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- II -
FONDATION DE L'INSTITUT
Il n'y avait plus d'académies depuis deux ans lorsque
la constitution de l'an III fut promulguée (3
fructidor an III - 22 août 1795). L'article 298
de cette constitution était ainsi conçu :
« Il y a pour toute la République un Institut
national chargé de recueillir les découvertes,
de perfectionner les arts et les sciences. » C'était
la réalisation du vu exprimé par Mirabeau
et Talleyrand en 1790, par Condorcet en 1792, déjà
consacré par l'article 3 du décret de suppression
des académies rendu en 1793, sur le rapport de Grégoire.
Le décret organique parut deux mois après ;
c'est le titre IV du décret organique de l'instruction
publique (3 brumaire an IV - 23 octobre 1795).
Les trois assemblées républicaines considérèrent
toujours l'Institut comme le couronnement de leur système
d'instruction publique, même lorsqu'elles ne le chargeaient
ni de donner, ni de diriger l'enseignement.
L'Institut ne formait qu'un seul corps ; mais ce corps
était divisé en trois classes, et ces classes
n'étaient pas autre chose que trois Académies
sous un nom nouveau.
On avait évité avec le plus grand soin ce nom
d'Académie, pour ne pas heurter le préjugé
qui subsistait dans toute sa force contre les Académies
supprimées, et particulièrement contre l'Académie
française. Cinq ans plus tard, à l'aurore du
Consulat, plusieurs membres survivants de l'Académie
française entreprirent de la ressusciter avec son ancien
nom ; ils avaient pour eux le ministre de l'intérieur,
Lucien Bonaparte. J'ai raconté cette tentative dans
le chapitre précédent, et l'on en peut voir
un détail circonstancié dans l'Histoire de
lAcadémie française par M. Paul Mesnard.
Le premier consul refusa péremptoirement. Il avait
pour le faire plusieurs raisons, que j'ai indiquées.
Une des principales était sa prédilection pour
l'Institut. On sait que, pendant son séjour en Egypte,
il ne manquait jamais de signer : « Le membre
de l'Institut, général en chef. »
De retour à Paris, il assista aux séances jusqu'au
moment où la guerre et la politique l'absorbèrent
entièrement. Il savait les services que la science
pouvait lui rendre, et l'éclat que les lettres pouvaient
jeter sur son gouvernement. Il y avait d'ailleurs dans la
composition de l'Institut une idée conforme à
ses intentions et à son génie, l'unité,
qui est de sa nature une idée despotique. Il refusa
à plusieurs reprises de donner aux classes le nom d'académies.
En revenant aux anciens noms, le public et peut-être
les académiciens eux-mêmes, auraient cru revenir
à l'ancienne séparation. Il tenait à
l'unité, et il la maintint fortement avec le nom qui
la marquait. En général et indépendamment
de toute autre raison, quand il rétablissait une chose
ancienne, il aimait à lui donner un nom nouveau, afin
qu'elle datât de lui. La restauration de l'Académie
française comme compagnie distincte en dehors de l'Institut
aurait été tout autre chose qu'un simple changement
de nom dans les désignations des classes. Il voulait
réconcilier le passé et le présent en
les unissant, et non en les faisant vivre côte à
côte, comme des puissances alliées. C'est d'après
ce principe qu'il accueillait à bras ouverts les grands
seigneurs qui voulaient bien entrer dans ses cadres, tandis
qu'il surveillait attentivement et traitait durement quand
il le pouvait, ceux qui se tenaient en dehors de son action.
De même, il ne voulait pas d'antagonisme dans le monde
savant. Il approuvait que les anciens académiciens
fissent partie de l'Institut, il ne leur permit pas de rétablir
leur académie en face de la sienne.
Cet amour de l'unité ne l'aveugla pas sur les exagérations
de la Convention. Il vit bien que si on pouvait plier les
hommes à un même règlement, il était
absurde de les employer à une même tâche.
Il s'empressa de donner aux différentes classes de
l'Institut les moyens d'action qui leur étaient nécessaires
pour remplir leur mission spéciale et concourir d'autant
mieux à la mission commune. La réorganisation
de 1803, sans rompre aucun de leurs liens, les rendit maîtresses
de leur temps et de leur travail. L'Institut, tel qu'il sortit
des décrets de la Convention, était une grande
pensée, qui ne tenait pas compte des nécessités
humaines ; on le ramena, en 1803, aux proportions de
la vie réelle.
Les membres des diverses assemblées qui avaient proposé
la création de l'Institut n'avaient pas manqué
d'affirmer qu'il n'avait rien de commun avec les anciennes
académies. Il avait pourtant avec elles une affinité
très considérable, et c'était d'être
une académie. Le renversement de ces grands corps savants
et littéraires, exigé par les terroristes en
1793, avait affligé tous les hommes éclairés,
et jeté, en Europe, un discrédit profond sur
la République. La majorité de la Convention
avait subi cette mesure comme elle en avait subi tant d'autres,
avec une muette douleur ; et nous avons vu que, dans
les décrets qui effectuaient et approfondissaient cette
destruction, se trouvait constamment la promesse d'une fondation
nouvelle, qui fut, en 1795, l'Institut de France. A la première
séance publique de l'Institut, l'orateur du Directoire
ne manqua pas de dire qu'on n'accuserait plus la République
d'être ennemie des progrès de l'esprit humain,
et il est vrai qu'on l'en avait accusée, et qu'elle
avait mérité ce reproche, quand elle subissait
le joug de ce qu'il y avait de plus grossier et de plus ignorant
dans la population de la France.
Non seulement l'Institut était une restauration pour
la chose, puisqu'il recevait, avec des attributions nouvelles,
toutes les attributions des anciennes académies, mais
il était une réparation pour les personnes,
car on y fit entrer, en très grand nombre, les membres
survivants des anciennes académies, et principalement
de l'Académie des sciences et de celle des inscriptions
et belles-lettres. Les changements successifs introduits dans
l'organisation de l'Institut le rendirent de plus en plus
analogue à ce qu'il avait remplacé, et aujourd'hui
nos académies peuvent se dire héritières
tout à la fois des académies antérieures
à 1789, et de l'Institut fondé en 1795.
A l'origine, l'Institut se distinguait de ce qu'il remplaçait
par quatre points principaux : premièrement, l'unité
du corps académique ; secondement, l'égalité
numérique entre les membres résidents à
Paris et les membres non résidents ; troisièmement,
la suppression de l'Académie française, et quatrièmement,
la création de la classe des sciences morales et politiques.
On a dit avec raison que la réunion de toutes les académies
en un corps unique était une application des principes
qui avaient produit et animé l'Encyclopédie.
Les anciennes académies étaient séparées ;
elles avaient entre elles des analogies, mais pas de rapports,
ou du moins pas de rapports nécessaires ; elles
ne se rassemblaient pas, ne se concertaient pas ; elles
agissaient toujours isolément, et navaient, comme
corps constitués, aucun intérêt commun.
La loi de 1795 fit très réellement de ces corps,
autrefois distincts, un corps unique ; elle établit
entre les classes des rapports si étroits et si multipliés
quon put dire avec vérité quil ny
avait quune seule académie divisée, pour
la facilité du travail, en trois sections ou classes.
« On ne peut calculer, disait Daunou dans son rapport,
les heureux résultats d'un système qui doit
tenir les sciences et les arts dans un éternel rapprochement
et les soumettre à une réaction habituellement
réciproque de progrès et d'utilité...
Ce sera, en quelque sorte, l'abrégé du monde
savant, le corps représentatif de la république
des lettres, l'honorable but de toutes les ambitions de la
science et du talent, la plus magnifique récompense
des grands efforts et des grands succès ; ce sera,
en quelque sorte, un temple national dont les portes, toujours
fermées à l'intrigue, ne s'ouvriront qu'au bruit
d'une juste renommée. »
Daunou parle avec, emphase, comme c'était la mode du
temps, excusée d'ailleurs par la grandeur des événements.
Il s'exagère évidemment la perfection du système
qu'on allait inaugurer, et qu'on peut exprimer par cette formule :
Tous les membres, quelle que soit leur classe, seront nommés
par l'Institut entier, et concourront pour une part égale
aux uvres dont l'Institut sera chargé. Il aperçoit
la grandeur de l'idée ; il ne saisit pas les difficultés
de l'application. Il vit dans un temps et dans un monde où
l'on est accoutumé à plier la nature, plutôt
qu'à la suivre. Il ne tardera pas à voir les
difficultés et les impossibilités, car il est
lui-même un esprit positif ; mais il ne les verra
que quand il sera aux prises avec elles. A ce premier jour,
avant toute expérience, il croit que cette armée
de généraux va remplir ses vides avec discernement,
se discipliner sans avoir de chefs, trouver, dans la diversité
des goûts et des aptitudes, une augmentation de force
plutôt qu'une contrariété de vues et de
méthodes. Il est comme Platon devant sa république
idéale. La beauté et la simplicité du
tableau le remplissent d'un enthousiasme qu'il est impossible
de partager au même degré, quand on a vu les
résultats produits de 1795 à 1803 par cette
identité d'origine et cette communauté de travail.
Je ne dirai donc pas avec lui « que l'Institut
sera comme un temple national dont les portes, toujours fermées
à l'intrigue, ne s'ouvriront qu'au bruit d'une juste
renommée ». Je ne crois pas que la renommée
soit toujours en proportion du mérite. Il n'y a si
mince romancier qui n'ait plus de renommée qu'un profond
géomètre, et dans un corps électoral,
nécessairement composé d'éléments
incompétents, le savoir-faire l'emporte fréquemment
sur le savoir. Je fais donc toutes réserves sur le
mode d'élection, comme j'aurai mainte occasion d'en
faire dans la suite sur une communauté de travaux qui
ne tenait compte ni des aptitudes ni des habitudes. Il faudra
introduire de la variété dans cette unité
et ce sera l'uvre de 1803, complétée en
1816 ; et peut-être, hélas ! exagérée
à cette dernière époque, car il faut
toujours qu'on aille aux exagérations, et l'on ne sort
guère d'un excès que pour tomber dans un autre.
Mais la réunion de toutes les puissances de la pensée
humaine dans une famille fortement unie n'en est pas moins
une de ces grandes idées qui honorent un siècle
et un peuple. C'est, par excellence, une conception philosophique.
Mirabeau avait entrevu cette encyclopédie vivante,
Talleyrand et Condorcet l'avaient décrite, la Convention
la organisée, en l'exagérant suivant sa
coutume. C'est une des gloires de cette étrange Assemblée.
Réunies désormais par un lien indestructible,
les académies qui composent l'Institut de France sont
chargées en commun de servir, et, au besoin, de défendre
les intérêts des sciences, des lettres et des
arts. Elles concentrent toutes les découvertes et tous
les progrès dans une synthèse éclatante
et féconde. Cette création sera bientôt
séculaire, et elle a survécu à tant de
ruines, qu'il est permis de la considérer comme une
de ces uvres excellentes que les révolutions,
même les plus violentes, sont contraintes de respecter.
Un second caractère de l'Institut qu'il faut louer
sans réserve, au moins dans son principe, c'est qu'il
était expressément créé pour toute
la République. Il n'était pas une académie
parisienne ; il était l'Institut national, l'Institut
de France. Le premier mot du décret organique est celui-ci :
« L'Institut national des sciences et des arts
appartient à la République. » Voilà
la vraie grandeur. Les anciennes académies appartenaient
aussi à la France entière, mais par leur supériorité,
par leur gloire, non par leur institution. Les académies
de province aimaient à se déclarer les filles
de l'Académie française ; elles regardaient
comme un suprême honneur de lui être affiliées ;
les membres de l'Académie qui se rendaient dans une
ville de province y recevaient la visite officielle des académiciens
(Bouillier, LInstitut et les Académies
de province). Cela était passé en
usage, mais cela n'était pas la loi. L'Académie
française ne comptait que des membres résidents
égaux entre eux ; les deux autres académies,
en dehors de leurs pensionnaires et de leurs associés,
comptaient quelques correspondants qui n'avaient qu'un titre
honorifique. A partir de la loi du 5 fructidor an III (Cest
la Constitution de 1795. Larticle 298 fonde lInstitut
national et larticle 300 donne à tous les citoyens
le droit de former des sociétés libres pour
concourir aux progrès des sciences, des lettres et
des arts.), les villes de province et la ville de Paris
elle-même, eurent le droit, dont elles ne se pressèrent
pas de faire usage, de fonder des sociétés académiques
en dehors de la protection de l'État, des « sociétés
non dotées et non patentées », comme
on disait alors ; mais il n'y eut plus que l'Institut,
dans toute la France, qui fût une institution d'État.
A ce titre, il parut juste aux auteurs de la loi du 3 brumaire
an IV (Cest la loi organique de
lInstitut), d'y appeler les savants de toute
la France. Ils voulurent en outre, ce qui était moins
nécessaire et moins raisonnable, que les membres résidents
et les membres non résidents y fussent en nombre égal.
L'élection des deux ordres de membres se fit avec les
mêmes formalités ; elle conféra des
droits égaux. Nous voyons des membres non résidents
prendre la parole dans les assemblées publiques ;
un des sujets de prix adoptés par la classe des sciences
morales et politiques, avait été proposé
par un membre non résident. Comme Paris attire toujours
à soi tous les plus grands talents, on fut réduit
pour certaines sections à des choix assez humbles ;
mais des considérations de cet ordre n'arrêtèrent
jamais la Convention ; elle décréta, sans
sourciller, qu'il y aurait six membres résidents et
six membres non résidents dans la section de poésie,
dans la section de musique et de déclamation, et ainsi
dans toutes les autres. C'était l'affaire de la Convention
de créer des places, et l'affaire de l'Institut, de
trouver des sujets pour les remplir.
Le troisième point important à signaler dans
la constitution de l'Institut, c'est la suppression de l'Académie
française. L'Académie était chargée,
depuis son origine, de fixer la langue française ;
elle faisait un dictionnaire ; elle devait aussi faire
une grammaire ; elle rendait des arrêts dont il
n'était pas permis d'appeler ; en un mot elle
régentait jusqu'aux rois, comme la grammaire. On la
raillait un peu de ce privilège ; elle l'exerçait
pourtant, et si notre langue y perdait du mouvement et de
la liberté, elle y gagnait singulièrement en
clarté, en élégance, en noblesse. Quelque
importante que fût cette magistrature du bon goût,
ce qui relevait surtout l'Académie, et ce qui d'ailleurs
lui donnait le moyen d'exercer son autorité, c'est
le soin qu'elle prenait d'appeler à elle tous ceux
qui occupaient les premiers rangs dans les lettres. Elle n'avait
aucune spécialité proprement dite ; car
ce n'est pas avoir une spécialité que de s'attacher
à la pureté et à l'élégance
du langage, puisqu'une bonne langue est toujours nécessaire,
quel que soit le sujet que l'on traite. Elle élisait
des poètes, Corneille, Racine ; des orateurs sacrés,
Bossuet, Fléchier ; de grands prosateurs, historiens,
érudits polygraphes. Elle n'exigeait dans les élus
que l'éclat du talent. On trouve, en parcourant ses
listes, des noms presque inconnus ; ils ne l'étaient
pas des contemporains ; ou, s'il lui arrive de faire
quelques choix indignes d'elle, c'est que, même dans
le grand siècle, on ne trouvait pas toujours à
point un grand homme. Je ne sais pas si aucun peuple, à
aucune époque, a possédé à la
fois quarante écrivains dignes d'être qualifiés
de grands et d'illustres par la postérité. A
côté des écrivains, l'Académie
plaçait des courtisans, des ministres ; ceux qui
le lui ont reproché ne connaissent pas la société
du XVIIe siècle et celle du XVIIIe. Ce rapprochement,
qui était sans doute favorable aux lettrés,
l'était encore plus aux lettres. Cette compagnie de
grands hommes et de grands seigneurs, qui n'avait aucune autorité
dans l'État, n'en était pas moins une puissance,
même à la cour; et c'était à qui
briguerait l'honneur d'y entrer. On avait beau faire partie
d'une autre académie, on aspirait toujours à
celle-là, et ce n'était que l'Académie
française qui mettait le sceau aux réputations.
Tant que Louis XIV vécut, il ne laissa pénétrer
dans l'Académie que des hommes qu'il aurait pu recevoir
à sa cour. Il ne suffisait pas d'avoir du génie ;
il fallait encore être orthodoxe, en religion et en
politique. Le roi comprenait qu'une réunion formée
des hommes les plus éminents en tous genres aurait
toujours une influence prépondérante sur les
murs, et c'est pour cela qu'il surveillait avec tant
de soin ses élections et sa conduite. Tout changea
après lui ; le régent et Louis XV
laissèrent pénétrer la philosophie dans
le sanctuaire, et dès qu'elle y fut entrée,
elle y règna. L'Académie avait beau être
remplie d'évêques et de magistrats : Montesquieu,
Voltaire, Buffon, d'Alembert, Marmontel, Condillac, Condorcet
y donnaient le ton. Pendant cinquante ans, le public n'y vit
que Voltaire. Elle était le salon de l'Encyclopédie ;
elle avait obtenu la principale autorité philosophique
sans rien perdre de son autorité littéraire.
C'est cette Académie, arbitre du goût et maîtresse
de la pensée, qui tomba dans le discrédit au
commencement de la Révolution, et que la Convention
supprima.
Quelqu'un a dit : elle était la première,
elle devint la troisième. Ce n'est pas cela. Son nom,
d'abord, disparaît ; et, de plus, elle n'a avec
la troisième classe, appelée classe de la littérature
et des beaux-arts, qu'une analogie bien lointaine. Cette classe
comprenait huit sections, dont voici la liste : grammaire,
langues anciennes, poésie, antiquités et monuments,
peinture, sculpture, architecture, et enfin, musique et déclamation.
C'est un assemblage hybride, où Grétry, Méhul
et Gossec sont confondus dans la même section avec Mole,
Préville et Monvel, dont le talent considérable
est d'une nature différente ; où les artistes
délibèrent avec les grammairiens et les antiquaires ;
où la poésie, sous toutes ses formes, n'est
représentée que par six membres dans une académie
qui en compte quarante-huit. Les fondateurs de l'Institut
affectaient de dire que l'Académie française
n'avait été qu'une réunion de grammairiens
et de poètes. Rien n'était plus faux ;
elle n'avait guère compté qu'un grammairien
proprement dit, qui était Beauzée ; elle
avait toujours eu plus de prosateurs que de poètes ;
et enfin, ce qui dominait tout, elle était, par excellence,
une élite, l'arbitre du goût, le foyer de la
philosophie. Quoique l'on dise partout que l'Académie
française, réunie à l'Académie
des inscriptions et à l'Académie de peinture
et de sculpture, avait formé la troisième classe
de l'Institut, c'est plutôt dans la seconde classe qu'il
faudrait chercher l'Académie du XVIIIe siècle,
où la philosophie tenait autant de place que les lettres.
Il est évident que c'est l'Académie française,
gouvernée de loin par Voltaire, administrée
par d'Alembert, et comptant parmi ses membres presque tous
les rédacteurs de l'Encyclopédie, qui a donné
lieu de créer une classe spécialement consacrée
aux études philosophiques. Tous les membres de l'Académie
française en furent systématiquement exclus,
parce qu'on faisait la guerre à l'Académie française,
et qu'on ne comprenait plus la grandeur des lettres. Si Voltaire
et Condillac avaient vécu, c'est Condillac qui aurait
été le roi de la nouvelle académie.
Ce dédain pour l'Académie française,
qui éclate jusque dans une création due à
son influence, et au rôle qu'elle avait joué
dans le mouvement des esprits qui prépara la révolution,
était certainement une ingratitude. Mais ce qui me
frappe surtout, c'est qu'il implique une sorte d'indifférence
pour la grande culture intellectuelle. Non seulement la poésie
était reléguée dans une des huit sections
de la troisième classe, mais l'éloquence était
bannie de la seconde classe, où elle aurait dû
tenir une place d'honneur à côté de la
philosophie. La philosophie, l'histoire et les lettres ne
peuvent pas être séparées sans dommage
pour chacune d'elles, et Platon l'a démontré
pour toute la suite des siècles. Qu'on jette les yeux
sur les très nombreux projets d'instruction publique
qui parurent pendant la Révolution : on ne pourra
s'empêcher de reconnaître que l'amour du beau
y cède partout la place à la recherche de l'utile.
Le positivisme fait ses débuts dans le monde, et il
s'efforce d'en chasser l'idéal. Peut-être, car
tout se tient, cet abandon des grandes traditions littéraires
a-t-il contribué à l'avènement du culte
de la raison ; il a duré, quoiqu'avec moins d'intensité,
jusqu'à la fin du siècle, et n'a disparu complètement
qu'avec les orages. L'indifférence en matière
de religion, et l'indifférence en matière de
culture littéraire sont de la même famille. Notre
Révolution n'a pas eu de Milton. Chateaubriand, Lamartine
et Victor Hugo nous ont ramenés de loin.
La fondation de la classe des sciences morales et politiques
est, avec l'unité de l'Institut, ce qui honore le plus
l'uvre de la Convention. C'est cette fondation qui lui
imprime caractère. La Convention a fondé la
classe des sciences morales et politiques, Bonaparte l'a détruite
en inaugurant une époque pendant laquelle, selon l'expression
de Rémusat, on avait peur de penser. Cette origine
et cette fin sont à retenir. Il était juste
que les sciences philosophiques eussent leur place dans un
corps appelé par la Révolution à continuer,
à régler et à propager le progrès
des idées. La Convention les appelle d'un nom qui n'est
pas leur nom véritable, mais c'est la philosophie elle-même :
d'abord la philosophie sous sa forme propre, la philosophie
dans son essence, ou la science des premiers principes, puis
la morale qui est l'application, à la conduite de l'homme,
des doctrines philosophiques, et la législation, qui
est l'application de ces mêmes doctrines à la
conduite des peuples. L'économie, qui est la science
des intérêts et de leur lutte indépendante,
et l'histoire générale et philosophique, qui
donne à l'homme le spectacle et le secret de ses fautes
et de sa grandeur, complètent admirablement cet ensemble
où tout est nécessaire et tout se tient. On
jugea à propos d'y joindre la géographie, mais
la géographie scientifique aurait été
mieux placée dans la première classe, et la
géographie érudite dans la troisième.
On s'était évidemment laissé conduire
par cette raison que la géographie est nécessaire
à l'histoire et à l'économie politique.
La classe des sciences morales et politiques est déjà
dans le projet de Mirabeau. Elle y est à son rang,
le premier rang, et sous son nom, le nom de section philosophique.
Le rang n'est rien ; le nom est quelque chose, et je
ne puis m'empêcher de regretter qu'on ne nous l'ait
pas conservé.
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