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UNE ACADÉMIE

SOUS

LE DIRECTOIRE

par

Jules Simon
Secrétaire perpétuel de l'Académie
de 1882 à 1896

 

 

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- VII -

LA SECTION D'ANALYSE DES SENSATIONS ET DES IDÉES

 

Je vais maintenant rendre compte successivement de la composition et des travaux de chacune des six sections dont la classe des sciences morales et politiques était composée. L'académie actuelle, depuis sa résurrection en 1832, comprend, comme on sait, cinq sections, qui portent les noms suivants : section de philosophie, section de morale, section de législation, droit public et jurisprudence, section d'économie politique, finances et statistique, et enfin section d'histoire générale et philosophique. C'est la division même de la seconde classe de l'Institut, telle qu'elle avait été établie en 1795. Il y avait, à cette date, une section de plus, celle de géographie, qui fait partie aujourd'hui de l'Académie des sciences. Tout le reste a été conservé. Les noms seuls sont différents. Ainsi, la première section, par laquelle naturellement je commence, et qui est notre section de philosophie, s'appelait, de 1795 à 1803, la section d'analyse des sensations et des idées.

Le titre IV de la loi du 3 brumaire an IV, consacré, comme nous l'avons vu, à l'organisation de l'Institut, fixait ainsi, dans son article 2, le nombre des membres :

« L'Institut est composé de cent quarante-quatre membres résidant à Paris, et d'un égal nombre d'associés répandus dans les différentes parties de la République ; il s'associe des savants étrangers, dont le nombre est de vingt-quatre, huit pour chacune des trois classes. »

Le nombre des membres était inégalement réparti entre les trois classes. La première classe avait soixante titulaires, soixante associés et huit associés étrangers, total cent vingt-huit ; la troisième classe avait quarante-huit titulaires, quarante-huit associés et huit associés étrangers, total cent quatre, et la seconde classe, la classe des sciences morales et politiques, n'ayant que six sections, tandis que la première classe en avait dix et que la troisième en avait huit, ne comptait en conséquence que trente-six titulaires, trente-six associés, et huit associés étrangers, en tout quatre-vingts membres.

Toutes les sections, dans toutes les classes, étaient uniformément composées de six membres résidant à Paris, et de six associés des départements. Les huit associés étrangers appartenaient à la classe entière et n'étaient rattachés à aucune section.

L'article 9 réglait de la façon suivante la formation de l'Institut national. « Pour la formation de l'Institut, le Directoire exécutif nommera quarante-huit membres qui éliront les quatre-vingt-seize autres. Les cent quarante-quatre membres réunis nommeront les associés. » Pour cette première fois, les élections se firent directement, au scrutin de liste et à la majorité des suffrages. C'est seulement pour les élections postérieures de l'Institut qu'on eut recours aux listes de présentation et au vote cumulatif.

Les quarante-huit membres nommés directement par arrêté du Directoire exécutif étaient répartis par cet arrêté même entre les vingt-quatre sections de l'Institut, à raison de deux membres nommés par section.

Le titre IV, qui contenait l'organisation de l'Institut, fut promulgué, avec l'ensemble du décret, le 3 brumaire an V (25 octobre 1795) ; mais il était voté depuis plusieurs jours à l'époque de cette promulgation, et on avait déjà résolu, dans un des comités de la Convention, d'y apporter un changement considérable. Le comité de l'instruction publique, qui avait proposé l'article 9, et qui l'avait fait voter, regretta de s'être dessaisi, au profit du Directoire, d'une nomination de cette importance. Dans sa séance du 28 vendémiaire (20 octobre 1795), il adopta un projet complémentaire qui modifiait l'article 9, et chargeait la Convention de procéder elle-même à la nomination, sur la présentation du comité (Extrait du procès-verbal : « Le comité charge le citoyen Lakanal de proposer à la Convention de rapporter l'article IX du titre IV de la loi sur l'Institut portant que le Directoire exécutif nommera le tiers des membres de cet Institut, et de les faire nommer par la Convention sur la présentation du comité. », Archives nationales, AF, II*, 31. Procès-verbaux du comité d'Instruction publique.). Deux jours après, la liste de présentation était faite, et Lakanal était en mesure de la proposer à la Convention le lendemain, c'est-à-dire le 2 brumaire (24 octobre 1795. - Séance du comité, du 1er brumaire. Extrait du procès-verbal : « Le comité d'instruction publique, après avoir arrêté la liste du tiers des membres de l'Institut national, charge le citoyen Lakanal de la présenter demain à la Convention. ») ; mais l'ordre du jour des dernières séances était très chargé, la proposition ne put avoir lieu, le décret fut promulgué le 3 avec l'article 9, s'ans aucune modification, et le comité d'instruction publique fut dissous avant que Lakanal eût rempli sa mission. L'entrée en fonction du Directoire eut lieu le 11 brumaire, et très peu de jours après (Le rapport du ministre de l'intérieur (Bénézech), porte la date du 3 frimaire an IV. C'est évidemment une erreur, puisque la nomination des quarante-huit membres de l'Institut a été faite le 29 brumaire. Du reste, les erreurs de date dans les documents officiels ne sont pas rares à cette époque. La pièce déposée aux Archives n'est qu'une copie non signée), le ministre de l'intérieur lui adressait le rapport suivant :

« La Convention, en décrétant l'Institut, a voulu perfectionner et nationaliser en quelque sorte un établissement dont le despotisme n'avait pu empêcher les heureux effets. On ne saurait donc trop s'empresser, pour répondre à ses vues bienfaisantes, de procéder à son organisation.

» La première opération à cet égard est celle qui est prescrite par l'article 9 du titre IV de la loi du 3 brumaire, qui charge le Directoire exécutif de nommer pour la formation de l'Institut national quarante-huit membres qui éliront les quatre-vingt-seize autres. Déjà le comité d'instruction publique avait dressé la liste de ces quarante-huit membres, qu'il devait présenter à la Convention nationale ; c'est celle que je soumets à l'approbation du Directoire exécutif, persuadé que le choix du comité a été dirigé par les vues les plus utiles, et qu'il n'a consulté que le mérite, les lumières et les talents. »

La liste fut publiée le 29 brumaire an IV (20 novembre 1795). Il n'est pas sans intérêt d'en donner ici le préambule. Il est un peu emphatique, selon l'usage du temps, mais on verra au moins que le Directoire avait conscience de la grandeur de son œuvre.

« 29 brumaire an IV.

« Le Directoire exécutif ;

» Considérant qu'il est de son devoir d'ouvrir avec célérité toutes les sources de la prospérité publique ;

» Profondément convaincu que le bonheur du peuple français est inséparable de la perfection des sciences et des arts et de l'accroissement de toutes les connaissances humaines ; que leur puissance peut seule entretenir le feu sacré de la liberté qu'elle a allumé, maintenir dans toute sa pureté l'égalité qu'elle a révélée aux nations, forger de nouvelles foudres pour la victoire, couvrir les champs mieux cultivés de productions plus abondantes et plus utiles, seconder l'industrie, vivifier le commerce, donner, en épurant les mœurs, de nouveaux garants à la félicité domestique, diriger le zèle de l'administrateur, éclairer la conscience du juge, et dévoiler à la prudence du législateur les destinées futures des peuples dans le tableau de leurs vertus et même de leurs erreurs passées ;

» Voulant manifester solennellement à la France et à toutes les nations civilisées la ferme résolution de concourir de tout son pouvoir au progrès des lumières et fournir une nouvelle preuve de son respect pour la constitution en lui donnant sans délai le complément qu'elle a déterminé elle-même el qui doit assurer à jamais au talent son éclat, au génie son immortalité, aux inventions leur durée, aux connaissances humaines leur perfectionnement, au peuple français sa gloire et aux vertus leur plus digne récompense ;

» Arrête :

» Sont membres de l'Institut...

» Le ministre de l'intérieur notifiera à chacun des citoyens dont le nom est porté au présent tableau sa nomination à l'Institut national. Il est en outre chargé de les installer dans l'édifice du Louvre, en se conformant à cet égard à la loi du ... vendémiaire an IV.

» La Réveillere-Lépeaux, etc. »

Les quarante-huit membres avaient été nommés de façon qu'il y eût par section deux membres nommés et quatre membres à élire. Les élections furent faites en deux fois, et par moitié. La première liste qui portait le nombre des membres de quarante-huit à quatre-vingt-seize parut le 19 frimaire (10 décembre 1795), et la seconde qui complétait le nombre de cent quarante-quatre parut le 23 frimaire (14 décembre 1795). Le 24, fut publiée une nomination nouvelle, celle de Cabanis, élu en remplacement de Garat, qui, nommé à la fois par le Directoire et par l'Institut, était obligé d'opter et laissait vacante une de ses deux places.

Les douze membres nommés le 20 novembre 1795 par arrêté du Directoire pour servir de noyau à la deuxième classe furent Volney et Lévesque de Pouilly, (aussitôt remplacé par Garat), pour l'analyse des sensations et des idées, Bernardin de Saint-Ppierre et Mercier pour la morale, Daunou et Cambacérès pour la science sociale et la législation, Sieyès et Creuzé-Latouche pour l'économie politique, Charles Lévesque et de Lisle de Sales pour l'histoire, Buache et Mentelle pour la géographie.

Sur ces douze membres, six appartenaient au Corps législatif : Garat, Daunou, Cambacérès, Sieyès, Mercier, Greuzé-Latouche. Il fallait s'y attendre, surtout pour la classe des sciences morales et politiques. Volney n'entra dans les assemblées qu'après le 18 brumaire. Les choix préparés pour l'Institut tout entier par le comité de la Convention, et rendus définitifs par le Directoire, furent d'une remarquable impartialité. On peut le constater par la liste des membres nommés pour former la seconde classe. Les électeurs furent animés du même esprit. Nous verrons que la liste des cent quarante-quatre membres de l'Institut contenait des régicides et des partisans secrets ou même avoués de la monarchie, des athées, des religieux et des évêques constitutionnels. On se préoccupa surtout du talent, et c'est une conduite dont il faut faire honneur au comité d'instruction publique de la Convention, au Directoire et à l'Institut.

Les nominations et les élections furent rendues particulièrement difficiles par le parti qu'on avait pris de diviser les classes en sections, et d'attribuer à toutes les sections un nombre égal de membres. C'était la suite du goût général qu'on avait alors pour la symétrie (une langue bien faite), et de l'habitude qu'on avait prise de faire d'abord des cadres réguliers et de contraindre ensuite la réalité à s'en accommoder coûte que coûte. S'il faut s'étonner et se féliciter de quelque chose, c'est qu'on n'ait pas eu la pensée de donner le même nombre de sections à toutes les classes.

Ce sectionnement a persisté jusqu'à présent, au milieu de toutes les modifications de l'Institut, dans trois académies : l'Académie des sciences, l'Académie des beaux-arts, et l'Académie des sciences morales et politiques ; l'Académie française et l'Académie des inscriptions et belles-lettres y ont renoncé, heureusement pour elles. Il n'a aucun avantage, car on peut le remplacer, dans le travail des académies, par des commissions toujours mieux appropriées aux sujets que des comités permanents, et il a des inconvénients nombreux. Le premier est d'être arbitraire. Admettons qu'il ne le soit pas pour l'Académie des sciences et pour l'Académie des beaux-arts, quoiqu'on puisse s'étonner de voir la physique figurer parmi les sciences mathématiques et non parmi les sciences physiques, et qu'il soit permis de se demander à laquelle de ces trois sections, la peinture, la sculpture et l'architecture, aurait appartenu Michel-Ange. Pour la classe des sciences morales et politiques, la distinction est souvent difficile à faire entre la philosophie et la morale, entre la morale et la jurisprudence, entre la jurisprudence et l'économie politique. Ce sont sans doute des sciences différentes, mais il est rare que les hommes qui s'y livrent se renferment étroitement dans leur spécialité ; et, pour le dire sur-le-champ, n’est-il pas étrange que les créateurs de l'Institut, qui tenaient tant à l'unité du corps, aient fait ensuite une si large place à la spécialité des sections ?

Non seulement ces divisions sont arbitraires, mais elles sont injustes. Elles donnent à l'érudition et à l'habileté technique un avantage contre le génie. Elles rendirent les choix particulièrement difficiles, quand il fallut, en 1795, dresser d'un seul coup une liste de cent quarante-quatre membres de l'Institut.

Arrêtons un instant notre pensée sur la troisième classe, dont l'organisation était la plus irrégulière. Il est clair, en premier lieu, qu'on y avait renfermé deux Académies dans une Académie unique. Il était indispensable de réunir les artistes entre eux pour former un seul corps, et de les séparer des grammairiens et des antiquaires. C'est du reste ce qui fut fait à la réorganisation de 1803. Même en mettant en dehors de la troisième classe, telle qu'elle était composée en 1795, tout ce qui devait plus tard former une Académie des beaux-arts, on ne s'explique pas bien une Académie ainsi divisée : grammaire, langues anciennes, poésie, antiquités et monuments. Six places sont données à la poésie, contre dix-huit à l'érudition ; ce n'est pas là une proportion raisonnable. Les poètes, les grammairiens et les antiquaires ne semblent pas faits pour délibérer ensemble. On ne sait pas pourquoi les grammairiens et les latinistes précèdent les poètes. Les langues anciennes sont représentées, et la langue française ne l'est pas. On donne six places aux poètes, et on n'en donne pas une aux orateurs et aux prosateurs. Il faut qu'il y ait six poètes, et il faut qu'il n'y en ait que six : deux difficultés d'ordre différent, qui, selon les circonstances, peuvent être également insolubles. Il faut aussi qu'il y ait trois comédiens, car une délibération de l'Institut leur attribua la moitié des places dans la section de musique et déclamation. Encore ne s'agit-il pas de six poètes et de trois comédiens, puisque les associés étaient en nombre égal des titulaires ; c'est douze poètes et six comédiens qu'il faut dire.

Ces classifications, qui ne pouvaient pas se défendre, ne pouvaient pas non plus être appliquées ; elles étaient aussi embarrassantes pour les personnes que pour les choses. On fut notamment très empêché pour trouver six grammairiens. Il en fallait douze : six pour Paris et six pour les départements ; mais on ne nomma, en décembre 1795, que les grammairiens de Paris, ne parlons que de ceux-là. On avait sous la main l'abbé Sicard, le même qui avait failli être massacré à l'Abbaye pendant les journées de Septembre. C'était incontestablement un grammairien. Le Directoire le nomma. En 1797, il fut condamné à la déportation, comme gérant d'un journal catholique, par décret du Directoire. Sa place à l'Institut fut en même temps déclarée vacante. On la donna à Cailhava, un auteur dramatique. Sicard se cacha et n'alla pas à Sinnamari ; il rentra, par l'élection, dans la section de grammaire on 1801, après la mort de de Wailly. Garat, qui était professeur de philosophie, fut surpris et assez désappointé, de se voir classé dans la section de grammaire. Il écrivit à Bénézech, à cette occasion, la lettre suivante : « Citoyen ministre, comme tout homme de lettres, j'ai souvent rencontré la grammaire dans mes études ; elle n'a jamais été et ne doit jamais être l'objet de mes travaux. Il m'est donc impossible de ne pas refuser la place de grammairien dans l'Institut national. » On le fit passer dans la seconde classe, où il remplaça Lévesque de Pouilly. Le Directoire le remplaça à son tour, dans la troisième classe et dans la section de grammaire, par Collin d'Harleville ; mais, en même temps, Collin d'Harleville était élu par l'Institut dans la section de poésie. C'était un poète en effet, en ce sens qu'il faisait des vers ; pour grammairien, il ne l'était pas plus que Garat. Le Directoire nomma alors Andrieux. C'était aussi un poète, et même un auteur dramatique. Napoléon disait de lui : « Il y a autre chose que des comédies dans Andrieux. » II y avait un jurisconsulte et un orateur, comme il le montra au tribunal de cassation et au Tribunal, et peut-être même, après tout, un grammairien, puisqu'il finit par être nommé professeur de grammaire à l'École polytechnique. C'est Andrieux qui répondit au premier consul, se plaignant de l'opposition du Tribunal : « Vous êtes, citoyen, de la section de mécanique, et vous savez qu'on ne s'appuie que sur ce qui résiste. » Les élections firent entrer dans la section de grammaire de Wailly, Domergue, de Villar et Louvet. De Wailly est un bon grammairien, que la mort enleva cinq ans après son élection ; Domergue, un grammairien assez ordinaire ; de Villar et Louvet ne sont pas plus grammairiens que Garat, Cailhava, Collin d'Harleville, Andrieux. De Villar était évêque constitutionnel de la Mayenne, après avoir été principal de collège. C'était un écrivain des plus médiocres, qui mérita la reconnaissance des savants et des gens de lettres par les nombreux services qu'il rendit dans la Convention comme membre du comité d'instruction publique. Louvet n'est autre que le célèbre auteur de Faublas. Il n'était pas nécessaire que Louvel fût de l'Institut ; il était au moins surprenant qu'il y fût comme grammairien. Lorsqu'après le 18 fructidor, on voulut remplacer Sicard, l'élu fut Cailhava, qui n'avait jamais été autre chose qu'un auteur dramatique. Cette nomenclature des membres de la section de grammaire suffirait à elle seule pour montrer qu'il faut renoncer au système de la division des Académies en sections.

On pourrait faire encore beaucoup de remarques analogues sur la troisième classe. La section de poésie était bien composée ; on y avait mis les poètes les plus distingués du temps : l'abbé Delille, qui ne daigna pas accepter et qui ne daigna pas même refuser, Chénier, Lebrun, Ducis, Fontanes, Collin d'Harleville. Mais où l'on fut plus tard embarrassé, ce fut pour découvrir six bons poètes en province. Les membres non résidents étaient, en vertu de la loi, les égaux des membres résidents, et il s'agissait de découvrir six poètes, six sculpteurs, trois comédiens, qui fussent devenus célèbres sans avoir jamais mis le pied à Paris, ou du moins sans s'y être fixés. On s'en tira pour les comédiens en faisant porter les choix sur des comédiens de Paris qui, après avoir pris leur retraite, s'étaient établis à la campagne. C'est ainsi que Préville, qui avait renoncé à sa place de membre résident pour aller à Senlis jouir du repos et de la solitude, reparut comme membre associé sur les listes de l'Institut. L'élection lui donna pour confrères Mole d'Alincourt, frère du célèbre Mole ; Caillot, qui avait fait si longtemps les délices de l'Opéra-Comique, et, un peu plus tard, un acteur de Bordeaux nommé Bonnet-Beauval, et Larive, le tragédien retiré du Théâtre-Français.

Nous n'avons parlé qu'incidemment de la troisième classe, qui nous fournissait les meilleurs arguments contre la division des académies en sections. Nous allons à présent nous renfermer dans l'étude de la seconde classe dont nous passerons successivement les six sections en revue. Mais rien qu'en jetant les yeux sur le nom de cette classe, et sur la nomenclature des sections qui la composent, nous y trouvons une raison nouvelle pour appuyer notre sentiment. Cette classe porte un nom qui manque de précision et de franchise. On sait ce que c'est qu'une science morale : c'est la morale ; et qu'une science politique : c'est la politique, et peut-être aussi l'économie politique. Mais qu'est-ce qu'un ensemble de sciences morales et politiques ? La psychologie est-elle une science morale ? La géographie est-elle une science morale ? Le nom de la seconde classe, dans une langue bien faite, aurait été celui-ci : Académie des sciences philosophiques. Ce nom eût donné son véritable sens à la double création de la Convention, c'est-à-dire à l'existence de la seconde classe, et à la fusion des trois classes dans un corps unique. Il est très vrai que, dans une Académie ainsi nommée, une section de philosophie serait déplacée et paraîtrait incompréhensible. Cette conséquence n'a rien qui m'effraie. N'est-ce pas maltraiter une époque, que de la réduire à n'avoir produit que six philosophes, et maltraiter la philosophie que de la ravaler au rang d'une science particulière ? Est-on bien sûr que des disciples de Condillac auraient fait une place parmi eux à Rousseau et à Voltaire ? Auraient-ils regardé Diderot comme un des leurs ? Montesquieu et Buffon, Georges Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire, Quinet et Jean Reynaud étaient-ils des philosophes à mettre dans une section de philosophie ? Peut-on renfermer dans une spécialité étroite la philosophie qui donne leur matière et leur méthode, leur substance et leur forme à toutes les sciences, qui établit leurs rapports, et leur emprunte leurs conclusions pour en former comme la synthèse divine du savoir humain ? De même que la science n'existe pas, si elle n'est libre, la philosophie n'est rien, si elle n'est universelle.

Il faut convenir que les élections donnèrent un meilleur résultat pour la philosophie que pour la grammaire ; et pourtant il est aisé de voir que les électeurs étaient embarrassés pour remplir ce cadre étroit. Ils l'avaient encore rétréci comme à plaisir en réduisant la philosophie à n'être que l'analyse des sensations et des idées. Tous ceux qui se piquaient de philosophie avaient alors une véritable passion pour l'analyse. Une bonne analyse et une bonne classification, exprimées dans une langue bien faite, voilà l'idéal qu'ils se formaient pour toutes les sciences, et particulièrement pour la philosophie. Ils avaient appris cette doctrine à l'école de l'Encyclopédie et de Condillac. Ils montraient le plus parfait mépris pour cette obscure métaphysique, qui se repaissait d'hypothèses et de chimères, tandis qu'il n'y a, disaient-ils, de vraiment scientifique qu'une série de faits bien observés, et ramenés à une formule générale. La métaphysique était tombée en discrédit depuis plus d'un demi-siècle. On sait comment Voltaire la définissait. L'Académie française mit l'éloge de Descartes au concours, dans l'unique pensée d'honorer la philosophie indépendante, et en gardant toutes ses rancunes contre ce qu'on appelait d'un commun accord les chimères cartésiennes. Thomas eut le prix, et Voltaire lui écrivit cette platitude : « On ne lit plus Descartes ; mais on lira son éloge. »

Quand M. Guizot ressuscita l'Académie des sciences morales et politiques en 1832, le système de Condillac était tombé en discrédit. Nous avions eu dans le siècle dernier une philosophie dominante, grâce à l'influence de l'Encyclopédie ; et nous eûmes une philosophie officielle dès les premières années de ce siècle-ci, grâce à la fondation de l'université impériale qui ne permettait aucun enseignement public en dehors d'elle. M. La Romiguière, M. Royer-Collard et M. Cousin régnèrent l'un après l'autre, M. Cousin plus longtemps et plus souverainement que ses devanciers. Loin de renoncer à l'analyse, il la regarda comme le fondement de la philosophie, mais il n'en fit pas la philosophie entière. Il adopta dans ses traits généraux la doctrine de Descartes, dont on peut le considérer comme un disciple, quoique des disciples de cet ordre portent à bon droit le nom de maîtres. Il avait collaboré avec M. Guizot à l'ordonnance réparatrice de 1832, et ils n'étaient hommes ni l'un ni l'autre à cacher le nom de la philosophie. Il est à regretter qu'ils ne l'aient pas donné à l'Académie entière ; c'est alors que la revanche eût été complète.

Le Directoire avait désigné, pour la section de l'analyse des sensations et des idées, Volney et Lévesque de Pouilly. Volney (Né à Craon (Mayenne) le 3 février 1757, mort à Paris le 25 avril 1820) était indiqué, pour l'Institut, par le succès de son Voyage en Egypte et pour la section de philosophie par le succès encore plus éclatant des Ruines. Il avait aussi publié, en 1793, un Catéchisme du citoyen français, qu'on pouvait, regarder comme un traité de morale. Ce n'était pourtant pas un philosophe dans le sens que semble indiquer le titre de la section (analyse des sensations et des idées), et il avait fait à l'École normale de 1794, avec une grande supériorité, un cours d'histoire qui le désignait pour une section différente. Au moment de sa nomination, il venait de partir pour les États-Unis d'Amérique, et n'occupa son siège à l'Institut qu'à la fin de 1797.

Volney était un noble esprit, avec un caractère réservé. Il se montra toujours indépendant et généreux dans sa conduite comme dans ses opinions, fidèle à ses principes, à sa méthode, à ses amitiés, un peu incertain dans les conclusions pratiques, comme un homme qui n'avait pas poussé ses méditations jusqu'à leur terme. Il était personnellement ami de Bonaparte, et se trouva engagé comme malgré lui dans la politique. Ses pensées, depuis la publication des Ruines, s'étaient détournées peu à peu de la philosophie et de la poésie. Elles étaient devenues positives. Il avait rapporté de son dernier voyage des notes abondantes et intéressantes à l'aide desquelles il composa son Tableau du climat et du sol des États-Unis d'Amérique, publié en 1803. Il assistait aux délibérations de la section de philosophie, et y prenait part, sans y contribuer par des communications personnelles.

Lévesque de Pouilly (Né à Reims le 8 mai 1734, mort le 24 mars 1820), que le Directoire avait placé à côté de Volney dans la section de philosophie, pouvait à la rigueur passer pour un philosophe, puisqu'il avait publié, entre autres écrits, un éloge de Charles Bonnet et une théorie de l'imagination (Son père, qui avait fait partie avant lui de l'Académie des inscriptions, était un philosophe moraliste. Son principal ouvrage est intitulé : Théorie des sentiments agréables, où, après avoir indiqué les régies que la nature suit dans la distribution du plaisir, on établit les principes de la théologie naturelle, et ceux de la philosophie morale. Cet ouvrage a été plusieurs fois réimprimé.) ; cependant sa place était plutôt marquée à l'Académie des inscriptions, dont il faisait partie depuis longtemps, et dans laquelle il fut rappelé plus tard. Comme Volney, il était absent quand le Directoire le nomma ; mais son absence durait depuis plus longtemps, et avait un caractère plus grave. Il s'était retiré en Allemagne aux approches de la Terreur. Cette marque de prudence ou de faiblesse ne faisait peut-être pas de lui un émigré, car il n'était affilié à aucun parti, mais elle suffisait pour le rendre suspect. D'ailleurs, il n'avait pas, comme certains autres, des amis puissants. Le Directoire, averti de sa situation aussitôt que la liste fut publiée, se hâta d'annuler sa nomination et de le remplacer par Gara (Né à Bayonne le 8 décembre 1749. Mort le 9 décembre 1833, à Urdain, près Ustaritz (Basses-Pyrénées)).

Il avait d'abord nommé ce dernier dans la section de grammaire qui faisait partie de la troisième classe. Garat refusa, avec une certaine aigreur, par la lettre que l'on connaît. La seconde classe l'élut aussitôt dans la section de philosophie, et deux jours après le Directoire, qui ignorait encore cette élection, le nommait de son côté membre de cette même section, en remplacement de Lévesque de Pouilly. Garat fut donc, en moins de huit jours, l'objet de deux nominations et d'une élection pour une place de membre de l'Institut.

On aurait pu croire qu'il serait l'homme actif de la section. Il s'était occupé de tout : de droit, d'histoire, de politique ; mais il passait pour être principalement un philosophe. A la fondation de l'École normale, il avait été chargé d'y professer l'analyse des sensations et des idées. Ses premières leçons avaient été très applaudies ; on les publiait à mesure, et le public se les arrachait. Dans sa première leçon, qui eut lieu à la fin de décembre 1794, après avoir rapidement esquissé les idées de Bacon, Locke et Condillac, il avait ajouté ces paroles : « II y a vingt ans que je médite mon système, mais je n'ai pas encore écrit une seule page ; c'est au milieu de vous que je vais faire l'ouvrage : nous allons le faire ensemble. Naguère, et lorsque la hache était suspendue sur toutes les têtes, dans ce péril universel auquel nous avons échappé, un des regrets que je donnais à la vie était de mourir sans laisser à côté de l'échafaud l'ouvrage auquel je m'étais si longtemps préparé. » Dans la seconde leçon, il exposa son plan. Il y a fort à parier qu'il l'improvisait, malgré cette longue incubation qui, disait-il, durait déjà depuis vingt ans. Parmi les auditeurs des cours de l'École normale se trouvaient des hommes de mérite, qui auraient pu y remplir l'office de maîtres. Saint-Martin, l'un des auditeurs de Garat, était l'homme le mieux fait pour déconcerter un professeur qui avait de l'imagination et de l'ambition, sans aucune science. C'était un illuminé ; et s'il avait professé lui-même, il aurait prêté le flanc à toutes les critiques ; mais comme beaucoup d'illuminés, il possédait contre les doctrines des autres une dialectique singulièrement aiguisée et troublante ; il aurait fallu pour lui résister beaucoup de science, de bon sens et de fermeté : toutes les qualités dont Garat était dépourvu. La lutte fut brillante, elle fut courtoise, elle partagea l'auditoire. Il y avait beaucoup d'idées folles et quelques idées profondes dans la tête du disciple de Swedenborg ; il n'y en avait d'aucune espèce dans celle de Garat, qui n'était qu'un virtuose. Il exerçait sa faconde sur tous les sujets avec autant de légèreté que d'éclat. Il était plutôt professeur qu'orateur, plutôt journaliste qu'écrivain ; il a touché à tout, sans laisser de trace nulle part. Il n'est rien ou presque rien pour la postérité, après avoir fait un bruit continuel pendant sa vie. Au fond, il adoptait les principes de Condillac, en y mêlant quelques idées vagues de spiritualisme à la Jean-Jacques ; en politique, il avait des inspirations généreuses, il aimait la paix, il la souhaitait pour son pays, mais il achetait la sienne par les concessions les plus humiliantes et les plus funestes. C'était un de ces hommes qui sont toujours de bonne foi au moment où ils parlent, et qui traversent toutes les opinions et tous les partis, en s'apercevant à peine de leur propre mobilité. Ce qui leur manque, c'est le caractère, aussi nécessaire pour l'écrivain et le penseur que pour l'homme privé et le citoyen. Garat a été membre de nos grandes assemblées ; il a parlé, en quelque sorte, dans toutes les tribunes ; il a été admis dans l'intimité des chefs de la Révolution, dans celle de Bonaparte, premier consul et empereur. Il était ministre en 1793. C'est lui qui a lu à Louis XVI son arrêt de mort. Il a publiquement déclaré qu'il approuvait la condamnation ; il est certain qu'il en a été consterné ; il paraît établi qu'il s'était efforcé de l'empêcher ; personne n'a parlé de Louis XVI avec plus d'émotion et d'admiration. Il avait combattu le 18 brumaire, sans toutefois s'exposer outre mesure ; et il en écrivit l'apologie, par ordre, dès le lendemain. Quand Bonaparte n'était encore que le vainqueur de l'Italie, il avait prononcé sur lui cet oracle : « C'est un philosophe qui, par hasard, s'est vu obligé de commander une armée et de livrer quelques batailles. » Garat ne livrait jamais de batailles d'aucun genre ; il était à peine philosophe, quoiqu'il fût professeur de philosophie. On pourrait dire de lui comme de son neveu le chanteur, qu'il ne fit jamais que des roulades. C'est peut-être le seul homme qui ait été mêlé aux scènes les plus affreuses de la Révolution, qui y ait joué, au moins officiellement, un grand rôle, et dont on ait pu dire en fin de compte : « C'était un bon homme. »

Garat, qui était bruyant partout, ne le fut pas dans la section de philosophie. Ses cours, ses articles, et les assemblées politiques l'absorbaient. Il fut un instant ambassadeur à Naples, en 1798. Il y étonna tout le monde, et finit par s'étonner de s'y voir. Le seul travail auquel il se soit livré, comme membre de l'Institut, est l'analyse des mémoires envoyés au concours sur l'influence du langage dans la formation des idées. Il lui sembla que le bruit qu'on pouvait faire dans les classes de l'Institut ne retentissait pas assez au dehors, et il aima mieux en faire ailleurs. Il se trouva éliminé, en 1803, à l'époque de la réorganisation. Son ami Suard, dont il a fait un si beau panégyrique, en fut la cause, et se contenta de lui dire négligemment : « Il m'a semblé que vous ne teniez pas à être membre de l'Institut. » Garat ne tenait pas à y travailler, mais il tenait à en être. Il pardonna à Suard, qui l'avait trahi, parce qu'il était dans sa nature de pardonner, d'oublier et de changer. Le bonhomme, comme l'appelait Suard, ne savait même pas haïr, si ce n'est quelquefois en rhétorique.

Tout autre fut l'attitude de Cabanis (Né à Cosnac (Corrèze), le 5 juin 1757, mort à Rueil le 5 mai 1808.). Celui-ci était, comme presque tous les membres de la classe, mêlé à la politique, mais il ne s'y donnait pas tout entier et n'y cherchait pas uniquement, comme certains autres, les occasions de jouer un rôle. Il avait été le fidèle ami et le confident de Mirabeau. Il était philosophe, dans le sens qu'on donnait à ce mot à la fin du XVIIIe siècle, et faisait partie de la société d'Auteuil, où l'on conservait les traditions de l'Encyclopédie, avec moins d'ambition et moins de puissance, mais avec plus de suite dans la méthode, plus de perspicacité dans l'observation, et plus de circonspection dans les affirmations. Cabanis était médecin, en même temps que philosophe ; et il réunit les deux ordres d'études dans son Traité des rapports du physique et du moral de l'homme qui obtint rapidement et qui a gardé une juste célébrité. Ce livre a été lu, en entier, dans la seconde classe, et même deux fois, conformément au règlement qui imposait aux lecteurs et aux auditeurs celte formalité encombrante et compromettante. C'est un véritable livre de philosophie, rempli d'idées hasardées et d'idées justes, d'observations bien faites et de réflexions piquantes. Ce livre qui occupa plus que tout autre la section de philosophie, et peut-être la seconde classe tout entière, porte un titre qui pourrait faire illusion ; car les rapports du moral et du physique de l'homme semblent être les rapports de l'âme et de la matière. Il ne faut pas s'y tromper : ce que Cabanis appelle le moral, n'est pas autre chose qu'une manière d'être du physique. L'influence du moral sur le physique, c'est l'influence du physique représenté par le cerveau, sur le physique représenté par tous les organes. Le cerveau est un organe particulier destiné spécialement à produire la pensée, de même que l'estomac et les intestins à opérer la digestion, le foie à filtrer la bile, les parotides et les glandes maxillaires et sublinguales à préparer les sucs salivaires. Les impressions arrivent au cerveau par l'entremise des nerfs ; le cerveau entre en action, agit sur elles, et les renvoie métamorphosées en idées. Le matérialisme est ainsi présenté non comme une doctrine, mais comme un fait. Cabanis ne le démontre pas ; il le raconte. L'impression est d'autant plus vive que le style est simple, clair, familier, correct, élégant, et que l'auteur, chaque fois qu'il donne une direction ou un conseil, parle en homme de bien et en sage. Ce matérialiste aime tout ce qui est généreux ; il a l'âme sensible et fière. On comprend, en le lisant, qu'il a été droit et bon, et il l'a été toute sa vie à un degré supérieur. Il a traversé la Révolution sans jamais en abandonner le principe ni en approuver les excès. Son livre fournit plus d'une pensée profonde au moraliste, plus d'une observation délicate au psychologue, et il garde le mérite d'avoir péremptoirement démontré qu'on ne peut manquer de se tromper sur la psychologie et sur la physiologie, si on les étudie l'une sans l'autre.

Ginguené (Né à Rennes le 25 avril 1748, mort à Paris le 11 novembre 1816.) était directeur de l'instruction publique au moment de son élection. C'était un écrivain de mérite, et l'un des plus érudits de son temps. Il ne s'était guère signalé dans les lettres, avant son élection à l'Institut, que par ses écrits sur la musique où il prenait parti pour Piccini contre Glück, et par des œuvres légères, d'une valeur inégale, parmi lesquelles la Confession de Zulmé tenait le premier rang. En 1791, parut un gros livre de lui, sur un gros sujet, qu'il essaya de traiter d'une façon plaisante. Cela s'appelle : De l'autorité de Rabelais dans la révolution présente et dans la constitution civile du clergé, ou institutions royales, politiques et ecclésiastiques, tirées de Gargantua et de Pantagruel. Plus tard, sans abandonner la musique, la poésie et le théâtre, il fit des ouvrages sérieux et qui comptent. Il fut l'un des auteurs de l'Histoire littéraire de la France, et publia une Histoire littéraire de l'Italie qui obtint un grand et légitime succès. Sa place aurait été dans la troisième classe ; on ne s'explique guère sa présence dans la seconde, et surtout dans la section de philosophie.

On ne voit pas non plus quel avait été le motif de l'élection de Le Breton (Né à Saint-Méen (Ille-et-Vilaine), le 7 avril 1760, mort à Rio-Janeiro le 9 juin 1819.). Il avait été théatin dans sa jeunesse, et avait professé la rhétorique au collège de Tulle. C'est là qu'il composa un volume intitulé : Logique adaptée à la rhétorique. Ce n'est guère qu'un livre de classe, qui ne lui créait aucun titre, ni comme rhétoricien, ni comme logicien, ni comme écrivain. Suivant une coutume très répandue, le professeur de rhétorique expliquait dans le dernier mois de l'année les premiers éléments de la logique. Le Breton fit comme tant d'autres ; il développa ses cahiers et les publia ; ce n'était pas même un petit événement scolaire. Il n'avait aucun goût pour être moine et professeur ; il quitta l'habit dès qu'il le put, vint à Paris pour y trouver des philosophes un peu plus hardis que les théatins, et ne tarda pas à entrer dans l'administration du ministère de l'intérieur comme chef du bureau des beaux-arts. Il était là à sa véritable place, car il avait le goût des arts, sans être un critique d'ordre supérieur, et il avait toutes les qualités d'un administrateur ferme, laborieux, exact. Je ne sais pourquoi on s'avisa de le mettre dans la section de philosophie. Il devint par la suite secrétaire perpétuel de l'Académie des beaux-arts, et publia, en cette qualité, des travaux qui ne sont pas sans mérite. C'était du reste un de ces hommes laborieux et consciencieux qui rendent des services partout où ils se trouvent. Il fut deux fois secrétaire de la seconde classe, et quoiqu'il ne fût pas alors permis d'administrer, il sut se rendre utile comme administrateur.

En 1815, Le Breton protesta avec énergie contre la spoliation de nos musées. Il fut rayé de la liste de l'Institut à la suite de cet acte de courage, et aima mieux s'expatrier que de voir la France livrée aux ennemis de la Révolution.

Deleyre (Né à Portet, Gironde, le 10 janvier 1726, mort le 27 mars 1797.), élevé chez les jésuites, et jésuite lui-même jusqu'à l'âge de vingt-deux ans, vécut ensuite dans la familiarité des principaux encyclopédistes. Il a rédigé pour l'Encyclopédie l'article FANATISME, que Voltaire a inséré avec de légers changements dans son Dictionnaire philosophique. On a de lui une Analyse de Bacon, un volume (le XIXe) de l'Histoire générale des Voyages, et une vie de l'académicien Thomas. Son Analyse de Bacon était son seul titre pour faire partie de la section de philosophie. C'est un ouvrage en trois volumes, qui n'est pas sans quelque mérite. A l'époque où Deleyre le publia, Bacon n'était guère connu en France que de nom. Nous ne connaissions alors ni les philosophes étrangers, ni les philosophes passés. Nous ne rougissions pas de notre ignorance. Si nous ne regardions pas par-dessus nos frontières, c'est parce que nous étions persuadés qu'en dehors de l'antiquité et de la France, il n'y avait rien qui méritât d'être vu. Nous commencions à connaître « le sage Locke », et à l'admirer de confiance. Deleyre remonte beaucoup plus loin dans la nuit des âges ; il va jusqu'au Novum Organum. Il est édifiant de voir comment Le Breton, secrétaire de la seconde classe, parle de Bacon dans l'éloge funèbre de Deleyre : « Avant que Diderot et d'Alembert eussent appelé sur ce beau génie l'admiration et la reconnaissance, personne ne paraissait savoir avec quelle sagacité il avait rassemblé le petit nombre de vérités qui se trouvaient comme perdues dans les ténèbres de son siècle et dans le vide des siècles anciens. »

Deleyre fut employé, sous les ordres de Condillac, à l'éducation de l'héritier du duc de Parme. La Gironde l'envoya à la Convention nationale. Il n'avait pas le talent de la tribune ; mais il rendit, dans le comité d'instruction publique, de nombreux et importants services. Il fut chargé, avec Lakanal, de diriger l'École normale de 1794, qui réunit tant de grands esprits, et produisit si peu de résultats. Il ne fit que paraître à l'Institut, car il mourut en 1797.

On lui donna pour successeur le vicomte de Toulongeon (Né à Champlitte, Haute-Saône, le 3 décembre 1748. Mort à Paris, le 23 décembre 1812.), qui avait été séminariste, puis colonel de chasseurs à cheval, et qui fut membre de l'Assemblée constituante comme député de la noblesse. Il se défendait d'être monarchique, mais il se comptait lui-même parmi les modérés et fréquentait la réunion que présidait La Rochefoucault. Dans l'Assemblée, il prit part aux discussions sur l'organisation de l'armée. Il avait publié trois ouvrages avant son élection à l'Institut : en 1788, une brochure intitulée : Principes naturels et constitutifs des Assemblées nationales ; en 1790, un Éloge de Guibert (Guibert, le tacticien célèbre, était son plus intime ami) ; la même année, un Manuel révolutionnaire, pensées morales sur l'état politique des peuples en révolution, qui n'a que 137 pages. C'était un bagage littéraire assez léger, et, malgré le mérite incontestable de l'homme, on ne voit guère ce qui l'avait désigné pour la section de philosophie. Son seul ouvrage de longue haleine est une Histoire de France depuis 1789, en quatre volumes, dont le premier parut en 1801, et le quatrième en 1810. On y trouve des renseignements intéressants sur les armées de la Révolution.

Toulongeon publia ensuite plusieurs écrits, qui montrent la variété de ses aptitudes, un Manuel du muséum français, une traduction des Commentaires de César, une dissertation, sans grande portée, sur le divorce ; un livre intitulé Recherches historiques et philosophiques sur l’ amour et le plaisir. On croirait, au premier abord, que Toulongeon s'est enfin souvenu qu'il est membre de la section d'analyse des sensations et des idées. Il ne serait pas le premier qui, entré sans titre dans une Académie, et se trouvant à bonne école, se serait avec le temps rendu digne d'un honneur prématurément accordé. Mais non ; ces Recherches historiques et philosophiques sont un poème en trois chants qui renferme quelques jolis vers.

Il se montra assidu pendant son séjour dans la seconde classe, et même laborieux. Il lut à ses confrères une traduction en vers du troisième livre de l'Iliade. Ses communications en prose furent fréquentes : quelques-unes roulent sur des questions de psychologie, celles-là sont en petit nombre et ne lui assignent pas une place parmi les philosophes ; d'autres ont pour objet des questions de littérature ou d'histoire. La plupart traitent de matières politiques ou économiques. C'est ainsi qu'il lit à la classe une dissertation sur l'Esprit public, une autre Sur la manière d'écrire l'histoire, une autre Sur le danger pour la salubrité publique d'établir des usines sur de petites rivières, une autre Sur l’Usage du numéraire dans un grand État. Tout cela est court, clair et sensé. L'écrivain n'a pas beaucoup d'haleine ; le penseur n'a pas beaucoup de force. Je signale un morceau, publié dans le tome III des Mémoires, qui a pour titre : De l'influence du régime diététique d'une nation sur son état politique. Il compare le régime diététique des Anglais au nôtre. Il faut aux Anglais du bœuf, et aux Français du grain. C'est pour nous une double cause d'affaiblissement. Pour produire le grain nécessaire à la nourriture de cent hommes, il faut cent hommes ; pour produire autant de bœuf que cent hommes peuvent en consommer, il faut trois hommes, dont un enfant. En outre, le mangeur de bœuf est deux fois plus fort que le mangeur de grains. Michelet disait de même que les Anglais avaient commencé par être un peuple lymphatique et languissant, confiné dans les brouillards malsains de son île ; mais que du jour où ils prirent la résolution de manger du bœuf et de boire de l'ale, ils devinrent une nation robuste, entreprenante, obstinée, et les maîtres d'une partie du monde.

Quoique Volney, Garat, Cabanis, fussent des philosophes, on peut dire que la section d'analyse des sensations et des idées, à la différence de toutes les autres, fut plus heureuse dans le choix de ses associés que dans celui de ses membres titulaires, puisqu'à côté de membres obscurs ou étrangers à la philosophie, comme Caffarelli du Falga, qui était un héros, Victor Desèze, Jacquemont, Sicart, elle put s'assurer le concours de Destutt de Tracy, La Romiguière et de Gérando. Pierre Prévost (de Genève), sans être sur le rang de ces trois hommes supérieurs, faisait certainement honneur à la classe.

La fameuse société d'Auteuil avait été comme une académie à l'époque où il n'y avait plus d'académies. C'était une réunion d'amis, qui étaient tous des écrivains et des penseurs, et qui ne se laissaient distraire de leurs chères études, ni par les dangers qu'ils couraient, ni par les bouleversements dont ils étaient les témoins. Ils voyaient avec horreur le débordement des passions et l'abaissement des esprits, et n'en restaient pas moins fidèles aux idées de justice et de liberté qui avaient fait 1789 et animé l'Assemblée constituante. Jusqu'à la mort de madame Helvétius, en 1800, ils s'étaient réunis chez cette femme excellente et gracieuse qui avait connu tous les philosophes du XVIIIe siècle, et en avait été adorée. Il y avait parmi eux des poètes, comme Chénier, des érudits comme Daunou et Thurot, des lettrés comme Garat et Ginguené, des penseurs comme Sieyès, des observateurs comme Cabanis ; de Tracy était, par excellence, le philosophe (Né à Paris le 20 juillet 1751, mort à Paris le 9 mars 1836). Il écrivait en 1793 : « N'est-il pas honteux qu'il n'y ait pas de classe pour les sciences morales et politiques ? Et n'est-il pas affreux que nous soyons réduits, en ce moment, à souhaiter qu'on ne s'en occupe pas, de peur qu'on ne détruise le tout au lieu de le grandir ? Un mois après qu'il avait écrit ces paroles, toutes les académies furent « anéanties » ; deux ans plus tard, elles furent remplacées par la création de l'Institut, et cette fois le vœu de Destutt de Tracy fut réalisé ; il y eut une classe des sciences morales et politiques. Presque tous les amis qui formaient la société d'Auteuil y entrèrent : Sieyès, Cabanis, Volney, Garat, Ginguené, Daunou. D'autres, comme Chénier et Andrieux, firent partie de la troisième classe. De Tracy, qui habitait Auteuil, ne put être nommé membre résident, parce qu'on s'en tint à la lettre du règlement ; il fut seulement associé. Mais cet associé fut un membre assidu de la seconde classe, à laquelle il communiqua de nombreux et importants mémoires.

Il exposait dans ces mémoires un système qui lui était propre, et qui était le système de Condillac simplifié et perfectionné. Il l'avait conçu dans la prison des Carmes, et en avait arrêté les dernières formules, pendant que le couteau de la guillotine était suspendu sur sa tête. C'était le fameux système de l'idéologie, avec lequel toute la philosophie se confondit dans l'esprit de Bonaparte et qui devint l'objet de sa haine à la fois comique et funeste. De Tracy admettait quatre facultés de l'esprit humain qui n'étaient que quatre formes de la sensation ; la perception, la mémoire, le jugement, la volonté ; sentir des objets, sentir des souvenirs, sentir des rapports, sentir des désirs. Les objets extérieurs produisent une impression sur les nerfs, les nerfs la transmettent au cerveau, et le cerveau la transforme en sensation, si l'objet est présent ; en souvenir s'il est absent; en rapport, s'il y a plusieurs objets, et en raisonnement, s'il y a plusieurs rapports. Si la sensation suscite un désir, le désir provoque un mouvement nerveux s'exerçant du dedans au dehors, et qui n'est autre que la volonté.

M. de Tracy était d'une vieille noblesse. Il avait été colonel de cavalerie et général. Il avait fait sous La Fayette de brillantes campagnes. Un autre associé de la classe qui ne fut pas moins célèbre, M. La Romiguière (Né à Lévignac-le-Haut (Aveyron) le 3 novembre 1756, mort à Paris le 12 août 1837.), était plébéien et affilié à la société de la doctrine chrétienne. Il eut avec M. de Tracy ce point commun, d'accepter la révolution de 1789 et de lui rester fidèle contre les excès de la Terreur et le despotisme de l'Empire. Cette fidélité à la liberté, et cette revendication constante et calme du droit contre la force, étaient ce qui déplaisait à Bonaparte dans les idéologues, car, pour le système, il le connaissait mal, et s'en souciait peu. La Romiguière, qui n'aimait pas les coups d'éclat, en fit un cependant, quand il n'était encore que doctrinaire et professeur de philosophie à Toulouse, en donnant ce sujet de thèse : « Il n'y a pas de droit de propriété quand le prince peut frapper arbitrairement des impôts. » Cette doctrine, qui devint la doctrine courante à partir de 1789, était factieuse en 1784, et le parlement de Toulouse interdit la publication de la thèse. On a dit que La Romiguière était devenu philosophe en lisant un livre de Condillac, comme, trente ans plus tard, Royer-Collard le devint en lisant un livre de Reid. Il est certain qu'il s'attacha au système de Condillac, en même temps que Destutt de Tracy, et que, de même que lui, il le modifia ; mais il le modifia d'une façon plus heureuse, en reconnaissant à l'âme une activité propre. Cette activité se manifeste d'abord par l'attention ; l'attention se transforme en comparaison et en raisonnement. Cette transformation successive, à laquelle la sensation ne fournit que la matière, n'est pas toute l'activité humaine. L'âme réagit par le désir, la préférence et la liberté, qui constituent la volonté, comme l'attention, la comparaison et le raisonnement constituent l'entendement. C'est un système ingénieux et chimérique, qui a du moins le grand avantage de ne pas réduire l'entendement humain à un théâtre où tout est produit par l'action du monde extérieur, et de placer le moi et le non-moi en face l'un de l'autre comme deux forces qui luttent pour se modifier réciproquement. La Romiguière habitait Paris, quand il fut nommé associé, ou membre non résident, en 1796. Toutes les places de membres titulaires étant remplies, on considéra qu'il avait encore sa résidence principale, ou, comme nous dirions aujourd'hui, son domicile politique à Toulouse, afin de pouvoir l'introduire comme associé dans la section d'analyse, où il siégea fréquemment, et dont il devint, dès le premier jour, une des lumières.

Il était venu à Paris, en 1794, pour assister aux leçons de l'École normale. Il suivit les cours de Garat et de Volney. Comme Saint-Martin, le Philosophe inconnu, il entra en discussion avec Garat ; mais il ne venait pas, comme Saint-Martin, de l'autre bout de l'horizon, et l'entente était plus facile entre lui et le professeur. Garat avait l'esprit trop ouvert pour ne pas sentir du premier coup, qu'il avait affaire à forte partie. Il commença la leçon où il lui répondit par ces mots : « Il y a ici quelqu'un qui devrait être à ma place. » Quelques semaines après, La Romiguière, qui avait déposé, sans bruit, tout caractère sacerdotal, fut nommé professeur de logique aux écoles centrales de Paris (Les écoles centrales étaient à peu près les équivalents de nos lycées.).

Dans la seconde classe de l'Institut, la philosophie était seulement l'analyse des sensations et des idées. Ce n'était même plus cela dans les écoles centrales : on n'y enseignait que la logique, et la logique elle-même ne figurait pas dans les premiers programmes. La Romiguière, malgré sa réserve habituelle, écrivit en faveur de la philosophie une réclamation éloquente, qui est à la fois un de ses plus beaux ouvrages, et un des actes les plus honorables de sa vie.

Il avait composé, sous le titre d'Éléments de métaphysique, un petit volume qui est un chef-d'œuvre de clarté et de style élégant et simple ; et il l'avait publié, ce qui suffit à le peindre, en 1793. Il traversa tous les orages avec la même sérénité. On le nomma conservateur de la bibliothèque du prytanée, qui s'appela depuis bibliothèque de l'Université, et il conserva cette place jusqu'à sa mort, c'est-à-dire jusqu'en 1837. Il fut aussi professeur de philosophie, d'abord à l'École normale, puis à la faculté des lettres, où il ne professa que deux ans, de 1811 à 1813 ; il se fit ensuite suppléer, mais il assistait aux examens, et prenait une part très active à la discussion des thèses du doctorat, où on le retrouvait tout entier. Ce doux philosophe s'était laissé nommer tribun après le 18 brumaire. Il resta trois ans dans le Tribunat ; il n'y fit pas de bruit, il n'y fit pas non plus de concession ; il y resta tranquillement lui-même. Il s'en vit éliminer avec indifférence, peut-être avec plaisir, et passa le reste de ses jours entre sa bibliothèque et son enseignement. Son cours de 1811 avait été un événement, car sa parole avait autant de grâce et de charmes que son style. Il a publié ses Leçons de philosophie, qui ont eu de nombreuses éditions, et qu'on lira toujours avec plaisir, parce qu'elles sont un monument de la langue, et avec fruit, parce qu'elles représentent une des phases les plus curieuses et les plus instructives de notre philosophie moderne. Il s'en tint à son système, qui était complet et qui lui semblait solide ; et quoiqu'il écrivît encore des mémoires sur des points de philosophie, sans les publier, il ne cherchait pas à faire de nouvelles découvertes. M. Cousin étant allé le voir à son lit de mort, il lui dit en souriant : « Vous trouvez toujours ? » Après la suppression de la classe des sciences morales et politiques, on l'avait « déporté » en qualité de correspondant, dans la classe d'histoire et de littérature ancienne. Il se laissa faire, mais il ne mit jamais les pieds dans cette compagnie où ses goûts et la nature de ses travaux ne l'appelaient pas. En 1832, il fut élu membre titulaire de l'Académie des sciences morales et politiques reconstituée, à l'âge de soixante-seize ans, et il put encore y siéger pendant cinq ans. Ce n'était plus qu'un auditeur assidu, bienveillant, quoiqu'un peu sceptique pour toutes « les découvertes » modernes. Ses confrères l'entouraient de leur respect, car on ne pouvait connaître cet homme excellent sans le respecter et sans l'aimer.

Il avait été très actif dans la section de philosophie, en 1795, sans pourtant y être envahissant. Il a écrit quelque part en parlant de lui-même : « Je ne cherche pas à me cacher, mais je n'aime pas à me montrer » ; très juste appréciation de son esprit curieux et ferme, et de son caractère modeste et réservé. Le 16 avril 1796, vingt-six jours après son élection, il communiqua à la classe deux mémoires : l'un, Sur l'analyse des sensations, l'autre, Sur la détermination du mot idée. Ces deux mémoires ont été publiés dans le recueil des travaux de la classe. Il continua jusqu'en 1803 de prendre une part active aux travaux et aux discussions. Il eut même l'honneur de fournir un des sujets de prix proposés par la section. La loi organique donnait aux associés les mêmes droits qu'aux résidents, et plusieurs d'entre eux en profitèrent largement.

De Gérando (Né à Lyon le 29 février 1772, mort à Paris le 10 novembre 1842.) qui fut un administrateur éminent et une des lumières du conseil d'État, avait eu une jeunesse agitée et héroïque. Il échappa deux fois à la mort, d'abord sur le champ de bataille, où il fut criblé de blessures, ensuite devant un conseil de guerre d'où il semblait qu'il ne dût sortir que pour aller au peloton d'exécution. Deux fois il avait été obligé de s'exiler. Rentré en France, il s'était engagé dans un régiment de chasseurs, et il y servait comme simple soldat quant il prit part au concours sur l'influence des signes dans la formation des idées. Il n'avait que vingt-cinq ans. Il obtint le prix, et vint le chercher d'étape en étape. Cinq hectogrammes d'or ! (1667 fr.). C'était une fortune pour le jeune soldat. On lui donna son congé, et très peu de temps après, il était associé de l'Institut, secrétaire général d'un ministère, et maître des requêtes.

M. de Gérando donna le bon exemple de compléter et de développer le mémoire qui avait eu le prix, et il en fit un ouvrage en quatre volumes, d'un réel intérêt. Cet ouvrage parut en 1800. Tout en subissant à certains égards l'influence, alors souveraine, de Condillac, de Gérando n'hésita pas à combattre le célèbre paradoxe qu'une science bien étudiée n'est qu'une langue bien faite. Il s'occupa aussitôt après de son Histoire comparée des systèmes de philosophie relativement aux principes des connaissances humaines. L'ouvrage ne parut qu'en 1804, un an après la suppression de la classe des sciences morales et politiques. De Gérando devint d'abord correspondant, puis, au bout de deux ans, membre titulaire de la classe d'histoire et de littérature ancienne.

Rien n'était plus nécessaire à celte époque que d'étudier l'histoire de la philosophie. La plupart des disciples de Voltaire et de Rousseau, qui se disaient philosophes, puisaient toute leur science dans l'encyclopédie. Voltaire disait couramment : « On ne lit plus Descartes. » Une des premières démarches des membres de l'Institut fut de demander que les cendres de Descartes fussent transportées au Panthéon : ils l'honoraient, comme philosophe et esprit indépendant, mais ils ne le lisaient pas. On lisait encore bien moins les philosophes étrangers. On avait entendu parler « du sage Locke » ; il était traduit en français ; mais l'Allemagne était comme séparée de nous par des abîmes infranchissables. Les émigrés l'auraient découverte, s'ils avaient été capables d'observer et de réfléchir. Ce fut madame de Staël qui s'en chargea. Les Français étaient depuis longtemps engoués d'eux-mêmes. Ils se croyaient chargés de donner des leçons aux autres peuples, et n'imaginaient pas un instant qu'ils pussent en recevoir à leur tour. Il est certain qu'ils leur avaient fait accepter leurs idées, leur langue, et même leurs sottises, et que la Révolution française fit avancer d'un siècle la civilisation de l'Europe. Cette situation explique notre infatuation sans l'excuser. Nous avions le tort de ne pas voyager, et le malheur de ne pas savoir d'autre langue que la nôtre. Lorsque la France, en 1792, accepta la guerre contre toute l'Europe, elle devint comme une île au milieu d'un océan désert ; le monde finit pour elle où finissaient ses armées. Rien n'est plus comique et plus triste à la fois que la lettre du ministre de l'intérieur, transmettant à l'Institut un mémoire d'un savant allemand. « Nous n'avons pas de lumières à attendre de l'Allemagne sur de tels sujets. » On défigurait l'orthographe d'une étrange sorte : on écrivait d'Hugald Stuart, Rumphord, Fichtey. La loi organique prescrivait d'élire vingt-quatre associés étrangers ; on n'osait pas procéder à l'élection ; on mit cinq ans à s'y décider.

A ce moment de l'histoire, la philosophie allemande était pourtant dans toute sa splendeur. Kant surtout était puissant et populaire. On s'occupa de lui dans la seconde classe : honneur bien inattendu pour un étranger. Destutt de Tracy, de Gérando l'attaquèrent ; Mercier prit sa défense. « C'est un chef de secte, dit de Tracy ; car il y a des sectes en Allemagne, comme il y en avait chez les anciens. On professe la doctrine philosophique de Kant, comme on professe la doctrine théologique de Jésus, de Mahomet ou de Brahma. » Il avoue qu'il n'a pas pu lire les ouvrages de Kant dans l'original, parce qu'il n'entend pas l'allemand ; il a eu la traduction latine entre les mains ; mais il aime mieux s'en référer à un ouvrage intitulé : Essai d'une exposition succincte de la doctrine de la raison pure, écrit en hollandais par Kinker, et traduit en français par Lefévre. « Je déclare, dit-il, que, suivant mon opinion, Kinker a bien saisi les idées de Kant ; mais je déclare aussi à ceux qui en jugeraient autrement, que c'est ce qu'a dit Kinker que je réfute, peu importe que je réfute Kant ou Kinker, si je réfute une erreur accréditée. » Voici maintenant le résumé qu'il fait lui-même de sa réfutation. « J'ai démontré que la doctrine de Kant nous présente une décomposition incomplète et fausse de notre faculté de penser; qu'elle nous donne une notion très inexacte de notre sensibilité, de laquelle cependant elle avoue que viennent tous les matériaux de nos connaissances ; que toutes ces facultés pures qu'elle reconnaît en nous, et toutes ces connaissances pures qu'elle prétend nous donner, sont de purs néants, personnifiés par l'abus des mots, et par un emploi vicieux des idées abstraites, dont on fait des êtres réels et existants. Si j'ai raison sur tous ces points, il n'existe rien qu'on puisse appeler raison pure ; il n'y a pas lieu à ce qu'on nomme critique de la raison pure, et tout croule par la base. » Mercier, esprit bizarre et confus, mais dans lequel perçaient quelques lueurs, intervint dans la discussion pour défendre Kant contre Destutt de Tracy et de Gérando. Cela n'alla pas bien loin. Bien peu de membres de la classe lurent l'abrégé de Kinker, qui pourtant n'avait qu'un volume. Destutt de Tracy avait été jusqu'à étudier Kant lui-même ; mais c'était un scrupuleux, un courageux. Il ne l'avait lu qu'en latin. C'est en latin aussi que Garat l'avait lu, s'il l'avait lu. « Je l'ai lu, disait-il, dans un latin barbare, tout rempli de locutions singulières qui sont apparemment des germanismes. » Il trouvait la doctrine aussi barbare que le latin. Un jour, il rencontre un ancien conventionnel, qui lui fait des lamentations sur l'abaissement des esprits et des caractères. Garat gémit avec lui. « Quel remède à cette décadence morale ? » dit le conventionnel. « J'ai envie de traduire Kant, » s'écrie Garat. Mais il ne savait pas l'allemand. S'il l'avait su, il n'aurait pas compris Kant. S'il l'avait compris, il ne l'aurait pas approuvé. Et s'il l'avait traduit, on ne l'aurait pas lu.

Madame de Staël fit l'éloge de cette grande école et l'analyse de cette belle doctrine, dans son livre sur l'Allemagne ; et Suard disait : « Quant à la philosophie de Kant et de ses disciples, j'ai regret au temps et au talent que madame de Staël a perdus à l'expliquer et à l'adorer. »

Il reste à faire connaître les sujets de prix mis au concours par la section.

Le premier était ainsi conçu : « Déterminer l'influence des signes sur la formation des idées. »
L'Académie signalait aux concurrents, comme dignes d'une attention particulière, les questions suivantes :

« 1° Est-il bien vrai que les sensations ne puissent, se transformer en idées que par le moyen des signes ? Ou, ce qui revient au même, nos premières idées supposent-elles essentiellement le secours des signes ?

« 2°L'art de penser serait-il parfait si l'art des signes était porté à sa perfection ?

« 3°Dans les sciences où la vérité est reçue sans contestation, n'est-ce pas à la perfection des signes qu'on en est redevable ?

« 4° Dans celles qui fournissent un aliment éternel aux disputes, le partage des opinions n'est-il pas un effet nécessaire de l'inexactitude des signes ?

« 5° Y a-t-il quelque moyen de corriger les signes mal faits et de rendre toutes les sciences également susceptibles de démonstration ? »

De Gérando, alors simple soldat à l'armée du Rhin, remporta le prix.


Un autre sujet de prix était conçu en ces termes :

« Déterminer l'influence de l'habitude sur la faculté de penser, ou, en d'autres termes, faire voir les effets que produit sur chacune de nos facultés intellectuelles la fréquente répétition des mêmes opérations. »

Le prix fut décerné à Maine de Biran, dans la séance publique du 17 messidor an X.


Dans la séance du 20 vendémiaire an XI, la classe avait proposé, pour sujet de prix d'analyse des sensations et des idées, cette question :

« Déterminer comment on doit décomposer la faculté de penser, et quelles sont les facultés élémentaires qu'on doit y reconnaître. »

Le concours n'ayant pas donné de résultat fut prorogé jusqu'à la séance publique de germinal an XIII. Mais avant la clôture du concours, la seconde classe avait été supprimée.


On voit que, pour ses sujets de prix, elle se renfermait scrupuleusement dans les questions psychologiques (analyse des sensations et des idées), et qu'elle donnait à la question des signes une importance toute particulière. Cette question, introduite par Condillac, et bientôt la question connexe de l'origine du langage, dans laquelle M. de Bonald crut trouver une démonstration de l'existence de Dieu, occupèrent encore la philosophie française pendant les premières années du XIXe siècle.

Les travaux de la classe furent renfermés, comme nous l'avons vu, dans le même cercle. On s'y occupa du « sauvage de l'Aveyron », qui parut une excellente occasion pour vérifier l'exactitude des théories sur l'origine des sensations et des idées.

Parmi les communications les plus intéressantes faites à la classe par la section de philosophie, il faut compter les deux beaux mémoires de La Romiguière dont nous avons parlé, et le Traité des rapports du physique et du moral de l’homme, par Cabanis. Ce dernier ouvrage occupa l'Institut pendant un grand nombre de séances, et ne permit que de rares lectures aux autres membres de la section. Cependant M. de Tracy, M. de Gérando se firent entendre assez souvent. Le Breton, qui était né pour être secrétaire, lisait surtout des notices sur les membres décédés. Le règlement de l'Institut prescrivait de lire une notice sur la vie et les travaux, des membres décédés dans la séance publique qui suivait immédiatement leur décès, et l'Institut, par une délibération spéciale, avait accordé aux associés le même honneur.

MM. de Tracy et de Gérando lurent plusieurs mémoires sur la pasigraphie. Cette prétendue science, inventée par M. de Maismieux, était, avec la question de l'origine des idées, une des constantes préoccupations de la section de philosophie. Elle était loin de négliger la lexicologie, question voisine, sur laquelle le ministre de l'intérieur lui demandait des rapports ; mais la pasigraphie semblait à la plupart des philosophes une découverte de premier signes, si populaire à la fin du XVIIIe siècle et dans les premières années de celui-ci. M. de Tracy pensait qu'on arriverait par ce moyen à former une langue universelle. L'inventeur, M. de Maismieux, n'en doutait pas. L'esprit, d'ailleurs lumineux, de M. de Tracy était hanté par la chimère de la simplification et de l'unification. C'est lui qui disait un jour qu'il fallait extraire toutes les vérités contenues dans tous les livres, en faire un catéchisme bien méthodique, qui ne serait pas fort gros, et qu'on pourrait brûler ensuite tous les livres. Hâtons-nous d'ajouter qu'il ne se serait pas chargé de ce brûlement.

Les doctrines que les savants trouvent dans leur cabinet, et qu'ils discutent entre eux, quelquefois sans aucune pensée de publicité et de propagande, arrivent, on ne sait comment, jusqu'aux esprits non cultivés, s'y transforment en passions, et produisent des effets inattendus. Le grand amour des encyclopédistes pour l'unité et la généralité, qui se liait dans leur esprit à une certaine idée de table rase, et à un certain mépris pour l'histoire, l'érudition et la tradition, avait abouti dans la pratique à des incendies de châteaux, d'églises et de bibliothèques. M. de Tracy et ses contemporains ne se doutaient pas de cette corrélation, qui devient très visible pour nous, à mesure que nous nous éloignons des événements, et que nous arrivons au point où l’on peut les juger dans leur ensemble. La généralité absolue en philosophie, c'est l'égalité absolue en politique : c'est, dans les deux cas, la suppression totale des différences. On s'était efforcé, par la suppression des classes sociales, et par la transmission rapide des pouvoirs, qui passaient incessamment de main en main, de rendre tous les Français égaux ; on n'avait pas pu les rendre semblables, et surtout il restait encore des inégalités et des différences entre les peuples. On avait recours à la guillotine pour établir l'égalité entre les citoyens, et au canon pour établir l'égalité entre les peuples. Le canon n'allait pas aussi vite que la guillotine. Les savants, qui ne guillotinaient pas, et ne mitraillaient pas, et qui avaient la guillotine en horreur, rêvaient un catéchisme commun, et une langue unique. Ces doux philosophes qui avaient horreur du sang, et qui voulaient du bien à toute l'humanité, étaient plus révolutionnaires que les Jacobins. Ils voyaient clairement ce qu'on pouvait faire d'un peuple avec un seul livre et une seul langue, et il rêvaient le même sort pour l'humanité, sans savoir que leur succès définitif aurait supprimé l'originalité, le mouvement et la vie. L'art de penser et l'art de gouverner consistent à tendre à l'unité, sans sacrifier la différence. Bonaparte balaya tout cela. Il voulait la monarchie universelle, ce qui était son genre de folie particulier, mais il n'était pas tendre pour les folies des autres, ni pour les folies sanguinaires, ni pour les douces folies. Il ne souffrit ni Jacobins, ni idéologues dans son Empire. Il fut, bien avant la Restauration, et avec plus de force et d'habileté, le restaurateur des différences.