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UNE ACADÉMIE

SOUS

LE DIRECTOIRE

par

Jules Simon
Secrétaire perpétuel de l'Académie
de 1882 à 1896

 

 

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- I -

SUPRESSION DES ANCIENNES ACADÉMIES

(8 août 1793)

 


Je ne veux pas faire une théorie de la Révolution française à propos de l'histoire d'une académie ; mais cependant, pour expliquer cette histoire, et l'histoire de toutes les institutions de cette époque, il faut rappeler que la Révolution a été successivement une philosophie, une tragédie et un gouvernement ; une philosophie sous la Constituante, une tragédie sous la Convention, et un gouvernement sous le Consulat et l'Empire. La Constituante pensa à supprimer les anciennes académies, mais pour les remplacer immédiatement par une académie plus parfaite ; la Convention, parvenue à ce moment terrible où elle ne faisait plus qu'obéir aux passions de la rue, les renversa sans les remplacer ; et deux ans après, à la veille de disparaître elle-même, elle revint à l'idée de la Constituante par la création de l'Institut, qui fut une des grandes œuvres de la Révolution.

L'avènement de la République aurait dû être, pour les académies, une époque d'autorité et de splendeur. Les prodigalités fastueuses, les plaisirs licencieux disparaissaient, ou devaient disparaître, avec la monarchie absolue ; mais les sciences et les lettres, que les grands rois avaient encouragées et développées, avaient-elles moins de droits à la protection et aux encouragements de la République ? N'en étaient-elles pas, au contraire, la parure et la force ? Les académies, en elles-mêmes, étaient de forme républicaine ; leurs membres étaient élus, ils étaient égaux ; on ne connaissait parmi eux d'autre autorité que celle du talent ; les officiers même des académies, à l'exception des secrétaires perpétuels, qui n'étaient que les greffiers et les administrateurs de la compagnie, exerçaient une magistrature temporaire. La politesse des mœurs, le goût des arts, l'habitude des recherches historiques et scientifiques, entretenus par l'aristocratie sous le régime précédent, ne pouvaient plus être conservés et développés que par ces grands corps voués à l'étude de tout ce qui anoblit l'esprit humain. Dans la grande refonte des institutions politiques et sociales, ils pouvaient fournir en abondance des documents, des lumières, des moyens d'exécution ; ils étaient un des instruments les plus indispensables et les plus précieux du règne de la raison, qu'il s'agissait d'inaugurer.

Enfin, les académies avaient contribué pour une grande part à l'éclosion de la Révolution, soit par leur travail collectif, soit par l'influence individuelle des hommes célèbres qui les composaient.

Il y avait trois académies, l'Académie française, l'Académie des inscriptions et belles-lettres, et l'Académie des sciences physiques et mathématiques. L'Académie de peinture et de sculpture, fondée en 1648, était plutôt une école qu'une académie, et son histoire avait été une longue lutte contre la « Communauté des maîtres de l'art de la peinture et sculpture », c'est-à-dire contre une corporation de peintres d'enseigne et de bâtiment. Des trois académies vraiment dignes de ce nom, l'Académie des inscriptions et belles-lettres, cantonnée dans les recherches historiques où elle exerçait une autorité souveraine, semblait vouée par la nature de ses études, à la défense et à la résurrection du passé ; il était évident que la société nouvelle, dans sa fièvre de transformations, devait faire une plus grande place aux savants qu'aux érudits ; le tour de ceux-ci ne pouvait venir qu'au dernier moment, quand le besoin de restaurer succéderait à la passion d'innover. Mais il en était tout autrement de l'Académie des sciences et de l'Académie française, l'une qui avait commencé la transformation du monde matériel, et l'autre qui, en discutant tout, et en annonçant tout, avait préparé et rendu nécessaire la transformation du monde moral.

Les nouvelles méthodes employées par les savants de tout ordre, leurs découvertes en histoire naturelle, en chimie, en astronomie, en géographie, avaient changé non seulement les conditions de la vie matérielle, mais la situation des diverses classes de la société et leurs relations entre elles. L'Académie des sciences était devenue un pouvoir public. Le parlement de Bordeaux, après de vains efforts pour fixer le tarif du pain à Rochefort, s'était adressé à elle pour trouver une solution équitable. De même, les États de la haute Guyenne avaient eu recours à l'Académie pour l'établissement du cadastre. Le gouvernement l'avait consultée sur la vaccine, sur le magnétisme animal. Elle avait fait la lumière sur les hôpitaux de Paris, qui n'étaient qu'un foyer de contagion. Elle avait obtenu l'éloignement des cimetières et des abattoirs. Elle avait appelé l'attention de l'administration et du public sur la falsification des aliments, suscité la transformation des métiers insalubres, introduit dans l'agriculture l'esprit d'examen et de recherche. A partir de 1789, nos assemblées l'associèrent très directement à leurs travaux, tantôt en appelant ses membres dans le bureau d'agriculture, tantôt en la chargeant d'analyser le métal des cloches, en la consultant sur la mesure du méridien, sur le télégraphe, sur l'unité des poids et mesures, sur la réforme monétaire.

L'Académie française n'avait pas, comme l'Académie des sciences, un rôle presque officiel ; mais elle s'était mise depuis longtemps à la tête du mouvement philosophique, devenu, en 1789, le mouvement révolutionnaire. Ce n'était plus l'académie majestueuse et solennelle où trônaient sous Louis XIV les grands esprits côte à côte avec les grands seigneurs. Voltaire y avait régné pendant un demi-siècle, en dépit de la puissance qui le retenait personnellement en exil. Il y avait réuni tous les rédacteurs de l'Encyclopédie. Il y aurait fait entrer Diderot en personne, si l'opposition du roi, très énergiquement manifestée, ne lui avait fait une obligation de renoncer à cette candidature. A défaut du directeur, il avait le célèbre auteur de la Préface, d'Alembert, que l'Académie, comme pour ne laisser aucun doute sur ses nouvelles tendances, s'était donné pour secrétaire perpétuel. Il semblait naturel, pour toutes ces raisons, que la Révolution appelée, préparée et presque commencée par ces deux Académies, devînt le moment de leur triomphe.

Mais il leur arriva ce qui, dans le même temps, arrivait aux Parlements, qui avaient provoqué la convocation des états généraux, et à toute la société éclairée du XVIIIe siècle. Les Académies avaient appelé de tous leurs vœux la Révolution ; elles l'avaient rendue possible, et ensuite nécessaire. Elles en eurent peur, dès qu'elles la virent devant leurs yeux, et ne s'occupèrent plus qu'à la contenir. Elles continuèrent à penser que l'ancien régime était plein d'abus ; mais elles découvrirent que le régime nouveau apportait avec lui des abus d'une autre sorte. Elles ne changèrent pas d'avis, mais d'ennemis. Elles ne songèrent pas à reculer, mais à s'arrêter. S'arrêter, c'était signer leur arrêt de mort. La multitude, une fois lancée, va jusqu'au bout, court à perdre haleine, et regarde comme ses ennemis, et même comme ses pires ennemis ceux qui restent en arrière. Il faut courir ou mourir.

L'Académie française n'avait pas attendu, pour s'amender, que la Révolution eût commis ses premiers excès. Elle eut peur beaucoup trop tôt. On a dit que son grand feu pour les réformes et la liberté s'éteignit après la mort de Voltaire, et qu'au lieu de chercher les moyens de résister à la cour, elle ne songea plus qu'à faire sa paix et à obtenir de bonnes conditions. Ce n'est pas la mort du patriarche qui abattit ainsi les courages. Voltaire, s'il avait vécu, aurait lui-même conseillé cette conduite. Il savait être prudent, et même au besoin courtisan. L'Académie, au malheur de se convertir avant le temps, ajouta celui de tirer quelque profit de sa conversion. En devenant sage, elle cessa d'être disgraciée – et d'être populaire. On railla ces philosophes repentants qui se vengeaient contre la Révolution du mal qu'ils avaient dit de la tradition. Eux-mêmes sentaient vivement leur déchéance. Avoir l'opinion contre soi après l'avoir menée est toujours une rude épreuve ; et leur situation était d'autant plus difficile qu'ils ne voulaient ni poursuivre une campagne qui dépassait le but, ni s'associer aux adversaires de la Révolution, qui étaient en même temps ceux de la philosophie. Tel était leur découragement qu'ils ne remplissaient plus les vides de l'Académie. L'abbé de Radonvilliers et le duc de Duras, morts en 1789, Guibert en 1790, Rulhière en 1791, Séguier et Chabanon en 1792, n'avaient pas été remplacés. Sept membres de l'Académie entrèrent à l'Assemblée constituante, et furent presque perdus pour les lettres (Bailly, Maury, Boisgelin, Daguesseau, Target, Boufflers, le cardinal de Rohan. Condorcet fut membre de l'Assemblée législative.). D'autres émigrèrent (Le cardinal de Bernis, le duc d'Harcourt, Choiseul-Gouffier, dès le commencement de la Révolution ; Maury, Boisgelin, Boufflers vers la fin de 1791, Montesquiou un peu plus tard.) ou se cachèrent (Daguesseau, Marmontel. On connaît la triste fin de Bailly, de Malesherbes, de Condorcet. Le maréchal de Beauvau, Lemierre, moururent de douleur, accablés par les malheurs publics. Chamfort essaya de se donner la mort. Le duc de Nivernais, La Harpe furent jetés en prison.) Il ne venait plus personne aux séances. Enfin, l'Assemblée, qui se préparait à détruire toutes les associations, défendit de pourvoir aux places vacantes (Décret du 13 novembre 1792).

L'Académie française avait, eu de tout temps de nombreux ennemis, et elle en aura toujours, comme toutes les académies ; c'est tout simple. Les écrivains se divisent en deux classes : ceux qui désirent un fauteuil, ceux qui désespèrent de l'obtenir ou se vengent de ne l'avoir pas obtenu. Les colères sont plus vives, et peut-être plus explicables, contre les académies qui récompensent surtout le talent, et s'adressent à tous les genres, et non pas seulement à un genre circonscrit et déterminé. Les ennemis de l'Académie française trouvèrent le moment opportun, en 1790 et 1791, pour redoubler leurs attaques. Respecter la monarchie traditionnelle, être son œuvre, l'avoir servie, avoir été un de ses ornements, n'était-ce pas, à ce moment de l'histoire, une sorte de crime ? L'Académie se vantait d'avoir établi dans son sein l'égalité ; mais ce n'était, disait-on, que l'égalité entre l'aristocratie de l'esprit et les deux aristocraties du clergé et de la noblesse : lettrés, mitrés, titrés s'y liguaient contre l'avènement du peuple au droit et à la lumière. Les lettrés y avaient pour confrères des grands seigneurs, qui étaient surtout des protecteurs. Ils allaient à la cour pour y mendier des grâces, qu'ils payaient par des bassesses (Ce qui n'était qu'un fait à l'Académie française était une institution à l'Académie des sciences. Il y avait dans cette dernière académie trois classes de membres : dix honoraires, vingt pensionnaires et vingt associés. Les honoraires n'étaient au fond que des grands seigneurs et des protecteurs. On ne leur demandait pas d'être des savants. Le roi choisissait toujours parmi eux le président et le vice-président de l'Académie. Voyez Joseph Bertrand, L'Académie des sciences et les Académiciens de 1666 à 1793, p. 48. Hetzel, 1869.).

On trouvait des griefs contre l'Académie jusque dans ses usages et ses règlements. Ainsi tous les nouveaux académiciens débutaient par des éloges emphatiques adressés le jour de leur réception à Louis XIV et à Richelieu ; l'Académie nommait tous les ans un prédicateur chargé de faire devant elle, dans la chapelle du Louvre, le panégyrique de saint Louis ; la cour, pour signaler la rentrée en grâce des académiciens, venait de doubler la valeur de leurs jetons, et de les porter à trois livres par séance ; enfin, l'Académie était placée officiellement sous la protection du roi ; la liste des académiciens portait en tête, en gros caractères, cette mention autrefois glorieuse, aujourd'hui compromettante : LE ROI, PROTECTEUR. A tous ces reproches se mêlaient, bien entendu, les éternelles railleries sur le Dictionnaire, et l'éternel reproche de n'avoir pas élu Molière. On ajoutait même maintenant à ce dernier crime celui de n'avoir pas élu Jean-Jacques Rousseau. Chamfort, quoique membre de l'Académie depuis dix ans, comptait parmi les écrivains qui publiaient contre elle les plus violentes diatribes.

L'Académie aurait pu répondre, elle répondit même par la plume de Suard et par celle de l'abbé Morellet, qu'elle avait pu, sans déshonneur, louer saint Louis, Richelieu et Louis XIV ; que saint Louis était un grand roi, Richelieu un grand ministre, Louis XIV un protecteur magnifique des lettres ; qu'en louant Louis XIV et Richelieu, elle n'obéissait pas seulement à la reconnaissance, mais à un règlement très formel ; qu'elle avait même, dans ces dernières années, délaissé ou modifié ces antiques usages, au grand déplaisir de la cour ; qu'elle avait mis au concours, en 1765, l'éloge de Descartes ; que l'éloge de Marc-Aurèle, par Thomas, qui eut un si prodigieux succès en 1770, était une satire contre Louis XV ; que les prédicateurs choisis par elle, l'abbé Bassinet en 1767 (qui refusa de prêter le serment prescrit par la Constitution civile du clergé, et fut poursuivi comme royaliste en 1792.), l'abbé Couturier en 1769, l'abbé Desplas en 1775 (Au moment où le prédicateur montait en chaire, le suisse frappait de sa hallebarde en criant : « Messieurs, le roi défend d'applaudir. » Malgré cet avertissement un académicien avait dit tout haut à l'abbé Desplas : « Courage, Monsieur l'abbé ! » Ce mot et ce discours furent de grands événements pendant vingt-quatre heures. Bachaumont, VIII, 167. Mercier, CIX.), l'abbé d'Espagnac en 1779, l'avaient sérieusement compromise, en ne louant que le roi et en oubliant le saint ; que des académiciens tels que Thomas, Gaillard, Saurin, Suard (Voltaire écrivait à Suard, en le félicitant de son discours de réception : « J'ai craint un instant qu'on ne rendit quelque arrêt pour supprimer le nom de philosophe dans la langue française.), loin de parler en courtisans avaient tenu un langage que n'auraient pas osé se permettre à la même date les détracteurs actuels de l'Académie ; qu'un jeton de trois livres n'était pas une faveur trop signalée, une libéralité trop compromettante, et que ces trois livres n'étaient, après tout, que la représentation exacte des trente sous qui leur étaient alloués autrefois. Quatre pensions étaient, dans l'origine, affectées à l'Académie française ; la pénurie du trésor les fit supprimer. On en rétablit deux en 1772, l'une pour de Foncemagne, l'autre pour l'abbé Balteux. Deux pensions de 1400 livres, accordées à deux hommes de lettres sans fortune, ne faisaient pas de l'Académie un corps mercenaire. Ce n'était pas seulement l'Académie, mais tous les corps constitués, qui étaient placés sous la protection du roi, et si cette protection était plus directe pour l'Académie, elle se faisait moins sentir par des bienfaits que par des coups d'autorité. Ainsi elle ne pouvait couronner que des pièces approuvées par deux docteurs de Sorbonne. On renonça à cette formalité, en 1768, à l'occasion de l'éloge de Molière ; en 1770, l'éloge de Fénelon, par La Harpe, couronné, fut censuré par l'archevêque, dénoncé au roi ; un arrêt du conseil rétablit la nécessité de l'approbation. L'Académie n'était pas plus libre pour l'élection de ses membres. Tantôt on lui imposait des choix, tantôt on lui signifiait des interdictions. Pour les choix, il lui arriva plus d'une fois de faire la sourde oreille ; pour les interdictions, il fallait bien se soumettre. Et qui donc en France ne se soumettait pas ? Les remontrances du Parlement, tant célébrées, n'aboutissaient qu'à un lit de justice après avoir risqué une émeute. N'était-il pas singulier de reprocher cet assujettissement comme un crime à l'Académie, quand il n'était pour elle qu'un fardeau, et d'en tirer la conséquence qu'elle était essentiellement une institution monarchique ? Elle avait fait, depuis son origine, bien des choix difficiles à justifier ; mais chez quel peuple, à quelle époque, a-t-on pu se flatter de réunir quarante lettrés de premier ordre ? Les omissions, quoi qu'on en dise, sont très rares ; elles sont presque toujours explicables. Ce n'est pas à l'Académie, ce n'est pas même au roi, c'est à l'esprit du temps qu'il faut imputer celle de Molière. Ceux qui, en 1790, faisaient grand bruit de la non élection de Jean-Jacques Roussseau, oubliaient ou feignaient d'oublier que l'Académie ne peut ouvrir ses portes qu'à ceux qui viennent y frapper (On fit une exception pour Malesherbes ; on lui offrit une place qu'il ne songeait pas à demander. Ce fut de la part de l'Académie un acte purement politique, presque un acte d'opposition ; en tous cas, un honneur rendu au citoyen, non au savant. La réception de Malesherbes eut lieu le 16 février 1775.). Personne ne peut savoir comment Rousseau aurait répondu à une élection ; ou plutôt, on le sait : il aurait été ravi d'être élu, et ravi d'avoir l'occasion de refuser, et d'écrire, pour refuser, une lettre remplie de belles invectives. Bref, l'Académie française, et toutes les académies avec elle, étaient en discrédit ; et tous les reproches qu'on jugeait à propos de leur adresser étaient colportés avec empressement. Ils n'avaient pas besoin d'être vraisemblables.

Les liens étroits de l'Académie française avec l'Encyclopédie ne pouvaient plus la protéger, car l'Encyclopédie elle-même était impopulaire. Voici comment s'exprime Robespierre sur les encyclopédistes (18 floréal, an II. C'est le discours où il combat le culte de la raison inauguré par Chaumette), dans son fameux discours du 7 mai 1794. « Cette secte, dit-il, en matière de politique, resta toujours au-dessous des droits du peuple ; en matière de morale, elle alla beaucoup au delà de la destruction des préjugés religieux ; ses coryphées déclamaient quelquefois contre le despotisme, et ils étaient pensionnés par les despotes ; ils faisaient tantôt des livres contre la cour, et tantôt des dédicaces aux rois ; des discours pour les mécontents et des madrigaux pour les courtisans ; ils étaient fiers dans leurs écrits et rampants dans les antichambres. Cette secte propagea avec beaucoup de zèle l'opinion du matérialisme, qui prévalut parmi les grands et parmi les beaux esprits ; on lui doit en partie cette espèce de philosophie pratique qui, réduisant l'égoïsme en système, regarde la société humaine comme une guerre de ruse, le succès comme la règle du juste et de l'injuste, la probité comme une affaire de goût ou de bienséance, le monde comme le patrimoine des fripons adroits. »

Le tableau est saisissant, et la plupart des reproches sont mérités. Tout n'est pas juste cependant. Robespierre attribue aux encyclopédistes une morale que la plupart d'entre eux auraient repoussée avec indignation ; il oublie qu'ils avaient contribué efficacement à « la destruction des préjugés religieux », et cet oubli, de sa part, est une ingratitude ; quand il reproche à plusieurs d'entre eux d'avoir reçu des faveurs de la cour, il ne dit rien de ceux qui ont été ruinés, exilés, embastillés pour s'être levés les premiers contre les abus et pour la liberté ; il ne tient aucun compte de cette idée si lumineuse et alors si nouvelle qui avait donné naissance à l'Encyclopédie, de rapprocher en un seul tout les diverses branches des connaissances humaines, et de les faire servir à l'émancipation et aux progrès de l'esprit humain. Il était comme tous les révolutionnaires, qui n'admirent dans une révolution que ce qu'ils y ont ajouté. Ce dédain pour l'Encyclopédie explique à merveille le dédain des contemporains de Robespierre pour les académies.

Quand une institution est injustement menacée, il est beau de la voir se défendre courageusement et tomber noblement. Il n'y a pas au contraire de spectacle plus affligeant que celui des victimes s'offrant elles-mêmes à la persécution, dans l'espoir d'en atténuer les coups. Les membres des anciennes académies se divisèrent. Tandis que les uns, comme Morellet, Suard, Ducis, Delille restaient fidèles à la patrie académique, Chamfort, membre depuis dix ans de l'Académie française, mettait son talent d'écrivain au service des haines dont l'Académie était l'objet, et Fourcroy qui devait, peu d'années après, accepter un titre de comte, ne rougissait pas d'ouvrir la série des épurations, si tristement continuées après le 18 fructidor et en 1816. On lit ce qui suit dans le procès-verbal de l'Académie des sciences du 25 août 1792. « M. Fourcroy annonce à l'Académie que la Société de médecine a rayé plusieurs de ses membres émigrés et notoirement connus pour contre-révolutionnaires ; il propose à l'Académie d'en user pareillement envers certains de ses membres connus pour leur incivisme, et qu'en conséquence lecture soit faite de la liste de l'Académie pour prononcer leur radiation (Joseph Bertrand, l.c., p.125). » Fourcroy renouvela trois fois cette proposition. L'académie feignait de ne pas l'entendre, parce qu'il était aussi dangereux de la repousser que déshonorant de la faire. Il insista tellement qu'il fallut procéder au vote. La motion fut rejetée à l'unanimité (le 2 avril 1791) ; il est douloureux de penser qu'elle ait été faite par un homme qui a laissé un nom dans la science.

L'Académie française, de beaucoup la plus menacée, n'avait pas songé à des épurations ; mais, pour répondre aux accusations dont elle était l’objet et leur ôter tout prétexte dans l'avenir, elle s'était fait un nouveau règlement à la mode du jour, un règlement révolutionnaire et égalitaire, qu'elle avait soumis humblement à l'appréciation de l'Assemblée nationale.

L'Assemblée avais mis l'affaire entre les mains de Mirabeau ; et Mirabeau, qui n'aimait pas l'Académie, s'était aussitôt adressé à Chamfort, qui ne l'aimait pas non plus, et qui la connaissait puisqu'il en était membre. Marché conclu : Chamfort préparera le décret, écrira le discours ; Mirabeau le lira ou le récitera. On sait que l'illustre orateur acceptait sans scrupule ce genre de collaboration. Il mourut (le 2 avril 1791) avant d'avoir parlé ; mais son discours ou plutôt le discours de Chamfort, qu'il devait s'approprier en le prononçant du haut de la tribune, fut publié par le véritable auteur. C'était une diatribe violente, une condamnation accablante. Chamfort, dans ce discours qui devait prendre une telle importance en passant par la bouche du grand orateur, appelait l'Académie française « une école de servilité et de mensonge ». A peu d'années de là, de nouvelles académies devaient démontrer au monde que ce n'est pas seulement dans la monarchie traditionnelle qu'il y a des écoles de servilité ! Il lui reprochait d'être « inutile » ; accusation déjà ancienne, puisqu'on en trouve la trace en 1777, époque où l'on parlait de la réunir à l'Académie des inscriptions (Mémoires secrets, etc. Bachaumont, t. X, p. 253.). Tout ce que Chamfort accordait à l’Académie française, c'était de ne pas coûter trop cher (Elle coûtait au roi 25 000 francs). Elle n'entrait pas pour beaucoup dans le déficit. Elle était la moins coûteuse des inutilités. Il proposait en conséquence de la supprimer avec toutes les autres académies, ou plutôt de l'anéantir ; car c'est le terme dont il se servait.

Mirabeau, en grand esprit qu'il était, professait ce principe, qu'on ne détruit réellement que ce qu'on remplace. C'était aussi la doctrine des autres chefs de l'Assemblée, et de l'Assemblée elle-même. En général, elle était plus préoccupée de créer que de détruire ; souvent aussi, quand elle croyait créer, elle ne faisait que transformer. A l'exception des privilèges abolis dans la nuit du 4 août, et qui furent anéantis sans être remplacés, parce qu'ils n'étaient, sous le nom usurpé de droits, que de purs dénis de justice, elle remplaça toujours les institutions qu'elle supprimait : les parlements et les innombrables tribunaux qui leur étaient subordonnés, par un corps judiciaire unique ; les ordonnances et les coutumes, par un code régulier et uniforme pour toute la France ; les provinces avec les gouvernements particuliers, sénéchaussées, bailliages, etc., par la division en départements et en districts ; les universités, par une loi générale sur l'instruction publique, etc. Elle tint la même conduite en cette circonstance, puisqu'on supprimant les académies anciennes, elle décréta la fondation d'une nouvelle académie. Il faut pourtant remarquer, comme un signe des temps, la forme du décret, qui semble donner plus d'importance à la destruction qu'à la création. Mirabeau aurait pu dire : à l'avenir, les quatre académies aujourd'hui existantes, ne formeront plus qu'une seule académie, divisée en trois sections. C'est ce que des Anglais n'auraient pas manqué de faire, et cette manière de parler et de procéder aurait été plus conforme à ses propres habitudes. Il aima mieux, pour cette fois, supprimer et reconstruire. Il se laissa inspirer par les ressentiments de Chamfort, et par l'étrange animosité dont les académies étaient l'objet dans le public. Sa proposition disait formellement : les académies sont anéanties ; une académie unique est fondée. La conséquence pratique était la même ; l'effet moral était différent. Ainsi l'Assemblée tenait à paraître supprimer la tradition, même quand elle la conservait ; en Angleterre, les révolutionnaires auraient tenu à paraître la conserver, même en la supprimant.

L'idée de la suppression pure et simple, de la destruction sans remplacement, soutenue dans des pamphlets et dans des feuilles publiques par des candidats malheureux (Palissot, dans la Chronique de Paris, du 1er août 1791), n'a pu trouver accès que dans la Convention, et, dans la Convention, que sous la Terreur. L'Assemblée Constituante avait longtemps hésité. Son hésitation se trahissait par des démarches et des décrets contradictoires. Un décret rendu le 13 novembre 1792 avait défendu à toutes les académies de nommer aux places vacantes dans leur sein. On a remarqué que, le jour même où ce décret, avant-coureur du décret de suppression, avait été rendu, une députation de l'Académie des sciences s'était présentée à la barre pour rendre compte de l'état des travaux sur le système métrique. Elle avait été félicitée par le président. Le 17 mai 1793, l'Assemblée, toujours partagée entre sa sympathie pour l'Académie des sciences et sa haine pour les académies en général, avait, par un décret spécial, levé l'interdiction de pourvoir aux places vacantes, mais pour l'Académie des sciences seulement. Le 6 août 1793 elle avait encore consulté l'Académie des sciences pour savoir quel avantage il y aurait à porter le titre des pièces d'or et d'argent de la République au dernier degré de fin. Deux jours après, le 8 août 1793, elle met un terme à ces longs débats et à ses propres fluctuations, en abolissant toutes les académies (L'Académie française avait eu sa dernière réunion le 5 août.). Le décret fut assez conforme à la proposition faite par Mirabeau à l'Assemblée Constituante, avec cette différence que la création d'une société nouvelle n'était plus qu'une promesse toute platonique. Il fut rendu sur le rapport de ce même Grégoire qui avait défendu les académies devant la Constituante en 1790 (20 août 1790), et qui contribua puissamment, en 1795, à les rétablir. Grégoire déclarait, dans son rapport, présenté au nom de la commission d'instruction publique, que les académies étaient inutiles. On lui a reproché, à cette occasion, une versatilité dont on ne trouverait pas d'autre exemple dans sa longue carrière (M. Paul Mesnard, Histoire de l’Académie, p. 172). M. Despois remarque, avec raison, qu'au moins il ne taxait pas d'inutilité l'Académie des sciences ; qu'il avait soin, dans ce même rapport, d'énumérer les services qu'elle ne cessait de rendre, et qu'en outre, le décret présenté par lui était plutôt un décret de réorganisation qu'un décret de suppression, car l'article 3 chargeait expressément le comité d'instruction publique de préparer l'organisation d'une Académie nouvelle (Le Vandalisme révolutionnaire, par Eugène Despois. Paris, 1868, p. 133 et suiv.). Il ne faut pas trop insister sur cet article 3, qui n'était guère qu'une espérance, un vœu du rapporteur et de la commission, auquel l'Assemblée ne prit pas garde. Ce qui est vrai, c'est que, si Grégoire voyait surtout dans le décret cet article 3, la Convention n'y voyait, elle, que l'article 1er. Elle était, ce jour-là, en humeur de détruire, et elle poussa du pied les académies comme un débris des institutions monarchiques.

Voici le décret proposé par le comité d'instruction publique dans la séance du 8 août 1793, et dont les articles furent, les uns votés immédiatement, les autres ajournés jusqu'à l'entière organisation de l'instruction publique.

« Art. 1er. — Toutes les académies et sociétés littéraires, patentées ou dotées par la nation, sont supprimées.

» Art. 2. — L'Académie des sciences demeure provisoirement chargée des divers travaux qui lui ont été renvoyés par la Convention nationale ; en conséquence, elle continuera de jouir des attributions annuelles qui lui ont été accordées, jusqu'à ce qu'il en ait été autrement ordonné.

» Art. 3. — La Convention nationale charge son comité d'instruction publique de lui présenter incessamment un plan d'organisation d'une Société destinée à l'avancement des sciences et des arts.

» Art. 4. — Les citoyens ont droit de se réunir en sociétés libres, pour contribuer aux progrès des connaissances humaines.

» Art. 5. — La distribution des prix proposés par les académies et sociétés supprimées par le présent décret, est suspendue jusqu'à l'organisation de l'instruction publique.

» Art. 6. — Les cours de sciences, d'arts et métiers mécaniques et chimiques, dépendant des sociétés supprimées par le présent décret, seront continués et payés comme par le passé, jusqu'à l'organisation de l'instruction publique.

» Art. 7. — Les jardins botaniques et autres, les cabinets, muséum, bibliothèques et autres monuments des sciences et des arts, attachés aux académies et sociétés supprimées, sont mis sous la surveillance des autorités constituées, jusqu'à ce qu'il en ait été disposé par les décrets sur l'organisation de l'instruction publique. »

Ce décret, dans son ensemble, est à peine digne du comité d'instruction publique, où siégeaient Grégoire, Lakanal, Daunou, Chénier, Villar. Il propose bien de remplacer ce qu'il détruit ; mais il a le tort grave d'opérer la destruction immédiatement, tandis qu'il ne fait que promettre la reconstruction. Tous les établissements qui passèrent de la garde des académies à celle « des autorités constituées », furent très littéralement abandonnés pendant les années suivantes, et le Directoire le constata lui-même, dans le discours par lequel il inaugura, en 1795, les séances de l'Institut national. « On ne nous accusera plus, dit-il, d'être des barbares. » Le comité d'instruction publique se montra donc imprudent en 1793, puisqu'au lieu de suivre l'exemple de Mirabeau, de Talleyrand, de Condorcet, qui remplaçaient immédiatement les académies par une Société nationale destinée à l'avancement des sciences et des arts, il se contentait d'une promesse à long terme. Il aurait dû se rendre compte du désordre qui allait se produire dans l'intervalle entre la destruction et la création. La création même, quoique promise, était loin d'être certaine. Comme on ne donnait aucun moyen d'exécution, elle n'était pas autre chose qu'une espérance, qui pouvait être indéfiniment ajournée. Quand on revint le 12 août sur le même sujet, ce fut pour approfondir, pour accomplir la spoliation. « La Convention nationale décrète qu'à la diligence du ministre de l'intérieur, les scellés seront apposés sur les portes des appartements occupés par les académies et sociétés supprimées par son décret du 8 du présent mois, et qu'il sera procédé sans délai à la levée des scellés et à l'inventaire des statues, tableaux, livres, manuscrits et autres effets dont elles avaient la jouissance : charge ledit ministre de pourvoir à la conservation desdits effets, jusqu'à ce que la Convention ait statué sur leur destination ultérieure. »

M. Eugène Despois, qui a toujours beaucoup de peine à reconnaître que l'Assemblée constituante, et même la Législative et la Convention aient pu se tromper, insiste beaucoup sur l'article 3 et l'article 4 de la proposition du comité d'instruction publique. Il n'en tirerait pas un plus grand parti si ces articles avaient été immédiatement mis en pratique. Il est à peine équitable de tenir compte à la Convention des vœux qu'elle a exprimés, et même des lois qu'elle a votées, quand elle n'a pas passé de la théorie à l'application. On peut en croire à ce sujet Merlin de Douai, dans le mémoire lu par lui à la seconde classe de l'Institut « sur la nécessité de donner à la République un code uniforme ». Il dit formellement que les lois étaient innombrables, contradictoires, inexécutables, inexécutées, votées très souvent par surprise, et oubliées aussitôt après le vote. Le vœu exprimé par la commission, en août 1793, ne fut réalisé qu'en avril 1796 ; et il le fut, non en vertu de la loi de 1793, mais en vertu de la loi du 25 octobre 1795.

Il en est de même de l'article 4, dont les apologistes de la Convention font grand bruit. Cet article se rapportait à une opinion soutenue à la tribune par Lanjuinais, qui était libéral dans un temps où personne n'aimait et ne comprenait la liberté, quoique tout le monde crût l'aimer et la comprendre. Lanjuinais ne voulait ni détruire les académies, ni leur conserver leurs dotations et leurs privilèges. Il les repoussait quand elles étaient privilégiées, dotées et gouvernées ; il était prêt à les honorer, dès qu'elles consentiraient à n'être plus que des assemblées libres. M. Despois attribue à la Convention l'opinion de Lanjuinais, ce qui est une illusion un peu forte. « Jamais, dit-il dans son savant et spirituel livre du Vandalisme révolutionnaire (1868, chez Hachette.), jamais la Convention n'a détruit les académies. Elle les a délivrées de leur assujettissement et de leur budget. » Cela rappelle le mot fameux de Julien l'Apostat : « Les chrétiens se plaignent de moi parce que je leur ai ouvert le chemin du ciel en les débarrassant du leurs richesses. » M. Despois n'est pas éloigné de dire que le décret du 8 août est un service rendu aux académies. Mais ni les académiciens, ni les conventionnels, ni aucun des contemporains n'interprétèrent ainsi la loi. Il fut bien entendu et bien compris par tout le monde que les académies étaient à la fois ruinées et supprimées ; et deux ans après, quand l'Institut fut créé, il fut également compris que c'était une résurrection des académies sous un autre nom et avec un règlement nouveau. Non seulement la Convention de 1793 ne voulait plus de corps privilégiés, mais elle ne voulait plus de corps. Elle chassait l'Académie française avec colère, et l'Académie des sciences avec respect ; la première, parce qu'elle était l'Académie française, et la seconde parce qu'elle était une académie. Et de même que l'Assemblée constituante avait pris soin de déclarer que plusieurs des congrégations religieuses qu'elle supprimait avaient bien mérité de la patrie, comme pour mieux marquer qu'elle obéissait à un principe, la Convention plaça côte à côte, dans le même décret, la suppression et l'éloge de l'Académie des sciences.

On eut l'occasion, dans le cours de la Révolution, de juger de la vitalité des académies indépendantes. Ce fut quelques années plus tard, et lorsque l'Institut national des sciences et des arts, académie dotée et patentée s'il en fut, jouissait déjà de tout son éclat. D'anciens membres de l'Académie française, que l'existence de l'Institut ne consolait pas de la suppression de leur chère académie, avaient d'abord tenté de la faire officiellement rétablir, grâce à la protection de Lucien Bonaparte. Lucien était ministre de l'intérieur ; il aimait les lettres, il les cultivait, il ne fut pas insensible au nom de restaurateur de l'Académie française ; il ne vit d'abord aucune difficulté dans un projet qu'autorisait l'article 4 de la loi du 8 août 1793, et qui lui aurait gagné le cœur d'un certain nombre d'écrivains célèbres. Il ne tarda pas à s'apercevoir que le plan ne réussirait pas de haute lutte, et qu'il fallait déployer quelque habileté. Il conseilla à ses confédérés de s'établir d'abord comme société libre, et de reprendre le nom et le règlement de l'Académie française, à l'abri de l'article 4. Il donnerait d'abord un local, puis une subvention, et, peut-être, par la suite, un rang officiel, pourvu qu'on fût sage. On le crut ; on tint une première séance, le 7 messidor an II (27 juin 1800), à laquelle furent présents Morellet, le plus fervent champion de l'Académie, Suard, Ducis, Boufflers et Target. A la seconde séance, qui eut lieu cinq jours après, il se trouva deux académiciens de plus : Daguesseau et Saint-Lambert. Le plus pressé était de combler les vides, afin de redevenir « les Quarante ». Lucien conseillait de choisir des hommes puissants, qui seraient autant de protecteurs. On n'y manqua pas. D'ailleurs, une académie composée de personnages officiels est déjà bien près d'être elle-même un corps officiel. Il restait, en tout, dix-sept membres de l'ancienne Académie, savoir : les sept qui étaient présents à la seconde assemblée, el dix autres dont voici les noms : Gaillard, Roquelaure, évêque de Senlis (archevêque de Malines après le concordat), Boisgelin de Cucé, archevêque d'Aix (Archevêque de Tours et cardinal après le concordat), le comte de Bissy (Thiard de Bissy, traducteur des Nuits, d'Young), La Harpe, Choiseul-Gouffier, le duc d'Harcourt, l'abbé Delille, le cardinal de Rohan, et le cardinal Maury. On élut dix-huit membres nouveaux, ce qui portait le nombre à trente-cinq. M. Paul Mesnard dit, dans son excellente Histoire de l'Académie française, qu'on n'alla pas plus loin, parce qu'on fut arrêté par la difficulté de mettre certains noms sur une même liste. On y avait bien mis le duc d'Harcourt, premier gouverneur du Dauphin désigné par Louis XVI, et Garat qui avait lu à Louis XVI son arrêt de mort ; mais on désespéra de faire vivre ensemble des cardinaux et des régicides. Peut-être aussi se souvint-on de la force que donnent à une académie deux ou trois vacances à remplir.

Les dix-huit élus furent le premier consul, Le Brun, troisième consul, Lucien Bonaparte, ministre de l'intérieur, Talleyrand, ministre des relations extérieures, Laplace, sénateur, Rœderer et Devaines, conseillers d'État (Les conseillers d'État étaient alors associés de très près au gouvernement, et quelquefois chargés, en cette qualité de conseillers d'État, d'un véritable ministère.), Portalis, qui fut aussi conseiller d'État cette même année, Fontanes, Collin d'Harleville, Dureau de la Malle, Lefèvre (Auteur dramatique, qui avait appartenu à la cour du duc d'Orléans.), le comte de Ségur, Dacier, Volney, Arnault, Garat et Bernardin de Saint-Pierre. Tous ces noms, à l'exception de deux ou trois, étaient pris dans l'Institut. Morellet et Suard portèrent la liste à Lucien. Mais, trois jours après cette élection, le premier consul était de retour à Paris. Il déclara péremptoirement à son frère qu'il ne voulait, ni de ce nom d'Académie, ni de cette résurrection de l'Académie française. Il partageait contre ce nom et contre ce corps les rancunes des révolutionnaires. Il tenait à l'Institut, dont il faisait partie, et qu'il rêvait de transformer pour en faire une création qui lui fût propre. II pensait qu'une rivalité et une lutte d'influence s'établiraient nécessairement entre l'Institut et l'Académie française. Il ne lui plaisait pas de permettre la constitution d'un corps, fût-il libre de toute attache officielle, où des évêques, d'anciens courtisans, des émigrés, des frondeurs tels que Gaillard ou Delille, auraient la prépondérance. Quant au fameux article 4 qui consacrait la liberté des sociétés littéraires ou scientifiques, il n'y pensait pas plus que n'avait fait la Convention, qui l'avait voté sans y prendre garde. Ni lui, ni la Convention, ni le Directoire ne furent jamais arrêtés par un article de loi. Tout ce que Lucien put obtenir, ce fut qu'on laisserait vivre la nouvelle société sous le nom de Société littéraire, et qu'on lui donnerait un local pour ses séances.
Il écrivit le 8 messidor aux promoteurs de l'entreprise : « Les ennemis des lettres ont répandu avec affectation que vous preniez le titre d'académiciens français, que vous vouliez rétablir l'Académie française. Vous connaissez trop bien les lois de votre pays pour prendre un titre qu'elles ont supprimé. » Il annonçait en même temps que les consuls et les ministres n'acceptaient pas leur élection. Morellet répondit sur-le-champ, au nom de ses confrères, que c'était bien en effet l'Académie française qu'on avait voulu rétablir. « Si nous n'avions voulu former qu'une société littéraire occupée des travaux suivis que demande la composition d'un dictionnaire, d'une grammaire, nous n'aurions fait entrer sur la liste ni le premier consul ni vous-même. » Il refusait une permission si dédaigneusement donnée, et qui aurait peut-être été accompagnée de quelque aumône pour des gens de lettres infirmes et nécessiteux. N'ayant plus ni protection, ni ressources, ni le droit de reprendre son nom glorieux, ni même, hélas ! la faveur populaire, qui était toute à l'Institut, l'Académie cessa de se réunir, et l'inanité du rêve de Lanjuinais fut démontrée.

En 1793, où nous revenons, personne ne prévoyait le jour où il serait possible de rétablir l'Académie française. On ne s'attachait même pas à l'espoir de cette Société destinée à l'avancement des sciences et des arts, solennellement et platoniquement promise par l'article 3 du décret du 8 août. Morellet avait assisté à la levée des scellés et à l'inventaire de l'Académie. Il s'était vu malmené par les commissaires. Il avait réussi à sauver, M. Despois dit : « à voler » quelques registres ; c'était tout ce qui restait des biens de l'Académie.

Dans le désastre commun, l'Académie des sciences avait conservé un reste de considération. Elle n'était ni oubliée, comme l'Académie des inscriptions, ni injuriée, comme l'Académie française. Le comité d'instruction publique la consultait fréquemment. Voici en quels termes Grégoire parlait de celte Académie dans le rapport qui servit de considérant au décret du 8 août. « L'Académie des sciences, qui fut toujours composée des premiers hommes de l'Europe, a décrit plus de quatre cents machines et publié cent trente volumes, qui sont un des plus beaux monuments de l'esprit humain. Elle continue avec une activité infatigable les travaux dont vous l'avez chargée, sur l'argenterie des églises supprimées, sur le titre des monnaies d'or et d'argent, sur la production du salpêtre et sur la mesure d'un degré du méridien, opération qui ne peut être terminée que dans un an. Vous venez d'adopter son ouvrage sur les poids et mesures ; elle s'occupe de la confection de nouveaux étalons et du rapprochement des nouvelles mesures avec toutes celles qui jusqu'ici sont usitées dans les diverses contrées de la France. » L'article 2 du décret stipulait « que l'académie des sciences demeurait provisoirement chargée des divers travaux qui lui avaient été renvoyés par la commission, et qu'elle continuerait, en conséquence, et jusqu'à nouvel ordre, à jouir des attributions annuelles qui lui étaient accordées ». Cela signifiait qu'on supprimait l'Académie des sciences, et qu'on sentait en même temps l'impossibilité de se priver de ses services.

Lakanal, qui avait vu avec douleur la suppression des académies, tenta, quelques jours après le décret du 8 août, de sauver au moins l'Académie des sciences, en faisant de l'article 3 un décret spécial, auquel il donna une forme plus précise. Il parvint à faire rendre un décret ainsi conçu : « La Convention nationale, ouï le rapport de son comité d'instruction publique, décrète que les membres de la ci-devant Académie des sciences continueront à s'assembler dans le lieu ordinaire de leurs séances, pour s'occuper spécialement des objets qui leur auront été ou pourront leur être renvoyés par la Convention nationale. En conséquence, les scellés seront levés, et les attributions annuelles faites aux savants qui la composaient leur seront payées comme par le passé, et jusqu'à ce qu'il en ait été autrement ordonné. » Ainsi l'Académie restait supprimée ; on la transformait en bureau de renseignements à l'usage de la Convention. Ce décret n'eut pas de suite, et ne pouvait pas en avoir.

Lakanal se hâta de le transmettre à Lavoisier, qui lui répondit en ces termes :

« J'ai reçu, avec une reconnaissance qu'il me serait difficile de vous exprimer, l'expédition du décret que vous avez fait rendre et que vous avez bien voulu m'adresser ; j'en ai donné communication à quelques-uns de mes anciens confrères, qui partagent mes sentiments. Malheureusement, les circonstances ne paraissent pas permettre de se servir de ce décret, et quelque important qu'il soit pour le travail des poids et mesures et pour la suite des autres objets dont l'Académie avait été chargée, elle ne pourrait pas s'en servir dans ce moment sans paraître lutter contre l'opinion dominante du comité d'instruction publique et de la partie prépondérante de l'Assemblée. »

Lavoisier écrivant à Lakanal qui ne méritait que des éloges, ne donne pas toutes les raisons qu'il avait de s'abstenir. Sa lettre explique d'ailleurs la situation d'une Assemblée qui improvisait ses décrets, et qui en laissait passer quelques-uns dont la majorité n'aurait pas voulu si elle avait été là. Il y a dans les assemblées une majorité permanente, et des majorités de hasard qui dépendent du nombre des membres présents à la séance. Comme le gouvernement était formé par la majorité permanente de la Convention, il en était quitte, lorsqu'un décret avait été ainsi surpris, pour provoquer une nouvelle délibération sur le même sujet, ou même pour laisser tomber le décret sans prendre la peine de le faire abroger régulièrement.

Quoiqu'il en soit, le vœu exprimé en 1790 par Mirabeau était accompli. Son article ainsi conçu : « Les anciennes académies sont anéanties », devint le 8 août 1793, une loi de l'État.