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UNE ACADÉMIE

SOUS

LE DIRECTOIRE

par

Jules Simon
Secrétaire perpétuel de l'Académie
de 1882 à 1896

 

 

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- II -

FONDATION DE L'INSTITUT

 


Il n'y avait plus d'académies depuis deux ans lorsque la constitution de l'an III fut promulguée (3 fructidor an III - 22 août 1795). L'article 298 de cette constitution était ainsi conçu : « Il y a pour toute la République un Institut national chargé de recueillir les découvertes, de perfectionner les arts et les sciences. » C'était la réalisation du vœu exprimé par Mirabeau et Talleyrand en 1790, par Condorcet en 1792, déjà consacré par l'article 3 du décret de suppression des académies rendu en 1793, sur le rapport de Grégoire. Le décret organique parut deux mois après ; c'est le titre IV du décret organique de l'instruction publique (3 brumaire an IV - 23 octobre 1795). Les trois assemblées républicaines considérèrent toujours l'Institut comme le couronnement de leur système d'instruction publique, même lorsqu'elles ne le chargeaient ni de donner, ni de diriger l'enseignement.

L'Institut ne formait qu'un seul corps ; mais ce corps était divisé en trois classes, et ces classes n'étaient pas autre chose que trois Académies sous un nom nouveau.

On avait évité avec le plus grand soin ce nom d'Académie, pour ne pas heurter le préjugé qui subsistait dans toute sa force contre les Académies supprimées, et particulièrement contre l'Académie française. Cinq ans plus tard, à l'aurore du Consulat, plusieurs membres survivants de l'Académie française entreprirent de la ressusciter avec son ancien nom ; ils avaient pour eux le ministre de l'intérieur, Lucien Bonaparte. J'ai raconté cette tentative dans le chapitre précédent, et l'on en peut voir un détail circonstancié dans l'Histoire de l’Académie française par M. Paul Mesnard. Le premier consul refusa péremptoirement. Il avait pour le faire plusieurs raisons, que j'ai indiquées. Une des principales était sa prédilection pour l'Institut. On sait que, pendant son séjour en Egypte, il ne manquait jamais de signer : « Le membre de l'Institut, général en chef. » De retour à Paris, il assista aux séances jusqu'au moment où la guerre et la politique l'absorbèrent entièrement. Il savait les services que la science pouvait lui rendre, et l'éclat que les lettres pouvaient jeter sur son gouvernement. Il y avait d'ailleurs dans la composition de l'Institut une idée conforme à ses intentions et à son génie, l'unité, qui est de sa nature une idée despotique. Il refusa à plusieurs reprises de donner aux classes le nom d'académies. En revenant aux anciens noms, le public et peut-être les académiciens eux-mêmes, auraient cru revenir à l'ancienne séparation. Il tenait à l'unité, et il la maintint fortement avec le nom qui la marquait. En général et indépendamment de toute autre raison, quand il rétablissait une chose ancienne, il aimait à lui donner un nom nouveau, afin qu'elle datât de lui. La restauration de l'Académie française comme compagnie distincte en dehors de l'Institut aurait été tout autre chose qu'un simple changement de nom dans les désignations des classes. Il voulait réconcilier le passé et le présent en les unissant, et non en les faisant vivre côte à côte, comme des puissances alliées. C'est d'après ce principe qu'il accueillait à bras ouverts les grands seigneurs qui voulaient bien entrer dans ses cadres, tandis qu'il surveillait attentivement et traitait durement quand il le pouvait, ceux qui se tenaient en dehors de son action. De même, il ne voulait pas d'antagonisme dans le monde savant. Il approuvait que les anciens académiciens fissent partie de l'Institut, il ne leur permit pas de rétablir leur académie en face de la sienne.

Cet amour de l'unité ne l'aveugla pas sur les exagérations de la Convention. Il vit bien que si on pouvait plier les hommes à un même règlement, il était absurde de les employer à une même tâche. Il s'empressa de donner aux différentes classes de l'Institut les moyens d'action qui leur étaient nécessaires pour remplir leur mission spéciale et concourir d'autant mieux à la mission commune. La réorganisation de 1803, sans rompre aucun de leurs liens, les rendit maîtresses de leur temps et de leur travail. L'Institut, tel qu'il sortit des décrets de la Convention, était une grande pensée, qui ne tenait pas compte des nécessités humaines ; on le ramena, en 1803, aux proportions de la vie réelle.

Les membres des diverses assemblées qui avaient proposé la création de l'Institut n'avaient pas manqué d'affirmer qu'il n'avait rien de commun avec les anciennes académies. Il avait pourtant avec elles une affinité très considérable, et c'était d'être une académie. Le renversement de ces grands corps savants et littéraires, exigé par les terroristes en 1793, avait affligé tous les hommes éclairés, et jeté, en Europe, un discrédit profond sur la République. La majorité de la Convention avait subi cette mesure comme elle en avait subi tant d'autres, avec une muette douleur ; et nous avons vu que, dans les décrets qui effectuaient et approfondissaient cette destruction, se trouvait constamment la promesse d'une fondation nouvelle, qui fut, en 1795, l'Institut de France. A la première séance publique de l'Institut, l'orateur du Directoire ne manqua pas de dire qu'on n'accuserait plus la République d'être ennemie des progrès de l'esprit humain, et il est vrai qu'on l'en avait accusée, et qu'elle avait mérité ce reproche, quand elle subissait le joug de ce qu'il y avait de plus grossier et de plus ignorant dans la population de la France.

Non seulement l'Institut était une restauration pour la chose, puisqu'il recevait, avec des attributions nouvelles, toutes les attributions des anciennes académies, mais il était une réparation pour les personnes, car on y fit entrer, en très grand nombre, les membres survivants des anciennes académies, et principalement de l'Académie des sciences et de celle des inscriptions et belles-lettres. Les changements successifs introduits dans l'organisation de l'Institut le rendirent de plus en plus analogue à ce qu'il avait remplacé, et aujourd'hui nos académies peuvent se dire héritières tout à la fois des académies antérieures à 1789, et de l'Institut fondé en 1795.

A l'origine, l'Institut se distinguait de ce qu'il remplaçait par quatre points principaux : premièrement, l'unité du corps académique ; secondement, l'égalité numérique entre les membres résidents à Paris et les membres non résidents ; troisièmement, la suppression de l'Académie française, et quatrièmement, la création de la classe des sciences morales et politiques.

On a dit avec raison que la réunion de toutes les académies en un corps unique était une application des principes qui avaient produit et animé l'Encyclopédie. Les anciennes académies étaient séparées ; elles avaient entre elles des analogies, mais pas de rapports, ou du moins pas de rapports nécessaires ; elles ne se rassemblaient pas, ne se concertaient pas ; elles agissaient toujours isolément, et n’avaient, comme corps constitués, aucun intérêt commun. La loi de 1795 fit très réellement de ces corps, autrefois distincts, un corps unique ; elle établit entre les classes des rapports si étroits et si multipliés qu’on put dire avec vérité qu’il n’y avait qu’une seule académie divisée, pour la facilité du travail, en trois sections ou classes.

« On ne peut calculer, disait Daunou dans son rapport, les heureux résultats d'un système qui doit tenir les sciences et les arts dans un éternel rapprochement et les soumettre à une réaction habituellement réciproque de progrès et d'utilité... Ce sera, en quelque sorte, l'abrégé du monde savant, le corps représentatif de la république des lettres, l'honorable but de toutes les ambitions de la science et du talent, la plus magnifique récompense des grands efforts et des grands succès ; ce sera, en quelque sorte, un temple national dont les portes, toujours fermées à l'intrigue, ne s'ouvriront qu'au bruit d'une juste renommée. »

Daunou parle avec, emphase, comme c'était la mode du temps, excusée d'ailleurs par la grandeur des événements. Il s'exagère évidemment la perfection du système qu'on allait inaugurer, et qu'on peut exprimer par cette formule : Tous les membres, quelle que soit leur classe, seront nommés par l'Institut entier, et concourront pour une part égale aux œuvres dont l'Institut sera chargé. Il aperçoit la grandeur de l'idée ; il ne saisit pas les difficultés de l'application. Il vit dans un temps et dans un monde où l'on est accoutumé à plier la nature, plutôt qu'à la suivre. Il ne tardera pas à voir les difficultés et les impossibilités, car il est lui-même un esprit positif ; mais il ne les verra que quand il sera aux prises avec elles. A ce premier jour, avant toute expérience, il croit que cette armée de généraux va remplir ses vides avec discernement, se discipliner sans avoir de chefs, trouver, dans la diversité des goûts et des aptitudes, une augmentation de force plutôt qu'une contrariété de vues et de méthodes. Il est comme Platon devant sa république idéale. La beauté et la simplicité du tableau le remplissent d'un enthousiasme qu'il est impossible de partager au même degré, quand on a vu les résultats produits de 1795 à 1803 par cette identité d'origine et cette communauté de travail.

Je ne dirai donc pas avec lui « que l'Institut sera comme un temple national dont les portes, toujours fermées à l'intrigue, ne s'ouvriront qu'au bruit d'une juste renommée ». Je ne crois pas que la renommée soit toujours en proportion du mérite. Il n'y a si mince romancier qui n'ait plus de renommée qu'un profond géomètre, et dans un corps électoral, nécessairement composé d'éléments incompétents, le savoir-faire l'emporte fréquemment sur le savoir. Je fais donc toutes réserves sur le mode d'élection, comme j'aurai mainte occasion d'en faire dans la suite sur une communauté de travaux qui ne tenait compte ni des aptitudes ni des habitudes. Il faudra introduire de la variété dans cette unité et ce sera l'œuvre de 1803, complétée en 1816 ; et peut-être, hélas ! exagérée à cette dernière époque, car il faut toujours qu'on aille aux exagérations, et l'on ne sort guère d'un excès que pour tomber dans un autre. Mais la réunion de toutes les puissances de la pensée humaine dans une famille fortement unie n'en est pas moins une de ces grandes idées qui honorent un siècle et un peuple. C'est, par excellence, une conception philosophique. Mirabeau avait entrevu cette encyclopédie vivante, Talleyrand et Condorcet l'avaient décrite, la Convention l’a organisée, en l'exagérant suivant sa coutume. C'est une des gloires de cette étrange Assemblée. Réunies désormais par un lien indestructible, les académies qui composent l'Institut de France sont chargées en commun de servir, et, au besoin, de défendre les intérêts des sciences, des lettres et des arts. Elles concentrent toutes les découvertes et tous les progrès dans une synthèse éclatante et féconde. Cette création sera bientôt séculaire, et elle a survécu à tant de ruines, qu'il est permis de la considérer comme une de ces œuvres excellentes que les révolutions, même les plus violentes, sont contraintes de respecter.

Un second caractère de l'Institut qu'il faut louer sans réserve, au moins dans son principe, c'est qu'il était expressément créé pour toute la République. Il n'était pas une académie parisienne ; il était l'Institut national, l'Institut de France. Le premier mot du décret organique est celui-ci : « L'Institut national des sciences et des arts appartient à la République. » Voilà la vraie grandeur. Les anciennes académies appartenaient aussi à la France entière, mais par leur supériorité, par leur gloire, non par leur institution. Les académies de province aimaient à se déclarer les filles de l'Académie française ; elles regardaient comme un suprême honneur de lui être affiliées ; les membres de l'Académie qui se rendaient dans une ville de province y recevaient la visite officielle des académiciens (Bouillier, L’Institut et les Académies de province). Cela était passé en usage, mais cela n'était pas la loi. L'Académie française ne comptait que des membres résidents égaux entre eux ; les deux autres académies, en dehors de leurs pensionnaires et de leurs associés, comptaient quelques correspondants qui n'avaient qu'un titre honorifique. A partir de la loi du 5 fructidor an III (C’est la Constitution de 1795. L’article 298 fonde l’Institut national et l’article 300 donne à tous les citoyens le droit de former des sociétés libres pour concourir aux progrès des sciences, des lettres et des arts.), les villes de province et la ville de Paris elle-même, eurent le droit, dont elles ne se pressèrent pas de faire usage, de fonder des sociétés académiques en dehors de la protection de l'État, des « sociétés non dotées et non patentées », comme on disait alors ; mais il n'y eut plus que l'Institut, dans toute la France, qui fût une institution d'État. A ce titre, il parut juste aux auteurs de la loi du 3 brumaire an IV (C’est la loi organique de l’Institut), d'y appeler les savants de toute la France. Ils voulurent en outre, ce qui était moins nécessaire et moins raisonnable, que les membres résidents et les membres non résidents y fussent en nombre égal. L'élection des deux ordres de membres se fit avec les mêmes formalités ; elle conféra des droits égaux. Nous voyons des membres non résidents prendre la parole dans les assemblées publiques ; un des sujets de prix adoptés par la classe des sciences morales et politiques, avait été proposé par un membre non résident. Comme Paris attire toujours à soi tous les plus grands talents, on fut réduit pour certaines sections à des choix assez humbles ; mais des considérations de cet ordre n'arrêtèrent jamais la Convention ; elle décréta, sans sourciller, qu'il y aurait six membres résidents et six membres non résidents dans la section de poésie, dans la section de musique et de déclamation, et ainsi dans toutes les autres. C'était l'affaire de la Convention de créer des places, et l'affaire de l'Institut, de trouver des sujets pour les remplir.

Le troisième point important à signaler dans la constitution de l'Institut, c'est la suppression de l'Académie française. L'Académie était chargée, depuis son origine, de fixer la langue française ; elle faisait un dictionnaire ; elle devait aussi faire une grammaire ; elle rendait des arrêts dont il n'était pas permis d'appeler ; en un mot elle régentait jusqu'aux rois, comme la grammaire. On la raillait un peu de ce privilège ; elle l'exerçait pourtant, et si notre langue y perdait du mouvement et de la liberté, elle y gagnait singulièrement en clarté, en élégance, en noblesse. Quelque importante que fût cette magistrature du bon goût, ce qui relevait surtout l'Académie, et ce qui d'ailleurs lui donnait le moyen d'exercer son autorité, c'est le soin qu'elle prenait d'appeler à elle tous ceux qui occupaient les premiers rangs dans les lettres. Elle n'avait aucune spécialité proprement dite ; car ce n'est pas avoir une spécialité que de s'attacher à la pureté et à l'élégance du langage, puisqu'une bonne langue est toujours nécessaire, quel que soit le sujet que l'on traite. Elle élisait des poètes, Corneille, Racine ; des orateurs sacrés, Bossuet, Fléchier ; de grands prosateurs, historiens, érudits polygraphes. Elle n'exigeait dans les élus que l'éclat du talent. On trouve, en parcourant ses listes, des noms presque inconnus ; ils ne l'étaient pas des contemporains ; ou, s'il lui arrive de faire quelques choix indignes d'elle, c'est que, même dans le grand siècle, on ne trouvait pas toujours à point un grand homme. Je ne sais pas si aucun peuple, à aucune époque, a possédé à la fois quarante écrivains dignes d'être qualifiés de grands et d'illustres par la postérité. A côté des écrivains, l'Académie plaçait des courtisans, des ministres ; ceux qui le lui ont reproché ne connaissent pas la société du XVIIe siècle et celle du XVIIIe. Ce rapprochement, qui était sans doute favorable aux lettrés, l'était encore plus aux lettres. Cette compagnie de grands hommes et de grands seigneurs, qui n'avait aucune autorité dans l'État, n'en était pas moins une puissance, même à la cour; et c'était à qui briguerait l'honneur d'y entrer. On avait beau faire partie d'une autre académie, on aspirait toujours à celle-là, et ce n'était que l'Académie française qui mettait le sceau aux réputations. Tant que Louis XIV vécut, il ne laissa pénétrer dans l'Académie que des hommes qu'il aurait pu recevoir à sa cour. Il ne suffisait pas d'avoir du génie ; il fallait encore être orthodoxe, en religion et en politique. Le roi comprenait qu'une réunion formée des hommes les plus éminents en tous genres aurait toujours une influence prépondérante sur les mœurs, et c'est pour cela qu'il surveillait avec tant de soin ses élections et sa conduite. Tout changea après lui ; le régent et Louis XV laissèrent pénétrer la philosophie dans le sanctuaire, et dès qu'elle y fut entrée, elle y règna. L'Académie avait beau être remplie d'évêques et de magistrats : Montesquieu, Voltaire, Buffon, d'Alembert, Marmontel, Condillac, Condorcet y donnaient le ton. Pendant cinquante ans, le public n'y vit que Voltaire. Elle était le salon de l'Encyclopédie ; elle avait obtenu la principale autorité philosophique sans rien perdre de son autorité littéraire. C'est cette Académie, arbitre du goût et maîtresse de la pensée, qui tomba dans le discrédit au commencement de la Révolution, et que la Convention supprima.

Quelqu'un a dit : elle était la première, elle devint la troisième. Ce n'est pas cela. Son nom, d'abord, disparaît ; et, de plus, elle n'a avec la troisième classe, appelée classe de la littérature et des beaux-arts, qu'une analogie bien lointaine. Cette classe comprenait huit sections, dont voici la liste : grammaire, langues anciennes, poésie, antiquités et monuments, peinture, sculpture, architecture, et enfin, musique et déclamation. C'est un assemblage hybride, où Grétry, Méhul et Gossec sont confondus dans la même section avec Mole, Préville et Monvel, dont le talent considérable est d'une nature différente ; où les artistes délibèrent avec les grammairiens et les antiquaires ; où la poésie, sous toutes ses formes, n'est représentée que par six membres dans une académie qui en compte quarante-huit. Les fondateurs de l'Institut affectaient de dire que l'Académie française n'avait été qu'une réunion de grammairiens et de poètes. Rien n'était plus faux ; elle n'avait guère compté qu'un grammairien proprement dit, qui était Beauzée ; elle avait toujours eu plus de prosateurs que de poètes ; et enfin, ce qui dominait tout, elle était, par excellence, une élite, l'arbitre du goût, le foyer de la philosophie. Quoique l'on dise partout que l'Académie française, réunie à l'Académie des inscriptions et à l'Académie de peinture et de sculpture, avait formé la troisième classe de l'Institut, c'est plutôt dans la seconde classe qu'il faudrait chercher l'Académie du XVIIIe siècle, où la philosophie tenait autant de place que les lettres. Il est évident que c'est l'Académie française, gouvernée de loin par Voltaire, administrée par d'Alembert, et comptant parmi ses membres presque tous les rédacteurs de l'Encyclopédie, qui a donné lieu de créer une classe spécialement consacrée aux études philosophiques. Tous les membres de l'Académie française en furent systématiquement exclus, parce qu'on faisait la guerre à l'Académie française, et qu'on ne comprenait plus la grandeur des lettres. Si Voltaire et Condillac avaient vécu, c'est Condillac qui aurait été le roi de la nouvelle académie.

Ce dédain pour l'Académie française, qui éclate jusque dans une création due à son influence, et au rôle qu'elle avait joué dans le mouvement des esprits qui prépara la révolution, était certainement une ingratitude. Mais ce qui me frappe surtout, c'est qu'il implique une sorte d'indifférence pour la grande culture intellectuelle. Non seulement la poésie était reléguée dans une des huit sections de la troisième classe, mais l'éloquence était bannie de la seconde classe, où elle aurait dû tenir une place d'honneur à côté de la philosophie. La philosophie, l'histoire et les lettres ne peuvent pas être séparées sans dommage pour chacune d'elles, et Platon l'a démontré pour toute la suite des siècles. Qu'on jette les yeux sur les très nombreux projets d'instruction publique qui parurent pendant la Révolution : on ne pourra s'empêcher de reconnaître que l'amour du beau y cède partout la place à la recherche de l'utile. Le positivisme fait ses débuts dans le monde, et il s'efforce d'en chasser l'idéal. Peut-être, car tout se tient, cet abandon des grandes traditions littéraires a-t-il contribué à l'avènement du culte de la raison ; il a duré, quoiqu'avec moins d'intensité, jusqu'à la fin du siècle, et n'a disparu complètement qu'avec les orages. L'indifférence en matière de religion, et l'indifférence en matière de culture littéraire sont de la même famille. Notre Révolution n'a pas eu de Milton. Chateaubriand, Lamartine et Victor Hugo nous ont ramenés de loin.

La fondation de la classe des sciences morales et politiques est, avec l'unité de l'Institut, ce qui honore le plus l'œuvre de la Convention. C'est cette fondation qui lui imprime caractère. La Convention a fondé la classe des sciences morales et politiques, Bonaparte l'a détruite en inaugurant une époque pendant laquelle, selon l'expression de Rémusat, on avait peur de penser. Cette origine et cette fin sont à retenir. Il était juste que les sciences philosophiques eussent leur place dans un corps appelé par la Révolution à continuer, à régler et à propager le progrès des idées. La Convention les appelle d'un nom qui n'est pas leur nom véritable, mais c'est la philosophie elle-même : d'abord la philosophie sous sa forme propre, la philosophie dans son essence, ou la science des premiers principes, puis la morale qui est l'application, à la conduite de l'homme, des doctrines philosophiques, et la législation, qui est l'application de ces mêmes doctrines à la conduite des peuples. L'économie, qui est la science des intérêts et de leur lutte indépendante, et l'histoire générale et philosophique, qui donne à l'homme le spectacle et le secret de ses fautes et de sa grandeur, complètent admirablement cet ensemble où tout est nécessaire et tout se tient. On jugea à propos d'y joindre la géographie, mais la géographie scientifique aurait été mieux placée dans la première classe, et la géographie érudite dans la troisième. On s'était évidemment laissé conduire par cette raison que la géographie est nécessaire à l'histoire et à l'économie politique. La classe des sciences morales et politiques est déjà dans le projet de Mirabeau. Elle y est à son rang, le premier rang, et sous son nom, le nom de section philosophique. Le rang n'est rien ; le nom est quelque chose, et je ne puis m'empêcher de regretter qu'on ne nous l'ait pas conservé.