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UNE ACADÉMIE

SOUS

LE DIRECTOIRE

par

Jules Simon
Secrétaire perpétuel de l'Académie
de 1882 à 1896

 

 

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- VIII -

LA SECTION DE MORALE



Le Directoire avait fait pour la section de morale deux choix fort inégaux : Bernardin de Saint-Pierre et Louis-Sébastien Mercier. Bernardin de Saint-Pierre jouissait déjà à cette époque de la glorieuse renommée qu'il garde dans la postérité. Mercier, que l'on connaît à peine aujourd'hui, avait eu son heure de popularité bruyante et n'avait jamais été ni compté parmi les savants, ni apprécié par les gens de goût. L'Institut nomma, pour composer avec eux la section de morale, Grégoire, La Réveillère-Lépeaux, Lakanal et Naigeon. De ces six membres, deux seulement, Bernardin de Saint-Pierre et Naigeon, n'avaient pas appartenu et n'appartinrent jamais aux assemblées politiques. Bernardin de Saint-Pierre avait été, dans sa jeunesse, un ingénieur et un voyageur ; Mercier et Naigeon étaient uniquement des hommes de lettres, Grégoire était évêque, La Réveillère-Lépeaux avait été avocat; il était, à l'époque de son élection, un des cinq directeurs ; il passait pour un des chefs de la secte des théophilanthropes. Lakanal, qui avait été professeur de collège et le redevint après la Révolution, avait marqué dans la Convention comme le défenseur le plus courageux et le plus heureux de l'instruction publique. Naigeon faisait publiquement profession d'athéisme. A eux six, ils représentaient la morale, mais non pas précisément la même morale.

Tous les membres de la section avaient un nom célèbre. Il n'en est pas de même des six associés, Labène, Roussel, Ricard, de Villeterque, Crèvecœur et Ferlus. A la mort de Ricard il fut remplacé par Gaudin. Aucun d'eux n'a fait grand bruit à l'Institut, ni dans le monde. Nous n'aurons pas à en parler.

Tous les détails de la vie de Bernardin de Saint-Pierre (Né au Havre le 19 janvier 1737, mort le 20 janvier 1814.) sont connus. Son humeur aventureuse éclate dès son enfance. Un jour il s'échappe de chez ses parents, pour aller vivre en ermite au fond des bois. On lui fait faire un voyage à la Martinique, sans parvenir à le dompter. Chez les jésuites de Caen, où on le place ensuite, il se signale par une dévotion exaltée, et la plus complète indépendance de caractère. On est obligé de le transférer à Rouen, dans un autre collège de jésuites. Admis à l'École des ponts et chaussées, placé dans le corps du génie, envoyé à Düsseldorf, sous les ordres du comte de Saint-Germain, il montra d'abord du talent et du courage, et finit par se rendre insupportable et même impossible. Il obtient d'être envoyé à Malte, se brouille avec ses camarades et ses supérieurs pendant la traversée, et est rapatrié ayant à peine posé le pied dans l'île. De retour à Paris, il essaie de donner des leçons de mathématiques et tombe rapidement dans la misère. II vend tous ses effets et part pour Amsterdam, où il écrit quelque temps dans un journal français. Il prend ensuite du service en Russie, en Pologne, en Saxe, en Prusse, trouvant partout des protecteurs, et même des protectrices, et ne manquant pas de se fâcher avec eux à la première occasion. Il revient en France après six années d'aventures, et part pour l'Ile de France avec un brevet d'ingénieur. Il ne tarde pas à se mettre à dos tous les officiers, et l'intendant Poivre. Ce fut sa dernière étape dans la carrière d'ingénieur, où il avait tâté de tous les services, et n'avait réussi qu'à se faire des ennemis en Russie, en Pologne, en Saxe, en Prusse, et surtout en France.

Il était sur le pavé de Paris, à trente-quatre ans, sans place, sans revenus, sans économies, et sans amis. Il eut pourtant alors quelque liaison avec Jean-Jacques Rousseau. Leur commune passion pour la botanique et une certaine conformité d'humeur fit durer cette amitié pendant un peu de temps, et le départ de Jean-Jacques pour Ermenonville leur épargna le chagrin de la rompre. D'Alembert l'avait introduit dans quelques salons, où se faisaient alors les renommées ; il n'y réussit pas et n'y revint pas. Il avait rapporté de nombreux matériaux de ses voyages en Amérique. Il publia d'abord un Voyage à l’Ile de France qui fut peu apprécié malgré son mérite. Il travailla ensuite pendant six années, et dans un dénuement complet, à ses Études de la nature, pour lesquelles, à force de peine, il parvint à trouver un éditeur. Cette fois le succès fut immense. Quatre ans après, il donna Paul et Virginie qui le fit entrer définitivement dans la gloire. Il publia, en 1789, les Vœux d'un solitaire, qui exposaient éloquemment tous les principes libéraux dont le premier mouvement révolutionnaire est sorti, et en 1792, la Chaumière indienne, véritable satire contre le clergé et les académies, mais satire de premier ordre. Les honneurs vinrent alors le chercher. Il fut porté, avec Sieyès, Saint-Martin, Condorcet, Berquin, sur la liste des candidats pour la place d'instituteur du prince royal. Louis XVI le nomma intendant du jardin des plantes et du cabinet d'histoire naturelle. Enfin un décret de la Convention, du 19 brumaire an III (novembre 1794), le chargea de l'enseignement de la morale à l'École normale de 1794. L'affluence à sa première leçon fut énorme. Il était fort troublé, n'ayant jamais parlé en public, et ne se sentant aucune vocation pour le métier d'orateur. Il commença par ces mots : « Je suis père de famille, et j'habite à la campagne... » On l'interrompit aussitôt par des applaudissements bruyants et réitérés, et par des acclamations, qui ne permirent pas d'entendre le reste de la leçon. Cette place le désignait pour l'Institut et pour la section de morale. Aucun des choix faits par le Directoire ne fut aussi populaire.

L'Institut ne tarda pas à être sa principale ressource, car sa place au Jardin des plantes fut supprimée, l'École normale fut licenciée, et la contrefaçon dévora la plus grande partie du produit de ses ouvrages. Il eut le tort d'initier le public à ses misères privées, d'accepter, et même de demander des services d'argent ; et tant de déboires accumulés, de contrariétés et d'avanies, aigrirent encore une humeur qui, on n'en a vu que trop de preuves, n'avait jamais été très conciliante. Il ne se fit pas aimer à l'Institut. On ne voit que le vieux Ducis qui ait eu avec lui des relations affectueuses. Il se plaint particulièrement, dans ses Lettres, de sa classe et de sa section. Il dit qu'on s'efforçait de le tenir à l'écart, non seulement pour les séances publiques, mais même pour les séances privées. Cette petite persécution pourrait bien n'avoir existé que dans son imagination. Il avait porté, pendant plus de quarante ans, sa supériorité, une supériorité immense, sans pouvoir la prouver aux autres, ni peut-être se la prouver suffisamment à lui-même. Cette situation n'est pas faite pour entretenir l'égalité d'humeur. Même quand il fut arrivé à la gloire, et que son grand talent de poète et de peintre eut éclaté, on continua, non sans raison, de le regarder comme un demi-savant. Il le savait, il en souffrait, surtout pendant son administration au muséum. Il souffrait aussi de ce besoin d'argent, et qui sait s'il n'avait pas au fond du cœur le sentiment de manquer de courage et de dignité ? Tout l'irritait et tout l'affligeait. Une seule épine lui faisait plus de mal que l'odeur de cent roses ne lui faisait de plaisir. Il était, comme Le Tasse, Pascal, Jean-Jacques Rousseau, de la famille des illustres malheureux.

Il fut chargé, en l'an V, de proposer des sujets de prix au nom de la section. Il apporta trois sujets qu'il avait ainsi formulés.

« Premier sujet. — Les sociétés humaines étant composées de despotes, de patriotes et d'esclaves, on demande si les sentiments d'ambition, d'égalité et de servitude sont également naturels aux hommes, ou lequel de ces trois sentiments leur est inspiré par la nature et doit être cultivé dans leurs enfants.

» Second sujet. — Quelles seraient les institutions les plus propres à ramener un peuple aux principes de la morale après les révolutions politiques ?

» Troisième sujet.— Quelle est la nature de l'enseignement que le gouvernement doit à tous les enfants de la République ? »

La classe fît choix du second sujet. Il n'attira pas beaucoup de concurrents. Le prix ne fut pas donné. Trois mémoires seulement avaient paru présenter quelque intérêt. Le concours pour le prix de morale fut prorogé de deux ans, mais sur une question nouvelle ainsi formulée : « L'émulation est-elle un bon moyen d'éducation ? »

En l'an VII, Bernardin de Saint-Pierre lut un mémoire sur la solennité qu'il conviendrait de donner à la distribution des prix de l'Institut. La question était assez délicate. Même aujourd'hui elle est fort mal résolue. L'Académie française fait lire publiquement la pièce qui a obtenu le prix d'éloquence ; elle constate, dans le rapport de son secrétaire perpétuel, le mérite des autres ouvrages couronnés. Les autres académies ne lisent aucun mémoire, même par extrait ; elles ne donnent leur jugement motivé que pour certains prix importants. Le reste est simplement mentionné, dans une liste rapidement lue, à peine écoutée, et le public même, si ce n'est celui des séances de l'Académie des beaux-arts, ne prend pas la peine de saluer par des applaudissements les noms des lauréats. On peut dire aujourd'hui, pour excuser ce défaut de solennité, que les prix sont nombreux, et la liste longue : il n'en était pas de même au début de l'Institut; il n'y avait en général que six prix et six lauréats. Les prix n'étaient plus de 300 livres et de 600 livres, comme autrefois les prix d'éloquence de l'Académie française. Ils étaient uniformément de cinq hectogrammes d'or frappés en médaille (1667 francs). Mais les savants et les lettrés, malgré leur dénuement, sont moins sensibles à l'argent qu'à la gloire, et l'Institut comprit que pour rendre ses prix désirables, il devait les entourer d'un certain éclat. Il fallait en trouver le moyen. On pensa d'abord à lire publiquement les mémoires ; mais les lire, même par extraits, était difficile, presque impossible. On avait été obligé, après les premières séances publiques, de réduire le nombre des lecteurs ; on en avait supprimé trois ; on ne pouvait pas tout à coup en introduire six, et six étrangers. Il fut pourtant décidé, sur la proposition de Bernardin de Saint-Pierre, qu'on lirait les mémoires couronnés, mais que, pour ne pas retenir le public trop longtemps, on les lirait avant la séance. C'était les lire devant les banquettes, ou pis encore, pendant le bruit et les disputes des arrivants. Cette décision assez étrange ne paraît pas avoir eu de suite. Une autre mesure proposée par Bernardin de Saint-Pierre consistait à publier les mémoires. Mais toujours revenait la même objection : il y en avait six à publier chaque année pour tout l'Institut, deux au moins pour la classe. Ils pouvaient être longs, occuper toute la place au détriment des travaux des membres. Publier seulement les mémoires qui obtiendraient le premier prix, ce n'était pas mettre les pièces du procès sous les yeux du public, et le faire juge des décisions de la classe. Que ferait-on des seconds prix et des mentions honorables ? Des publications par extraits paraissaient impossibles ; il ne s'agissait plus de morceaux d'éloquence, comme à la défunte Académie française. On s'arrêta à des comptes rendus. Un membre de la classe dut être chargé de résumer les mémoires couronnés, et d'en extraire tout ce qu'ils contenaient d'utile. L'idée était honorable pour le courage de l'Académie ; elle n'était pas praticable. Il fallait trouver des membres de bonne volonté pour écrire ces abrégés. Daunou, Anquetil se dévouèrent tour à tour à cette tâche ingrate, et l'institution tomba peu à peu, faute d'abréviateurs et faute de lecteurs.

En l'an VIII, le ministre de la marine demande à l'Institut des instructions pour le capitaine Baudin, qui entreprenait un voyage de circumnavigation. Bernardin de Saint-Pierre fut nommé commissaire. Celte fois au moins son rapport fut très admiré, et les conclusions furent adoptées. Elles étaient fort simples : les deux principales consistaient à avoir à bord un biniou, et à jeter de temps en temps à la mer une bouteille vide, contenant la date du jour, avec indication de la latitude et de la longitude. C'était un moyen peu dispendieux de parvenir à connaître les divers courants de l'Océan. Il pouvait servir aussi à des équipages naufragés sur des écueils. Le biniou paraissait, à l'auteur des Études sur la nature, préférable à toute une pharmacie. Il avait vu les matelots bretons, en entendant les airs de leur pays, oublier les atteintes du scorbut, et se remettre à danser. On pense bien que la classe ne se borna pas à ces deux grandes découvertes. Elle comptait Fleurieu et Bougainville parmi ses membres, et Bernardin lui-même avait une longue expérience des voyages.

Mais le coup d'éclat de Bernardin de Saint-Pierre fut le rapport qu'il déposa à propos du concours sur cette question : « Quelles sont les institutions les plus propres à fonder la morale d'un peuple ? » Il se produisit un incident extrêmement honorable pour lui, et qui jette un grand jour sur la situation des esprits dans la seconde classe de l'Institut. Ce qui dominait dans la classe, ce n'était pas l'athéisme, car on n'y comptait d'athées déclarés que Cabanis et Naigeon ; mais bien les complaisants de l'athéisme, qui, pour épargner les scrupules d'une minorité puissante, foulaient aux pieds ceux d'une majorité trop facilement et trop lâchement résignée. La même faiblesse coupable se retrouvait dans les actes et le langage du gouvernement. On avait pris son parti de ne plus parler de Dieu. A l'impiété débordante et sanglante de 1793 avait succédé la période de l'impiété par prétention. Les concurrents, fidèles aux doctrines qui avaient cours dans les écoles et dans les documents officiels, persuadés d'ailleurs, non sans raison, que l'Institut était l'encyclopédie vivante, n'avaient parlé que d'une morale résultant du contrat social, ou de la nature de l'entendement, ou de l'intérêt bien entendu de l'homme et de la société ; en un mot, d'une morale indépendante non seulement de tout dogme positif, mais de toute idée religieuse. Ce fut, pour Bernardin de Saint-Pierre, une raison d'en appeler hautement à l'idée de Dieu, et d'appuyer la morale humaine sur la morale divine. Il alla même jusqu'à rappeler, dans son rapport, les principales preuves de l'existence de Dieu. On devait s'y attendre de sa part; car il n’avait jamais abandonné, ni caché ses croyances ; les Etudes de la nature étaient pleines de Dieu ; il parlait avec l'accent de Fénelon, et c'était un des charmes de ses ouvrages. Le passage de son rapport où il proclamait sa foi philosophique fut accueilli par des murmures, et il ne tarda pas à être interrompu avec violence. Naigeon regardait ces déclarations comme des attaques personnelles à lui adressées ; Volney se départait de son calme accoutumé ; Cabanis, ordinairement si maître de lui, ne pouvait plus se contenir. « Je jure, s'écria-t-il, que Dieu n'existe pas ! » Devant ce serment d'une nouvelle sorte et le tumulte qui s'était produit, Bernardin de Saint-Pierre se retira. Il se rendit dans la salle voisine qui était la bibliothèque, et de là il écrivit à ses confrères pour les conjurer de ne pas supprimer la profession de foi qui terminait son rapport. « Je n'y changerai rien, disait-il ; il y va de mon honneur et du vôtre. » On avait proposé de ne jamais prononcer le nom de Dieu, « par respect pour la liberté de conscience ; » car la conscience délicate des athées se trouve blessée par toutes les manifestations de la conscience des autres. « C'est la méchanceté des hommes, disait Bernardin de Saint-Pierre dans sa lettre à ses confrères, qui leur fait méconnaître une providence dans la nature ; ils sont comme les enfants qui repoussent leur mère parce qu'ils ont été blessés par leurs compagnons ; mais ils ne se guérissent qu'entre ses bras. » Cette lettre touchante ne produisit aucun effet ; la lecture publique du rapport ne fut point autorisée. Il se contenta, pour toute protestation, de le faire imprimer et distribuer à la porte de la salle des séances.


Mercier (Né à Paris le 6 juin 1740, mort le 25 avril 1814.), que le Directoire lui avait donné pour collègue dans la section de morale, ne serait plus connu aujourd'hui sans son Tableau de Paris, et de son Tableau de Paris, on ne connaît guère plus que le nom. Il a beaucoup écrit : on peut même dire qu'il n'a que trop écrit. Drame, histoire, critique, grammaire, il a abordé tous les genres avec une facilité sans égale, et, quoiqu'il ne manquât pas de talent, avec plus d'étrangeté encore que de talent. Son Tableau de Paris, tout rempli de déclamations et de paradoxes, avait eu en France et dans toute l'Europe un succès immense. Si l'auteur avait plus raconté et moins déclamé, on trouverait à présent plus d'intérêt et de plaisir à le lire ; mais il aurait été moins populaire parmi ses contemporains. Ce livre ressemble à un recueil d’articles écrit pour un journal mondain, et dont quelques-uns sont bien faits. On pouvait à la rigueur faire de ce polygraphe infatigable, de cet aventurier littéraire, un membre de l'Institut, bien montrer qu'on rompait avec les traditions des anciennes académies ; il était au moins de le placer parmi les moralistes. Il débuta par frapper un grand coup. L'Institut, à peine constitué, s'était empressé de demander pour Descartes les honneurs d'une sépulture au Panthéon. Mercier protesta bruyamment, pour bien établir son indépendance. Il trouvait Descartes impuissant et Newton ridicule. Il disait qu'il fallait renoncer à jouer les tragédies de Corneille. Il aurait voulu qu’on les remplaçât par ses propres drames, pour régénérer la scène française ; et il eut à ce sujet de longs démêlés avec la Comédie française, qui n'était pas de cet avis. Plusieurs de ces drames se jouaient encore en province, sous la Restauration. Ce sont des pièces romantiques, longtemps avant le romantisme. Il avait l'idée ; il lui manquait le talent. Il lui manquait aussi cette fixité dans les opinions qui ne messied pas à un moraliste. Dans son Tableau de Paris, après avoir dit, en passant, dans un chapitre assez violent contre la religion : « II n'y a plus que les garçons perruquiers qui fassent des plaisanteries sur la messe. La dit qui veut, l'entend qui veut ; on ne parle plus de cela ; on ne se soucie plus de cela, » il écrit sur Notre-Dame un chapitre conçu, par anticipation, dans le sens de l'Esprit du christianisme. Tous ses livres sont ainsi remplis de contradictions et de disparates. On y trouve même de belles choses. Il aurait été bien malheureux si, à force d'écrire, et de parler de tout, et de ne subir aucun frein, il n'avait pas fait quelques rencontres. Il trouvait une idée juste, par hasard, comme un aveugle peut trouver la porte pour sortir. Il semble que, même en un temps où un philosophe ne pouvait plus s'étonner de rien, l'illustre Bernardin de Saint-Pierre, le grave Lakanal, l'évêque Grégoire durent quelquefois souffrir du voisinage d'un homme qui n'accordait aucune éloquence à Bossuet, qui accusait Boileau d'avoir perdu la poésie française, qui voulait bien reconnaître par grâce un peu d'esprit à Racine, et qui se vantait d'avoir, à lui seul, détruit les parlements, et amené la mode des chapeaux ronds.

Avant d'en faire un membre de l'Institut, on l'avait bombardé homme politique. Les Jacobins l'attirèrent, à son entrée dans la Convention, par leurs extravagances, mais ce qui est honorable pour lui, ils ne tardèrent pas à le dégoûter par leur cruauté. Il ne pouvait être radical qu'en théorie ; bon homme et honnête homme, au demeurant. Il se rangea bien vite parmi les modérés de la convention et vota contre la mort du roi. Il protesta ensuite contre le 31 mai, et il était en prison, attendant le tribunal révolutionnaire, quand le 9 thermidor le délivra.

Sa carrière comme membre de l'Institut fut, comme toute sa vie, mêlée de bien et de mal. Il parla beaucoup ; il ne laissa aucune trace. Son imperturbable confiance en lui-même fit de lui un membre encombrant. Il était de ces hommes qui compromettent les bonnes causes de deux façons, par le défaut de talent et par le défaut de modération. Il entreprend un jour, dans cette académie, où l'on n'admettait que les doctrines de Locke et de Condillac, de défendre le rationalisme. C'était une idée juste, et une action courageuse. Mais, comme pour rendre à dessein sa tâche plus difficile, il identifie le rationalisme avec la théorie des idées innées. Le rapporteur des travaux de l'an VIII (c'est Daunou,) le raille un peu lourdement et le réfute très faiblement. « Les idées innées, dit-il, furent partout abandonnées, après la réfutation que Locke en avait faite. Le citoyen Mercier veut aujourd'hui les faire revivre. Il s'élève contre une doctrine qui met l'âme dans une sorte de dépendance des sens ; il s'indigne de voir notre intelligence liée à la matière dans ses plus sublimes opérations. Il s'écrie que notre être s'aperçoit lui-même, que notre pensée est un éclair de l'existence éternelle. En l'écoutant, on croit souvent entendre Platon. (Ce parallèle, ajoute le rapporteur, ne peut offenser le citoyen Mercier.) Si l'on ne partage pas l'opinion du citoyen Mercier, dit-il encore, on respectera le motif qui l'a fait naître. Il a craint que la doctrine de Locke ne devînt favorable au matérialisme. A-t-il donc .oublié que Locke était religieux ?... »

De Gérando et Destutt de Tracy avaient attaqué le système de Kant : et, ce qui est regrettable, ils l'avaient attaqué sans le bien connaître. Mercier démêle que le système de Kant était une forme du rationalisme, et sans l'étudier autant qu'il l'aurait fallu pour avoir le droit d'en parler, il entreprend de le défendre, et impose intrépidement à la classe la lecture de plusieurs mémoires (Quatre mémoires sur Kant et un mémoire où il compare le ' système de Kant et celui de Fichte.) sur un système qu'il ne connaît pas, que la classe ne connaît pas davantage, et que de Gérando lui-même a très imparfaitement étudié de troisième main. Mercier ne connaît pas mieux l'histoire ancienne, contre laquelle il part en guerre. Il appelle son mémoire : Appréciation de l'histoire ancienne. — « Ce que j'aime le plus après le roman, dit-il, c'est l'histoire. » Mais il ajoute : « Rien de plus favorable pour toucher au grand, que de ne rien savoir de ce qui s'est passé. » L'histoire est un océan qui s'accroît sans cesse, et par la multiplicité des faits et la variété infinie des appréciations, ne peut être qu'un aliment pour la curiosité. On énonce une loi générale, et, si l'on vit un peu plus longtemps, ou si on étudie un peu plus et un peu mieux le passé, on découvre incessamment des faits qui la détruisent. Le philosophe, dit-il encore, n'a qu'une clef pour une serrure qui se renouvelle tous les jours. Si nous ne connaissions Catilina que par des mémoires écrits de sa main, nous jurerions qu'il fut vertueux ; et comme nous le connaissons ou croyons le connaître par les diatribes de Cicéron, nous jurons qu'il fut criminel.

Quand même les faits seraient certains et les jugements infaillibles, nous ne pourrions tirer aucune utilité de l'histoire, car la scène de l'humanité, et l'humanité elle-même sont emportées dans un éternel changement. Les traditions, qu'on dit si vénérables, ne sont que de solennelles niaiseries. Elles sont l'immobilité ou le recul ; le mot de l'humanité est « en avant ! » Abandonnons les légendes et les souvenirs, comme on abandonne les vieilles paperasses d'un procès malheureux.

Nous avons déjà rencontré le mémoire de Mercier dans lequel il établit une distinction entre la langue et le langage. C'est ce mémoire qui donna à l'une des séances publiques de l'Institut l'aspect d'une salle de théâtre, le jour d'une première représentation quand la pièce est sifflée. Il faut convenir que la pièce ne méritait pas un meilleur sort ; le sujet même est mal défini ; on ne sait pas bien si Mercier veut opposer le langage naturel au langage articulé, ou la langue du peuple à celle des académies. Il mêle ensemble ces deux points de vue, de sorte que tout le mémoire n'est qu'une suite de déclamations d'où ne sort aucune clarté. Il semble pourtant qu'il a voulu s'insurger contre la prétention, si fortement enracinée dans notre pays depuis le XVIIe siècle, d'avoir un dictionnaire fermé, et une grammaire immuable. Il exprime même assez heureusement cette pensée en disant : « Le langage de Montaigne vaut bien la langue de Malherbe. » Langue ou langage, cela est intelligible ; mais voici qui l'est un peu moins. « La clarté du langage vole dans les campagnes et s'élève au sommet des monts sur l'aile des zéphyrs ; la langue obscure est dans les pensées raffinées des savants. La pompe qui enfle la bouche, et qui remplit les oreilles de termes vastes et résonnants pour nommer les petites choses, n'a point lieu dans le langage. Simplicité, naïveté, vivacité, tels sont ses caractères. » A la réorganisation de 1803, on fit de Mercier un membre de la classe d'histoire et de littérature ancienne.


On aurait pu penser que Grégoire (Né à Vého (Meurthe) le 4 décembre 1750, mort à Paris le 28 avril 1831) serait un des membres les plus actifs de l'Institut. Il aimait l'Institut et il aimait à écrire. Il n'était pas de ceux qui travaillent lentement, et qui hésitent longtemps avant de se décider à publier. Il a toute sa vie beaucoup agi, beaucoup osé, beaucoup improvisé. Né en 1750, dans un village près de Lunéville, d'une famille pauvre, il fît ses études chez les jésuites de Nancy : « Je conserverai jusqu'au tombeau un respectueux attachement envers mes professeurs, écrit-il dans ses Mémoires, quoique je n'aime point l'esprit de la défunte Société, dont la renaissance présagerait peut-être à l'Europe de nouveaux malheurs. » Ses études terminées, il se jeta avec avidité sur les livres défendus, fréquenta la jeunesse incrédule de Nancy, se sentit dévoré de doutes, en triompha, et se voua au sacerdoce. « Catholique par conviction, prêtre par choix, disait-il. » Il obtint, en 1773, le prix de l'Académie de Nancy, pour un éloge de la poésie ; il était alors professeur au collège de Pont-à-Mousson ; en 1788, il fut couronné par l'Académie de Metz, pour son Essai sur la régénération physique et morale des juifs. A cette même époque, il commença ses campagnes pour l'abolition de l'esclavage, en publiant un mémoire en faveur des gens de sang mêlé de l'île de Saint-Domingue. Il était entré depuis plusieurs années dans le ministère, et était devenu curé d'Embermesnil : un curé exemplaire, dévoué à ses fonctions, et procurant de tout son pouvoir le bien moral et matériel de ses paroissiens. Il avait fondé pour eux une bibliothèque, et propageait avec activité les nouvelles méthodes d'agriculture. Ce curé de village, qui défendait les juifs dans un savant et courageux mémoire et plaidait la cause des nègres, était respecté dans le clergé et connu par les philosophes, dont il partageait en politique les aspirations libérales. Il assista, comme commissaire du clergé, aux assemblées électorales de Nancy. Il en fût l'âme. Son nom sortit le premier de l'urne pour la députation. En mettant le pied dans la salle des états généraux, il était catholique, prêtre, déjà républicain, rempli de projets pour la réforme du clergé et la régénération de la France ; tel il était ce jour-là, tel il fut pendant toute sa carrière politique et pendant sa vie tout entière ; car il n'y eut pas de vie plus agitée, plus mêlée aux événements de toute sorte, et plus constamment attachée aux mêmes principes ou occupée des mêmes projets. « Quand on considère la prodigieuse activité de Grégoire à cette époque, dit un biographe (M. Depping), on croirait qu'il était arrivé aux états généraux porteur de tous les plans de perfectionnement inventés dans l'univers entier, et qu'il s'empressait de les mettre au jour de peur qu'il ne s'en égarât quelques uns. » Il fut, dans le clergé, un des premiers à se réunir au tiers. Il laissa voir, dès le commencement, sa haine contre la cour et la royauté et vota avec empressement toutes les mesures qui, de proche en proche, aboutirent à la République. C'est lui qui rédigea le décret d'abolition de la royauté et prononça ces paroles célèbres : « L'histoire des rois est le martyrologe des peuples. »

A l'époque du jugement de Louis XVI, il était commissaire en Italie avec trois autres membres de la convention ; Hérault de Séchelles, Jagot et Simon. Ses collègues écrivirent une adresse à la Convention pour adhérer à la condamnation à mort, et lui proposèrent de la signer. Grégoire était pleinement d'avis de ne pas profiter de l'éloignement pour échapper à la responsabilité du vote ; il croyait que Louis XVI était coupable et que la Convention avait le droit de le juger; mais il était ennemi déclaré de la peine de mort, et, pour cette raison unique, il ne pouvait signer l'adresse telle qu'elle était conçue. On transigea : les deux mots à mort furent effacés, et l'adresse portant approbation formelle de « la condamnation », sans spécifier le supplice, partit pour Paris avec les quatre signatures. Cette lettre fut discutée avec violence, longtemps plus tard, quand le nom de régicide devint un arrêt de proscription. Il est clair que Grégoire aurait voté avec les régicides, si son opinion théorique sur la peine de mort ne l'avait retenu. On peut rapprocher de cet acte sa conduite lors du rétablissement de l'empire. Il n'y eut, à cette époque, que trois non, au Sénat. Lambrechts et Grégoire avaient dit non ; il reste de l'incertitude sur le troisième non, qui fut réclamé par plus d'un membre. Il n'y a nulle comparaison entre voter la mort du roi et voter contre le rétablissement de la monarchie ; mais je mentionne ensemble ces deux actes pour montrer la persévérance et la violence du sentiment républicain chez Grégoire.

La constitution civile du clergé avait été l'une des plus difficiles, des plus graves et des plus décisives opérations de l'Assemblée constituante. Grégoire trouva justes toutes les réformes proposées ; il crut qu'elles n'étaient qu'un retour à l'ancienne discipline de l'Église ; qu'elles ne touchaient pas au dogme ; que l'assemblée avait le droit de les faire, et il crut servir, en s'y associant, l'Église en même temps que la patrie. Ce fut aussi l'avis d'hommes très respectables, très instruits dans les matières canoniques, parmi lesquels il faut citer au premier rang Lanjuinais et Daunou. Cependant la réforme ne se bornait pas à supprimer les abus de l'administration temporelle du clergé ; elle touchait à l'organisation spirituelle de l'Église, en modifiant, sans accord préalable avec le pape, le nombre et la circonscription des diocèses, en réglant et en limitant les pouvoirs épiscopaux, en rendant toutes les charges électives, y compris l'épiscopat, en attribuant le pouvoir électoral au peuple entier, et non pas seulement au peuple des fidèles, en permettant, dans certains cas, de procéder à l'institution et à la consécration des évêques, sans l'intervention et même contre la volonté expresse du pape. Elle était incontestablement sage, et même nécessaire dans presque toutes ses parties ; mais, en n'accordant au siège de Rome qu'une primauté d'honneur, et en modifiant profondément, sans lui et contre lui, l'origine et les attributions de l'épiscopat, elle rompait ouvertement avec les traditions de l'Église catholique. C'est ce que ne voulurent pas voir les constitutionnels. Semblables aux évêques jansénistes qui, frappés d'interdiction et d'excommunication, s'obstinaient à se déclarer unis à l'Église romaine, ils ne cessèrent de protester de leur fidélité en désobéissant. Grégoire fut élu en même temps évêque du département de Loir-et-Cher et du département de la Sarthe. Il opta pour le département de Loir-et-Cher. Les évêques constitutionnels ayant décidé, quelques années après, de prendre le nom de leur ville épiscopale, il fut connu sous le nom d'évêque de Blois, et, après sa démission, d'ancien évêque de Blois, qu'il porta jusqu'à sa mort, toujours attentif à le réclamer quand on l'omettait. Il se mit aussitôt en possession de son diocèse, malgré les protestations de son prédécesseur orthodoxe ; il le remplaça et le chassa, parce qu'il croyait en avoir le droit ; mais il prononça son éloge en chaire. Il remplit avec zèle et exactitude toutes ses fonctions épiscopales ; ce qui ne l'empêcha pas d'être dans le département le chef du parti républicain. Envoyé à la Convention par les électeurs de son diocèse, il s'honora par son courage quand l'Église constitutionnelle fut enveloppée dans la proscription de tous les cultes. Le jour de l'abjuration de Gobel, on le pressa d'imiter ce lamentable exemple : « J'entre ici, dit-il, n'ayant que des notions confuses sur ce qui s'est passé avant mon arrivée. On me parle de sacrifices à la patrie ; j'y suis accoutumé. S'agit-il d'attachement à la cause de la liberté ? Mes preuves sont faites depuis longtemps. S'agit-il du revenu attaché aux fonctions d'évêque ? Je l'abandonne sans regret. S'agit-il de religion ? Cet article est hors de votre domaine. J'ai consenti à porter le fardeau de l'épiscopat dans un temps où il était entouré d'épines. On m'a tourmenté pour l'accepter, on me tourmente aujourd'hui pour me forcer à une abdication qu'on ne m'arrachera pas. » Il refusait ce jour-là d'abjurer le catholicisme ; il refusa constamment, et jusqu'à la mort, de renoncer à l'Église constitutionnelle.

Avec la politique républicaine et le catholicisme constitutionnel, et sur le même rang, la propagation et la défense des sciences et des lettres fut la constante préoccupation de Grégoire. Il fut sur ce point l'émule de Lakanal. Il était un des membres les plus actifs du comité d'instruction publique, dont il fit presque constamment partie avec Daunou, Lakanal, Sieyès, Chénier, Mercier, Villar, ancien principal du collège de La Flèche, Lalande, ex-oratorien, évêque de Nancy, Massieu, évêque de Beauvais, Wandelincourt, principal du collège de Verdun, Arbogast, recteur de l'université de Strasbourg, Boissy d'Anglas, Thibaudeau, Deleyre, David. Il provoqua les mesures nécessaires pour substituer le français, dans les campagnes, aux divers patois de nos provinces. Il contribua à la conservation des livres, des manuscrits, à celle des monuments. Il sauva un grand nombre d'hommes de lettres de la proscription et de la misère. Il concourut à la fondation du Bureau des longitudes, du Conservatoire des arts et métiers, et de l'Institut.

Il n'a pas été, comme Daunou, rapporteur de la loi organique de l'Institut, ni comme Lakanal, rapporteur du règlement ; il n'en a pas eu la première pensée, puisque le nom et la chose se trouvent dans le travail de Mirabeau, dans les rapports de Talleyrand et de Condorcet ; mais il y a poussé, a coopéré ; et quand une fois l'Institut fut établi, et qu'il en fut nommé membre, il se montra un des plus zélés pour accroître ses relations et répandre son influence. Il avait soin d'envoyer, souvent à ses frais, toutes les publications de la classe, aux associés de départements et aux correspondants étrangers. Il leur écrivait ; il les recevait quand ils venaient à Paris ; il a rendu ainsi, modestement et silencieusement, de très grands services.

En revanche, ce qui a manqué presque complètement, c'est son travail littéraire. Son nom ne figure que trois ou quatre fois dans les cinq volumes de mémoires publiés par la seconde classe : une première fois pour un extrait tiré d'un ouvrage sur les moyens de perfectionner les sciences politiques. Il fut lu à la séance du 7 germinal an IV. C'est une amplification sur ce thème : « Le doute méthodique, en rappelant à l'examen les opinions reçues, a déblayé des préjugés, émoussé le glaive de l'intolérance, éteint les bûchers de l'inquisition et affranchi les nègres. » Tout est de cette force et de ce style. Nous y signalerons cette phrase qui montre au moins l'ardent libéralisme de l'auteur : « S'il était une seule vérité qu'il fallût taire ou déguiser dans l'Institut national, il serait déshonorant d'y siéger. »

La seconde fois que Grégoire est mentionné, c'est pour un rapport relatif à l'Institut d'Egypte. Quelque temps après il communiqua un mémoire sur La chaîne des Vosges. Enfin, le 22 floréal an VIII, il donna lecture de son Apologie de Las Casas, évêque de Ciappa.

L'Institut d'Egypte avait commencé ses travaux le 6 fructidor an VI (23 avril 1798), et s'était empressé d'envoyer à l'Institut les procès-verbaux de ses premières séances. Les trois classes nommèrent une commission composée de Laplace, Fourcroy, Lacépède pour la première classe ; Fleurieu, Volney, Grégoire pour la seconde ; Dupuis, Mongez, Langlés pour la troisième. Les commissaires proposèrent à l'Institut et firent adopter une série de questions dont l'Institut d'Egypte fut invité à procurer la solution. Grégoire fut le rapporteur. Les questions étaient très nombreuses. Celles qui touchent d'une part aux mathématiques, et de l'autre aux arts et antiquités, intéressent surtout les deux autres classes ; je n'ai pas à en parler. La première question de la classe des sciences morales et politiques est celle-ci : « Reste-t-il dans le langage du pays, dans la tradition ou dans les monuments, quelque affinité avec ce peuple nomade qu'on appelle, en diverses contrées de l'Europe, Bohémiens, Cyganis, Gypsies ? » Viennent ensuite diverses questions de statistique sur le nombre des habitants, les heures de travail, les conditions de la mortalité, la nourriture, etc. Puis la classe demande s'il y a d'autres règles que le Koran pour la justice distributive, civile et criminelle ? Quelles sont les bases et les bornes de la propriété ? Quel est le caractère politique, religieux et moral des différentes sectes qui sont en Egypte ? Quelle est leur influence sur le gouvernement, et quelle est l'influence du gouvernement sur elles ? Quelles sont l'étendue et les bornes de la puissance maritale, de l'autorité paternelle et des obligations filiales, déterminées soit par l'usage, soit par la loi ? La plupart de ces questions avaient été suggérées par Grégoire. On en ajouta une autre, à laquelle Bernardin de Saint-Pierre s'intéressait tout spécialement : Traite-t-on avec douceur les animaux domestiques ? Les questions de géographie, rédigées par Fleurieu, forment un excellent programme, au double point de vue de l'histoire ancienne et des intérêts européens.

Le mémoire de Grégoire sur la chaîne des Vosges contient des détails exacts sur la population, la constitution physique du pays, les coutumes, l'état de l'agriculture, les mines, les eaux minérales. L'auteur déplore le déboisement des montagnes, et en signale les conséquences funestes. Il déclare avoir trouvé dans le canton de Bresse une véritable république, qui professait la liberté des cultes, lorsque la religion d'état et les institutions monarchiques l'enserraient encore de tous côtés.

L'Apologie de Las Casas, évêque de Giappa, est un des nombreux écrits que Grégoire ne cessa de publier en faveur des nègres et contre l'esclavage. M. Carnot raconte (Etude sur l'abbé Grégoire, par M. Carnot, 1882.) que, dans les premiers jours de sa puissance croissante, Bonaparte rassembla autour de lui une soixantaine de personnages politiques pour aviser aux moyens de rétablir à Saint-Domingue l'autorité française. Les uns proposèrent la force, les autres la trahison ; tous concluaient à l'esclavage. Grégoire n'ouvrait pas la bouche. Bonaparte l'interpella brusquement : « Qu'en pensez-vous ? — Je pense, répondit-il, que, fût-on aveugle, il suffirait d'entendre de tels discours pour être sûr qu'ils sont tenus par des blancs. Si ces Messieurs changeaient de couleur, ils changeraient aussi de langage. »

Cette Apologie de Las Casas doit être comptée parmi les meilleurs petits ouvrages de Grégoire. Les accusations dont Las Casas a été l'objet y sont discutées avec force et en pleine connaissance de cause. On y retrouve l'ardeur passionnée de l'auteur pour la suppression de l'esclavage. On aime à le voir protester contre l'habitude trop répandue de juger un parti par les crimes commis en son nom, au lieu de s'en tenir aux principes qu'il professe et à l'ensemble de son histoire. Grégoire n'a jamais pensé, et ce sera son éternel honneur, qu'on pût juger le christianisme par la Saint-Barthélémy, et la Révolution par la Terreur.

Un rapport et trois mémoires, en six ans, c'est bien peu pour un esprit aussi actif (On peut encore mentionner une brochure intitulée : Détails sur l'établissement de Sierra Leona, et sur l'imputation calomnieuse, faite au gouvernement français d'avoir ordonné la destruction de cette colonie.) On s'explique cette stérilité relative quand on se rappelle que Grégoire était alors dans tout le feu de ses luttes pour empêcher la ruine de l'Église constitutionnelle, qui se désignait elle-même sous le nom d'église gallicane. Le concile de 1797 eut lieu entre deux persécutions ; celui de 1800, à la veille du Concordat. Il s'agissait surtout, dans le premier, d'arracher la France à l'impiété, et dans le second, de sauver l'Église constitutionnelle, menacée par la victoire prochaine et définitive des réfractaires. Les deux conciles furent convoqués et dirigés par Grégoire, quoiqu'il n'en eût pas la présidence générale, n'étant pas métropolitain. Il fut membre de toutes les commissions, il dicta toutes les résolutions. Il fut le meneur et l'organe de la commission permanente chargée des intérêts de l'Église gallicane entre les deux conciles. Assidu au conseil des Cinq-Cents, aux séances de l'Institut, à celles du concile, où il présidait dans les occasions solennelles, dont il préparait les actes et rédigeait les circulaires, attentif en même temps à l’administration de son diocèse, on comprend qu'il lui restait peu de temps pour des compositions linéaires. Peu à peu ses grandes occupations diminuèrent. Il donna sa démission de son évêché ; le Sénat fut loin d'absorber son temps comme l'avaient fait les assemblées républicaines. Un moment vint où il se vit exclu de tout, ou plutôt chassé de partout, et l'Institut fut le seul lien qui le rattachât au monde officiel. Enfin ce dernier lien fut rompu. Grégoire fut, avec Monge et Carnot, au nombre des vingt-sept membres de l'Institut que la réaction sacrifia en 1816.


La place de Grégoire était marquée à l'Institut ; on comprend moins l'élection de La Réveillère-Lépeaux (Né à Montaigu (Vendée) le 25 août 1753, mort à Paris le 27 mars 1824.). C'était un orateur, mais ce n'était pas un grand orateur ; ce n'était ni un homme de lettres, ni un savant. Il avait quelques connaissances en botanique, autant qu'il en fallait pour faire des leçons brillantes à Angers, ou pour s'intéresser, à Paris, aux leçons des véritables maîtres. On ne cite de lui aucun discours mémorable, ni aucune découverte, ni aucun livre, à moins qu'on ne donne ce nom à un annuaire de son département, écrit et composé avec soin. En réunissant ses brochures à celles de son ami Leclerc, on est parvenu à faire un volume de mélanges sous le nom d'opuscules moraux et politiques. Cela ne s'élève, ni pour le style, ni pour la pensée, au-dessus d'une médiocrité honorable. Il passa dans la troisième classe à la réorganisation de 1803 ; mais le serment ayant été exigé l'année suivante, il le refusa et cessa de faire partie de l'Institut.

Il n'y avait joué aucun rôle. Le recueil des mémoires de la seconde classe ne contient aucun morceau de lui ; il est seulement mentionné dans le compte rendu des travaux du premier trimestre de l'an XI pour l'annuaire dont nous venons de parler, et qui a pour titre : Essai sur le département de la Vendée, ou aperçus sur la topographie de ce département, sur son histoire naturelle, son histoire politique, les mœurs, le caractère, les habitudes, le langage des habitants. Le titre est long, l'ouvrage est court. Il n'est pas sans intérêt. L'auteur ne parle pas des scènes sanglantes dont son pays était alors le théâtre. C'est un précis historique et géographique, sans aucune prétention. Il fit encore quelques rares communications, dont une seule a de l'importance, au moins comme signe des temps. C'est un mémoire sur le culte, lu à la séance du 5 floréal an V, et sur lequel j'aurai tout à l'heure occasion de revenir.

On serait tenté de croire qu'il avait été élu uniquement à cause de sa position. (Il était directeur au moment de son élection, le 10 décembre 1795.) Il n’en est rien. La Réveillère-Lépeaux, aujourd'hui peu connu, et mal connu, était un personnage pendant la Révolution, et il devait son importance à son talent, et surtout à son caractère. C'était un homme énergique, courageux, intelligent, d'un attachement inébranlable à ses opinions, et du désintéressement le plus persévérant et le plus noble. Il avait embrassé avec ardeur, dès le premier jour, la cause de la Révolution et de la République ; et il combattit, avec la même fermeté, les excès de la démagogie et les efforts de la réaction. Comme tous les hommes qui suivent invariablement une ligne droite, il a eu des ennemis et des calomniateurs de tous les côtés.

Il lutta contre Danton à la tribune, combattit la Commune, le Comité de salut public, se fit mettre hors la loi, et n'échappa que par miracle à la mort. Mais il avait voté la mort de Louis XVI, et quand il crut que la réaction était maîtresse dans les Conseils, et avait même dans le Directoire un allié déclaré et un complice inconscient, il n'hésita pas à faire le 18 fructidor. En un mot, il ne voulut pas être terroriste, mais il était, et resta républicain, et républicain autoritaire.

Il fit le 18 fructidor sans aucune vue d'intérêt personnel, par l'armée, pour éviter tout excès, et non, comme Barras le conseillait, par les faubourgs. Il n'en porte pas moins la principale responsabilité d'un coup d'État qui entraîna des proscriptions et fut comme la justification anticipée du 18 brumaire. Carnot, qu'on ne se représente pas comme le complice, ou même comme la dupe des royalistes, ne fut pas seulement exclu du Directoire, il fut condamné à la déportation avec son collègue Barthélémy. Condamnés n'est pas le mot propre. Ils furent frappés de déportation par un arrêté de leurs trois collègues qui avaient la force de leur côté et qui se crurent cléments, parce qu'ils se contentaient de les proscrire, au lieu de les tuer, comme le comité de salut public l'aurait fait.

On sait que Carnot réussit à se cacher. Il échappa à la déportation ; mais il fut rayé de la liste de l'Institut, avec Fontanes et l'abbé Sicard, qui ne ressemblaient guère plus que lui à des conspirateurs, Barthélémy, son collègue dans le Directoire et Pastoret, celui-ci d'un autre parti et d'une autre trempe. Cette radiation de cinq membres de l'Institut était aussi, dans son genre, un coup d'État. N'hésitons pas à dire qu'elle était un attentat contre les lettres. Il est bien regrettable pour la mémoire de La Réveillère-Lépeaux, qu'il se soit laissé aller à de tels abus de la force. Disons à sa décharge que c'était l'esprit du temps. Il sacrifia au désir de maintenir la République, et de lui assurer un gouvernement régulier. Pour cette fois , au moins, la force fut mise au service d'une conviction, non d'un intérêt personnel. A peine raffermi contre les royalistes, le Directoire se vit menacé par les ardents révolutionnaires. La Réveillère-Lépeaux comprit sur-le-champ ce nouveau péril, et lutta avec courage jusqu'au moment où il se trouva seul de son parti dans le Directoire, et par conséquent impuissant. Il se retira alors avec une dignité suprême, en refusant les avantages accordés jusque-là aux directeurs sortants, comme il refusa plus tard les offres de l'empereur, et comme il renonça au titre de membre de l'Institut pour ne pas prêter un serment contraire à sa conscience. On voulait le mettre en accusation ; loin de chercher à fléchir ses ennemis, il les brava, et finit par leur imposer silence. Sa vie plaidait pour lui. Ce n'était pas un grand homme ; mais c'était certainement un homme.

On a souvent répété que La Réveillère-Lépeaux faisait partie de la secte des théophilanthropes ; on a même dit qu'il en était le fondateur. La secte a été fondée par le frère du célèbre physicien Haüy ; La Réveillère-Lépeaux n'y a jamais été affilié ; il n'a jamais assisté à aucune de ses cérémonies ; il n'y a jamais fait aucune allusion, ni dans ses discours, ni dans ses écrits. Il était de la religion du Vicaire savoyard ; il ne croyait à aucun dogme révélé, mais il croyait en Dieu, et il connaissait la puissance du sentiment religieux chez certaines âmes. Il aurait voulu qu'on donnât de la solennité et comme une consécration aux trois actes principaux de la vie civile : la naissance, le mariage et la mort. Cette opinion, qui ne lui était pas particulière, mais qu'il exprimait avec vivacité donna lieu à ses ennemis catholiques et à ses ennemis athées, de le ranger parmi les théophilanthropes, dans l'espoir de le rendre ridicule. La secte des théophilanthropes, quoique partant d'un bon sentiment, était ridicule en effet, et ne pouvait pas ne pas l'être. Il faut que les philosophes en prennent leur parti : ils ne peuvent arriver par la seule raison qu'à un culte individuel, intérieur. L'analyse sera toujours incompatible avec la cérémonie. On peut le regretter, mais il faut le reconnaître. Le 12 floréal an V, La Réveillère-Lépeaux venait de lire à la classe des sciences morales et politiques un mémoire intitulé : Réflexions sur le culte et les cérémonies civiles. « Je n'ai, lui dit Talleyrand, qu'une observation à vous faire. Jésus-Christ, pour fonder sa religion, a été crucifié et est ressuscité. Vous auriez dû tâcher d'en faire autant. »


De tous les membres de l'Institut, le plus ravi de s'y voir, était certainement Lakanal (Né à Serres (Ariège) le 14 juillet 1762, mort à Paris le 14 février 1845). Il avait été élevé par les Pères de la doctrine chrétienne, il s'était affilié à leur compagnie, et il professait la rhétorique à Moulins, dans un de leurs collèges, à l'âge de trente ans, quand il fut appelé à siéger dans la Convention nationale.

Il y arrivait tout imbu des idées républicaines, et il n'hésita pas à voter la mort de Louis XVI. La vocation de l'enseignement lui était restée, et avec elle un dévouement absolu et fervent pour les sciences et les lettres. Il voulait la République, mais il la voulait éclairée, pacifique, glorieuse. Il se fit placer dans le comité d'instruction publique, il y resta constamment, prit à ses travaux la part principale, fut presque toujours son rapporteur dans les séances de la Convention et eut la gloire de proposer, de faire accepter par le Comité, et de défendre devant la Convention la plupart des grandes fondations qui honorent cette époque à la fois sauvage et sublime.

Son premier succès fut un décret qui prononçait des peines sévères contre la mutilation des objets d'art, et ce que son collègue Grégoire appelait d'un mot nouveau : le vandalisme. Dans le naufrage des académies, il essaya, mais vainement, de sauver l'Académie des sciences ; il ne parvint tout au plus, qu'à retarder sa perte. Le Jardin des plantes était menacé : il proposa non seulement de le conserver, mais de l'agrandir, en en faisant un muséum d'histoire naturelle. Il mérita ainsi d'être appelé le second fondateur de ce magnifique établissement, qui reste une des gloires les plus incontestées de notre pays. Chappe essayait alors, au milieu de difficultés inouïes, de faire adopter son télégraphe aérien. Il écrivait à Lakanal : « Je désespérerais du succès, si vous n'étiez pas là. » Il réussit, et c'est à Lakanal qu'il le dut. La France, grâce à lui, eut un nouvel instrument pour ses victoires, la science un nouvel organe pour ses conquêtes, Lakanal fit voter par l'assemblée le principe de la propriété littéraire, qu'il appelle, non sans raison, la déclaration des droits du génie. Lorsque la période de destruction violente qui, pour en finir avec l'ancienne société, avait supprimé, en même temps que des abus détestables, les institutions les plus nécessaires à la vie d'un peuple, eut enfin fait place à la période de régénération, et que le besoin de retrouver les organes de la vie s'imposa à tous les esprits, Lakanal qui, pendant la Terreur, avait accepté une mission dans les départements, se retrouva, avec la même ardeur, dans le comité d'instruction publique, et entreprit de créer partout des écoles, et, ce qui était plus difficile, de remplacer les maîtres dispersés, proscrits, foudroyés par la tempête. Les théories n'avaient pas manqué depuis le commencement ; il alla droit à la pratique et fit décréter d'un coup vingt-quatre mille écoles primaires qu'on plaça dans les presbytères abandonnés. En même temps, on créa dans les grandes villes des écoles centrales, à raison d'une école centrale par trois cent mille habitants. On y donnait à peu près le
même enseignement que dans les anciens collèges.

Les maîtres manquaient partout. Les membres survivants des anciennes congrégations, en dépit de l'adoucissement des lois et des mœurs, étaient encore réduits à se cacher. Lakanal fit adopter l'idée d'appeler à Paris les trois cents jeunes gens les plus distingués par leur mérite, de leur donner pour maîtres tout ce que la France gardait encore de grands hommes, de leur enseigner rapidement l'art d'enseigner, et, après avoir allumé en eux le feu sacré, de les renvoyer aux écoles centrales. De cette idée qui fut adoptée par la commission, et qui fut ensuite complétée et perfectionnée, est sortie l'École normale de 1794, suivie à bref délai par l'École normale qui subsiste encore. Lakanal et Sieyès, que remplaça bientôt Deleyre, furent chargés de surveiller la nouvelle école. Les mathématiques y étaient enseignées par Lagrange et Laplace, la géométrie descriptive par Monge, la chimie par Berthollet, la physique par Haüy, l'histoire naturelle par Daubenton, l'hygiène par Hallé, la philosophie par Garat, l'histoire par Volney, la morale par Bernardin de Saint-Pierre. Ce fut un éclat de génie incomparable. L'enseignement proprement dit se donna tumultueusement et presque au hasard ; mais un grand enthousiasme se détacha de tout ce mouvement, et il ne s'agissait plus que de l'organiser et de le développer.

Vint ensuite la création du Bureau des longitudes, dont Grégoire et Lakanal se disputent l'honneur. Le bureau avait sous sa direction l'observatoire de Paris, ceux des départements, et comptait parmi ses membres Lalande, Cassini, Delambre, Méchain des navigateurs tels que Borda et Bougainville.

Quant à l'Institut, il faut compter parmi ses fondateurs ou se disant tels Talleyrand, qui le proposa à l'Assemblée constituante ; Condorcet qui, dans son rapport à la Législative, en modifia le plan d'une façon heureuse ; Daunou, qui lui donna sa dernière forme, sa forme pratique et le fit décréter par la Convention ; Lakanal qui, sous le Directoire, fit voter le règlement par le conseil des Cinq-Cents. Grégoire lui-même, et Chénier, et Villar, qui avaient donné un concours actif dans le sein du comité d'instruction publique, prétendaient avoir des droits à cette paternité glorieuse. Nous avons vu qu'elle pourrait être réclamée par Mirabeau. La vérité est que, depuis la destruction des académies, tous les esprits soucieux de l'avenir, tous les amants des sciences et des lettres, songeaient à les rétablir, et à en former comme un faisceau indestructible, où viendraient s'unir dans un travail commun, et dans la même action bienfaisante et civilisatrice, les sciences, les lettres et les arts, tout ce qui engendre la civilisation, tout ce qui honore l'humanité.

Depuis 1793, Lakanal n'avait cessé de travailler à la formation de cette assemblée représentative de la science, de la pensée, de l'imagination et de la parole humaine. C'est lui qui, dans les derniers jours du Comité, avait dressé la liste des quarante-huit premiers membres de l'Institut, qu'on appela le tiers-électeur, liste promulguée quelques jours après par le Directoire. Il voyait enfin son œuvre réalisée et vivante ; semblable à Pygmalion, quand il vit sa statue se mouvoir, il assistait avec ravissement aux débuts de ce noble corps, dont il était au moins l'un des pères. Le titre de membre qui lui avait été conféré était la juste récompense de ses travaux, et, à ses yeux, le plus grand honneur de toute sa vie. (Voici la lettre par laquelle le ministre de l'intérieur annonça à Lakanal son élection : « C'est avec bien de la satisfaction, citoyen, que je vous fais par de votre nomination à l'Institut national dans la seconde classe. Ce choix honore autant les électeurs que l'élu. L'Institut national tiendra sa première séance primidi prochain ; vous voudrez bien vous y rendre. – Salut et fraternité. – Bénézech – Cette séance est indiquée pour cinq heures dans la salle de la ci-devant académie des sciences, au muséum des arts. ») Il se montra assidu aux séances, parce que c'était son bonheur, et parce qu'il était dans ses habitudes et dans sa nature de remplir fidèlement tous ses devoirs ; mais il ne fut, et ne voulut être qu'un auditeur, et un serviteur. Toutes les fois qu’une mesure était nécessaire pour améliorer la marche de l'Institut, il la proposait au conseil des Cinq-Cents ; c'était sa part, il savait qu'il y excellait, et il prit une fois la plume, longtemps après, pour en réclamer le mérite (Suum cuique. Exposé sommaire des travaux de Joseph Lakanal pour sauver, durant la Révolution, les sciences, les lettres et ceux qui les honoraient par leurs travaux. Paris 1838.). Comme lettré, il se jugeait avec une modestie touchante. Quand les événements le rendirent à la vie privée, il n'accepta que la place de procureur (économe) du lycée Charlemagne (l'école centrale de la rue Antoine). « Je me suis assis sur la dernière marche », disait-il. Cet homme, qui avait fondé tous ces grands corps, acceptait dans l'un d'eux une place modeste, et la remplissait en conscience. La malédiction attachée aux régicides vint l'y chercher et le chassa de son pays. Il se rendit en Amérique, où il se fit agriculteur. Sa renommée le suivit jusque là, et il fut plusieurs fois consulté par les pouvoirs publics comme législateur et comme philosophe.

En France, on l'avait oublié, et si profondément que quand la seconde classe de l'Institut dont il avait fait partie fut rétablie, il ne fut pas inscrit officiellement parmi ses membres. Ce fut, pour ce grand vieillard, le plus rude coup. Enfin, il y fut élu, en 1837, à la place de Garat. Cette élection le décida ; il quitta tout, et revint en France, pour siéger encore à côté de Sieyès, Merlin, Daunou, Rœderer, les compagnons des anciennes luttes. Il avait soixante-quinze ans. « Un jour, dit M. Mignet, je vis arriver chez moi, avec le vieil uniforme de l'Institut tel qu'on le portait sous le Directoire, un homme qui avait la stature encore droite, des cheveux abondants et noirs, dont le visage était grave, le regard contenu, la bouche sévère, les manières décidées et polies, le langage spirituel et sentencieux, et qui semblait appartenir à un autre temps. C'était Lakanal. » Il fut, comme par le passé, assidu aux séances de l'Académie. Il y resta silencieux. Il n'avait plus, disait-il, qu'à écouter et à se taire. Il s'éteignit en 1845, à quatre-vingt-deux ans. Il disait paisiblement sur son lit de mort : « Je vais comparaître, les mains pures et sans crainte, devant cette providence que je ne comprends pas, mais que je sens. » En 1881, les habitants de l'Ariège lui ont élevé une statue.


Lakanal est un homme de la Convention ; voici, pour achever la section de morale, un homme de l'encyclopédie ; un homme de lettres, par goût et par profession, qui ne voulut jamais être autre chose, c'est son très grand honneur, et qui traversa toute la Révolution sans s'y mêler. Naigeon (Né à Paris le 15 juillet 1738, mort le 28 février 1810.) avait cinquante ans quand on le nomma membre de la seconde classe, chargé d'y représenter tout particulièrement la morale. Son plus grand, et presque son seul mérite, était d'avoir été l'admirateur et l'ami de Diderot. Il aimait Diderot avec passion, et Diderot l'aimait aussi, ce qui paraît assez étrange. C'était, au physique, un dameret et un valétudinaire, au moral : un esprit étroit, impuissant, qui tirait toute son importance, comme les radicaux en politique, de l'audace de ses négations. Il n'avait fait de sa vie que des éditions, des traductions, des compilations, et quelques articles de l'encyclopédie méthodique. Il servait de secrétaire, ou d'humble collaborateur, à d'Holbach et à Diderot, ses deux idoles. Il avait pour Diderot un autre mérite : il était son écouteur en titre. Diderot, dont la vie était un monologue éternel, avait besoin d'un écouteur dans l'intimité : il avait pris Naigeon, et s'était attaché à lui, malgré les ridicules du personnage. On avait fait de lui ce portrait :

Je suis savant ; je m'en pique,
Et tout le monde le sait.
Je vis de métaphysique,
De légumes et de lait.
J'ai reçu de la nature
Une figure à bonbon :
Ajoutez-y ma frisure,
Et je suis monsieur Naigeon.

La métaphysique dont il vivait était de l'espèce la moins compliquée. Elle tenait en ces trois mots : matérialisme, fatalisme, athéisme. Il avait une seule fois entrepris de faire acte de citoyen. C'est au moment où l'Assemblée nationale discutait le préambule de la constitution. Il écrivit alors une adresse à l'Assemblée pour la prier de ne pas prononcer le nom de Dieu. « Le gros d'une nation, disait-il, restera toujours ignorant, peureux, et par conséquent superstitieux. L'athéisme peut être la doctrine d'une petite école, mais jamais celle d'un grand nombre de citoyens, encore moins celle d'une nation. La croyance à l'existence de Dieu, ou la vieille souche, restera donc toujours ; or, qui sait ce que cette souche abandonnée à sa végétation peut produire de monstrueux ? Je ne conserverais donc pas les prêtres comme des dépositaires de vérités, mais comme des obstacles à des erreurs possibles et plus monstrueuses encore ; non comme les précepteurs des gens sensés, mais comme les gardiens des fous ; et leurs églises, je les laisserais subsister comme l'asile et les petites maisons d'une certaine espèce d'imbéciles, qui pourraient devenir furieux si on les négligeait entièrement. » L'Assemblée constituante n'adopta pas le programme de Naigeon ; il fut obligé d'attendre Chaumette.


Il est bon que toutes les opinions soient représentées dans un corps savant; c'est une des conditions de la liberté ; mais, dans une section de six membres, cette diversité rend le travail commun assez difficile. Il y avait dans la section un athée, deux indifférents, un déiste de la religion du Vicaire savoyard, un théophilanthrope, et un évêque. Au point de vue politique, il y avait deux régicides, peut-être trois, si l'on compte Grégoire. Enfin, les professions n'étaient pas moins diverses, puisqu'on y trouvait un ingénieur, un avocat, un professeur, un prêtre, un journaliste. Comment des hommes si différents pouvaient-ils s'accorder pour choisir un sujet de prix, pour juger un concours, pour répondre à une question posée ?

Les attributions mêmes de la section étaient mal définies : non qu'il y eût incertitude sur l'objet et la nature de la morale ; mais il était malaisé de bien distinguer cette section des sections avoisinantes. On tombait dans la confusion pour avoir trop cherché la séparation. Si les moralistes étudiaient les principes de la raison et les faits de la nature humaine, ils empiétaient sur l'analyse des sensations et des idées ; s'ils recherchaient quels étaient les devoirs de l'homme dans la société, ils faisaient de la science sociale ; s'ils s'occupaient des moyens de fonder la prospérité publique et d'assurer le bonheur des citoyens, ils devenaient des économistes. La conséquence de cette situation doublement difficile fut qu'il n'y eut, dans la section, que des travaux isolés, sans aucune connexion entre eux ; que plusieurs membres ne communiquèrent aucun mémoire ; que d'autres apportèrent des mémoires absolument étrangers à la morale ; que les concours demeurèrent sans résultats. Les membres de la section produisirent isolément et en dehors de l'Institut quelques écrits distingués ; la section ne produisit rien. Elle fut très inférieure à la section de philosophie, qui avait fait faire de grands pas à la psychologie et à la science des signes. Elle ne fut pas même heureuse dans ses concours. Elle fut obligée de retirer plusieurs des sujets qu'elle avait proposés, faute de concurrents, ou du moins de concurrents de valeur.

J'ai rappelé plus haut le sujet mis au concours en l'an V sur la proposition de Bernardin de Saint-Pierre, « Quelles seraient les institutions les plus propres à ramener un peuple aux principes de la morale après les révolutions politiques ? » Nous avons vu que Bernardin de Saint-Pierre fut malmené par Volney et Naigeon pour avoir invoqué dans son rapport l'idée de Dieu et les croyances rationalistes. Il fallut retirer le sujet au bout de deux ans. On le remplaça par celui-ci : « L'émulation est-elle un bon moyen d'éducation ? » Cette fois, il y eut un vainqueur, et ce fut le citoyen Feuillet, sous-bibliothécaire de l'Institut.

La section proposa encore cette question : « Quel est le véritable caractère de la bonté dans l'homme public ? » Il paraît que les hommes de talent ne furent pas tentés de faire cette recherche ; il ne leur parut pas qu'on pût tirer autre chose d'un pareil sujet qu'une dissertation de collège. Il y eut quelques mémoires sans aucun mérite ; le sujet fut retiré.

Enfin, la section trouva un sujet qui était bien un sujet de morale, et qui, traité par une plume habile, pouvait intéresser, non seulement les moralistes, mais les philosophes et les hommes de gouvernement. Voici le programme qu'elle publia :

« Jusqu'à quel point les traitements barbares exercés sur les animaux intéressent-ils la morale publique ? Et conviendrait-il de faire des lois à cet égard ? »

Mais les temps de la loi Grammont et de la Société protectrice des animaux étaient encore éloignés ; et le concours, comme la plupart de ceux que la section de morale avait institués, n'aboutit qu'à un échec.