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- III -
CRÉATION D'UNE CLASSE DES SCIENCES
MORALES ET POLITIQUES
L'idée d'introduire dans l'Institut une classe des
sciences morales et politiques n'appartient pas aux auteurs
du décret de brumaire an IV ; elle se retrouve
dans tous les projets de création d'un institut national ;
dans Mirabeau, Talleyrand, Condorcet.
Mirabeau n'a pas déposé son projet à
la tribune. Il a été publié après
sa mort par Cabanis, son ami, sous ce titre : Travail
sur linstruction publique, trouvé dans les papiers
de Mirabeau après sa mort. Il contient le plan
d'une Académie nationale divisée en trois sections,
la section philosophique, la section littéraire et
la section des sciences. A cette Académie nationale,
Mirabeau ajoutait une Académie des beaux-arts qui comprenait,
à côté de la peinture, de la sculpture
et de l'architecture, la musique et la déclamation.
Cet ensemble paraît bien conçu. Il a le mérite
d'être simple. Il embrasse tout. Mirabeau fait une seule
académie de l'Académie française et de
l'Académie des inscriptions, confondant ainsi les lettrés
et les érudits ; c'est le plus grand défaut
de son plan, d'ailleurs excellent à beaucoup d'égards.
Il faut lui savoir gré d'avoir proposé le premier
la création d'une académie philosophique, et
de l'avoir même appelée de son véritable
nom, ce que ses successeurs n'ont pas osé faire.
Le projet de Talleyrand, lu par lui dans les dernières
séances de l'Assemblée constituante, au nom
du comité d'instruction publique, est une uvre
considérable. On en attribue la rédaction sans
motif plausible à l'abbé Desrenaudes, grand
vicaire de l'évêque d'Autun, qui resta près
de lui après son abjuration comme secrétaire
et comme ami, et finit par être conseiller de l'instruction
publique sous l'Empire. Le projet de Talleyrand, si lumineux
à certains égards, divise l'Institut d'une façon
compliquée et confuse. Il fait d'abord deux grandes
sections, la section des sciences philosophiques, des belles-lettres
et des beaux-arts, et la section des sciences mathématiques
et physiques et des arts. Chaque section comprend dix classes,
ce qui ferait vingt sociétés ou académies
distinctes, si Talleyrand s'en tenait là ; mais,
pour ne pas tomber dans ce fractionnement excessif, il propose
de diviser chaque section en deux assemblées, composées
l'une des six premières classes de la section, et l'autre
des quatre dernières. C'est ce que nous exprimerions
plus clairement dans notre langage actuel, en disant que l'Institut
se composera de quatre académies, que deux de ces académies
comprendront six subdivisions et que les deux autres en auront
quatre. Les six premières classes de la première
section, appelées à délibérer
ensemble, sont les suivantes : 1° la morale ;
2° la science des gouvernements ; 3° l'histoire
et les langues anciennes et les antiquités ; 4°
l'histoire et les langues modernes ; 5° la grammaire ;
6° l'éloquence et la poésie. On voit que
cette académie unique représente trois de nos
académies actuelles : l'Académie française,
l'Académie des sciences morales et politiques et l'Académie
des inscriptions et belles-lettres. L'Académie des
sciences morales et politiques donne son nom à la section
qui s'appelle section des sciences philosophiques ; elle
y a trois classes sur six ou tout au moins deux si l'on pense
que l'histoire peut être revendiquée par l'Académie
des inscriptions. Ces deux classes, qui appartiennent sans
conteste aux sciences morales et politiques, sont la morale
et la science des gouvernements. Il y a donc là bien
réellement, dans le projet présenté par
Talleyrand à l'Assemblée constituante, le germe
de ce qui est aujourd'hui l'Académie des sciences morales,
et de ce qui fut, dans l'organisation de l'an IV, la
seconde classe de l'Institut. Mais si on ne trouve qu'incomplètement
cette académie dans ce premier projet, elle est tout
entière, avec son nom et ses divisions, dans le projet
soumis à l'Assemblée législative par
la commission qui avait pour rapporteur Condorcet.
Condorcet, qui d'ailleurs s'est inspiré du travail
de son devancier et n'hésite pas à le reconnaître,
n'a pas recours à tout cet appareil de la division
de l'Institut en deux sections, et de chaque section en dix
classes, et de la réunion des classes en quatre assemblées
distinctes. D'abord il ne conserve pas ce nom d'Institut.
Mirabeau avait proposé Académie nationale, parce
que le mot d'académie n'était pas encore proscrit ;
Talleyrand introduit le nom d'Institut, peut-être parce
que le corps qu'il organise est autant un corps enseignant
qu'un corps académique. Condorcet adopte le nom de
Société nationale. « Le dernier degré
d'instruction est une Société nationale des
sciences et des arts, pour recueillir, encourager, appliquer
et répandre les découvertes utiles. »
Par ce nom « les arts » Condorcet n'entendait
pas ce qu'il a appelé lui-même les arts d'agrément,
et ce qu'on appelle plus communément et plus opportunément
les beaux-arts. Il prenait et on prenait alors le mot « arts »
dans le sens qu'on lui donne encore aujourd'hui quand on dit :
« les arts et métiers, le Conservatoire
des arts et métiers ». Condorcet divise
la Société nationale en quatre classes, dont
la première correspond à l'ancienne Académie
des sciences ; la seconde est ce que nous appelons aujourd'hui
l'Académie des sciences morales et politiques ;
la troisième comprend la médecine et les arts
mécaniques, l'agriculture et la navigation : cette
classe a disparu dans l'organisation définitive ;
on l'a réunie à la première classe, afin
de ne pas séparer la théorie et l'application.
Enfin la quatrième classe proposée par Condorcet,
embrasse la grammaire, les lettres, « les arts
d'agrément », l'érudition.
Mirabeau, Talleyrand, mettaient les sciences morales au premier
rang. Condorcet, ancien membre de l'Académie des sciences,
les relègue au second ; elles y sont restées.
Ce classement n'est plus le même aujourd'hui, mais il
n'a plus d'importance, puisque les académies actuelles
prennent rang entre elles par ancienneté. Le nom des
sciences morales, ou des sciences philosophiques, comme les
appelle avec plus de précision et de franchise le projet
de Mirabeau, était, jusqu'à celte époque,
inconnu dans les nomenclatures officielles. Talleyrand donne,
dans son rapport à la Constituante, la liste des académies
et sociétés savantes qui existaient à
Paris. Il en compte dix : l'Académie française,
l'Académie des inscriptions et belles-lettres, l'Académie
des sciences, le Collège royal, la Société
de médecine, l'Académie de chirurgie, la Société
d'agriculture, l'Académie de peinture et de sculpture,
l'Académie d'architecture, les Écoles de chant
et de déclamation. La classe des sciences morales et
politiques était donc une création toute nouvelle.
Condorcet l'introduit très simplement dans le monde
des sociétés savantes, sans un mot de justification
ou d'éloge. « Il est sans doute superflu,
dit-il, de prouver que les sciences morales et politiques
ne doivent pas être séparées, et qu'on
n'a pas dû les confondre avec d'autres. »
Ces sciences morales, qu'on ne pouvait pas séparer,
et qu'on ne devait pas omettre, formaient, dans le projet
de Condorcet où elles occupaient le second rang, cinq
sections. Voici comment il les nomme. La loi de brumaire an IV
a modifié les noms, mais elle a gardé la classification
qui s'est conservée jusqu'à nos jours dans l'Académie
des sciences morales et politiques. Première section :
la métaphysique et les sentiments moraux ; deuxième
section : le droit naturel, le droit des gens, la science
sociale ; troisième section : le droit public
et la législation ; quatrième section :
l'économie politique, et enfin, cinquième section :
l'histoire.
Il est assez remarquable que, si le nom de philosophie se
trouve attribué à une Académie dans le
projet de Mirabeau et dans celui de Talleyrand, il disparaît
dans tous les projets postérieurs ; que dans aucun
projet ce nom n'est attribué à une subdivision
spéciale ou section de l'Académie. Condorcet,
désigne la philosophie par ces deux mots : la
métaphysique et les sentiments moraux. L'influence
du système de Condillac est plus manifeste encore,
dans le projet de Daunou, qui devint la loi organique de brumaire
an IV ; là, la philosophie s'appelle l'analyse
des sensations et des idées. La classe entière
des sciences morales et politiques fut supprimée, comme
on sait, par le premier consul, et rétablie seulement
en 1832. Elle fut rétablie avec les mêmes sections
qu'en l'an IV, à l'exception de la section de
géographie, qui ne fut pas maintenue. Mais M. Guizot
parla la langue française, et non pas la langue d'un
système ; et la section de l'analyse des sensations
et des idées s'appela tout simplement et tout glorieusement
la section de philosophie.
Le mot de philosophie ne faisait pas peur aux créateurs
de l'Institut. Ils ne donnèrent ce nom à aucune
des subdivisions qu'ils établissaient, parce que, dans
leur pensée, toutes les subdivisions de la classe des
sciences morales et politiques étaient des subdivisions
de la philosophie. Cette longue élaboration de l'Institut,
commencée par Mirabeau sous les inspirations de Chamfort,
poursuivie par Talleyrand, Condorcet, Daunou, et à
laquelle ne furent étrangers ni Chénier, ni
Villar, ni Lakanal, les collègues de Daunou dans le
comité d'instruction publique, est un effort pour réunir
dans un vaste système l'ensemble des connaissances
humaines tel que le XVIIIe siècle l'avait conçu.
Le législateur, tout en rejetant le nom d'académie
pour obéir à l'une des manies du temps, prend
les anciennes académies pour base de son travail ;
mais il se propose surtout de les approprier au plan général
de l'Encyclopédie, c'est-à-dire à la
philosophie telle qu'on l'entendait alors, qui n'est pas un
système particulier sur l'origine et la nature des
choses, ou sur l'essence et les lois de l'intelligence humaine ;
qui n'embrasse pas seulement la métaphysique, la psychologie
et la logique, mais tout ce qui, dans l'histoire ou dans la
politique, dans les sciences abstraites et les sciences naturelles
touche aux axiomes, aux principes fondamentaux et aux lois
primordiales, et qui est, en un mot, la science des relations
nécessaires qui unissent toutes les sciences dans une
synthèse supérieure ; car divisées
dans leurs développements et dans leurs applications,
elles partent du même point, aboutissent au même
but, et ne sont, pour ainsi dire, que des langues diverses
pour exprimer la même pensée.
Cette préoccupation des fondateurs de l'Institut éclate
surtout par les liens très étroits qu'ils établissent
entre les différentes classes, et par la création
d'une classe spéciale, consacrée à la
philosophie sous le nom de sciences morales et politiques.
Les anciennes académies pouvaient bien correspondre
l'une avec l'autre ; mais ces correspondances étaient
rares, et toutes spontanées. Chaque académie
avait sa vie propre ; il ne leur arrivait ni de siéger,
ni de délibérer en commun. Elles n'avaient pas
non plus de place réservée à la philosophie :
l'Académie française appelait à elle
les grands écrivains, l'Académie des inscriptions
était faite pour les érudits, et l'Académie
des sciences n'embrassait que les sciences mathématiques,
physiques et naturelles. On chercherait vainement dans cet
ensemble la place de la métaphysique, ou celle même
de la morale. Un métaphysicien, un moraliste, un historien,
pouvait entrer à l'Académie française ;
mais il y était appelé par l'éclat de
son talent; au nom des lettres, et non pas au nom de la philosophie.
On peut même dire qu'à l'époque où
les académies furent fondées, les philosophes
étaient presque suspects ; ils étaient
presque considérés comme des libertins. On n'admettait
que les philosophes chrétiens, pour lesquels la philosophie
était un vestibule conduisant à la théologie.
On pouvait discuter, à l'Académie française,
sur la grammaire, sur la littérature, sur les trois
unités, sur les anciens et les modernes, sur la tragédie
du Cid ; personne n'aurait eu la pensée d'y exposer
le système de Descartes, ou même d'y parler de
théologie. Ainsi, à l'origine des académies,
la philosophie était ou condamnée, ou absente ;
à l'origine de l'Institut au contraire, elle était
triomphante. Non seulement elle donnait à tout l'ensemble
son caractère encyclopédique, mais elle prenait
son rang parmi les sciences spéciales ; elle avait,
comme l'érudition, les beaux-arts, les sciences exactes,
sa propre académie.
On peut se demander pourquoi les divers rapporteurs, qui faisaient
ressortir avec tant de soin le caractère encyclopédique
de leur uvre, insistent moins sur l'Académie
des sciences morales et politiques, Ils se contentent en quelque
sorte de la mentionner. Cest d'une part parce qu'elle
était attendue, parce que tout le monde comprenait
qu'elle devait être là, parce qu'elle comblait,
en arrivant, une lacune qui paraissait incompréhensible ;
c'est ensuite parce que l'Académie française
était transformée depuis un demi-siècle
en académie philosophique. J'ai déjà
marqué cette transformation ; mais il faut maintenant
y insister, et en bien marquer le caractère, parce
qu'il s'agit de la filiation directe de la nouvelle académie.
Je répète donc que l'académie française
était profondément modifiée depuis l'élection
de Voltaire. Les dehors n'étaient pas changés;
c'était toujours officiellement la même académie;
mais ce n'était plus le même monde. L'Académie
gardait son nom, son règlement, ses usages; elle faisait
son dictionnaire, elle lisait des vers dans ses séances
privées et dans ses séances publiques ;
elle donnait des prix d'éloquence ; elle assistait
à la messe dans la chapelle du Louvre, le jour de la
Saint-Louis, et désignait un prédicateur pour
faire devant elle le panégyrique du saint. Elle continuait
à faire l'éloge de ses fondateurs dans ses discours
de réception. Le nouvel académicien déclarait
solennellement que le chancelier Séguier était
un grand homme, que Richelieu et Louis XIV étaient
de très grands hommes, que l'académicien qu'il
remplaçait était un grand homme dans un genre
différent, et que les autres membres de l'Académie,
et particulièrement ceux qui lui avaient donné
leurs suffrages, étaient aussi de fort grands hommes.
On pouvait rire de ces usages surannés, et on ne s'en
faisait pas faute ; mais comme chaque fauteuil était
ambitionné par ce qu'il y avait de plus grand dans
les lettres et de plus éclatant à la cour ;
comme un prince du sang royal avait tenu à se décorer
du titre d'académicien ; comme le public se préoccupait
ardemment de tout ce qui touchait à l'Académie
et affluait à ses séances, elle avait conservé
son empire sur l'opinion, et, peu à peu, cet empire
avait passé de la forme aux idées, et à
des idées qui n'étaient plus, tant s'en faut,
les idées du XVIIe siècle. Voltaire, après
deux échecs, était enfin entré à
l'Académie en 1746. Sa présence n'était
pas faite pour ôter à l'Académie son caractère
littéraire, puisqu'il avait au plus haut degré
le culte des lettres ; mais il apportait avec lui l'esprit
de la secte dont il était le patriarche, et la secte
elle-même dans la personne de ses principaux adhérents.
D'Alembert, qui devait être un jour secrétaire
perpétuel de l'Académie, y entra en 1754, puis
Marmontel, Thomas, Saint-Lambert. Il fallut l'opposition directe
et personnelle du roi pour empêcher l'élection
de Diderot.
En 1771, Grimm constatait que l'Académie, suivant l'usage
de tous les corps, était divisée en deux partis
ou factions : « Le parti dévot, qui
réunit aux prélats tous les académiciens
mincement pourvus de mérites, et d'autant plus empressés
par conséquent à faire leur cour avec bassesse,
et le parti philosophique, que les dévots appellent
encyclopédistes, qui est composé de tous les
gens de lettres qui pensent avec un peu d'élévation
et de hardiesse, et qui préfèrent l'indépendance
et une fortune bornée aux faveurs qu'on obtient qu'à
force de ramper et de mentir. » Grimm place dans
ce dernier parti, ce qui ne laisse pas d'être piquant,
M. le prince Louis de Rohan, coadjuteur de Strasbourg, M.
le duc de Nivernais, l'archevêque de Toulouse, le prince
de Beauvau. Il nous apprend qu'il existe, entre ces deux partis,
comme entre deux armées opposées, un fonds de
déserteurs qui se rangent, suivant la fortune, de l'un
ou de l'autre côté, et dont l'un ou l'autre se
fortifie en les méprisant également ; « qu'il
y a aussi de ces âmes fières et libres, qui dédaignent
d'être d'aucun parti, comme M. de Buffon, par exemple,
et que leur neutralité expose à la calomnie
des deux factions » (Correspondance
littéraire de Grimm, t. VII, p. 252 et suiv.).
Ainsi, quoique le parti philosophique eût acquis une
grande supériorité, il ne se sentait pas tranquille
au sein même de la victoire. Il avait introduit tous
ses grands hommes dans l'Académie, à l'exception
de Diderot , et il en était à redouter la disette
de candidats. S'il était obligé de se rabattre
sur des jeunes gens, encore à moitié obscurs,
et dont la fortune était à faire, n'avait-il
pas à craindre des défections ? Et si de
tels malheurs arrivaient, si la majorité passait d'un
côté à l'autre, ne verrait-on pas l'Académie
des philosophes, l'Académie encyclopédique,
remplacée par une assemblée d'évêques
et d'abbés ? Grimm frémissait d'horreur
à cette pensée. Si l'on cherche ce qui lui inspirait
de si noirs pressentiments au milieu du triomphe de ses amis,
c'est que, quand les philosophes avaient voulu faire passer
La Harpe, ils avaient trouvé une opposition formidable ;
qu'ils s'étaient inutilement rejetés sur Gaillard,
encyclopédiste moins prononcé, et qu'enfin le
parti dévot, dirigé par le maréchal de
Richelieu, qui était le héros de Voltaire et
n'était le héros que de Voltaire, avait fait
élire l'évêque de Senlis. Ce n'était
après tout qu'un échec momentané. Les
philosophes se vengèrent comme se vengent les vaincus
quand ils ont de l'esprit. L'évêque fit par bonheur
un discours de réception ridicule ; l'abbé
de Voisenon, directeur de l'Académie, le persifla d'une
façon cruelle. Le mot persifler était alors
tout nouveau dans la langue ; le procédé
ne l'était pas moins dans l'Académie ;
et il montre, malgré les terreurs de Grimm, que les
philosophes et les encyclopédistes étaient bien
en possession de leur majorité, puisqu'ils étaient,
impertinents.
Gaillard, qui était déjà de l'Académie
des inscriptions, et qui fut depuis membre de lAcadémie
française, avait partagé le prix d'éloquence
avec Thomas en 1765. Le sujet du concours était l'éloge
de Descartes. Un tel sujet donné aujourd'hui n'étonnerait
personne. Il était presque une témérité
en 1765 (L'académie des Jeux Floraux
s'était avisée de donner pour sujet de discours
en 1773 l'éloge de Bayle. La Gazette de France
dit à ce sujet : « L'Académie
des Jeux Floraux de Toulouse avait proposé l'éloge
de Bayle pour sujet du discours de l'année prochaine ;
mais des raisons particulières, qu'elle ne pouvait
prévoir, l'ont engagée à changer ce sujet,
et à donner l'éloge de saint Exupère,
évêque de Toulouse. ») ;
en tout cas, il montrait que l'Académie prenait ouvertement
parti pour la philosophie ; et elle marcha si vite dans
cette voie qu'elle proposa, en 1789, l'éloge de Jean-Jacques
Rousseau. Les plus petits incidents contribuaient à
marquer la transformation qui s'était faite. On ne
connaît plus aujourd'hui, même de nom, l'abbé
de Bassinet. L'Académie le choisit pour prédicateur
en 1767, et ce prédicateur, chargé de faire
l'éloge de saint Louis, se déchaîna contre
les croisades. Le scandale fut grand. Il aurait été
immense, si le discours avait été soutenu par
l'éclat du talent. Quelque temps après, Saint-Lambert,
dans son discours de réception, attaqua l'intolérance.
La mode en prit. C'était presque un lieu commun dans
les discours de l'Académie, vers le milieu du XVIIIe
siècle, d'attaquer l'intolérance : tant
on était loin de l'Académie de Bossuet !
Thomas, comme directeur, se montre si ouvertement philosophe,
que le chancelier prend le parti d'empêcher l'impression
de son discours, ce qui augmente la popularité de l'Académie,
et prouve de plus en plus qu'elle est devenue autre chose
qu'une compagnie de lettrés. Le cardinal de Richelieu
lui-même, le fondateur de l'Académie, qu'on pouvait
regarder comme le genius loci, ne conserve pas ses
privilèges. La règle veut qu'on le loue ;
mais Gaillard, au moyen d'une distinction, tout en louant
le protecteur des lettres, flétrit le ministre sanguinaire
et dépasse même la mesure, parce qu'il faut toujours
qu'une réaction aille trop loin. En un mot, lorsqu'en
1782, M. de Monthyon voulut fonder deux séries de prix,
l'une pour des ouvrages utiles, l'autre pour des actions vertueuses,
il ne crut pas, et personne ne crut qu'en chargeant l'Académie
française de les décerner, il la détournerait
de sa fonction propre et de ses occupations habituelles. Elle
était toujours la compagnie de lettrés qu'avait
instituée Louis XIV ; mais elle était
en même temps l'assemblée de philosophes que
Voltaire avait formée.
Tous les grands esprits qui, pendant la Révolution,
s'occupèrent de réorganiser les académies,
ou, comme disait Mirabeau, de les anéantir et de les
remplacer, regardèrent comme tout naturel de dédoubler
en quelque sorte l'Académie française. Ils donnèrent
une existence officielle et bien complète à
l'Académie philosophique qu'elle était devenue ;
et ils reléguèrent avec l'érudition et
les beaux-arts l'académie purement littéraire
qu'elle avait été à l'origine. Cette
séparation, et ce partage inégal entre les deux
sortes d'occupations de l'Académie, sont très
conformes à l'esprit du temps, qui ne faisait pas grand
cas de l'éloquence et de la poésie. C'est tout
au plus si Condorcet ne classait pas l'éloquence et
la poésie parmi ce qu'il appelait « les
arts d'agrément ». On ne se préoccupait
que de l'utile. On ne s'apercevait pas que, pour qu'une idée
devienne populaire et puissante, il faut que l'éloquence
ou la poésie l'arme de sa lumière et de sa chaleur.
Un Condillac ne parle qu'à son écolier ;
Voltaire parle à tout l'univers. Il semble qu'il soit
dans la destinée de l'esprit humain que la philosophie
doive toujours succéder aux belles-lettres. Ce qui
fait la grandeur du XVIIIe siècle, c'est qu'il est
éclairé par la brillante aurore de la philosophie
avant que les lettres soient penchées vers leur déclin.
Le vrai, sous la plume de Voltaire, de Rousseau, de Montesquieu,
de Buffon, rayonne dans toute sa splendeur.
Telle est l'origine, telle est la filiation de l'Académie
des sciences morales et politiques. Elle existait avant d'être
fondée. Elle est une des deux formes sous lesquelles
la Constitution de l'an III conserva l'Académie
française. On ne saurait être de meilleure maison.
Son histoire ne fut pas tout à fait digne de sa naissance,
le système de Condillac l'étouffa ; les
fonctions publiques l'absorbèrent. Elle catalogua beaucoup,
trouva peu, et manqua de la vertu de propagation. Elle demeura
cependant fidèle à l'esprit qui l'avait fondée,
fidèle à la philosophie du XVIIIe siècle ;
elle était, par excellence, l'Académie de la
Révolution ; et quand le premier consul voulut
rétablir l'influence de la religion sur le peuple,
il fit le Concordat et supprima la seconde classe de l'Institut.
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