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- X -
LA SECTION D'ECONOMIE POLITIQUE
Les économistes avaient tenu une grande place, à
la fin de l'ancien régime. Ils faisaient bande à
part, et même plusieurs bandes, car ils étaient
dès l'origine divisés en différentes
sectes. On les comptait parmi les philosophes, parce qu'ils
combattaient les abus. Ils ne touchaient pas à tous,
comme les philosophes proprement dits ; la religion,
qui était un des principaux champs de bataille, l'inégalité
des classes, la mauvaise organisation de la justice, les réformes
politiques n'étaient pas de leur domaine. Ils se renfermaient
dans l'étude de la production et de la richesse. Ils
avaient surtout à combattre l'organisation fiscale,
les lois sur le commerce intérieur et extérieur
et les corporations d'arts et métiers. Ils apportaient
un certain nombre de principes auxquels ils adhéraient
comme les fidèles au Credo de leur Église,
et des faits en abondance, scientifiquement observés,
ce qui était une grande force dans un temps où
les recensements en tous genres étaient rares, mal
conçus, mal vérifiés et tenus secrets.
Pour quelques-uns qui s'efforçaient, comme l'abbé
Galiani, de rendre leurs démonstrations attrayantes,
la plupart affectaient dans leurs écrits l'austérité
des sciences abstraites. On ne les lisait pas, et on n'en
était que plus persuadé de leur science et de
leur compétence. Ils avaient pour ardents ennemis tous
ceux dont ils attaquaient les privilèges. Au moment
de la création de l'Institut, la ruine des corporations
était depuis longtemps consommée ; les
philosophes et la multitude s'étaient trouvés
d'accord pour les abolir, pour en effacer jusqu'aux derniers
vestiges et pour rendre leur retour à jamais impossible.
De même on avait adopté, au début de la
révolution, le principe de l'égalité
et de la proportionnalité de l'impôt. Le premier
instinct du peuple, dès qu'il a la force en main, est
de détruire les privilèges. L'uvre de
destruction était donc presque accomplie, mais toutes
les questions économiques pour les établissements
à créer restaient à l'étude parmi
les savants, elles étaient profondément ignorées
des masses ; les législateurs eux-mêmes
y étaient pour la plupart étrangers ; on
n'avait aucun système arrêté sur l'assiette
et le recouvrement de l'impôt, sur l'intérêt
et le change, sur l'importation et l'exportation, sur les
douanes, sur les octrois, sur les rapports des ouvriers et
des patrons, des industriels et des commerçants, des
commerçants entre eux et avec le public. A mesure qu'une
difficulté se présentait, on appliquait un remède
empirique qui n'était qu'un palliatif temporaire, ou
qui, pour supprimer un mal, en créait un autre plus
redoutable. Un long temps s'écoula avant que les hommes
d'étude et d'expérience acquissent de l'autorité
dans les assemblées, et qu'on pût voir poindre
un système, une idée générale
dans les lois fiscales et économiques qui se succédaient
sans relâche. Une académie où se seraient
rencontrés des financiers et des économistes
aurait rendu au gouvernement et aux conseils législatifs
le service le plus éminent, en leur apportant des lumières
qu'ils n'avaient pas, et dont ils ne pouvaient se passer.
C'était bien peu, pour tant de questions à résoudre
sans délai, qu'une section de six membres. On la composa
d'éléments assez disparates.
Le Directoire nomma Sieyès et Creuzé-Latouche.
Les élections amenèrent Dupont de Nemours, Lacuée,
Talleyrand, Rderer. A la mort de Creuzé-Latouche,
qui eut lieu le 14 octobre 1800, il fut remplacé par
le consul Lebrun. Les noms sont presque tous éclatants,
mais la section ne contient pas d'autres économistes
que Dupont de Nemours et Rderer.
Le Directoire, ou, pour mieux dire, le comité d'instruction
publique de la Convention, n'avait pensé ni à
l'un ni à l'autre. On a le droit de s'étonner
qu'il n'ait pas mis Sieyès dans la section de législation,
où il aurait dû être appelé l'un
des premiers, et qu'il l'ait placé dans l'économie
politique à laquelle rien ne le rattachait.
Sieyès (Né à Fréjus
le 3 mai 1748, mort à Paris le 20 juin 1856.),
ou, comme on l'appela longtemps, l'abbé Sieyès,
car il avait été chanoine en Bretagne, vicaire
général de Chartres et membre de l'assemblée
du clergé, avait quarante ans lorsqu'il publia, à
la veille de la Révolution, trois brochures dont voici
les titres : Essai sur les privilèges.
Qu'est-ce que le tiers-état ?
Moyens d'exécution dont les représentants
de la France pourront disposer en 1789.
Ces brochures nétaient pas improvisées
sous l'impulsion de l'opinion publique. Sieyès avait
longuement et mûrement réfléchi, et il
s'était formé par l'étude et la méditation,
des doctrines qu'il exposait dans un style sobre, clair et
didactique, et qui furent celles de toute sa vie. Son écrit
sur le tiers état eut un succès prodigieux,
parce qu'il reposait sur une idée juste, qu'il répondait
à une passion ardente, et qu'il se résumait
en une formule claire. « Qu'est-ce que le tiers-état ?
Tout. Qu'a-t-il été jusqu'à présent
dans l'ordre politique ? Rien. Que demande-t-il ?
A devenir quelque chose. » Il demandait plus que
cela ; mais, en 1788, il se contentait de l'égalité
pour commencer.
Sieyès fut élu membre des états généraux.
Il s'y montra, dans les journées décisives de
1789, non pas un des premiers, mais le premier. Le clergé
et la noblesse s'obstinaient à délibérer
séparément ; il dit au tiers-état :
« Vous êtes l'Assemblée nationale ! »
Le roi faisait donner aux députés l'ordre de
se séparer ; il leur dit : « Nous
sommes aujourd'hui ce que nous étions hier : délibérons. »
Après avoir fait échec aux deux aristocraties
et au roi, il effaça jusqu'au souvenir des vieux privilèges
provinciaux en divisant la France par départements
et en la soumettant à une administration uniforme.
Au lieu d'une volonté calme et d'une ambition toujours
dominée par un égoïsme prudent, donnez-lui
l'éloquence, l'amour du bruit, et autant d'audace dans
l'action qu'il en avait dans la pensée, et il égalera
les plus grands de ses contemporains en puissance et en renommée.
Mais il ne lui plut pas de lutter de front contre les erreurs
de la Révolution ; il s'effaça, pendant
les années terribles, moitié par dédain,
moitié par peur : « Silence coupable »,
avait dit Mirabeau à la tribune. Non seulement il se
taisait ; mais dans certaines circonstances solennelles,
où il fallait beaucoup risquer pour bien voter, il
votait mal. Lui qui, à la république, préférait
la monarchie, « parce qu'elle donne plus de liberté
au citoyen », vota la mort du roi. Il la vota sans
phrase, et on lui mit dans la bouche ce mot « la
mort sans phrase » qu'il n'avait pas prononcé.
On lui demandait ce qu'il avait fait sous la Terreur. Il répondit :
« J'ai vécu. » Quand il y eut
un peu d'ordre et de sécurité, il consentit
à se mêler aux affaires du dehors, non à
celles du dedans. Il refusa une première fois la place
qui lui fut offerte dans le Directoire. Il y entra pourtant
sur la fin, et voyant que les hommes et la constitution étaient
également impuissants, il songea à faire une
constitution conforme à ses idées, et rêva
d'y jouer le premier rôle. « Il me faut une
épée, dit-il. » Ce ne pouvait être
que Bonaparte. Bonaparte vint et ne se laissa pas faire sa
part. Il prit tout. Sieyès rentra pour jamais dans
le silence ; mais, cette fois, en s'assurant le titre
de sénateur et de gros revenus. C'était un homme
dont toutes les pensées se tournaient en dogmes, et
toutes les défaites en abdications. Il fallait toujours
qu'on acceptât sa pensée ou sa démission.
Il fut exilé sous la Restauration, et mourut à
quatre-vingt-huit ans, silencieux jusque dans la mort, car
il n'a laissé aucun mémoire.
Sieyès au début de sa vie était entré
dans le clergé, comme on y entrait le plus souvent
à cette époque, c'est-à-dire qu'entre
plusieurs carrières, il avait choisi celle-là :
c'était toute sa vocation. Même quand il était
chanoine en Bretagne ou vicaire-général à
Chartres, il lisait Locke et Condillac plutôt que des
livres de théologie. Les électeurs pensèrent
à lui pour le siège métropolitain de
Paris : il les avertit qu'il n'accepterait pas. Il disait :
« Je n'ai jamais ni prêché ni confessé. »
Quand on lui demanda le 10 novembre de livrer ses lettres
de prêtrise, il répondit qu'il n'en avait plus ;
qu'il avait déposé depuis plusieurs années
tout caractère ecclésiastique, qu'il ne connaissait
d'autre culte que celui de la liberté, ni d'autre religion
que celle de l'humanité et de la patrie. Il se montra
assez assidu aux séances de la seconde classe de l'Institut,
mais il est probable qu'il ne prit que peu de part aux travaux
de la section. A la première constitution du bureau,
il fut élu président. On lui donna un vice-président
contre l'usage (Grégoire). Il fut d'ailleurs absent
de France en 1798, comme ambassadeur à Berlin, et il
ne rentra que pour faire partie du Directoire.
Ceuzé-Latouche (Né à
Chatellerault (Vienne), le 18 septembre 1749, mort à
Vaux (Vienne), le 23 octobre 1800.) était un
membre de la Constituante et de la Convention, qui avait voté
contre la mort du roi et le décret du maximum. Il fit
ensuite successivement partie du conseil des Anciens, du conseil
des Cinq-Cents et du Sénat conservateur. Il se rendit
utile dans ces diverses assemblées par ses connaissances
spéciales en matière d'agriculture et de finances.
Ses rapports et ses discours sur les subsistances, sur le
dessèchement des étangs, et surtout sur le commerce
des grains, alors soumis à des restrictions et à
des prohibitions extrêmement déplorables, et
pour lequel il réclamait la plus grande liberté,
le désignèrent au comité d'instruction
publique de la Convention pour la section d'économie
politique. Il est naturel aux assemblées délibérantes
de s'exagérer la valeur des services rendus dans leurs
commissions et leurs bureaux. Creuzé-Latouche avait
publié en 1783 un écrit intitulé :
De l'union de la vertu et de la science dans un jurisconsulte,
et, en 1790, une bonne description topographique du district
de Châtellerault. C'est avec ce mince bagage qu'il entra
à l'Institut ; d'autres membres de la fondation
y furent plus déplacés que lui. Son principal
titre philosophique est sans doute d'avoir inspiré
à la commission de constitution, dont il était
membre, l'idée de placer une déclaration des
devoirs à la suite de la déclaration des droits.
Il donna lecture à la classe d'un Essai sur la tolérance
philosophique et lintolérance religieuse, inspiré
par les idées de Jean-Jacques. Tout le monde alors
était en philosophie générale avec Jean-Jacques ;
en philosophie spéciale, avec Condillac. Creuzé-Latouche
était un vrai patriote. C'était un galant homme
dans la vie privée et un modéré dans
la vie publique. Il mourut en 1800. Champagne a dit de lui,
dans la notice qu'il lui a consacrée, et qui fut lue
dans la séance publique du 15 germinal an X, que sa
manière d'aimer le peuple était de vouloir qu'il
fût heureux ; « mais, disait-il, l'aimer,
ce n'est pas adopter ce qui lui plaît, c'est faire et
dire ce qui lui est utile ».
Dupont de Nemours (Né à Paris
le 14 décembre 1739, mort dans l'État de Delaware,
le 6 août 1817) s'appelait en réalité
Dupont, et il fut député de Nemours à
l'assemblée constituante. De là ce nom de Dupont
de Nemours. Après avoir beaucoup voyagé, beaucoup
publié, rempli avec talent et surtout avec dévouement
divers emplois, secondé Turgot pendant son ministère
avec la passion d'un sectaire et le zèle d'un ami,
Dupont avait pris une imprimerie à son compte ;
il était même imprimeur de l'Académie
des sciences, et il prenait sur la firme de sa maison le titre
de Dupont, député de Nemours. C'était
un monarchique et un libéral, mais c'était surtout
un disciple de Quesnay et un philanthrope. Voici comment le
dépeint Lacretelle dans son Histoire du Directoire :
« Aimable, enjoué, éminemment courageux,
plein d'honneur, né pour le travail, susceptible de
beaucoup d'illusions et sur les hommes et sur les événements,
enclin à l'esprit systématique, il croyait toujours
marcher vers un âge d'or que la raison enfanterait ;
mais l'injustice et le crime le rendaient bouillant d'indignation.
Il paya sans doute tribut à l'erreur ; mais je
n'ai pas connu d'homme plus porté à sacrifier,
soit au bien public, soit à l'amitié, les intérêts
de sa fortune et ceux même de sa gloire. »
C'est un portrait charmant, et on peut ajouter qu'il est fidèle,
car tous les contemporains lui ont rendu la même justice.
Voici encore deux mots qui le peignent bien. Pendant l'émeute
du 10 août, il accompagnait Louis XVI dans le trajet
des Tuileries à l'Assemblée, et lui faisait
une barrière de son corps : « Monsieur
Dupont, lui dit le roi, on vous trouve toujours où
l'on a besoin de vous. » L'autre mot est de Turgot,
qui l'aimait tendrement et connaissait bien ses qualités
et ses faiblesses. « Dupont sera toute sa vie,
disait-il, un jeune homme d'une brillante espérance. »
Il est très vrai qu'il eut toute sa vie le courage
et l'activité de la jeunesse. La longue persécution
qu'il subit, la privation de nourriture et de sommeil pendant
qu'il se cachait pour échapper à la Terreur,
les angoisses de la prison, l'exil n'ôtèrent
rien ni à ses illusions ni à son courage. Il
se retrouva tout entier au conseil des Cinq-Cents. Etranger,
sous l'Empire, à toute fonction publique, il multiplia
ses écrits en tous genres avec une fécondité
étonnante. Il fut en 1814 secrétaire du gouvernement
provisoire qui prépara la Restauration ; puis,
après le retour de l'île d'Elbe, croyant sa cause
définitivement vaincue, il prit son parti en brave,
et retourna en Amérique ; il y mourut deux ans
après, âgé, mais non pas vieux ;
il agit et il écrivit jusqu'à la fin avec l'exubérance
et l'imprudence de la jeunesse. Il eût fait des uvres
plus solides et plus durables s'il avait été
plus sévère pour lui-même. Ses nombreux
ouvrages ont les qualités et les défauts d'une
conversation brillante.
Il est évident que tout devait rouler sur Dupont de
Nemours et Rderer, dans la section d'économie
politique ; car on ne pouvait raisonnablement compter
sur des hommes tels que Sieyès, Talleyrand et même
Lacuée. Dupont de Nemours se mit résolument
à la besogne. Il communiqua à la classe de nombreux
extraits d'un ouvrage qu'il a publié sous le titre
de Philosophie de lunivers. Il n'était
pas athée, comme Naigeon, Volney, Cabanis ; il
n'était pas non plus déiste à la façon
de Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre. Voici comment
il parle de Dieu dans un mémoire où il rend
compte de La chaîne des êtres, par Bonnet.
« Partout où l'intelligence se manifeste,
il y a un Dieu. Il y en a un dans le polype et peut-être
plusieurs ; il y en a un très respectable dans
l'éléphant ; il y en a un admirable dans
l'homme ; il y en avait un sublime dans Confucius, dans
Locke, dans Newton, dans Turgot ; il y a le dieu des
dieux dans l'univers. » Il lut un mémoire
sur l'esclavage des nègres et sur l'utilité
de former des établissements à la côte
d'Afrique pour la culture du sucre par les nègres libres ;
un autre, bizarrement intitulé : Des courbes
politiques ( Il s'agit de l'impôt
et de la production représentés.par deux courbes,
de manière à former ce qu'on appellerait aujourd'hui
un tableau graphique.) ; un autre, dont le titre
n'est pas moins étrange : Pourquoi la plupart
des chemins sont tortus, et pourquoi il est rare que les hommes
et les gouvernemens marchent droit ; un autre qu'il
appelle Le Serpent, ou Commentaire sur le second chapitre
de la Genèse, d'autres sur le Shastavendum,
le Boun de Hesch, et plusieurs questions de mythologie
orientale. A la séance publique du 15 nivôse
an V, il lut un mémoire sur la Sociabilité
et la Moralité des chiens, des Renards et des loups.
C'était une de ses singularités de croire à
l'intelligence et à la moralité des bêles,
et il a fait plus d'une dissertation sur leurs sciences, leurs
institutions sociales et leur langage. Enfin, l'an VII, il
fut nommé pour six mois président de la classe.
Il lut cette même année, le 22 ventôse,
un mémoire sur le Nombre des écoles primaires
que l'on doit établir. Il voit clairement la difficulté,
qui consiste à priver les parents des services de leurs
enfants, ou du revenu qu'on peut tirer d'eux en les employant
à un métier. Il propose de faire de petites
écoles très rapprochées des familles,
ouvertes à l'heure où le travail est terminé,
inspectées plutôt que dirigées par le
maître, et dans lesquelles un élève plus
avancé servirait de moniteur à huit ou dix commençants.
Le jeudi, il y aurait une leçon du maître lui-même
pour toutes les écoles ou sections, qui ce jour-là
seraient réunies. C'est le fameux système denseignement
mutuel, qui devint si célèbre au début
de la restauration. Mais il insiste surtout, et par des raisons
péremptoires, pour qu'on établisse une école
par commune, et non pas, comme le proposaient quelques personnes,
une école par canton. Il montre fort bien qu'il ne
s'agit pas seulement de l'intérêt des familles,
mais de celui de l'État de sa richesse, de sa puissance.
Il demande que les instituteurs soient bien payés.
Il fixe le minimum à cinq ou six cents francs, en demandant
qu'il y ait des traitements beaucoup plus forts. Il accepte,
comme propre à entretenir le zèle des maîtres,
la division en traitement fixe, et en revenu proportionnel
au nombre des élèves. Il soutient que des instituteurs
bien payés et bien traités par la République
formeront d'honnêtes gens et de bons patriotes.
Au moment où il lisait ce mémoire, il se disposait
à quitter momentanément la France dans l'intérêt
de ses études économiques. L'amour des voyages
l'avait ressaisi. Un de ses biographes prétend qu'il
voulait s'éloigner pour échapper définitivement
aux vengeances des partis et à une forme de gouvernement
qui ne garantissait pas la liberté individuelle. Il
avait été un moment désigné pour
la déportation, après le 18 fructidor, et il
n'avait évité les déserts de Sinnamari,
que grâce à la courageuse amitié de Chénier.
Peut-être ces appréhensions bien naturelles avaient-elles
pénétré dans son cur intrépide.
Il est plus vraisemblable que l'amour de la science le poussait,
car il avait lhabitude de braver le danger, ou plutôt
de ne pas lapercevoir. L'Institut, d'après le
décret organique, devait nommer tous les ans six de
ses membres pour voyager ensemble ou séparément
et faire des recherches sur les différentes branches
des connaissances humaines autres que l'agriculture. Dupont
de Nemours se fit nommer et partit, sans compagnon, pour l'Amérique.
Ce ne fut pas un voyageur négligent. Sa correspondance
commença avec son voyage. La classe entendit le 17
vendémiaire an VIII, une lettre écrite par lui
de l'île de Ré, à bord de l'Aigle américain.
Il fut décidé que « la lettre du
citoyen Dupont, qui prouve sa belle âme, sa sensibilité,
son attachement à l'Institut, et ses regrets d'en être
éloigné, serait inscrite en entier au procès-verbal,
et qu'il lui serait fait réponse ».
Les mémoires se succédèrent rapidement.
Il envoie à la classe la description d'un mollusque
qu'il croit être la Scylla pelasgica de
Linné ou la Scylla margaritacea de Bosc ;
un mémoire sur la force des courants du golfe du Mexique ;
d'autres sur la nature de la côte à l'est de
l'Amérique septentrionale, sur des îles et îlots
à l'embouchure de l'Hudson, de la Passaïk et du
Rariton, sur la formation de l'eau dans les corps animés,
sur les végétaux, les polypes et les insectes ;
un mémoire étendu Sur le jardin que la République
possède en Amérique. Ce dernier mémoire
était accompagné de différents échantillons
que Dupont de Nemours proposait d'acclimater en Europe. Nous
trouvons encore un mémoire, envoyé des États-Unis,
sur la théorie des vents. Il rentra en France en 1802,
et passa dans la troisième classe de l'Institut à
la réorganisation qui eut lieu l'année suivante.
Lacuée (Né à La Massas,
commune d'Hautefage (Lot-et-Garonne), le 4 novembre 1752,
mort à Paris, le 14 juin 1841.), après
avoir été quelque temps capitaine de cavalerie,
avait siégé à l'Assemblée législative,
où il votait avec les modérés. Il fut
parmi les modérés pendant toute la Révolution,
et parmi les plus préoccupés de leur sécurité
personnelle. Il avait publié quelques écrits
militaires, par exemple un Guide de lofficier particulier
en campagne, ou connaissances nécessaires pendant la
guerre aux officiers particuliers. C'est aussi des questions
militaires qu'il s'occupa à la tribune, et plus rarement,
mais avec une égale compétence, des questions
financières. Il remplit plusieurs emplois importants
dans ladministration de la guerre et fut même
proposé pour la place de ministre. Il entra dans la
conspiration du 18 brumaire et resta depuis invariablement
attaché à la fortune de Bonaparte qui l'employa
grandement et le combla d'honneurs et de faveurs. Il était
connu, dans la seconde partie de sa vie, sous le nom de comte
de Cessac. Cessac était le nom de sa terre, il avait
même porté dans sa jeunesse le nom de chevalier
de Cessac ; il fut fait comte par Napoléon. Il
est difficile de dire pourquoi il fut appelé dans la
seconde classe de l'Institut en 1795, et comment il se trouva
plus tard membre de l'Académie des sciences morales
et politiques et de lAcadémie française.
Il fut une fois président de la seconde classe, et
deux fois secrétaire ; il fit aussi partie de
diverses commissions. Je trouve de lui, à la séance
du 7 nivôse an VI, une lecture Sur la Force armée ;
mais il ne paraît pas qu'il ait communiqué d'autre
mémoire, ou fait personnellement aucun rapport de quelque
étendue. A la Législative, Lacuée avait
défendu les prêtres réfractaires dans
la mesure de ce qui était possible. Il est mort, en
1841, dans les sentiments d'une grande piété.
Talleyrand (Né à Paris le 2
février 1754, mort le 17 mai 1838) a été
tout, et a été mêlé à tout
dans sa longue carrière. Ce qu'il a été
le moins, c'est académicien. On aurait dû le
mettre dans la section de législation, où l'appelaient
le rôle qu'il avait joué à la Constituante,
et le célèbre rapport sur l'instruction publique,
qui est à la fois une loi et un livre. Il ne faut pas
croire cependant qu'il fût déplacé dans
la section d'économie politique. Il avait acquis, dans
l'administration des affaires du clergé, dont il était
agent général avant la Révolution, une
connaissance approfondie des questions de finances. C'était
un de ces esprits studieux, réfléchis, actifs,
qui comprennent vite et bien, ne se contentent pas d'à
peu près, ne s'occupent que du côté pratique
des choses, le discernent avec facilité, le jugent
avec bon sens et en tirent rapidement toutes les conséquences
utiles. Il sembla, dans les commencements, qu'il allait être
un membre assidu et zélé. Il lut deux grands
mémoires, qui furent très justement remarqués,
et il accepta la place de secrétaire ; mais il
venait à peine de commencer ses fonctions, quand le
Directoire lui confia le ministère des relations extérieures.
A partir de ce moment, il appartint à la diplomatie
et à la haute politique, qui lui réservaient
un rôle si brillant, et, à certaines heures solennelles,
si prépondérant.
Talleyrand avait quarante ans lorsqu'il entra à lInstitut.
Destiné, comme aîné d'une grande famille,
à la carrière des armes, un accident, qui le
rendit boîteux, le condamna à entrer dans l'Église.
On le mit à Saint-Sulpice, et on l'y oublia, jusqu'au
moment où il fut en âge d'être évêque,
comme il convenait à un abbé de sa maison. Il
se forma seul. Il était intelligent, il devint instruit ;
il était hardi, il devint réservé ;
il était ardent, il devint contenu ; il était
fort, il devint adroit (M. Mignet, Notice
sur Talleyrand, lue à lAcadémie des
sciences morales et politiques le 11 mai 1839.). Il
disait lui-même que la théologie était
l'école de la diplomatie, parce qu'elle donnait au
raisonnement de la souplesse et de la force. Dans l'éloge
de Reinhard, qu'il prononça en 1838 devant l'Académie
des sciences morales et politiques, après avoir dit
que Reinhard avait étudié la théologie
à la faculté protestante de Tubingue, il cite
avec complaisance une liste de grands négociateurs
qui avaient commencé par étudier la théologie :
le chancelier Duprat, le cardinal d'Ossat, le cardinal de
Polignac, enfin de Lyonne, parce qu'il avait été
élevé par son père devenu évêque
de Gap. En sortant de Saint-Sulpice, Talleyrand entra dans
le monde sous le nom d'abbé de Périgord. Il
y entrait, dit M. Mignet, en mécontent, prêt
à y agir en révolutionnaire. Il obtint, dès
l'abord, la réputation d'un homme avec lequel il fallait
compter, et qui ayant un beau nom, un grand calme, infiniment
d'esprit, quelque chose de gracieux qui captivait, de malicieux
qui effrayait, beaucoup d'ardeur contenue par une prudence
suffisante et conduite par une extrême adresse, devait
nécessairement réussir. Quand Voltaire revint
à Paris pour y faire jouer Irène, et
pour y mourir, l'abbé de Périgord le vit deux
fois. Ce fut la première puissance devant laquelle
il s'inclina. Devenu agent général du clergé,
c'est-à-dire administrateur de ses intérêts
et de sa fortune temporelle, il s'associa à son ami
le comte de Choiseul-Gouffier pour armer un corsaire contre
les Anglais. Évêque d'Autun en 1788, il parut
dans l'assemblée générale du clergé
de son diocèse, et y demanda l'égalité
des classes, et la liberté des intelligences. Il fut
élu membre de l'Assemblée constituante, où
il se prononça le premier contre les mandats impératifs.
Après le 14 juillet, il fit partie de la commission
de huit membres chargée de préparer la constitution.
Il proposa et fit adopter l'unité des poids et mesures,
provoqua la suppression des loteries, prit une part importante
à la réforme des impôts, rédigea
la loi de l'enregistrement, démontra la nécessité
de fonder une caisse d'amortissement pour assurer le crédit
public, et apprit le premier à l'Assemblée nationale
qu'il lui fallait deux milliards pour éviter la banqueroute,
que le clergé les avait, qu'elle avait le droit de
les lui prendre, et le devoir de les remplacer par l'établissement
du budget des cultes (Il en parle le premier
dans l'assemblée ; l'idée était
loin d'être nouvelle. Puységur avait publié
tout un volume pour démontrer que la nation devait
prendre les biens du clergé. Voyez les mémoires
secrets de Bachaumont, t. V, p. 148 et suiv.).
Il ne fut pas de ceux qui proposèrent la constitution
civile du clergé, mais il y donna son plein assentiment.
Il prêta le serment qu'elle exigeait, et ce fut lui
qui, avec l'évêque de Lidda, Gobel, depuis évêque
de Paris, consacra les évêques constitutionnels.
Ce fut lui aussi qui provoqua la fédération
du 14 juillet 1790, et qui, ce jour-là, célébra
la messe au Champ de Mars, devant trois cent mille spectateurs.
Là finit sa carrière ecclésiastique.
Menacé d'excommunication par le pape, séparé
de léglise orthodoxe où il n'était
entré que malgré lui, après avoir donné
à la nouvelle Église gallicane une adhésion
éclatante, et écrit aux fidèles de son
diocèse pour justifier sa conduite, il refusa le siège
métropolitain de Paris qu'on lui offrait, donna sa
démission de l'évêché de Saône-et-Loire,
qui lui revenait de droit comme évêque d'Autun
assermenté, et rentra dans la vie civile.
Il fut alors pour un moment l'un des administrateurs du département
de la Seine. Envoyé deux fois à Londres, avec
les fonctions d'ambassadeur, mais sans en avoir le titre,
que la constitution ne permettait pas de lui donner, puis
revenu en France peu de temps avant le 10 août, il se
hâta de retourner en Angleterre sans caractère
officiel, mais avec des passeports réguliers, pour
ne pas encourir les peines de l'émigration, et, suivant
quelques-uns, avec une mission secrète de Danton. Le
gouvernement anglais l'expulsa, pendant qu'en France Robespierre
le mettait hors la loi. L'Europe lui était fermée ;
il partit pour l'Amérique. Il y habitait depuis deux
ans dans un repos qui lui était odieux, et il était
sur le point d'aller chercher du nouveau dans les Grandes
Indes, quand il apprit que la Convention, désormais
indépendante et par conséquent modérée,
venait, sur la proposition de Chénier, de le rappeler
en France. Il revint, et entra dans la seconde classe de l'Institut,
en attendant le ministère des affaires étrangères.
Le premier mémoire qu'il lut à l'Institut roulait
Sur les relations commerciales des États-Unis avec
l'Angleterre. On s'était persuadé, en France,
que la haine des Américains contre le gouvernement
britannique, et leur reconnaissance pour notre coopération
survivraient à la guerre de l'Indépendance.
Talleyrand montre, par des faits incontestables, qu'il n'en
est rien ; que l'Angleterre a cessé d'être impopulaire
depuis qu'elle a cessé d'être oppressive ;
qu'elle attire les Américains par la communauté
d'origine, de langue, d'habitudes et jusqu'à un certain
point de législation ; qu'elle a eu le bon esprit,
aussitôt après la paix, d'oublier ses rancunes,
d'envoyer ses marchandises sur les marchés américains,
et de faire de si longs crédits qu'on peut presque
dire que c'est l'argent anglais qui alimente le commerce et
la fabrication américaines. Les importations de l'Angleterre
ont plus que doublé, et elle n'a plus le gouvernement
à sa charge, de sorte que la séparation, faite
contre elle, lui profite doublement. Nous, au contraire, qui
avons donné pour faire la séparation notre argent
et notre sang, nous n'en avons retiré qu'une gloire
stérile. Notre commerce international n'a pas augmenté ;
nous ne pouvons soutenir la concurrence avec les Anglais,
ni pour la qualité, ni pour le prix, ni pour le crédit,
ni pour la quantité, ni pour l'appropriation des articles
aux usages des Américains. Les peuples ne se conduisent
pas par leurs sentiments, mais par leurs intérêts
et leurs besoins. Les Américains, dit-il, sont un peuple
dépassionné, qui n'est conduit ni par l'amour,
ni par la haine. Ils pensent que notre but, en venant à
leur aide, a moins été de les servir, que de
nuire à l'Angleterre. Notre ancien gouvernement n'était
pas fait pour être leur allié, avec sa monarchie
absolue, sa religion d'État et son commerce réglementé
à l'excès. Il ne dit pas, mais il laisse voir
que notre gouvernement nouveau a remplacé la tyrannie
par l'anarchie, le fanatisme religieux par le fanatisme de
l'impiété, qu'il n'a pas diminué les
tarifs de douane, et qu'il s'est arrogé le droit d'intervenir
dans les tarifs de vente. Il résume ainsi ses conclusions
qui toutes sont raisonnables, dont quelques-unes sont solidement
prouvées par son mémoire, et dont une ou deux
autres ne paraissent pas sortir naturellement des développements
qui les précèdent.
« Je conclus, dit-il, 1°
que les premières années qui suivent la paix
décident du système commercial des États,
et que, s'ils ne savent pas saisir le moment pour la tourner
à leur profit, elle se tourne presque inévitablement
à leur plus grande perte ;
« 2° Que les habitudes commerciales sont plus
difficiles à rompre qu'on ne pense, et que l'intérêt
rapproche en un jour, et souvent pour jamais, ceux que les
passions les plus ardentes avaient armés pendant
plusieurs années consécutives ;
« 3° Que dans le calcul des rapports quelconques
qui peuvent exister entre les hommes, l'identité
de langage est une donnée des plus concluantes ;
« 4° Que la liberté et surtout l'égalité
des cultes est une des plus fortes garanties de la sécurité
sociale ; car là où les consciences sont
respectées, les autres droits ne peuvent manquer
de l'être ;
« 5° Que l'esprit de commerce, qui rend l'homme
tolérant par indifférence, tend aussi à
le rendre personnel par avidité ; et qu'un peuple
surtout dont la morale a été ébranlée
par de longues agitations, doit, par des institutions sages,
être attiré vers l'agriculture ; car le
commerce tient toujours en effervescence les passions, et
toujours l'agriculture les calme ;
« Enfin, qu'après une révolution qui
a tout changé, il faut savoir renoncer à ses
haines si l'on ne veut renoncer pour jamais à son
bonheur. »
Il est curieux de voir dans cette description
de l'Amérique, faite par un observateur très
attentif et très intelligent, qu'elle compte plus de
quatre millions d'habitants, et que ses manufactures sont
dans l'enfance. « Quelques forges, quelques verreries,
des tanneries, et un assez grand nombre de petites et imparfaites
fabriques de casimir, de tricot grossier et de coton, dans
quelques endroits, ne servent qu'à attester l'impuissance
des efforts faits jusqu'à ce jour. »
Le second mémoire de Talleyrand fut lu à la
séance publique du 15 messidor an V. Il roule sur les
avantages à retirer de colonies nouvelles dans les
circonstances présentes. L'auteur part de ce principe
que toute révolution, surtout quand elle est libérale,
produit dans les esprits une agitation qui les pousse à
en faire une autre. Cela n'a pas eu lieu en Amérique,
parce qu'une partie du territoire étant déserte,
l'activité des esprits s'est tournée vers la
colonisation intérieure. En Europe, nous ne pouvons
obtenir le même effet qu'en recourant à des émigrations
lointaines. L'art de mettre les hommes à leur place
est le premier peut-être dans la science du gouvernement ;
mais celui de trouver la place des mécontents est à
coup sûr le plus difficile ; et présenter
à leur imagination des lointains, des perspectives
où puissent se prendre leurs pensées et leurs
désirs, est une des solutions de cette difficulté
sociale. Une grande tâche à remplir, de grands
résultats obtenus, effaceront les fâcheux souvenirs
et réconcilieront les hommes avec leur situation, avec
leurs semblables, avec leur patrie. Il n'est pas aussi facile
qu'on le pense de haïr toujours.
Les colonies dont il parle ne sont pas des colonies pénales.
On ne peut guère attendre des colonies pénales
que le service même qu'on leur demande : celui
de débarrasser la mère patrie d'une population
gangrenée et flétrie. L'émigration qu'il
propose est une émigration volontaire ; les colons
qu'il a en vue peuvent être des mécontents, mais
ce sont des purs et des forts ; et les stations qu'ils
établissent pour nous dans différents points
du globe, doivent nourrir notre marine, faciliter nos consommations,
et servir de débouchés à nos produits.
Nous devons chercher des colonies nouvelles non seulement
pour augmenter le nombre de celles que nous avons, mais pour
remplacer celles dont la perte est imminente, car il est dans
la nature des choses que l'Amérique émancipée
attire à elle les îles voisines et les enlève
à la vieille Europe. Le duc de Choiseul, un de nos
ministres qui a eu le plus d'avenir dans l'esprit, avait jeté
les yeux sur l'Egypte comme sur une contrée qui pourrait
au besoin remplacer notre empire colonial.
Tout nous avertit de songer à de nouvelles colonies :
les événements qui peuvent briser tout à
coup d'anciennes relations ; la convenance de placer
la culture de nos denrées coloniales plus près
de leurs vrais cultivateurs ; la nécessité
de former avec les colonies les rapports les plus naturels,
bien plus faciles sans doute dans des établissements
nouveaux que dans les anciens ; l'avantage de ne point
nous laisser prévenir par une nation rivale, pour qui
chacun de nos oublis, chacun de nos retards en ce genre est
une conquête ; enfin, la douceur de pouvoir attacher
à ces entreprises tant d'hommes agités qui ont
besoin de projets, et tant d'hommes malheureux qui ont besoin
d'espérance.
Le nom de Rderer (Né à
Metz, le 15 février 1754, mort à Bois-Roussel
(Orne), le 17 décembre 1835.) est beaucoup moins
éclatant que celui de Talleyrand. Comme homme d'État
et comme écrivain, il est du second rang, mais dans
le second rang, un des premiers. Il a cet avantage sur son
illustre confrère dans la section d'économie
politique, d'être vraiment un économiste.
Il était né à Metz en 1754. Son père
avait contribué à l'expulsion des jésuites
et au rétablissement de l'ancien parlement après
ce qu'on appelait alors « la révolution
de Maupeou ». Il hérita de la reconnaissance
que ces deux actes valurent à son père dans
l'esprit de ses concitoyens, et fut envoyé par eux
à l'Assemblée constituante. Il avait d'ailleurs,
malgré sa jeunesse, des titres personnels très
sérieux. Membre du parlement de Metz depuis qu'il avait
atteint l'âge réglementaire de vingt-cinq ans,
il avait été constamment chargé par ses
collègues d'être le rédacteur des remontrances,
de jour en jour plus fréquentes, et il avait déployé
dans cette tâche délicate du courage, des connaissances
et de l'éloquence. Il sétait en outre
fait un nom et une position dans la secte encore nouvelle
des économistes.
Quesnay avait le premier appris à la France à
étudier l'origine et la nature de la richesse. Son
erreur était de tout sacrifier à l'agriculture,
qui est le principal, et non l'unique facteur de la fortune
publique. Gournay, qui vint après lui, étudia
presque exclusivement, les manufactures. Comprendre l'importance
de ces deux sources du revenu d'une nation, leur faire à
chacune une part équitable, et montrer comment, au
lieu de se combattre, elle doivent se soutenir mutuellement,
telle était la tâche qu'il fallait désormais
accomplir. Il fallait aussi montrer l'action du capital sur
le travail agricole ou industriel, et sur le commerce ;
en démêler la nature, en trouver les applications
les plus sûres et les plus rapides. Turgot s'y appliqua
en France comme écrivain et comme ministre. Il tenta
d'éviter la révolution en la rendant inutile
par une réforme, tentative impossible aux yeux de quiconque
a mesuré la grandeur du mal, et connaît les allures
de l'esprit humain et les passions des masses populaires,
mais digne assurément d'admiration et de respect, même
dans sa défaite. Au moment même où Turgot
succombait sous la coalition des ignorants et des intéressés,
Adam Smith publiait à Glasgow ses Recherches sur
nature et les causes des richesses des nations, ouvrage
de haute portée qui fonda définitivement la
science économique. Rderer avait suivi tout mouvement
avec une attention passionnée. Il était imbu
des principes de Turgot et d'Adam Smith, et l'occasion se
présenta pour lui de les développer, en les
appliquant à la question capitale des douanes intérieures.
Le système protecteur était tellement développé
en France que ce n'était pas seulement à la
frontière nationale, mais à chaque frontière
provinciale que le fisc atteignait l'importation des matières
premières et des objets manufacturés. Les producteurs
croyaient gagner en se réservant exclusivement le marché
de leur province ; mais ils perdaient pour leurs produits
les marchés extérieurs ; ils diminuaient
la vente sur le marché local par l'exagération
des prix ; ils subissaient pour tous les produits autres
que le leur la disette et la cherté produites par leur
système, et enfin, pour suprême malheur, ils
s'exposaient, dans les temps calamiteux, à manquer
du nécessaire parce qu'ils avaient fermé la
route aux produits et aux denrées de l'extérieur.
Il ne suffit pas de lever une prohibition pour que le commerce
prenne aussitôt un chemin qui lui a été
longtemps fermé. Rderer fit cette démonstration
pour le public français dans un ouvrage qui eut un
succès populaire, qui précéda de bien
peu l'abolition de toutes les barrières et qui certainement
y contribua.
A l'Assemblée constituante, Rderer fit partie
du comité des contributions ; il s'y rencontra
avec Dupont de Nemours qui était son ami, et Talleyrand.
Le comité adopta le système de multiplier les
impôts pour les rendre moins lourds, et pour atteindre
plus sûrement la richesse privée, en taxant les
différentes formes sous lesquelles on la développe
et on en jouit. On a pu se demander depuis si plusieurs des
impôts imaginés par la Constituante n'ont pas
nui au développement de la richesse en la frappant
dans sa source principale, qui est l'activité humaine.
Mais l'égalité et la proportionnalité
de l'impôt, la recette directement opérée
par l'État, la répartition habilement faite,
les fonds facilement centralisés, le contrôle
exercé avec précision, toute cette organisation
qui nous semble si simple aujourd'hui, et qui alors succédait
à tant de si incroyables abus, sont une des gloires
de l'Assemblée, et du comité qui dirigea ses
travaux dans cette partie difficile. Rderer fut un des
plus actifs, des plus féconds, et des plus judicieux
membres de ce comité. Il rédigea la loi sur
le timbre, la loi sur les patentes, révisa le tarif
des douanes, obtint le reculement des douanes à l'extrême
frontière, fit écarter l'impôt sur la
rente, qui eût été la ruine du crédit
public, et proposa le système d'organisation du trésor
qui fut adopté par l'Assemblée. On sait quel
fut son rôle politique comme procureur général
syndic du département de la Seine. Au 10 août,
il fut accusé par les vainqueurs d'avoir défendu
le roi contre l'insurrection, et par les vaincus, de l'avoir
livré à l'Assemblée. Proscrit pendant
la Terreur, il n'échappa que par miracle à la
mort. Dès qu'il put reparaître, il défendit
comme journaliste la cause des opprimés, et s'opposa
même à la proscription de ceux qui l'avaient
proscrit. Tel était son passé, quand il entra
dans l'Institut national.
Il n'avait plus, et ne voulait plus avoir de fonctions publiques ;
mais il était professeur d'économie politique
aux écoles centrales, et principal rédacteur
du Journal de Paris. Il y défendait la politique
de l'ordre, et sans la protection de Talleyrand, il aurait
été l'un des proscrits de Thermidor. Il fut
mêlé très activement aux préparatifs
du 18 brumaire, entra au conseil d'État comme président
de section, et fut dès lors perdu pour l'Institut.
Son zèle avait été très actif
pendant les premières années.
Il est remarquable que ses travaux à l'Institut ne
portèrent pas principalement sur l'économie
politique. Les mémoires qu'il communiqua à la
classe roulèrent l'un Sur la composition de la force
publique dans un État républicain, un autre
Sur la majorité nationale, sur la manière
dont elle se forme et sur les signes auxquels on peut la reconnaître,
un autre Sur les institutions funéraires convenables
dans une république, un autre Sur la composition
d'un catéchisme de morale, quelque chose comme
les manuels d'instruction civique que l'on fait à présent.
Il donna ensuite des observations Sur les deux éléments
principaux qui composent l'amour ; des observations
Sur les deux éléments de la sociabilité
humaine, l'imitation et l'habitude. Enfin, revenant aux
questions politiques après cette double excursion dans
la psychologie, il lut des réflexions Sur la rentrée
des armées à la paix, et sur le danger prétendu
du licenciement à cette époque. C'est la question
des armées permanentes, si souvent débattue
et toujours si mal posée.
A la séance publique du 15 messidor an V, il lut un
rapport sur le concours relatif aux emprunts dans les états
républicains. Il tient que ces emprunts sont légitimes,
pourvu qu'ils n'engagent pas les finances pendant un temps
trop long. Leur inconvénient est de pousser à
l'agiotage, de hausser le taux de l'argent et celui des salaires ;
leur avantage, de lier les citoyens à l'État,
et l'État au bon ordre.
Une seule mutation se produisit dans la section d'économie
politique. Creuzé-Latouche mourut le 23 octobre 1800.
L'Institut lui donna pour successeur Lebrun, qui était
alors troisième consul. Les trois consuls se trouvèrent
ainsi membres de l'Institut. Bonaparte appartenait à
la première classe, où il avait remplacé
Carnot après la proscription de fructidor ; Cambacérès
faisait partie de la classe des sciences morales et politiques
depuis sa fondation, et Lebrun entra dans cette même
classe le 25 janvier 1801.
Lebrun (Né à Saint-Sauveur Laudelin
(Manche) le 19 mars 173J, mort au château de Saint-Mesme
(Seine-et-Oise) le 16 juin 1824.), qui fut troisième
consul et, plus tard, duc de Plaisance et architrésorier
de l'empire, étonna tout le monde par sa fortune, et
en fut étonné lui-même. Il fut un des
hommes les plus sages de la Révolution, et, jusqu'à
son élévation inattendue, un des plus obscurs.
Il ne fit aucune action d'éclat, en bien ou en mal,
et arriva à tout sans avoir aucune ambition. On a dit
de lui qu'il était un instrument excellent, et qu'il
se mettait, sans avoir d'opinion propre, au service des opinions
de son maître. C'est un jugement sévère,
uniquement fondé sur ce qu'après avoir été
le secrétaire et le bras droit du chancelier Maupeou,
il servit l'empereur avec le même zèle ;
mais il faut savoir si, dans les deux cas, il n'était
pas fidèle à sa doctrine, qui consistait à
vouloir une bonne administration sous un maître fort.
Ses uvres littéraires (la traduction de la Jérusalem
délivrée, de lIliade et de
l'Odyssée) le désignaient pour la troisième
classe et pour la section de poésie ; cependant
il était loin d'être déplacé dans
la seconde classe ; il avait des connaissances et de
l'habileté dans les finances, et il en avait donné
des preuves à l'Assemblée constituante, dont
il était membre.
Les membres associés, pour la section d'économie
politique, étaient Gallois, Forbonnais, Roume, Germain
Garnier, Duvillard et Dianyère. Plusieurs d'entre eux
étaient des savants distingués. Quelques-uns
contribuèrent activement aux travaux de la classe.
Gallois (Né à Aix (Bouches-du-Rhône)
le 17 janvier 1761, mort le 6 juillet 1829.) demeurait
à Auteuil. Il était ami de Cabanis et faisait
partie de la société de madame Helvétius.
Il avait débuté, en 1774, par un poème
intitulé : le Retour de lâge d'or,
ou le règne de Louis XVI. Il n'avait alors
que dix-neuf ans. Arrivé à la maturité,
il ne s'occupa plus que de politique et d'économie
politique. Il publia une traduction du grand ouvrage de Filangieri,
la Science de la législation. La mission dont
il fut chargé dans la Vendée, profondément
agitée en 1791 par la lutte entre les prêtres
réfractaires et les prêtres constitutionnels,
lui fit beaucoup d'honneur, ainsi qu'à son collègue
Gensonné. Plus tard, il fut chargé de plusieurs
missions diplomatiques, devint membre du Tribunat et du Corps
législatif, et donna partout des preuves de bon sens
et de modération. Il fut même libéral,
comme l'était la société d'Auteuil, c'est-à-dire
autant qu'on pouvait l'être sous l'empire.
Véron de Forbonnais (Né au Mans
le 3 octobre 1722, mort à Paris le 19 septembre 1800.)
est un des hommes qui contribuèrent le plus à
populariser en France la science de l'économie politique.
Il était né au Mans en 1722, et n'avait pas
moins de soixante-quinze ans quand il fut élu membre
de l'Institut. Dans sa jeunesse, il avait voyagé en
Italie et en Espagne pour les affaires commerciales de sa
famille. Ses premières publications furent un extrait
du livre de lEsprit des lois, avec commentaire,
et la traduction d'un ouvrage de Ustariz, écrit en
espagnol : Théorie et pratique du commerce
et de la marine. Il publia, en 1753, ses Considérations
sur les finances d'Espagne relativement à celles de
France, qui fondèrent sa célébrité
dans les deux pays. Il ne cessa dès lors de combattre
le système d'impôts qui existait à cette
époque, et montra qu'il était aussi contraire
à la justice et à l'égalité des
citoyens, que funeste au travail national et à la fortune
publique. Son grand ouvrage intitulé Recherches
et considérations sur les finances de France depuis
1595 jusqu'en 1721, c'est-à-dire depuis Sully jusqu'à
Law, acheva de démontrer à tous les esprits
la nécessité d'une révolution économique.
Il multiplia ses efforts pour simplifier l'impôt, et
on l'accusa même de rêver l'impôt unique,
qu'il paraît bien difficile, sinon impossible, de concilier
avec la justice ; mais ce ne fut jamais qu'un rêve
à ses propres yeux. On lui doit encore les Éléments
du commerce, qui ont été longtemps un livre
classique. Il a écrit sur le commerce, sur la marine,
sur les monnaies, sur l'agriculture, sur la législation,
sur la diplomatie ; et il trouvait le moyen de traduire
Tacite et l'Arioste, de composer une tragédie
et d'écrire des vers à ses moments perdus. Il
fut plusieurs fois employé dans l'administration des
finances, où il fit courageusement d'utiles réformes.
Il avait acheté une charge de conseiller au parlement
de Metz ; mais il vivait ordinairement dans la Sarthe,
et il n'en sortit qu'en 1799, chassé par la guerre
civile. Il mourut à Paris le 20 septembre 1800.
Il présenta à la seconde classe de l'Institut
deux mémoires, l'un Sur le genre des questions dont
la science de l'économie politique comporte la solution
exacte ; l'autre Sur la circulation des denrées,
et l'influence du numéraire en circulation. Le
premier de ces mémoires, lu le 17 ventôse an
VIII, est publié in-extenso dans le recueil de la classe.
Il est très court ; c'est plutôt une série
d'oracles, qu'une définition claire de la science et
des principales questions qu'elle est appelée à
résoudre. On y trouve un parallèle remarquable
entre la situation économique de l'Angleterre et celle
de la France. Il ne se décide pas entre l'impôt
territorial unique et l'impôt de consommation unique,
et convient qu'après tout « l'abondance
de la collecte coule par divers canaux ». Quoiqu'il
soit théoriquement vrai que toute imposition se termine,
en dernière analyse, en contribution territoriale après
des circuits plus ou moins longs, il serait déraisonnable
de verser directement la charge sur la terre surtout dans
un pays où l'agriculture n'a pas assez de capitaux
à sa disposition ; où les fermages ne se
soutiennent que par les délais multipliés du
payement et la longue attente des propriétaires fonciers ;
où enfin le moindre échec sur les bestiaux condamne
le cultivateur à la pauvreté, et à l'impuissance
de bien cultiver pendant plusieurs années. Il pense
que le gage du crédit doit être établi
sur le revenu territorial, et qu'il faut, pendant la paix,
faire porter la majeure partie du revenu public sur les impôts
indirects. Ce n'est pas par ces maximes générales
qu'il faut juger Forbonnais, mais par l'influence qu'il a
exercée sur ses contemporains ; ses ouvrages,
qui marquent une date en économie politique, seront
toujours une source de renseignements précieux pour
les historiens.
Germain Garnier (Né à Auxerre
le 8 novembre 1754, mort à Paris le 4 octobre 1821.)
avait fait sa réputation d'homme politique par les
salons avant d'avoir rien publié. Il fut élu
député suppléant à la Constituante,
et membre du directoire de la Seine. Louis XVI lui offrit
le portefeuille de la justice. Il figura sur la liste des
candidats au Directoire. Enfin, après le 18 brumaire,
Bonaparte le nomma préfet de Seine-et-Oise, et ce fut
le vrai commencement de sa carrière politique, qu'il
poussa très loin, puisqu'il fut sénateur sous
l'Empire, et pair de France sous la Restauration. Il fut toute
sa vie monarchique, libéral, modéré.
Il avait émigré pendant la Terreur, ce qui n'empêcha
pas l'Institut de l'élire, à cause de ces connaissances
étendues en matière de finances.
Duvillard (Duvillard de Durand, né
à Genève le 2 avril 1755.) lut à
la classe un mémoire où il proposait de remplacer
l'impôt territorial par un droit sur les héritages,
et un travail beaucoup moins aventureux sur l'établissement
national d'une caisse d'économie, ou plus généralement
sur les caisses de placements, d'échange et de prêts.
Quant à Dianyère (Né
à Moulins le 26 janvier 1762, mort le 5 septembre 1802.),
qui était fort jeune à l'époque de son
élection, et qui fut trop promptement enlevé
à la science, c'était un véritable économiste
ayant, entre autres qualités particulières à
la secte, une fécondité inépuisable.
Il avait publié un Éloge de Gresset,
la traduction d'un ouvrage écrit en anglais sur la
Traite et l'esclavage des noirs, dont l'auteur, Cugoano,
était lui-même un nègre ; l'Éloge
de Dupaty ; un livre intitulé : Rêves
d'un bon citoyen sur les lois, un Code national et les parlements,
à l'usage de ceux qui veillent. L'amitié
de Condorcet contribua à le faire nommer membre de
l'Institut. Il ne communiqua pas à la classe moins
de cinq mémoires, presque tous destinés à
prouver l'absurdité des lois qui réglementaient
l'industrie et le commerce. Un de ce ces mémoires avait
pour objet le divorce ; mais l'auteur envisageait le
divorce uniquement dans ses rapports avec la population et
l'économie sociale. Dianyère, comme Dupont de
Nemours, et plusieurs écrivains de cette époque,
affectionnait les titres bizarres. Il a réuni plusieurs
de ses brochures sous le titre commun d'Essais d'arithmétique
politique.
Le premier sujet de prix proposé par la section fut
celui-ci :
« Pour quels objets et à quelle condition
convient-il à un État républicain d'ouvrir
des emprunts publics ? » A cet énoncé
était joint ce corollaire : « La question
doit être examinée sous ses rapports avec la
politique, l'économie et la morale. » Prix,
cinq hectogrammes d'or frappés en médaille,
selon lusage ; clôture du concours, le 15
germinal an V. Jai mentionné plus haut le rapport
fait par Rderer. Le concours fut prorogé plusieurs
fois, et le sujet définitivement retiré en l'an
IX (Ponce, qui a été couronné
dans d'autres concours, avait concouru pour celui-ci. Il a
publié son mémoire, en y joignant une note sur
l'état politique de l'Angleterre au commencement du
XIXe siècle. Brochure de 82 pages, an IX.).
La section ne fut pas plus heureuse pour le concours sur la
question suivante :
« Comment l'abolition progressive de la servitude
en Europe a-t-elle influé sur le développement
des lumières et des richesses des nations ? »
Le prix devait être- distribué en l'an XII ;
la section avait cessé d'exister le 3 pluviôse
an XI (23 janvier 1803). Le tome cinquième et dernier
de la classe des sciences morales et politiques, qui parut
seulement en fructidor an XII (août 1804), porte cette
simple mention, à la suite de l'énoncé
de la question : « La classe d'histoire et
de littérature ancienne, dans sa séance du 14
vendémiaire an XII, a prorogé le concours de
ce prix jusqu'au 15 nivôse an XIII. Il en résulte
que les mémoires envoyés en l'an XII n'avaient
pas paru mériter de récompense, et que la classe
d'histoire et de littérature ancienne avait accepté,
d'abord, de juger le concours ouvert par la classe des sciences
morales et politiques, ensuite, de prendre le sujet pour son
propre compte, en prorogeant le concours à l'année
suivante. A l'époque où cette décision
fut prise, vingt-deux membres de la seconde classe qui venait
d'être supprimée avaient été incorporés
dans la classe d'histoire et de littérature ancienne ;
et de ces vingt-deux membres, trois, Lebrun, Dupont de Nemours
et Talleyrand, avaient appartenu à la section d'économie
politique.
Le seul des concours provoqués par la section, qui
donna lieu à la distribution d'une récompense,
portait sur la question suivante :
« Est-il vrai que, dans un pays agricole, toute
espèce de contribution retombe en dernier terme sur
les propriétaires fonciers, et, si l'on se décide
pour l'affirmative, les contributions indirectes retombent-elles
sur ces mêmes propriétaires avec surcharge ? »
Le lauréat fut le citoyen Canard, qui remportait la
même année, en partage avec le citoyen Bourguignon,
le prix de la section de science sociale sur les moyens de
perfectionner en France l'institution du jury. L'auteur avait
donné pour titre à son mémoire :
« Essai sur la circulation de l'impôt. »
Il distingue deux sortes de travail, le naturel et le superflu ;
le naturel est celui que tout homme est obligé de faire
pour sa conservation et pour élever ses enfants ;
tout ce qu'il fait au delà compose le travail superflu.
Il distingue aussi quatre sortes de rente : 1° la
rente de la terre ; 2° la rente de l'argent ;
3° la rente du travail appris (comme d'un art, d'un métier) ;
4° la rente de l'industrie (comme entreprise, négoce,
etc.).
L'effort politique de chaque citoyen pour conserver le bon
ordre dans l'état dont il fait partie, et pour l'empêcher
d'être absorbé par les états voisins doit
être soutenu par un sacrifice que l'on nomme impôt.
L'impôt ne peut être pris sur le travail naturel ;
il doit être pris tout entier sur le travail superflu.
L'impôt est direct quand il est placé directement
sur la rente de chaque individu, qu'on évalue le mieux
possible ; indirect, quand, par la difficulté
de faire celte évaluation, on le recueille sur le consommateur.
Des économistes ont prétendu, que tout impôt
finissait par retomber sur la rente de la terre, par la raison
que la terre produit tout. Mais ce n'est pas la terre, c'est
le travail qui est productif. Toute rente, comme celle de
la terre, est le produit d'une accumulation de travail superflu,
et fournit, comme la terre, les objets de consommation qui
lui sont propres. Il n'y a donc aucune raison de dire que
l'impôt retombe exclusivement sur la rente de la terre ;
il tend au contraire, par sa nature, à se mettre de
niveau sur toutes les rentes.
L'auteur insiste particulièrement sur la nécessité
de la circonspection en matière d'impôt. Il vaut
mieux réformer qu'innover. Tout nouvel impôt
entraîne après lui des malheurs et des injustices.
Tout impôt devient bon et juste par sa durée.
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