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UNE ACADÉMIE

SOUS

LE DIRECTOIRE

par

Jules Simon
Secrétaire perpétuel de l'Académie
de 1882 à 1896

 

 

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- VI -

LES SÉANCES PUBLIQUES

 

La séance d'installation de l'Institut eut lieu le 6 décembre 1795 (15 frimaire an IV). L'Institut ne se composait à ce moment que du tiers électeur (quarante-huit membres). On se réunit à cinq heures du soir dans la salle d'assemblée de l'ancienne Académie des sciences, sous la présidence de Daubenton comme doyen d'âge (Daubenton avait alors soixante-dix-neuf ans). Le Directoire exécutif s'était excusé par une lettre dans laquelle il faut remarquer ces paroles : « Le Directoire exécutif sera toujours empressé de seconder vos travaux par tous les moyens qui lui sont délégués ; il compte que vous l'aiderez de votre côté par tout ce que vos connaissances et vos divers talents vous mettent à même d'employer. » Le ministre de l’intérieur, Bénézech, qui représentait le gouvernement, lut successivement le décret organique, la liste des quarante-huit membres, qui se trouvait réduite à quarante-six par la radiation de Lévesque de Pouilly et la démission de Garat, et la lettre du Directoire exécutif. Il prononça ensuite un assez long discours, dans lequel il mentionne à peine les lettres et les arts. Il veut bien convenir que « le Français » ne peut prendre pour devise : « Du pain et du fer ! » et devenir le sévère Spartiate. C'est au peuple d'Athènes qu'on l'a dès longtemps comparé. Mais « les fleurs de la littérature et des arts » ne doivent pas être pour la République une parure vaine et stérile. Elles doivent prendre un nouveau caractère « et concourir à la félicité générale et à l'affermissement de la liberté ». Le ministre déclare que les mathématiques, l'astronomie, la physique, la chimie, l'histoire naturelle, la botanique, l'anatomie, ont fait de tels progrès, qu'il est difficile d'imaginer qu'elles en puissent faire encore ; mais il reste beaucoup à faire pour la théorie des arts mécaniques, l'agriculture, l'économie rurale et l'art vétérinaire. C'est sur ces connaissances relativement arriérées, et qui sont par excellence des connaissances utiles, qu'il fait porter tout son discours. Il annonce qu'il a déjà fait quelques réformes, et fondé quelques établissements : le conservatoire des arts et métiers, les haras, les potagers du Luxembourg, la pépinière « que l'on pourrait appeler le calendrier de Flore, s'il n'eût mérité le nom de bosquet de Daubenton, qui en a conçu l'idée ». Le ministre se retire après ce discours. L'Institut nomme au scrutin un président, Dussaulx, et un secrétaire, Chénier. Il décide qu'il procédera aux élections dès le surlendemain, et qu'elles auront lieu à la majorité absolue des suffrages.

A la seconde séance (8 décembre), le président Dussaulx lit une lettre de Lévesque de Pouilly, qui remercie de sa nomination en laissant voir cependant qu'il craint une confusion ou une méprise ; en effet, sa nomination était déjà annulée quand sa lettre parvint à Paris. Larcher, ancien membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, alors âgé de soixante-six ans, et qui avait été pressenti au sujet d'une candidature pour la troisième classe, écrit pour refuser, en se fondant sur son âge et ses infirmités (Il fut élu dans la troisième classe le 1er août 1796 et accepta.) L'Institut procède aux élections dans les séances des 9, 10, 12, 13, 14 et 15 décembre. Le 22 décembre, il nomme une commission de douze membres pour préparer le règlement. La deuxième classe y est représentée par Daunou, Sieyès, de Lisle de Sales, Grégoire (Les autres commissaires sont, pour la 1ère classe : Laplace, Fourcroy, Lacépède, Borda, et, pour la troisième, Chénier, Mongez, Villar, Boullée.). Une autre commission est chargée de s'occuper de la répartition et de l'installation des salles, de toute l'organisation matérielle, de la bibliothèque (Les commissaires étaient Charles, Ginguené et De Wailly. L'organisation de la bibliothèque ne fut pas difficile. Les bibliothèques de Paris et les écoles centrales avaient pris tout ce qui était à leur convenance. C'est seulement un an plus tard que la bibliothèque de la Ville fut donnée à l'Institut pour former le fond d'une bibliothèque nouvelle.). Tout était à faire en ce genre, mais il ne s'agissait en ce moment que d'aller au plus pressé. Nous avons déjà vu que l'Institut fut appelé à la barre du Corps législatif pour déposer le projet de règlement, et prêter serment de haine à la royauté. On avait choisi le 1er pluviôse an IV (21 janvier 1796), parce que les pouvoirs publics célébraient, ce jour-là, par une fête nationale, le troisième anniversaire de la mort de Louis XVI.

Le conseil des Cinq-Cents était réuni, en costume, à dix heures du matin, sous la présidence de Treilhard, qui était destiné à devenir le comte Treilhard quelques années après, et qui était alors grand ennemi de toute royauté et de toute dignité. Les artistes du Conservatoire de musique, dirigés par Cherubini, chantèrent successivement : Veillons au salut de l'empire, un autre hymne dans lequel, dit le Moniteur, se trouvait le cri de Haine à la royauté, la Marseillaise et le Chant du départ. Treilhard prononça un long discours pour rappeler les crimes du tyran. « C'est en présence de tous les peuples, disait-il en terminant, c'est dans le sein de l'humanité entière que je voudrais déposer mon serment. » On procéda ensuite à l'appel nominal, et tous les membres prononcèrent individuellement la formule prescrite : « Je jure haine à la royauté. » La députation de l'Institut fut admise à la barre au moment où l'appel nominal finissait. Elle avait pour orateur Lacépède. « Trop longtemps, dit-il, les sciences et les arts, naturellement fiers et indépendants, ont porté le joug monarchique, dont le génie n'a pu les préserver. Aujourd'hui la liberté protège les lumières, et les lumières font chérir la liberté. » Il termine sa courte harangue par les mots sacramentels : « Nous jurons haine à la royauté. » Le président, sur la motion de Chénier, donna l'accolade fraternelle aux membres de la députation, et ce fut la fin de la cérémonie.

Le serment de haine à la royauté était, pendant la Révolution, une formalité qu'on exigeait de tout le monde, d'un membre de l'Institut et du curé de la paroisse, quand il y avait un curé. On vous chargeait d'étudier l'histoire ancienne, ou l'épigraphie, ou la chimie; mais, avant tout, il fallait prêter serment de haine à la royauté ; c'était l'entrée en matière indispensable, et l'on ne pouvait être fonctionnaire ou savant qu'à cette condition.

Les Cinq-Cents et les Anciens firent diligence. Pour ne parler que de la seconde classe, plusieurs de ses membres, Daunou, Cabanis, Garran-Coulon, Cambacérès, Lakanal, Sieyès, Pastoret, appartenaient au conseil des Cinq-Cents ; d'autres, tels que Garat, Deleyre, Baudin des Ardennes, Dupont de Nemours, La Reveillère-Lépeaux, Creuzé-Latouche, Lacuée, au conseil des Anciens. Les deux assemblées composèrent leurs commissions en grande partie de membres de l'Institut. Lakanal fut le rapporteur au conseil des Cinq-Cents, Muraire au conseil des Anciens. La discussion dans les deux conseils fut très courte. Dans le conseil des Cinq-Cents, Lakanal conclut à l'adoption pure et simple du projet. C'est dans le discours qu'il prononça à cette occasion que se trouve la phrase célèbre contre les secrétaires perpétuels « dont la présence était pour les savants un sanglant outrage ». Il ne manqua pas non plus de parler de « ces formes ministérielles qui, dans les anciennes académies, avilissaient les savants et dégradaient les sciences ». Dupuis, membre de la troisième classe de l'Institut (c'est l'auteur de l'Origine de tous les cultes), demanda, par amendement, que les séances ordinaires des classes fussent publiques. « Les citoyens y trouveront un grand avantage pour leur instruction, et les membres de l'Institut, placés sous leurs yeux, ne s'endormiront pas sur leurs fauteuils académiques. » Lakanal accepta l'amendement, qui fut aussitôt voté. Lorsque le même règlement fut discuté par le conseil des Anciens, le rapporteur Muraire regretta vivement cette publicité, quoiqu'on l'eût restreinte à la première séance de chaque décade. Il déclara expressément qu'il aurait proposé la suppression de cet article, si la Constitution n'avait pas obligé le conseil des Anciens à accepter ou à rejeter dans leur ensemble, sans amendements, les projets de lois votés par le conseil des Cinq-Cents, et nous verrons que l'Institut après une courte expérience, proposa et obtint le rapport de cet article.

Le vote du conseil des Anciens sur le règlement eut lieu le 15 germinal an IV. Le même jour l'Institut tint sa première séance publique. Il devait y en avoir quatre par an : le 15 vendémiaire, le 15 nivôse, le 15 germinal et le 15 messidor, c'est-à-dire le premier jour de chaque saison. Comme la séance du 15 germinal an IV était une séance d'inauguration, on y mit beaucoup de solennité. Elle eut lieu dans la salle des Cariatides. Il fallut la déblayer, l'orner, construire à la hâte une tribune et des amphithéâtres. L'ancienne administration des menus fournit des lustres, des tapisseries, des banquettes : on avait des drapeaux à profusion. Tout fut prêt à l'heure dite. Quinze cents personnes accoururent et parvinrent à s'entasser dans la salle, avec les membres de l'Institut, le gouvernement et son cortège, les chœurs et les instrumentistes. La séance était indiquée pour six heures. Les membres de l'Institut furent avertis de s'y rendre un quart d'heure d'avance afin d'être là pour recevoir les directeurs, qui arrivèrent très exactement avec la politesse des rois. Ils avaient tenu à y être tous, Letourneur, qui porta la parole comme président, Rewbell, Barras, Carnot, La Réveillère-Lépeaux. Carnot était membre de la première classe de l'Institut, La Réveillère-Lépeaux de la seconde. Les directeurs portaient leur grand costume, habit bleu et manteau nacarat, tout couverts de broderies d'or, avec la ceinture de soie, le baudrier et le chapeau à panache. Ils étaient accompagnés du corps diplomatique, et de tout ce qui restait de savants, d'hommes de lettres et d'artistes.

Le président du Directoire, dans une harangue vide et pompeuse, traita des grands services que les sciences rendraient à la République, et des grands services que la République rendrait aux sciences. Dussaulx qui présidait la séance, comme président de la troisième classe dont c'était alors le tour de présider l'Institut, répondit en peu de mots ; puis Daunou, membre de la seconde classe, qui avait été spécialement élu pour cette fonction, prit la parole et prononça un long et important discours.

Il commença par établir que l'Institut n'avait aucune part à la puissance publique et qu'il ne pouvait concourir aux progrès de la raison et à la prospérité de l'État, que par l'influence de ses découvertes et les œuvres des grands écrivains.

« L'Institut national n'exerce sur les autres établissements d'instruction aucune surveillance administrative; il n'est chargé lui-même d'aucun enseignement habituel. Pour le soustraire au péril de se considérer jamais comme une sorte d'autorité publique, les lois ont placé loin de lui tous les ressorts qui impriment des mouvements immédiats, et ne lui ont laissé que cette lente et toujours utile influence qui consiste dans la propagation des lumières et qui résulte, non de la manifestation soudaine d'une opinion ou d'une volonté, mais du développement successif d'une science, ou de l'insensible perfectionnement d'un art. »

Il convenait que l'Institut serait à la disposition du gouvernement, et il ajoutait avec autorité que « ceux qui auraient le droit de lui demander des travaux n'auraient pas le pouvoir de lui commander des opinions ». Il ne voyait pas, ce que l'expérience ne devait pas tarder à démontrer, que si le gouvernement n'était pas et ne pouvait pas être maître de la science, il était maître des savants, puisqu'il était maître de leur temps et de leur travail.

Daunou insistait sur cette réunion de toutes les connaissances humaines, et de tous les hommes qui les cultivent, qui avait été l'idée fondamentale des fondateurs de l'Institut, et qui imprimait à leur œuvre son caractère. « Les arts ne paraissent indépendants les uns des autres que lorsqu'ils n'ont fait que leurs premiers pas ; plus ils grandissent, plus ils s'aperçoivent de leurs relations naturelles et comprennent l'utilité du réciproque appui qu'ils se doivent. Dès lors les directions se croisent, les applications se multiplient; il se fait entre les familles les plus éloignées les alliances les plus imprévues ; les genres s'identifient entre eux, pour ainsi dire, à mesure qu'ils se perfectionnent. »

Il passe ensuite en revue les trois classes dont l'Institut se compose. On sait qu'il appartenait alors à la seconde. Il glorifie avec raison l'idée, propre à la Convention nationale, de faire une classe particulière pour les sciences morales et politiques ; mais il exagère évidemment, et obéit trop à l'esprit du temps, quand il les représente comme opprimées et persécutées jusqu'au jour de la Révolution. J'avouerai, si l'on veut, que la philosophie était persécutée ; mais il faut qu'on m'accorde qu'elle était souveraine. Daunou lui-même déclare qu'elle a fait la Révolution, et rappelé 25 millions d'hommes à l'exercice de leurs droits. La Révolution, préparée par la philosophie, éclate. Au bout de trois ans, cette révolution, si libérale à son début, entre en guerre contre la liberté, ferme les écoles, détruit les Académies, proscrit les congrégations savantes, saccage les musées, les bibliothèques, abat les églises ou les transforme en salles de clubs et en casernes. Ce règne de la barbarie dure près de deux ans, et se prolonge dans certaines provinces ; à ces désastres dont le souvenir doit être interdit à la vengeance et ne doit pas être perdu pour l'instruction, succédera un grand siècle, comme un beau jour succède à une nuit d'orage. L'histoire nous montre que les plus éclatants chefs-d'œuvre de l'esprit ont paru au lendemain des grandes commotions politiques. « Nous gardons l'émotion de la bataille, avec cette espèce d'héroïsme sauvage qu'elle fait naître dans les âmes ; et maintenant, en pleine possession de la liberté, la République nous appelle pour rassembler et raccorder toutes les branches de l'instruction, reculer les limites des connaissances, rendre leurs éléments moins obscurs et plus accessibles, provoquer les efforts des talents, récompenser leurs succès, recueillir et manifester les découvertes, recevoir, renvoyer, répandre toutes les lumières de la pensée, tous les trésors du génie. Tels sont les devoirs que la loi impose à l'Institut. »

Il semble qu'après ce discours on aurait dû lever la séance. L'Institut se trouvait installé, gravement, solennellement, en présence des plus hautes autorités de l'État, et par un discours étendu, où la nature et le but de cette fondation étaient développés avec autant de clarté que de noblesse. Mais on voulut appliquer à cette première séance le règlement des séances publiques. Trois secrétaires, Lacépède, pour la classe des sciences mathématiques et physiques, Le Breton, pour la classe des sciences morales et politiques, et Fontanes, pour la classe de la littérature et des beaux-arts, lurent un résumé des travaux de l'Institut ; Collin d'Harleville déclama une lamentable et interminable pièce de vers intitulée : La Grande Famille réunie. La grande famille, c'était l'Institut, qui réunissait enfin les anciennes académies dans une société unique, en y comprenant même l'Académie des Beaux-Arts, si longtemps dédaignée.

Ah ! pourquoi, sur la terre isolée, à l'écart,
Les beaux-arts faisaient-ils comme une classe à part ;
Semblaient-ils, séparés par un vaste intervalle,
N'admirer que de loin et science et morale ?

Vinrent ensuite un mémoire de Fourcroy sur les détonations du muriate suroxygéné de potasse, lorsqu'il éprouve une pression ou un choc ; et un fragment du grand ouvrage de Cabanis dans lequel il démontrait que les besoins moraux naissent des besoins physiques ; les idées, des sensations ; et le développement des idées, de la perfection des signes qui expriment les sensations et en fixent la mémoire. Lacépède lut l'éloge de Vandermonde, professeur d'économie politique ; Prony, une notice sur la superficie et la population de la France. On plaça comme intermède après ce discours, par une combinaison qui parut savante, une pièce de vers composée par Andrieux, et qui fut récitée par Monvel, membre de l'Institut et acteur de la Comédie française. Le Breton lut une notice historique sur Raynal, l'auteur de l’Histoire philosophique des Deux Indes ; Grégoire, une dissertation sur les lettres, les sciences, leurs rapports, l'influence qu'elles exercent pour le bonheur du genre humain ; Cuvier, un mémoire sur les différentes races d'éléphants, et Dussaulx le commencement d'un voyage aux Pyrénées. « Jeunes poètes, vous composerez malgré vous des odes sur le Pic du Midi, des géorgiques à Campan, des satyres à Bagnères, des idylles à Cauterets, des romans à Saint-Sauveur, et des élégies à Barèges. » La cérémonie fut terminée par une ode de Lebrun sur l’Enthousiasme, et des expériences à l'appui du mémoire de Fourcroy sur les explosions du muriate suroxygéné de potasse. Cela ne faisait pas moins de quinze lectures, et cependant, par un prodige difficile à concevoir, la séance ne dura que quatre heures.

Les séances des anciennes académies étaient aussi fort longues. On y faisait de nombreuses lectures ; mais des lectures qui intéressaient, malgré leur variété, parce qu'elles venaient de la même académie, et appartenaient à la même famille d'études. L'Académie des inscriptions et l'Académie des sciences avaient au moins deux séances de rentrée, l'une en avril, l'autre après la Saint-Martin. L'Académie française n'en avait qu'une, qui était fixée au 25 août à cause de la fête du roi ; mais elle avait en outre les séances de réception de ses membres. Toutes ces solennités furent remplacées pour l'Institut par quatre séances publiques, à chacune desquelles les trois classes devaient prendre une part égale. On comptait beaucoup sur ces réunions solennelles pour répandre les découvertes des sciences et le goût des arts. On les regardait comme la fonction principale de l'Institut. On tenait à y montrer à la fois toutes les branches des connaissances humaines, parce qu'on regardait cette alliance comme le but des efforts de la pensée. Tout marchait à la fois, et concourait à l'achèvement de la philosophie et à la puissance de son action. Comme on voulait forcer les savants et les artistes, les astronomes et les grammairiens à travailler ensemble, on voulait forcer aussi toutes les parties du public à se réunir ensemble, et à rester assises, immobiles, pendant quatre heures, pour être tour à tour amusées ou intéressées par des problèmes de géométrie et par des cantates. C'était commettre, dans un détail du règlement, la même erreur, ou au moins la même exagération que dans la conception générale de l'Institut. Si chaque classe avait eu sa séance publique spéciale, elle se serait adressée à ses véritables auditeurs : la première classe aux savants, la seconde aux philosophes, la troisième aux poètes ; mais on avait tout réuni et tout confondu. On était si charmé de cette confusion, qu'on avait voulu pour chaque classe deux orateurs, sans compter le rapport du secrétaire, ce qui faisait neuf discours, plus le discours du président, car il n'y a pas de président sans discours. Dix discours ou plutôt dix lectures en une séance ! La Convention, qui avait ordonné cela, ne s'était jamais montrée plus intrépide.

Cette accumulation de belles choses dans les séances publiques leur fut fatale. On la supporta ce jour-là, à cause de la nouveauté et du spectacle ; mais les séances suivantes furent tantôt languissantes, tantôt agitées. Quand un des premiers orateurs était trop long, le public, qui attendait son orateur préféré, et qui craignait de le perdre, manifestait son inquiétude. Il lui arrivait de laisser voir aussi son ennui, ou même sa désapprobation. Un jour que Mercier, de la classe des sciences morales et politiques, lisait un mémoire sur une distinction très métaphysique, qu'il avait imaginée, entre la langue et le langage, le public ne comprit pas, puis il s'ennuya, puis il se fâcha. Les murmures devinrent tellement significatifs, que le président conseilla à Mercier d'arrêter là sa lecture. Ce n'était pas le compte de celui-ci, qui croyait avoir fait un chef-d'œuvre et qui avait un devoir à remplir envers ce chef-d'œuvre : le devoir de le lire jusqu'au bout et de le faire accepter par ce public récalcitrant. Il s'obstina ; les murmures devinrent de véritables huées ; la désertion se mit dans l'auditoire et parmi les membres de l'Institut. Mercier se vanta toujours d'avoir remporté la victoire, parce qu'il lut son manuscrit jusqu'à la dernière ligne, devant les banquettes et une poignée de compatissants ; mais l'Institut se demanda ce que deviendraient les séances publiques, si de pareilles scènes se renouvelaient.

Deux autres inconvénients se produisirent. Quelques membres bravèrent les convenances du public ; quelques autres briguèrent ses applaudissements par des procédés qui n'étaient pas précisément académiques. On en jugera par les exemples suivants, choisis dans ces deux espèces.

Voici d'abord des mémoires peu attrayants pour les dames et pour les gens du monde.

A la séance publique du 15 germinal an V, Fourcroy lut un mémoire, composé par lui en collaboration avec Vauquelin, intitulé : Comparaison de l'urine humaine et de celle des animaux herbivores, particulièrement du cheval. « Ce sujet ne parut pas heureusement choisi, dit mélancoliquement le Moniteur. » C'est encore le même Fourcroy qui, à la séance publique du 15 vendémiaire an VI, lut avec intrépidité une description et une analyse des calculs de la vessie.

Parmi les titres qui semblent choisis tout exprès pour dérider l'auditoire aux dépens de la gravité académique, je me contenterai de citer celui d'un mémoire de Dupont de Nemours, Sur la sociabilité des chats, des renards et des loups. L'ancienne Académie française ne faisait pas de ces sacrifices au désir de plaire, mais elle ne dédaignait pas de mêler quelque fable ou quelque beau morceau de poésie à des ouvrages d'un genre moins attrayant. L'Institut suivit cet exemple ; et pour donner à ces productions un attrait de plus, il les faisait lire par Mole qui, de même que Préville et Monvel, faisait partie de la section des beaux-arts.

On se convainquit promptement de la nécessité de diminuer la longueur des séances. Quelques-unes avaient duré quatre heures et demie. Il n'y eut plus qu'un seul lecteur pour chaque classe (Procès verbal de la séance du 7 germinal an VI). Les résumés des travaux du trimestre par les secrétaires furent notablement abrégés ; la durée des séances fut réduite à trois heures. On s'efforça de n'offrir au public que des morceaux attrayants ou importants. Ils furent désignés au scrutin, après double lecture en séance privée de chaque classe. L'Institut faisait son éducation et améliorait de jour en jour son règlement; mais on ne put jamais ni habituer le public lettré à s'intéresser à une question de médecine, ni persuader aux médecins qu'il y eût rien de plus attrayant qu'une discussion sur les calculs de la vessie. On eut recours à la ruse ; on inscrivit ces arides questions scientifiques sur le programme, mais en les plaçant au dernier rang et en invoquant l'heure avancée pour les supprimer. Les séances publiques, en dépit de tous ces palliatifs, restèrent très démesurément longues et très fastidieuses. Elles n'eurent ni l'agrément ni l'éclat des séances publiques tenues autrefois par chacune des académies, et qui, s'adressant au public particulier de chacune d'elles, n'obligeaient pas les lettrés à commencer par entendre une leçon de géométrie, et les géomètres à subir la lecture d'un dialogue en vers ou d'une fable. On avait cru que cette réunion des trois classes produirait une variété agréable. Ce qui est agréable, c'est de passer d'un plaisir à un autre, et non pas d'acheter un court plaisir par un long ennui.

Les classes contribuèrent aux séances publiques en proportions égales, mais non pas avec le même sort. La première classe qui réunissait dans son sein de grands génies, tels que Laplace, Lagrange, Monge, Prony, et des génies inventifs, Berthollet, Haüy, Darcy, Daubenton, Lacépède, et qui aurait pu tenir le premier rang avec éclat, comptait aussi, à côté de ces grands hommes, d'assez médiocres savants qui n'avaient point du tout d'esprit, et c'étaient ceux-là qui voulaient toujours se mettre en avant. Les savants ne peuvent pas douter qu'une partie de leurs travaux ne soit inaccessible aux ignorants ; mais parmi les découvertes qui se communiquent facilement et sans qu'une initiation préalable soit nécessaire, ils ne discernent pas bien celles qui peuvent intéresser les profanes, et celles qui ne leur causent que du dégoût et de l'ennui. Certaines lectures que j'ai citées tout à l'heure semblaient faites pour les séances les plus secrètes, ou tout au moins pour les séances privées, où le public se compose d'initiés et d'élèves. La troisième classe, qui réunissait tant de genres différents, se mettait plus aisément en rapport avec le public parce que les branches de connaissances qu'elle cultivait correspondaient aux études qui constituent l'éducation moyenne. Un homme du monde suffisamment instruit peut toujours entendre une pièce de vers, une dissertation sur un point de goût, un mémoire sur un sujet d'histoire ou de linguistique. Les travaux de la section de grammaire étaient ennuyeux, sans être repoussants. Les apologues, les fragments d'héroïdes, les traductions en vers, les hymnes patriotiques, et les odes « remplies d'ivresse » qui semblent insipides aujourd'hui, étaient dans le goût du temps. On les regardait comme d'agréables intermèdes. Les acteurs de la Comédie française, qui représentaient la déclamation, Mole, Monvel, Préville, les lisaient, et cela faisait un attrait de plus. La section de poésie comprenait des poètes, aujourd'hui quelque peu déchus, alors dans tout l'éclat de leur renommée : Lebrun, qu'on appelait Lebrun-Pindare, Chénier, Ducis, Fontanes, Colin d'Harleville. Je ne parle pas des peintres, des sculpteurs, des architectes, des musiciens, qui n'ont pas coutume de se servir de la langue parlée pour exprimer leurs idées, et qui étaient presque des personnages muets. On se les montrait avec admiration dans les séances publiques. Camus, qui était un véritable érudit, éloquent à sa manière, et d'une activité sans égale, parla pour toute la classe ; on le trouve sur tous les programmes et à la tête de tous les travaux.

En somme, le rôle public de la troisième classe fut convenable, sans être éclatant. Ses poètes plurent au public, et ses savants l'instruisirent sans trop l'ennuyer.

La seconde classe, qui était une innovation, avait un rôle difficile à remplir. Elle avait à se justifier d'exister. Elle était tenue à l'éclat et à l'originalité. Ses principales sections étaient consacrées aux sujets qu'on mettait alors au-dessus de tous les autres, à la philosophie, à la législation, à l'économie politique. On sentait vaguement que, dans une bonne classification de l'Institut, l'Académie des sciences proprement dite et l'Académie des Beaux-Arts auraient formé deux classes distinctes, et que le reste des connaissances humaines aurait été divisé entre trois autres classes : la classe littéraire, qui aurait dû reprendre son illustre nom d'Académie française, la classe historique, qui aurait correspondu à l'ancienne Académie des inscriptions et belles-lettres, et une classe philosophique, qui n'était rien si elle n'était pas cela, et pour laquelle ce grand nom était à la fois un immense honneur et un immense péril.

La classe, qui pourtant était forte, montra dans les séances publiques plus d'ambition que de force. Plusieurs de ses membres, tels que Mercier et de Lisle de Sales, cherchèrent à être profonds et originaux, et n'aboutirent qu'à être amphigouriques. Daunou, Cabanis, La Romiguière, Destutt de Tracy, de Gérando étaient des penseurs sérieux, des écrivains de talent, incapables d'aucune sorte de charlatanisme, et n'ayant d'autre souci que d'être vrais et utiles. Mais il arriva à la seconde classe comme à la première de se manifester surtout par ses médiocrités. Bernardin de Saint-Pierre assure dans ses Mémoires qu'on l'écarta systématiquement des séances publiques. Merlin était trop occupé, Sieyès trop dédaigneux, Volney trop indifférent, La Romiguière trop modeste. Dupont de Nemours, qui avait de l'esprit, et qui savait beaucoup, aurait gagné cent pour cent s'il avait consenti à être simple. Anquetil était très estimable, mais très ennuyeux. Quand on parcourt les mémoires imprimés à part par ordre de la classe, ou simplement lus dans les séances ordinaires et insérés dans le recueil, on voit qu'il y a là plus de science et de véritable originalité que dans les morceaux, en général prétentieux et déclamatoires, qui obtinrent les honneurs d'une lecture publique. Faut-il expliquer ce phénomène par l'envie qui s'attache aux supériorités ? ou par le calme naturel aux grands esprits et la vanité inquiète et bruyante des esprits vulgaires ? ou par les illusions assez fréquentes chez les contemporains, qui prennent les importants pour des puissants ? ou faut-il rejeter ce malheur sur le grand nombre des lectures, qui en resserrant chaque lecteur dans un espace de quelques minutes, l'obligeait pour ainsi dire à étonner un auditoire qu'il ne pouvait éclairer ? Cette dernière raison est probablement la principale. En tout cas, ce n'est pas par les mémoires lus en séance publique que les travaux des classes de l'Institut, et particulièrement ceux de la seconde classe, doivent être jugés.