Le premier reproche qu’il leur adresse est qu’ils sont dénués de spiritualité, incapables d’avoir la moindre communication avec le Dieu dont ils sont en principe les messagers, ni de le transmettre aux fidèles, alors que c’est leur métier. Dans Salammbô, chaque personnage est entouré d’une aura sacrée, surtout les prêtres étranges de Tanit ou de Moloch. Le prêtre des anciennes religions est un sujet poétique. Le prêtre catholique, lui, est cerné d’un trait épais de vulgarité prosaïque. Rien de divin autour de lui. Par lui-même il crée un vide spirituel. Il coupe court à l’imagination poétique. Il n’est bon qu’à exercer la satire romanesque.

             Le prêtre est un grotesque entre tous les grotesques qui composent le monde de Flaubert. S’il est brave homme, comme Bournisien, il est bête. S’il est méchant comme Jeuffroy il est bête encore. Il rabâche. Il est à genoux devant les pouvoirs. En plus, il est à l’origine du socialisme. Il veut enfermer tout le monde dans la caserne socialiste, par haine de la liberté. Flaubert est fort perspicace sur les origines cléricales du socialisme.

George Sand croit en Dieu, au socialisme et déteste le clergé. Flaubert ne fait pas profession de croire, mais son anticléricalisme est au moins égal, et c’est un lien de plus avec sa vieille amie. Flaubert reconnait souvent que - à la rigueur - le christianisme pourrait être une religion moins pire que les autres. Cependant elle est déparée par l’Église, déshonorée par la maladie cléricale qu’elle porte en elle. Elle devient un système d’oppression intellectuelle et un instrument d’oppression politique. Écrivant sous le Second Empire, dans cette dernière période de notre histoire (avant Vichy) où a triomphé temporairement l’alliance du trône et de l’autel, Flaubert n’est pas si infidèle dans sa description, ni si injuste dans sa satire. Ses abbés, criants de vérité, appartiennent à un type alors répandu. Le cléricalisme est une maladie récurrente, dont les symptômes changent avec les siècles, mais c’est la même maladie. Personne, chrétien ou pas, ne peut s’en accommoder.

 

Bouvard et Pécuchet, qui se passe à l’époque contemporaine, a repris la structure de la Tentation de Saint Antoine. Il en est la version sécularisée. Les deux bonshommes passent successivement par les tentations qui sont celles de leur siècle, et surtout du nôtre. Ce roman nous passionne parce qu’il annonce l’envahissement de notre monde par la culture. Les grandioses images « hérétiques » qui se présentaient l’une après l’autre dans la Tentation sont remplacées point pour point par des expériences culturelles pitoyables qu’il suffit de décrire exactement pour en faire éclater le néant et le ridicule.

Nos bonshommes ont déjà tellement raté de choses, qu’ils songent au suicide. Au fond du désespoir, par pure curiosité, ils poussent la porte d’une église. « C’était la messe de minuit ». Ils observent les mouvements du prêtre, et la foule très diverse dans sa composition. « Tous priaient, absorbés dans la même joie profonde ». A l’élévation éclata un chant d’allégresse. « Bouvard et Pécuchet involontairement s’y mêlèrent ; et ils sentaient comme une prière se lever dans leur âme ». Cela à l’air de partir comme du Tolstoï : Résurrection, les matines de Pâques, la bouleversante conversion du prince Nekhlioudov, la sainte prostituée Maslova…Mais non, pas du tout. Les choses ne prennent pas ce chemin.

Bouvard, avec réticence, Pécuchet avec plus de zèle, entrent dans les formes du catholicisme à la française sous le pontificat de Pie IX. Ils pratiquent. Ils « vont à la messe », ce qui les fait bien voir du comte de Faverges et les fait entrer dans un milieu plus relevé. Ils s’efforcent à l’Humilité (avec un H majuscule) et entrent dans les durs combats contre la Luxure (majuscule encore). Comme saint Jérôme. Pécuchet se fait surprendre par Bouvard à s’administrer la discipline. La maison se remplit d’objets de piété. Ils se laissent conduire au mois de Marie. Pécuchet s’excite à des « élans d’amour » et se reproche de trouver la messe un peu longue. Ces pages sont désopilantes. Les plus drôles du roman. Si on lit en même temps Madame de Ségur et spécialement Pauvre Blaise on se convaincra de la vérité de la description. La piété second empire n’engendre chez elle aucune ironie. Cependant Flaubert ne laisse pas son ironie se tourner en haine, comme dans le Zola de La conquête de Plassans ou dans le Madame Gervaisais des Goncourt, bien qu’il apprécie et trouve « raide » ces deux romans. « Raide » est laudatif chez Flaubert. Il se contente de mépriser.

Les deux amis lisent. Le catéchisme de l’abbé Gaume. Puis les grands classiques, sainte Thérèse, saint Jean de la Croix. Certains points les embarrassent. Les sacrements, contrairement à ce qu’ils attendaient, ne « les rendent pas meilleurs ». L’abbé Jeufroy les met en garde : « A vouloir tout approfondir, on court sur une pente dangereuse ». Ils s’obstinent, tannent l’abbé, le somment d’expliquer la Trinité. « Avec plaisir » fait l’autre, et il s’embrouille. Ils deviennent savants, présentent des objections, argumentent. Au fil des jours ils alignent toutes les « tentations » intellectuelles qui avaient assailli Antoine au désert. Ils constatent les contradictions des textes bibliques, l’étroite parenté des religions, comparent la Vierge à Isis, contestent les miracles, s’indignent des crimes commis par les chrétiens. A la fin ils lisent en douce d’Holbach et le curé Meslier. « Ils se retrempent dans La Mettrie ».

Cette nouvelle expérience a donc encore raté. Il ne leur en reste plus qu’une : la pédagogie et l’éducation de Victor et Victorine. Nouveau ratage burlesque. Victor s’amuse à faire bouillir le chat. Victorine couche avec un bossu. C’est fini. Et de même qu’Antoine au lever du soleil reprenait ses prières d’avant la tentation, eux, ils achètent un pupitre, du papier, de l’encre, de la sandaraque, et « ils s’y mettent » Ils reprennent la copie, leur vie d’avant. Bouvard et Pécuchet a l’air de mettre fin aux hésitations, aux doutes, à la nostalgie de Flaubert. C’est un non. Un refus global.

 

La question serait donc réglée si, pendant qu’il travaillait à son nouveau roman, Flaubert n’avait pas écrit les Trois Contes. C’est son dernier livre publié, en I877, trois avant sa mort. Alors qu’il s’astreignait à des recherches de détail infinies pour chaque paragraphe de Bouvard et Pécuchet, et qu’il avançait péniblement à pas d’escargot, (si l’escargot a des pas), il écrit ces trois nouvelles assez facilement, avec la même aisance que la Tentation. Pourtant il vient d’être ruiné. Cet homme très bon a donné tout son argent à sa nièce Caroline pour éviter la déshonorante faillite. Il frôle la dépression, sa santé s’altère. Il vient d’enterrer Louise Colet, la plus durable liaison de sa vie, et George Sand, son amie très chère, tous événements peu propices à la détente et à la sérénité que respirent ces trois nouvelles.

 

On m’avait offert pour ma première communion une jolie édition de Saint Julien L’Hospitalier, sur papier japon, en caractères gothiques. Cent fois je l’ai lu et relu. Il y a près d’un demi-siècle j’ai même écrit un commentaire psychanalytique suivi de cette nouvelle. Je viens de le retrouver. Il me parait assez ridicule. Il faut reconnaître que le récit grouille de fantasmes freudiens. Parricide, matricide, toute puissance dans la première chasse, impuissance dans la seconde, mariage non consommé ; puis dans un accès de rage aveugle Julien accomplit l’oracle : il tue son père et sa mère dans son propre lit. Je ne citerai pas mon commentaire, mais je découvre que Michel Tournier dans une préface écrite en 1973 avait fait talentueusement le même. La grille de lecture freudienne est stable. On retombe régulièrement au même endroit sur les mêmes pattes. Tournier remarque avec raison que « la présence de Dieu est le trait commun des trois contes ». Dans Saint Julien, Flaubert suit les modèles hagiographiques de la Légende dorée. Il s’inspire d’un vitrail de la cathédrale de Rouen, reproduit par son professeur de dessin Langlois. Dans le vitrail Julien est suivi par sa femme et c’est elle qui réchauffe de son corps le corps du lépreux. Dans le conte, c’est Julien, nu, « qui s’étale dessus complètement bouche contre bouche, poitrine contre poitrine ». Une interprétation freudienne est disponible. « Une abondance de délices, une joie surhumaine descendait comme une inondation dans l’âme de Julien pâmé ». C’est l’émoi de Bouvard et de Pécuchet à la messe de minuit. Cette fois, cependant, « Julien monte vers les espaces bleus face à Notre Seigneur Jésus » Une épiphanie en bonne et due forme.

 

Un Cœur simple m’embarrasse encore plus. Eugène Ionesco m’a dit un jour que cette nouvelle, lue très tôt, avait eu sur lui un effet si profond que sa vie en avait été marquée et que sa façon de voir le monde avait changé. Si je suivais mon sentiment, je verrais dans cette nouvelle un conte « évangélique » dans la manière des Contes de Noël de Dickens. C’est une histoire touchante comme peut l’être celle d’une femme pauvre, innocente, née et morte sous un destin très dur. Elle évoque aussi certains récits de Tolstoï, beaucoup de récits russes, de Leskov à Soljenitsyne. Flaubert est un homme de justice et de pitié. Il n’aime pas les « bourgeois ». Il se révolte devant leur dureté et leur sottise, il compatit avec les humiliés et offensés. Ce sont là des sentiments d’allure évangélique. Le noyau de religion chrétienne, marginale, basique, en deçà du dogme, non adultéré par le dogme ni par la bêtise des prêtres, il pouvait le comprendre et l’opposer à au catholicisme contemporain qui l’hindignait. Il pouvait même l’aimer. En me laissant aller, j’irais jusqu’à comparer Félicité à la Sainte Vierge, à cause de l’humilité et de l’obéissance. Une figure mariale, mais sauvage, ignorante, crédule plutôt que croyante, facile à tromper, « bête », ce qui est le contraire de la Vierge Marie – moins bête, pourtant, que Mme Aubin, sa patronne et obstinément dévouée. D’autres lecteurs sensibles ne sont pas de mon avis. Ils estiment que la satire et la dérision ne désarment pas dans cette nouvelle, qu’elles sont même portées au carré. Un Cœur simple serait de ce point de vue cohérent avec Bouvard et Pécuchet. Je suspens mon jugement. Je vous prie de le compléter.