 |
 |
- IX -
LA SECTION DE SCIENCE SOCIALE ET LEGISLATION
La troisième section portait le titre pompeux de science
sociale et législation. On comprend très bien
que la science sociale et la législation fassent partie
des attributions d'une académie des sciences philosophiques,
il est plus difficile de se représenter six personnes
officiellement occupées à gouverner cette branche
importante des connaissances humaines, et de se dire qu'en
vertu du règlement ce nombre de six sera toujours atteint
et ne sera jamais dépassé. Ce qui manquait le
moins, en 1795, c'étaient les législateurs.
Le Directoire nomma Daunou et Cambacérès. L'élection
leur adjoignit Merlin, Pastoret, Garran-Goulon et Baudin des
Ardennes. Garran-Coulon et Baudin des Ardennes sont du nombre
de ces hommes qui doivent aux partis politiques toute leur
importance, et qu'on oublie une heure après leur mort.
Mais les quatre autres noms sont des plus considérables.
Daunou, qui aurait pu être placé dans plusieurs
autres sections, et dans une autre classe de l'Institut, avait
néanmoins tous les droits possibles à figurer
dans la section de législation. Cambacérès,
Merlin, Pastoret étaient des choix excellents. On se
demande pour quels motifs, au lieu d'aller chercher Baudin
des Ardennes et Garran-Coulon, on n'avait pas complété
la liste par les noms de Sieyès et de Talleyrand. La
grande raison, qui est la seule que connaisse la postérité,
le voulait ; les petites raisons, qui sont toutes-puissantes
sur les contemporains, en décidèrent autrement.
Sieyès, exclu de la section de législation et
cantonné dans l'économie politique, est à
lui seul une démonstration péremptoire de l'absurdité
du système des sectionnements.
Daunou (Né à Boulogne (Pas-de-Calais)
le 18 août 1761, mort à Paris le 20 juin 1840.)
avait été élevé par les oratoriens.
Son père le destinait à la chirurgie, et ne
lui permit pas de se faire avocat comme il le désirait.
Ne voulant pas être chirurgien, et ne pouvant pas être
avocat, il se fit moine. A seize ans, il était oratorien.
On ne peut pas dire qu'il l'était par violence ;
il l'était, encore moins par son libre choix. La compagnie
était libérale dans son esprit el dans sa règle,
vouée à l'étude et à l'enseignement.
Daunou professa successivement, dans divers collèges
de l'Oratoire, le latin, la logique, la philosophie, et il
était enfin professeur de théologie, quand il
fut ordonné prêtre en 1787. Se lever de grand
matin, dit M. Mignet, avoir sa vie sagement réglée,
beaucoup apprendre, libéralement enseigner, être
en commerce plus assidu avec les idées qu'avec les
hommes, convenait à ce jeune solitaire, qui avait des
besoins bornés, des sentiments graves, une activité
sans turbulence, quoique sans repos, nul dessein de commander,
mais peu de disposition à obéir. Daunou s'était
fait connaître en dehors de la congrégation.
Il avait pris part à trois concours académiques,
ce qui était alors un moyen assuré d'arriver
au moins à la notoriété. L'académie
de Nîmes avait proposé pour sujet : L'influence
de Boileau sur la littérature française.
Daunou obtint le prix pour un mémoire qui fut très
remarqué, même à Paris, et obtint les
éloges de La Harpe. En 1788, l'académie de Berlin
appela l'examen sur les bases de l'autorité paternelle.
« Il traita cette question, dit M. Mignet, en philosophe,
en publiciste, en opprimé » ; mais
cet opprimé souffrait sans se révolter, et ce
n'est pas sans émotion qu'on lit cette phrase dans
son mémoire : « Le premier qui calcula
les droits de son père fut un fils ingrat. »
Il obtint l'accessit. Le troisième concours auquel
il prit part eut lieu devant l'académie de Lyon en
1791. Le sujet, donné par l'abbé Raynal, était
celui-ci : Quelles vérités et quels
sentiments importe-t-il le plus d'inculquer aux hommes pour
leur bonheur ? Le concours fut prorogé et
Daunou, qui avait eu une mention honorable à la première
épreuve, obtint le prix à la seconde. Il avait
eu pour concurrent un jeune lieutenant d'artillerie en garnison
à Valence, dont le mémoire fut remarqué,
et qui devint, quelques années après, le maître
du monde.
Dans une cérémonie célébrée
à l'Oratoire pour les victimes du 14 juillet, Daunou
avait prononcé un sermon sur le patriotisme qui le
classait définitivement parmi les partisans de la Révolution.
Il embrassa avec ardeur la cause de la réforme de l'Église,
et défendit la constitution civile du clergé
dans des écrits pleins d'érudition et de force,
qui lui valurent l'admiration d'un grand nombre de théologiens
et la confiance populaire. Il était vicaire métropolitain
de Paris et touchait à l'épiscopat, quand les
électeurs de Boulogne l'élurent spontanément
membre de la Convention nationale. Il accepta ce mandat inattendu,
et quittant à jamais l'Église, il sortit du
paisible séminaire de Saint-Magloire pour entrer dans
l'enceinte orageuse de la Convention.
II y fut ce qu'il avait été jusque-là
et ce qu'il devait être toute sa vie : inébranlable
dans sa foi républicaine, et dans son amour de la liberté
et de la justice. « Il n'avait pas, dit M. Mignet,
dont la notice sur Daunou est un morceau achevé, le
courage entreprenant et actif qui porte les grands curs
vers le péril et leur inspire les dévouements
magnanimes, mais il avait au plus haut degré le courage
du devoir, et il savait garder à ses convictions une
fidélité périlleuse. » Il
vota et parla contre le procès fait à Louis XVI,
contre la mort, pour le sursis, protesta, après le
31 mai, contre la violation de la représentation nationale,
fut mis en état d'arrestation, passa dans les prisons
la sombre année de la Terreur, en sortit après
le 9 thermidor pour jouer dans la Convention un rôle
important comme orateur, et comme membre du Comité
de salut public, c'est-à-dire du gouvernement, et du
Comité des onze, c'est-à-dire de la commission
de constitution. Il prit une part considérable à
la rédaction de la constitution de l'an III ;
il en fut le rapporteur ; il fut aussi le rapporteur
de la grande loi sur l'instruction publique votée par
la Convention dans les derniers jours de son existence, et
c'est à ce titre qu'il a droit plus que tout autre
à être considéré comme le vrai
fondateur de l'Institut. Il défendit, contre les fureurs
de la réaction thermidorienne, les montagnards qui
l'avaient proscrit, parce qu'il fut constamment l'ennemi de
tous les excès. On a dit que Bonaparte avait songé
un instant à le faire consul. Il ne voulut même
pas être sénateur; il choisit sa place dans le
Tribunal où se réfugia ce qui restait d'opposition
libérale. Il y combattit toutes les mesures destinées
à fonder le despotisme, et mérita d'être
éliminé par une mesure dictatoriale. Il avait
succédé à Camus comme archiviste, n'accepta
aucune fonction politique sous l'Empire, fut destitué
après la Restauration, et reprit en 1830 la direction
des archives, qu'il conserva jusqu'à sa mort. Il siégea
à la Chambre des députés, parmi les plus
fermes libéraux, de 1819 à 1834. A cette époque,
sentant la vieillesse venir, il refusa énergiquement
toute candidature. Il n'accepta la pairie en 1839 que sur
les instances pressantes du gouvernement. Il avait été
élu secrétaire perpétuel de l'Académie
des inscriptions à l'âge de soixante-dix-sept
ans. Sa vie privée fut celle d'un sage ; il eut,
dans sa vie publique, l'inflexible courage du devoir. Il unit
les talents de l'orateur à ceux de homme d'État.
Il fut un de nos érudits les plus estimés, un
écrivain correct, élégant et ferme. C'est
une des gloires les plus pures de la Révolution.
Si l'on avait à juger Daunou par un seul mot, on dirait :
il fut fidèle au devoir; et pour caractériser
Cambacérès, qui lui fut donné pour collègue
par le Directoire dans la section de législation (Né
à Montpellier le 18 octobre 1757, mort à Paris
le 8 mars 1824), il faudrait dire : il fut fidèle
à ses intérêts et les défendit
toujours avec habileté et circonspection, sans vains
scrupules. C'est pour lui qu'on aurait dû inventer le
mot d'opportunisme. Il vota avec tant d'ambiguïté
dans le procès de Louis XVI que ses ennemis s'obstinèrent
à le classer parmi les régicides, quoique la
Convention eût décidé le contraire en
comptant sa voix parmi celles qui concluaient à la
détention perpétuelle. Sa vie est trop connue
et se rattache trop peu à l'histoire des lettres, pour
que nous nous y arrêtions. Il sut toujours se cacher
à propos, pour éviter de recevoir des coups,
et se montrer pour accaparer les récompenses. Bon administrateur,
très habile jurisconsulte, modéré tant
qu'il pouvait l'être sans se compromettre avec les puissants,
et doué d'autant de patience que de prudence, la part
prépondérante qu'il prit dans la rédaction
du code civil et du code de procédure, ainsi que la
réorganisation du corps judiciaire à la fin
du Directoire et sous le Consulat lui font infiniment d'honneur.
Merlin de Douai (Né à Arleux
(Nord) le 30 octobre 1754, mort à Paris le 20 décembre
1838.), qui fut élu le premier, est ce grand
procureur général, qui a fondé la jurisprudence
de la cour de cassation. Il était déjà
célèbre, quand on l'appela à l'Institut,
par sa collaboration très importante au Répertoire
de jurisprudence, au Traité des offices
destiné à remplacer celui de Loyseau, et aux
principaux travaux législatifs de la Constituante.
C'est sur son rapport que la féodalité fut détruite,
et il déploya dans la discussion une connaissance approfondie
de ce qu'il renversait, une clarté de vues et une sûreté
de principes dignes d'un jurisconsulte et d'un philosophe.
Pastoret (Né à Marseille le
6 octobre 1756, mort à Paris le 28 septembre 1840.),
que l'élection rapproche du républicain régicide
Merlin de Douai, devint, en 1829, chancelier de France, et
fut choisi, quelques années après, par le roi
Charles X exilé, pour être le tuteur du
comte de Chambord. A l'époque de son élection
comme membre de la seconde classe, il avait déjà
fait partie de l'Académie des inscriptions dont il
fut encore par la suite un des membres les plus laborieux.
On avait de lui une traduction des Elégies de Tibulle
et un volume sur les Lois pénales qui avait
été traduit dans presque toutes les langues
de l'Europe. Il avait exercé les fonctions de procureur
général syndic du département de la Seine,
siégé à la droite de l'Assemblée
législative. Quand le roi fut mis en jugement, il écrivit
pour demander à le défendre. Proscrit pour cet
acte de courage, il se réfugia à Rome. Il venait
d'être élu par le département du Var membre
du conseil des Cinq-Cents, quand on lui ouvrit les portes
de l'Institut.
Garran-Coulon et Baudin des Ardennes n'y entrèrent
que par la grâce de leurs opinions politiques. Garran-Coulon
(Né à Saint-Maixent (Deux-Sèvres)
le 10 avril 1749, mort à Paris le 19 décembre
1816.), après s'être signalé par
son ardeur révolutionnaire à la prise de la
Bastille et dans les premiers mouvements de Paris, se montra
partisan de l'ordre à l'Assemblée législative
et à la Convention. Il avait collaboré avec
Merlin au Répertoire de jurisprudence de Guyot.
Baudin des Ardennes (Né à Sedan
le 18 décembre 1746, mort à Paris le 14 octobre
1799) était, comme Garran-Coulon, un modéré,
il vota comme lui contre la mort du roi. Il avait rédigé
les séances de la Convention pour la Sentinelle
de Louvet.
Il y eut quelques mutations dans la section de législation.
Pastoret fut compris dans le décret de transportation
du 19 fructidor an V. Une lettre du ministre de l'intérieur
en avertit l'Institut, qui procéda aussitôt au
remplacement du proscrit. L'élu fut le citoyen Champagne,
principal, et depuis proviseur du collège Louis le
Grand (Né à Semur (Côte-d'Or)
le 1er juillet 1751, mort à Paris le 15 septembre 1813.).
Champagne avait le mérite d'avoir fait vivre son collège
au milieu des orages de la Révolution et d'y avoir
maintenu la discipline et le niveau des études. Au
moment de son élection, il venait de publier une traduction
assez médiocre de la Politique d'Aristote. Baudin
des Ardennes mourut le 14 octobre 1799 et fut remplacé
par Bigot de Préameneu, plus tard ministre des cultes
sous l'empire, mais qui n'a jamais rien écrit.
La section de législation, dans sa composition première,
ne contenait qu'un seul prêtre, Daunou, et encore ne
l'avait-il été que malgré lui. Champagne,
qui remplaça Pastoret en 1797, n'était que diacre,
mais, à ce titre, il appartenait au clergé et
avait prêté le serment prescrit par la constitution
civile. La section comptait dans ses membres un serviteur
fidèle de la monarchie, Pastoret, qui s'était
offert pour défendre Louis XVI. Tous les autres
étaient républicains. Merlin, seul, était
régicide. Daunou, Garran-Coulon, Baudin des Ardennes
avaient voté et parlé avec fermeté contre
la mort. Cambacérès avait voté comme
eux, mais en demandant pardon de tant d'audace, et en donnant
quelque prise à l'équivoque par l'ambiguïté
de son langage. Ils étaient tous avocats, à
l'exception de Daunou, qui avait voulu l'être, et qui
était versé dans les matières, alors
si importantes, du droit canon, et de Champagne, dont la présence
dans la section de législation est évidemment
une anomalie, et qui fut apparemment placé là
pour avoir fait une traduction médiocre de la Politique
d'Aristote, car je ne lui découvre pas d'autre
titre. Il est le seul membre de la section, et un des rares
membres de la classe, qui ne se mêlèrent point
des affaires publiques et ne firent partie d'aucune assemblée.
Daunou, Cambacérès, Merlin et Pastoret sont,
à divers titres, des hommes illustres, les autres ne
s'élèvent pas, ou s'élèvent peu
au-dessus de la médiocrité.
Bonaparte, qui n'aimait pas Daunou, mais qui connaissait les
hommes, disait de lui que, quand il acceptait une mission,
on pouvait être sûr qu'il la remplirait bien.
Si Daunou avait eu le choix entre les classes de l'Académie,
il est probable qu'il aurait choisi la troisième. Il
s'est mêlé aux affaires par devoir, et avec supériorité,
son goût l'attirait surtout vers les livres. Quand il
fut plus tard appelé dans l'Académie des inscriptions,
il lui sembla sans doute qu'il rentrait chez lui. Il n'en
fut pas moins un des membres les plus laborieux de la classe
des sciences morales et politiques. Il en fut quatre fois
secrétaire (il faut se rappeler que les secrétaires
étaient élus pour un an). Il en fut aussi le
président. On le choisissait dans les grandes occasions,
pour parler au nom de la classe et quelquefois au nom de l'Institut.
Il fit des communications nombreuses. L'une de ces communications
convient parfaitement à la section et à la classe ;
c'est une étude sur le vote au scrutin. Ce sujet avait
déjà tenté les philosophes, notamment
Condorcet et Borda. Rderer avait, de son côté,
communiqué à la classe un mémoire sur
la majorité nationale, sur la manière dont elle
se réforme et les signes auxquels on peut la reconnaître.
Rien de plus confus que les élections aux états
généraux, qui se firent par ordres et par bailliages,
suivant des coutumes diverses, sans règlement général,
sans volonté dirigeante. Les élections se firent
pendant toute la période révolutionnaire suivant
des systèmes très divers ; on n'y peut
signaler comme caractère persistant que la nécessité
de payer un impôt pour exercer le droit électoral :
l'impôt exigé, ou le cens, était très
minime, mais il y avait un cens, si petit qu'il fût,
et l'on n'était citoyen actif qu'à condition
d'être inscrit au rôle des contributions. La constitution
de 1791 établissait des élections à deux
degrés, et réglait que, pour être citoyen
actif, votant dans les assemblées primaires, il fallait
être Français, âgé de vingt-cinq
ans, domicilié et payer une contribution directe au
moins égale à la valeur de trois journées
de travail. Il fallait payer une contribution directe plus
élevée pour être nommé électeur.
La constitution de l'an III conservait le suffrage à
deux degrés ; mais, pour donner entrée
dans les assemblées primaires, elle abaissait l'âge
à vingt et un ans, et se contentait d'une contribution
directe personnelle ou foncière, dont elle ne fixait
pas la quotité. De même que la constitution de
1791, elle obligeait les assemblées primaires à
choisir les électeurs parmi des citoyens payant un
certain impôt dont elle fixait le chiffre. Ainsi le
nombre et même, dans une certaine mesure, la propriété
étaient représentés ; mais on n'accordait
aucune représentation aux passions, aux intérêts
professionnels, aux opinions, c'est à dire, aux minorités.
Daunou se proposait de le faire par un système compliqué
et arbitraire qui prouve seulement qu'il voyait les inconvénients
et les vices du suffrage universel. Personne à cette
date n'aurait osé mettre en pratique le suffrage universel
direct et sans condition de cens. Il était dans la
constitution de 1793 ; mais les auteurs mêmes de
cette constitution avaient eu peur de leur uvre, et
n'avaient eu rien de plus pressé, après l'avoir
faite, que de la suspendre.
Les autres communications de Daunou sont dun bibliophile
et d'un bénédictin : un mémoire
Sur l'origine de l'imprimerie ; des observations
Sur les cours de bibliographie qu'on essayait d'introduire
dans l'enseignement des écoles centrales ; un
mémoire Sur la classification des livres d'une bibliothèque.
Cette préoccupation de la bibliographie était,
chez Daunou, toute naturelle ; on comprend qu'elle ait
été assez générale parmi les savants
dans le siècle de l'Encyclopédie. Il était
assurément singulier d'introduire un pareil enseignement
dans les écoles secondaires : il y a bien peu
de personnes, même éclairées, même
lettrées, qui possèdent de grandes bibliothèques.
Il est vrai que, vers la fin du siècle dernier, les
bibliothèques des communautés religieuses, des
parlements et des châteaux avaient été
expropriées ; on avait brûlé et détruit
beaucoup de livres, le reste avait été entassé
pêle-mêle, de sorte qu'un grand nombre de communes
avaient un besoin urgent d'habiles bibliothécaires.
Le mémoire de Daunou contient une histoire du système
bibliographique depuis le VIe siècle jusqu'à
la fin du XVIIIe, et une analyse des classes, des genres,
des espèces que présentent les grandes collections
de livres. Entre les diverses classifications employées
ou proposées pendant trois siècles, il donne
la préférence à celle qui a été
surtout fixée par les catalogues de Martin, Barrois,
Sallier, Debure. Ce n'est pas que cette classification lui
paraisse conforme au vrai système des connaissances
humaines, mais il pense qu'elle est, plus qu'aucune autre,
fondée sur l'état positif des livres qui composent
les grandes bibliothèques. Il y fait d'ailleurs plusieurs
modifications.
Quoique membre de la section de législation, Daunou
ne croyait pas déroger en s'occupant de bibliographie.
Cambacérès ne se vit pas plus tôt classé
parmi les philosophes qu'il entreprit un ouvrage sur la science
sociale. C'était viser bien haut ; le temps et
peut-être le talent lui manquaient pour cela. Il n'avait
fait jusque-là qu'une sorte d'exposé des motifs
du projet de code civil, et des rapports sur divers titres
du Code. C'étaient là des uvres de jurisconsulte
où il excellait. Quand il voulut n'être que philosophe,
il se perdit dans les généralités vagues.
L'ouvrage qu'il méditait aboutit à un discours,
et ce discours n'aboutit à rien. Il est dans le tome
III de la collection de la classe. « Autant le
bonheur est nécessaire, dit en commençant Cambacérès,
autant il est difficile de le mettre en action. »
II pense qu'on peut mettre le bonheur en action « par
les arts, les lois et la morale ; les arts qui approprient
la nature à nos besoins, les lois qui garantissent
la propriété ; et la morale, qui supplée
à l'impuissance, et souvent à l'imprévoyance
de la loi ». Il dit aussi que le premier des arts
est l'agriculture, qu'après elle, la propriété
est « la pierre angulaire de la société »,
et que « la sauvegarde de la société
est le gouvernement ». Il ne veut pourtant pas
être injuste envers l'industrie. « L'industrie
est le complément de l'agriculture, ce sont deux surs
qui, par leur société entre elles, enfantent
la société générale. »
II se plaint que l'industrie ait sacrifié la gloire
d'être utile à la gloire de plaire. Il faut lui
savoir gré, au milieu de tout cela, d'avoir assez bien
compris les rapports de l'économie politique, de la
législation et de la morale. Ces trois sciences doivent
concourir à former la science sociale. « Elle
est tout entière à créer, car jusqu'ici
l'esprit d'intolérance avait empêché son
progrès. »
Merlin a laissé des traces plus sérieuses de
son passage dans la seconde classe. Il s'est particulièrement
préoccupé de la nécessité d'un
Code universel et uniforme pour toute la République,
et de la question de savoir si les ambassadeurs d'une puissance
sont personnellement assujettis aux lois de l'Etat auprès
duquel ils sont accrédités. Ses mémoires
sur ce dernier sujet sont détaillés et instructifs.
Il décide pour la négative. Les infractions
commises par l'ambassadeur, ou l'envoyé accrédité,
ne peuvent être que la matière de négociations
entre les deux États, ou l'occasion d'une rupture.
Le mémoire sur la nécessité d'un Code
unique n'a pas seulement l'importance d'une théorie ;
il pouvait être utile de faire cette démonstration
en l'an VIII. Aujourd'hui, ce que nous avons peine à
comprendre, c'est que l'unité de législation
ait été si longue à se produire dans
un grand État. Avant la Révolution, le roi était
le seul législateur, c'est-à-dire que chaque
chancelier ou garde des sceaux, l'un après l'autre,
pouvait faire de nouvelles lois sans se soucier de les mettre
d'accord avec les lois anciennes. Il y avait en outre les
coutumes des vieilles provinces et la multiplicité
des parlements, qui étaient indépendants les
uns des autres. Nous n'avions d'unité ni dans la loi,
ni dans la jurisprudence. L'enregistrement et les remontrances
n'étaient qu'un palliatif impuissant contre la toute-puissance
royale. Quand arriva la Constituante, on fut sans doute préoccupé
avant tout de supprimer les privilèges ; puis,
quand les privilèges furent abolis, de supprimer aussi
la royauté. Mais l'Assemblée comptait dans son
sein trop de jurisconsultes éminents pour qu'on oubliât
de placer, à côté des lois politiques,
les lois constitutives de la famille et de la propriété.
On se mit à la besogne avec une activité admirable,
une science, une fécondité de moyens, une philosophie,
une précision, qu'on n'a depuis retrouvées au
même degré dans aucune autre assemblée.
Par malheur, l'Assemblée était unique et absolue,
ce qui augmentait dans une proportion énorme sa puissance
de destruction et sa puissance de création. Elle s'était
fait un règlement, dont elle était maîtresse,
comme de tout le reste. Elle avait même inséré
dans son règlement des dispositions destinées
à le supprimer; telle était la déclaration
d'urgence, dont on faisait alors, et dont on a fait depuis,
un si pernicieux usage. Une institution passait pour inébranlable :
un député obscur avait tout à coup la
fantaisie de l'attaquer; son idée paraissait bonne
à ceux des députés qui se trouvaient
dans la salle, et dans un clin d'il l'institution était
balayée. Quelque laborieux, présent par hasard,
avait beau crier qu'une commission était nommée
depuis longtemps pour cette affaire, et qu'elle achevait de
l'étudier, on ne l'écoutait pas. On brisait.
Les autres députés, en entrant dans la salle,
apprenaient tout à coup que l'institution était
à bas. Ils n'avaient qu'une ressource, c'était
de proposer, séance tenante, de la rétablir,
ce qui arrivait assez souvent. Il en était de même
pour les lois qui créaient. On faisait une loi, qui
restait dans le procès-verbal de la séance,
n'arrivait pas jusqu'au pouvoir exécutif, et n'était
pas même connue de ceux qui étaient censés
l'avoir faite. De là une quantité de lois contradictoires,
ou de lois inutiles parce qu'elles ne faisaient que renouveler
une loi faite incognito quelques jours auparavant, ou de lois
en contradiction les unes avec les autres. De là, surtout,
une quantité de lois tellement effroyable, qu'il devenait
impossible à un administrateur ou à un juge
de s'y reconnaître. Tant qu'il y eut un roi, un veto,
une promulgation, il en résulta, non pas de l'ordre
assurément, mais quelque ombre, quelque apparence de
régularité. Quand l'Assemblée fut absolument
et définitivement émancipée, ce fut un
véritable débordement de législature.
Merlin montrait, par cette vicieuse organisation du corps
législatif, les lois s'ajoutant incessamment aux lois
sans aucune règle ; trente ou quarante mille lois
nouvelles, qu'il fallait combiner avec les débris des
anciennes lois : étrange confusion qu'envisageait
avec effroi la conscience des magistrats obligés de
suivre la loi, et qui la voyaient s'échapper et se
perdre devant eux. Mais, au milieu de ce chaos, Merlin discernait
des principes lumineux, concordants, féconds, qu'il
ne s'agissait plus que de rapprocher et de développer.
Jamais aucun peuple n'avait eu autant de matériaux
encombrants et inutiles, jamais aussi aucun peuple n'en avait
eu d'aussi parfaits. Le Code, était là, tout
entier, sous les yeux de Merlin, comme la statue est dans
le bloc de marbre pour l'il du sculpteur qui en a conçu
et arrêté toutes les lignes.
Baudin des Ardennes qui ne fit guère que traverser
l'Institut, puisqu'il mourut le 14 octobre 1799, avait eu
le temps d'y lire plusieurs mémoires. Le premier avait
pour objet lEsprit de faction considéré
par rapport à son influence sur divers gouvernements.
Il définit ainsi ce qu'il appelle la faction. « C'est
une association qui, pour l'intérêt d'un ou plusieurs
particuliers, tend à renverser le gouvernement établi,
soit pour lui en substituer un autre, soit seulement pour
le modifier, soit enfin pour le faire passer en de nouvelles
mains sans qu'il change de nature, et sans que sa forme soit
altérée. » Les factions, dans une
monarchie, ne sont redoutables que pour l'autorité
du prince ; mais, dans une république, « elles
s'attaquent à la masse entière des citoyens,
puisqu'elles mettent en péril la liberté générale,
qui est le patrimoine de tous ».
Le second mémoire de Baudin des Ardennes porte ce titre :
Les Clubs et leurs rapports avec l'organisation sociale.
C'est un long travail, dont les conclusions sont très
sages, sans avoir rien de bien nouveau. Les clubs ont rendu
des services ; ils sont devenus dangereux quand ils ont
été transformés en pouvoir public irresponsable.
L'auteur montre bien les aspirations à la domination
exclusive qui rendirent le club des Jacobins si puissant et
si pernicieux, et le fatal enseignement qu'y recevaient les
hommes du peuple, dressés, pour ainsi dire, par les
orateurs de clubs, à la haine, à l'ambition
et à la paresse. Il entre dans des détails,
il cite des anecdotes, qu'on peut lire encore avec intérêt
comme peinture de murs, quoique Baudin soit loin d'être
un peintre.
Sa troisième communication fut un mémoire écrit
avec beaucoup de soin, avec trop de soin, comme tout ce qu'il
faisait, sur l'origine de la loi, sa définition, ses
différentes espèces, et le style qui lui convient.
Il passe successivement en revue la loi fondamentale ou politique,
la loi criminelle ou pénale, la loi civile, la loi
militaire, la loi fiscale, et enfin la loi de police, sans
qu'il y ait rien de bien instructif à retenir dans
les observations qu'elles lui suggèrent. Il insiste
fortement, à propos de la loi fiscale, sur la nécessité
de donner à l'impôt une base proportionnelle.
« Il n'y a, dit-il, que la plus grossière
ignorance qui puisse méconnaître ce principe,
dont la violation, au lieu de créer des ressources,
accroît l'embarras du gouvernement, qu'elle expose à
des troubles. » On peut remarquer que, dans sa
classification des lois, il n'introduit pas la loi commerciale.
Baudin lut aussi un mémoire Sur l'ostracisme.
Quelque temps après, Legrand de Laleu, associé
de la classe, traita de nouveau le même sujet. La question
était à cette époque fort débattue.
Montesquieu avait fait l'éloge de l'ostracisme comme
d'une condamnation profitable à la chose publique,
et dont les conséquences pénibles sont, pour
l'individu qui la subit, rachetées et comme effacées
par la gloire. La fameuse théorie de l'absorption,
qui est le grand ressort de la constitution de Siéyès,
est la forme la plus adoucie de l'ostracisme, et n'en est
pas moins l'ostracisme. Nous voyons que ce sujet fut traité
par plusieurs membres de l'Institut, parce qu'il était
une des préoccupations de l'opinion. Les proscriptions,
comme conséquence d'un coup d'État, sont la
forme brutale de l'ostracisme, et l'absorption en est la forme
clémente. Baudin discute très clairement tout
cela, et il montre que l'ostracisme n'est qu'un déni
de justice déguisé sous le grand nom de salut
public. « L'erreur des partisans de l'ostracisme
consiste, dit-il, à confondre la tranquillité
publique avec la sécurité de ceux qui gouvernent. »
La thèse que soutient Baudin, et qui lui fait beaucoup
d'honneur, surtout quand on se rappelle à quel moment
il écrivait, est la thèse même du respect
inviolable de la légalité.
Il composa aussi, pour l'Institut, deux mémoires, l'un
sur la liberté de la presse, et l'autre sur la liberté
des cultes. Ce qu'il y a de plus remarquable dans son mémoire
sur la liberté des cultes, c'est la définition
qu'il en donne : il l'appelle la liberté de la
pensée. Il veut qu'on les tolère tous, pourvu
qu'ils soient tolérants. Cette restriction ainsi formulée
sert bien souvent à supprimer la liberté tout
en la proclamant. Il serait plus juste et plus vraiment philosophique
de dire qu'il faut admettre tous les cultes, et même
les cultes intolérants, en protégeant la liberté,
par de bonnes lois, contre leur intolérance.
Il prit une importante part aux travaux de l'Institut pour
arriver au règlement des funérailles ;
mais cette question n'est pas particulière à
la classe, quoiqu'elle s'en soit préoccupée
plus qu'aucune autre ; je l'ai traitée à
part, à cause de son importance, dans le chapitre XIII,
où j'ai réuni tout ce qui intéresse à
la fois la classe des sciences morales et les deux autres
classes de l'Institut.
J'ai déjà rappelé que Champagne avait
été introduit dans la section de législation
pour avoir fait une traduction de la Politique d'Aristote.
C'était un homme estimable, qui se rendit utile en
faisant, comme secrétaire, un compte rendu des travaux
de la classe, et en écrivant une notice sur Creuzé-Latouche
qui mourut le 25 octobre 1800. On a de lui des Vues sur
l'instruction, sans grande originalité. Il était
plutôt habile administrateur que grand pédagogue.
Il eut l'idée de se servir de la connaissance d'Aristote
qu'il croyait avoir acquise par sa traduction de la Politique
pour faire une dissertation en règle sur la morale
de ce philosophe. Son mémoire n'a par lui-même
aucune valeur ; mais il est curieux de voir comment on
appréciait, sous le Directoire, les diverses écoles
de philosophie, et dans quel ordre on les classait. L'honnête
Champagne ne parvient pas à dissimuler son admiration
pour Aristote, et pourtant il craint de la laisser trop voir.
Il s'échappe jusqu'à dire que « la
métaphysique d'Aristote est souvent celle des Locke
et des Condillac » ; mais, quelques pages
plus loin, le comparant à Helvétius, il assure
qu'Helvétius lui est bien supérieur. « La
marche d'Helvétius est plus régulière,
parce que ses connaissances sont plus sûres. Il laisse
à Aristote son style sec et sévère, et
il orne le sien de toutes les grâces de l'imagination
et de l'esprit. » Il faut conclure que, dans la
pensée de Champagne, Aristote est inférieur
à Helvétius, mais qu'il ne l'est pas énormément.
Il présente cette pensée sous diverses formes.
« Aristote n'a pas saisi ce principe si bien développé
par Locke, Hobbes, Condillac, que nous recevons nos idées
par nos sensations, mais il l'entrevoit ; souvent même
il emploie, pour établir l'influence des habitudes,
les preuves qui tiennent à la belle théorie
des sensations, un pas de plus, et il arrivait à la
vérité. » Champagne fut deux ans
secrétaire de la classe. Il passa, en 1803, dans la
classe d'histoire et de littérature ancienne, où
il était plus à sa place.
Les associés de la classe de science sociale étaient
Legrand Delaleu, à Nouvion (Aisne), dont j'ai mentionné
plus haut un Mémoire sur l'ostracisme ;
David Houard, à Dieppe, ancien associé de l'Académie
des inscriptions ; Ramond, à Strasbourg :
Ramond fut élu en 1802 membre résident de la
première classe (section d'histoire naturelle et de
minéralogie), et ne fut pas remplacé dans la
seconde classe ; Raimond, à Saint-Domingue, homme
de couleur ; Bigot de Préameneu, à Rennes ;
Bigot de Préameneu ayant été élu
membre résident pour remplir la place de Baudin des
Ardennes fut lui-même remplacé par Massa, résidant
à Nice ; enfin, Grouvelle, qui était à
Copenhague au moment de son élection. Les choix n'étaient
pas très éclatants. Cependant David Houard était
un savant très distingué, auquel on doit des
travaux sur les coutumes anglo-normandes, et un dictionnaire
analytique de la coutume de Normandie ; Ramond, qui fut
préfet de l'Empire et conseiller d'Étal sous
la Restauration, s'était signalé par son courage
et son éloquence à l'Assemblée législative ;
il a publié, comme naturaliste, de nombreux et intéressants
ouvrages. Bigot de Préameneu est peut-être le
plus connu de tous les associés de la section, il le
doit à la place de ministre des cultes qu'il a occupée
en 1808 après la mort de Portalis. Avec Merlin, Tronchet,
Portalis, Cambacérès, Teilhard, il a pris part
à la rédaction du code civil ; c'est son
principal, et presque son seul mérite. Grouvelle est
un ancien secrétaire du prince de Condé, qui
a fait de petits vers, de petites pièces, un grand
nombre de brochures politiques, et qui est surtout célèbre
pour avoir accompagné Garat au Temple en qualité
de secrétaire du pouvoir exécutif, et donné
lecture à Louis XVI de la sentence qui le condamnait
à mort.
La section proposa, et fit adopter par l'Académie pour
sujet de prix à décerner en l'an VIII la question
suivante : « Quelles doivent être, dans
une république bien constituée, l'étendue
et les limites du pouvoir du père de famille ? »
Le concours n'ayant pas produit de bons résultats la
première année, fut prorogé à
l'an IX, mais sans obtenir un meilleur succès. La question
fut retirée après ces deux épreuves.
La section avait proposé cette autre question :
« Quels sont les moyens de perfectionner en France
l'institution du jury ? » Le prix fut partagé
par égalité entre le citoyen Bourguignon, juge
au tribunal de la Seine, et le citoyen Canard, qui avait été
professeur de mathématiques à l'école
centrale de Moulins. Canard est l'auteur de plusieurs ouvrages
scientifiques. Bourguignon (Bourguignon du Mollard) a été
un instant ministre de la police avant Fouché, en 1799.
|
 |
 |