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- VII -
LA SECTION D'ANALYSE DES SENSATIONS ET DES
IDÉES
Je vais maintenant rendre compte successivement
de la composition et des travaux de chacune des six sections
dont la classe des sciences morales et politiques était
composée. L'académie actuelle, depuis sa résurrection
en 1832, comprend, comme on sait, cinq sections, qui portent
les noms suivants : section de philosophie, section de
morale, section de législation, droit public et jurisprudence,
section d'économie politique, finances et statistique,
et enfin section d'histoire générale et philosophique.
C'est la division même de la seconde classe de l'Institut,
telle qu'elle avait été établie en 1795.
Il y avait, à cette date, une section de plus, celle
de géographie, qui fait partie aujourd'hui de l'Académie
des sciences. Tout le reste a été conservé.
Les noms seuls sont différents. Ainsi, la première
section, par laquelle naturellement je commence, et qui est
notre section de philosophie, s'appelait, de 1795 à
1803, la section d'analyse des sensations et des idées.
Le titre IV de la loi du 3 brumaire an IV, consacré,
comme nous l'avons vu, à l'organisation de l'Institut,
fixait ainsi, dans son article 2, le nombre des membres :
« L'Institut est composé de cent quarante-quatre
membres résidant à Paris, et d'un égal
nombre d'associés répandus dans les différentes
parties de la République ; il s'associe des savants
étrangers, dont le nombre est de vingt-quatre, huit
pour chacune des trois classes. »
Le nombre des membres était inégalement réparti
entre les trois classes. La première classe avait soixante
titulaires, soixante associés et huit associés
étrangers, total cent vingt-huit ; la troisième
classe avait quarante-huit titulaires, quarante-huit associés
et huit associés étrangers, total cent quatre,
et la seconde classe, la classe des sciences morales et politiques,
n'ayant que six sections, tandis que la première classe
en avait dix et que la troisième en avait huit, ne
comptait en conséquence que trente-six titulaires,
trente-six associés, et huit associés étrangers,
en tout quatre-vingts membres.
Toutes les sections, dans toutes les classes, étaient
uniformément composées de six membres résidant
à Paris, et de six associés des départements.
Les huit associés étrangers appartenaient à
la classe entière et n'étaient rattachés
à aucune section.
L'article 9 réglait de la façon suivante la
formation de l'Institut national. « Pour la formation
de l'Institut, le Directoire exécutif nommera quarante-huit
membres qui éliront les quatre-vingt-seize autres.
Les cent quarante-quatre membres réunis nommeront les
associés. » Pour cette première fois,
les élections se firent directement, au scrutin de
liste et à la majorité des suffrages. C'est
seulement pour les élections postérieures de
l'Institut qu'on eut recours aux listes de présentation
et au vote cumulatif.
Les quarante-huit membres nommés directement par arrêté
du Directoire exécutif étaient répartis
par cet arrêté même entre les vingt-quatre
sections de l'Institut, à raison de deux membres nommés
par section.
Le titre IV, qui contenait l'organisation de l'Institut, fut
promulgué, avec l'ensemble du décret, le 3 brumaire
an V (25 octobre 1795) ; mais il était voté
depuis plusieurs jours à l'époque de cette promulgation,
et on avait déjà résolu, dans un des
comités de la Convention, d'y apporter un changement
considérable. Le comité de l'instruction publique,
qui avait proposé l'article 9, et qui l'avait fait
voter, regretta de s'être dessaisi, au profit du Directoire,
d'une nomination de cette importance. Dans sa séance
du 28 vendémiaire (20 octobre 1795),
il adopta un projet complémentaire qui modifiait l'article
9, et chargeait la Convention de procéder elle-même
à la nomination, sur la présentation du comité
(Extrait du procès-verbal : « Le
comité charge le citoyen Lakanal de proposer à
la Convention de rapporter l'article IX du titre IV de la
loi sur l'Institut portant que le Directoire exécutif
nommera le tiers des membres de cet Institut, et de les faire
nommer par la Convention sur la présentation du comité. »,
Archives nationales, AF, II*, 31. Procès-verbaux
du comité d'Instruction publique.). Deux jours
après, la liste de présentation était
faite, et Lakanal était en mesure de la proposer à
la Convention le lendemain, c'est-à-dire le 2 brumaire
(24 octobre 1795. - Séance du comité,
du 1er brumaire. Extrait du procès-verbal : « Le
comité d'instruction publique, après avoir arrêté
la liste du tiers des membres de l'Institut national, charge
le citoyen Lakanal de la présenter demain à
la Convention. ») ; mais l'ordre du
jour des dernières séances était très
chargé, la proposition ne put avoir lieu, le décret
fut promulgué le 3 avec l'article 9, s'ans aucune modification,
et le comité d'instruction publique fut dissous avant
que Lakanal eût rempli sa mission. L'entrée en
fonction du Directoire eut lieu le 11 brumaire, et très
peu de jours après (Le rapport du ministre
de l'intérieur (Bénézech), porte la date
du 3 frimaire an IV. C'est évidemment une erreur, puisque
la nomination des quarante-huit membres de l'Institut a été
faite le 29 brumaire. Du reste, les erreurs de date dans les
documents officiels ne sont pas rares à cette époque.
La pièce déposée aux Archives n'est qu'une
copie non signée), le ministre de l'intérieur
lui adressait le rapport suivant :
« La Convention, en décrétant
l'Institut, a voulu perfectionner et nationaliser en quelque
sorte un établissement dont le despotisme n'avait
pu empêcher les heureux effets. On ne saurait donc
trop s'empresser, pour répondre à ses vues
bienfaisantes, de procéder à son organisation.
» La première opération à cet
égard est celle qui est prescrite par l'article 9
du titre IV de la loi du 3 brumaire, qui charge le Directoire
exécutif de nommer pour la formation de l'Institut
national quarante-huit membres qui éliront les quatre-vingt-seize
autres. Déjà le comité d'instruction
publique avait dressé la liste de ces quarante-huit
membres, qu'il devait présenter à la Convention
nationale ; c'est celle que je soumets à l'approbation
du Directoire exécutif, persuadé que le choix
du comité a été dirigé par les
vues les plus utiles, et qu'il n'a consulté que le
mérite, les lumières et les talents. »
La liste fut publiée le 29 brumaire
an IV (20 novembre 1795). Il n'est
pas sans intérêt d'en donner ici le préambule.
Il est un peu emphatique, selon l'usage du temps, mais on
verra au moins que le Directoire avait conscience de la grandeur
de son uvre.
« 29 brumaire an IV.
« Le Directoire exécutif ;
» Considérant qu'il est de son devoir d'ouvrir
avec célérité toutes les sources de
la prospérité publique ;
» Profondément convaincu que le bonheur du
peuple français est inséparable de la perfection
des sciences et des arts et de l'accroissement de toutes
les connaissances humaines ; que leur puissance peut
seule entretenir le feu sacré de la liberté
qu'elle a allumé, maintenir dans toute sa pureté
l'égalité qu'elle a révélée
aux nations, forger de nouvelles foudres pour la victoire,
couvrir les champs mieux cultivés de productions
plus abondantes et plus utiles, seconder l'industrie, vivifier
le commerce, donner, en épurant les murs, de
nouveaux garants à la félicité domestique,
diriger le zèle de l'administrateur, éclairer
la conscience du juge, et dévoiler à la prudence
du législateur les destinées futures des peuples
dans le tableau de leurs vertus et même de leurs erreurs
passées ;
» Voulant manifester solennellement à la France
et à toutes les nations civilisées la ferme
résolution de concourir de tout son pouvoir au progrès
des lumières et fournir une nouvelle preuve de son
respect pour la constitution en lui donnant sans délai
le complément qu'elle a déterminé elle-même
el qui doit assurer à jamais au talent son éclat,
au génie son immortalité, aux inventions leur
durée, aux connaissances humaines leur perfectionnement,
au peuple français sa gloire et aux vertus leur plus
digne récompense ;
» Arrête :
» Sont membres de l'Institut...
» Le ministre de l'intérieur notifiera à
chacun des citoyens dont le nom est porté au présent
tableau sa nomination à l'Institut national. Il est
en outre chargé de les installer dans l'édifice
du Louvre, en se conformant à cet égard à
la loi du ... vendémiaire an IV.
» La Réveillere-Lépeaux, etc.
»
Les quarante-huit membres avaient été
nommés de façon qu'il y eût par section
deux membres nommés et quatre membres à élire.
Les élections furent faites en deux fois, et par moitié.
La première liste qui portait le nombre des membres
de quarante-huit à quatre-vingt-seize parut le 19 frimaire
(10 décembre 1795), et la seconde
qui complétait le nombre de cent quarante-quatre parut
le 23 frimaire (14 décembre 1795).
Le 24, fut publiée une nomination nouvelle, celle de
Cabanis, élu en remplacement de Garat, qui, nommé
à la fois par le Directoire et par l'Institut, était
obligé d'opter et laissait vacante une de ses deux
places.
Les douze membres nommés le 20 novembre 1795 par arrêté
du Directoire pour servir de noyau à la deuxième
classe furent Volney et Lévesque de Pouilly, (aussitôt
remplacé par Garat), pour l'analyse des sensations
et des idées, Bernardin de Saint-Ppierre et Mercier
pour la morale, Daunou et Cambacérès pour la
science sociale et la législation, Sieyès et
Creuzé-Latouche pour l'économie politique, Charles
Lévesque et de Lisle de Sales pour l'histoire, Buache
et Mentelle pour la géographie.
Sur ces douze membres, six appartenaient au Corps législatif :
Garat, Daunou, Cambacérès, Sieyès, Mercier,
Greuzé-Latouche. Il fallait s'y attendre, surtout pour
la classe des sciences morales et politiques. Volney n'entra
dans les assemblées qu'après le 18 brumaire.
Les choix préparés pour l'Institut tout entier
par le comité de la Convention, et rendus définitifs
par le Directoire, furent d'une remarquable impartialité.
On peut le constater par la liste des membres nommés
pour former la seconde classe. Les électeurs furent
animés du même esprit. Nous verrons que la liste
des cent quarante-quatre membres de l'Institut contenait des
régicides et des partisans secrets ou même avoués
de la monarchie, des athées, des religieux et des évêques
constitutionnels. On se préoccupa surtout du talent,
et c'est une conduite dont il faut faire honneur au comité
d'instruction publique de la Convention, au Directoire et
à l'Institut.
Les nominations et les élections furent rendues particulièrement
difficiles par le parti qu'on avait pris de diviser les classes
en sections, et d'attribuer à toutes les sections un
nombre égal de membres. C'était la suite du
goût général qu'on avait alors pour la
symétrie (une langue bien faite), et de l'habitude
qu'on avait prise de faire d'abord des cadres réguliers
et de contraindre ensuite la réalité à
s'en accommoder coûte que coûte. S'il faut s'étonner
et se féliciter de quelque chose, c'est qu'on n'ait
pas eu la pensée de donner le même nombre de
sections à toutes les classes.
Ce sectionnement a persisté jusqu'à présent,
au milieu de toutes les modifications de l'Institut, dans
trois académies : l'Académie des sciences,
l'Académie des beaux-arts, et l'Académie des
sciences morales et politiques ; l'Académie française
et l'Académie des inscriptions et belles-lettres y
ont renoncé, heureusement pour elles. Il n'a aucun
avantage, car on peut le remplacer, dans le travail des académies,
par des commissions toujours mieux appropriées aux
sujets que des comités permanents, et il a des inconvénients
nombreux. Le premier est d'être arbitraire. Admettons
qu'il ne le soit pas pour l'Académie des sciences et
pour l'Académie des beaux-arts, quoiqu'on puisse s'étonner
de voir la physique figurer parmi les sciences mathématiques
et non parmi les sciences physiques, et qu'il soit permis
de se demander à laquelle de ces trois sections, la
peinture, la sculpture et l'architecture, aurait appartenu
Michel-Ange. Pour la classe des sciences morales et politiques,
la distinction est souvent difficile à faire entre
la philosophie et la morale, entre la morale et la jurisprudence,
entre la jurisprudence et l'économie politique. Ce
sont sans doute des sciences différentes, mais il est
rare que les hommes qui s'y livrent se renferment étroitement
dans leur spécialité ; et, pour le dire
sur-le-champ, nest-il pas étrange que les créateurs
de l'Institut, qui tenaient tant à l'unité du
corps, aient fait ensuite une si large place à la spécialité
des sections ?
Non seulement ces divisions sont arbitraires, mais elles sont
injustes. Elles donnent à l'érudition et à
l'habileté technique un avantage contre le génie.
Elles rendirent les choix particulièrement difficiles,
quand il fallut, en 1795, dresser d'un seul coup une liste
de cent quarante-quatre membres de l'Institut.
Arrêtons un instant notre pensée sur la troisième
classe, dont l'organisation était la plus irrégulière.
Il est clair, en premier lieu, qu'on y avait renfermé
deux Académies dans une Académie unique. Il
était indispensable de réunir les artistes entre
eux pour former un seul corps, et de les séparer des
grammairiens et des antiquaires. C'est du reste ce qui fut
fait à la réorganisation de 1803. Même
en mettant en dehors de la troisième classe, telle
qu'elle était composée en 1795, tout ce qui
devait plus tard former une Académie des beaux-arts,
on ne s'explique pas bien une Académie ainsi divisée :
grammaire, langues anciennes, poésie, antiquités
et monuments. Six places sont données à la poésie,
contre dix-huit à l'érudition ; ce n'est
pas là une proportion raisonnable. Les poètes,
les grammairiens et les antiquaires ne semblent pas faits
pour délibérer ensemble. On ne sait pas pourquoi
les grammairiens et les latinistes précèdent
les poètes. Les langues anciennes sont représentées,
et la langue française ne l'est pas. On donne six places
aux poètes, et on n'en donne pas une aux orateurs et
aux prosateurs. Il faut qu'il y ait six poètes, et
il faut qu'il n'y en ait que six : deux difficultés
d'ordre différent, qui, selon les circonstances, peuvent
être également insolubles. Il faut aussi qu'il
y ait trois comédiens, car une délibération
de l'Institut leur attribua la moitié des places dans
la section de musique et déclamation. Encore ne s'agit-il
pas de six poètes et de trois comédiens, puisque
les associés étaient en nombre égal des
titulaires ; c'est douze poètes et six comédiens
qu'il faut dire.
Ces classifications, qui ne pouvaient pas se défendre,
ne pouvaient pas non plus être appliquées ;
elles étaient aussi embarrassantes pour les personnes
que pour les choses. On fut notamment très empêché
pour trouver six grammairiens. Il en fallait douze :
six pour Paris et six pour les départements ;
mais on ne nomma, en décembre 1795, que les grammairiens
de Paris, ne parlons que de ceux-là. On avait sous
la main l'abbé Sicard, le même qui avait failli
être massacré à l'Abbaye pendant les journées
de Septembre. C'était incontestablement un grammairien.
Le Directoire le nomma. En 1797, il fut condamné à
la déportation, comme gérant d'un journal catholique,
par décret du Directoire. Sa place à l'Institut
fut en même temps déclarée vacante. On
la donna à Cailhava, un auteur dramatique. Sicard se
cacha et n'alla pas à Sinnamari ; il rentra, par
l'élection, dans la section de grammaire on 1801, après
la mort de de Wailly. Garat, qui était professeur de
philosophie, fut surpris et assez désappointé,
de se voir classé dans la section de grammaire. Il
écrivit à Bénézech, à cette
occasion, la lettre suivante : « Citoyen ministre,
comme tout homme de lettres, j'ai souvent rencontré
la grammaire dans mes études ; elle n'a jamais
été et ne doit jamais être l'objet de
mes travaux. Il m'est donc impossible de ne pas refuser la
place de grammairien dans l'Institut national. »
On le fit passer dans la seconde classe, où il remplaça
Lévesque de Pouilly. Le Directoire le remplaça
à son tour, dans la troisième classe et dans
la section de grammaire, par Collin d'Harleville ; mais,
en même temps, Collin d'Harleville était élu
par l'Institut dans la section de poésie. C'était
un poète en effet, en ce sens qu'il faisait des vers ;
pour grammairien, il ne l'était pas plus que Garat.
Le Directoire nomma alors Andrieux. C'était aussi un
poète, et même un auteur dramatique. Napoléon
disait de lui : « Il y a autre chose que des comédies
dans Andrieux. » II y avait un jurisconsulte et
un orateur, comme il le montra au tribunal de cassation et
au Tribunal, et peut-être même, après tout,
un grammairien, puisqu'il finit par être nommé
professeur de grammaire à l'École polytechnique.
C'est Andrieux qui répondit au premier consul, se plaignant
de l'opposition du Tribunal : « Vous êtes,
citoyen, de la section de mécanique, et vous savez
qu'on ne s'appuie que sur ce qui résiste. »
Les élections firent entrer dans la section de grammaire
de Wailly, Domergue, de Villar et Louvet. De Wailly est un
bon grammairien, que la mort enleva cinq ans après
son élection ; Domergue, un grammairien assez
ordinaire ; de Villar et Louvet ne sont pas plus grammairiens
que Garat, Cailhava, Collin d'Harleville, Andrieux. De Villar
était évêque constitutionnel de la Mayenne,
après avoir été principal de collège.
C'était un écrivain des plus médiocres,
qui mérita la reconnaissance des savants et des gens
de lettres par les nombreux services qu'il rendit dans la
Convention comme membre du comité d'instruction publique.
Louvet n'est autre que le célèbre auteur de
Faublas. Il n'était pas nécessaire que
Louvel fût de l'Institut ; il était au moins
surprenant qu'il y fût comme grammairien. Lorsqu'après
le 18 fructidor, on voulut remplacer Sicard, l'élu
fut Cailhava, qui n'avait jamais été autre chose
qu'un auteur dramatique. Cette nomenclature des membres de
la section de grammaire suffirait à elle seule pour
montrer qu'il faut renoncer au système de la division
des Académies en sections.
On pourrait faire encore beaucoup de remarques analogues sur
la troisième classe. La section de poésie était
bien composée ; on y avait mis les poètes
les plus distingués du temps : l'abbé Delille,
qui ne daigna pas accepter et qui ne daigna pas même
refuser, Chénier, Lebrun, Ducis, Fontanes, Collin d'Harleville.
Mais où l'on fut plus tard embarrassé, ce fut
pour découvrir six bons poètes en province.
Les membres non résidents étaient, en vertu
de la loi, les égaux des membres résidents,
et il s'agissait de découvrir six poètes, six
sculpteurs, trois comédiens, qui fussent devenus célèbres
sans avoir jamais mis le pied à Paris, ou du moins
sans s'y être fixés. On s'en tira pour les comédiens
en faisant porter les choix sur des comédiens de Paris
qui, après avoir pris leur retraite, s'étaient
établis à la campagne. C'est ainsi que Préville,
qui avait renoncé à sa place de membre résident
pour aller à Senlis jouir du repos et de la solitude,
reparut comme membre associé sur les listes de l'Institut.
L'élection lui donna pour confrères Mole d'Alincourt,
frère du célèbre Mole ; Caillot,
qui avait fait si longtemps les délices de l'Opéra-Comique,
et, un peu plus tard, un acteur de Bordeaux nommé Bonnet-Beauval,
et Larive, le tragédien retiré du Théâtre-Français.
Nous n'avons parlé qu'incidemment de la troisième
classe, qui nous fournissait les meilleurs arguments contre
la division des académies en sections. Nous allons
à présent nous renfermer dans l'étude
de la seconde classe dont nous passerons successivement les
six sections en revue. Mais rien qu'en jetant les yeux sur
le nom de cette classe, et sur la nomenclature des sections
qui la composent, nous y trouvons une raison nouvelle pour
appuyer notre sentiment. Cette classe porte un nom qui manque
de précision et de franchise. On sait ce que c'est
qu'une science morale : c'est la morale ; et qu'une
science politique : c'est la politique, et peut-être
aussi l'économie politique. Mais qu'est-ce qu'un ensemble
de sciences morales et politiques ? La psychologie est-elle
une science morale ? La géographie est-elle une
science morale ? Le nom de la seconde classe, dans une
langue bien faite, aurait été celui-ci :
Académie des sciences philosophiques. Ce nom eût
donné son véritable sens à la double
création de la Convention, c'est-à-dire à
l'existence de la seconde classe, et à la fusion des
trois classes dans un corps unique. Il est très vrai
que, dans une Académie ainsi nommée, une section
de philosophie serait déplacée et paraîtrait
incompréhensible. Cette conséquence n'a rien
qui m'effraie. N'est-ce pas maltraiter une époque,
que de la réduire à n'avoir produit que six
philosophes, et maltraiter la philosophie que de la ravaler
au rang d'une science particulière ? Est-on bien
sûr que des disciples de Condillac auraient fait une
place parmi eux à Rousseau et à Voltaire ?
Auraient-ils regardé Diderot comme un des leurs ?
Montesquieu et Buffon, Georges Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire,
Quinet et Jean Reynaud étaient-ils des philosophes
à mettre dans une section de philosophie ? Peut-on
renfermer dans une spécialité étroite
la philosophie qui donne leur matière et leur méthode,
leur substance et leur forme à toutes les sciences,
qui établit leurs rapports, et leur emprunte leurs
conclusions pour en former comme la synthèse divine
du savoir humain ? De même que la science n'existe
pas, si elle n'est libre, la philosophie n'est rien, si elle
n'est universelle.
Il faut convenir que les élections donnèrent
un meilleur résultat pour la philosophie que pour la
grammaire ; et pourtant il est aisé de voir que
les électeurs étaient embarrassés pour
remplir ce cadre étroit. Ils l'avaient encore rétréci
comme à plaisir en réduisant la philosophie
à n'être que l'analyse des sensations et des
idées. Tous ceux qui se piquaient de philosophie avaient
alors une véritable passion pour l'analyse. Une bonne
analyse et une bonne classification, exprimées dans
une langue bien faite, voilà l'idéal qu'ils
se formaient pour toutes les sciences, et particulièrement
pour la philosophie. Ils avaient appris cette doctrine à
l'école de l'Encyclopédie et de Condillac. Ils
montraient le plus parfait mépris pour cette obscure
métaphysique, qui se repaissait d'hypothèses
et de chimères, tandis qu'il n'y a, disaient-ils, de
vraiment scientifique qu'une série de faits bien observés,
et ramenés à une formule générale.
La métaphysique était tombée en discrédit
depuis plus d'un demi-siècle. On sait comment Voltaire
la définissait. L'Académie française
mit l'éloge de Descartes au concours, dans l'unique
pensée d'honorer la philosophie indépendante,
et en gardant toutes ses rancunes contre ce qu'on appelait
d'un commun accord les chimères cartésiennes.
Thomas eut le prix, et Voltaire lui écrivit cette platitude :
« On ne lit plus Descartes ; mais on lira
son éloge. »
Quand M. Guizot ressuscita l'Académie des sciences
morales et politiques en 1832, le système de Condillac
était tombé en discrédit. Nous avions
eu dans le siècle dernier une philosophie dominante,
grâce à l'influence de l'Encyclopédie ;
et nous eûmes une philosophie officielle dès
les premières années de ce siècle-ci,
grâce à la fondation de l'université impériale
qui ne permettait aucun enseignement public en dehors d'elle.
M. La Romiguière, M. Royer-Collard et M. Cousin régnèrent
l'un après l'autre, M. Cousin plus longtemps et plus
souverainement que ses devanciers. Loin de renoncer à
l'analyse, il la regarda comme le fondement de la philosophie,
mais il n'en fit pas la philosophie entière. Il adopta
dans ses traits généraux la doctrine de Descartes,
dont on peut le considérer comme un disciple, quoique
des disciples de cet ordre portent à bon droit le nom
de maîtres. Il avait collaboré avec M. Guizot
à l'ordonnance réparatrice de 1832, et ils n'étaient
hommes ni l'un ni l'autre à cacher le nom de la philosophie.
Il est à regretter qu'ils ne l'aient pas donné
à l'Académie entière ; c'est alors
que la revanche eût été complète.
Le Directoire avait désigné, pour la section
de l'analyse des sensations et des idées, Volney et
Lévesque de Pouilly. Volney (Né
à Craon (Mayenne) le 3 février 1757, mort à
Paris le 25 avril 1820) était indiqué,
pour l'Institut, par le succès de son Voyage en
Egypte et pour la section de philosophie par le succès
encore plus éclatant des Ruines. Il avait aussi
publié, en 1793, un Catéchisme du citoyen
français, qu'on pouvait, regarder comme un traité
de morale. Ce n'était pourtant pas un philosophe dans
le sens que semble indiquer le titre de la section (analyse
des sensations et des idées), et il avait fait à
l'École normale de 1794, avec une grande supériorité,
un cours d'histoire qui le désignait pour une section
différente. Au moment de sa nomination, il venait de
partir pour les États-Unis d'Amérique, et n'occupa
son siège à l'Institut qu'à la fin de
1797.
Volney était un noble esprit, avec un caractère
réservé. Il se montra toujours indépendant
et généreux dans sa conduite comme dans ses
opinions, fidèle à ses principes, à sa
méthode, à ses amitiés, un peu incertain
dans les conclusions pratiques, comme un homme qui n'avait
pas poussé ses méditations jusqu'à leur
terme. Il était personnellement ami de Bonaparte, et
se trouva engagé comme malgré lui dans la politique.
Ses pensées, depuis la publication des Ruines,
s'étaient détournées peu à peu
de la philosophie et de la poésie. Elles étaient
devenues positives. Il avait rapporté de son dernier
voyage des notes abondantes et intéressantes à
l'aide desquelles il composa son Tableau du climat et du
sol des États-Unis d'Amérique, publié
en 1803. Il assistait aux délibérations de la
section de philosophie, et y prenait part, sans y contribuer
par des communications personnelles.
Lévesque de Pouilly (Né à
Reims le 8 mai 1734, mort le 24 mars 1820), que le
Directoire avait placé à côté de
Volney dans la section de philosophie, pouvait à la
rigueur passer pour un philosophe, puisqu'il avait publié,
entre autres écrits, un éloge de Charles Bonnet
et une théorie de l'imagination (Son
père, qui avait fait partie avant lui de l'Académie
des inscriptions, était un philosophe moraliste. Son
principal ouvrage est intitulé : Théorie
des sentiments agréables, où, après avoir
indiqué les régies que la nature suit dans la
distribution du plaisir, on établit les principes de
la théologie naturelle, et ceux de la philosophie morale.
Cet ouvrage a été plusieurs fois réimprimé.) ;
cependant sa place était plutôt marquée
à l'Académie des inscriptions, dont il faisait
partie depuis longtemps, et dans laquelle il fut rappelé
plus tard. Comme Volney, il était absent quand le Directoire
le nomma ; mais son absence durait depuis plus longtemps,
et avait un caractère plus grave. Il s'était
retiré en Allemagne aux approches de la Terreur. Cette
marque de prudence ou de faiblesse ne faisait peut-être
pas de lui un émigré, car il n'était
affilié à aucun parti, mais elle suffisait pour
le rendre suspect. D'ailleurs, il n'avait pas, comme certains
autres, des amis puissants. Le Directoire, averti de sa situation
aussitôt que la liste fut publiée, se hâta
d'annuler sa nomination et de le remplacer par Gara (Né
à Bayonne le 8 décembre 1749. Mort le 9 décembre
1833, à Urdain, près Ustaritz (Basses-Pyrénées)).
Il avait d'abord nommé ce dernier dans la section de
grammaire qui faisait partie de la troisième classe.
Garat refusa, avec une certaine aigreur, par la lettre que
l'on connaît. La seconde classe l'élut aussitôt
dans la section de philosophie, et deux jours après
le Directoire, qui ignorait encore cette élection,
le nommait de son côté membre de cette même
section, en remplacement de Lévesque de Pouilly. Garat
fut donc, en moins de huit jours, l'objet de deux nominations
et d'une élection pour une place de membre de l'Institut.
On aurait pu croire qu'il serait l'homme actif de la section.
Il s'était occupé de tout : de droit, d'histoire,
de politique ; mais il passait pour être principalement
un philosophe. A la fondation de l'École normale, il
avait été chargé d'y professer l'analyse
des sensations et des idées. Ses premières leçons
avaient été très applaudies ; on
les publiait à mesure, et le public se les arrachait.
Dans sa première leçon, qui eut lieu à
la fin de décembre 1794, après avoir rapidement
esquissé les idées de Bacon, Locke et Condillac,
il avait ajouté ces paroles : « II
y a vingt ans que je médite mon système, mais
je n'ai pas encore écrit une seule page ; c'est
au milieu de vous que je vais faire l'ouvrage : nous
allons le faire ensemble. Naguère, et lorsque la hache
était suspendue sur toutes les têtes, dans ce
péril universel auquel nous avons échappé,
un des regrets que je donnais à la vie était
de mourir sans laisser à côté de l'échafaud
l'ouvrage auquel je m'étais si longtemps préparé. »
Dans la seconde leçon, il exposa son plan. Il y a fort
à parier qu'il l'improvisait, malgré cette longue
incubation qui, disait-il, durait déjà depuis
vingt ans. Parmi les auditeurs des cours de l'École
normale se trouvaient des hommes de mérite, qui auraient
pu y remplir l'office de maîtres. Saint-Martin, l'un
des auditeurs de Garat, était l'homme le mieux fait
pour déconcerter un professeur qui avait de l'imagination
et de l'ambition, sans aucune science. C'était un illuminé ;
et s'il avait professé lui-même, il aurait prêté
le flanc à toutes les critiques ; mais comme beaucoup
d'illuminés, il possédait contre les doctrines
des autres une dialectique singulièrement aiguisée
et troublante ; il aurait fallu pour lui résister
beaucoup de science, de bon sens et de fermeté :
toutes les qualités dont Garat était dépourvu.
La lutte fut brillante, elle fut courtoise, elle partagea
l'auditoire. Il y avait beaucoup d'idées folles et
quelques idées profondes dans la tête du disciple
de Swedenborg ; il n'y en avait d'aucune espèce
dans celle de Garat, qui n'était qu'un virtuose. Il
exerçait sa faconde sur tous les sujets avec autant
de légèreté que d'éclat. Il était
plutôt professeur qu'orateur, plutôt journaliste
qu'écrivain ; il a touché à tout,
sans laisser de trace nulle part. Il n'est rien ou presque
rien pour la postérité, après avoir fait
un bruit continuel pendant sa vie. Au fond, il adoptait les
principes de Condillac, en y mêlant quelques idées
vagues de spiritualisme à la Jean-Jacques ; en
politique, il avait des inspirations généreuses,
il aimait la paix, il la souhaitait pour son pays, mais il
achetait la sienne par les concessions les plus humiliantes
et les plus funestes. C'était un de ces hommes qui
sont toujours de bonne foi au moment où ils parlent,
et qui traversent toutes les opinions et tous les partis,
en s'apercevant à peine de leur propre mobilité.
Ce qui leur manque, c'est le caractère, aussi nécessaire
pour l'écrivain et le penseur que pour l'homme privé
et le citoyen. Garat a été membre de nos grandes
assemblées ; il a parlé, en quelque sorte,
dans toutes les tribunes ; il a été admis
dans l'intimité des chefs de la Révolution,
dans celle de Bonaparte, premier consul et empereur. Il était
ministre en 1793. C'est lui qui a lu à Louis XVI
son arrêt de mort. Il a publiquement déclaré
qu'il approuvait la condamnation ; il est certain qu'il
en a été consterné ; il paraît
établi qu'il s'était efforcé de l'empêcher ;
personne n'a parlé de Louis XVI avec plus d'émotion
et d'admiration. Il avait combattu le 18 brumaire, sans toutefois
s'exposer outre mesure ; et il en écrivit l'apologie,
par ordre, dès le lendemain. Quand Bonaparte n'était
encore que le vainqueur de l'Italie, il avait prononcé
sur lui cet oracle : « C'est un philosophe
qui, par hasard, s'est vu obligé de commander une armée
et de livrer quelques batailles. » Garat ne livrait
jamais de batailles d'aucun genre ; il était à
peine philosophe, quoiqu'il fût professeur de philosophie.
On pourrait dire de lui comme de son neveu le chanteur, qu'il
ne fit jamais que des roulades. C'est peut-être le seul
homme qui ait été mêlé aux scènes
les plus affreuses de la Révolution, qui y ait joué,
au moins officiellement, un grand rôle, et dont on ait
pu dire en fin de compte : « C'était
un bon homme. »
Garat, qui était bruyant partout, ne le fut pas dans
la section de philosophie. Ses cours, ses articles, et les
assemblées politiques l'absorbaient. Il fut un instant
ambassadeur à Naples, en 1798. Il y étonna tout
le monde, et finit par s'étonner de s'y voir. Le seul
travail auquel il se soit livré, comme membre de l'Institut,
est l'analyse des mémoires envoyés au concours
sur l'influence du langage dans la formation des idées.
Il lui sembla que le bruit qu'on pouvait faire dans les classes
de l'Institut ne retentissait pas assez au dehors, et il aima
mieux en faire ailleurs. Il se trouva éliminé,
en 1803, à l'époque de la réorganisation.
Son ami Suard, dont il a fait un si beau panégyrique,
en fut la cause, et se contenta de lui dire négligemment :
« Il m'a semblé que vous ne teniez pas à
être membre de l'Institut. » Garat ne tenait
pas à y travailler, mais il tenait à en être.
Il pardonna à Suard, qui l'avait trahi, parce qu'il
était dans sa nature de pardonner, d'oublier et de
changer. Le bonhomme, comme l'appelait Suard, ne savait même
pas haïr, si ce n'est quelquefois en rhétorique.
Tout autre fut l'attitude de Cabanis (Né
à Cosnac (Corrèze), le 5 juin 1757, mort à
Rueil le 5 mai 1808.). Celui-ci était, comme
presque tous les membres de la classe, mêlé à
la politique, mais il ne s'y donnait pas tout entier et n'y
cherchait pas uniquement, comme certains autres, les occasions
de jouer un rôle. Il avait été le fidèle
ami et le confident de Mirabeau. Il était philosophe,
dans le sens qu'on donnait à ce mot à la fin
du XVIIIe siècle, et faisait partie de la société
d'Auteuil, où l'on conservait les traditions de l'Encyclopédie,
avec moins d'ambition et moins de puissance, mais avec plus
de suite dans la méthode, plus de perspicacité
dans l'observation, et plus de circonspection dans les affirmations.
Cabanis était médecin, en même temps que
philosophe ; et il réunit les deux ordres d'études
dans son Traité des rapports du physique et du moral
de l'homme qui obtint rapidement et qui a gardé
une juste célébrité. Ce livre a été
lu, en entier, dans la seconde classe, et même deux
fois, conformément au règlement qui imposait
aux lecteurs et aux auditeurs celte formalité encombrante
et compromettante. C'est un véritable livre de philosophie,
rempli d'idées hasardées et d'idées justes,
d'observations bien faites et de réflexions piquantes.
Ce livre qui occupa plus que tout autre la section de philosophie,
et peut-être la seconde classe tout entière,
porte un titre qui pourrait faire illusion ; car les
rapports du moral et du physique de l'homme semblent être
les rapports de l'âme et de la matière. Il ne
faut pas s'y tromper : ce que Cabanis appelle le moral,
n'est pas autre chose qu'une manière d'être du
physique. L'influence du moral sur le physique, c'est l'influence
du physique représenté par le cerveau, sur le
physique représenté par tous les organes. Le
cerveau est un organe particulier destiné spécialement
à produire la pensée, de même que l'estomac
et les intestins à opérer la digestion, le foie
à filtrer la bile, les parotides et les glandes maxillaires
et sublinguales à préparer les sucs salivaires.
Les impressions arrivent au cerveau par l'entremise des nerfs ;
le cerveau entre en action, agit sur elles, et les renvoie
métamorphosées en idées. Le matérialisme
est ainsi présenté non comme une doctrine, mais
comme un fait. Cabanis ne le démontre pas ; il
le raconte. L'impression est d'autant plus vive que le style
est simple, clair, familier, correct, élégant,
et que l'auteur, chaque fois qu'il donne une direction ou
un conseil, parle en homme de bien et en sage. Ce matérialiste
aime tout ce qui est généreux ; il a l'âme
sensible et fière. On comprend, en le lisant, qu'il
a été droit et bon, et il l'a été
toute sa vie à un degré supérieur. Il
a traversé la Révolution sans jamais en abandonner
le principe ni en approuver les excès. Son livre fournit
plus d'une pensée profonde au moraliste, plus d'une
observation délicate au psychologue, et il garde le
mérite d'avoir péremptoirement démontré
qu'on ne peut manquer de se tromper sur la psychologie et
sur la physiologie, si on les étudie l'une sans l'autre.
Ginguené (Né à Rennes
le 25 avril 1748, mort à Paris le 11 novembre 1816.)
était directeur de l'instruction publique au moment
de son élection. C'était un écrivain
de mérite, et l'un des plus érudits de son temps.
Il ne s'était guère signalé dans les
lettres, avant son élection à l'Institut, que
par ses écrits sur la musique où il prenait
parti pour Piccini contre Glück, et par des uvres
légères, d'une valeur inégale, parmi
lesquelles la Confession de Zulmé tenait le
premier rang. En 1791, parut un gros livre de lui, sur un
gros sujet, qu'il essaya de traiter d'une façon plaisante.
Cela s'appelle : De l'autorité de Rabelais
dans la révolution présente et dans la constitution
civile du clergé, ou institutions royales, politiques
et ecclésiastiques, tirées de Gargantua et de
Pantagruel. Plus tard, sans abandonner la musique, la
poésie et le théâtre, il fit des ouvrages
sérieux et qui comptent. Il fut l'un des auteurs de
l'Histoire littéraire de la France, et publia
une Histoire littéraire de l'Italie qui obtint
un grand et légitime succès. Sa place aurait
été dans la troisième classe ; on
ne s'explique guère sa présence dans la seconde,
et surtout dans la section de philosophie.
On ne voit pas non plus quel avait été le motif
de l'élection de Le Breton (Né
à Saint-Méen (Ille-et-Vilaine), le 7 avril 1760,
mort à Rio-Janeiro le 9 juin 1819.). Il avait
été théatin dans sa jeunesse, et avait
professé la rhétorique au collège de
Tulle. C'est là qu'il composa un volume intitulé :
Logique adaptée à la rhétorique.
Ce n'est guère qu'un livre de classe, qui ne lui créait
aucun titre, ni comme rhétoricien, ni comme logicien,
ni comme écrivain. Suivant une coutume très
répandue, le professeur de rhétorique expliquait
dans le dernier mois de l'année les premiers éléments
de la logique. Le Breton fit comme tant d'autres ; il
développa ses cahiers et les publia ; ce n'était
pas même un petit événement scolaire.
Il n'avait aucun goût pour être moine et professeur ;
il quitta l'habit dès qu'il le put, vint à Paris
pour y trouver des philosophes un peu plus hardis que les
théatins, et ne tarda pas à entrer dans l'administration
du ministère de l'intérieur comme chef du bureau
des beaux-arts. Il était là à sa véritable
place, car il avait le goût des arts, sans être
un critique d'ordre supérieur, et il avait toutes les
qualités d'un administrateur ferme, laborieux, exact.
Je ne sais pourquoi on s'avisa de le mettre dans la section
de philosophie. Il devint par la suite secrétaire perpétuel
de l'Académie des beaux-arts, et publia, en cette qualité,
des travaux qui ne sont pas sans mérite. C'était
du reste un de ces hommes laborieux et consciencieux qui rendent
des services partout où ils se trouvent. Il fut deux
fois secrétaire de la seconde classe, et quoiqu'il
ne fût pas alors permis d'administrer, il sut se rendre
utile comme administrateur.
En 1815, Le Breton protesta avec énergie contre la
spoliation de nos musées. Il fut rayé de la
liste de l'Institut à la suite de cet acte de courage,
et aima mieux s'expatrier que de voir la France livrée
aux ennemis de la Révolution.
Deleyre (Né à Portet, Gironde,
le 10 janvier 1726, mort le 27 mars 1797.), élevé
chez les jésuites, et jésuite lui-même
jusqu'à l'âge de vingt-deux ans, vécut
ensuite dans la familiarité des principaux encyclopédistes.
Il a rédigé pour l'Encyclopédie l'article
FANATISME, que Voltaire a inséré avec de légers
changements dans son Dictionnaire philosophique. On
a de lui une Analyse de Bacon, un volume (le XIXe)
de l'Histoire générale des Voyages, et
une vie de l'académicien Thomas. Son Analyse de
Bacon était son seul titre pour faire partie de
la section de philosophie. C'est un ouvrage en trois volumes,
qui n'est pas sans quelque mérite. A l'époque
où Deleyre le publia, Bacon n'était guère
connu en France que de nom. Nous ne connaissions alors ni
les philosophes étrangers, ni les philosophes passés.
Nous ne rougissions pas de notre ignorance. Si nous ne regardions
pas par-dessus nos frontières, c'est parce que nous
étions persuadés qu'en dehors de l'antiquité
et de la France, il n'y avait rien qui méritât
d'être vu. Nous commencions à connaître
« le sage Locke », et à l'admirer
de confiance. Deleyre remonte beaucoup plus loin dans la nuit
des âges ; il va jusqu'au Novum Organum.
Il est édifiant de voir comment Le Breton, secrétaire
de la seconde classe, parle de Bacon dans l'éloge funèbre
de Deleyre : « Avant que Diderot et d'Alembert
eussent appelé sur ce beau génie l'admiration
et la reconnaissance, personne ne paraissait savoir avec quelle
sagacité il avait rassemblé le petit nombre
de vérités qui se trouvaient comme perdues dans
les ténèbres de son siècle et dans le
vide des siècles anciens. »
Deleyre fut employé, sous les ordres de Condillac,
à l'éducation de l'héritier du duc de
Parme. La Gironde l'envoya à la Convention nationale.
Il n'avait pas le talent de la tribune ; mais il rendit,
dans le comité d'instruction publique, de nombreux
et importants services. Il fut chargé, avec Lakanal,
de diriger l'École normale de 1794, qui réunit
tant de grands esprits, et produisit si peu de résultats.
Il ne fit que paraître à l'Institut, car il mourut
en 1797.
On lui donna pour successeur le vicomte de Toulongeon (Né
à Champlitte, Haute-Saône, le 3 décembre
1748. Mort à Paris, le 23 décembre 1812.),
qui avait été séminariste, puis colonel
de chasseurs à cheval, et qui fut membre de l'Assemblée
constituante comme député de la noblesse. Il
se défendait d'être monarchique, mais il se comptait
lui-même parmi les modérés et fréquentait
la réunion que présidait La Rochefoucault. Dans
l'Assemblée, il prit part aux discussions sur l'organisation
de l'armée. Il avait publié trois ouvrages avant
son élection à l'Institut : en 1788, une
brochure intitulée : Principes naturels et
constitutifs des Assemblées nationales ; en
1790, un Éloge de Guibert (Guibert, le tacticien
célèbre, était son plus intime ami) ;
la même année, un Manuel révolutionnaire,
pensées morales sur l'état politique des peuples
en révolution, qui n'a que 137 pages. C'était
un bagage littéraire assez léger, et, malgré
le mérite incontestable de l'homme, on ne voit guère
ce qui l'avait désigné pour la section de philosophie.
Son seul ouvrage de longue haleine est une Histoire de
France depuis 1789, en quatre volumes, dont le premier
parut en 1801, et le quatrième en 1810. On y trouve
des renseignements intéressants sur les armées
de la Révolution.
Toulongeon publia ensuite plusieurs écrits, qui montrent
la variété de ses aptitudes, un Manuel du
muséum français, une traduction des Commentaires
de César, une dissertation, sans grande portée,
sur le divorce ; un livre intitulé Recherches
historiques et philosophiques sur l amour et le plaisir.
On croirait, au premier abord, que Toulongeon s'est enfin
souvenu qu'il est membre de la section d'analyse des sensations
et des idées. Il ne serait pas le premier qui, entré
sans titre dans une Académie, et se trouvant à
bonne école, se serait avec le temps rendu digne d'un
honneur prématurément accordé. Mais non ;
ces Recherches historiques et philosophiques sont un
poème en trois chants qui renferme quelques jolis vers.
Il se montra assidu pendant son séjour dans la seconde
classe, et même laborieux. Il lut à ses confrères
une traduction en vers du troisième livre de l'Iliade.
Ses communications en prose furent fréquentes :
quelques-unes roulent sur des questions de psychologie, celles-là
sont en petit nombre et ne lui assignent pas une place parmi
les philosophes ; d'autres ont pour objet des questions
de littérature ou d'histoire. La plupart traitent de
matières politiques ou économiques. C'est ainsi
qu'il lit à la classe une dissertation sur l'Esprit
public, une autre Sur la manière d'écrire
l'histoire, une autre Sur le danger pour la salubrité
publique d'établir des usines sur de petites rivières,
une autre Sur lUsage du numéraire dans un
grand État. Tout cela est court, clair et sensé.
L'écrivain n'a pas beaucoup d'haleine ; le penseur
n'a pas beaucoup de force. Je signale un morceau, publié
dans le tome III des Mémoires, qui a pour titre :
De l'influence du régime diététique
d'une nation sur son état politique. Il compare
le régime diététique des Anglais au nôtre.
Il faut aux Anglais du buf, et aux Français du
grain. C'est pour nous une double cause d'affaiblissement.
Pour produire le grain nécessaire à la nourriture
de cent hommes, il faut cent hommes ; pour produire autant
de buf que cent hommes peuvent en consommer, il faut
trois hommes, dont un enfant. En outre, le mangeur de buf
est deux fois plus fort que le mangeur de grains. Michelet
disait de même que les Anglais avaient commencé
par être un peuple lymphatique et languissant, confiné
dans les brouillards malsains de son île ; mais
que du jour où ils prirent la résolution de
manger du buf et de boire de l'ale, ils devinrent une
nation robuste, entreprenante, obstinée, et les maîtres
d'une partie du monde.
Quoique Volney, Garat, Cabanis, fussent des philosophes, on
peut dire que la section d'analyse des sensations et des idées,
à la différence de toutes les autres, fut plus
heureuse dans le choix de ses associés que dans celui
de ses membres titulaires, puisqu'à côté
de membres obscurs ou étrangers à la philosophie,
comme Caffarelli du Falga, qui était un héros,
Victor Desèze, Jacquemont, Sicart, elle put s'assurer
le concours de Destutt de Tracy, La Romiguière et de
Gérando. Pierre Prévost (de Genève),
sans être sur le rang de ces trois hommes supérieurs,
faisait certainement honneur à la classe.
La fameuse société d'Auteuil avait été
comme une académie à l'époque où
il n'y avait plus d'académies. C'était une réunion
d'amis, qui étaient tous des écrivains et des
penseurs, et qui ne se laissaient distraire de leurs chères
études, ni par les dangers qu'ils couraient, ni par
les bouleversements dont ils étaient les témoins.
Ils voyaient avec horreur le débordement des passions
et l'abaissement des esprits, et n'en restaient pas moins
fidèles aux idées de justice et de liberté
qui avaient fait 1789 et animé l'Assemblée constituante.
Jusqu'à la mort de madame Helvétius, en 1800,
ils s'étaient réunis chez cette femme excellente
et gracieuse qui avait connu tous les philosophes du XVIIIe
siècle, et en avait été adorée.
Il y avait parmi eux des poètes, comme Chénier,
des érudits comme Daunou et Thurot, des lettrés
comme Garat et Ginguené, des penseurs comme Sieyès,
des observateurs comme Cabanis ; de Tracy était,
par excellence, le philosophe (Né à
Paris le 20 juillet 1751, mort à Paris le 9 mars 1836).
Il écrivait en 1793 : « N'est-il pas
honteux qu'il n'y ait pas de classe pour les sciences morales
et politiques ? Et n'est-il pas affreux que nous soyons
réduits, en ce moment, à souhaiter qu'on ne
s'en occupe pas, de peur qu'on ne détruise le tout
au lieu de le grandir ? Un mois après qu'il avait
écrit ces paroles, toutes les académies furent
« anéanties » ; deux ans
plus tard, elles furent remplacées par la création
de l'Institut, et cette fois le vu de Destutt de Tracy
fut réalisé ; il y eut une classe des sciences
morales et politiques. Presque tous les amis qui formaient
la société d'Auteuil y entrèrent :
Sieyès, Cabanis, Volney, Garat, Ginguené, Daunou.
D'autres, comme Chénier et Andrieux, firent partie
de la troisième classe. De Tracy, qui habitait Auteuil,
ne put être nommé membre résident, parce
qu'on s'en tint à la lettre du règlement ;
il fut seulement associé. Mais cet associé fut
un membre assidu de la seconde classe, à laquelle il
communiqua de nombreux et importants mémoires.
Il exposait dans ces mémoires un système qui
lui était propre, et qui était le système
de Condillac simplifié et perfectionné. Il l'avait
conçu dans la prison des Carmes, et en avait arrêté
les dernières formules, pendant que le couteau de la
guillotine était suspendu sur sa tête. C'était
le fameux système de l'idéologie, avec lequel
toute la philosophie se confondit dans l'esprit de Bonaparte
et qui devint l'objet de sa haine à la fois comique
et funeste. De Tracy admettait quatre facultés de l'esprit
humain qui n'étaient que quatre formes de la sensation ;
la perception, la mémoire, le jugement, la volonté ;
sentir des objets, sentir des souvenirs, sentir des rapports,
sentir des désirs. Les objets extérieurs produisent
une impression sur les nerfs, les nerfs la transmettent au
cerveau, et le cerveau la transforme en sensation, si l'objet
est présent ; en souvenir s'il est absent; en
rapport, s'il y a plusieurs objets, et en raisonnement, s'il
y a plusieurs rapports. Si la sensation suscite un désir,
le désir provoque un mouvement nerveux s'exerçant
du dedans au dehors, et qui n'est autre que la volonté.
M. de Tracy était d'une vieille noblesse. Il avait
été colonel de cavalerie et général.
Il avait fait sous La Fayette de brillantes campagnes. Un
autre associé de la classe qui ne fut pas moins célèbre,
M. La Romiguière (Né à
Lévignac-le-Haut (Aveyron) le 3 novembre 1756, mort
à Paris le 12 août 1837.), était
plébéien et affilié à la société
de la doctrine chrétienne. Il eut avec M. de Tracy
ce point commun, d'accepter la révolution de 1789 et
de lui rester fidèle contre les excès de la
Terreur et le despotisme de l'Empire. Cette fidélité
à la liberté, et cette revendication constante
et calme du droit contre la force, étaient ce qui déplaisait
à Bonaparte dans les idéologues, car, pour le
système, il le connaissait mal, et s'en souciait peu.
La Romiguière, qui n'aimait pas les coups d'éclat,
en fit un cependant, quand il n'était encore que doctrinaire
et professeur de philosophie à Toulouse, en donnant
ce sujet de thèse : « Il n'y a pas
de droit de propriété quand le prince peut frapper
arbitrairement des impôts. » Cette doctrine,
qui devint la doctrine courante à partir de 1789, était
factieuse en 1784, et le parlement de Toulouse interdit la
publication de la thèse. On a dit que La Romiguière
était devenu philosophe en lisant un livre de Condillac,
comme, trente ans plus tard, Royer-Collard le devint en lisant
un livre de Reid. Il est certain qu'il s'attacha au système
de Condillac, en même temps que Destutt de Tracy, et
que, de même que lui, il le modifia ; mais il le
modifia d'une façon plus heureuse, en reconnaissant
à l'âme une activité propre. Cette activité
se manifeste d'abord par l'attention ; l'attention se
transforme en comparaison et en raisonnement. Cette transformation
successive, à laquelle la sensation ne fournit que
la matière, n'est pas toute l'activité humaine.
L'âme réagit par le désir, la préférence
et la liberté, qui constituent la volonté, comme
l'attention, la comparaison et le raisonnement constituent
l'entendement. C'est un système ingénieux et
chimérique, qui a du moins le grand avantage de ne
pas réduire l'entendement humain à un théâtre
où tout est produit par l'action du monde extérieur,
et de placer le moi et le non-moi en face l'un de l'autre
comme deux forces qui luttent pour se modifier réciproquement.
La Romiguière habitait Paris, quand il fut nommé
associé, ou membre non résident, en 1796. Toutes
les places de membres titulaires étant remplies, on
considéra qu'il avait encore sa résidence principale,
ou, comme nous dirions aujourd'hui, son domicile politique
à Toulouse, afin de pouvoir l'introduire comme associé
dans la section d'analyse, où il siégea fréquemment,
et dont il devint, dès le premier jour, une des lumières.
Il était venu à Paris, en 1794, pour assister
aux leçons de l'École normale. Il suivit les
cours de Garat et de Volney. Comme Saint-Martin, le Philosophe
inconnu, il entra en discussion avec Garat ; mais
il ne venait pas, comme Saint-Martin, de l'autre bout de l'horizon,
et l'entente était plus facile entre lui et le professeur.
Garat avait l'esprit trop ouvert pour ne pas sentir du premier
coup, qu'il avait affaire à forte partie. Il commença
la leçon où il lui répondit par ces mots :
« Il y a ici quelqu'un qui devrait être à
ma place. » Quelques semaines après, La
Romiguière, qui avait déposé, sans bruit,
tout caractère sacerdotal, fut nommé professeur
de logique aux écoles centrales de Paris (Les
écoles centrales étaient à peu près
les équivalents de nos lycées.).
Dans la seconde classe de l'Institut, la philosophie était
seulement l'analyse des sensations et des idées. Ce
n'était même plus cela dans les écoles
centrales : on n'y enseignait que la logique, et la logique
elle-même ne figurait pas dans les premiers programmes.
La Romiguière, malgré sa réserve habituelle,
écrivit en faveur de la philosophie une réclamation
éloquente, qui est à la fois un de ses plus
beaux ouvrages, et un des actes les plus honorables de sa
vie.
Il avait composé, sous le titre d'Éléments
de métaphysique, un petit volume qui est un chef-d'uvre
de clarté et de style élégant et simple ;
et il l'avait publié, ce qui suffit à le peindre,
en 1793. Il traversa tous les orages avec la même sérénité.
On le nomma conservateur de la bibliothèque du prytanée,
qui s'appela depuis bibliothèque de l'Université,
et il conserva cette place jusqu'à sa mort, c'est-à-dire
jusqu'en 1837. Il fut aussi professeur de philosophie, d'abord
à l'École normale, puis à la faculté
des lettres, où il ne professa que deux ans, de 1811
à 1813 ; il se fit ensuite suppléer, mais
il assistait aux examens, et prenait une part très
active à la discussion des thèses du doctorat,
où on le retrouvait tout entier. Ce doux philosophe
s'était laissé nommer tribun après le
18 brumaire. Il resta trois ans dans le Tribunat ; il
n'y fit pas de bruit, il n'y fit pas non plus de concession ;
il y resta tranquillement lui-même. Il s'en vit éliminer
avec indifférence, peut-être avec plaisir, et
passa le reste de ses jours entre sa bibliothèque et
son enseignement. Son cours de 1811 avait été
un événement, car sa parole avait autant de
grâce et de charmes que son style. Il a publié
ses Leçons de philosophie, qui ont eu de nombreuses
éditions, et qu'on lira toujours avec plaisir, parce
qu'elles sont un monument de la langue, et avec fruit, parce
qu'elles représentent une des phases les plus curieuses
et les plus instructives de notre philosophie moderne. Il
s'en tint à son système, qui était complet
et qui lui semblait solide ; et quoiqu'il écrivît
encore des mémoires sur des points de philosophie,
sans les publier, il ne cherchait pas à faire de nouvelles
découvertes. M. Cousin étant allé le
voir à son lit de mort, il lui dit en souriant :
« Vous trouvez toujours ? » Après
la suppression de la classe des sciences morales et politiques,
on l'avait « déporté »
en qualité de correspondant, dans la classe d'histoire
et de littérature ancienne. Il se laissa faire, mais
il ne mit jamais les pieds dans cette compagnie où
ses goûts et la nature de ses travaux ne l'appelaient
pas. En 1832, il fut élu membre titulaire de l'Académie
des sciences morales et politiques reconstituée, à
l'âge de soixante-seize ans, et il put encore y siéger
pendant cinq ans. Ce n'était plus qu'un auditeur assidu,
bienveillant, quoiqu'un peu sceptique pour toutes « les
découvertes » modernes. Ses confrères
l'entouraient de leur respect, car on ne pouvait connaître
cet homme excellent sans le respecter et sans l'aimer.
Il avait été très actif dans la section
de philosophie, en 1795, sans pourtant y être envahissant.
Il a écrit quelque part en parlant de lui-même :
« Je ne cherche pas à me cacher, mais je
n'aime pas à me montrer » ; très
juste appréciation de son esprit curieux et ferme,
et de son caractère modeste et réservé.
Le 16 avril 1796, vingt-six jours après son élection,
il communiqua à la classe deux mémoires :
l'un, Sur l'analyse des sensations, l'autre, Sur
la détermination du mot idée. Ces deux mémoires
ont été publiés dans le recueil des travaux
de la classe. Il continua jusqu'en 1803 de prendre une part
active aux travaux et aux discussions. Il eut même l'honneur
de fournir un des sujets de prix proposés par la section.
La loi organique donnait aux associés les mêmes
droits qu'aux résidents, et plusieurs d'entre eux en
profitèrent largement.
De Gérando (Né à Lyon
le 29 février 1772, mort à Paris le 10 novembre
1842.) qui fut un administrateur éminent et
une des lumières du conseil d'État, avait eu
une jeunesse agitée et héroïque. Il échappa
deux fois à la mort, d'abord sur le champ de bataille,
où il fut criblé de blessures, ensuite devant
un conseil de guerre d'où il semblait qu'il ne dût
sortir que pour aller au peloton d'exécution. Deux
fois il avait été obligé de s'exiler.
Rentré en France, il s'était engagé dans
un régiment de chasseurs, et il y servait comme simple
soldat quant il prit part au concours sur l'influence des
signes dans la formation des idées. Il n'avait que
vingt-cinq ans. Il obtint le prix, et vint le chercher d'étape
en étape. Cinq hectogrammes d'or ! (1667 fr.).
C'était une fortune pour le jeune soldat. On lui donna
son congé, et très peu de temps après,
il était associé de l'Institut, secrétaire
général d'un ministère, et maître
des requêtes.
M. de Gérando donna le bon exemple de compléter
et de développer le mémoire qui avait eu le
prix, et il en fit un ouvrage en quatre volumes, d'un réel
intérêt. Cet ouvrage parut en 1800. Tout en subissant
à certains égards l'influence, alors souveraine,
de Condillac, de Gérando n'hésita pas à
combattre le célèbre paradoxe qu'une science
bien étudiée n'est qu'une langue bien faite.
Il s'occupa aussitôt après de son Histoire
comparée des systèmes de philosophie relativement
aux principes des connaissances humaines. L'ouvrage ne
parut qu'en 1804, un an après la suppression de la
classe des sciences morales et politiques. De Gérando
devint d'abord correspondant, puis, au bout de deux ans, membre
titulaire de la classe d'histoire et de littérature
ancienne.
Rien n'était plus nécessaire à celte
époque que d'étudier l'histoire de la philosophie.
La plupart des disciples de Voltaire et de Rousseau, qui se
disaient philosophes, puisaient toute leur science dans l'encyclopédie.
Voltaire disait couramment : « On ne lit plus
Descartes. » Une des premières démarches
des membres de l'Institut fut de demander que les cendres
de Descartes fussent transportées au Panthéon :
ils l'honoraient, comme philosophe et esprit indépendant,
mais ils ne le lisaient pas. On lisait encore bien moins les
philosophes étrangers. On avait entendu parler « du
sage Locke » ; il était traduit en
français ; mais l'Allemagne était comme
séparée de nous par des abîmes infranchissables.
Les émigrés l'auraient découverte, s'ils
avaient été capables d'observer et de réfléchir.
Ce fut madame de Staël qui s'en chargea. Les Français
étaient depuis longtemps engoués d'eux-mêmes.
Ils se croyaient chargés de donner des leçons
aux autres peuples, et n'imaginaient pas un instant qu'ils
pussent en recevoir à leur tour. Il est certain qu'ils
leur avaient fait accepter leurs idées, leur langue,
et même leurs sottises, et que la Révolution
française fit avancer d'un siècle la civilisation
de l'Europe. Cette situation explique notre infatuation sans
l'excuser. Nous avions le tort de ne pas voyager, et le malheur
de ne pas savoir d'autre langue que la nôtre. Lorsque
la France, en 1792, accepta la guerre contre toute l'Europe,
elle devint comme une île au milieu d'un océan
désert ; le monde finit pour elle où finissaient
ses armées. Rien n'est plus comique et plus triste
à la fois que la lettre du ministre de l'intérieur,
transmettant à l'Institut un mémoire d'un savant
allemand. « Nous n'avons pas de lumières
à attendre de l'Allemagne sur de tels sujets. »
On défigurait l'orthographe d'une étrange sorte :
on écrivait d'Hugald Stuart, Rumphord, Fichtey. La
loi organique prescrivait d'élire vingt-quatre associés
étrangers ; on n'osait pas procéder à
l'élection ; on mit cinq ans à s'y décider.
A ce moment de l'histoire, la philosophie allemande était
pourtant dans toute sa splendeur. Kant surtout était
puissant et populaire. On s'occupa de lui dans la seconde
classe : honneur bien inattendu pour un étranger.
Destutt de Tracy, de Gérando l'attaquèrent ;
Mercier prit sa défense. « C'est un chef
de secte, dit de Tracy ; car il y a des sectes en Allemagne,
comme il y en avait chez les anciens. On professe la doctrine
philosophique de Kant, comme on professe la doctrine théologique
de Jésus, de Mahomet ou de Brahma. » Il
avoue qu'il n'a pas pu lire les ouvrages de Kant dans l'original,
parce qu'il n'entend pas l'allemand ; il a eu la traduction
latine entre les mains ; mais il aime mieux s'en référer
à un ouvrage intitulé : Essai d'une
exposition succincte de la doctrine de la raison pure,
écrit en hollandais par Kinker, et traduit en français
par Lefévre. « Je déclare, dit-il,
que, suivant mon opinion, Kinker a bien saisi les idées
de Kant ; mais je déclare aussi à ceux
qui en jugeraient autrement, que c'est ce qu'a dit Kinker
que je réfute, peu importe que je réfute Kant
ou Kinker, si je réfute une erreur accréditée. »
Voici maintenant le résumé qu'il fait lui-même
de sa réfutation. « J'ai démontré
que la doctrine de Kant nous présente une décomposition
incomplète et fausse de notre faculté de penser;
qu'elle nous donne une notion très inexacte de notre
sensibilité, de laquelle cependant elle avoue que viennent
tous les matériaux de nos connaissances ; que
toutes ces facultés pures qu'elle reconnaît
en nous, et toutes ces connaissances pures qu'elle
prétend nous donner, sont de purs néants, personnifiés
par l'abus des mots, et par un emploi vicieux des idées
abstraites, dont on fait des êtres réels et existants.
Si j'ai raison sur tous ces points, il n'existe rien qu'on
puisse appeler raison pure ; il n'y a pas lieu
à ce qu'on nomme critique de la raison pure,
et tout croule par la base. » Mercier, esprit bizarre
et confus, mais dans lequel perçaient quelques lueurs,
intervint dans la discussion pour défendre Kant contre
Destutt de Tracy et de Gérando. Cela n'alla pas bien
loin. Bien peu de membres de la classe lurent l'abrégé
de Kinker, qui pourtant n'avait qu'un volume. Destutt de Tracy
avait été jusqu'à étudier Kant
lui-même ; mais c'était un scrupuleux, un
courageux. Il ne l'avait lu qu'en latin. C'est en latin aussi
que Garat l'avait lu, s'il l'avait lu. « Je l'ai
lu, disait-il, dans un latin barbare, tout rempli de locutions
singulières qui sont apparemment des germanismes. »
Il trouvait la doctrine aussi barbare que le latin. Un jour,
il rencontre un ancien conventionnel, qui lui fait des lamentations
sur l'abaissement des esprits et des caractères. Garat
gémit avec lui. « Quel remède à
cette décadence morale ? » dit le conventionnel.
« J'ai envie de traduire Kant, » s'écrie
Garat. Mais il ne savait pas l'allemand. S'il l'avait su,
il n'aurait pas compris Kant. S'il l'avait compris, il ne
l'aurait pas approuvé. Et s'il l'avait traduit, on
ne l'aurait pas lu.
Madame de Staël fit l'éloge de cette grande école
et l'analyse de cette belle doctrine, dans son livre sur l'Allemagne ;
et Suard disait : « Quant à la philosophie
de Kant et de ses disciples, j'ai regret au temps et au talent
que madame de Staël a perdus à l'expliquer et
à l'adorer. »
Il reste à faire connaître les sujets de prix
mis au concours par la section.
Le premier était ainsi conçu : « Déterminer
l'influence des signes sur la formation des idées. »
L'Académie signalait aux concurrents, comme dignes
d'une attention particulière, les questions suivantes :
« 1° Est-il bien vrai que
les sensations ne puissent, se transformer en idées
que par le moyen des signes ? Ou, ce qui revient au
même, nos premières idées supposent-elles
essentiellement le secours des signes ?
« 2°L'art de penser serait-il parfait si
l'art des signes était porté à sa perfection ?
« 3°Dans les sciences où la vérité
est reçue sans contestation, n'est-ce pas à
la perfection des signes qu'on en est redevable ?
« 4° Dans celles qui fournissent un aliment
éternel aux disputes, le partage des opinions n'est-il
pas un effet nécessaire de l'inexactitude des signes ?
« 5° Y a-t-il quelque moyen de corriger les
signes mal faits et de rendre toutes les sciences également
susceptibles de démonstration ? »
De Gérando, alors simple soldat à
l'armée du Rhin, remporta le prix.
Un autre sujet de prix était conçu en ces termes :
« Déterminer l'influence
de l'habitude sur la faculté de penser, ou, en d'autres
termes, faire voir les effets que produit sur chacune de
nos facultés intellectuelles la fréquente
répétition des mêmes opérations. »
Le prix fut décerné à
Maine de Biran, dans la séance publique du 17 messidor
an X.
Dans la séance du 20 vendémiaire an XI, la classe
avait proposé, pour sujet de prix d'analyse des sensations
et des idées, cette question :
« Déterminer comment on doit décomposer
la faculté de penser, et quelles sont les facultés
élémentaires qu'on doit y reconnaître. »
Le concours n'ayant pas donné de
résultat fut prorogé jusqu'à la séance
publique de germinal an XIII. Mais avant la clôture
du concours, la seconde classe avait été supprimée.
On voit que, pour ses sujets de prix, elle se renfermait scrupuleusement
dans les questions psychologiques (analyse des sensations
et des idées), et qu'elle donnait à la question
des signes une importance toute particulière. Cette
question, introduite par Condillac, et bientôt la question
connexe de l'origine du langage, dans laquelle M. de Bonald
crut trouver une démonstration de l'existence de Dieu,
occupèrent encore la philosophie française pendant
les premières années du XIXe siècle.
Les travaux de la classe furent renfermés, comme nous
l'avons vu, dans le même cercle. On s'y occupa du « sauvage
de l'Aveyron », qui parut une excellente occasion
pour vérifier l'exactitude des théories sur
l'origine des sensations et des idées.
Parmi les communications les plus intéressantes faites
à la classe par la section de philosophie, il faut
compter les deux beaux mémoires de La Romiguière
dont nous avons parlé, et le Traité des rapports
du physique et du moral de lhomme, par Cabanis.
Ce dernier ouvrage occupa l'Institut pendant un grand nombre
de séances, et ne permit que de rares lectures aux
autres membres de la section. Cependant M. de Tracy, M. de
Gérando se firent entendre assez souvent. Le Breton,
qui était né pour être secrétaire,
lisait surtout des notices sur les membres décédés.
Le règlement de l'Institut prescrivait de lire une
notice sur la vie et les travaux, des membres décédés
dans la séance publique qui suivait immédiatement
leur décès, et l'Institut, par une délibération
spéciale, avait accordé aux associés
le même honneur.
MM. de Tracy et de Gérando lurent plusieurs mémoires
sur la pasigraphie. Cette prétendue science, inventée
par M. de Maismieux, était, avec la question de l'origine
des idées, une des constantes préoccupations
de la section de philosophie. Elle était loin de négliger
la lexicologie, question voisine, sur laquelle le ministre
de l'intérieur lui demandait des rapports ; mais
la pasigraphie semblait à la plupart des philosophes
une découverte de premier signes, si populaire à
la fin du XVIIIe siècle et dans les premières
années de celui-ci. M. de Tracy pensait qu'on arriverait
par ce moyen à former une langue universelle. L'inventeur,
M. de Maismieux, n'en doutait pas. L'esprit, d'ailleurs lumineux,
de M. de Tracy était hanté par la chimère
de la simplification et de l'unification. C'est lui qui disait
un jour qu'il fallait extraire toutes les vérités
contenues dans tous les livres, en faire un catéchisme
bien méthodique, qui ne serait pas fort gros, et qu'on
pourrait brûler ensuite tous les livres. Hâtons-nous
d'ajouter qu'il ne se serait pas chargé de ce brûlement.
Les doctrines que les savants trouvent dans leur cabinet,
et qu'ils discutent entre eux, quelquefois sans aucune pensée
de publicité et de propagande, arrivent, on ne sait
comment, jusqu'aux esprits non cultivés, s'y transforment
en passions, et produisent des effets inattendus. Le grand
amour des encyclopédistes pour l'unité et la
généralité, qui se liait dans leur esprit
à une certaine idée de table rase, et à
un certain mépris pour l'histoire, l'érudition
et la tradition, avait abouti dans la pratique à des
incendies de châteaux, d'églises et de bibliothèques.
M. de Tracy et ses contemporains ne se doutaient pas de cette
corrélation, qui devient très visible pour nous,
à mesure que nous nous éloignons des événements,
et que nous arrivons au point où lon peut les
juger dans leur ensemble. La généralité
absolue en philosophie, c'est l'égalité absolue
en politique : c'est, dans les deux cas, la suppression
totale des différences. On s'était efforcé,
par la suppression des classes sociales, et par la transmission
rapide des pouvoirs, qui passaient incessamment de main en
main, de rendre tous les Français égaux ;
on n'avait pas pu les rendre semblables, et surtout il restait
encore des inégalités et des différences
entre les peuples. On avait recours à la guillotine
pour établir l'égalité entre les citoyens,
et au canon pour établir l'égalité entre
les peuples. Le canon n'allait pas aussi vite que la guillotine.
Les savants, qui ne guillotinaient pas, et ne mitraillaient
pas, et qui avaient la guillotine en horreur, rêvaient
un catéchisme commun, et une langue unique. Ces doux
philosophes qui avaient horreur du sang, et qui voulaient
du bien à toute l'humanité, étaient plus
révolutionnaires que les Jacobins. Ils voyaient clairement
ce qu'on pouvait faire d'un peuple avec un seul livre et une
seul langue, et il rêvaient le même sort pour
l'humanité, sans savoir que leur succès définitif
aurait supprimé l'originalité, le mouvement
et la vie. L'art de penser et l'art de gouverner consistent
à tendre à l'unité, sans sacrifier la
différence. Bonaparte balaya tout cela. Il voulait
la monarchie universelle, ce qui était son genre de
folie particulier, mais il n'était pas tendre pour
les folies des autres, ni pour les folies sanguinaires, ni
pour les douces folies. Il ne souffrit ni Jacobins, ni idéologues
dans son Empire. Il fut, bien avant la Restauration, et avec
plus de force et d'habileté, le restaurateur des différences.
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