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- V -
LE LOGEMENT, LE TRAITEMENT,
LES FUNÉRAILLES ET LE COSTUME
Comme complément des détails
que je viens de donner sur le règlement, je place ici
quelques notes sur le logement, le traitement, les funérailles
et le costume.
Les anciennes Académies étaient logées
au Louvre : l'Académie française, l'Académie
des inscriptions et belles-lettres et l'Académie des
sciences dans la partie qui fait face aux Tuileries ;
l'Académie d'architecture dans celle qui est parallèle
à la rue Saint-Honoré. L'Académie de
peinture et de sculpture, la plus nomade de toutes et la plus
difficile à caser à cause de ses expositions
et de son école, d'abord logée à ses
frais dans diverses maisons de Paris, puis transférée
successivement du Collège royal au Louvre, et du Louvre
au Palais-Royal, était revenue s'établir définitivement
au Louvre où, pour être fidèle à
son histoire, elle avait occupé tour à tour
divers emplacements. Elle finit par être largement et
splendidement installée dans l'ancien appartement de
la reine. On lui donna quatre grandes salles, au premier étage,
à la suite de la salle des Sept Cheminées et
en avant de la galerie d'Apollon, avec différents petits
cabinets, et un logement pour le suisse qui avait la garde
de ses collections.
Si l'on entre par la grande cour dans le pavillon de l'horloge
où est l'escalier de Henri II, on a, à
main droite, les locaux autrefois occupés par l'Académie
française et l'Académie des inscriptions et
belles-lettres. Une porte située au milieu de cette
galerie et qui s'ouvrait sur la cour, donnait accès
à une vaste antichambre, commune aux deux académies.
L'Académie française avait, à droite
de l'antichambre, sa salle des séances, éclairée
sur la cour. Une salle de même longueur, mais plus étroite,
située par derrière, contenait la bibliothèque,
et servait aux commissions et au bureau. Au-dessus était,
en entresol, l'appartement du secrétaire perpétuel.
La salle où siégeait l'Académie avait
été la salle du conseil, quand le roi habitait
le Louvre. Les Quarante y étaient fort à l'aise
pour leurs assemblées ordinaires qui avaient lieu le
lundi, le jeudi et le samedi de chaque semaine ; mais
en vertu d'une décision prise, en 1671, sur la proposition
de Charles Perrault, et qui fut appliquée pour la première
fois lors de la réception de Fléchier, les séances
de réception étaient devenues publiques, et
il y avait ces jours-là grande affluence d'amis du
récipiendaire, de futurs académiciens, de gens
du monde et de nouvellistes. Il en était de même
de la séance du 25 août (la Saint-Louis), jour
de la fête du roi. Dans ces occasions, l'Académie
se transportait dans l'antichambre commune, où il y
avait des tribunes pour le public, sans compter un assez grand
espace derrière les fauteuils des académiciens,
qui étaient assis autour d'une longue table. Une partie
des spectateurs entrait par billets et occupait les plus belles
places. A la Saint-Louis de 1726, on fut, avec raison, très
scandalisé de voir deux filles dans la loge du directeur,
qui était Moncrif. L'usage voulait que, les billets
entrés, on laissât la porte ouverte pour le public,
jusqu'à ce que les discours fussent commencés.
Cet usage gênait les académiciens, qui y renoncèrent.
Un jour (le 25 août 1768) il
y eut des réclamations, et Duclos, secrétaire
perpétuel, cria, d'un air de mauvaise humeur, au suisse
qui était placé près de la porte, de
l'ouvrir. Le flot qui stationnait au dehors se précipita
aussitôt. Il fallait passer par la salle de l'Académie
des inscriptions, car la porte de l'antichambre qui donnait
sur la cour était couverte par des gradins dans ces
solennités, et la salle de l'Académie des inscriptions
avait une seconde entrée, qui ne servait guère
que dans ces occasions et qui était prise dans le grand
vestibule, à côté de l'escalier. Le public
entra en si grand nombre qu'il remplit d'abord l'antichambre
où l'on siégeait et ensuite la salle des inscriptions,
qui servait de passage, et où on ne siégeait
pas. Les derniers arrivés se trouvant là comme
en prison, et n'entendant rien de ce qui se disait à
côté, fermèrent la porte de communication,
prirent séance, nommèrent un président
et un récipiendaire, et prononcèrent des discours
qui furent, dirent le lendemain les gazettes, d'excellentes
parodies des discours véritables.
La salle des Inscriptions où cette scène se
passa était beaucoup plus vaste que la salle des séances
de l'Académie française. Elle était aussi
plus richement ornée. Elle servait, non seulement pour
les assemblées ordinaires, mais pour les séances
publiques de cette académie, qui avaient lieu l'une
à Pâques, l'autre après la Saint-Martin.
On y avait pour cela pratiqué des tribunes. L'Académie
avait en outre plusieurs cabinets, au rez-de-chaussée
et à l'entresol, pour ses collections et ses livres.
L'Académie des sciences était placée
au premier étage, mais de l'autre côté
du vestibule, au-dessus de la salle des Cariatides, ou plutôt
au-dessus de la seconde partie de cette salle. La première
partie de l'étage, la plus voisine de l'escalier, était
occupée par deux salles destinées à d'autres
usages, et par un couloir qui se prolongeait dans toute leur
longueur pour conduire de l'escalier de Henri II à
la salle des séances de l'Académie des sciences.
Cette salle a porté depuis le nom de salle de Henri II ;
elle est fort spacieuse, et l'Académie des sciences
jouissait en outre de la salle des Sept-Cheminées,
et d'un cabinet en retour sur la façade du bord de
l'eau. Ce cabinet et la salle des Sept-Cheminées qui
était alors divisée en deux pièces, contenaient
les collections d'histoire naturelle, les instruments, la
bibliothèque. Tout ce logement de l'Académie
des sciences avait fait partie de ce qu'on appelait le petit
appartement du roi, et était orné de tapisseries
et de tentures magnifiques. Quoiqu'il surpassât en étendue
et en splendeur les locaux occupés par les autres Académies,
il fallut y ajouter plus tard tout l'espace correspondant
du second étage, et même le grenier, dont on
fit une galerie pour les modèles de machines.
Le décret du 8 août 1793 qui supprimait toutes
les Académies et Sociétés littéraires
patentées et dotées par la nation, mettait à
la disposition du gouvernement, pour être employés
dans les divers services de l'instruction publique, « les
jardins botaniques et autres, les cabinets, muséums,
bibliothèques et autres monuments des sciences et des
arts attachés aux Académies et Sociétés
supprimées ». Beaucoup de ces « monuments »
étaient la propriété des Académies ;
ils avaient été achetés de leur argent,
ou leur avaient été donnés par des particuliers,
ce qui permit à l'abbé Morellet et à
quelques autres de protester à la fois contre la suppression
et la spoliation des Académies. Le gouvernement ne
perdit pas un instant après le décret du 8 août.
Il fit inventorier les biens des Académies par des
commissaires, au nombre desquels se trouvait J.-H. Hassenfratz,
l'un des membres les plus violents de la Commune de Paris,
et qui, deux ans plus tard, fit partie de la première
classe de l'Institut. Domergue et Dorat-Cubières furent
les commissaires désignés pour s'emparer de
ce qui appartenait à l'Académie française.
Domergue était un grammairien assez distingué,
qui devint membre de la troisième classe de l'Institut;
Dorat-Cubiéres, un poète ridicule qui n'avait
cessé de briguer les suffrages de l'Académie,
et qui, en dépit de ses opinions et malgré son
titre de marquis, jouait le jacobin, moitié par ambition,
moitié par peur.
Lorsque l'Institut fut créé deux ans après
cette triste époque, et quoiqu'on affirmât bien
haut qu'il n'avait rien de commun avec les anciennes Académies,
personne ne songea à le placer ailleurs qu'au Louvre.
On donna à la première classe tous les locaux
de l'Académie des sciences ; la seconde classe
reçut ceux de l'Académie française, et
la troisième ceux de l'Académie des inscriptions.
Le mobilier avait été dispersé, les collections
saccagées. Les bibliothèques, les écoles
centrales avaient pris ce qui était à leur convenance.
L'ancienne Académie des sciences, allant au-devant
des coups, avait elle-même donné au Trésor
public tout ce qui, dans ses collections, avait une valeur
vénale ; et notamment une pépite d'or natif,
évaluée 10 000 francs. On ne retrouva,
en revenant au Louvre en 1795, après deux années
d'intervalle, que des modèles de machines, des globes
et autres objets de peu d'importance, dont la première
classe se remit en possession sans difficulté. Les
deux autres classes ne trouvèrent que des salles entièrement
dépouillées.
L'Institut tint sa première séance le 15 frimaire
an IV (6 décembre 1795) dans la salle d'assemblée
de l'ancienne Académie des sciences. C'était
une cérémonie purement officielle, dans laquelle
le ministre de l'intérieur lut le décret organique,
et la liste des quarante-huit membres nommés par décret.
Ces quarante-huit membres formaient alors tout l'Institut.
On ne procéda que les jours suivants aux élections
qui devaient le compléter. La première séance
publique eut lieu deux mois après, et fut la véritable
inauguration. Elle eut lieu, comme les séances publiques
qui la suivirent, tant que l'Institut fut logé au Louvre,
dans la salle des Cariatides.
Cette salle, malgré sa belle ordonnance et les sculptures
de Jean Goujon qui la décorent, était devenue,
depuis deux ans, une salle de débarras. Il fallut la
déblayer et l'approprier à la hâte. A
partir de ce jour, elle fut la salle d'assemblée des
Académies dans leurs solennités publiques. On
y plaça successivement les statues des plus célèbres
écrivains, ce qui lui fit donner le nom de salle des
Grands Hommes. L'Institut demeura au Louvre jusqu'au 29 ventôse
an XIII. A l'époque où il fut transféré
dans le palais des Quatre Nations qu'il occupe encore aujourd'hui,
la classe des sciences morales et politiques était
déjà supprimée.
Cette résidence au Louvre, dans l'ancien palais de
nos rois, à côté des merveilles de la
sculpture et de la peinture, flattait l'imagination ;
mais l'Institut manquait d'espace pour ses bureaux, sa bibliothèque,
son cabinet d'antiquités, ses collections, ses expériences ;
il était de plus obligé de négocier à
tout instant avec le gouverneur du Louvre et l'administration
des menus. Le palais des Quatre Nations, qui lui fut attribué
en 1805, est bien modeste en comparaison ; il est incommode,
mal distribué ; la bibliothèque y étouffe ;
il n'a pour les séances publiques qu'une ancienne chapelle
dont l'aspect est disgracieux et la sonorité détestable ;
mais au moins l'Institut y a l'avantage d'être dans
sa maison, et de ne dépendre de personne. Regnaud de
Saint-Jean-d'Angély écrivit au ministre Champagny,
après la translation, que l'Institut comptait bien
ne pas rentrer au Louvre. « Que voulez-vous qu'il
fasse, dit-il, dans un palais où commandent le grand
maréchal et, avec lui, une foule de subalternes jusqu'aux
Suisses ? »
La Convention n'avait pas laissé le trésor de
lÉtat bien garni. Il fallait cependant doter
l'Institut, puisqu'on l'avait fondé. D'abord, il y
avait des dépenses indispensables, des frais d'éclairage,
des employés. Il y avait les prix fondés par
l'État, quelques publications prescrites par la loi
de germinal (le règlement), telles que la description
des arts et l'extrait des manuscrits des bibliothèques.
Tout cela fut estimé à 64 000 livres ;
évidemment on avait tout mis au plus bas. Ce budget,
pour le plus grand établissement littéraire
et scientifique du pays, était dérisoire. Quand
on lit les déclarations emphatiques du gouvernement,
des deux Conseils et de l'Institut lui-même sur les
immenses services qu'il devait rendre à la patrie,
à la science, à l'humanité, pour 64 000
livres par an, on ne peut s'empêcher de se dire qu'on
espérait de bien grands résultats pour bien
peu de frais. Le Directoire pensa aussi, malgré sa
détresse, qu'il était séant de donner
le moyen de vivre à ces lettrés, à ces
savants, à qui, nous l'avons vu, on ne ménageait
pas la besogne. Lorsque Condorcet avait présenté
à l'Assemblée législative son projet
de création d'une Société nationale des
sciences et des arts, il y avait placé un article ainsi
conçu : « L'Assemblée nationale,
reconnaissante envers les sciences et la philosophie dont
les lumières ont produit la Révolution française
et fondé la liberté et l'égalité,
déclare que les fonctions des membres de la Société
nationale, celles des professeurs et des instituteurs (Il
réserve le nom de professeurs aux maîtres du
haut enseignement, et donne celui d'instituteurs aux maîtres
de renseignement secondaire.), sont des plus importantes
de la Société, et elle met ceux qui les remplissent
au nombre des fonctionnaires publics. (Projet
de décret sur l'instruction publique, titre VI,
art. IX) ». On regardait ce titre de fonctionnaire
public, qui était nouveau dans la langue, comme un
titre d'honneur ; il était très justifié,
puisque les décrets organiques mettaient en quelque
sorte les savants à l'entière disposition du
gouvernement. Le Directoire regarda comme une obligation de
mettre ces fonctionnaires au-dessus du besoin, et de leur
ôter la préoccupation des besoins matériels
de la vie, afin qu'ils ne fussent distraits, par aucun souci,
du culte de la science et des arts. Il crut qu'il pouvait
aller pour atteindre ce but jusqu'à leur attribuer
une indemnité annuelle de 2 000 francs. La résistance
fut si vive, de la part de tous ceux qui connaissaient l'état
des affaires, qu'il se résigna à ne demander
que 1 500 francs. Cela faisait un total de 216 000
livres, et, avec les 64 000 livres de dépenses
générales, le budget de l'Institut montait à
280 000 livres. Condorcet, dans ses prévisions,
l'avait porté à 300 000 ; l'écart
n'était pas considérable. C'est dans ces conditions
que le projet de loi arriva à la discussion devant
le conseil des Cinq-Cents le 19 messidor an IV.
Le rapporteur fut interrompu à chaque mot par des clameurs
parties de presque tous les bancs. Les uns restaient fidèles
à leur haine contre les académies ; d'autres,
encore imbus des principes de 93, haïssaient jusqu'à
la science ; le motif qui animait le plus grand nombre
était l'impossibilité de créer des dépenses
nouvelles. « Je donnerais volontiers de l'argent
pour cet usage, disait un membre influent, si j'en avais. »
L'ajournement fut voté à la presque unanimité.
C'était une forme de rejet. Il fallut du courage à
Pastoret pour demander au Conseil de se déjuger séance
tenante. Il n'en manquait pas. Il fut secondé par Cambacérès.
Ils appuyèrent beaucoup sur ce que les membres de l'Institut
étaient des fonctionnaires publics, suivant la définition
de Condorcet. Ils rappelèrent que l'ancien régime
dépensait annuellement 376 000 livres pour les
académies. Cambacérès enleva le vote
en proposant de décider que ces 280 000 livres
seraient prélevées sur les 600 000 livres
allouées au ministre de l'intérieur pour l'encouragement
des sciences et des arts. Il ne s'agissait plus d'une dépense
nouvelle, mais d'un simple virement. Le vote eut lieu en ce
sens. Voilà comment les membres de l'Institut obtinrent
un traitement de 1 500 francs, qu'ils touchent encore
aujourd'hui. Il fut déclaré en même temps
que ce traitement serait insaisissable, et qu'il ne serait
pas soumis aux lois sur le cumul.
Le budget de l'Institut ne fut pas aussi modeste pendant toute
la période du Directoire. Il résulte d'un rapport
de Lacuée, présenté à la seconde
classe le 22 floréal an VII, que les dépenses
pour cette année-là s'étaient élevées
à 414 333 fr 33 Il annonçait
en même temps qu'on rentrait dans le chiffre normal
pour l'an VIII, et qu'on ne demandait plus que 272 333 fr. 33.
La différence tenait à des frais d'installation
qu'il avait fallu subir, et qui ne devaient plus se représenter.
En fixant l'indemnité de l'Institut à 1 500
francs par membre, les Conseils le laissèrent libre
d'en faire la répartition comme il l'entendrait. Les
classes décidèrent que 1 200 francs seraient
alloués à chaque membre à titre de traitement
fixe, et payés par douzième, le surplus, c'est-à-dire
300 francs par membre, devant former une masse destinée
aux jetons de présence. L'usage des jetons remontait
presque à l'origine des académies. Ils constituaient
une prime pour l'assiduité. Les membres besogneux ou
avides qui ne manquaient pas une séance afin de ne
point perdre un jeton étaient appelés jetonniers.
Le jeton avait été d'abord d'une valeur uniforme
de trente sols. Il fut doublé en 1785, ce qui donna
lieu à beaucoup de plaisanteries et de diatribes contre
les académiciens, qu'on appela des jetonniers
de plus belle. Un jeton de trois francs ne les rendait pas
bien riches. Dans le système qui fut adopté
par l'Institut, le jeton fut payé en argent, et la
valeur en fut variable parce qu'il y avait, pour chaque séance,
une somme fixe, toujours la même, qui était partagée
entre les membres présents par parties égales.
Nous avons presque toutes les feuilles de présence
de la seconde classe. Un quart d'heure après l'ouverture
de la séance, c'est-à-dire à six heures
moins un quart, on tirait une ligne sous les noms déjà
inscrits, et les membres qui signaient ensuite au-dessous
de la ligne n'entraient pas en partage de la somme consacrée
aux jetons. Le secrétaire faisait le compte séance
tenante, et écrivait, avant de la signer, le nombre
des participants et la quotité qui leur revenait. La
moyenne variait entre 5 et 6 francs. Talleyrand, qui a été
secrétaire de la classe, se souvenait alors qu'avant
d'être évêque il avait rempli les fonctions
d'agent général du clergé, ce qui était
une sorte de ministère des finances, et il écrivait
bravement : « 6 francs à chaque. Signé :
Talleyrand. »
C'était du reste la seule attribution de comptabilité
qui fût dévolue au secrétaire. Chaque
classe nommait deux commissaires pour administrer ses fonds ;
les six commissaires réunis en commission mixte administraient
les fonds de l'Institut.
Presque rien n'a été changé, depuis près
d'un siècle, à ces chiffres et à ces
usages ; et chaque membre de l'Institut, quel que soit
le nombre des Académies dont il fait partie, reçoit
aujourd'hui une indemnité unique de cent francs par
mois, plus, par chaque séance où il assiste,
un jeton dont la valeur est de 5 francs en moyenne. Les membres
actuels de l'Institut sont plus heureux que leurs devanciers,
puisqu'ils sont payés exactement, tandis qu'on trouve
dans les archives de la seconde classe une lettre du ministre
de l'intérieur, en date du 12 brumaire an V, annonçant
au président comme une joyeuse nouvelle, qu'il « espère »
pouvoir payer les traitements arriérés. Une
autre lettre constate que cet arriéré remontait
à onze mois.
Le 22 mars 1800 (1er germinal an VIII), Creuzé-Latouche,
président de la seconde classe pour un semestre, et,
comme tel, président pour un mois de l'Institut, écrivit
à Bonaparte la lettre suivante :
« L'Institut national représente au
premier consul qu'un très grand nombre de ses membres
n'a, pour subsister, que les indemnités modiques
qui leur sont attribuées, et que ces indemnités
sont arriérées de onze mois. Ce retard en
a réduit plusieurs à la plus grande détresse
et à des expédients désespérés.
» L'Institut a nommé une commission qu'il
a chargée de faire connaître cet état
de choses au premier consul. La Commission prie le premier
magistrat de la République de prendre en considération
les besoins de ces vétérans des sciences et
de leur assurer régulièrement, tant pour le
passé que pour l'avenir, une rétribution à
laquelle l'existence d'un grand nombre d'entre eux est attachée.
» L'Institut prie le premier consul d'ordonner
le payement régulier des indemnités pour le
courant, et le rapprochement des payements de l'arriéré.»
» Creuzé-Latouche.»
(Arnaud raconte que Bonaparte
et Montesquieu ont très constamment et très
exactement touché leur indemnité de membre
de l'Institut. Ce qui est certain, c'est qu'on trouve plusieurs
fois la signature de Bonaparte sur les feuilles d'émargement.
Dans un état de l'an IX, il a émargé
pour la somme de 4 fr. 35 c.)
Quand Creuzé-Latouche déclare,
dans cette lettre, que plusieurs membres de l'Institut sont
réduits à des expédients désespérés,
il ne dit que l'exacte vérité. Le ministre de
l'intérieur allouait des secours aux plus nécessiteux,
quand il le pouvait. On voit dans une pièce de comptabilité
de prairial an IV, conservée aux Archives nationales,
que le ministre alloue à Àdanson, membre de
la première classe, section de botanique, ancien membre
de l'Académie des sciences, « un secours
de 2 000 livres, pour le mettre en état d'avoir
du bois, de la viande, de la chandelle, du sucre et un vêtement. »
La question des funérailles a beaucoup préoccupé
l'Institut, et particulièrement la seconde classe,
où siégaient La Reveillère-Lépeaux,
Bernardin de Saint-Pierre, Grégoire, Dupont de Nemours.
L'Institut mit la question au concours, sur la proposition
du ministre de l'intérieur, effrayé à
juste titre, pour la moralité publique, de la façon
dont se faisaient les inhumations ; mais avant la clôture
du concours, dont il sera fait mention dans un autre chapitre,
l'Institut s'était occupé pour son propre compte
des mesures à prendre pour assurer la dignité
des funérailles de ses membres.
Il faut se souvenir qu'au moment de la fondation de l'Institut,
il n'y avait plus de religion en France. Les religions n'étaient
plus proscrites, comme elles l'avaient été pendant
deux années ; elles n'étaient non plus
ni subventionnées, ni autorisées, ni encouragées.
On était revenu, en principe, à la liberté
de conscience ; dans la pratique, beaucoup de défiances
et de haines subsistaient encore. Le clergé réfractaire,
partout où il avait pu, avait cherché à
se venger. Il n'avait été étranger ni
aux troubles du Midi, ni à l'insurrection vendéenne ;
de sorte qu'au moment où le fanatisme antireligieux
s'apaisait, les rancunes politiques prirent sa place, avec
moins de férocité et autant d'obstination. Il
se passa encore une ou deux années avant que les prêtres,
sermentés ou insermentés, osassent profiter
de la liberté qui leur était officiellement
rendue. Le premier concile national, tenu à Notre-Dame
de Paris par les évêques constitutionnels, est
de l'an VI. A cette date, la nouvelle Église française,
que l'Assemblée constituante avait créée
et que la Convention avait proscrite, comptait des ministres
dans le plus grand nombre des paroisses ; mais ils se
heurtaient tantôt contre des administrations hostiles,
tantôt contre des populations indifférentes.
Presque partout ils étaient sans ressources. Tel était
leur dénuement que plusieurs évêques écrivirent
au Concile qu'il leur était impossible de s'y rendre,
faute d'argent pour faire le voyage. La nouvelle tolérance
s'était étendue jusqu'aux insermentés :
ils s'étaient montrés aussitôt, les uns
sortant des retraites où ils s'étaient cachés,
et les autres revenant de l'exil. Ces deux Églises,
dont l'une était implacable contre la Révolution,
et dont l'autre avait été si mal payée
de sa connivence, étaient irréconciliables entre
elles ; et leur lutte entravait la renaissance des idées
religieuses.
Certains esprits qui jugeaient la religion catholique comme
l'avaient jugée Voltaire et les encyclopédistes,
qui ne croyaient pas à l'efficacité et à
la solidité d'une transformation opérée
par des législateurs laïques, sans accord préalable
avec l'Église romaine, qui cependant sentaient pour
eux-mêmes, et surtout pour le gouvernement des grandes
masses populaires, la nécessité de croyances
entretenues par des cérémonies publiques, se
laissaient aller aux espérances puériles des
théophilanthropes, ou, s'ils étaient plus sérieux,
cherchaient au moins à donner aux principaux actes
de la vie civile, aux mariages, aux funérailles, une
gravité et une dignité qui en relevassent le
caractère. Les funérailles surtout les préoccupaient,
car on en était venu à l'indécence la
plus scandaleuse. On transportait les corps comme des colis
ordinaires, on les ensevelissait sans témoins ;
on n'observait même plus les règlements sanitaires.
Les cimetières, délaissés par la police,
étaient devenus des lieux infects et immondes. L'Institut,
sans attendre une loi générale dont on lui demandait
à lui-même les éléments, voulut
que des honneurs funèbres fussent rendus à ses
membres. C'est Le Gouvé (les initiatives généreuses
sont héréditaires dans la famille) qui poussa
le premier cri d'alarme dans la séance publique du
1er vendémiaire an V. Une commission mixte fut nommée
avec mission de hâter le plus possible ses travaux.
Les commissaires avaient une tâche difficile. Il fallait
une cérémonie simple et pourtant solennelle.
Elle ne devait choquer ni les anciens conventionnels qui avaient
abjuré la prêtrise, et qui étaient assez
nombreux dans l'Institut, ni les anciens académiciens
appelés à faire partie de l'Institut sans avoir
rien abandonné de leurs croyances politiques et religieuses
d'autrefois. En un mot, il fallait une solution qui pût
convenir à Naigeon, à Grégoire et à
Anquetil. On n'aboutit qu'à une sorte de règlement
de police. Il fut décidé que l'Institut prendrait
les dépenses à sa charge, qu'il assisterait
en corps aux obsèques, que le bureau de l'Institut,
celui de la classe à laquelle le défunt appartenait,
et six commissaires au moins, seraient en costume de cérémonie
( Ce qui ne veut pas dire en costume officiel.
La décision relative aux funérailles est du
mois de frimaire an VII. L'Institut reçut un costume
officiel le 7 prairial an IX. A partir de cette époque,
le bureau et les commissaires qui assistaient aux funérailles
durent être en costume officiel. ), et qu'un
discours serait prononcé sur la tombe. Il fut même
arrêté en principe que l'Institut achèterait
à Mont Louis (au Père Lachaise) un terrain pour
la sépulture de ses membres ( Voir
le discours prononcé par Arnault sur la tombe de Chénier,
le 12 janvier 1811. ) C'était assez pour
la décence extérieure ; il fallait attendre
le reste du retour des esprits aux croyances religieuses.
La même commission fit décider que, dans la première
séance publique qui suivrait le décès
d'un membre, résident ou non résident, le secrétaire
lirait une notice sur sa vie et ses travaux.
Les anciennes Académies n'avaient pas de costume officiel.
On ne songea pas, en 1795, à en donner un aux membres
de l'Institut. Ce n'était pas méconnaissance
de leur dignité : elles étaient placées
très haut dans l'esprit des législateurs, et
nous en avons, entre autres preuves, celle-ci, qui est singulière.
Le Directoire avait fondé une fête annuelle pour
célébrer le 18 fructidor. Il tenait, et il en
fut puni, à glorifier le système des coups d'État.
Dans cette fête figurait une statue ou un mannequin,
représentant l'hypocrisie politique. Le mannequin tenait
dans ses mains les tables de la loi ; le Directoire s'avançait
processionnellement, les lui arrachait, et les portait « en
triomphe », dit le programme, sur l'autel de la
patrie. Nous avons, dans les annales de l'Institut, le programme
de la fête dressé par François de Neuchâteau,
ministre de l'intérieur, et nous y voyons l'ordre de
préséance pour cette procession d'un nouveau
genre. L'Institut y occupe le trente-neuvième rang,
le quarante-quatrième et dernier étant le rang
suprême, et n'a derrière lui que le tribunal
de cassation, les ambassadeurs étrangers, l'état-major
de Paris, les ministres et le Directoire.
Malgré l'égalité prescrite par les lois,
le costume revenait de tous les côtés ;
et c'est une remarque qu'on peut faire à toutes les
époques de l'histoire : notre vanité est
toujours la même, elle ne fait que changer d'uniforme.
En 1795, les murs ramenaient le goût des différences,
et, par une conséquence naturelle, les costumes qui
en sont le signe. On avait réglé avec grand
soin le costume des législateurs, celui des juges,
celui des administrateurs. Les directeurs avaient un uniforme
absurde et splendide. Les membres de l'Institut ne tardèrent
pas à se sentir poussés par le démon
de la différence ; ils avaient, depuis l'an VI,
une médaille ; ils demandèrent une marque
distinctive : non pas un costume, disaient-ils ;
ils n'y avaient aucun droit ; ils n'en concevaient pas
la pensée ! Un ruban, un insigne leur suffirait
( 7 messidor anVIII ). Mais
le règne de la différence arrivant à
grands pas, on leur offrit ce costume, auquel ils n'osaient
prétendre, et ils s'empressèrent de l'accepter
( 7 prairial an IX ). Il
y eut, à ce sujet, grande correspondance entre eux
et le ministre de l'intérieur ; ils furent consultés
sur tous les galons. On fit largement les choses, puisqu'ils
eurent un costume d'apparat pour les grandes occasions, et
un petit costume pour la vie courante, c'est-à-dire
pour les séances ordinaires. Ils se hâtèrent
de s'en revêtir; et, pour le dire en passant, quoique
les costumes ne soient plus dans nos usages modernes, et qu'on
s'efforce d'y échapper, et de s'envelopper d'un sac
même dans les cérémonies officielles,
il ne faut pas remonter bien haut pour se souvenir des séances
publiques de l'Institut où l'habit de ville était
une rare exception. Aujourd'hui, le costume n'est plus porté,
dans les séances publiques, que par les membres du
bureau. L'Académie des beaux-arts est la seule qui
ait conservé les anciennes traditions.
On s'imagine à tort que les costumes sont d'origine
et de complexion monarchique ; la République,
au moins chez nous, s'en accommode fort bien ; elle se
borne à les modifier quand elle le peut, et à
remplacer les broderies par des plumets. Un des derniers décrets
de la Convention est consacré à la description
des costumes qui furent inaugurés en même temps
que la Constitution de l'an III. Chénier en fut le
rapporteur. Tout y était, depuis le directeur jusqu'au
commissaire de police, on n'avait oublié que l'Institut.
Cette lacune ne fut comblée que cinq ans après.
Le costume de l'Institut date de l'an IX ; c'est le premier
et le seul costume officiel que les Académies aient
jamais eu. A le voir revêtu, comme aujourd'hui, dans
les occasions les plus solennelles par trois membres sur plus
de deux cents, on dirait qu'on en rougit. C'est une situation
presque ridicule. Il faut le porter ou le supprimer.
M. Mignet raconte qu'il ne fut pas peu surpris, en 1833, de
voir entrer dans son cabinet, où il était seul
à travailler, un vieillard de grande mine portant un
costume d'académicien un peu fané sans doute,
un peu suranné, puisqu'il datait au moins de 1814,
et très probablement de 1800. C'était Lakanal,
qui revenait en France après vingt ans d'exil, tout
exprès pour reprendre son siège à l'Académie,
et dont les manières n'avaient pas plus changé
que le cur.
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