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Le cardinal Philippe Barbarin

La France est-elle encore la « fille aînée de l'Eglise » ?

séance du lundi 15 avril 2013

Introduction : A propos de l'adverbe « encore »

Pourquoi faut-il que l'adverbe « encore » vienne si souvent prendre place dans tellement de questions et s'y nicher dans les titres de tant de livres, d'articles et de conférences ? « Peut-on encore croire aujourd'hui ? » « Peut-on encore parler du péché aux jeunes, à notre époque ? » « Le message de la Création et de la Résurrection est-il encore audible dans un monde scientifique ?.... »

A chaque fois que j'entends cet adverbe, j'ai envie de le remplacer par « tout à fait ». On peut tout à fait croire dans un monde scientifique ; il y a d'ailleurs la même proportion de croyants et d'athées chez les intellectuels et les chercheurs que chez les sportifs, les hommes d'affaires ou les charbonniers… Oui, on peut et l'on doit parler du péché, car il fait des ravages dans nos vies, et ce serait de la lâcheté ou du mensonge d'éviter le sujet pour ne pas déplaire. De deux choses l'une, ou bien la Révélation est une vérité libératrice qui vient de Dieu et traversera les siècles et les cultures, malgré les railleries et les attaques, ou bien elle est une invention de l'homme. Sur ce point, chacun fait son choix.

Quand on a lu Lucrèce ou le curé Meslier, on sait que l'athéisme ou les objections à la foi ne datent pas de l'ère scientifique. Mais on peut aussi remarquer comment les refus très assurés du positivisme, au milieu du XIX° siècle, la certitude que les découvertes de la science allaient rapidement débarrasser l'humanité de toutes « ces supersti-tions obscurantistes », ont fait long feu. Parfois, l'attitude religieuse est perçue comme l'antidote à une névrose et les révélations comme des défenses contre le désespoir d'une existence humaine qui vient inéluctablement se fracasser contre la muraille de la mort.

Cela n'empêche pas ceux qui partagent cette conviction de respecter l'univers religieux et peut-être même, secrètement, d'être intrigués par lui. J'aimerais interroger les spécialistes de Sigmund Freud sur le paradoxe de cet homme qui peut à la fois, dans un de ses ouvrages les plus difficiles, évoquer la religion comme « l'avenir d'une illusion (1) » et laisser son épouse donner une solide éducation juive à leurs enfants et participer lui-même fidèlement aux célébrations religieuses familiales.


I - La France, « fille aînée de l'Eglise ».

Pourtant, dans le titre de cette causerie, c'est pour une autre raison que l'utilisation de l'adverbe est contestable. On se pose la question de savoir si l'on peut « encore » utiliser l'expression « France, fille aînée de l'Eglise », comme si elle était très ancienne et devenue inadaptée à la société française actuelle. On croit généralement ce titre lié au baptême de Clovis, à Reims, qui aurait fait de la France, en 496, « la première nation chrétienne ». Mais est-ce bien le cas ?

Remarquons tout d'abord que le premier pays dont le roi se fit baptiser et décida que le christianisme deviendrait religion d'Etat, fut l'Arménie, en 301. Vinrent ensuite l'Ethiopie, peu après le Concile de Nicée, au temps de l'évêque saint Frumence consacré par saint Athanase, puis l'Empire romain en 380, par la décision de Théodose, qui était comme une suite logique de l'édit de Milan, en 313. Le royaume des Francs n'occuperait donc que la quatrième place. Mais comme la décision de Clovis est la première à intervenir après le sac de Rome et l'effondrement de l'Empire d'Occident, après les Conciles d'Ephèse et de Chalcédoine, en 431 et 451, on peut comprendre que le peuple franc soit regardé comme le premier des peuples barbares païens à avoir été baptisé dans la foi de Nicée et à avoir déclaré son attachement à l'Eglise catholique.

Les choses ne sont pourtant pas si simples. Je voudrais vous partager maintenant cette remarque étonnante : tout le monde se souvient que le Bienheureux Jean-Paul II a utilisé l'expression à la Messe célébrée au Bourget le dimanche 1er juin 1980, lors de son premier voyage apostolique en France. Durant son homélie, où il commentait les dernières lignes de l'Evangile selon saint Matthieu : « Allez, enseignez toutes les nations, baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et apprenez-leur à garder les commandements » (28, 19-20), le pape a parlé de la longue histoire de la foi dans notre pays. Il a évoqué « Irénée, ce grand martyr et Père apostolique qui fut évêque de Lyon », puis « le Martyrologe romain, [où l'] on fait très souvent mention de Lutetia Parisiorum ». Puis il s'est exclamé : « D'abord la Gaule, et ensuite, la France : la Fille aînée de l'Eglise ! (…) Je voudrais répéter ces paroles qui constituent votre titre de fierté : la Fille aînée de l'Eglise ! »

Il a parlé du « grand chapitre » de l'histoire de l'Eglise qui est inscrit dans l'histoire de notre patrie et au moment de prononcer le nom des saints de notre pays, il a dit : « Il me serait difficile de les nommer tous, mais j'évoquerais au moins ceux qui ont exercé la plus grande influence dans ma vie : Jeanne d'Arc, François de Sales, Vincent de Paul, Louis-Marie Grignion de Montfort, Jean-Marie Vianney, Bernadette de Lourdes, Thérèse de Lisieux, Sœur Elisabeth de la Trinité, le Père de Foucauld, et tous les autres .» A la fin de l'homélie, il a lancé cette apostrophe mémorable : « Alors, permettez-moi de vous interroger : ''France, fille aînée de l'Eglise, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême ?'' Permettez-moi de vous demander : ''France, fille aînée de l'Eglise et éducatrice des peuples, es-tu fidèle, pour le bien de l'homme, à l'alliance avec la sagesse éternelle ?'' Pardonnez-moi cette question. » Reprenant son propos l'après-midi, devant les évêques de France réunis à Issy-les-Moulineaux, Jean-Paul II avait ajouté : « Cela crée beaucoup de devoirs (2). »

Ce qui est étrange, c'est que lorsqu'il est revenu en France, seize ans plus tard, précisément pour le XVème centenaire du baptême de Clovis, il n'a pas utilisé de nouveau cette expression. Certains disent qu'on lui a fait remarquer entre temps qu'elle manquait de fondement historique. Certes, du XIIIème au XIXème siècle, lorsque le Pape appelle la France au secours pour défendre ses intérêts temporels, elle répond. C'est Grégoire IX le premier qui demande, en 1239, l'aide de saint Louis contre l'empereur Frédéric II, en lui écrivant : « Le Royaume de France a été placé par Dieu au-dessus de tous les peuples ; Jésus-Christ l'a choisi comme l'exécuteur spécial des volontés divines (3). » Et sept siècles plus tard, l'empereur Napoléon III vole encore au secours des Etats pontificaux, menacés par le projet de l'unité italienne et Monsieur Thiers offre à Pie IX le château de Pau comme refuge.

Mais l'expression « fille aînée de l'Eglise », on ne la trouve pas ! En fait, c'est le roi de France qui est regardé et qui se considère comme « le fils aîné », « le roi très chrétien ». Lorsque Charles VI vient, en 1389, visiter le Pape Clément VII en Avignon, celui-ci lui dit qu'en lui « comme au bras dextre de l'Eglise, et vrai champion et très chrétien, il a singulière fiance ». Au début du XVIe siècle, la célèbre rencontre de Bologne entre François Ier et Léon X, le 11 décembre 1515, nous est ainsi rapportée par le Chancelier du Prat : « Tandis que les autres rois et princes chrétiens ont l'habitude de témoigner au pape leur obéissance filiale par simple délégation, lui, François, est venu en personne jurer fidélité à Léon, comme le fils aîné à son père, le plus grand des rois au Souverain Pontife, le prince très chrétien au chef de la chrétienté. » Il est plus amusant de retrouver ce langage un siècle plus tard, quand il est appliqué à Henri IV, le premier et unique chanoine du Latran. Apprenant sa mort, le pape Paul V dit à l'ambassadeur Pierre de l'Estoile : « Ah, mon ami, vous avez perdu votre roi et votre bon maître, et moi, j'ai perdu mon bon fils aîné(4). »

Sans prétendre avoir suffisamment cherché, je dois avouer que je n'ai jamais trouvé cette expression avant le 14 février 1841. Elle vient sur les lèvres du P. Lacordaire dans son discours sur la vocation de la nation française, à Notre-Dame de Paris, pour l'inauguration de l'Ordre des Frères Prêcheurs en France. L'étonnant, c'est justement que nous sommes dans la monarchie de juillet. Depuis l'abdication de Charles X, il n'y a plus de « bon fils aîné » et Lacordaire essaie de comparer l'élection du peuple juif dans la Bible au choix de la France : « Dieu, voyant les peuples s'éloigner de lui, en choisit un et il le forma Lui-même, annonçant à Abraham que toutes les nations seraient bénies en lui » et, après avoir traversé les siècles en évoquant la venue du Seigneur, puis Constantin, Clotilde, Clovis et saint Rémy, Lacordaire conclut en disant : « De même que Dieu a dit à son Fils de toute éternité : ''Tu es mon premier-né'', la papauté a dit à la France : ''Tu es ma fille aînée.'' Elle a fait plus, s'il est possible, elle a créé un barbarisme sublime : elle a nommé la France le Royaume christianissime – christianissimum regnum. » Après avoir pris connaissance de ces lignes, j'ai eu besoin… d'un peu de silence intérieur, peut-être par gêne qu'on en arrive à utiliser un langage aussi grandiloquent. Puis je me suis souvenu de l'admiration de l'Emir Abd el Kader pour la foi des Lyonnais, lors de son passage dans notre ville, en décembre 1852. Après sa détention à Amboise, il descendit la Saône et le Rhône avant de s'embarquer pour la Syrie où il sauva quelques années plus tard, la vie de milliers de chrétiens. Arrivé à Lyon juste au moment où l'on venait de monter la statue de la vierge de Fabbisch au sommet du clocher de Fourvière où elle se trouve depuis, il eut cette phrase qui nous remplit aujourd'hui de confusion : « la France sera sauvée par son clergé. » Une lettre de Pauline Jaricot à son ancien père spirituel, devenu évêque de Montauban, atteste la forte impression spirituelle ressentie par l'Emir durant ce séjour.

La France, « fille aînée de l'Eglise » : l'origine de l'expression est aujourd'hui oubliée, le rapport entre les nations s'est considérablement modifié, le paysage du catholicisme en France n'a plus rien à voir avec celui que connaissait Lacordaire… Mais l'expression est toujours là, dans les esprits ; elle vient sur les lèvres, même si elle ne concerne plus les relations entre le Souverain Pontife et « son bon fils aîné ». Elle renvoie à un passé spirituel, théologique et missionnaire impressionnant dont je voudrais vous parler maintenant dans une deuxième partie.

 

II - Un patrimoine intellectuel et spirituel stimulant

En fait, dans l'homélie du Bourget que j'ai citée, Jean-Paul II ne cache pas son admiration et sa gratitude pour la vitalité du christianisme à l'intérieur de notre pays. Il a tellement aimé passer à Lisieux aussitôt après ses journées à Paris, lors de ce premier voyage apostolique en France. En 1983, il était à Lourdes (qui fut aussi son dernier voyage, en 2004), puis en 1986 à Lyon, Taizé, Paray-le-Monial, Ars et Annecy. En 1988, il s'est exprimé sur les racines chrétiennes de l'Europe à Strasbourg, avant d'aller à Metz et Nancy. Puis en 1996, il s'arrêta en d'autres hauts lieux de la foi dans notre pays : Sainte Anne d'Auray, Reims, Tours et Saint Laurent sur Sèvre… En 1997, il revint à Paris pour les J.M.J. et pour la béatification de Frédéric Ozanam.

Dans le seul voyage d'octobre 1986, il a montré avec enthousiasme la lumière des figures marquantes de ces lieux : saint Irénée, saint Jean-Marie Vianney, saint Claude la Colombière et saint Marguerite-Marie, saint François de Sales et sainte Jeanne de Chantal, sans oublier le Bienheureux P. Antoine Chevrier, l'infatigable serviteur des pauvres, qu'il était venu béatifier lui-même. Au cours de ces journées dans notre province, il dit : « La France demeure un grand pays à l'histoire prestigieuse et une grande tradition culturelle, avec à sa racine, une tradition spirituelle, fruit de la foi de tout une peuple qui a bâti ses cathédrales, produit des œuvres mystiques, développé d'innombrables initiatives de charité, entrepris une épopée missionnaire. »

En ce domaine, le cardinal Ratzinger, devenu Benoît XVI, n'était pas en reste. Plus que d'autres, vous gardez dans cette Académie où vous l'avez élu au fauteuil d'Andreï Sakharov, en 1992, le souvenir de son immense culture et de son attachement à la France à laquelle il était toujours heureux de rendre hommage. Lorsqu'il reçut à notre Ambassade près le Saint Siège les insignes de commandeur de la Légion d'honneur, il déclara : « J'ai toujours été, dès ma jeunesse, un admirateur zélé de la Douce France » et ne voulant évoquer que les auteurs contemporains, il se mit à citer ses préférés : Claudel, Bernanos, Mauriac, Péguy, « mais aussi des laïques comme Anouilh et Sartre ». Toutefois, c'est au P. de Lubac qu'il rendit ensuite le plus vibrant hommage : « Pour moi, l'amitié [avec lui] mûrie pendant le Concile et à l'occasion de tant de travaux communs au sein de la Commission Théologique Internationale est un des plus grands dons que j'ai reçus dans ma vie. Ce grand chrétien était pour moi l'incarnation de l'humanisme chrétien authentique capable de fonder une Europe dans la communion fraternelle avec tous les continents. Le cardinal de Lubac s'imposait à moi comme l'incarnation de la noble France et un modèle parfait de savoir-vivre évangélique. Je félicite la France pour ses grandes personnalités, je remercie la France pour le don de sa culture humaniste (5). »

C'est la France entière et pas seulement son Eglise, vous l'entendez dans ces paroles, qui est regardée avec admiration : sa culture, son histoire, tant de ses grandes figures… Est-ce la raison pour laquelle Jean-Paul II lui a donné ce second titre plus étonnant et moins connu de nous, d'« éducatrice des peuples », dans l'homélie du Bourget, le 1er juin 1980 ? Dans son livre France, fille aînée de l'Eglise, le cardinal Poupard rapporte de nombreux propos qui donnent un fondement à cette expression, par exemple celui du légat pontifical Eudes de Châteauroux : « La Gaule est le four où cuit le pain intellectuel du monde entier » et celui d'un prédicateur du XIIIème siècle, repris par Paul VI dans son discours aux évêques français, le 18 novembre 1963, en plein Concile : « Paris est la source de la doctrine d'où partent des aqueducs s'étendant, non pas jusqu'à trente milles comme ceux de Rome, mais jusqu'aux extrémités du monde ». Le même Paul VI aimait répéter : « Le Français exerce la magistrature de l'universel » et c'est lui qui, en recevant le Général de Gaulle le 31 mai 1967, parla de la France en ces termes : « Cette nation qui a tant contribué à enrichir le patrimoine culturel de l'humanité et dont l'incomparable rayonnement religieux et missionnaire est d'un si grand prix aux yeux de l'Eglise (6). »

Mais je voudrais en venir maintenant à l'Eglise elle-même, et à sa fécondité impressionnante. Combien de fois j'avais entendu, et sans doute aussi tenu, des propos superficiels ou ironiques sur ce sujet, par exemple : « Parmi les choses que Dieu ne sait pas, il y a le nombre des congrégations religieuses féminines fondées en France au XIXè siècle ! » Mais, dans les années 80, j'ai eu l'occasion de m'intéresser aux travaux du Professeur Claude Langlois sur la question et de constater que précisément, la période que nous avons vécue en France, mettons de 1830 à 1930, n'a pas d'équivalent dans toute l'histoire de l'Eglise (7). En l'an 1900, une religieuse sur deux dans le monde est française et 80% de celles qui sont parties servir dans les pays de mission viennent de notre pays. Mais comment est-ce possible, quand la France est loin d'être la seule nation chrétienne ? L'Espagne, l'Italie ou la Pologne n'envoient-elles donc personne ? Lorsque le Président Giscard d'Estaing accueille le Pape Jean-Paul II en 1980, il lui dit qu'une religieuse sur huit dans le monde est française ; nous sommes en 1980. Cette prodigieuse fécondité ne se borne pas à la vie religieuse ni aux femmes, car entre 1820 et 1970, la France a donné 540 évêques missionnaires, dans tous les continents : 253 des Missions Etrangères de Paris, 64 Spiritains, 57 Lazaristes….

Toutes les Œuvres Pontificales Missionnaires partent de France, durant cette période : « la Propagation de la Foi » en 1822, à Lyon, grâce à Pauline Jaricot, « la Sainte Enfance », lancée par Forbin Jeanson à Metz en 1843 et « Saint Pierre Apôtre », par Jeanne Bigard à Caen, en 1889. Il faudrait aussi parler des martyrs d'Extrême Orient : François-Régis Clet de Grenoble, Jean-Gabriel Perboyre du diocèse de Cahors, saint Pierre Chanel, le premier martyr d'Océanie, Théophane Vénard « dont la vocation missionnaire s'éveille à la lecture du martyre de Jean-Charles Cornay de Poitiers : 'Moi aussi, je veux aller au Tonkin. Moi aussi, je veux être martyr'. C'est un enfant de neuf qui parle (8). »

Permettez-moi de diriger aussi notre regard vers Lyon. Lorsque j'ai reçu la charge pastorale de ce diocèse en 2002, on m'a conduit d'abord à l'amphithéâtre des trois Gaules, au pied de la colline de la Croix Rousse, je me suis mis à genoux et on m'a lu le récit des martyrs de l'an 177. Certes, j'avais entendu parler de sainte Blandine et des lions depuis mon enfance, mais j'ai eu l'impression qu'un poids, sarcina, pour reprendre le mot de saint Augustin, de dix-huit siècles me tombait soudain sur les épaules. Quel héritage ! Le premier des 135 évêques de Lyon, saint Pothin avait alors 91 ans et il est mort dans son « cachot » de Fourvière, avant qu'on ait pu le faire descendre dans l'amphithéâtre. Parmi la quarantaine de martyrs (9), il y avait aussi l'esclave Blandine, l'adolescent Pontique…. Heureusement, Irénée était à Rome, en ambassade de paix auprès de Pape. Il prit donc la suite de Pothin ; c'est lui qui manifesta pour la première fois la théologie dans toute son ampleur, la faisant jaillir tout entière du trésor des Ecritures. Parmi les Pères de l'Eglise, il est regardé comme le premier, vénéré autant par les chrétiens d'Orient que par ceux d'Occident.

Bien des fois, j'ai vu passer des hiérarques des Eglises d'Orient comme le Patriarche de Constantinople, le Catholikos d'Etchmiadzine ou l'actuel patriarche de Moscou, Kirill, quand il était métropolite de Smolensk. Tous ont toujours voulu commencer leur visite de Lyon par un pèlerinage au tombeau de saint Irénée et à l'amphithéâtre des Trois Gaules. C'est pourquoi j'ai demandé au pape Benoît XVI s'il accepterait de nommer, avec les responsables des autres Eglises chrétiennes, saint Irénée « Docteur de l'Unité ».

En partant d'Irénée, on peut tracer deux lignes magnifiques, l'une d'ordre théologique qui va de la fin du IIème siècle jusqu'à Henri de Lubac professeur et chercheur à Lyon de 1929 à 1974, et dont l'œuvre fait aujourd'hui l'objet de nombreuses thèses, dans le monde entier. Et une seconde ligne, celle de la passion pour l'unité, qui part aussi d'Irénée et vient jusqu'à nous. Un de ses grands moments est le second concile de Lyon en 1274, où l'on chercha sans y parvenir à refaire l'unité avec Constantinople. Vers les années 1920-1930, l'Abbé Paul Couturier, chargé par le cardinal de s'occuper des réfugiés russes, découvrit leur ferveur à travers leurs icônes, seule richesse qu'ils avaient pu emporter avec eux, placarda dans les rues de Lyon des affiches avec ces deux mots : « Intolérable scandale » pour parler de la division des chrétiens. C'est de là que partit la belle aventure de la « Semaine d'universelle prière pour l'Unité des chrétiens », fidèlement suivie aujourd'hui par tant de communautés, dans le monde entier. La recherche d'unité et de rencontre s'est depuis étendue au domaine du dialogue interreligieux, et je peux dire que nous en vivons de beaux moments entre chrétiens, juifs et musulmans, dans l'agglomération lyonnaise.

L'exceptionnel dynamisme missionnaire de nos communautés, je l'ai déjà signalé en parlant de divers fondateurs et de Pauline Jaricot pour qui j'ai un attachement particulier. J'aimerais tant qu'un miracle nous permette d'avancer vers sa béatification et sa canonisation, pour que l'Eglise entière découvre cette personnalité si ardente et ingénieuse, et que de nombreux fidèles renouvellent grâce à elle leur élan missionnaire. Je souhaite mentionner quelques moments marquants comme un voyage en Nouvelle Zélande, durant l'été 2006 ; j'ai découvert une Eglise jeune, où le souvenir des missionnaires lyonnais et la gratitude à leur endroit restent très vifs. J'ai été encore plus impressionné par l'Eglise du Bénin où l'on m'avait invité à célébrer le 150ème anniversaire de la première Messe des prêtres des Missions Africaines de Lyon, le dimanche 11 avril 2011. La découverte de ce passé et de tous les fruits qu'il porte aujourd'hui est une belle occasion d'action de grâce et une vraie stimulation pour renouveler aujourd'hui notre élan missionnaire.

Evidemment, cette énumération qui vous paraît peut-être longue et qui serait vraiment interminable si je la voulais exhaustive, montre aussi le danger que représente un si riche patrimoine. Passer son temps à célébrer des centenaires et à raconter l'épopée de nos aînés risque de nous endormir. Le passé peut « encombrer » l'Eglise et l'empêcher d'aller de l'avant, de « sortir » comme nous y invite constamment le pape François depuis un mois, mais déjà l'Evangile où l'on voit constamment Jésus « sortir » à la face de son Père pour prier, « le matin, bien avant le jour » (Marc 1, 35 et 38).

 

III - Regard sur la situation actuelle de l'Eglise de France.

La figure de Pauline me permet de relier ce passé foisonnant à la vie actuelle de l'Eglise de France. Cette jeune femme a inventé, à quelques années d'intervalle, le « Rosaire Vivant » et la Propagation de la Foi. Chez elle, se marient étonnamment la piété profonde, l'engagement social et le dynamisme missionnaire. Et, précisément, ces trois points me semblent être une caractéristique toujours actuelle du catholicisme français. Je commence par donner quelques explications.

Contemporaine du début de l'ère industrielle, elle est scandalisée par le sort que ses proches, à commencer par son père et ses frères, font aux ouvriers. Elle leur reproche de leur imposer des conditions de travail qui volent un papa à ses enfants, un mari à son épouse, un fidèle à son Dieu. C'est ainsi qu'elle décide de lancer sa propre entreprise à Rustrel, près d'Apt, dans le Vaucluse, une usine où les ouvriers seront respectés ; c'est la mise en œuvre de la doctrine sociale de l'Eglise, plusieurs décennies avant la publication de Rerum Novarum. Simultanément, comme elle est liée avec les Missions Etrangères de Paris par les amis de son frère Philéas, elle décide de lancer une campagne des « petits sous », demandant aux ouvriers de donner un sou par semaine pour les missions. Elle institue ainsi des chefs de dizaines, de centaines et de milliers qui ramassent chaque semaine de belles sommes auprès des plus pauvres et font d'eux concrètement des missionnaires, puisque cet argent est donné pour l'évangélisation de la Chine et de bien d'autres lieux de mission.

Elle sait par ailleurs qu'il est difficile de réciter le Rosaire entier chaque jour et elle propose à des groupes de se réunir pour constituer des « rosaires vivants », des groupes (de quinze et aujourd'hui vingt personnes puisque Jean-Paul II a ajouté cinq mystères lumineux au Rosaire) où chacun dit une dizaine du chapelet pendant un mois et une autre le mois suivant. Ce mouvement est sans doute un des plus importants dans l'Eglise de France, aujourd'hui. Il ne fait pas de bruit, il permet de vivre une fidélité pauvre dans la prière et entretient une belle solidarité spirituelle entre des fidèles de conditions très différentes. J'appartiens moi-même à un groupe dont les membres sont étonnamment divers par l'âge et les conditions de vie. A Lyon, je vois ainsi toutes ces équipes envahir la Cathédrale, une fois par an, à l'occasion de la fête du Rosaire, au mois d'octobre. Merveilleusement rénovée en 2005, la Maison de Pauline attire sur la colline de Fourvière des foules de pèlerins de tous pays, et elle est regardée comme un centre missionnaire mondial.

Quant au christianisme social, il demeure une des caractéristiques de la ville de Lyon. On pourrait évoquer dans les siècles passés de belles figures comme Pierre Valdo, Charles Démia, Antoine Chevrier, Louis Querbes ou Joseph Rey. Mais au XXème siècle, Mgr Ancel, l'évêque ouvrier issu d'une grande famille bourgeoise lyonnaise qui vivait dans un Algeco avec des collègues de travail maghrébins marque encore toutes les mémoires. Gabriel Rosset, un professeur de lettres des grands lycées lyonnais, en fondant Notre-Dame des Sans Abri a enrôlé et formé de jeunes lycéens de l'époque qui sont aujourd'hui des responsables politiques ayant toujours à cœur le souci des pauvres. Cette institution accueille aujourd'hui un millier de SDF chaque soir. Avec mes évêques auxiliaires, nous avons grande joie à aller y célébrer la Messe de la nuit de Noël.

Le Maire du 7ème arrondissement me disait qu'issu d'une famille nettement anticléricale de la région de Nîmes ou Montpellier, il avait toujours entendu dire du mal des chrétiens. Mais, dans son arrondissement, il voit bien que 90% de ceux qui sont engagés dans ces institutions sont chrétiens, actifs et discrets. Alors, a-t-il ajouté, j'ai dit à mes collaborateurs que, si je n'envisageais pas de me faire baptiser, je demandais qu'au moins on arrête de dire du mal des chrétiens. Dans les difficultés actuelles dues à la présence et à l'accueil des Roms, il faut reconnaître que la politique de nos responsables gouvernementaux et municipaux est difficile à comprendre, mais tous admettent que les chrétiens soient aux côtés des Roms et s'occupent, pour eux et leurs enfants, du logement, de la nourriture et des vêtements…

Sur le sujet, douloureux également, du mariage entre deux personnes du même sexe et des rudes débats auxquels il donne lieu depuis plusieurs mois, la position de l'Eglise catholique en France est claire. Il était frappant de voir, lors des récentes visites ad limina qui ont eu lieu de septembre à novembre 2012, la reconnaissance des dicastères romains pour l'attitude des catholiques de France. En Belgique et en Hollande, aucune voix ne s'était fait entendre contre ce projet. Au Canada, celle du cardinal Ouellet s'était élevée, seule et forte, face au Parlement et au gouvernement du Québec. En Espagne, une Messe avait rassemblé un million de personnes sur la Plaza de Cibeles à Madrid, mais on imagine mal l'archevêque de Paris invitant la foule à se rassembler pour une célébration au Rond-Point des Champs-Elysées ! Les Portugais sont fort différents, vous le savez, de leurs voisins de la Péninsule ibérique. Ils se sont très peu exprimés, mais lorsque la loi a été votée (au Portugal le mariage est autorisé, mais pas l'adoption), on a interrogé le patriarche de Lisbonne qui a répondu en substance : « Le Parlement portugais perd la tête, comme tous les parlements européens, mais rassurez-vous, tout le monde sait bien que le mariage, c'est l'union d'un homme et d'une femme. »

Les autorités romaines ont été impressionnées par l'attitude des catholiques de France et nous en ont remerciés. Chez vous, nous ont-ils dit, les pasteurs ont commencé par appeler à la prière et au jeûne. Les fidèles et les pasteurs sont entrés dans une réflexion très riche, menée en commun avec les juristes, les éducateurs, les philosophes, les psychologues et les représentants des autres religions. Puis, vous avez agi dans la vie sociale, les médias, les manifestations, les auditions parlementaires…. Je pense à mes conversations avec M. Antoine Veil dont les obsèques sont célébrées en ce moment et à qui je suis heureux de rendre hommage. Il avait apporté sa réflexion, son engagement et sa signature dans une tribune publiée dans Le Monde pour que ce projet donne lieu à un vrai débat. A Rome, donc, on nous a chaleureusement remerciés de ce témoignage, considéré comme une « voie française ». Il manifeste une réelle maturité dans les rapports avec l'Etat et avec la société : un mélange de clarté, de respect, de force, toujours dans la légalité et la paix. C'est sans doute la richesse contrastée, à la fois belle et douloureuse, de notre histoire qui nous donne de pouvoir témoigner avec cette liberté. Plusieurs responsables, au Vatican, nous ont assuré que cette attitude serait utile à d'autres pays comme l'Allemagne ou l'Italie quand le débat y apparaîtrait. Est-ce un exemple qui peut éclairer la formule de Jean-Paul II, parlant de la France, « éducatrice des peuples » ?

A ce stade de la réflexion, on a droit en général à un développement sur la laïcité, chacun donnant son regard sur ce concept et la bonne manière de le vivre. Je vous épargnerai cette réflexion, en me contentant de dire que c'est un problème ancien dans notre pays. Il y a une loi dont tout le monde parle, celle du 9 décembre 1905. En France, chaque citoyen est censé connaître la loi, mais M. Emile Poulat, qui a travaillé cette loi plus que quiconque - ce qui lui a valu les félicitations du Président de la République - explique qu'il lui a fallu plusieurs mois, seulement pour en établir le texte. Les mots avec lesquels on la désigne ne s'y trouvent même pas.

La loi dit des choses simples, qui doivent nous permettre de vivre en paix, et je me demande toujours pourquoi il faut qu'on ajoute des adjectifs pour qualifier ce terme de « laïcité ». C'est sans doute parce qu'il n'est pas si clair que cela. Que veut dire, par exemple, un mot comme « laïcisation » ? La laïcisation progressive de la société, cela signifie le progrès de la paix et du respect mutuel ou la disparition progressive de toute religion dans l'espace social ? Si je pense que c'est un problème ancien, c'est qu'avant la loi de 1905 et déjà avant la Révolution, il y avait, et il y a toujours, dans notre pays les courants opposés, celui de Jeanne d'Arc qui proclame « Dieu premier servi » et celui de Voltaire ou du célèbre « Ecr'linf » qui veut vraiment éradiquer tout ce qui est religieux de notre pays.

Mais est-ce si sûr que ce mariage entre la laïcité et les racines chrétiennes d'un pays soit impossible ? J'ai lu les derniers livres de Mgr Claude Dagens et je me suis bien retrouvé dans cet itinéraire intellectuel et spirituel : une famille française, catholique, des études dans les établissements publics et les grands lycées d'Etat auxquels nous gardons une grande reconnaissance, même si dans cette époque du marxisme régnant, la laïcité était assez malmenée… Mais les jeunes ne sont pas idiots ; ils comprennent ce qui se passe et ils sont capables d'être heureux dans cette histoire qui est bien la leur et où ils ont envie de prendre leur place.

C'est justement ce qui me frappe dans les contacts que j'ai avec eux. J'ai de beaux échanges, par lettres et dans des rencontres directes, avant les célébrations de confirmation, dans nos universités d'été, que nous appelons « laboratoires de la Foi » (un titre suggéré par Jean-Paul II) et dans la grande expérience des J.M.J. Après les générations contestataires, en voici une autre qui arrive. Les jeunes, aujourd'hui, savent bien qu'il ne leur sera pas facile d'être fidèles au Christ. Ils ne rejettent rien ce que la Parole de Dieu et l'Eglise leur enseignent. Et comme ils voient bien qu'il leur sera difficile de vivre tout cela, ils viennent demander des explications, une formation en profondeur, intellectuelle et spirituelle. Ils participent activement, avec une étonnante docilité et, en même temps, avec une belle énergie innovante.

Combien en ai-je vu, depuis que je suis archevêque de Lyon, venir me proposer des nouvelles formes d'évangélisation, en entrant dans la vie et les rythmes actuels de la société ! Il s'agit de musique et de concerts, en particulier le jour de la « Fête de la musique » ; ce sont aussi des portails informatiques d'évangélisation, des manifestations sportives, des rencontres œcuméniques ou interreligieuses, car ce qui paraissait une nouveauté il y a quarante ans est pour eux, maintenant, une évidence, et ils trouvent que nous sommes bien à la traîne… Béni soit Dieu pour le réveil qui sonne à nos oreilles grâce à leur présence et à leurs initiatives !

Dans plusieurs de ces domaines, je me sens totalement incompétent, mais très heureux de leur dire ma confiance. Constamment, je soutiens et encourage les jeunes prêtres de mon diocèse qui sont leurs serviteurs et nous accueillons les communautés nouvelles qui surgissent ici et là, à notre grand étonnement. Tous ont une énergie infatigable, ils prennent sans cesse de nouvelles initiatives adaptées à cette génération qu'ils connaissent bien mieux que moi, et ils sont d'abord soucieux d'implanter la lumière du Royaume de cieux au fond du cœur des jeunes. Notre génération doit se laisser bousculer et croire à son charisme de discernement. Notre mission est, comme le dit saint Paul de leur donner tout « l'équipement » intellectuel, spirituel et sacramentel dont ils ont besoin pour accomplir leur « diaconie », leur service en vue de l'unité du grand corps de l'Eglise et de toute la famille humaine (cf. Eph 4, 12).

Je terminerai cette dernière partie en élargissant le regard sur la place de la France dans l'Eglise universelle. On entend dire parfois que son influence a beaucoup diminué dans la Curie romaine, par rapport à l'époque encore récente où le pape Paul VI, pétri de culture française, avait choisi mon prédécesseur à Lyon, le cardinal Jean Villot comme Secrétaire d'Etat. Pourtant, Jean-Paul II et Benoît XVI n'ont jamais caché leur admiration pour la culture et la spiritualité françaises, je l'ai déjà souligné. C'est le cardinal Wojty?a qui avait eu cette phrase étonnante, alors qu'il était archevêque de Cracovie : « Heureusement, le marxisme nous venait d'Allemagne ; s'il était venu de France, nous aurions tous été marxistes. »

La figure exceptionnelle du cardinal Lustiger a beaucoup marqué l'Eglise catholique ; il était proche du Pape Jean-Paul II et du cardinal Ratzinger, devenu Benoît XVI. Il a beaucoup fait progresser les relations entre les juifs et les chrétiens et c'est lui qui, dans un lien étroit avec le cardinal Decourtray, a rendu possible la solution de la douloureuse question du carmel d'Auschwitz. Grâce à lui, des rencontres annuelles ont été instaurées à New York et Washington ou à Paris, entre grands rabbins et évêques pour approfondir notre dialogue. C'est aujourd'hui le cardinal Vingt-Trois qui poursuit cette œuvre ; la rencontre de 2013 a eu lieu la semaine dernière aux Etats-Unis.

Tout cela n'est donc pas seulement du passé. Je peux dire qu'au Conclave du mois dernier, l'intervention de l'archevêque de Paris était attendue et écoutée par tous. Le nom du nouveau Pape a été proclamé par le cardinal Jean-Louis Tauran, Protodiacre, à la loggia de la Basilique Saint-Pierre. Cet homme très fin est aujourd'hui Président du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, et, comme l'a dit Benoît XVI, le dialogue avec l'Islam est certainement l'un des défis majeurs de l'Eglise aujourd'hui. C'est ce même Mgr Tauran qui fut le chef de la diplomatie vaticane - poste où lui succède aujourd'hui encore un français, Monseigneur Dominique Mamberti - durant les années où Jean-Paul II a été si actif en ce domaine, pour tenter d'éviter les guerres du Koweït et, douze ans plus tard, d'Irak. Entre temps, on se souvient qu'il a été le responsable de la Bibliothèque et des Archives du Vatican. En ce haut lieu de la culture et du dialogue entre le Vatican et de nombreux pays du monde - je pense en particulier à la Chine, fascinée par tout ce que « la Vaticane », comme on l'appelle, possède sur sa propre histoire -, les Français ont vraiment une belle place, du cardinal Eugène Tisserand à Monseigneur Jean-Louis Bruguès qui occupe aujourd'hui ce poste majeur.

Dans l'admirable livre, J'ai senti battre le cœur du monde, le cardinal Roger Etchegaray raconte comment il avait été le premier à atterrir à Kigali en avril 1994 et à dénoncer les événements du Rwanda comme un véritable génocide, puis comment il fut le dernier à aller voir Saddam Hussein en 2003. C'est au cardinal Etchegaray que Jean–Paul II avait confié le pilotage du grand Jubilé de l'an 2000. On sait l'attachement profond de Jean-Paul II à la culture : il y voit la marque caractéristique d'une nation, même lorsqu'elle est, comme son pays d'origine, la Pologne, malmenée par les violences de l'histoire. Or, c'est précisément un français, le cardinal Paul Poupard, que le pape slave a mis, pendant vingt-cinq ans, à la tête du Conseil Pontifical pour la culture qu'il a fondé en 1982.

L'Eglise de France poursuit sa route, débarrassée de tout triomphalisme, je l'espère ; vraiment pauvre intérieurement, je l'espère plus encore. Les chrétiens en France sont de vrais français, donc ils se plaignent et se lamentent souvent. Mais ils n'ont rien perdu de leur énergie. Combien d'évêques d'autres continents me le disent lors de leur passage chez nous. Je pense au cardinal Sarah, un guinéen, président du Conseil pontifical Cor Unum, venu donner un bel enseignement sur les fruits du Concile Vatican II à notre grande fête diocésaine le 14 octobre dernier, à Eurexpo. Et il me disait : « Pourquoi, vous, les Français, dites-vous toujours que votre Eglise va mal ? On ne voit nulle part ailleurs des fêtes aussi joyeuses, profondes, priantes, familiales et parfaitement organisées… ! »

Le regard que nous portons sur la situation de notre pays et la vie de notre Eglise demande à être corrigé ou élargi par les autres. Ainsi, lors de notre récente visite ad limina, quelle ne fut pas ma surprise d'entendre l'un des responsables du Conseil Pontifical pour la nouvelle Evangélisation nous dire que, parmi toutes les initiatives prises dans l'ensemble de l'Eglise, deux pays sortaient nettement du lot : le Brésil d'abord, et la France ensuite, sans comparaison avec les autres pays de l'Europe ou de l'hémisphère Nord. Rares probablement sont les catholiques français à en avoir conscience, et c'est sans doute mieux ainsi.

 

Conclusion : Un présent à vivre dans la foi.

Dans son ouvrage récent et si stimulant, Catholiques en France, réveillons-nous (10) ! , Mgr Claude Dagens résume son propos dans une belle formule : « Non à la résignation et non à la reconquête. » Il affirme, et je le rejoins dans cette analyse, qu'après un affrontement entre les deux France (la France catholique et la France laïque), nous avons maintenant une Eglise et une société civile toutes deux fragilisées. « L'évangélisation, dit Mgr Dagens, c'est la rencontre et la jonction entre la Révélation chrétienne de Dieu et nos réalités humaines, nos attentes, nos blessures et nos projets. » « Nos actes ecclésiaux, ajoute-t-il, ont une valeur sociale et des effets sociaux. »

Pour moi, les maîtres-mots de notre action et de notre mission sont le service, la pauvreté et le témoignage, dans une grande espérance. Le Serviteur, c'est celui que le livre Isaïe nous annonce et nous décrit dans les célèbres « chants du Serviteur ». Et nous le voyons prendre un visage dans la personne de Jésus au soir du jeudi saint, lavant les pieds de ses disciples, un peu éberlués de le voir dans cette position d'esclave. Si l'Eglise, épouse du Christ, a une vocation essentielle, et toujours la même, au fil des siècles et dans des cultures et des sociétés si différentes, c'est bien celle d'être une servante. Voilà vraiment son seul titre de gloire, et elle ne sera capable d'y être fidèle que si elle est pauvre, vraiment pauvre. C'est d'ailleurs le mot de la première Béatitude, l'ouverture de tout l'enseignement de Jésus : « Heureux les pauvres en esprit » (Mat 5, 3). Le grec dit ptôchoï, un mot que l'on peut aussi traduire par mendiant. Il est nécessaire de se débarrasser de tout orgueil, d'aller mendier auprès de Dieu tous les biens spirituels, la foi, l'amour, la joie, la douceur, la paix intérieure, tout ce dont avons besoin comme « pain de chaque jour », pour tenir jusqu'à demain. En vous parlant de pauvreté et de service, j'ai dans l'esprit l'image du Pape François lavant les pieds d'une femme musulmane serbe, le soir du jeudi saint, dans une prison romaine. Une belle décision… qui nous bouscule quelque peu !

Enfin, la dernière phrase de Jésus sur terre, au moment de l'Ascension, est une consigne que je demande aux jeunes confirmés d'apprendre par cœur, car elle leur explique ce qu'ils sont en train de vivre. : « Vous allez recevoir une force, celle du Saint Esprit, qui viendra sur vous. Alors vous serez mes témoins à Jérusalem … et jusqu'aux extrémités de la terre » (Ac 1, 8). La mission se résume dans le mot témoin et chacun sait qu'en grec, il se dit martyr. Voilà donc notre programme : être ses témoins. L'expérience nous montre qu'il y a des souffrances, des humiliations et des railleries. Cette semaine, à Lyon et dans plusieurs cathédrales de France, nous avons vécu « la nuit des témoins », qui rendait hommage à tous ceux qui sont morts cette année, à cause de leur foi dans le Christ. Une liste aussi terrible que merveilleuse ! Mais il faut dire aussi que notre plus grande joie est de voir que ce témoignage porte aussi des fruits inattendus. L'un des derniers prêtres que j'ai ordonnés, en octobre dernier, m'a raconté qu'il avait demandé le baptême grâce au témoignage d'un camarade de lycée, au moment de sa confirmation. « J'ai senti qu'il avait une joie que je n'avais pas », m'a-t-il dit. Et une fois ses études d'ingénieur terminées, il est entré au Séminaire et le voilà prêtre depuis quelques mois.

Les chrétiens étonneront toujours, et détoneront aussi dans toutes les sociétés dans lesquelles ils vivent et où ils doivent et savent s'adapter. Déjà, la célèbre Epître à Diognète, à la fin du IIème siècle, les décrivait comme des gens ordinaires qui vivent, travaillent, s'habillent et mangent comme tout le monde, mais qui pourtant ont un comportement familial et communautaire particulier, dans le rapport à l'argent, le mariage, l'accueil des enfants, la réunion du dimanche… Et le texte conclut l'analyse sociologique par cette belle formule : « Ils obéissent aux lois paradoxales de leur étrange république spirituelle. »

Je laisserai le mot de la fin à mon ami Emile Poulat qui, parlant de l'Eglise de France écrit : « Elle a tendance à sous-estimer sa force et à surestimer sa place. Il est vrai qu'elle est réduite à une place modeste (…) mais elle a toute liberté d'occuper la place dont elle est capable, sans se troubler d'être mise en accusation par des esprits ou des courants qui, de leur côté, jouissent de la même liberté (11)» Il dit vrai, me semble-t-il, à nous d'avancer dans l'espérance, sans chercher de résultats, mais en n'oubliant jamais ces trois mots essentiels : pauvres, serviteurs et témoins.

 

1) Sigmund FREUD, Die Zukunft einer Illusion, 1927

2) Avant de quitter Rome, le 27 mai, le pape avait dit lors d'un entretien radiophonique : « Tout d'abord, la France est la fille aînée de l'Eglise. Et elle a engendré tant de saints ! »

3) Cardinal Paul Poupard, France, fille aînée de l'Eglise, éd. Regnier, 1995, p. 17. Cet ouvrage (225 p.) a été publié à l'approche du voyage de Jean-Paul II à Reims en 1996, à l'occasion du XV° centenaire du baptême de Clovis.

4) Ibid., pp. 17-20.

5) Discours prononcé à la Villa Bonaparte, le 11 mai 1998, La Documentation Catholique, 2005. Hors-série, p. 111.

6) Op. cit., pp. 25 et 27. La formule d'Eudes est rapportée de l'une des conférences de carême données par le cardinal Baudrillard, à Notre-Dame de Paris, en 1928.

7) Claude LANGLOIS, Le Catholicisme au féminin. Les congrégations françaises à supérieure générale au XIX° siècle, Le Cerf, janvier 1984, 776 p.

8) Cardinal Paul Poupard, Ibid., p. 36. Le chapitre II, « La vocation missionnaire de la France », pp. 29-48, dresse un panorama impressionnant de ce dynamisme missionnaire.

9) Combien étaient-ils au juste ? On lit dans la Lettre des chrétiens de Vienne et de Lyon…: « On sait les noms de quarante-huit de ces saints confesseurs de Jésus-Christ ; mais ils étaient infiniment plus nombreux, car saint Eucher, qui gouvernait l'Eglise de Lyon, au cinquième siècle, les appelle un peuple de martyrs.» François RICHARD, professeur d'histoire romaine à l'Université de Nancy écrit qu'il y avait peut-être des noms doubles ou triples, parmi les quarante-huit relevés. « Mais même avec 38 martyrs comme on l'a soutenu, la persécution lyonnaise serait, et d'assez loin, la plus importante du IIème siècle » Eglise à Lyon, Hors-série, 2005, p. 19.

10) Bayard, 2012, 405 p.

11) Emile POULAT, « La France, l'Eglise et l'Etat » in Communio, XXVIII, 1, janvier-février 2003, pp. 61-71, ici p. 71..