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Bertrand Collomb


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Bertrand Collomb

PEUT-ON ENCORE PARLER DE PROGRÈS ? 


séance du lundi 16 mai 2011

 
Dans beaucoup de débats actuels, le thème du progrès est présent, et l’idée même que l’on puisse parler de progrès est contestée.
Quand j’ai proposé à notre président de faire une communication sur ce sujet, je ne savais pas que l’Institut Diderot y consacrerait un colloque le  7 février  dernier, et que notre confrère Jean-Claude Casanova y traiterait en particulier de l’histoire de la notion de progrès.

Je ne savais pas non plus que le tsunami japonais et ses conséquences sur les centrales nucléaires relanceraient le débat sur le nucléaire, et plus généralement sur les risques technologiques.

Mais tout cela donne encore plus d’actualité à la question que je veux me poser aujourd’hui : peut-on encore parler de progrès ?

Quelques mots de définition d’abord, pour essayer d’être un peu cartésien :

Fondamentalement, l’idée de progrès suppose qu’il y a, dans le temps, une évolution dans une certaine direction, qui ne se fait pas au hasard, n’est ni cyclique ni aléatoire, et qui produit des situations considérées comme supérieures, ou préférables, aux situations antérieures.

L’existence d’un progrès, évolution directionnelle sur longue période, n’empêche bien entendu pas des variations de direction instantanées et aléatoires, parfois en sens inverse de celle du progrès identifié.

C’est pourquoi, pour apprécier l’existence de ce progrès, il vaut sans doute mieux regarder sur une assez longue période, en comparant des situations éloignées dans le temps, plutôt que de vouloir mesurer à un moment donné la direction et l’intensité du changement instantané.

C’est ce que je vais essayer de faire, d’abord par un bref rappel historique, puis en examinant les différentes dimensions possibles de la notion de progrès.

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Le progrès au siècle des Lumières

C’est au siècle des Lumières que l’idée de progrès apparait vraiment. Auparavant, la recherche d’une meilleure condition humaine n’était pas vue dans une progression vers l’avant, mais plutôt vers la recherche d’un idéal perdu. C’était l’Age d’Or, présent dans de nombreuses mythologies, ou le Paradis Terrestre chrétien, qui ne pourrait être retrouvé que dans l’au-delà.

Mais au 17° et 18° siècle, l’esprit « philosophique » affirme sa confiance dans la raison humaine, et dans le progrès que celle-ci permet à l’homme.

Pascal, dans le Traité du Vide de 1651, remarque que l’homme « tire avantage non seulement de sa propre expérience, mais de celle de ses prédécesseurs » dont les connaissances « sont toujours présentes dans les livres qu’ils nous ont laissés ». C’est cette capacité d’intégration des générations successives qui explique que « tous les hommes ensemble y font un continuel progrès à mesure que l’univers vieillit »

Francis Bacon a déjà exprimé en 1627 ce que le progrès des techniques apportera aux hommes : « une jeunesse presque éternelle, la guérison de maladies réputées incurables, l’amélioration des capacités cérébrales »

Condorcet, dans son « Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain », qu’il écrit en 1793, caché pendant la Terreur, formule la vision classique du progrès. Prenant appui sur l’idée que « les lois générales, connues ou ignorées, qui règlent les phénomènes de l’Univers sont nécessaires et constantes », il demande « par quelle raison ce principe serait-il moins vrai pour le développement des facultés intellectuelles et morales de l’homme ?». Le progrès, pour Condorcet se résume à « trois points importants : la destruction de l’inégalité entre les nations, le progrès de l’égalité dans un même peuple ; enfin le perfectionnement réel de l’homme »

Le progrès, au siècle des Lumières, est donc d’abord un progrès de la connaissance et de l’expérience humaine, un progrès intellectuel. L’homme commence à porter sur l’environnement qui l’entoure un regard « scientifique » débarrassé des aprioris de la superstition et de la croyance religieuse.

C’est aussi un progrès dans le fonctionnement de la société.
Et même dans les rapports entre nations, on pense voir des progrès. C’est Turgot qui écrit :« Ainsi parait-il que, dans ces derniers temps, la générosité, les vertus, les affections douces s’étendant toujours, du moins en Europe, diminue l’empire de la vengeance et des haines nationales » Un optimisme que l’avenir démentira cruellement !

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Le progrès économique, une idée du 19° siècle

L’idée du progrès économique n’apparaîtra qu’au 19° siècle, lorsque la division du travail et l’industrialisation modifieront sensiblement l’organisation économique des sociétés occidentales
Chercher à mesurer la quantité de biens et services dont disposaient nos sociétés au cours des siècles n’est pas un exercice facile, puisque, dans les sociétés autarciques, l’essentiel de ces biens était autoconsommé et ne donnait donc pas lieu à un échange dont la valeur puisse être repérée. Cependant l’ensemble des auteurs s’accorde pour considérer que ce produit économique n’a que très peu varié de l’Antiquité jusqu’au 18° siècle. D’après un économiste qui a beaucoup travaillé pour l’OCDE, Angus Maddison, le PIB mondial par tête, quasiment stable jusqu’à l’an 1000, n’aurait cru entre 1000 et 1820 que de 0,05 % par an en moyenne (ce qui le conduit tout de même sur la période à augmenter de 50% ) puis de 1,2% par an entre 1820 et 1998 (correspondant à une multiplication par 8 ). Ce taux montera à près de 3% sur la période dite des Trente Glorieuses 1950-1973.
Le choc pétrolier entrainera un ralentissement, mais les années 90 connaîtront à nouveau une forte croissance mondiale.

Il faut bien sûr noter que la croissance économique  du deuxième millénaire n’a pas été uniformément répartie, mais concentrée sur l’Europe Occidentale et les Etats-Unis. Alors que l’échelle mondiale du revenu par tête était, semble-t-il, de 1 à 2 en 1500, elle est passée au rapport de 1 à 20 que nous connaissons actuellement. L’un des « points importants » caractérisant le progrès pour Condorcet ne s’est pas vérifié !

Cependant l’évolution récente suggère la possibilité d’un rattrapage des pays émergents, en tout cas de l’Asie, tandis que l’Afrique reste toujours en retard.

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Une croissance économique sans limite ?

La première question qui s’est posée sur la croissance économique est celle de ses limites. Peut-on imaginer une croissance indéfinie ?
Jean-Baptiste Say donnera à cette question une réponse de principe positive. Car si les ressources de travail sont limitées par la population, il y a une possibilité illimitée d’accumulation de capital.
Marx verra une limite dans l’idée d’une rentabilité décroissante du capital. L’idée n’était pas absurde, et a pu se matérialiser à certaines époques. Mais, sur longue période, le progrès technique a  introduit une nouvelle composante, en augmentant la capacité productive, à la fois du capital et du travail.
L’épuisement possible du progrès technique est une possibilité évoquée maintenant, notamment par Benjamin Jones . Mais l’évidence empirique est plutôt, encore à présent, une accélération du progrès, en tout cas dans certains domaines.

Dans les années d’après-guerre, lorsque la croissance exponentielle des PNB des pays développés s’est affirmée, et que la population mondiale a manifesté une nette augmentation, la disponibilité des ressources naturelles est apparue comme un facteur limitant possible.
Dans les années 60, le Club de Rome considéra que les ressources naturelles, notamment énergétiques, seraient épuisées avant la fin du siècle. L’expérience a montré l’inexactitude de cette prévision.
En effet nos processus de production sont flexibles, ils permettent des gains de productivité ou des substitutions de produits ou de matières premières utilisées. Et les techniques d’exploration et d’exploitation modernes ont permis de trouver de nouvelles réserves des principales matières premières. Nous avons donc actuellement toujours devant nous le même nombre d’années de réserves que nous avions dans les années 60.  Et les inquiétudes sur la concentration excessive de la production des terres rares en Chine entrainent d’ores et déjà des explorations et des projets dans d’autres pays !

Bien entendu les coûts ont augmenté, comme dans le cas du pétrole. L’augmentation des prix des matières premières conduit alors logiquement à des substitutions ou à des gains de productivité plus importants, et la logique du marché semble jouer pour déplacer le front des ressources.

La question de l’énergie, et notamment du pétrole, s’est posée sous un jour nouveau depuis que l’augmentation du taux de CO² dans l’atmosphère a été constatée, avec la forte probabilité, sinon la certitude, d’un réchauffement climatique causé par l’activité humaine. Alors que certains avaient annoncé l’épuisement des réserves de pétrole dans les cinquante prochaines années, on se trouve devant une perspective nouvelle : il faut remplacer ce pétrole par d’autres énergies, avant même que la ressource ne soit épuisée. La seule énergie de substitution envisageable pour les transports automobiles est  l’énergie électrique, à condition qu’elle soit elle-même produite à partir de sources autres que les combustibles fossiles, charbon, gaz ou pétrole. C'est-à-dire les énergies dites renouvelables  ou l’énergie nucléaire. Nous reviendrons plus loin sur la question du  risque dans l’énergie nucléaire. Mais on doit constater que, même si tous les problèmes techniques ne sont pas résolus, la voiture électrique connait actuellement des développements nouveaux. Une évolution qui paraissait encore impossible il y a vingt ans est en train de se produire.

L’exemple du changement climatique est intéressant pour discuter les limites de la croissance. Car il va obliger l’humanité à faire face à de très importants changements, avec, soit un réchauffement général de la planète, soit un changement complet du cocktail énergétique consommé, soit très probablement une combinaison des deux.
Ces changements seront sans aucun doute difficiles et couteux. Ils entrainent déjà des débats et des oppositions entre pays, et notre organisation mondiale n’est pas encore préparée à faire face efficacement à ce type de question.
Mais, dans une vision de long terme, nous devrions être capables de surmonter les difficultés, sans que n’apparaisse une limite à la croissance. De façon paradoxale, les contraintes nouvelles pourraient même déclencher une nouvelle vague de progrès technologique et d’innovation, susceptible de relancer cette croissance.
La véritable difficulté sera surtout l’inégalité entre différentes populations dans leurs possibilités d’adaptation. Face à une montée possible du niveau de la mer, le Bangladesh n’aura pas les ressources technologiques et organisationnelles des Pays Bas pour organiser une économie de polders. Et la technologie solaire est plus difficile à maitriser dans les villages africains que le poêle à charbon ou le moteur diesel. Là encore, le problème principal est l’inégalité entre les pays.

Enfin l’impossibilité d’une croissance continue pourrait, selon  certains, résulter de l’explosion de la population mondiale engendrée par le progrès médical et l’allongement de la durée de vie. Mais l’expérience montre que le développement économique et celui de l’éducation entrainent automatiquement une baisse des taux de fécondité et une stabilisation, voire une décroissance de la population. Passée de 1 milliard en 1800 à  2 milliards en 1927,  4 milliards en 1974, et 7 milliards actuellement,  la population mondiale a des chances de plafonner autour de 9 à 10 milliards. Une augmentation considérable, mais qui à elle seule n’entrainera pas un blocage de la croissance économique.

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Au-delà du Produit National Brut

La croissance ne se voit donc pas vraiment fixer de limites, et le progrès économique est actuellement le premier auquel on pense lorsqu’on parle de progrès. La mesure de la croissance du PNB (Produit National Brut) est devenue l’indicateur principal de prospérité d’un pays et de sa population, dont il  reflète  la progression du niveau de vie et de la richesse.

Mais la richesse fait-elle le bonheur ?
L’identification du progrès avec la croissance économique et son indicateur le PNB a fait l’objet de beaucoup de critiques.

Le Programme des Nations Unies pour le Développement a ainsi, à l’initiative des économistes indien et pakistanais Amyarta Sen et Mahbub ul Haq, construit un indice de développement humain qui introduit d’autres facteurs, notamment espérance de vie et niveau d’éducation. Et le roi du Bhoutan a défini pour son pays un indicateur de bonheur national !

 

D’autres critiques ont été encore plus radicales, voyant dans l’accumulation de biens matériels, non une opportunité de vie meilleure, mais un asservissement aux biens de consommation. La mise en accusation de la « société de consommation » a eu son heure de gloire en 1968, elle est moins visible, mais toujours présente.

L’homme est-il libéré ou asservi par les possibilités que lui donne le progrès économique ? La division du travail, l’industrialisation et l’urbanisation ont transformé en profondeur nos sociétés, remplaçant des communautés de proximité vivant largement en autarcie par des populations où les échanges marchands ouvrent beaucoup plus de possibilités, mais où les liens sociaux sont plus distendus. Est-ce un progrès ?

L’exemple de la voiture automobile a été analysé par Ivan Illich, ancien prêtre devenu le prophète de l’écologie politique. Il relève le paradoxe de ce qu’il appelle la « contre-productivité » : si l’on ne rapporte pas la distance parcourue par un automobiliste au seul temps pendant lequel il utilise son véhicule, mais qu’on y ajoute le temps de travail nécessaire à se payer cette voiture, on trouve que la nombre de kilomètres parcouru par heure consacrée à l’acquisition, l’entretien et l’utilisation de la voiture n’est guère, selon Illitch, que de 6 à 7 km/h, à peine supérieure à celle d’un piéton, et sans doute inférieure à celle d’un cycliste. A quoi bon alors consacrer autant de temps et d’énergie à cet instrument ?

Ce raisonnement d’intellectuel, sous son apparence de rationalité, n’est qu’un exercice de style. Pour la majorité de nos concitoyens, la possibilité, grâce à l’automobile, d’un déplacement individuel qu’il n’est pas nécessaire de programmer à l’avance, est un élément de liberté qui va au-delà de son utilisation pratique. De même que nous acceptons les heures d’embouteillage pour profiter de la liberté du week-end à la campagne !

Il faut être le consommateur rassasié d’un pays déjà développé  pour se poser la question de consommer moins, en échangeant moins de consommation et une vie plus simple contre un peu moins de travail et plus de loisirs.
Dans l’histoire séculaire de l’humanité, seule une minorité des hommes a pu avoir d’autres objectifs que la simple subsistance. Donner cette possibilité à une partie croissante des habitants de la planète, en leur permettant  de choisir à quoi consacrer des ressources discrétionnaires, leur paraît, et me paraît, un progrès significatif dont on ne peut faire bon marché.

 

La transformation des liens sociaux qu’entraîne la division du travail et la mobilité croissante est sans doute plus difficile à apprécier. L’homme est un être de relations. Comme dit Antoine de Saint Exupéry : « Il n’est qu’un luxe véritable, c’est celui des relations humaines » Et nous avons parfois le sentiment que le tissu de relations était plus riche dans des communautés plus stables, de taille plus réduite. Les institutions qui faisaient la trame de ce tissu de relations, la famille, l’école, le village ou la paroisse, ne jouent plus le rôle qu’elles remplissaient autrefois.

C’est particulièrement vrai de la famille, dont les contours et le rôle social et humain se sont profondément transformés dans les cinquante dernières années. La mobilité géographique a fragmenté la famille élargie, la fréquence des séparations a introduit le concept de famille recomposée, ou de famille mono-parentale, pour conduire maintenant au débat sur la famille homosexuelle !  L’Eglise catholique ressent douloureusement cette évolution sociale contraire aux principes qu’elle a toujours sacralisés, évolution qui manifestement pose des problèmes très sérieux pour l’éducation et la transmission des valeurs.
Mais les anthropologues, ou les historiens, montrent qu’il y a eu dans l’histoire de l’humanité des conceptions très différentes de la famille. Et peut-on dire que l’hypocrisie puritaine de la bourgeoisie du 19° siècle, ou la pratique des monarques français du 18° était, de ce point de vue de la famille, un optimum dont il ne fallait à aucun prix s’écarter ?

D’une façon plus générale, le modèle de communauté de proximité, que nous parons rétrospectivement de beaucoup de vertus, était aussi celui où l’individu était pris dans l’étau des convenances sociales, et peu libre de choisir son propre chemin. Les relations humaines de notre monde moderne sont sans doute plus distendues, moins denses, mais elles sont moins imposées et davantage choisies.

Et la révolution numérique est en train de donner à chacun d’entre nous des possibilités d’accès à l’information et une liberté qui vont sans doute révolutionner les rapports sociaux au-delà de ce que nous pouvons imaginer actuellement.

Je ne prétendrai donc pas qu’il y ait un progrès systématique dans ce domaine des relations sociales, mais je soutiendrai volontiers qu’il n’y a pas une régression générale, mais de larges possibilités du meilleur et du pire.

 

Enfin, pour apprécier si la croissance économique est un élément de ce « progrès » que nous cherchons à identifier, il faut aussi parler de ses objectifs et de sa direction.  Le marché n’a pas de plan préétabli ; il confronte les désirs des consommateurs avec les offres des producteurs. Et l’évolution qui résulte de ces choix individuels n’est pas toujours celle que nos sociétés, collectivement et par leurs processus politiques, pourraient souhaiter.

Les exemples de l’impact environnemental, de l’utilisation des matières premières ou des émissions de CO², ou dans un autre domaine celui de la montée des inégalités, viennent à l’esprit.
C’est sans doute le problème du 21° siècle que de trouver un équilibre entre intervention publique et rôle du marché, qui permette une « nouvelle croissance » que beaucoup qualifieront de croissance durable, ou de croissance verte, mais que je préfère appeler « croissance maîtrisée ».

Ce n’est a priori nullement impossible, car des instruments existent par lesquels l’action du marché peut être orientée et encadrée. Mais obtenir un consensus social sur une utilisation de ces instruments qui ne tue pas la poule aux œufs d’or est sans doute beaucoup plus difficile. Surtout lorsqu’il faut, pour être efficace, définir les objectifs et les moyens d’intervention au niveau mondial.

L’enjeu, pour que l’on puisse continuer de parler de progrès économique, est donc d’établir une nouvelle gouvernance mondiale qui sorte du cadre traditionnel de 250 états-nations souverains.
Dans une perspective séculaire, on peut constater les mouvements déjà faits dans ce sens, mais aussi l’insuffisance des résultats, et l’urgence du problème.

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Le progrès de la connaissance est-il en question ?

J’ai longuement évoqué le progrès économique, largement identifié au 20° siècle avec le progrès tout court.

Il nous faut revenir à ce qui était le progrès vu par le siècle des lumières, le progrès de la connaissance et celui de l’organisation de la société.

Sur le plan de la connaissance, l’évolution des cinquante dernières années a été impressionnante. Le progrès dans notre compréhension des phénomènes physiques, de l’infiniment grand à l’infiniment petit, loin de se ralentir, s’est accéléré.

Pourtant la reconnaissance de ce progrès – je dirais même le respect du à ce progrès et l’enthousiasme qu’il devrait susciter – ne sont plus ceux du siècle précédent. 
Plusieurs raisons expliquent sans doute cette distance prise par nos sociétés vis-à-vis de la science :

  • d’abord sa complexité : le temps de l’honnête homme qui pouvait appréhender l’ensemble des connaissances de son époque est bien révolu. Une extrême spécialisation est devenue la règle nécessaire, et le non-spécialiste ne peut avoir qu’une compréhension limitée des derniers progrès, surtout lorsque, en mécanique quantique par exemple, ils heurtent l’intuition et les schémas de pensée classiques
  • ensuite, son évolution même : elle est si rapide, que les scientifiques doivent nous rappeler qu’une théorie, même confirmée par l’expérience et les applications qui en sont tirées, n’est qu’un état provisoire de la connaissance, qui sera modifié par la théorie suivante. Ceci encourage le relativisme, et on oublie le fait qu’une théorie dépassée par une autre peut, dans le domaine qu’elle explorait, conserver sa validité pratique ; la relativité ou la mécanique quantique n’ont pas rendu obsolètes les principes de Newton, et sa pomme continue de tomber avec la même régularité, même si les choses sont un peu différentes à l’échelle atomique !
  • enfin, le débat sur les applications tirées de la connaissance scientifique, et les risques qu’elles peuvent présenter – débat sur lequel nous allons revenir – a créé une méfiance vis-à-vis de la connaissance elle-même. Certains ont tellement peur que l’homme s’engage dans des directions dangereuses ou interdites – comme en biologie par exemple – qu’ils refusent même la valeur du progrès de la connaissance, indépendamment de ses applications.
Le risque d’un retour aux temps de l’obscurantisme, où mythes, croyances religieuses ou consensus social formaient un cadre dont on ne pouvait s’écarter, est ainsi réapparu.

Mais le plus grand changement a probablement trait à la connaissance de l’homme sur lui-même, et aux techniques qui pourraient lui donner le contrôle sur l’évolution de sa propre espèce. Même si on est encore très loin de comprendre ou de maitriser complètement la complexité du fonctionnement du corps, et en particulier du cerveau humain, les progrès faits dans ce domaine sont considérables, et ouvrent à la voie à une ingénierie humaine, ingénierie créatrice par la manipulation génétique, ou réparatrice par les greffes d’organes ou les prothèses technologiques.

Certains pensent que l’homme atteint là, en pénétrant les mystères de la vie, une limite qu’il ne doit pas franchir. Soit parce que les risques d’une utilisation déviante seraient trop grands, soit parce qu’il attente là aux prérogatives du Créateur.

Ce débat mériterait un exposé particulier, et je ne vais pas m’y engager. Je crois simplement que, si des technologies peuvent produire des effets bénéfiques,  refuser complètement leur utilisation par a priori philosophique ou religieux sera à la fois injustifié et surtout peu réaliste. C’est la façon de les utiliser, pour éviter les déviances et limiter les risques, qui doit être débattue, pas le principe de leur utilisation.

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Les risques du progrès technologique

La dernière partie de mon exposé est devenue encore plus actuelle après l’accident nucléaire japonais – accident ou catastrophe selon les points de vue – et concerne les risques du progrès

J’ai déjà évoqué les risques environnementaux. Ils sont importants, mais la plupart sont réversibles, et le chemin parcouru par les pays industrialisés montre qu’ils peuvent être maitrisés. Sans doute pas aussi vite et autant que les écologistes les plus ardents le désireraient : il n’est encore guère attirant de se baigner dans la Seine, mais la Nonette, ma petite rivière de Chantilly, a vu revenir les écrevisses. Les horreurs écologiques abondent en Chine, mais la volonté d’y remédier commence à se manifester, et dans cinquante ans la situation se sera bien améliorée.

Non réversible sera l’extinction de certaines espèces animales. Mais des progrès sont actuellement en cours sur la diversité biologique, grâce à l’action mondiale d’associations comme le WWF ( Worlwide Fund for Nature), et  avec la signature de la convention internationale de 1992, et les différentes réunions qui suivent sa mise en œuvre.

Non réversible pourrait être aussi le risque de changement climatique.
A l’échelle planétaire, et dans une perspective séculaire, un tels changement ne serait ni nouveau ni insurmontable. La grotte de Tautavel montre que des hominidés y ont vécu depuis 700.000 ans, et se sont adaptés, tantôt à des climats glaciaires attestés par la présente de mammouths et de rennes, tantôt des climats tropicaux.
 Mais il provoquerait d’importants bouleversements dans les conditions naturelles et l’équilibre économique et social de certaines régions, avec sans doute des pressions migratoires encore plus importantes que celles que nous connaissons.
Nous n’avons pas une organisation internationale en mesure de faire face à ce genre de défis, d’une part pour prendre collectivement les mesures de limitation des émissions de gaz à effet de serre afin, au moins, de ralentir le phénomène, d’autre part pour organiser la solidarité nécessaire vis-à-vis de ceux les moins capables de s’adapter au changement climatique.
Si le défi est considérable,  la tâche n’est pourtant pas impossible. On peut voir dans les débats internationaux récents, soit la preuve d’une faible probabilité de succès, soit au contraire, les prémices d’une évolution de la gouvernance internationale qui mettra l’humanité en mesure de traiter le problème.

 

Mais il y a d’autres risques au développement technologique : d’une part son utilisation par l’homme pour des fins intrinsèquement mauvaises, d’autre part les accidents qui pourraient mettre en danger l’espèce humaine elle-même.

Sur le premier point, beaucoup des philosophes qui ont abordé ce sujet, comme Hannah Arendt ou Hans Jonas, ont été très influencés par l’expérience nazie de la dernière guerre mondiale. Qu’une nation développée, au départ démocratique, de forte tradition intellectuelle, puisse, sous le contrôle d’une minorité fanatisée, se livrer à un génocide méticuleusement planifié, a de quoi dépasser l’entendement.
Et ce n’est pas le seul cas  récent ou l’initiative humaine a entrainé des perversions considérables. Les cruautés de Staline justifiaient pour certains celles d’Hitler, Mao et Pol Pot ont montré ce qu’on pouvait faire dans un pays asiatique, et les atrocités de certaines hordes de rebelles congolais sont telles que je ne pourrais les décrire ici.

Cela veut-il dire que l’homme, lui, n’a pas fait de progrès, voire que ce que j’appelle le progrès l’a rendu capable de plus grandes perversions ?

Je crois effectivement que le progrès n’a pas fondamentalement changé la nature humaine. Nous savons depuis longtemps que l’illusion rousseauiste de la bonté naturelle de l’homme, qui a conduit à culpabiliser nos sociétés face aux comportements déviants, n’est qu’une illusion.
La fameuse expérience de Milgram, qui mettait des participants en situation d’en faire souffrir d’autres, sur commande de l’expérimentateur, a montré que la majorité suivait les ordres de l’expérimentateur avec plus ou moins de répugnance, que seule une minorité refusait de suivre, mais qu’un petit nombre de participants prenait au contraire plaisir à la situation, et allait au-delà de ce qui leur était demandé.
Dans une autre expérience conduite à Stanford, qui recréait les conditions d’une prison, un tiers des étudiants jouant le rôle de gardiens ont révélé après quelques jours des tendances sadiques qui ont obligé à arrêter l’expérience.

Le progrès n’a pas modifié profondément la nature humaine, ce qu’un chrétien pourrait formuler en disant qu’il n’a pas effacé le péché originel. L’homme est toujours capable du meilleur et du pire. Et le progrès peut, dans certains cas, lui donner les moyens que le pire soit bien pire !

Mais la possibilité de ce « pire » est peut-être en train de changer par le développement des moyens de communication.  Qui sait ce qui se serait passé si les juifs entassés dans les trains qui les emmenaient dans les camps avaient eu des téléphones portables, ou si certains gardiens des camps avaient pu mettre des images sur Internet ! 
La possibilité de la cruauté humaine n’a pas diminué, mais on peut se demander si à terme la capacité de l’exercer impunément ne sera pas affectée. Certes les images du Soudan étaient disponibles, et la communauté internationale a été incapable d’empêcher les atrocités qui s’y déroulent. Mais cela lui donne suffisamment mauvaise conscience pour que les règles du jeu les plus traditionnelles, comme la non-ingérence dans les affaires d’un état souverain, soient remises en cause.

Je ne prétends pas que les génocides ou les horreurs de tout genre ne pourront plus se produire, mais, sans reprendre à mon compte l’optimisme de Turgot,  je me demande si, à terme, cela ne va pas devenir plus difficile.

Quant à la possibilité d’un holocauste nucléaire, qui rendrait notre planète partiellement ou totalement inhabitable, elle est moins vraisemblable maintenant qu’à l’époque de la guerre froide. Le risque est plutôt celui de groupes non-étatiques mettant la main sur des armes nucléaires mal protégées. Le dégât entrainé pourrait être important, mais resterait d’une dimension locale. Le risque global, lui, ne disparaitra véritablement que lorsqu’un accord mondial de désarmement nucléaire aura été conclu. C’est un objectif difficile, mais qui n’est pas hors de portée.

 

Les risques catastrophiques peuvent aussi être provoqués par des accidents dans l’utilisation des technologies, causés parfois, comme on l’a vu récemment au Japon, par des phénomènes naturels.

L’effet des pandémies fait partie de cette catégorie de risque. Les échanges mondiaux peuvent rendre très rapide la propagation d’une nouvelle maladie, comme on l’a vu dans le cas des grippes aviaire ou H1N1, mais les capacités de détection, de compréhension et de réaction des techniques médicales sont efficaces, dès lors que les autorités sanitaires des différents pays acceptent d’échanger des informations et de coopérer.

De nature différente pourrait être la création involontaire d’un micro-organisme « artificiel » de forte nocivité et de capacité de reproduction rapide. Ce scénario pour film de science-fiction n’est pas à négliger si les manipulations génétiques se multiplient, et si les règles de sécurité n’en sont pas bien respectées. Mais justifie-t-il vraiment leur interdiction, alors qu’il est purement spéculatif ?

C’est autour du nucléaire que se concentrent actuellement les craintes et les interrogations. Nous avons besoin d’énergie  pour faire fonctionner notre monde technologique, et nous avons besoin de l’énergie nucléaire pour éviter l’émission de gaz à effet de serre. Mais il y a incontestablement un risque nucléaire, soit d’explosion qui aurait des effets similaires à ceux d’une bombe, soit de diffusion de particules radioactives à période longue, qui peuvent avoir des effets à long terme sur notre vie.

L’histoire des centrales nucléaires civiles, depuis la première centrale de 1951, peut se lire de façon très différente :  pour certains, avec environ 500 réacteurs fonctionnant dans plus de 30 pays, avoir connu en 60 ans seulement trois accidents majeurs, à Three Mile Island, à Tchernobyl, et à Fukushima, montre que le risque du nucléaire est à peu près maitrisé ; pour d’autres cette histoire manifeste au contraire un danger latent qui aura un jour ou l’autre des manifestations plus graves.

Reconnaissons d’abord que l’extraction du charbon a entrainé beaucoup plus de pertes de vies humaines, comptées probablement par dizaine ou centaine de milliers depuis qu’on l’exploite. Le nombre de morts résultant réellement de la catastrophe de Tchernobyl est encore fortement contesté, mais sera probablement entre quelques centaines et quelques milliers. Il est très difficile de chiffrer exactement les dégâts d’un accident nucléaire car les effets des radiations – sauf le cas d’expositions énormes entrainant une mort immédiate – se manifestent au bout d’un certain temps et dépendent énormément des caractéristiques biologiques des personnes exposées. Ils se traduisent par des probabilités plus élevées que la normale, mais encore faibles,  de maladies, notamment de cancers. On ne peut les caractériser scientifiquement que par des études épidémiologiques lourdes, sans être jamais sûr de démêler l’impact des radiations de celui des autres éléments d’environnement.

Ce caractère invisible, retardé et mystérieux de l’effet des accidents nucléaires, qui peut frapper des gens éloignés des centrales, les rend pour l’opinion plus difficiles à supporter, comme on le voit dans l’actualité récente.

En définitive, c’est toute notre attitude face au risque, et à l’arbitrage entre risque pris et bénéfice attendu, qui est en question.
Notre désarroi conceptuel face à cette question est paradoxal, puisque jamais nous n’avons autant utilisé les techniques statistiques, développées notamment à propos des mathématiques financières. Mais si ces techniques permettent d’étudier le risque d’opérations répétitives, dont les  conditions sont connues et ne changent pas, elles sont impuissantes à traiter la question du « cygne noir », c'est-à-dire celle de l’apparition d’un événement totalement imprévu, et considéré comme impossible par ceux qui n’avaient jamais vu que des cygnes blancs.

La crise financière a montré que les acteurs les plus sophistiqués se sont laissé prendre à la fausse maîtrise du risque qui s’était développée. Le véritable risque est toujours celui de l’événement très peu probable, non prévu, qui bouscule l’expérience acquise et dont les conséquences peuvent être énormes.

Dans son livre « Pour un catastrophisme éclairé » l’ingénieur devenu philosophe Jean-Pierre Dupuy, qui se place dans le fil des réflexions de Hans Jonas, soutient qu’il faut considérer la catastrophe comme inéluctable, même et surtout si l’on veut l’éviter.

Le principe de précaution répond en théorie à cette question, en privilégiant, dans les cas d’incertitude, la sécurité à l’efficacité. Mais sa mise en œuvre est, comme le note Jean-Pierre Dupuy, entachée de nombreuses contradictions. Certains, en demandant la preuve de l’inexistence de tout risque, font de ce principe une application excessive, puisque cette preuve négative est par définition impossible à apporter.

Il me parait personnellement impossible de contester la nécessité, dans les situations incertaines, de prendre des précautions. Et il faut sans doute mieux prendre en compte, dans nos études de sécurité, les situations extrêmement improbables mais à conséquences potentielles dramatiques. Comme l’avait montré notre regretté confrère Maurice Allais dans son fameux « Paradoxe d’Allais », un calcul économique qui affecte chaque événement d’une probabilité et optimise l’espérance mathématique n’est pas acceptable, car il ne correspond pas aux réalités sociales et humaines. D’ailleurs, dans leurs politiques de sécurité, les entreprises vont bien au-delà de ce que serait un optimum économique, et en font un instrument de progrès.
Mais il ne faut pas pour autant qu’une peur irraisonnée nous fasse remettre en cause la notion même de progrès.

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En conclusion

Arrivés au terme de cet exposé qui m’a conduit à explorer les dimensions scientifique, technique, économique, sociale du progrès, et à m’interroger sur la capacité des hommes à en maîtriser les risques, il me faut revenir à la question de départ. Finalement peut-on encore parler de progrès, et croire au progrès ?

Si le progrès est défini comme un long fleuve tranquille qui entraîne inéluctablement l’humanité vers des rives plus heureuses, alors on peut douter.

Mais je préfère, rejoignant ainsi certaines idées d’Amartya Sen, considérer  que le progrès n’est pas une fatalité positive, mais qu’il ouvre des possibilités et des choix à l’homme,  à charge pour lui de savoir l’utiliser sagement.

Le progrès donne à l’homme plus de liberté, mais lui impose plus de responsabilité.
L’avenir n’est pas déterminé, et le pire est toujours possible. Mais le meilleur aussi, grâce au progrès !

On peut donc toujours parler de progrès, mais son avenir dépend finalement de nous. Car si nous ne sommes pas attentifs aux risques qui l’accompagnent, si ne savons pas gérer son environnement éthique, nous connaitrons de nouveaux épisodes de perversion morale, rendus plus dramatiques par le progrès technologique.
Si au contraire nous prenons peur devant la difficulté et les risques des changements qui l’accompagnent, en oubliant les bénéfices potentiels, nous pouvons tuer le progrès et revenir à l’obscurantisme et au conservatisme qui ont caractérisé certaines périodes de l’histoire de l’humanité.

Alors, le progrès, oui, parlons-en !

 

 

Notes

  Condorcet  Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain  1795, Paris ; Masson et fils 1822

Professeur à la Kellog Business School de la Northwestern University