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UNE ACADÉMIE

SOUS

LE DIRECTOIRE

par

Jules Simon
Secrétaire perpétuel de l'Académie
de 1882 à 1896

 

 

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LA SECTION D'ECONOMIE POLITIQUE


Les économistes avaient tenu une grande place, à la fin de l'ancien régime. Ils faisaient bande à part, et même plusieurs bandes, car ils étaient dès l'origine divisés en différentes sectes. On les comptait parmi les philosophes, parce qu'ils combattaient les abus. Ils ne touchaient pas à tous, comme les philosophes proprement dits ; la religion, qui était un des principaux champs de bataille, l'inégalité des classes, la mauvaise organisation de la justice, les réformes politiques n'étaient pas de leur domaine. Ils se renfermaient dans l'étude de la production et de la richesse. Ils avaient surtout à combattre l'organisation fiscale, les lois sur le commerce intérieur et extérieur et les corporations d'arts et métiers. Ils apportaient un certain nombre de principes auxquels ils adhéraient comme les fidèles au Credo de leur Église, et des faits en abondance, scientifiquement observés, ce qui était une grande force dans un temps où les recensements en tous genres étaient rares, mal conçus, mal vérifiés et tenus secrets. Pour quelques-uns qui s'efforçaient, comme l'abbé Galiani, de rendre leurs démonstrations attrayantes, la plupart affectaient dans leurs écrits l'austérité des sciences abstraites. On ne les lisait pas, et on n'en était que plus persuadé de leur science et de leur compétence. Ils avaient pour ardents ennemis tous ceux dont ils attaquaient les privilèges. Au moment de la création de l'Institut, la ruine des corporations était depuis longtemps consommée ; les philosophes et la multitude s'étaient trouvés d'accord pour les abolir, pour en effacer jusqu'aux derniers vestiges et pour rendre leur retour à jamais impossible. De même on avait adopté, au début de la révolution, le principe de l'égalité et de la proportionnalité de l'impôt. Le premier instinct du peuple, dès qu'il a la force en main, est de détruire les privilèges. L'œuvre de destruction était donc presque accomplie, mais toutes les questions économiques pour les établissements à créer restaient à l'étude parmi les savants, elles étaient profondément ignorées des masses ; les législateurs eux-mêmes y étaient pour la plupart étrangers ; on n'avait aucun système arrêté sur l'assiette et le recouvrement de l'impôt, sur l'intérêt et le change, sur l'importation et l'exportation, sur les douanes, sur les octrois, sur les rapports des ouvriers et des patrons, des industriels et des commerçants, des commerçants entre eux et avec le public. A mesure qu'une difficulté se présentait, on appliquait un remède empirique qui n'était qu'un palliatif temporaire, ou qui, pour supprimer un mal, en créait un autre plus redoutable. Un long temps s'écoula avant que les hommes d'étude et d'expérience acquissent de l'autorité dans les assemblées, et qu'on pût voir poindre un système, une idée générale dans les lois fiscales et économiques qui se succédaient sans relâche. Une académie où se seraient rencontrés des financiers et des économistes aurait rendu au gouvernement et aux conseils législatifs le service le plus éminent, en leur apportant des lumières qu'ils n'avaient pas, et dont ils ne pouvaient se passer. C'était bien peu, pour tant de questions à résoudre sans délai, qu'une section de six membres. On la composa d'éléments assez disparates.

Le Directoire nomma Sieyès et Creuzé-Latouche. Les élections amenèrent Dupont de Nemours, Lacuée, Talleyrand, Rœderer. A la mort de Creuzé-Latouche, qui eut lieu le 14 octobre 1800, il fut remplacé par le consul Lebrun. Les noms sont presque tous éclatants, mais la section ne contient pas d'autres économistes que Dupont de Nemours et Rœderer.
Le Directoire, ou, pour mieux dire, le comité d'instruction publique de la Convention, n'avait pensé ni à l'un ni à l'autre. On a le droit de s'étonner qu'il n'ait pas mis Sieyès dans la section de législation, où il aurait dû être appelé l'un des premiers, et qu'il l'ait placé dans l'économie politique à laquelle rien ne le rattachait.


Sieyès (Né à Fréjus le 3 mai 1748, mort à Paris le 20 juin 1856.), ou, comme on l'appela longtemps, l'abbé Sieyès, car il avait été chanoine en Bretagne, vicaire général de Chartres et membre de l'assemblée du clergé, avait quarante ans lorsqu'il publia, à la veille de la Révolution, trois brochures dont voici les titres : — Essai sur les privilèges. — Qu'est-ce que le tiers-état ? — Moyens d'exécution dont les représentants de la France pourront disposer en 1789.

Ces brochures n’étaient pas improvisées sous l'impulsion de l'opinion publique. Sieyès avait longuement et mûrement réfléchi, et il s'était formé par l'étude et la méditation, des doctrines qu'il exposait dans un style sobre, clair et didactique, et qui furent celles de toute sa vie. Son écrit sur le tiers état eut un succès prodigieux, parce qu'il reposait sur une idée juste, qu'il répondait à une passion ardente, et qu'il se résumait en une formule claire. « Qu'est-ce que le tiers-état ? Tout. Qu'a-t-il été jusqu'à présent dans l'ordre politique ? Rien. Que demande-t-il ? A devenir quelque chose. » Il demandait plus que cela ; mais, en 1788, il se contentait de l'égalité pour commencer.

Sieyès fut élu membre des états généraux. Il s'y montra, dans les journées décisives de 1789, non pas un des premiers, mais le premier. Le clergé et la noblesse s'obstinaient à délibérer séparément ; il dit au tiers-état : « Vous êtes l'Assemblée nationale ! » Le roi faisait donner aux députés l'ordre de se séparer ; il leur dit : « Nous sommes aujourd'hui ce que nous étions hier : délibérons. » Après avoir fait échec aux deux aristocraties et au roi, il effaça jusqu'au souvenir des vieux privilèges provinciaux en divisant la France par départements et en la soumettant à une administration uniforme. Au lieu d'une volonté calme et d'une ambition toujours dominée par un égoïsme prudent, donnez-lui l'éloquence, l'amour du bruit, et autant d'audace dans l'action qu'il en avait dans la pensée, et il égalera les plus grands de ses contemporains en puissance et en renommée. Mais il ne lui plut pas de lutter de front contre les erreurs de la Révolution ; il s'effaça, pendant les années terribles, moitié par dédain, moitié par peur : « Silence coupable », avait dit Mirabeau à la tribune. Non seulement il se taisait ; mais dans certaines circonstances solennelles, où il fallait beaucoup risquer pour bien voter, il votait mal. Lui qui, à la république, préférait la monarchie, « parce qu'elle donne plus de liberté au citoyen », vota la mort du roi. Il la vota sans phrase, et on lui mit dans la bouche ce mot « la mort sans phrase » qu'il n'avait pas prononcé. On lui demandait ce qu'il avait fait sous la Terreur. Il répondit : « J'ai vécu. » Quand il y eut un peu d'ordre et de sécurité, il consentit à se mêler aux affaires du dehors, non à celles du dedans. Il refusa une première fois la place qui lui fut offerte dans le Directoire. Il y entra pourtant sur la fin, et voyant que les hommes et la constitution étaient également impuissants, il songea à faire une constitution conforme à ses idées, et rêva d'y jouer le premier rôle. « Il me faut une épée, dit-il. » Ce ne pouvait être que Bonaparte. Bonaparte vint et ne se laissa pas faire sa part. Il prit tout. Sieyès rentra pour jamais dans le silence ; mais, cette fois, en s'assurant le titre de sénateur et de gros revenus. C'était un homme dont toutes les pensées se tournaient en dogmes, et toutes les défaites en abdications. Il fallait toujours qu'on acceptât sa pensée ou sa démission. Il fut exilé sous la Restauration, et mourut à quatre-vingt-huit ans, silencieux jusque dans la mort, car il n'a laissé aucun mémoire.

Sieyès au début de sa vie était entré dans le clergé, comme on y entrait le plus souvent à cette époque, c'est-à-dire qu'entre plusieurs carrières, il avait choisi celle-là : c'était toute sa vocation. Même quand il était chanoine en Bretagne ou vicaire-général à Chartres, il lisait Locke et Condillac plutôt que des livres de théologie. Les électeurs pensèrent à lui pour le siège métropolitain de Paris : il les avertit qu'il n'accepterait pas. Il disait : « Je n'ai jamais ni prêché ni confessé. » Quand on lui demanda le 10 novembre de livrer ses lettres de prêtrise, il répondit qu'il n'en avait plus ; qu'il avait déposé depuis plusieurs années tout caractère ecclésiastique, qu'il ne connaissait d'autre culte que celui de la liberté, ni d'autre religion que celle de l'humanité et de la patrie. Il se montra assez assidu aux séances de la seconde classe de l'Institut, mais il est probable qu'il ne prit que peu de part aux travaux de la section. A la première constitution du bureau, il fut élu président. On lui donna un vice-président contre l'usage (Grégoire). Il fut d'ailleurs absent de France en 1798, comme ambassadeur à Berlin, et il ne rentra que pour faire partie du Directoire.


Ceuzé-Latouche (Né à Chatellerault (Vienne), le 18 septembre 1749, mort à Vaux (Vienne), le 23 octobre 1800.) était un membre de la Constituante et de la Convention, qui avait voté contre la mort du roi et le décret du maximum. Il fit ensuite successivement partie du conseil des Anciens, du conseil des Cinq-Cents et du Sénat conservateur. Il se rendit utile dans ces diverses assemblées par ses connaissances spéciales en matière d'agriculture et de finances. Ses rapports et ses discours sur les subsistances, sur le dessèchement des étangs, et surtout sur le commerce des grains, alors soumis à des restrictions et à des prohibitions extrêmement déplorables, et pour lequel il réclamait la plus grande liberté, le désignèrent au comité d'instruction publique de la Convention pour la section d'économie politique. Il est naturel aux assemblées délibérantes de s'exagérer la valeur des services rendus dans leurs commissions et leurs bureaux. Creuzé-Latouche avait publié en 1783 un écrit intitulé : De l'union de la vertu et de la science dans un jurisconsulte, et, en 1790, une bonne description topographique du district de Châtellerault. C'est avec ce mince bagage qu'il entra à l'Institut ; d'autres membres de la fondation y furent plus déplacés que lui. Son principal titre philosophique est sans doute d'avoir inspiré à la commission de constitution, dont il était membre, l'idée de placer une déclaration des devoirs à la suite de la déclaration des droits. Il donna lecture à la classe d'un Essai sur la tolérance philosophique et l’intolérance religieuse, inspiré par les idées de Jean-Jacques. Tout le monde alors était en philosophie générale avec Jean-Jacques ; en philosophie spéciale, avec Condillac. Creuzé-Latouche était un vrai patriote. C'était un galant homme dans la vie privée et un modéré dans la vie publique. Il mourut en 1800. Champagne a dit de lui, dans la notice qu'il lui a consacrée, et qui fut lue dans la séance publique du 15 germinal an X, que sa manière d'aimer le peuple était de vouloir qu'il fût heureux ; « mais, disait-il, l'aimer, ce n'est pas adopter ce qui lui plaît, c'est faire et dire ce qui lui est utile ».


Dupont de Nemours (Né à Paris le 14 décembre 1739, mort dans l'État de Delaware, le 6 août 1817) s'appelait en réalité Dupont, et il fut député de Nemours à l'assemblée constituante. De là ce nom de Dupont de Nemours. Après avoir beaucoup voyagé, beaucoup publié, rempli avec talent et surtout avec dévouement divers emplois, secondé Turgot pendant son ministère avec la passion d'un sectaire et le zèle d'un ami, Dupont avait pris une imprimerie à son compte ; il était même imprimeur de l'Académie des sciences, et il prenait sur la firme de sa maison le titre de Dupont, député de Nemours. C'était un monarchique et un libéral, mais c'était surtout un disciple de Quesnay et un philanthrope. Voici comment le dépeint Lacretelle dans son Histoire du Directoire : « Aimable, enjoué, éminemment courageux, plein d'honneur, né pour le travail, susceptible de beaucoup d'illusions et sur les hommes et sur les événements, enclin à l'esprit systématique, il croyait toujours marcher vers un âge d'or que la raison enfanterait ; mais l'injustice et le crime le rendaient bouillant d'indignation. Il paya sans doute tribut à l'erreur ; mais je n'ai pas connu d'homme plus porté à sacrifier, soit au bien public, soit à l'amitié, les intérêts de sa fortune et ceux même de sa gloire. » C'est un portrait charmant, et on peut ajouter qu'il est fidèle, car tous les contemporains lui ont rendu la même justice. Voici encore deux mots qui le peignent bien. Pendant l'émeute du 10 août, il accompagnait Louis XVI dans le trajet des Tuileries à l'Assemblée, et lui faisait une barrière de son corps : « Monsieur Dupont, lui dit le roi, on vous trouve toujours où l'on a besoin de vous. » L'autre mot est de Turgot, qui l'aimait tendrement et connaissait bien ses qualités et ses faiblesses. « Dupont sera toute sa vie, disait-il, un jeune homme d'une brillante espérance. » Il est très vrai qu'il eut toute sa vie le courage et l'activité de la jeunesse. La longue persécution qu'il subit, la privation de nourriture et de sommeil pendant qu'il se cachait pour échapper à la Terreur, les angoisses de la prison, l'exil n'ôtèrent rien ni à ses illusions ni à son courage. Il se retrouva tout entier au conseil des Cinq-Cents. Etranger, sous l'Empire, à toute fonction publique, il multiplia ses écrits en tous genres avec une fécondité étonnante. Il fut en 1814 secrétaire du gouvernement provisoire qui prépara la Restauration ; puis, après le retour de l'île d'Elbe, croyant sa cause définitivement vaincue, il prit son parti en brave, et retourna en Amérique ; il y mourut deux ans après, âgé, mais non pas vieux ; il agit et il écrivit jusqu'à la fin avec l'exubérance et l'imprudence de la jeunesse. Il eût fait des œuvres plus solides et plus durables s'il avait été plus sévère pour lui-même. Ses nombreux ouvrages ont les qualités et les défauts d'une conversation brillante.

Il est évident que tout devait rouler sur Dupont de Nemours et Rœderer, dans la section d'économie politique ; car on ne pouvait raisonnablement compter sur des hommes tels que Sieyès, Talleyrand et même Lacuée. Dupont de Nemours se mit résolument à la besogne. Il communiqua à la classe de nombreux extraits d'un ouvrage qu'il a publié sous le titre de Philosophie de l’univers. Il n'était pas athée, comme Naigeon, Volney, Cabanis ; il n'était pas non plus déiste à la façon de Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre. Voici comment il parle de Dieu dans un mémoire où il rend compte de La chaîne des êtres, par Bonnet. « Partout où l'intelligence se manifeste, il y a un Dieu. Il y en a un dans le polype et peut-être plusieurs ; il y en a un très respectable dans l'éléphant ; il y en a un admirable dans l'homme ; il y en avait un sublime dans Confucius, dans Locke, dans Newton, dans Turgot ; il y a le dieu des dieux dans l'univers. » Il lut un mémoire sur l'esclavage des nègres et sur l'utilité de former des établissements à la côte d'Afrique pour la culture du sucre par les nègres libres ; un autre, bizarrement intitulé : Des courbes politiques ( Il s'agit de l'impôt et de la production représentés.par deux courbes, de manière à former ce qu'on appellerait aujourd'hui un tableau graphique.) ; un autre, dont le titre n'est pas moins étrange : Pourquoi la plupart des chemins sont tortus, et pourquoi il est rare que les hommes et les gouvernemens marchent droit ; un autre qu'il appelle Le Serpent, ou Commentaire sur le second chapitre de la Genèse, d'autres sur le Shastavendum, le Boun de Hesch, et plusieurs questions de mythologie orientale. A la séance publique du 15 nivôse an V, il lut un mémoire sur la Sociabilité et la Moralité des chiens, des Renards et des loups. C'était une de ses singularités de croire à l'intelligence et à la moralité des bêles, et il a fait plus d'une dissertation sur leurs sciences, leurs institutions sociales et leur langage. Enfin, l'an VII, il fut nommé pour six mois président de la classe.

Il lut cette même année, le 22 ventôse, un mémoire sur le Nombre des écoles primaires que l'on doit établir. Il voit clairement la difficulté, qui consiste à priver les parents des services de leurs enfants, ou du revenu qu'on peut tirer d'eux en les employant à un métier. Il propose de faire de petites écoles très rapprochées des familles, ouvertes à l'heure où le travail est terminé, inspectées plutôt que dirigées par le maître, et dans lesquelles un élève plus avancé servirait de moniteur à huit ou dix commençants. Le jeudi, il y aurait une leçon du maître lui-même pour toutes les écoles ou sections, qui ce jour-là seraient réunies. C'est le fameux système d’enseignement mutuel, qui devint si célèbre au début de la restauration. Mais il insiste surtout, et par des raisons péremptoires, pour qu'on établisse une école par commune, et non pas, comme le proposaient quelques personnes, une école par canton. Il montre fort bien qu'il ne s'agit pas seulement de l'intérêt des familles, mais de celui de l'État de sa richesse, de sa puissance. Il demande que les instituteurs soient bien payés. Il fixe le minimum à cinq ou six cents francs, en demandant qu'il y ait des traitements beaucoup plus forts. Il accepte, comme propre à entretenir le zèle des maîtres, la division en traitement fixe, et en revenu proportionnel au nombre des élèves. Il soutient que des instituteurs bien payés et bien traités par la République formeront d'honnêtes gens et de bons patriotes.

Au moment où il lisait ce mémoire, il se disposait à quitter momentanément la France dans l'intérêt de ses études économiques. L'amour des voyages l'avait ressaisi. Un de ses biographes prétend qu'il voulait s'éloigner pour échapper définitivement aux vengeances des partis et à une forme de gouvernement qui ne garantissait pas la liberté individuelle. Il avait été un moment désigné pour la déportation, après le 18 fructidor, et il n'avait évité les déserts de Sinnamari, que grâce à la courageuse amitié de Chénier. Peut-être ces appréhensions bien naturelles avaient-elles pénétré dans son cœur intrépide. Il est plus vraisemblable que l'amour de la science le poussait, car il avait l’habitude de braver le danger, ou plutôt de ne pas l’apercevoir. L'Institut, d'après le décret organique, devait nommer tous les ans six de ses membres pour voyager ensemble ou séparément et faire des recherches sur les différentes branches des connaissances humaines autres que l'agriculture. Dupont de Nemours se fit nommer et partit, sans compagnon, pour l'Amérique. Ce ne fut pas un voyageur négligent. Sa correspondance commença avec son voyage. La classe entendit le 17 vendémiaire an VIII, une lettre écrite par lui de l'île de Ré, à bord de l'Aigle américain. Il fut décidé que « la lettre du citoyen Dupont, qui prouve sa belle âme, sa sensibilité, son attachement à l'Institut, et ses regrets d'en être éloigné, serait inscrite en entier au procès-verbal, et qu'il lui serait fait réponse ».

Les mémoires se succédèrent rapidement. Il envoie à la classe la description d'un mollusque qu'il croit être la Scyllœa pelasgica de Linné ou la Scyllœa margaritacea de Bosc ; un mémoire sur la force des courants du golfe du Mexique ; d'autres sur la nature de la côte à l'est de l'Amérique septentrionale, sur des îles et îlots à l'embouchure de l'Hudson, de la Passaïk et du Rariton, sur la formation de l'eau dans les corps animés, sur les végétaux, les polypes et les insectes ; un mémoire étendu Sur le jardin que la République possède en Amérique. Ce dernier mémoire était accompagné de différents échantillons que Dupont de Nemours proposait d'acclimater en Europe. Nous trouvons encore un mémoire, envoyé des États-Unis, sur la théorie des vents. Il rentra en France en 1802, et passa dans la troisième classe de l'Institut à la réorganisation qui eut lieu l'année suivante.


Lacuée (Né à La Massas, commune d'Hautefage (Lot-et-Garonne), le 4 novembre 1752, mort à Paris, le 14 juin 1841.), après avoir été quelque temps capitaine de cavalerie, avait siégé à l'Assemblée législative, où il votait avec les modérés. Il fut parmi les modérés pendant toute la Révolution, et parmi les plus préoccupés de leur sécurité personnelle. Il avait publié quelques écrits militaires, par exemple un Guide de l’officier particulier en campagne, ou connaissances nécessaires pendant la guerre aux officiers particuliers. C'est aussi des questions militaires qu'il s'occupa à la tribune, et plus rarement, mais avec une égale compétence, des questions financières. Il remplit plusieurs emplois importants dans l’administration de la guerre et fut même proposé pour la place de ministre. Il entra dans la conspiration du 18 brumaire et resta depuis invariablement attaché à la fortune de Bonaparte qui l'employa grandement et le combla d'honneurs et de faveurs. Il était connu, dans la seconde partie de sa vie, sous le nom de comte de Cessac. Cessac était le nom de sa terre, il avait même porté dans sa jeunesse le nom de chevalier de Cessac ; il fut fait comte par Napoléon. Il est difficile de dire pourquoi il fut appelé dans la seconde classe de l'Institut en 1795, et comment il se trouva plus tard membre de l'Académie des sciences morales et politiques et de l’Académie française. Il fut une fois président de la seconde classe, et deux fois secrétaire ; il fit aussi partie de diverses commissions. Je trouve de lui, à la séance du 7 nivôse an VI, une lecture Sur la Force armée ; mais il ne paraît pas qu'il ait communiqué d'autre mémoire, ou fait personnellement aucun rapport de quelque étendue. A la Législative, Lacuée avait défendu les prêtres réfractaires dans la mesure de ce qui était possible. Il est mort, en 1841, dans les sentiments d'une grande piété.


Talleyrand (Né à Paris le 2 février 1754, mort le 17 mai 1838) a été tout, et a été mêlé à tout dans sa longue carrière. Ce qu'il a été le moins, c'est académicien. On aurait dû le mettre dans la section de législation, où l'appelaient le rôle qu'il avait joué à la Constituante, et le célèbre rapport sur l'instruction publique, qui est à la fois une loi et un livre. Il ne faut pas croire cependant qu'il fût déplacé dans la section d'économie politique. Il avait acquis, dans l'administration des affaires du clergé, dont il était agent général avant la Révolution, une connaissance approfondie des questions de finances. C'était un de ces esprits studieux, réfléchis, actifs, qui comprennent vite et bien, ne se contentent pas d'à peu près, ne s'occupent que du côté pratique des choses, le discernent avec facilité, le jugent avec bon sens et en tirent rapidement toutes les conséquences utiles. Il sembla, dans les commencements, qu'il allait être un membre assidu et zélé. Il lut deux grands mémoires, qui furent très justement remarqués, et il accepta la place de secrétaire ; mais il venait à peine de commencer ses fonctions, quand le Directoire lui confia le ministère des relations extérieures. A partir de ce moment, il appartint à la diplomatie et à la haute politique, qui lui réservaient un rôle si brillant, et, à certaines heures solennelles, si prépondérant.

Talleyrand avait quarante ans lorsqu'il entra à l’Institut. Destiné, comme aîné d'une grande famille, à la carrière des armes, un accident, qui le rendit boîteux, le condamna à entrer dans l'Église. On le mit à Saint-Sulpice, et on l'y oublia, jusqu'au moment où il fut en âge d'être évêque, comme il convenait à un abbé de sa maison. Il se forma seul. Il était intelligent, il devint instruit ; il était hardi, il devint réservé ; il était ardent, il devint contenu ; il était fort, il devint adroit (M. Mignet, Notice sur Talleyrand, lue à l’Académie des sciences morales et politiques le 11 mai 1839.). Il disait lui-même que la théologie était l'école de la diplomatie, parce qu'elle donnait au raisonnement de la souplesse et de la force. Dans l'éloge de Reinhard, qu'il prononça en 1838 devant l'Académie des sciences morales et politiques, après avoir dit que Reinhard avait étudié la théologie à la faculté protestante de Tubingue, il cite avec complaisance une liste de grands négociateurs qui avaient commencé par étudier la théologie : le chancelier Duprat, le cardinal d'Ossat, le cardinal de Polignac, enfin de Lyonne, parce qu'il avait été élevé par son père devenu évêque de Gap. En sortant de Saint-Sulpice, Talleyrand entra dans le monde sous le nom d'abbé de Périgord. Il y entrait, dit M. Mignet, en mécontent, prêt à y agir en révolutionnaire. Il obtint, dès l'abord, la réputation d'un homme avec lequel il fallait compter, et qui ayant un beau nom, un grand calme, infiniment d'esprit, quelque chose de gracieux qui captivait, de malicieux qui effrayait, beaucoup d'ardeur contenue par une prudence suffisante et conduite par une extrême adresse, devait nécessairement réussir. Quand Voltaire revint à Paris pour y faire jouer Irène, et pour y mourir, l'abbé de Périgord le vit deux fois. Ce fut la première puissance devant laquelle il s'inclina. Devenu agent général du clergé, c'est-à-dire administrateur de ses intérêts et de sa fortune temporelle, il s'associa à son ami le comte de Choiseul-Gouffier pour armer un corsaire contre les Anglais. Évêque d'Autun en 1788, il parut dans l'assemblée générale du clergé de son diocèse, et y demanda l'égalité des classes, et la liberté des intelligences. Il fut élu membre de l'Assemblée constituante, où il se prononça le premier contre les mandats impératifs. Après le 14 juillet, il fit partie de la commission de huit membres chargée de préparer la constitution. Il proposa et fit adopter l'unité des poids et mesures, provoqua la suppression des loteries, prit une part importante à la réforme des impôts, rédigea la loi de l'enregistrement, démontra la nécessité de fonder une caisse d'amortissement pour assurer le crédit public, et apprit le premier à l'Assemblée nationale qu'il lui fallait deux milliards pour éviter la banqueroute, que le clergé les avait, qu'elle avait le droit de les lui prendre, et le devoir de les remplacer par l'établissement du budget des cultes (Il en parle le premier dans l'assemblée ; l'idée était loin d'être nouvelle. Puységur avait publié tout un volume pour démontrer que la nation devait prendre les biens du clergé. Voyez les mémoires secrets de Bachaumont, t. V, p. 148 et suiv.). Il ne fut pas de ceux qui proposèrent la constitution civile du clergé, mais il y donna son plein assentiment. Il prêta le serment qu'elle exigeait, et ce fut lui qui, avec l'évêque de Lidda, Gobel, depuis évêque de Paris, consacra les évêques constitutionnels. Ce fut lui aussi qui provoqua la fédération du 14 juillet 1790, et qui, ce jour-là, célébra la messe au Champ de Mars, devant trois cent mille spectateurs. Là finit sa carrière ecclésiastique. Menacé d'excommunication par le pape, séparé de l’église orthodoxe où il n'était entré que malgré lui, après avoir donné à la nouvelle Église gallicane une adhésion éclatante, et écrit aux fidèles de son diocèse pour justifier sa conduite, il refusa le siège métropolitain de Paris qu'on lui offrait, donna sa démission de l'évêché de Saône-et-Loire, qui lui revenait de droit comme évêque d'Autun assermenté, et rentra dans la vie civile.

Il fut alors pour un moment l'un des administrateurs du département de la Seine. Envoyé deux fois à Londres, avec les fonctions d'ambassadeur, mais sans en avoir le titre, que la constitution ne permettait pas de lui donner, puis revenu en France peu de temps avant le 10 août, il se hâta de retourner en Angleterre sans caractère officiel, mais avec des passeports réguliers, pour ne pas encourir les peines de l'émigration, et, suivant quelques-uns, avec une mission secrète de Danton. Le gouvernement anglais l'expulsa, pendant qu'en France Robespierre le mettait hors la loi. L'Europe lui était fermée ; il partit pour l'Amérique. Il y habitait depuis deux ans dans un repos qui lui était odieux, et il était sur le point d'aller chercher du nouveau dans les Grandes Indes, quand il apprit que la Convention, désormais indépendante et par conséquent modérée, venait, sur la proposition de Chénier, de le rappeler en France. Il revint, et entra dans la seconde classe de l'Institut, en attendant le ministère des affaires étrangères.

Le premier mémoire qu'il lut à l'Institut roulait Sur les relations commerciales des États-Unis avec l'Angleterre. On s'était persuadé, en France, que la haine des Américains contre le gouvernement britannique, et leur reconnaissance pour notre coopération survivraient à la guerre de l'Indépendance. Talleyrand montre, par des faits incontestables, qu'il n'en est rien ; que l'Angleterre a cessé d'être impopulaire depuis qu'elle a cessé d'être oppressive ; qu'elle attire les Américains par la communauté d'origine, de langue, d'habitudes et jusqu'à un certain point de législation ; qu'elle a eu le bon esprit, aussitôt après la paix, d'oublier ses rancunes, d'envoyer ses marchandises sur les marchés américains, et de faire de si longs crédits qu'on peut presque dire que c'est l'argent anglais qui alimente le commerce et la fabrication américaines. Les importations de l'Angleterre ont plus que doublé, et elle n'a plus le gouvernement à sa charge, de sorte que la séparation, faite contre elle, lui profite doublement. Nous, au contraire, qui avons donné pour faire la séparation notre argent et notre sang, nous n'en avons retiré qu'une gloire stérile. Notre commerce international n'a pas augmenté ; nous ne pouvons soutenir la concurrence avec les Anglais, ni pour la qualité, ni pour le prix, ni pour le crédit, ni pour la quantité, ni pour l'appropriation des articles aux usages des Américains. Les peuples ne se conduisent pas par leurs sentiments, mais par leurs intérêts et leurs besoins. Les Américains, dit-il, sont un peuple dépassionné, qui n'est conduit ni par l'amour, ni par la haine. Ils pensent que notre but, en venant à leur aide, a moins été de les servir, que de nuire à l'Angleterre. Notre ancien gouvernement n'était pas fait pour être leur allié, avec sa monarchie absolue, sa religion d'État et son commerce réglementé à l'excès. Il ne dit pas, mais il laisse voir que notre gouvernement nouveau a remplacé la tyrannie par l'anarchie, le fanatisme religieux par le fanatisme de l'impiété, qu'il n'a pas diminué les tarifs de douane, et qu'il s'est arrogé le droit d'intervenir dans les tarifs de vente. Il résume ainsi ses conclusions qui toutes sont raisonnables, dont quelques-unes sont solidement prouvées par son mémoire, et dont une ou deux autres ne paraissent pas sortir naturellement des développements qui les précèdent.

« Je conclus, dit-il, 1° que les premières années qui suivent la paix décident du système commercial des États, et que, s'ils ne savent pas saisir le moment pour la tourner à leur profit, elle se tourne presque inévitablement à leur plus grande perte ;

« 2° Que les habitudes commerciales sont plus difficiles à rompre qu'on ne pense, et que l'intérêt rapproche en un jour, et souvent pour jamais, ceux que les passions les plus ardentes avaient armés pendant plusieurs années consécutives ;

« 3° Que dans le calcul des rapports quelconques qui peuvent exister entre les hommes, l'identité de langage est une donnée des plus concluantes ;

« 4° Que la liberté et surtout l'égalité des cultes est une des plus fortes garanties de la sécurité sociale ; car là où les consciences sont respectées, les autres droits ne peuvent manquer de l'être ;

« 5° Que l'esprit de commerce, qui rend l'homme tolérant par indifférence, tend aussi à le rendre personnel par avidité ; et qu'un peuple surtout dont la morale a été ébranlée par de longues agitations, doit, par des institutions sages, être attiré vers l'agriculture ; car le commerce tient toujours en effervescence les passions, et toujours l'agriculture les calme ;

« Enfin, qu'après une révolution qui a tout changé, il faut savoir renoncer à ses haines si l'on ne veut renoncer pour jamais à son bonheur. »

Il est curieux de voir dans cette description de l'Amérique, faite par un observateur très attentif et très intelligent, qu'elle compte plus de quatre millions d'habitants, et que ses manufactures sont dans l'enfance. « Quelques forges, quelques verreries, des tanneries, et un assez grand nombre de petites et imparfaites fabriques de casimir, de tricot grossier et de coton, dans quelques endroits, ne servent qu'à attester l'impuissance des efforts faits jusqu'à ce jour. »

Le second mémoire de Talleyrand fut lu à la séance publique du 15 messidor an V. Il roule sur les avantages à retirer de colonies nouvelles dans les circonstances présentes. L'auteur part de ce principe que toute révolution, surtout quand elle est libérale, produit dans les esprits une agitation qui les pousse à en faire une autre. Cela n'a pas eu lieu en Amérique, parce qu'une partie du territoire étant déserte, l'activité des esprits s'est tournée vers la colonisation intérieure. En Europe, nous ne pouvons obtenir le même effet qu'en recourant à des émigrations lointaines. L'art de mettre les hommes à leur place est le premier peut-être dans la science du gouvernement ; mais celui de trouver la place des mécontents est à coup sûr le plus difficile ; et présenter à leur imagination des lointains, des perspectives où puissent se prendre leurs pensées et leurs désirs, est une des solutions de cette difficulté sociale. Une grande tâche à remplir, de grands résultats obtenus, effaceront les fâcheux souvenirs et réconcilieront les hommes avec leur situation, avec leurs semblables, avec leur patrie. Il n'est pas aussi facile qu'on le pense de haïr toujours.

Les colonies dont il parle ne sont pas des colonies pénales. On ne peut guère attendre des colonies pénales que le service même qu'on leur demande : celui de débarrasser la mère patrie d'une population gangrenée et flétrie. L'émigration qu'il propose est une émigration volontaire ; les colons qu'il a en vue peuvent être des mécontents, mais ce sont des purs et des forts ; et les stations qu'ils établissent pour nous dans différents points du globe, doivent nourrir notre marine, faciliter nos consommations, et servir de débouchés à nos produits. Nous devons chercher des colonies nouvelles non seulement pour augmenter le nombre de celles que nous avons, mais pour remplacer celles dont la perte est imminente, car il est dans la nature des choses que l'Amérique émancipée attire à elle les îles voisines et les enlève à la vieille Europe. Le duc de Choiseul, un de nos ministres qui a eu le plus d'avenir dans l'esprit, avait jeté les yeux sur l'Egypte comme sur une contrée qui pourrait au besoin remplacer notre empire colonial.

Tout nous avertit de songer à de nouvelles colonies : les événements qui peuvent briser tout à coup d'anciennes relations ; la convenance de placer la culture de nos denrées coloniales plus près de leurs vrais cultivateurs ; la nécessité de former avec les colonies les rapports les plus naturels, bien plus faciles sans doute dans des établissements nouveaux que dans les anciens ; l'avantage de ne point nous laisser prévenir par une nation rivale, pour qui chacun de nos oublis, chacun de nos retards en ce genre est une conquête ; enfin, la douceur de pouvoir attacher à ces entreprises tant d'hommes agités qui ont besoin de projets, et tant d'hommes malheureux qui ont besoin d'espérance.


Le nom de Rœderer (Né à Metz, le 15 février 1754, mort à Bois-Roussel (Orne), le 17 décembre 1835.) est beaucoup moins éclatant que celui de Talleyrand. Comme homme d'État et comme écrivain, il est du second rang, mais dans le second rang, un des premiers. Il a cet avantage sur son illustre confrère dans la section d'économie politique, d'être vraiment un économiste.

Il était né à Metz en 1754. Son père avait contribué à l'expulsion des jésuites et au rétablissement de l'ancien parlement après ce qu'on appelait alors « la révolution de Maupeou ». Il hérita de la reconnaissance que ces deux actes valurent à son père dans l'esprit de ses concitoyens, et fut envoyé par eux à l'Assemblée constituante. Il avait d'ailleurs, malgré sa jeunesse, des titres personnels très sérieux. Membre du parlement de Metz depuis qu'il avait atteint l'âge réglementaire de vingt-cinq ans, il avait été constamment chargé par ses collègues d'être le rédacteur des remontrances, de jour en jour plus fréquentes, et il avait déployé dans cette tâche délicate du courage, des connaissances et de l'éloquence. Il s’était en outre fait un nom et une position dans la secte encore nouvelle des économistes.

Quesnay avait le premier appris à la France à étudier l'origine et la nature de la richesse. Son erreur était de tout sacrifier à l'agriculture, qui est le principal, et non l'unique facteur de la fortune publique. Gournay, qui vint après lui, étudia presque exclusivement, les manufactures. Comprendre l'importance de ces deux sources du revenu d'une nation, leur faire à chacune une part équitable, et montrer comment, au lieu de se combattre, elle doivent se soutenir mutuellement, telle était la tâche qu'il fallait désormais accomplir. Il fallait aussi montrer l'action du capital sur le travail agricole ou industriel, et sur le commerce ; en démêler la nature, en trouver les applications les plus sûres et les plus rapides. Turgot s'y appliqua en France comme écrivain et comme ministre. Il tenta d'éviter la révolution en la rendant inutile par une réforme, tentative impossible aux yeux de quiconque a mesuré la grandeur du mal, et connaît les allures de l'esprit humain et les passions des masses populaires, mais digne assurément d'admiration et de respect, même dans sa défaite. Au moment même où Turgot succombait sous la coalition des ignorants et des intéressés, Adam Smith publiait à Glasgow ses Recherches sur nature et les causes des richesses des nations, ouvrage de haute portée qui fonda définitivement la science économique. Rœderer avait suivi tout mouvement avec une attention passionnée. Il était imbu des principes de Turgot et d'Adam Smith, et l'occasion se présenta pour lui de les développer, en les appliquant à la question capitale des douanes intérieures. Le système protecteur était tellement développé en France que ce n'était pas seulement à la frontière nationale, mais à chaque frontière provinciale que le fisc atteignait l'importation des matières premières et des objets manufacturés. Les producteurs croyaient gagner en se réservant exclusivement le marché de leur province ; mais ils perdaient pour leurs produits les marchés extérieurs ; ils diminuaient la vente sur le marché local par l'exagération des prix ; ils subissaient pour tous les produits autres que le leur la disette et la cherté produites par leur système, et enfin, pour suprême malheur, ils s'exposaient, dans les temps calamiteux, à manquer du nécessaire parce qu'ils avaient fermé la route aux produits et aux denrées de l'extérieur. Il ne suffit pas de lever une prohibition pour que le commerce prenne aussitôt un chemin qui lui a été longtemps fermé. Rœderer fit cette démonstration pour le public français dans un ouvrage qui eut un succès populaire, qui précéda de bien peu l'abolition de toutes les barrières et qui certainement y contribua.

A l'Assemblée constituante, Rœderer fit partie du comité des contributions ; il s'y rencontra avec Dupont de Nemours qui était son ami, et Talleyrand. Le comité adopta le système de multiplier les impôts pour les rendre moins lourds, et pour atteindre plus sûrement la richesse privée, en taxant les différentes formes sous lesquelles on la développe et on en jouit. On a pu se demander depuis si plusieurs des impôts imaginés par la Constituante n'ont pas nui au développement de la richesse en la frappant dans sa source principale, qui est l'activité humaine. Mais l'égalité et la proportionnalité de l'impôt, la recette directement opérée par l'État, la répartition habilement faite, les fonds facilement centralisés, le contrôle exercé avec précision, toute cette organisation qui nous semble si simple aujourd'hui, et qui alors succédait à tant de si incroyables abus, sont une des gloires de l'Assemblée, et du comité qui dirigea ses travaux dans cette partie difficile. Rœderer fut un des plus actifs, des plus féconds, et des plus judicieux membres de ce comité. Il rédigea la loi sur le timbre, la loi sur les patentes, révisa le tarif des douanes, obtint le reculement des douanes à l'extrême frontière, fit écarter l'impôt sur la rente, qui eût été la ruine du crédit public, et proposa le système d'organisation du trésor qui fut adopté par l'Assemblée. On sait quel fut son rôle politique comme procureur général syndic du département de la Seine. Au 10 août, il fut accusé par les vainqueurs d'avoir défendu le roi contre l'insurrection, et par les vaincus, de l'avoir livré à l'Assemblée. Proscrit pendant la Terreur, il n'échappa que par miracle à la mort. Dès qu'il put reparaître, il défendit comme journaliste la cause des opprimés, et s'opposa même à la proscription de ceux qui l'avaient proscrit. Tel était son passé, quand il entra dans l'Institut national.

Il n'avait plus, et ne voulait plus avoir de fonctions publiques ; mais il était professeur d'économie politique aux écoles centrales, et principal rédacteur du Journal de Paris. Il y défendait la politique de l'ordre, et sans la protection de Talleyrand, il aurait été l'un des proscrits de Thermidor. Il fut mêlé très activement aux préparatifs du 18 brumaire, entra au conseil d'État comme président de section, et fut dès lors perdu pour l'Institut. Son zèle avait été très actif pendant les premières années.

Il est remarquable que ses travaux à l'Institut ne portèrent pas principalement sur l'économie politique. Les mémoires qu'il communiqua à la classe roulèrent l'un Sur la composition de la force publique dans un État républicain, un autre Sur la majorité nationale, sur la manière dont elle se forme et sur les signes auxquels on peut la reconnaître, un autre Sur les institutions funéraires convenables dans une république, un autre Sur la composition d'un catéchisme de morale, quelque chose comme les manuels d'instruction civique que l'on fait à présent. Il donna ensuite des observations Sur les deux éléments principaux qui composent l'amour ; des observations Sur les deux éléments de la sociabilité humaine, l'imitation et l'habitude. Enfin, revenant aux questions politiques après cette double excursion dans la psychologie, il lut des réflexions Sur la rentrée des armées à la paix, et sur le danger prétendu du licenciement à cette époque. C'est la question des armées permanentes, si souvent débattue et toujours si mal posée.

A la séance publique du 15 messidor an V, il lut un rapport sur le concours relatif aux emprunts dans les états républicains. Il tient que ces emprunts sont légitimes, pourvu qu'ils n'engagent pas les finances pendant un temps trop long. Leur inconvénient est de pousser à l'agiotage, de hausser le taux de l'argent et celui des salaires ; leur avantage, de lier les citoyens à l'État, et l'État au bon ordre.


Une seule mutation se produisit dans la section d'économie politique. Creuzé-Latouche mourut le 23 octobre 1800. L'Institut lui donna pour successeur Lebrun, qui était alors troisième consul. Les trois consuls se trouvèrent ainsi membres de l'Institut. Bonaparte appartenait à la première classe, où il avait remplacé Carnot après la proscription de fructidor ; Cambacérès faisait partie de la classe des sciences morales et politiques depuis sa fondation, et Lebrun entra dans cette même classe le 25 janvier 1801.

Lebrun (Né à Saint-Sauveur Laudelin (Manche) le 19 mars 173J, mort au château de Saint-Mesme (Seine-et-Oise) le 16 juin 1824.), qui fut troisième consul et, plus tard, duc de Plaisance et architrésorier de l'empire, étonna tout le monde par sa fortune, et en fut étonné lui-même. Il fut un des hommes les plus sages de la Révolution, et, jusqu'à son élévation inattendue, un des plus obscurs. Il ne fit aucune action d'éclat, en bien ou en mal, et arriva à tout sans avoir aucune ambition. On a dit de lui qu'il était un instrument excellent, et qu'il se mettait, sans avoir d'opinion propre, au service des opinions de son maître. C'est un jugement sévère, uniquement fondé sur ce qu'après avoir été le secrétaire et le bras droit du chancelier Maupeou, il servit l'empereur avec le même zèle ; mais il faut savoir si, dans les deux cas, il n'était pas fidèle à sa doctrine, qui consistait à vouloir une bonne administration sous un maître fort. Ses œuvres littéraires (la traduction de la Jérusalem délivrée, de l’Iliade et de l'Odyssée) le désignaient pour la troisième classe et pour la section de poésie ; cependant il était loin d'être déplacé dans la seconde classe ; il avait des connaissances et de l'habileté dans les finances, et il en avait donné des preuves à l'Assemblée constituante, dont il était membre.


Les membres associés, pour la section d'économie politique, étaient Gallois, Forbonnais, Roume, Germain Garnier, Duvillard et Dianyère. Plusieurs d'entre eux étaient des savants distingués. Quelques-uns contribuèrent activement aux travaux de la classe.

Gallois (Né à Aix (Bouches-du-Rhône) le 17 janvier 1761, mort le 6 juillet 1829.) demeurait à Auteuil. Il était ami de Cabanis et faisait partie de la société de madame Helvétius. Il avait débuté, en 1774, par un poème intitulé : le Retour de l’âge d'or, ou le règne de Louis XVI. Il n'avait alors que dix-neuf ans. Arrivé à la maturité, il ne s'occupa plus que de politique et d'économie politique. Il publia une traduction du grand ouvrage de Filangieri, la Science de la législation. La mission dont il fut chargé dans la Vendée, profondément agitée en 1791 par la lutte entre les prêtres réfractaires et les prêtres constitutionnels, lui fit beaucoup d'honneur, ainsi qu'à son collègue Gensonné. Plus tard, il fut chargé de plusieurs missions diplomatiques, devint membre du Tribunat et du Corps législatif, et donna partout des preuves de bon sens et de modération. Il fut même libéral, comme l'était la société d'Auteuil, c'est-à-dire autant qu'on pouvait l'être sous l'empire.

Véron de Forbonnais (Né au Mans le 3 octobre 1722, mort à Paris le 19 septembre 1800.) est un des hommes qui contribuèrent le plus à populariser en France la science de l'économie politique. Il était né au Mans en 1722, et n'avait pas moins de soixante-quinze ans quand il fut élu membre de l'Institut. Dans sa jeunesse, il avait voyagé en Italie et en Espagne pour les affaires commerciales de sa famille. Ses premières publications furent un extrait du livre de l’Esprit des lois, avec commentaire, et la traduction d'un ouvrage de Ustariz, écrit en espagnol : Théorie et pratique du commerce et de la marine. Il publia, en 1753, ses Considérations sur les finances d'Espagne relativement à celles de France, qui fondèrent sa célébrité dans les deux pays. Il ne cessa dès lors de combattre le système d'impôts qui existait à cette époque, et montra qu'il était aussi contraire à la justice et à l'égalité des citoyens, que funeste au travail national et à la fortune publique. Son grand ouvrage intitulé Recherches et considérations sur les finances de France depuis 1595 jusqu'en 1721, c'est-à-dire depuis Sully jusqu'à Law, acheva de démontrer à tous les esprits la nécessité d'une révolution économique. Il multiplia ses efforts pour simplifier l'impôt, et on l'accusa même de rêver l'impôt unique, qu'il paraît bien difficile, sinon impossible, de concilier avec la justice ; mais ce ne fut jamais qu'un rêve à ses propres yeux. On lui doit encore les Éléments du commerce, qui ont été longtemps un livre classique. Il a écrit sur le commerce, sur la marine, sur les monnaies, sur l'agriculture, sur la législation, sur la diplomatie ; et il trouvait le moyen de traduire Tacite et l'Arioste, de composer une tragédie et d'écrire des vers à ses moments perdus. Il fut plusieurs fois employé dans l'administration des finances, où il fit courageusement d'utiles réformes. Il avait acheté une charge de conseiller au parlement de Metz ; mais il vivait ordinairement dans la Sarthe, et il n'en sortit qu'en 1799, chassé par la guerre civile. Il mourut à Paris le 20 septembre 1800.

Il présenta à la seconde classe de l'Institut deux mémoires, l'un Sur le genre des questions dont la science de l'économie politique comporte la solution exacte ; l'autre Sur la circulation des denrées, et l'influence du numéraire en circulation. Le premier de ces mémoires, lu le 17 ventôse an VIII, est publié in-extenso dans le recueil de la classe. Il est très court ; c'est plutôt une série d'oracles, qu'une définition claire de la science et des principales questions qu'elle est appelée à résoudre. On y trouve un parallèle remarquable entre la situation économique de l'Angleterre et celle de la France. Il ne se décide pas entre l'impôt territorial unique et l'impôt de consommation unique, et convient qu'après tout « l'abondance de la collecte coule par divers canaux ». Quoiqu'il soit théoriquement vrai que toute imposition se termine, en dernière analyse, en contribution territoriale après des circuits plus ou moins longs, il serait déraisonnable de verser directement la charge sur la terre surtout dans un pays où l'agriculture n'a pas assez de capitaux à sa disposition ; où les fermages ne se soutiennent que par les délais multipliés du payement et la longue attente des propriétaires fonciers ; où enfin le moindre échec sur les bestiaux condamne le cultivateur à la pauvreté, et à l'impuissance de bien cultiver pendant plusieurs années. Il pense que le gage du crédit doit être établi sur le revenu territorial, et qu'il faut, pendant la paix, faire porter la majeure partie du revenu public sur les impôts indirects. Ce n'est pas par ces maximes générales qu'il faut juger Forbonnais, mais par l'influence qu'il a exercée sur ses contemporains ; ses ouvrages, qui marquent une date en économie politique, seront toujours une source de renseignements précieux pour les historiens.

Germain Garnier (Né à Auxerre le 8 novembre 1754, mort à Paris le 4 octobre 1821.) avait fait sa réputation d'homme politique par les salons avant d'avoir rien publié. Il fut élu député suppléant à la Constituante, et membre du directoire de la Seine. Louis XVI lui offrit le portefeuille de la justice. Il figura sur la liste des candidats au Directoire. Enfin, après le 18 brumaire, Bonaparte le nomma préfet de Seine-et-Oise, et ce fut le vrai commencement de sa carrière politique, qu'il poussa très loin, puisqu'il fut sénateur sous l'Empire, et pair de France sous la Restauration. Il fut toute sa vie monarchique, libéral, modéré. Il avait émigré pendant la Terreur, ce qui n'empêcha pas l'Institut de l'élire, à cause de ces connaissances étendues en matière de finances.

Duvillard (Duvillard de Durand, né à Genève le 2 avril 1755.) lut à la classe un mémoire où il proposait de remplacer l'impôt territorial par un droit sur les héritages, et un travail beaucoup moins aventureux sur l'établissement national d'une caisse d'économie, ou plus généralement sur les caisses de placements, d'échange et de prêts. Quant à Dianyère (Né à Moulins le 26 janvier 1762, mort le 5 septembre 1802.), qui était fort jeune à l'époque de son élection, et qui fut trop promptement enlevé à la science, c'était un véritable économiste ayant, entre autres qualités particulières à la secte, une fécondité inépuisable. Il avait publié un Éloge de Gresset, la traduction d'un ouvrage écrit en anglais sur la Traite et l'esclavage des noirs, dont l'auteur, Cugoano, était lui-même un nègre ; l'Éloge de Dupaty ; un livre intitulé : Rêves d'un bon citoyen sur les lois, un Code national et les parlements, à l'usage de ceux qui veillent. L'amitié de Condorcet contribua à le faire nommer membre de l'Institut. Il ne communiqua pas à la classe moins de cinq mémoires, presque tous destinés à prouver l'absurdité des lois qui réglementaient l'industrie et le commerce. Un de ce ces mémoires avait pour objet le divorce ; mais l'auteur envisageait le divorce uniquement dans ses rapports avec la population et l'économie sociale. Dianyère, comme Dupont de Nemours, et plusieurs écrivains de cette époque, affectionnait les titres bizarres. Il a réuni plusieurs de ses brochures sous le titre commun d'Essais d'arithmétique politique.


Le premier sujet de prix proposé par la section fut celui-ci :

« Pour quels objets et à quelle condition convient-il à un État républicain d'ouvrir des emprunts publics ? » A cet énoncé était joint ce corollaire : « La question doit être examinée sous ses rapports avec la politique, l'économie et la morale. » Prix, cinq hectogrammes d'or frappés en médaille, selon l’usage ; clôture du concours, le 15 germinal an V. J’ai mentionné plus haut le rapport fait par Rœderer. Le concours fut prorogé plusieurs fois, et le sujet définitivement retiré en l'an IX (Ponce, qui a été couronné dans d'autres concours, avait concouru pour celui-ci. Il a publié son mémoire, en y joignant une note sur l'état politique de l'Angleterre au commencement du XIXe siècle. Brochure de 82 pages, an IX.).

La section ne fut pas plus heureuse pour le concours sur la question suivante :

« Comment l'abolition progressive de la servitude en Europe a-t-elle influé sur le développement des lumières et des richesses des nations ? » Le prix devait être- distribué en l'an XII ; la section avait cessé d'exister le 3 pluviôse an XI (23 janvier 1803). Le tome cinquième et dernier de la classe des sciences morales et politiques, qui parut seulement en fructidor an XII (août 1804), porte cette simple mention, à la suite de l'énoncé de la question : « La classe d'histoire et de littérature ancienne, dans sa séance du 14 vendémiaire an XII, a prorogé le concours de ce prix jusqu'au 15 nivôse an XIII. Il en résulte que les mémoires envoyés en l'an XII n'avaient pas paru mériter de récompense, et que la classe d'histoire et de littérature ancienne avait accepté, d'abord, de juger le concours ouvert par la classe des sciences morales et politiques, ensuite, de prendre le sujet pour son propre compte, en prorogeant le concours à l'année suivante. A l'époque où cette décision fut prise, vingt-deux membres de la seconde classe qui venait d'être supprimée avaient été incorporés dans la classe d'histoire et de littérature ancienne ; et de ces vingt-deux membres, trois, Lebrun, Dupont de Nemours et Talleyrand, avaient appartenu à la section d'économie politique.

Le seul des concours provoqués par la section, qui donna lieu à la distribution d'une récompense, portait sur la question suivante :

« Est-il vrai que, dans un pays agricole, toute espèce de contribution retombe en dernier terme sur les propriétaires fonciers, et, si l'on se décide pour l'affirmative, les contributions indirectes retombent-elles sur ces mêmes propriétaires avec surcharge ? »

Le lauréat fut le citoyen Canard, qui remportait la même année, en partage avec le citoyen Bourguignon, le prix de la section de science sociale sur les moyens de perfectionner en France l'institution du jury. L'auteur avait donné pour titre à son mémoire : « Essai sur la circulation de l'impôt. » Il distingue deux sortes de travail, le naturel et le superflu ; le naturel est celui que tout homme est obligé de faire pour sa conservation et pour élever ses enfants ; tout ce qu'il fait au delà compose le travail superflu. Il distingue aussi quatre sortes de rente : 1° la rente de la terre ; 2° la rente de l'argent ; 3° la rente du travail appris (comme d'un art, d'un métier) ; 4° la rente de l'industrie (comme entreprise, négoce, etc.).

L'effort politique de chaque citoyen pour conserver le bon ordre dans l'état dont il fait partie, et pour l'empêcher d'être absorbé par les états voisins doit être soutenu par un sacrifice que l'on nomme impôt. L'impôt ne peut être pris sur le travail naturel ; il doit être pris tout entier sur le travail superflu.

L'impôt est direct quand il est placé directement sur la rente de chaque individu, qu'on évalue le mieux possible ; indirect, quand, par la difficulté de faire celte évaluation, on le recueille sur le consommateur.

Des économistes ont prétendu, que tout impôt finissait par retomber sur la rente de la terre, par la raison que la terre produit tout. Mais ce n'est pas la terre, c'est le travail qui est productif. Toute rente, comme celle de la terre, est le produit d'une accumulation de travail superflu, et fournit, comme la terre, les objets de consommation qui lui sont propres. Il n'y a donc aucune raison de dire que l'impôt retombe exclusivement sur la rente de la terre ; il tend au contraire, par sa nature, à se mettre de niveau sur toutes les rentes.

L'auteur insiste particulièrement sur la nécessité de la circonspection en matière d'impôt. Il vaut mieux réformer qu'innover. Tout nouvel impôt entraîne après lui des malheurs et des injustices. Tout impôt devient bon et juste par sa durée.