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UNE ACADÉMIE

SOUS

LE DIRECTOIRE

par

Jules Simon
Secrétaire perpétuel de l'Académie
de 1882 à 1896

 

 

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- V -

LE LOGEMENT, LE TRAITEMENT,
LES FUNÉRAILLES ET LE COSTUME

 

Comme complément des détails que je viens de donner sur le règlement, je place ici quelques notes sur le logement, le traitement, les funérailles et le costume.

Les anciennes Académies étaient logées au Louvre : l'Académie française, l'Académie des inscriptions et belles-lettres et l'Académie des sciences dans la partie qui fait face aux Tuileries ; l'Académie d'architecture dans celle qui est parallèle à la rue Saint-Honoré. L'Académie de peinture et de sculpture, la plus nomade de toutes et la plus difficile à caser à cause de ses expositions et de son école, d'abord logée à ses frais dans diverses maisons de Paris, puis transférée successivement du Collège royal au Louvre, et du Louvre au Palais-Royal, était revenue s'établir définitivement au Louvre où, pour être fidèle à son histoire, elle avait occupé tour à tour divers emplacements. Elle finit par être largement et splendidement installée dans l'ancien appartement de la reine. On lui donna quatre grandes salles, au premier étage, à la suite de la salle des Sept Cheminées et en avant de la galerie d'Apollon, avec différents petits cabinets, et un logement pour le suisse qui avait la garde de ses collections.

Si l'on entre par la grande cour dans le pavillon de l'horloge où est l'escalier de Henri II, on a, à main droite, les locaux autrefois occupés par l'Académie française et l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Une porte située au milieu de cette galerie et qui s'ouvrait sur la cour, donnait accès à une vaste antichambre, commune aux deux académies. L'Académie française avait, à droite de l'antichambre, sa salle des séances, éclairée sur la cour. Une salle de même longueur, mais plus étroite, située par derrière, contenait la bibliothèque, et servait aux commissions et au bureau. Au-dessus était, en entresol, l'appartement du secrétaire perpétuel. La salle où siégeait l'Académie avait été la salle du conseil, quand le roi habitait le Louvre. Les Quarante y étaient fort à l'aise pour leurs assemblées ordinaires qui avaient lieu le lundi, le jeudi et le samedi de chaque semaine ; mais en vertu d'une décision prise, en 1671, sur la proposition de Charles Perrault, et qui fut appliquée pour la première fois lors de la réception de Fléchier, les séances de réception étaient devenues publiques, et il y avait ces jours-là grande affluence d'amis du récipiendaire, de futurs académiciens, de gens du monde et de nouvellistes. Il en était de même de la séance du 25 août (la Saint-Louis), jour de la fête du roi. Dans ces occasions, l'Académie se transportait dans l'antichambre commune, où il y avait des tribunes pour le public, sans compter un assez grand espace derrière les fauteuils des académiciens, qui étaient assis autour d'une longue table. Une partie des spectateurs entrait par billets et occupait les plus belles places. A la Saint-Louis de 1726, on fut, avec raison, très scandalisé de voir deux filles dans la loge du directeur, qui était Moncrif. L'usage voulait que, les billets entrés, on laissât la porte ouverte pour le public, jusqu'à ce que les discours fussent commencés. Cet usage gênait les académiciens, qui y renoncèrent. Un jour (le 25 août 1768) il y eut des réclamations, et Duclos, secrétaire perpétuel, cria, d'un air de mauvaise humeur, au suisse qui était placé près de la porte, de l'ouvrir. Le flot qui stationnait au dehors se précipita aussitôt. Il fallait passer par la salle de l'Académie des inscriptions, car la porte de l'antichambre qui donnait sur la cour était couverte par des gradins dans ces solennités, et la salle de l'Académie des inscriptions avait une seconde entrée, qui ne servait guère que dans ces occasions et qui était prise dans le grand vestibule, à côté de l'escalier. Le public entra en si grand nombre qu'il remplit d'abord l'antichambre où l'on siégeait et ensuite la salle des inscriptions, qui servait de passage, et où on ne siégeait pas. Les derniers arrivés se trouvant là comme en prison, et n'entendant rien de ce qui se disait à côté, fermèrent la porte de communication, prirent séance, nommèrent un président et un récipiendaire, et prononcèrent des discours qui furent, dirent le lendemain les gazettes, d'excellentes parodies des discours véritables.

La salle des Inscriptions où cette scène se passa était beaucoup plus vaste que la salle des séances de l'Académie française. Elle était aussi plus richement ornée. Elle servait, non seulement pour les assemblées ordinaires, mais pour les séances publiques de cette académie, qui avaient lieu l'une à Pâques, l'autre après la Saint-Martin. On y avait pour cela pratiqué des tribunes. L'Académie avait en outre plusieurs cabinets, au rez-de-chaussée et à l'entresol, pour ses collections et ses livres.

L'Académie des sciences était placée au premier étage, mais de l'autre côté du vestibule, au-dessus de la salle des Cariatides, ou plutôt au-dessus de la seconde partie de cette salle. La première partie de l'étage, la plus voisine de l'escalier, était occupée par deux salles destinées à d'autres usages, et par un couloir qui se prolongeait dans toute leur longueur pour conduire de l'escalier de Henri II à la salle des séances de l'Académie des sciences. Cette salle a porté depuis le nom de salle de Henri II ; elle est fort spacieuse, et l'Académie des sciences jouissait en outre de la salle des Sept-Cheminées, et d'un cabinet en retour sur la façade du bord de l'eau. Ce cabinet et la salle des Sept-Cheminées qui était alors divisée en deux pièces, contenaient les collections d'histoire naturelle, les instruments, la bibliothèque. Tout ce logement de l'Académie des sciences avait fait partie de ce qu'on appelait le petit appartement du roi, et était orné de tapisseries et de tentures magnifiques. Quoiqu'il surpassât en étendue et en splendeur les locaux occupés par les autres Académies, il fallut y ajouter plus tard tout l'espace correspondant du second étage, et même le grenier, dont on fit une galerie pour les modèles de machines.

Le décret du 8 août 1793 qui supprimait toutes les Académies et Sociétés littéraires patentées et dotées par la nation, mettait à la disposition du gouvernement, pour être employés dans les divers services de l'instruction publique, « les jardins botaniques et autres, les cabinets, muséums, bibliothèques et autres monuments des sciences et des arts attachés aux Académies et Sociétés supprimées ». Beaucoup de ces « monuments » étaient la propriété des Académies ; ils avaient été achetés de leur argent, ou leur avaient été donnés par des particuliers, ce qui permit à l'abbé Morellet et à quelques autres de protester à la fois contre la suppression et la spoliation des Académies. Le gouvernement ne perdit pas un instant après le décret du 8 août. Il fit inventorier les biens des Académies par des commissaires, au nombre desquels se trouvait J.-H. Hassenfratz, l'un des membres les plus violents de la Commune de Paris, et qui, deux ans plus tard, fit partie de la première classe de l'Institut. Domergue et Dorat-Cubières furent les commissaires désignés pour s'emparer de ce qui appartenait à l'Académie française. Domergue était un grammairien assez distingué, qui devint membre de la troisième classe de l'Institut; Dorat-Cubiéres, un poète ridicule qui n'avait cessé de briguer les suffrages de l'Académie, et qui, en dépit de ses opinions et malgré son titre de marquis, jouait le jacobin, moitié par ambition, moitié par peur.

Lorsque l'Institut fut créé deux ans après cette triste époque, et quoiqu'on affirmât bien haut qu'il n'avait rien de commun avec les anciennes Académies, personne ne songea à le placer ailleurs qu'au Louvre. On donna à la première classe tous les locaux de l'Académie des sciences ; la seconde classe reçut ceux de l'Académie française, et la troisième ceux de l'Académie des inscriptions.

Le mobilier avait été dispersé, les collections saccagées. Les bibliothèques, les écoles centrales avaient pris ce qui était à leur convenance. L'ancienne Académie des sciences, allant au-devant des coups, avait elle-même donné au Trésor public tout ce qui, dans ses collections, avait une valeur vénale ; et notamment une pépite d'or natif, évaluée 10 000 francs. On ne retrouva, en revenant au Louvre en 1795, après deux années d'intervalle, que des modèles de machines, des globes et autres objets de peu d'importance, dont la première classe se remit en possession sans difficulté. Les deux autres classes ne trouvèrent que des salles entièrement dépouillées.

L'Institut tint sa première séance le 15 frimaire an IV (6 décembre 1795) dans la salle d'assemblée de l'ancienne Académie des sciences. C'était une cérémonie purement officielle, dans laquelle le ministre de l'intérieur lut le décret organique, et la liste des quarante-huit membres nommés par décret. Ces quarante-huit membres formaient alors tout l'Institut. On ne procéda que les jours suivants aux élections qui devaient le compléter. La première séance publique eut lieu deux mois après, et fut la véritable inauguration. Elle eut lieu, comme les séances publiques qui la suivirent, tant que l'Institut fut logé au Louvre, dans la salle des Cariatides.

Cette salle, malgré sa belle ordonnance et les sculptures de Jean Goujon qui la décorent, était devenue, depuis deux ans, une salle de débarras. Il fallut la déblayer et l'approprier à la hâte. A partir de ce jour, elle fut la salle d'assemblée des Académies dans leurs solennités publiques. On y plaça successivement les statues des plus célèbres écrivains, ce qui lui fit donner le nom de salle des Grands Hommes. L'Institut demeura au Louvre jusqu'au 29 ventôse an XIII. A l'époque où il fut transféré dans le palais des Quatre Nations qu'il occupe encore aujourd'hui, la classe des sciences morales et politiques était déjà supprimée.

Cette résidence au Louvre, dans l'ancien palais de nos rois, à côté des merveilles de la sculpture et de la peinture, flattait l'imagination ; mais l'Institut manquait d'espace pour ses bureaux, sa bibliothèque, son cabinet d'antiquités, ses collections, ses expériences ; il était de plus obligé de négocier à tout instant avec le gouverneur du Louvre et l'administration des menus. Le palais des Quatre Nations, qui lui fut attribué en 1805, est bien modeste en comparaison ; il est incommode, mal distribué ; la bibliothèque y étouffe ; il n'a pour les séances publiques qu'une ancienne chapelle dont l'aspect est disgracieux et la sonorité détestable ; mais au moins l'Institut y a l'avantage d'être dans sa maison, et de ne dépendre de personne. Regnaud de Saint-Jean-d'Angély écrivit au ministre Champagny, après la translation, que l'Institut comptait bien ne pas rentrer au Louvre. « Que voulez-vous qu'il fasse, dit-il, dans un palais où commandent le grand maréchal et, avec lui, une foule de subalternes jusqu'aux Suisses ? »

La Convention n'avait pas laissé le trésor de l’État bien garni. Il fallait cependant doter l'Institut, puisqu'on l'avait fondé. D'abord, il y avait des dépenses indispensables, des frais d'éclairage, des employés. Il y avait les prix fondés par l'État, quelques publications prescrites par la loi de germinal (le règlement), telles que la description des arts et l'extrait des manuscrits des bibliothèques. Tout cela fut estimé à 64 000 livres ; évidemment on avait tout mis au plus bas. Ce budget, pour le plus grand établissement littéraire et scientifique du pays, était dérisoire. Quand on lit les déclarations emphatiques du gouvernement, des deux Conseils et de l'Institut lui-même sur les immenses services qu'il devait rendre à la patrie, à la science, à l'humanité, pour 64 000 livres par an, on ne peut s'empêcher de se dire qu'on espérait de bien grands résultats pour bien peu de frais. Le Directoire pensa aussi, malgré sa détresse, qu'il était séant de donner le moyen de vivre à ces lettrés, à ces savants, à qui, nous l'avons vu, on ne ménageait pas la besogne. Lorsque Condorcet avait présenté à l'Assemblée législative son projet de création d'une Société nationale des sciences et des arts, il y avait placé un article ainsi conçu : « L'Assemblée nationale, reconnaissante envers les sciences et la philosophie dont les lumières ont produit la Révolution française et fondé la liberté et l'égalité, déclare que les fonctions des membres de la Société nationale, celles des professeurs et des instituteurs (Il réserve le nom de professeurs aux maîtres du haut enseignement, et donne celui d'instituteurs aux maîtres de renseignement secondaire.), sont des plus importantes de la Société, et elle met ceux qui les remplissent au nombre des fonctionnaires publics. (Projet de décret sur l'instruction publique, titre VI, art. IX) ». On regardait ce titre de fonctionnaire public, qui était nouveau dans la langue, comme un titre d'honneur ; il était très justifié, puisque les décrets organiques mettaient en quelque sorte les savants à l'entière disposition du gouvernement. Le Directoire regarda comme une obligation de mettre ces fonctionnaires au-dessus du besoin, et de leur ôter la préoccupation des besoins matériels de la vie, afin qu'ils ne fussent distraits, par aucun souci, du culte de la science et des arts. Il crut qu'il pouvait aller pour atteindre ce but jusqu'à leur attribuer une indemnité annuelle de 2 000 francs. La résistance fut si vive, de la part de tous ceux qui connaissaient l'état des affaires, qu'il se résigna à ne demander que 1 500 francs. Cela faisait un total de 216 000 livres, et, avec les 64 000 livres de dépenses générales, le budget de l'Institut montait à 280 000 livres. Condorcet, dans ses prévisions, l'avait porté à 300 000 ; l'écart n'était pas considérable. C'est dans ces conditions que le projet de loi arriva à la discussion devant le conseil des Cinq-Cents le 19 messidor an IV.

Le rapporteur fut interrompu à chaque mot par des clameurs parties de presque tous les bancs. Les uns restaient fidèles à leur haine contre les académies ; d'autres, encore imbus des principes de 93, haïssaient jusqu'à la science ; le motif qui animait le plus grand nombre était l'impossibilité de créer des dépenses nouvelles. « Je donnerais volontiers de l'argent pour cet usage, disait un membre influent, si j'en avais. » L'ajournement fut voté à la presque unanimité. C'était une forme de rejet. Il fallut du courage à Pastoret pour demander au Conseil de se déjuger séance tenante. Il n'en manquait pas. Il fut secondé par Cambacérès. Ils appuyèrent beaucoup sur ce que les membres de l'Institut étaient des fonctionnaires publics, suivant la définition de Condorcet. Ils rappelèrent que l'ancien régime dépensait annuellement 376 000 livres pour les académies. Cambacérès enleva le vote en proposant de décider que ces 280 000 livres seraient prélevées sur les 600 000 livres allouées au ministre de l'intérieur pour l'encouragement des sciences et des arts. Il ne s'agissait plus d'une dépense nouvelle, mais d'un simple virement. Le vote eut lieu en ce sens. Voilà comment les membres de l'Institut obtinrent un traitement de 1 500 francs, qu'ils touchent encore aujourd'hui. Il fut déclaré en même temps que ce traitement serait insaisissable, et qu'il ne serait pas soumis aux lois sur le cumul.

Le budget de l'Institut ne fut pas aussi modeste pendant toute la période du Directoire. Il résulte d'un rapport de Lacuée, présenté à la seconde classe le 22 floréal an VII, que les dépenses pour cette année-là s'étaient élevées à 414 333 fr 33 Il annonçait en même temps qu'on rentrait dans le chiffre normal pour l'an VIII, et qu'on ne demandait plus que 272 333 fr. 33. La différence tenait à des frais d'installation qu'il avait fallu subir, et qui ne devaient plus se représenter.

En fixant l'indemnité de l'Institut à 1 500 francs par membre, les Conseils le laissèrent libre d'en faire la répartition comme il l'entendrait. Les classes décidèrent que 1 200 francs seraient alloués à chaque membre à titre de traitement fixe, et payés par douzième, le surplus, c'est-à-dire 300 francs par membre, devant former une masse destinée aux jetons de présence. L'usage des jetons remontait presque à l'origine des académies. Ils constituaient une prime pour l'assiduité. Les membres besogneux ou avides qui ne manquaient pas une séance afin de ne point perdre un jeton étaient appelés jetonniers. Le jeton avait été d'abord d'une valeur uniforme de trente sols. Il fut doublé en 1785, ce qui donna lieu à beaucoup de plaisanteries et de diatribes contre les académiciens, qu'on appela des jetonniers de plus belle. Un jeton de trois francs ne les rendait pas bien riches. Dans le système qui fut adopté par l'Institut, le jeton fut payé en argent, et la valeur en fut variable parce qu'il y avait, pour chaque séance, une somme fixe, toujours la même, qui était partagée entre les membres présents par parties égales. Nous avons presque toutes les feuilles de présence de la seconde classe. Un quart d'heure après l'ouverture de la séance, c'est-à-dire à six heures moins un quart, on tirait une ligne sous les noms déjà inscrits, et les membres qui signaient ensuite au-dessous de la ligne n'entraient pas en partage de la somme consacrée aux jetons. Le secrétaire faisait le compte séance tenante, et écrivait, avant de la signer, le nombre des participants et la quotité qui leur revenait. La moyenne variait entre 5 et 6 francs. Talleyrand, qui a été secrétaire de la classe, se souvenait alors qu'avant d'être évêque il avait rempli les fonctions d'agent général du clergé, ce qui était une sorte de ministère des finances, et il écrivait bravement : « 6 francs à chaque. Signé : Talleyrand. »

C'était du reste la seule attribution de comptabilité qui fût dévolue au secrétaire. Chaque classe nommait deux commissaires pour administrer ses fonds ; les six commissaires réunis en commission mixte administraient les fonds de l'Institut.

Presque rien n'a été changé, depuis près d'un siècle, à ces chiffres et à ces usages ; et chaque membre de l'Institut, quel que soit le nombre des Académies dont il fait partie, reçoit aujourd'hui une indemnité unique de cent francs par mois, plus, par chaque séance où il assiste, un jeton dont la valeur est de 5 francs en moyenne. Les membres actuels de l'Institut sont plus heureux que leurs devanciers, puisqu'ils sont payés exactement, tandis qu'on trouve dans les archives de la seconde classe une lettre du ministre de l'intérieur, en date du 12 brumaire an V, annonçant au président comme une joyeuse nouvelle, qu'il « espère » pouvoir payer les traitements arriérés. Une autre lettre constate que cet arriéré remontait à onze mois.

Le 22 mars 1800 (1er germinal an VIII), Creuzé-Latouche, président de la seconde classe pour un semestre, et, comme tel, président pour un mois de l'Institut, écrivit à Bonaparte la lettre suivante :

« L'Institut national représente au premier consul qu'un très grand nombre de ses membres n'a, pour subsister, que les indemnités modiques qui leur sont attribuées, et que ces indemnités sont arriérées de onze mois. Ce retard en a réduit plusieurs à la plus grande détresse et à des expédients désespérés.

» L'Institut a nommé une commission qu'il a chargée de faire connaître cet état de choses au premier consul. La Commission prie le premier magistrat de la République de prendre en considération les besoins de ces vétérans des sciences et de leur assurer régulièrement, tant pour le passé que pour l'avenir, une rétribution à laquelle l'existence d'un grand nombre d'entre eux est attachée.

» L'Institut prie le premier consul d'ordonner le payement régulier des indemnités pour le courant, et le rapprochement des payements de l'arriéré.»

» Creuzé-Latouche.»

(Arnaud raconte que Bonaparte et Montesquieu ont très constamment et très exactement touché leur indemnité de membre de l'Institut. Ce qui est certain, c'est qu'on trouve plusieurs fois la signature de Bonaparte sur les feuilles d'émargement. Dans un état de l'an IX, il a émargé pour la somme de 4 fr. 35 c.)

Quand Creuzé-Latouche déclare, dans cette lettre, que plusieurs membres de l'Institut sont réduits à des expédients désespérés, il ne dit que l'exacte vérité. Le ministre de l'intérieur allouait des secours aux plus nécessiteux, quand il le pouvait. On voit dans une pièce de comptabilité de prairial an IV, conservée aux Archives nationales, que le ministre alloue à Àdanson, membre de la première classe, section de botanique, ancien membre de l'Académie des sciences, « un secours de 2 000 livres, pour le mettre en état d'avoir du bois, de la viande, de la chandelle, du sucre et un vêtement. »

La question des funérailles a beaucoup préoccupé l'Institut, et particulièrement la seconde classe, où siégaient La Reveillère-Lépeaux, Bernardin de Saint-Pierre, Grégoire, Dupont de Nemours. L'Institut mit la question au concours, sur la proposition du ministre de l'intérieur, effrayé à juste titre, pour la moralité publique, de la façon dont se faisaient les inhumations ; mais avant la clôture du concours, dont il sera fait mention dans un autre chapitre, l'Institut s'était occupé pour son propre compte des mesures à prendre pour assurer la dignité des funérailles de ses membres.

Il faut se souvenir qu'au moment de la fondation de l'Institut, il n'y avait plus de religion en France. Les religions n'étaient plus proscrites, comme elles l'avaient été pendant deux années ; elles n'étaient non plus ni subventionnées, ni autorisées, ni encouragées. On était revenu, en principe, à la liberté de conscience ; dans la pratique, beaucoup de défiances et de haines subsistaient encore. Le clergé réfractaire, partout où il avait pu, avait cherché à se venger. Il n'avait été étranger ni aux troubles du Midi, ni à l'insurrection vendéenne ; de sorte qu'au moment où le fanatisme antireligieux s'apaisait, les rancunes politiques prirent sa place, avec moins de férocité et autant d'obstination. Il se passa encore une ou deux années avant que les prêtres, sermentés ou insermentés, osassent profiter de la liberté qui leur était officiellement rendue. Le premier concile national, tenu à Notre-Dame de Paris par les évêques constitutionnels, est de l'an VI. A cette date, la nouvelle Église française, que l'Assemblée constituante avait créée et que la Convention avait proscrite, comptait des ministres dans le plus grand nombre des paroisses ; mais ils se heurtaient tantôt contre des administrations hostiles, tantôt contre des populations indifférentes. Presque partout ils étaient sans ressources. Tel était leur dénuement que plusieurs évêques écrivirent au Concile qu'il leur était impossible de s'y rendre, faute d'argent pour faire le voyage. La nouvelle tolérance s'était étendue jusqu'aux insermentés : ils s'étaient montrés aussitôt, les uns sortant des retraites où ils s'étaient cachés, et les autres revenant de l'exil. Ces deux Églises, dont l'une était implacable contre la Révolution, et dont l'autre avait été si mal payée de sa connivence, étaient irréconciliables entre elles ; et leur lutte entravait la renaissance des idées religieuses.

Certains esprits qui jugeaient la religion catholique comme l'avaient jugée Voltaire et les encyclopédistes, qui ne croyaient pas à l'efficacité et à la solidité d'une transformation opérée par des législateurs laïques, sans accord préalable avec l'Église romaine, qui cependant sentaient pour eux-mêmes, et surtout pour le gouvernement des grandes masses populaires, la nécessité de croyances entretenues par des cérémonies publiques, se laissaient aller aux espérances puériles des théophilanthropes, ou, s'ils étaient plus sérieux, cherchaient au moins à donner aux principaux actes de la vie civile, aux mariages, aux funérailles, une gravité et une dignité qui en relevassent le caractère. Les funérailles surtout les préoccupaient, car on en était venu à l'indécence la plus scandaleuse. On transportait les corps comme des colis ordinaires, on les ensevelissait sans témoins ; on n'observait même plus les règlements sanitaires. Les cimetières, délaissés par la police, étaient devenus des lieux infects et immondes. L'Institut, sans attendre une loi générale dont on lui demandait à lui-même les éléments, voulut que des honneurs funèbres fussent rendus à ses membres. C'est Le Gouvé (les initiatives généreuses sont héréditaires dans la famille) qui poussa le premier cri d'alarme dans la séance publique du 1er vendémiaire an V. Une commission mixte fut nommée avec mission de hâter le plus possible ses travaux.

Les commissaires avaient une tâche difficile. Il fallait une cérémonie simple et pourtant solennelle. Elle ne devait choquer ni les anciens conventionnels qui avaient abjuré la prêtrise, et qui étaient assez nombreux dans l'Institut, ni les anciens académiciens appelés à faire partie de l'Institut sans avoir rien abandonné de leurs croyances politiques et religieuses d'autrefois. En un mot, il fallait une solution qui pût convenir à Naigeon, à Grégoire et à Anquetil. On n'aboutit qu'à une sorte de règlement de police. Il fut décidé que l'Institut prendrait les dépenses à sa charge, qu'il assisterait en corps aux obsèques, que le bureau de l'Institut, celui de la classe à laquelle le défunt appartenait, et six commissaires au moins, seraient en costume de cérémonie ( Ce qui ne veut pas dire en costume officiel. La décision relative aux funérailles est du mois de frimaire an VII. L'Institut reçut un costume officiel le 7 prairial an IX. A partir de cette époque, le bureau et les commissaires qui assistaient aux funérailles durent être en costume officiel. ), et qu'un discours serait prononcé sur la tombe. Il fut même arrêté en principe que l'Institut achèterait à Mont Louis (au Père Lachaise) un terrain pour la sépulture de ses membres ( Voir le discours prononcé par Arnault sur la tombe de Chénier, le 12 janvier 1811. ) C'était assez pour la décence extérieure ; il fallait attendre le reste du retour des esprits aux croyances religieuses. La même commission fit décider que, dans la première séance publique qui suivrait le décès d'un membre, résident ou non résident, le secrétaire lirait une notice sur sa vie et ses travaux.

Les anciennes Académies n'avaient pas de costume officiel. On ne songea pas, en 1795, à en donner un aux membres de l'Institut. Ce n'était pas méconnaissance de leur dignité : elles étaient placées très haut dans l'esprit des législateurs, et nous en avons, entre autres preuves, celle-ci, qui est singulière. Le Directoire avait fondé une fête annuelle pour célébrer le 18 fructidor. Il tenait, et il en fut puni, à glorifier le système des coups d'État. Dans cette fête figurait une statue ou un mannequin, représentant l'hypocrisie politique. Le mannequin tenait dans ses mains les tables de la loi ; le Directoire s'avançait processionnellement, les lui arrachait, et les portait « en triomphe », dit le programme, sur l'autel de la patrie. Nous avons, dans les annales de l'Institut, le programme de la fête dressé par François de Neuchâteau, ministre de l'intérieur, et nous y voyons l'ordre de préséance pour cette procession d'un nouveau genre. L'Institut y occupe le trente-neuvième rang, le quarante-quatrième et dernier étant le rang suprême, et n'a derrière lui que le tribunal de cassation, les ambassadeurs étrangers, l'état-major de Paris, les ministres et le Directoire.

Malgré l'égalité prescrite par les lois, le costume revenait de tous les côtés ; et c'est une remarque qu'on peut faire à toutes les époques de l'histoire : notre vanité est toujours la même, elle ne fait que changer d'uniforme. En 1795, les mœurs ramenaient le goût des différences, et, par une conséquence naturelle, les costumes qui en sont le signe. On avait réglé avec grand soin le costume des législateurs, celui des juges, celui des administrateurs. Les directeurs avaient un uniforme absurde et splendide. Les membres de l'Institut ne tardèrent pas à se sentir poussés par le démon de la différence ; ils avaient, depuis l'an VI, une médaille ; ils demandèrent une marque distinctive : non pas un costume, disaient-ils ; ils n'y avaient aucun droit ; ils n'en concevaient pas la pensée ! Un ruban, un insigne leur suffirait ( 7 messidor anVIII ). Mais le règne de la différence arrivant à grands pas, on leur offrit ce costume, auquel ils n'osaient prétendre, et ils s'empressèrent de l'accepter ( 7 prairial an IX ). Il y eut, à ce sujet, grande correspondance entre eux et le ministre de l'intérieur ; ils furent consultés sur tous les galons. On fit largement les choses, puisqu'ils eurent un costume d'apparat pour les grandes occasions, et un petit costume pour la vie courante, c'est-à-dire pour les séances ordinaires. Ils se hâtèrent de s'en revêtir; et, pour le dire en passant, quoique les costumes ne soient plus dans nos usages modernes, et qu'on s'efforce d'y échapper, et de s'envelopper d'un sac même dans les cérémonies officielles, il ne faut pas remonter bien haut pour se souvenir des séances publiques de l'Institut où l'habit de ville était une rare exception. Aujourd'hui, le costume n'est plus porté, dans les séances publiques, que par les membres du bureau. L'Académie des beaux-arts est la seule qui ait conservé les anciennes traditions.

On s'imagine à tort que les costumes sont d'origine et de complexion monarchique ; la République, au moins chez nous, s'en accommode fort bien ; elle se borne à les modifier quand elle le peut, et à remplacer les broderies par des plumets. Un des derniers décrets de la Convention est consacré à la description des costumes qui furent inaugurés en même temps que la Constitution de l'an III. Chénier en fut le rapporteur. Tout y était, depuis le directeur jusqu'au commissaire de police, on n'avait oublié que l'Institut. Cette lacune ne fut comblée que cinq ans après. Le costume de l'Institut date de l'an IX ; c'est le premier et le seul costume officiel que les Académies aient jamais eu. A le voir revêtu, comme aujourd'hui, dans les occasions les plus solennelles par trois membres sur plus de deux cents, on dirait qu'on en rougit. C'est une situation presque ridicule. Il faut le porter ou le supprimer.

M. Mignet raconte qu'il ne fut pas peu surpris, en 1833, de voir entrer dans son cabinet, où il était seul à travailler, un vieillard de grande mine portant un costume d'académicien un peu fané sans doute, un peu suranné, puisqu'il datait au moins de 1814, et très probablement de 1800. C'était Lakanal, qui revenait en France après vingt ans d'exil, tout exprès pour reprendre son siège à l'Académie, et dont les manières n'avaient pas plus changé que le cœur.