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INSTALLATION DE M. WOLFGANG SCHÄUBLE COMME MEMBRE ASSOCIÉ ÉTRANGER - SÉANCE DU LUNDI 02 OCTOBRE 2017

Wolfgang Schäuble, ministre fédéral des Finances d'Allemagne, a été reçu le 2 octobre 2017 membre associé étranger de l'Académie des sciences morales et politiques, au cours d'une séance solennelle sous la Coupole de l'Institut et en présence d'un auditoire nombreux, dont son homologue, le ministre de l'Économie et des Finances Bruno Le Maire.

Le discours d'installation a été prononcé par Michel Pébereau, président de l'Académie pour l'année 2017. Il a été suivi, selon l'usage, de la réponse du nouvel académicien, qui a fait l'éloge de son prédécesseur, l'universitaire belge Roland Mortier, décédé le 31 mars 2015.


Michel Pébereau, président de l'Académie, Jean-Robert-Pitte, secrétaire perpétuel, Wolfgang Schäuble, Bruno Le Maire, François d'Orcival, vice-président de l'Académie, Gabriel de Broglie, chancelier de l'Institut.

 

Discours d'installation de M. Wolfgang SCHÄUBLE comme membre associé étranger, par M. Michel PÉBEREAU, Président de l'Académie

Monsieur le Ministre de l’Économie et des Finances,
Monsieur le sénateur,
Mesdames et Messieurs les ambassadeurs,
Monsieur le Chancelier de l’Institut,
Messieurs les Secrétaires perpétuels,
Mesdames, Messieurs, chers amis

Je vous remercie de votre présence. L’Académie des Sciences morales et politiques est honorée et heureuse que vous ayez pu répondre à son invitation à cette cérémonie.

Madame Ingeborg Schäuble,
Monsieur le Ministre, cher confrère,

Parmi les nombreuses et prestigieuses sociétés vouées aux travaux de l’esprit, notre Académie des sciences morales et politiques a pour singularité d’être orientée, par l’objet même de ses études, vers la réalisation du bien commun. En faisant dialoguer dans une même institution l’ensemble des savoirs relatifs à l’homme et à sa vie en collectivité, nos fondateurs ont voulu les sortir du cercle de la pure spéculation afin qu’ils concourent au perfectionnement de la société. Cette mission ne peut s’exercer qu’en toute indépendance, et nos statuts nous protègent de l’ingérence des pouvoirs publics. Comment, pour autant, pourrions-nous la remplir efficacement, si nous n’intégrions à nos réflexions l’expérience de ceux qui sont en charge du destin des communautés humaines, ici et ailleurs ?

En choisissant pour confrères d’éminents dirigeants étrangers, nous n’attendons sans doute pas qu’ils participent activement à nos travaux. Certains, parmi les plus illustres, ne pratiquaient même pas notre langue, à l’instar de Konrad Adenauer ou de Ronald Reagan – nous verrons dans quelques instants que tel n’est pas votre cas. Mais en nous faisant l’honneur de siéger parmi nous, ils nous apportent le concours toujours précieux de leur autorité morale et l’exemple de leurs vertus. En retour, nous les signalons à l’attention de nos compatriotes, en espérant qu’ils puissent devenir pour eux source d’inspiration. Votre admission dans notre Compagnie s’inscrit dans cette noble et heureuse tradition.

Nous sommes réunis cet après-midi pour rendre hommage à un itinéraire politique exceptionnel, dans lequel s’entrecroisent les destins de l’Allemagne et de l’Europe, en lien étroit avec la France.

Votre vie publique, commencée voici 45 ans, se confond avec l’histoire récente de l’Allemagne : acteur-clé de sa réunification, vous avez été, de 2009 à aujourd’hui, le gestionnaire avisé de ses finances.

Depuis près de 10 ans, vous vous êtes en outre imposé comme un des plus importants décideurs politiques en Europe, dans la construction de laquelle vous êtes depuis longtemps investi.

Vous êtes enfin, pour notre pays, un partenaire de premier plan, partisan convaincu et praticien consommé du dialogue franco-allemand.

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Avant d’examiner plus en détails votre action, faisons un détour par vos origines. Vos racines plongent au cœur de l’Allemagne rhénane, plus exactement dans le pays de Bade, où vous êtes né le 18 septembre 1942 et qui demeure votre port d’attache. Vous y avez reçu une éducation classique, dans une société encore traditionnelle, dont vous avez fait vôtres les valeurs : le goût de l’effort, la franchise et le respect de la parole donnée. Vous êtes bien le fils, en ce sens, du « peuple honnête et laborieux » des bords du Rhin, célébré par Heinrich Heine dans sa Germania. Vous en avez hérité l’attrait pour un mode de vie sobre et sans ostentation, qui ne vous a pas abandonné, même aux faîtes des honneurs. Sacrifiant le moins possible aux réunions mondaines, vous réservez de préférence vos loisirs au théâtre et aux concerts de musique classique, ou encore aux randonnées en handbike dans la Forêt-Noire, à vos yeux le meilleur des dérivatifs aux soucis de la politique.

Comme tous les Allemands de votre génération, votre mémoire a été marquée de l’empreinte ineffaçable des années tragiques du totalitarisme et de la guerre, même si vous n’en avez pas conservé de souvenir personnel, et bien que votre famille ait été préservée de la contagion nazie. Il est significatif que le premier événement historique dont vous ayez gardé trace soit en réalité la création du Deutsche Mark en 1948, où déjà se fait jour, à travers la question de la monnaie, le lien entre politique et économie. Par la suite, votre jeunesse s’est déroulée au rythme du miracle économique allemand. Témoin du spectaculaire relèvement de votre pays sous la sage direction de Konrad Adenauer et de Ludwig Erhard, vous ne pouviez qu’en ressortir convaincu du bien fondé de « l’économie sociale de marché ».

Il faut dire que vous manifestez une conscience politique précoce. La non compromission de votre père avec le régime hitlérien lui permet, dès 1946, d’être actif sur la scène politique locale, en tant que président d’une formation démocrate-chrétienne, puis député au Parlement régional de Bade, avant de militer dans les rangs de l’Union chrétienne-démocrate (CDU). Vous et vos frères êtes, très jeunes, associés à ses campagnes électorales. Votre frère cadet Thomas, aujourd’hui décédé, y contracte, comme vous, le virus de la politique, qui l’a conduit jusqu’au gouvernement régional du Bade-Wurtemberg.

Vient pour vous le temps des études. Vous choisissez la filière du droit et prenez vos grades à l’université voisine de Fribourg-en-Brisgau où vous suivez tout votre cursus, hormis un bref intermède à Hambourg où vous vous familiarisez avec la science économique. Après l’obtention de votre thèse en 1971, vous intégrez l’administration fiscale du Bade-Wurtemberg. Deux ans auparavant, vous aviez fondé votre foyer. Avec Ingeborg, diplômée en économie politique, vous avez eu quatre enfants. Elle aspirait à la quiétude d’une vie sans histoire ; vous n’avez pas pu résister à l’appel de la politique. Elle ne vous a pas moins offert, à chaque étape de votre carrière, le plus solide des points d’appui. « J’admire ma femme, je n’aimerais pas être marié à moi-même », avez-vous déclaré récemment à l’occasion de votre anniversaire, émouvant hommage rendu au dévouement sans réserve de votre épouse derrière le masque de la plaisanterie. Je relève au passage votre tournure d’esprit humoristique, qui est chez vous comme une seconde nature. Elle entre certainement pour beaucoup dans la sérénité dont vous êtes connu pour ne jamais vous départir, jusque dans les heures les plus dramatiques.

Au moment où commence votre vie active, vous avez déjà, à dire vrai, un pied en politique. Dès l’âge de 19 ans, vous avez en effet adhéré à la branche jeunesse de la CDU et y exercez des responsabilités, avant de rejoindre ce parti lui-même quatre années plus tard. Le pas décisif est cependant franchi en 1972, lorsque vous êtes élu à 30 ans, bien que n’étant pas favori, pour représenter votre arrondissement de l’Ortenau à la diète fédérale. Il vous a, depuis, toujours renouvelé sa confiance. Pareille longévité est sans équivalent dans les annales parlementaires allemandes. Elle n’est pas due au hasard. Vos campagnes, y compris la treizième qui vient de s’achever, sont celles d’un homme de terrain, au plus près des électeurs, dans les réunions publiques et sur les marchés. Ce contact ininterrompu, véritable pierre de touche de l’action politique, est un des ressorts de votre réussite.
           
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La décennie 1980 est celle de votre arrivée aux affaires, dans le sillage d’Helmut Kohl qui vous place en 1984 à la direction de la chancellerie fédérale, ce qui fait en pratique de vous le plus proche de ses collaborateurs, avec le titre de « ministre des Affaires spéciales » – autrement dit des dossiers les plus délicats. En font partie les relations avec la République démocratique allemande, ce qui va vite se révéler de la plus grande utilité. 

 La chute du Mur de Berlin vous trouve en effet en première ligne, après que vous avez été promu en avril 1989 au ministère de l’Intérieur. On a peine aujourd’hui à prendre la mesure du pari qu’a représenté pour l’Allemagne la réintégration de sa partie orientale, tant celle-ci s’est depuis imposée à nous comme une évidence. La réalité est qu’il s’agissait, pour toutes les parties en présence, d’un saut dans l’inconnu. L’Ouest, appelé à supporter le coût colossal de l’opération, redoutait que l’absorption d’une économie exsangue ne fit vaciller les bases de sa prospérité, en provoquant une montée brutale et durable de l’inflation. À l’Est, le passage à un modèle libéral, dans une société accoutumée à l’encadrement de l’État, faisait peur. Il fallait accepter, à tous les échelons, de remettre en cause quarante ans d’habitudes et d’accommodements. À l’étranger, certaines chancelleries semblaient revenues à l’heure de 1945 et s’inquiétaient de la reconstitution d’une puissance allemande. D’aucuns, par prudence, eussent différé. Vous fûtes, aux côtés d’Helmut Kohl, de ceux qui relevèrent le défi et à qui l’histoire a donné raison.
 
 Avant même de songer à la réunification, l’urgence était empêcher que la RDA ne s’effondrât. Désespérés de trouver un avenir à l’Est, 700 000 réfugiés avaient afflué à l’Ouest en quelques semaines, faisant craindre que les provinces orientales ne se vidassent de leurs forces vives. Votre réponse fut l’introduction du Deutsche Mark en RDA sur la base d’une complète parité, malgré des écarts de productivité criants. Contraire à l’orthodoxie financière, cette décision eut un coût économique certain, mais vous épargna le chaos en tarissant le flux des passages à l’Ouest.
 
Venait, dans un deuxième temps, le chantier des modalités concrètes de l’intégration de la RDA dans la RFA, où le chancelier se reposa entièrement sur vous : « Il était, note-t-il sobrement, le plus compétent pour cette tâche. » Et de fait, vous vous imposez vite par votre efficacité. Les négociateurs est-allemands redoutent une annexion déguisée ; vous vous employez à concilier tous les intérêts, en veillant toutefois à ce que rien ne porte atteinte aux dispositions de la Loi fondamentale. Le résultat de ces tractations est un impressionnant traité de 900 pages, signé le 31 août 1990 après huit semaines seulement de négociations. Si Helmut Kohl reste incontestablement le père de la réunification, il est juste de vous reconnaître, à ses côtés, la gloire d’en avoir été l’efficace maître d’œuvre.

Votre force de caractère se manifeste au même moment dans votre vie personnelle. Neuf jours après la célébration de la réunification, un déséquilibré vous sectionne la moelle épinière en tentant de vous abattre, vous privant de l’usage de vos jambes. De cet attentat vous avez retiré, dites-vous, un surcroît de détachement face aux embarras quotidiens et aux déceptions de la vie. Vous avez appris à vivre avec les contraintes et les limitations qu’il vous a imposées, sans les subir pour autant. Vous y avez puisé, surtout, une énergie renouvelée dans l’exercice de vos fonctions politiques, que vous avez reprises avant même la fin de votre convalescence. Votre passion pour la chose publique a eu le dernier mot sur la folie humaine.

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Les années qui suivent voient votre retour sur le terrain parlementaire. De 1991 à 2000, vous êtes le chef du groupe parlementaire CDU/CSU au Bundestag, jusqu’en 1998 en appui du gouvernement d’Helmut Kohl, puis dans l’opposition.

La formation du premier gouvernement de grande coalition d’Angela Merkel vous ramène au ministère de l’Intérieur, mais dans un contexte bien différent de celui où vous l’aviez laissé quatorze ans auparavant. Les attentats du 11 septembre 2001 ont obligé les démocraties à se poser la question de leur sécurité. Dans un vigoureux essai paru en 2003, L’Occident échoue-t-il ? L’Allemagne et le nouvel ordre mondial (Scheitert der Westen ? Deutschland und die neue Weltordnung), vous vous étiez interrogé sur les racines du phénomène terroriste et les moyens de le combattre efficacement. C’est dans cette dernière direction que vous déployez vos efforts une fois redevenu ministre, en essayant de faire évoluer les dispositifs judiciaire et policier de l’État fédéral.

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J’en viens maintenant à votre action en tant que ministre fédéral des Finances, qui vous a imposé, depuis 2009, comme un dirigeant européen de tout premier plan, bien au-delà des frontières allemandes. Comme le ministère de l’Intérieur en 2005, ce poste ne vous prenait pas au dépourvu. Dans un recueil de discours au titre limpide publié quelques mois auparavant, L’Avenir avec mesure (Zukunft mit Maß), vous aviez en effet posé un diagnostic sur la crise financière mondiale provoquée par l’éclatement de la bulle des subprimes, la faillite de Lehmann Brothers et par la récession économique qui les a suivis. Elles étaient, jugiez-vous, le produit de la dérégulation du capitalisme. Vous leur opposiez, comme remède, un retour aux fondamentaux de l’économie allemande de l’après-guerre, tels que définis par l’école de pensée ordo-libérale : la culture de la stabilité et une éthique de la modération. La — relativement — meilleure résistance de l’économie allemande à la conjoncture de 2007-2008 confirmait, ajoutiez-vous, la supériorité de ce modèle. Comment ne pas avoir ici une pensée pour feu notre secrétaire perpétuel Michel Albert, enthousiaste promoteur du « capitalisme rhénan », qui aurait eu, je n’en doute pas, une joie extrême à vous accueillir dans notre Compagnie ? 

À peine aviez-vous pris vos nouvelles fonctions qu’éclatait la crise des dettes souveraines de la zone euro. La révélation en octobre 2009 de l’ampleur du déficit budgétaire grec, suivie en avril 2010 d’une demande de secours auprès du Fonds monétaire international et de l’Union économique et monétaire, jetait une lumière crue sur le niveau d’endettement des États européens. L’éventualité d’un défaut de paiement grec instillait le doute début 2010 sur la solvabilité d’autres membres de la zone euro, tels l’Irlande et le Portugal, dont les comptes publics étaient eux aussi très dégradés, puis même l’Espagne et l’Italie ; elle menaçait nos systèmes bancaires et jusqu’à l’existence de la monnaie européenne. Cette perspective va hanter, dès lors, les marchés, donnant lieu, périodiquement, à des phases de crise aiguë, en mai et en juin 2010, en juillet 2011, en décembre 2012, puis, par la suite, à des crises plus circonscrites, à Chypre en 2013 et de nouveau en Grèce. Leur règlement a mobilisé, tout au long de ces années, votre attention et celle de vos homologues européens. Avec le soutien des chefs d’État et de gouvernement, en collaboration étroite avec la Commission européenne, la Banque centrale européenne et le FMI, vous n’avez ménagé ni votre temps ni votre énergie pour empêcher la propagation du mal à d’autres pays et donner à ceux affectés les moyens d’en guérir. Si nous pouvons aujourd’hui espérer que le spectre d’un éclatement de la zone euro soit conjuré, c’est à leur engagement comme au vôtre que nous le devons.

Dès le début de cet épisode, votre action a été orientée par quelques convictions fortes. Vous avez conscience que seule une intervention des instances européennes et des pays membres de la zone euro auprès des États en difficulté peut parer à une issue catastrophique et réserver l’avenir : on sait, à cet égard, le rôle décisif joué en mai 2010 par notre confrère Jean-Claude Trichet et la décision audacieuse par laquelle il fit intervenir la Banque centrale européenne. Mais vous ne cessez, dans le même temps, de rappeler que cette médication d’urgence ne saurait être qu’un palliatif et vous mettez en garde contre le dangereux effet d’accoutumance que pourraient avoir les plans de sauvetage sur les pays de la zone euro, s’ils ne s’accompagnaient de mécanismes permanents visant à résoudre et plus encore à prévenir de telles crises.
Ceux-ci, dans votre esprit, doivent obéir à deux grands principes. Le premier d’entre eux est le renforcement des règles de bonne gestion financière des États. Vous obtenez que les aides accordées soient conditionnées à l’adoption par les États qui en bénéficient de mesures leur permettant de revenir aux standards du Pacte de stabilité et de croissance, ainsi que de vastes et ambitieuses réformes destinées à corriger leurs faiblesses structurelles. Votre approche est en effet globale, et loin de vous arrêter au seul aspect financier, vous identifiez les déséquilibres de compétitivité entre pays membres de la zone euro comme un des facteurs de la crise qu’elle traverse. Autant que la modernisation de l’appareil d’État, celle du marché du travail et des systèmes sociaux, dans un système mondial concurrentiel, fait partie intégrante de la résolution de nos problèmes.

Le second principe auquel vous vous référez est celui de la responsabilisation. Celle des États, bien sûr, vis-à-vis des traités et contrats librement consentis par eux, et donc de leurs partenaires et de leurs créanciers. Mais aussi celle des investisseurs privés : vous obtenez en 2011, que la restructuration de la dette grecque soit en partie supportée par eux. Cette décision a été controversée, et ce n’est pas ici le lieu de discuter de ses effets. Ce qu’on ne souligne pas assez, c’est que cette exigence répondait de votre part à un souci de justice sociale autant que d’assainissement des pratiques du marché. Elle correspond également à l’idée que vous vous faites de la zone euro, qui n’est ni un blanc-seing à l’impéritie des États, ni un champ ouvert à la convoitise des spéculateurs privés.

 On touche ici à une dimension fondamentale de votre pensée : vous ne séparez pas l’économie de la morale. Conformément aux enseignements de l’école ordo-libérale, vous rappelez que le bon fonctionnement de l’économie, comme du reste de la société dans son ensemble, repose sur la confiance entre les partenaires que lie un même contrat. De là votre prise en compte, dans la maturation de vos décisions, de leurs éventuelles implications psychologiques, à commencer par le risque d’aléa moral. Cette attention à ne pas couper l’économie de son environnement, à ne pas la réduire à un jeu aveugle de forces matérielles, rejoint naturellement les préoccupations de notre Académie, au carrefour de toutes les sciences humaines.

Près de huit ans après le début de la crise des dettes souveraines de la zone euro, quel bilan pouvons-nous en tirer ? L’euro, dont bien des voix prédisaient le naufrage, n’a pas sombré. Le Fonds européen de stabilité financière de 2010, puis, à partir de 2012, le Mécanisme européen de stabilité, ont rempli la mission qui leur avait été assignée, en se portant au secours des pays en difficulté. En parallèle, des instruments ont été façonnés pour renforcer la gouvernance de la zone euro et ne plus reproduire les erreurs du passé. Le Traité du 2 mars 2012 sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG) a fixé des critères plus stricts de discipline budgétaire et donné plus de moyens aux institutions européennes pour sanctionner les États qui s’en éloigneraient. La culture de la stabilité s’est diffusée. La Grèce, le Portugal, l’Irlande, l’Espagne ou l’Italie ont entrepris des réformes structurelles qui portent d’ores et déjà des fruits en termes de compétitivité et de confiance des investisseurs. Le retour remarqué de l’État grec sur les marchés obligataires au mois de juillet dernier constitue un indice encourageant de la bonne direction prise par ce pays. Le volet financier de la crise, qu’a rendu manifeste le sauvetage des secteurs bancaires irlandais en 2010, espagnol en 2012, puis chypriote en 2013, a lui aussi fait l’objet d’un traitement approprié. L’Union bancaire, instaurée en 2014, a unifié la régulation et la supervision des principales banques de la zone euro, tout en mettant en place les moyens de traiter, à l’avenir, les problèmes bancaires, sans recours au contribuable. En somme, comme bien souvent dans l’histoire de la construction européenne, les dirigeants européens ont su tirer du mal un bien, et la crise a été l’occasion de progresser comme jamais dans l’intégration de la zone euro.

La mise au point de cette stratégie n’a évidemment pas été sans heurts. Vous-même avez défendu, avec la franchise qui vous caractérise, les solutions que vous estimiez les plus conformes à l’intérêt de l’Europe. Cette fermeté vous a attiré nombre de critiques. Certaines ont dégénéré en attaques personnelles, jusqu’à prendre des formes odieuses. Pourtant, alors qu’on vous représente volontiers, en Europe, comme le tenant d’une ligne dure, toute une partie de l’opinion, en Allemagne, serait davantage encline à vous reprocher d’être trop conciliant. Ces jugements contradictoires ne vous atteignent guère. Car ce qui vous importe, ce n’est pas de faire triompher vos idées, mais d’aboutir à la conclusion de compromis raisonnables. « Mieux vaut avancer à petits pas et avec pragmatisme que de rester immobile, emmuré dans sa fidélité à ses principes », déclariez-vous en 2012. Ces propos vous définissent mieux que toutes les caricatures.

Votre rôle tout au long de la crise n’a pas manqué, au demeurant, d’être salué par les observateurs les plus avertis. Ainsi avez-vous été, en 2010, le premier lauréat du « Grand Prix de l’économie » du journal Les Échos, dont le jury, présidé par Jacques Delors, récompensait – je cite – « une personnalité qui ne s’est pas contentée d’analyser, avec brio et clairvoyance, une matière économique de plus en plus complexe, mais a su peser sur le cours des événements ». Cette distinction vous avait été remise à l’époque par le Président Giscard d’Estaing, qui m’a exprimé ses vifs regrets de ne pouvoir être présent à la cérémonie de ce jour pour vous redire toute l’estime qu’il vous porte. Qu’il me soit ici permis une touche personnelle : ayant reçu ce même prix l’année suivante, j’en ai été d’autant plus honoré que je me trouvais ainsi associé à votre nom. Si on observe par ailleurs que « le Grand Prix de l’Économie » a par la suite été décerné à nos confrères Mario Monti en 2012 et Jean Tirole en 2015, on conviendra que votre place était en quelque sorte déjà marquée parmi nous.

À la tête des finances allemandes, vous avez appliqué avec succès les mesures que vous préconisez à l’échelle de l’Europe. Pour la première fois depuis 1969, le budget de la République fédérale allemande est revenu à l’équilibre en 2015, et les finances de votre pays ont amorcé une phase de désendettement. Loin de relâcher les efforts, vous avez persévéré dans la voie des réformes inaugurée par Gerhard Schröder, pour préparer votre pays aux défis – entre autres démographiques – qui l’attendent demain. Les récentes performances économiques de l’Allemagne sont éloquentes : sa croissance en 2016 a été supérieure aux prévisions et le chômage y a atteint son plus bas niveau depuis la réunification. La popularité élevée dont vous jouissez auprès de vos compatriotes est le meilleur témoignage de leur reconnaissance et de leur adhésion à votre politique. Les regrets qui accompagnent depuis quelques jours l’annonce de votre prochain départ du ministère des Finances, tout comme la satisfaction exprimée à la perspective de vous voir accéder à la présidence du Bundestag, dans une configuration politique qui requiert à ce poste sagesse et expérience, disent bien eux aussi la confiance que vous accorde l’opinion, dans votre pays comme à l’étranger.

***

De cette riche carrière que je viens de retracer, une leçon se dégage, me semble-t-il. Si vous avez su, dans chacune des circonstances critiques que vous avez traversées, en 1989, en 2005 ou en 2009-2011, être au rendez-vous de l’histoire, c’est que votre action s’articule constamment à une réflexion de fond sur l’organisation et sur les buts des sociétés humaines. Elle s’exprime à travers vos ouvrages, dont la portée excède celle des écrits politiques de circonstance. Permettez-moi d’en développer brièvement ici quelques aspects.

J’ai déjà évoqué votre attachement aux valeurs de la liberté et de la responsabilité individuelles. Vous pensez toutefois qu’elles ne peuvent s’accomplir pleinement qu’au service d’une communauté. D’où l’attention que vous portez aux structures sociales qui transmettent le sens du collectif, à commencer par la famille. Vous vous défiez, à l’inverse, de l’hypertrophie de l’État social, qui décourage l’esprit d’initiative et altère les liens de solidarité entre citoyens. Un État limité à ses missions régaliennes, mais doté des moyens de les remplir efficacement, et une société civile solide et dynamique : tel est le modèle que vous prônez, dans le droit fil de l’ordo-libéralisme.

Une thématique qui vous tient à cœur, et que vous avez approfondie ces dernières années dans deux essais, est celle de la contribution des religions à la vie des sociétés démocratiques, à un moment où elles sont davantage perçues comme un danger pour leur cohésion. Vous considérez la neutralité de l’État comme un acquis et la sécularisation de la société comme un fait accompli. Mais dans une société dont l’horizon se borne souvent à la seule consommation, l’ouverture à une transcendance, quelle qu’elle soit, vous apparaît comme un facteur de modération et de tolérance : « Savoir qu’il existe Quelque chose d’indisponible est une précaution contre le pouvoir totalitaire et les abus de pouvoir », écriviez-vous en 2009. Ce regard positif sur le fait religieux, vous l’appliquez entre autres à la situation de l’islam en Allemagne, que vous avez suivie comme ministre de l’Intérieur. Vous plaidez ainsi en faveur d’une intégration généreuse des musulmans, dans le respect de leur identité, pourvu qu’ils adhèrent aux règles d’une société pluraliste.

Vous manifestez, enfin, un sens aigu du caractère historique des sociétés humaines. D’aucuns, après l’effondrement du bloc soviétique, ont prophétisé une « fin de l’histoire », sous la forme du triomphe conjoint de la démocratie libérale et de l’économie de marché. Vous constatez, plus généralement, que la longue période de paix et de prospérité dans laquelle l’Europe occidentale a baigné depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale a émoussé chez beaucoup de nos contemporains la conscience du caractère précaire de ces biens et de la somme d’efforts et de sacrifices dont ils ont été payés. Vous êtes convaincu, pour votre part, que dans la vie d’un peuple il n’y a pas de situation acquise et que seul le concours des volontés peut empêcher que le bien commun ne soit, sur le long terme, sacrifié aux égoïsmes toujours renaissants. Cette vigilance vaut plus encore pour les pays occidentaux que les nouveaux rapports de force induits par la mondialisation condamneraient inexorablement à s’effacer derrière les grandes puissances émergentes, s’ils ne consentaient aux adaptations nécessaires. Vous manifestez, sur ce dernier point, un optimisme raisonné, parce que vous croyez que ce qui distingue les sociétés libres, c’est leur capacité à se remettre en cause et à corriger leurs erreurs. Alors que la crise qui a secoué le monde a provoqué partout une perte de confiance dans les institutions publiques, vous faites le pari qu’elle sera l’occasion de ramener les citoyens vers l’action politique, dans la mesure où celle-ci fera la preuve de sa capacité à leur offrir des solutions.

Cela m’amène précisément à votre conception de la politique, à laquelle vous avez consacré votre vie et que vous exercez « à la fois avec passion et sens de la mesure », selon une formule de Max Weber que vous avez fait vôtre. Vous insistez particulièrement sur la spécificité de la fonction politique, qui ne se résume pas à la mise en œuvre de mesures techniques. Le recours aux experts est appelé, sans doute, à tenir une place de plus en plus grande en amont de la décision politique. Celle-ci, toutefois, demeure d’un autre ordre. Parce qu’elle engage une responsabilité, avec la part de risque que cela suppose. Parce qu’elle met en jeu les biens supérieurs que sont la paix, la liberté, la sécurité ou l’identité d’un peuple. Outre le courage, une qualité que vous jugez indispensable à l’homme politique est l’imagination : la bonne gestion ne suffit pas, elle doit s’accompagner d’une vision. Renouer avec le pouvoir créatif de la politique, tel est le grand défi de nos démocraties en ce début de XXIe siècle. 

***

Cette inventivité, vous la mettez avant tout au service de l’aventure européenne. Vos convictions en la matière sont anciennes. Vous les avez exprimées publiquement à maintes reprises, quitte à aller à contre-courant d’une opinion publique parfois rétive à aller plus loin dans le processus d’intégration, faute de percevoir les bénéfices que pourrait en tirer l’Allemagne. Un élément remarquable de votre attachement à la cause de l’Europe unie, et qui explique sa constance, est en effet que vous ne l’envisagez pas au seul prisme de l’intérêt national. À vos yeux, la construction d’une Europe intégrée, forte et unifiée n’est pas uniquement la voie que doivent prendre les vieux États européens s’ils veulent encore peser au XXIe siècle. Elle a valeur d’exemple pour l’humanité. Alors que de vastes ensembles régionaux sont encore en quête de stabilité et de coexistence pacifique, elle offre, selon vos propres termes, un « modèle de société à l’épreuve de l’avenir ». Vous avez foi, plus que tout, en l’irremplaçable vocation spirituelle de notre continent, « ce mélange unique au monde de liberté et de justice sociale, de participation économique et d’État de droit ». Ainsi vous exprimiez-vous en 2012 en recevant le Prix Charlemagne, juste récompense de votre engagement en faveur de l’idéal européen.   

On répète beaucoup ces temps-ci que l’Union européenne est à la croisée des chemins, que le temps est venu pour elle, soixante ans après la signature des traités de Rome, de décider de la forme qu’elle veut prendre et des moyens d’y parvenir. Vous-même militez depuis longtemps pour qu’elle prenne résolument la direction d’une union politique. Votre mérite est d’accompagner ce discours d’un projet cohérent et crédible, qui dessine l’architecture de ce que pourrait être l’Europe de demain. Vous imaginez, à cette fin, une formule originale, à la mesure de l’histoire compliquée de l’Europe, de la diversité de ses peuples et de leurs traditions politiques et institutionnelles. Ainsi repoussez-vous nettement la perspective d’un super État européen, qui ne serait qu’une projection de nos États nationaux à l’échelle du continent. Vous récusez aussi, malgré la séduction qu’elle peut exercer, l’expression d’« États-Unis d’Europe » : outre qu’elle porte à confusion, en laissant croire que l’Union européenne serait un décalque de la démocratie américaine, elle renvoie à une conception du fédéralisme qui jusqu’à présent ne s’est réalisée que dans un cadre national. Or, le modèle que vous proposez est plus ambitieux. C’est celui d’une « double démocratie », à la fois nationale et européenne, s’exerçant à chacun de ces deux échelons, de manière autonome et complémentaire, dans le respect du principe de subsidiarité. Une telle organisation ne fera pas l’économie d’une clarification des compétences attribuées jusqu’ici à chacun de ces niveaux. Elle doit, pour vous, opérer à double sens. Vis-à-vis des États, en leur restituant une compétence générale étendue : bien des questions, jugez-vous, seraient beaucoup mieux traitées à l’échelon national (ou local le cas échéant) que depuis Bruxelles. Et vis-à-vis de l’Union européenne, en la chargeant de manière irrévocable des grands intérêts communs à nos nations : la monnaie, le marché, la sécurité, la défense ou l’énergie, pourvu qu’elle soit, dans le même temps, assise sur des bases authentiquement démocratiques, seules à même de justifier aux yeux des peuples un tel accroissement de ses pouvoirs. C’est pourquoi vous regardez la transformation de la Commission en un pouvoir exécutif à part entière, affranchi du droit de nomination exercé par les États, et l’élection de son président au suffrage universel direct comme des mesures incontournables, tant il est vrai que sans structures indépendantes ni visage pour l’incarner, il y a fort à parier qu’une Europe politique ne rencontre jamais que l’indifférence de ses propres citoyens. 

Sur ce chemin que vous tracez, les obstacles assurément ne manquent pas. Il est peu probable que les États membres soient aujourd’hui disposés à consentir aux abandons de souveraineté qu’un tel projet implique, et vous êtes bien placé pour savoir que dans le fonctionnement actuel de l’Union européenne, la coopération intergouvernementale l’emporte encore le plus souvent sur une logique strictement communautaire. Loin de vous rebuter, ces résistances vous inspirent une approche pragmatique, dans l’esprit des pères fondateurs, qui nous ont montré que c’était moins par l’adoption de grands principes que par ses réalisations effectives, fussent-elles apparemment modestes, que progressait le projet européen.

Une méthode est associée à votre nom depuis le document pionnier que vous avez cosigné en 1994 avec votre collègue Karl Lamers et dans lequel vous tendiez la main à la France, afin de regrouper en un « noyau dur » les pays membres désireux d’aller plus avant dans la construction d’une Europe politique. Au moment où déjà se profilait l’élargissement aux pays de l’Est, vous rameniez au cœur du projet européen la question de son approfondissement, non pour créer de nouvelles divisions mais pour que ne soient pas laissées en friche les voies susceptibles, à terme, d’être empruntées par tous. Cette ouverture fut, comme on sait, ignorée par notre pays. Plus de vingt ans après, il n’est pourtant que de parcourir la presse pour constater que l’idée d’une intégration à plusieurs vitesses est plus que jamais d’actualité, au point d’avoir été adoptée, au sommet de Versailles du 6 mars dernier, par les dirigeants allemand, français, espagnol et italien. Vous-même n’avez cessé, au cours des dernières années, de multiplier les propositions concrètes en ce sens, sans qu’elles nécessitent de s’engager dans une démarche périlleuse de révision des traités. Je songe à la création d’un Parlement de la zone euro, à la mise en place d’un budget commun pour la défense, ou, plus récemment, d’un Fonds monétaire européen. C’est ainsi que vous êtes, pour l’Europe de demain, un visionnaire au moins autant qu’un aiguillon.

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Votre relation à l’Europe s’éclaire de votre relation à la France. « Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours vécu avec la France », écriviez-vous au mois de mars dernier, en ouverture d’un texte intitulé « Lettre à mes amis français ». Cette familiarité est double. Elle s’entend évidemment, chez le Badois que vous êtes, au sens géographique, par la proximité de l’Alsace, à laquelle vous lie une même culture, de part et d’autre du Rhin. Mais votre affirmation revêt aussi une signification historique, puisque, poursuiviez-vous, l’un de vos premiers contacts avec la terre de France fut la visite par votre classe d’un cimetière militaire franco-allemand de la Première Guerre mondiale. Ainsi preniez-vous tout à la fois la mesure des déchirements tragiques entre nos deux peuples, et celle du bienfait inestimable de la paix qui leur avait succédé. Le discours du général de Gaulle à la jeunesse allemande, prononcé à quelques jours de votre vingtième anniversaire, ne pouvait que vous ancrer dans cette certitude. Je le cite : « L’avenir de nos deux pays, la base sur laquelle peut et doit se construire l’union de l’Europe, le plus solide atout de la liberté du monde, c’est l’estime, la confiance, l’amitié mutuelles du peuple français et du peuple allemand. »

Le fondement de cette amitié n’a rien de théorique. Né d’une volonté commune de réconciliation, il s’est renforcé de la coopération étroite qui, depuis 1950, unit le sort nos deux pays dans la quête commune d’un nouvel ordre européen. Le résultat, nous le connaissons : depuis plus de soixante ans, il n’est pas une avancée significative de la construction européenne dans laquelle l’un et l’autre n’aient été conjointement impliqués. On a pu croire un instant, après le passage à la monnaie unique au début des années 2000, que ce dialogue s’était distendu. La crise des dettes souveraines s’est chargée de dissiper cette impression, et rarement l’action du couple franco-allemand ne fut plus visible que dans ces années-là. Vous y avez, Monsieur le Ministre, largement contribué. Nul plus que vous, il est vrai, n’est partisan d’un solide partenariat entre la France et l’Allemagne. J’ai rappelé il y a quelques instants comment vous vous étiez spontanément tourné vers la France, en 1994, pour faire avancer le chantier de l’Europe politique. La situation a depuis évolué. Dans une Europe à 27, l’effet d’entraînement du tandem franco-allemand ne saurait être équivalent à celui qui était le sien dans l’Europe des commencements. Il lui faut écarter, s’il veut être écouté, tout ce qui ressemblerait, de près ou de loin, à l’expression d’un condominium. Reste à ce jour – vous y insistez – qu’aucun projet d’intégration européenne ne peut voir le jour s’il ne fait l’objet d’une entente entre la France et l’Allemagne, ce qui confère à celles-ci une responsabilité particulière à l’égard des autres pays membres. Dans le couple franco-allemand, se joue en effet bien plus qu’une banale relation bilatérale. Il représente un centre d’équilibre entre des intérêts contraires. Pour le dire rapidement, entre une Europe du « Nord » et une Europe du « Sud ». Il est patent que nos deux pays, dans la crise des dettes souveraines, n’ont pas toujours partagé la même analyse de la situation. Mais c’est précisément parce qu’ils ont dépassé ces divergences qu’ils sont arrivés à des solutions acceptables par tous les pays membres de la zone euro.

Et pourtant cette complémentarité qui a fait notre force est aujourd’hui sapée dans ses fondements. Les écarts de performance qui se creusent, depuis une dizaine d’années, entre l’Allemagne et la France, remettent en cause les équilibres internes à notre relation. Tandis que votre pays a opéré les réformes structurelles qui lui ont permis de renouer avec le plein emploi et les excédents budgétaires, le nôtre demeure prisonnier du chômage de masse et peine à maîtriser ses déficits. Cette asymétrie, si elle n’est pas corrigée, risque fort de rendre boiteux notre partenariat, et par conséquent la marche de l’Europe. Vous vous en êtes inquiété à plusieurs reprises, ce dont nous ne pouvons que vous donner raison. Le programme suivi cette année par notre Académie, consacré à l’exploration des réformes qui s’imposent à la France si elle veut conserver son rang dans le monde du XXIe siècle, montre assez que nous partageons, sur ce point, vos préoccupations. Nous savons que nous pouvons compter sur vous pour continuer de porter, avec bienveillance mais sans complaisance, un discours de vérité sur notre pays. Il est la marque de l’amitié sincère que vous lui portez : espérons qu’il soit désormais compris comme tel et entendu.

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Monsieur le Ministre, cher confrère, pendant près de deux siècles, nos deux pays ont progressé l’un par l’autre, par le commerce des esprits ou le choc des armes – ce second cas de figure ayant malheureusement eu tendance à prendre le pas sur le premier. Les deux conflits mondiaux, en poussant Français et Allemands les uns contre les autres dans un paroxysme de violence, ont mis à nu le caractère mortifère de cette rivalité. Elle a fait place à un nouveau départ, dans le respect de nos différences. Mais peut-être, dans cette relation d’amitié que nous avons bâtie, nous autres Français n’avons-nous pas assez tiré profit de votre exemple, non par une servile imitation, mais dans un sain rapport d’émulation.

Les principes de l’ordo-libéralisme, adoptés voici près de 70 ans par l’Allemagne de l’Ouest, ont fait la démonstration de leur efficacité. Ils ont accompagné la construction d’une économie solide. Pourquoi ne nous en inspirerions-nous pas ? À ceux qui répondent que l’Allemagne n’est pas la France et que les principes économiques de l’une sont étrangers par essence à la culture de l’autre, je voudrais opposer un nom, qui résonnera agréablement sous cette Coupole et auquel je sais, Monsieur le Ministre, que vous serez sensible : celui de Jacques Rueff, membre de cette Académie, de l’Académie française et chancelier de l’Institut, dont vous avez préfacé l’année dernière une biographie et pour lequel vous professez une grande admiration. On l’oublie trop souvent : si la France des années 1960 a pu profiter pleinement de la croissance des Trente glorieuses, elle le doit en grande partie à la réforme monétaire et aux réformes économiques préparées par Jacques Rueff et ses comités d’experts au début de la Ve République, avec des principes similaires à ceux qui étaient appliqués au même moment de l’autre côté du Rhin : équilibre des finances publiques, lutte contre l’inflation et soutien à la compétitivité de l’économie. Voilà un précédent dont nous pourrions tirer d’utiles enseignements.

C’est sur autre terrain, cependant, que je voudrais clore ce propos. Le grand exemple que nous a donné l’Allemagne depuis soixante-dix ans, c’est d’avoir inversé à trois reprises le cours de l’histoire. Si votre peuple y est parvenu, c’est parce qu’il a su se regrouper autour de projets collectifs qui l’engageaient sur le long terme : le miracle économique de l’après-guerre a relevé les ruines et pansé les plaies morales, la réunification a congédié les fantômes du totalitarisme et l’Agenda 2010 a enrayé la spirale du déclassement qui guettait l’Allemagne au début des années 2000. Rien de tout cela n’aurait toutefois été possible si les Allemands n’avaient eu à leur tête des dirigeants politiques capables d’associer à une ambitieuse vision d’avenir l’intelligence des moyens d’y parvenir. Vous êtes de ces hommes à la fois audacieux et réfléchis qui donnent envie de croire en la politique. Et c’est pourquoi nous sommes heureux de vous compter désormais parmi nous.



Michel Pébereau, président de l'Académie, Wolfgang Schäuble, son épouse, Gabriel de Broglie, chancelier de l'Institut, Jean-Robert Pitte, secrétaire perpétuel de l'Académie


Réponse et éloge de Roland MORTIER par M. Wolfgang SCHÄUBLE, membre associé étranger de l'Académie


Roland Mortier, mon prédécesseur dans ce fauteuil, décédé il y a deux ans, professeur de romanistique à l’Université libre de Bruxelles et, pendant quatre décennies et demie, membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, était un Européen cosmopolite par excellence. Le travail de ses débuts, en 1957, sur la revue « Archives littéraires de l’Europe », publiée entre 1804 et 1808, d’ailleurs ici même à Paris en même temps qu’à Tübingen, dans ma région natale, par les éditions Cotta, abordait déjà tous les sujets qui rendent son œuvre tellement significative - y compris au-delà des cercles de spécialistes.

Tout d’abord, l’intérêt pour les idées des Lumières, dotées d’une puissance agissante pour l’histoire du monde : cette revue était un média important des Lumières. Mais à cela s’ajoutait qu’il s’agissait d’un média à l’orientation transnationale. Il avait son origine dans un groupe d’immigrants, parmi lesquels se trouvaient notamment des Allemands, riches de différentes expériences culturelles, nourrissant un intérêt pour les idées et la littérature, par-delà les barrières linguistiques et culturelles.

Roland Mortier a lui-même un jour remarqué que cette ouverture, la curiosité et la disposition à la compréhension entre les nations et les cultures, correspondaient à sa conception de la vie et à celle de sa génération dans la période d’après-guerre. C’était ce qui comptait pour lui : cette signification des Lumières pour l’ensemble de l’humanité.

Plus tard, dans les années quatre-vingt-dix, Roland Mortier a publié une biographie de Jean-Baptiste de Cloots, baron originaire de Clèves, dans le bassin du Rhin inférieur, fils d’un noble d’origine hollandaise et prussienne, puis Parisien d’adoption enthousiasmé par la Révolution, exécuté en 1794, qui défendait avec passion justement la dimension universelle de la Révolution.

Roland Mortier, le connaisseur du dix-huitième siècle français, entretenait une relation particulière avec l’Allemagne. Son penchant marqué pour mon pays natal venait surtout du fait que Diderot y était particulièrement apprécié au dix-huitième siècle, plus qu’en France même. Goethe et Schiller ont traduit Diderot. Cette réception en Allemagne a été étudiée par Roland Mortier en 1954 dans son livre « Diderot en Allemagne ».

Cette capacité à appréhender d’une telle manière globale, par-delà les frontières, cet ancien noyau dur ouest-européen, à le concevoir et à l’étudier comme unité, était sans nul doute fortement liée au fait que Roland Mortier était Belge, originaire des Flandres, et qu’il avait passé sa jeunesse à Gand, puis à Anvers. Dans cette région, il ne vient à l´idée de personne de ne concevoir qu´une histoire nationale étriquée.

Denis Diderot est resté un objet principal des recherches de Roland Mortier. Ce qui le fascinait chez Diderot, c’est qu’il cultivait le doute comme un bien précieux, qu’il tenait constamment à remettre en question toutes les références et toutes les valeurs, afin de ne pas devenir doctrinaire et de ne pas tomber dans l’erreur.

Cela présuppose d’être disposé à la réflexion sur soi-même, et rappelle la pensée de l’historien allemand Heinrich August Winkler, selon laquelle la communauté de valeurs européenne et occidentale se caractérise dans son ensemble précisément par la conscience vive et douloureuse de ne souvent pas être complètement à la hauteur de ses propres valeurs et de ses propres idées - et ainsi, pour lutter en ce sens, par la nécessité de se corriger soi-même. D’où un processus de doute constant, y compris contre soi-même, la capacité à l’auto-critique. Roland Mortier a reconnu chez Diderot qu’il s’agit là d’une capacité que l’Europe n’a pas le droit de laisser s’étioler.

Roland Mortier, distingué en 2006 pour l’ensemble de son œuvre par le Grand Prix de la Francophonie de l’Académie française, n’est pas resté dans la tour d’ivoire de la science. Il était en mesure de faire rejaillir sa connaissance intime de l’histoire européenne de l’esprit sur les sujets politiques d’actualité, et, inversement, de donner aux sujets d’actualité une profondeur, en les plaçant dans des contextes historiques et géographiques plus vastes.

Roland Mortier a vu dans des écrivains comme Diderot et Voltaire des modèles aussi pour notre époque, dans laquelle il importe de nouveau que des intellectuels se positionnent de manière éclairée contre le nouveau fondamentalisme religieux et nationaliste, dénoncent les préjugés et luttent contre les pseudo-vérités hostiles à l’homme.

La connaissance et la passion de Roland Mortier pour la période des Lumières n’étaient et ne sont pas seulement académiques. Cette époque et ses idées vivent en Europe jusqu’à aujourd’hui, dans nos sociétés, dans nos Constitutions. Et elles déclenchent aujourd’hui encore des révolutions.

En effet, par exemple, pour quelles raisons les courageux Allemands de l’Est sont-ils descendus dans la rue en 1989 ? En fait, c’étaient bel et bien pour les idées de 1789 en France, pour la liberté, le droit, puis aussi pour l’unité et la fraternité !

Les citoyennes et les citoyens de la RDA ont dignement célébré le bicentenaire de la révolution française en provoquant eux-mêmes une nouvelle révolution. Finalement, le rayonnement des idées de 1789 nous aura aussi inspiré, à nous Allemands, une révolution réussie.

Le fait que ces impulsions morales et politiques pour l’Europe et en Europe soient jusqu’à aujourd’hui si souvent des impulsions françaises, c’est là un héritage durable de ce dix-huitième siècle français.

Je n’ai pas connu Roland Mortier personnellement. Mais quand on lit avec quelle gratitude et avec quel respect ses élèves et compagnons, après sa mort il y a deux ans, ont commémoré sa personnalité, son style enthousiasmant, sa générosité, sa tolérance et son ouverture d’esprit, alors on le sent : Roland Mortier doit avoir été une personne très particulière.

Ce sont en fin de compte des personnes qui agissent, qui relient, qui surmontent ce qui resterait peut-être insurmontable dans la langue des idées et des principes. Et qui aident à la réconciliation, là où les expériences les plus affreuses ne permettent en réalité pratiquement pas de réconciliation.

C’est précisément à cela qu’à contribué un homme dont je viens d’avoir l’occasion de commémorer la mémoire, en inaugurant un buste au Palais Beauharnais : le buste de l’écrivain et ami de la France Wilhelm Hausenstein, premier ambassadeur d’Allemagne en France après la guerre, originaire du même petit village que moi, Hornberg, en forêt noire, et qui un jour a formulé exactement ce qui était vrai pour moi lorsque j’étais en enfant et adolescent : la « capitale de sa jeunesse », a dit Hausenstein, était Strasbourg. Elle l’était aussi pour moi.

Dans les années cinquante, Hausenstein a beaucoup fait ici à Paris pour le rapprochement entre la France et l’Allemagne.

Ainsi, cette journée est placée pour moi d’une triple façon sous le signe de l’amitié réjouissante entre la France et l’Allemagne, amitié qui ne va pas de soi : Roland Mortier incarnait et faisait progresser cette amitié. Wilhelm Hausenstein incarnait et faisait progresser cette amitié. Et il m’est donné de la représenter un peu aujourd’hui moi aussi - et je promets en ce lieu de continuer de la faire progresser, comme je peux.

En même temps, cette journée est placée sous le signe de l’Europe dans son ensemble. Car les membres associés étrangers de l’Académie dans ce fauteuil, du grand historien anglais Thomas Babington Macaulay au début du dix-neuvième siècle jusqu’au romaniste Roland Mortier, ainsi que tous les autres membres associés étrangers dans les autres fauteuils, montrent bien une chose, très clairement : que l’Europe est un espace spirituel, dans lequel les particularités nationales et les éléments communs supranationaux coexistent dans un échange fructueux durable.

Tout n’est pas identique en Europe - mais tout n’est pas non plus complètement différent. Et cette Europe est ouverte sur le monde : Arnold Toynbee, un autre de mes prédécesseurs dans ce fauteuil, grand historien également des cultures extra-européennes, témoigne de cette ouverture de manière exemplaire.

Le fait que précisément Winston Churchill ait lui aussi occupé ce fauteuil, voilà qui fournit l’occasion - précisément aussi à l’époque du Brexit - de tant d’associations variées, que celles-ci outrepasseraient le temps imparti au présent discours. Surtout pour ce qui touche à l’Europe, Winston Churchill a souvent été bien mal interprété - jusqu’à aujourd’hui.

En évoquant l’œuvre de Roland Mortier, j’ai déjà parlé du doute comme d’une caractéristique essentielle de l’Europe, de l’Occident. Mais nous avons aussi le droit d’avoir confiance en nous-mêmes : malgré toutes les insuffisances, que nous ne devons jamais refouler, nous sommes bien et effectivement une communauté de valeurs. Et ce n’est pas qu’une expression. Nous nous laissons effectivement guider par nos valeurs.

Nous sommes sensibles aux restrictions de liberté de toutes sortes. Et nous sommes fiers du degré de liberté que nous avons atteint. Nous veillons soigneusement à ce que, au sein de l’Etat de droit, l’égalité devant la loi prévale. Nous nous efforçons de faire en sorte que les chances soient, dans la mesure du possible, les mêmes pour tous, dans le système éducatif et dans la vie économique.

Nous avons en Europe des Etats-providence, qui - malgré tous les problèmes que nous rencontrons, et malgré toutes les différences particulières - organisent, mieux que partout ailleurs dans le monde, le fait que nous soyons là les uns pour les autres. Dans nos Etats-providence, les plus forts sont solidaires des plus faibles.

La même dignité pour toutes les personnes, la liberté de l’individu, les droits de l’homme et la démocratie, l’Etat de droit et la tolérance, le pluralisme politique et la séparation des pouvoirs, la solidarité avec les faibles : ce sont les valeurs qui sont vivantes dans les sociétés européennes. Ce sont nos valeurs communes. Et si nous ne faisions pas entendre ensemble notre voix lorsque ces valeurs sont bafouées, comme par exemple aujourd’hui par la Russie en Ukraine, alors nous nous trahirions nous-mêmes.

Ces valeurs jouissent dans le monde d’une forte attractivité. Précisément au cours de ce vingt-et-unième siècle, elles revêtiront une grande importance. Déjà, au cours de la première décennie et demie de ce siècle, elles ont entraîné des dynamiques nouvelles dans le monde - en Afrique du Nord, au Proche-Orient, en Turquie, ainsi qu’en Russie. Et lorsque l’on voit combien le pouvoir en Chine se montre régulièrement nerveux, alors on voit combien ces valeurs sont quelque chose de contagieux.

Par ailleurs, à ce propos, nous pouvons encore apprendre quelque chose pour notre époque de l’objet des études de Roland Mortier, de l’époque européenne des Lumières et de la Révolution française : je ne pense pas, en considération de cette expérience historique, en ce qui concerne par exemple le printemps arabe, que celui-ci soit déjà terminé. A l’époque de la Révolution française aussi, il y a eu des revers, une Terreur effroyable. Et ensuite, les idées se sont tout de même imposées. Cela prend toujours un peu de temps ; mais la liberté et les droits de l’homme s’imposeront.

En Europe, très globalement, nous avons eu besoin d’un peu de temps jusqu’à ce que nous parvenions plus ou moins à faire coexister les religions, les confessions, ainsi que d’autres différences. Je rappelle ici seulement les horreurs de la Guerre de trente ans.

Par conséquent, au vu de notre histoire difficile, la modestie nous sied bien. Nous devrions nous garder de nous présenter au monde comme un exemple resplendissant. C’est ce que nous n’avons pas été pendant de longs siècles, y compris à l’époque du colonialisme. Et nous avons assez à faire, aujourd’hui aussi, pour satisfaire, ne serait-ce que plus ou moins, à nos propres exigences.

Mais nos valeurs sont attrayantes et vivantes. Et aucun d’entre nous n’a le droit, par un relativisme culturel empressé, de dénier aux hommes d’autres cultures la capacité, ou même de leur ôter la possibilité, de conquérir pour eux-même les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité - les valeurs dont Roland Mortier a étudié le terreau spirituel au dix-huitième siècle.

Nous devrions, avec confiance en nous, être attachés à la validité universelle de ces valeurs. Ne subir ni persécution ni torture, ne pas être livré à l’arbitraire politique, mais être soumis au droit applicable à tous - c’est là le souhait de tout homme et le droit de tout homme, indépendamment de la culture ou de la religion.

Je ressens cette élection en tant que membre de cette Académie, qualité à laquelle j’accède aujourd’hui, comme une incitation à faire progresser l’Europe, conjointement avec la France : avec comme objectif que notre monde devienne un endroit toujours meilleur pour un nombre toujours plus grand de personnes.

Nous avons aujourd’hui - et je conclurai par là - la grande chance de progresser de manière significative en ce sens avec le nouveau président de la République française. Utilisons cette chance !


Yvon Gattaz, Jean-Robert Pitte, Marcel Boiteux, Wolfgang Schäuble, François d'Orcival