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- XII -
LA SECTION DE GEOGRAPHIE
Buache et Mentelle, qui furent désignés
par l'arrêté du Directoire pour former le noyau
de la section de géographie, passaient pour les deux
premiers géographes de leur temps, quoiqu'ils fussent
bien loin d'avoir la science étendue et profonde de
Gosselin, l'expérience pratique et l'élévation
d'esprit de Fleurieu et de Bougainville. Buache (Né
en 1741, mort en 1825.) était associé
de l'Académie des sciences, et fut professeur de géographie
à l'École normale de 1794. Il avait obtenu,
avant la Révolution, le titre de géographe du
roi, pour avoir aidé son oncle, Philippe Buache, dans
les leçons qu'il donnait aux trois jeunes princes qui
devaient être Louis XVI, Louis XVIII et Charles X.
Mentelle (Né en 1730, mort en 1815.)
avait débuté par de petits vers et de petites
pièces, jouées dans de petits théâtres.
Il publia un traité élémentaire de géographie
et fut nommé professeur à l'École militaire
et ensuite à l'École normale. C'est lui qui,
dans son Précis d'histoire universelle, publié
en 1801, traite Jésus-Christ d'imposteur. Il lui arriva
cette singulière aventure, qui ne pouvait se produire
que dans un temps pareil : deux fois il écrivit
un traité de la géographie de l'Europe, et deux
fois il fut obligé d'y renoncer, parce que la politique
allait plus vite que son imprimeur, et que des délimitations,
exactes sur la première épreuve, étaient
devenues fausses avant le bon à tirer.
Reinhard (Né à Schorndorff (Wurtemberg)
en 1761, mort en 1837.), Fleurieu (Né
à Lyon le 2 juillet 1738, mort en 1810. Il a été
ministre de la marine et gouverneur du fils de Louis XVI.),
Gosselin (Né à Lille le 6 décembre
1751, mort le 8 février 1830.) et Bougainville
(Né à Paris le 12 novembre 1729,
mort le 31 août 1811.), membres élus,
étaient désignés, Reinhard comme administrateur,
Fleurieu et Bougainville comme marins, Gosselin comme associé
de l'ancienne Académie des inscriptions et belles-lettres.
Les choix étaient bons, et presque tous les membres
de la section se montrèrent dévoués à
leur tâche. Mais une section de géographie n'était
pas à sa place dans la seconde classe de l'Institut.
On peut répéter ici ce que nous avons dit à
propos de l'histoire, qu'il y a une géographie philosophique,
et une géographie purement érudite. Il y a même
trois sortes de géographies : la géographie
ancienne, qui ne regarde que les érudits et les antiquaires,
et fait, en réalité, partie de l'histoire ancienne ;
la géographie moderne, purement descriptive, également
nécessaire aux historiens et aux hommes politiques ;
et, enfin, la géographie physique, qui tient aux sciences
naturelles et aux sciences physiques. On comprend que la géographie
descriptive, ancienne ou moderne, trouve sa place, avec l'histoire
érudite, dans une Académie des sciences historiques,
et que la géographie physique ait la sienne dans une
Académie des sciences physiques ; on ne voit pas
clairement les rapports de l'une et de l'autre avec la philosophie.
Il est clair qu'on n'avait donné une section de géographie
à la seconde classe que sur cette réflexion
un peu sommaire, que la géographie est une annexe naturelle
de l'histoire. Lors de la réorganisation de 1803, ayant
à choisir entre l'Académie des sciences et l'Académie
des inscriptions pour y placer la géographie, on opta
pour l'Académie des sciences. Buache, qui en avait
déjà fait partie, y reprit sa place, Fleurieu
et Bougainville l'y suivirent ; Mentelle, Reinhard et
Gosselin entrèrent dans la troisième classe
qui correspondait à l'ancienne Académie des
inscriptions. Pour Gosselin, érudit avant tout, c'était
évidemment sa place. A proprement parler, l'histoire
de la section de géographie ne fait pas partie de lhistoire
des sciences morales et politiques.
Les membres de cette section furent dans la classe au nombre
des plus laborieux. Voici la nomenclature des communications
faites par Buache. La première est du 22 floréal
an IV et porte pour titre : Observations sur quelques
îles peu connues situées dans la partie du grand
Océan comprise entre le Japon et la Californie.
La seconde avait pour but de fixer les limites méridionales
de la Guyane française, au moment (1797) où
l'on s'occupait de la paix avec le Portugal, qui, selon Buache,
réclamait indûment une des parties les plus intéressantes
de cette colonie. Son mémoire Sur les découvertes
à faire dans le grand Océan, lu le 17 vendémiaire
an VII (1798), était destiné à servir
de guide pour un voyage projeté autour du monde. Il
s'agissait moins de découvertes à faire que
de découvertes anciennes à retrouver, et de
déterminations inexactes à rectifier. Il fit
ensuite connaître à la classe la relation manuscrite
d'un Voyage fait au Caire en 1717 par un voyageur français
nommé Paul Lucas. Cette curieuse communication fut
faite au moment où l'Institut d'Égypte préparait
les matériaux du grand ouvrage dont les premiers volumes
parurent en 1809.
Les recherches de Buache sur l'île de Juan de Lisboa
avaient un intérêt plus pratique. Cette île
figurait dans les anciennes cartes ; plusieurs navigateurs
ayant parcouru, sans la rencontrer, les parages où
on l'avait placée, on la supprima comme beaucoup de
petites îles, de rochers et de bancs, inscrits sur des
indices insuffisants et qui ne font qu'encombrer les cartes
et gêner la navigation. Mais, nous dit l'auteur, on
restait persuadé à l'Ile de France, malgré
l'insuccès des recherches les plus récentes,
que cette île existait. « Plusieurs notes
et extraits de journaux qui avaient été remis
à des officiers de marine à l'Ile de France
m'ont été communiqués par eux. Je n'ai
cessé de m'en occuper, et au moindre renseignement
nouveau qui m'arrivait, il s'ensuivait un nouvel examen de
toutes les pièces. Je me suis convaincu enfin de l'existence
réelle de cette île, et j'engage les navigateurs
à la chercher encore. » On voit que Buache
procède ici à la manière des ministres
qui gagnent des batailles dans leur cabinet. Non seulement
il a découvert son île, mais il sait à
peu près ce qui s'y passe et tout à fait ce
qui s'y trouve. Il nous apprend, par exemple, qu'elle contient
beaucoup de bufs, et pas de cochons.
Ainsi voilà une île qui a été d'abord
indiquée, puis supprimée, et qui, selon Buache,
doit être rétablie. Au contraire, les îles
Dina et Merceven, dont il s'occupe dans un autre mémoire,
ont été constamment portées sur toutes
les cartes, et pourtant il pense qu'elles n'existent pas,
ou plutôt qu'elles font double emploi avec une île
unique, qui existe incontestablement, et qui nous est parfaitement
connue, puisqu'elle n'est autre que l'île Bourbon.
Buache lut encore à la classe, en l'an IX, un mémoire
Sur les terres découvertes par La Pérouse
à la côte de Tartarie et au nord du Japon ;
un mémoire Sur l'intérieur de la Guyane,
dans lequel il rectifie, d'après des indications nouvelles,
son mémoire de l'an VI ; d'autres travaux qui
sont plutôt d'un antiquaire, par exemple des observations
Sur les notions que lon avait de l'Afrique à
l'époque où les Portugais ont doublé
le cap Bojador (XVe siècle) ; d'autres Sur
une carte d'André Bianchi faite en 1436, dans laquelle
se trouve mentionnée une grande île nommée
Antilia, située dans l'ouest dés îles
Açores. On en voulait conclure que l'Amérique
était connue avant Christophe Colomb ; mais Buache,
sans se prononcer définitivement sur l'existence de
l'île d'Antilia, affirme que cette île, si elle
existe, n'est pas l'Amérique. Signalons enfin un mémoire
de lui Sur la carte de Peutinger.
Mentelle avait soixante-cinq ans au moment de la fondation
de l'Institut; ce n'est pas le moment de la grande activité.
Il composa cependant plusieurs mémoires pour les lire
à la classe. Le premier roule Sur la position de
quelques lieux et de quelques fleuves dans létendue
de lArgolide, contrée méridionale du Péloponèse,
et a pour but de rectifier l'opinion de Delisle et celle de
Banville.
Dans un autre mémoire, il examine l'étendue
et la population de l'ancien royaume de Pologne, et détermine
la part que se sont respectivement attribuée dans le
démembrement la Russie, la Prusse et l'Autriche. Il
avait annoncé d'abord que la part de la Russie était
une surface de 1697 myriamètres carrés, avec
une population de 2 195 161 individus, et un revenu
de 8 millions de francs ; celle de l'Autriche, une surface
de 1084 myriamètres carrés, avec une population
de 3 778 010 individus, et un revenu d'environ 10
millions ; celle de la Prusse, une surface de 1199 myriamètres
carrés, avec une population de 3 764 509
individus et un revenu flottant entre 6 et 7 millions. Mais
il déclare à la fin de son travail que, d'après
de nouveaux renseignements, le chiffre de la population et
des revenus doit être augmenté d'un tiers.
Il fit aussi un mémoire sur la meilleure manière
d'orthographier les noms en géographie. Nous autres,
Français, nous avons pris de tout temps les plus grandes
libertés avec les noms propres. Mentelle conseille
d'adopter les noms étrangers, ou, lorsqu'un usage impérieux
les a défigurés dans notre langue, de les écrire
deux fois, une fois sous leur forme réelle, et l'autre
sous la forme que nous leur avons donnée. Il est cependant
assez difficile d'écrire : je viens de Coln (Cologne),
ou : je vais à s'Gravenhage (La Haye). Cela peut
être utile en certains cas ; mais cela alourdit
le style, allonge les descriptions et produit un effet aussi
désagréable pour les yeux que pour les oreilles.
Après tout, le plus important est de s'entendre et
de parler comme les bons auteurs et les gens instruits de
son pays. Ce n'est pas en écrivant Hlovidg au lieu
de Louis qu'on a renouvelé l'histoire de France.
Mentelle est surtout un auteur de résumés et
d'ouvrages d'éducation. Il en fit un grand nombre,
ce qui le détourna d'entreprises plus sérieuses.
On est affligé d'y trouver, pendant la durée
de la Révolution, comme un écho des passions
démagogiques auquel on ne s'attendrait pas en pareil
lieu. Il va jusqu'à traiter Jésus-Christ d'imposteur,
dans un livre sur la géographie. Ce qui aggrave ses
torts, c'est qu'il fut ensuite un des panégyristes
de Napoléon, et finit par obtenir de Louis XVIII
la croix de la Légion d'honneur. Il mourut à
quatre-vingt-cinq ans.
Reinhard était un Allemand qui adopta la France et
la Révolution française, fut quelque temps ministre
des relations extérieures sous le Directoire, immédiatement
avant Talleyrand, se rendit utile, sous tous les régimes,
dans des positions plus modestes, et finalement arriva à
être pair de France et comte sous la Restauration. Il
mourut en 1837. On l'avait mis dans la section de géographie,
probablement parce qu'il appartenait à la carrière
diplomatique. Il ne fut pas à l'Institut ce qu'il était
dans les autres corps dont il faisait partie, un membre laborieux
et utile. Cela s'explique par ses grandes occupations administratives,
et par ses longs et continuels voyages. Dans sa jeunesse,
il avait publié quelques écrits en langue allemande,
sa langue maternelle, et il était membre de l'Académie
de Göttingue avant de s'établir en France. Il
avait contracté des amitiés illustres dans les
deux pays ; chez nous, Talleyrand, Bignon, Bérenger ;
au delà du Rhin Gthe, Schiller, Wieland. Sa correspondance
diplomatique, conservée au ministère des affaires
étrangères, lui assure une place parmi nos plus
habiles négociateurs.
Je ne trouve à mentionner que deux mémoires
de Fleurieu : l'un Sur lapplication du système
métrique décimal à l'hydrographie et
aux calculs de la navigation ; l'autre Sur la
division hydrographique du globe. Ces deux mémoires
contenaient des vues justes, réalisaient des réformes
utiles, et ont certainement contribué aux progrès
de la science nautique. Ils ont été publiés
par l'auteur à la suite d'un de ses ouvrages les plus
importants et les plus estimés : La relation
du voyage autour du monde fait par le capitaine Marchand pendant
les années 1790,1791 et 1792.
Gosselin, d'abord destiné au commerce, et membre très
utile, pendant longues années, du conseil supérieur
de commerce qui fut détruit en 1792, s'intéressa
à toutes les branches des connaissances humaines, les
cultiva avec fruit, et finit par concentrer ses préférences
sur la numismatique et sur la géographie ancienne.
Comme numismate, il n'a rien publié, si ce n'est le
catalogue des médailles d'Émery, en collaboration
avec l'abbé de Tersan, mais il avait formé un
des plus beaux cabinets de l'époque. Il fut nommé,
en 1799, conservateur du cabinet des Antiques, en remplacement
de Barthélémy (l'auteur du Voyage d'Anacharsis).
Tous ses écrits roulent sur la géographie ancienne.
Il l'étudiait avec une méthode sûre et
minutieuse qu'il s'était faite et dont il ne s'écartait
jamais, suivant toujours le même plan pour l'étude
et la composition de ses mémoires, ne voulant pas de
secrétaire, faisant lui-même toutes les recherches,
écrivant de sa propre main les résultats qu'il
obtenait, et exécutant toujours, sans aucun auxiliaire,
tous ses travaux graphiques, qui sont considérables,
et qu'il a réunis et classés méthodiquement
dans un atlas in-folio. Il ne faisait jamais qu'un travail
à la fois, et passait sans interruption d'un travail
à un autre, de sorte que toute sa vie a été
une suite de travail non interrompu. La Terreur même
ne le détourna pas un instant de ses habitudes. On
a remarqué que ses recherches Sur le système
géographique de Polybe furent lues à l'Académie
des inscriptions dont il était membre le 16 novembre
1792, et son mémoire intitulé : Limite
des connaissances des anciens sur la côte occidentale
d'Afrique, le 21 juin 1793. Il lui arriva un accident
singulier : il ne fut ni proscrit, ni arrêté,
ni accusé ; il fut réquisitionné.
En 1794, on lui communiqua un arrêté du Comité
de Salut public, portant entre autres signatures celle de
Cambacérès, et qui était ainsi conçu :
« Sur la demande du représentant du peuple
Colon, le Comité de salut public met en réquisition
le citoyen Gosselin, érudiste en géographie,
pour les travaux du département de la guerre. »
Le département de la guerre s'empara en même
temps de l'érudiste et de ses papiers, et se trouva
ainsi en possession du Système géographique
d'Hipparque. Mais on ne tarda pas à reconnaître,
dans les bureaux du département, qu'on ne pouvait tirer
aucun parti, pour une besogne essentiellement contemporaine,
d'un livre sur Hipparque, et d'un écrivain qui vivait
habituellement deux siècles avant notre ère.
On rendit l'écrivain à ses occupations, et on
remit le livre au comité de l'instruction publique,
qui l'imprima aux frais de l'État.
Pendant son séjour dans la seconde classe de l'Institut,
il donna communication de deux mémoires ; l'un
intitulé : Connaissances géographiques
des anciens sur les côtes méridionales de l'Arabie,
dans lequel il rend justice à l'exactitude des informations
de Ptolémée ; et l'autre intitulé
: Connaissances géographiques des anciens relativement
au golfe Persique. Ce dernier mémoire est à
proprement parler un commentaire du périple de Néarque.
Il suit le navigateur pas à pas, calcule avec lui les
distances et les relâches, les compare avec celles qui
sont indiquées par Pline et par Strabon, et prouve
qu'en tenant compte de la différence des mesures, leur
récit est à peu près le même.
Tous les ouvrages de Gosselin sont écrits dans un style
élégant et correct. Il lui a manqué,
comme à Buache, Mentelle, et la plupart des savants
français à cette époque, la connaissance
des langues étrangères. Cette lacune dans notre
éducation nationale était d'autant plus déplorable,
que l'usage d'écrire en latin les ouvrages d'érudition
avait presque entièrement disparu.
Gosselin était un savant dans toute la force du terme
et toute la beauté du rôle : Bougainville
est un héros. Il commença par être aide
de camp de Chevert : un beau début. Il se couvrit
de gloire au Canada sous les ordres de Montcalm. Après
la perte de la colonie, il entra dans la marine. Il se trouva
qu'il avait toutes les connaissances nécessaires à
un navigateur ; il ne montra dans ce nouveau rôle
ni moins d'habileté, ni un moins brillant courage.
Entre autres mérites, il avait celui de se faire adorer
de ses compagnons. Le voyage qu'il fit autour du monde entre
les années 1766 et 1769 a été fécond
en découvertes géographiques. Il en publia lui-même
la relation, qui eut un succès prodigieux en France
et dans toute l'Europe. Il ne fit plus de service actif à
partir de 1790, et se consacra entièrement à
la science. L'empereur le fit sénateur et comte de
l'empire. II était frère du membre de l'Académie
des inscriptions et de l'Académie française,
qui lui-même avait fait des études sur la géographie,
et notamment sur le périple d'Hannon. l'amiral de Bougainville,
qui avait été élu membre de la seconde
classe en 1795, passa dans la première en 1803, et
occupa l'un des trois fauteuils de la section de géographie
et navigation. Les deux autres furent donnés à
Fleurieu et Buache.
La seconde classe doit à Bougainville un Essai historique
sur les navigations anciennes et modernes dans les hautes
latitudes septentrionales, et une Notice historique
sur les sauvages de l'Amérique septentrionale.
Ce second travail, écrit avec les souvenirs de ses
campagnes au Canada, est du plus haut intérêt.
Les faits qu'il raconte et les détails qu'il y ajoute
sur les murs et les institutions des indigènes,
rappellent les romans de Cooper, mais avec la dignité
et l'autorité de l'histoire. Ce n'est pourtant que
le procès-verbal des séances d'une sorte de
congrès tenu par les Iroquois et nos autres alliés
en présence du marquis de Vaudreuil et du marquis de
Montcalm, les deux chefs de la colonie. On y trouve le langage
et jusqu'aux gestes des sauvages, leurs danses, leurs chants ;
les procédés mnémotechniques par lesquels
ils remplacent l'écriture ; on y démêle
parfaitement leurs craintes et leurs espérances, et
ce mélange d'astuce et de simplicité si fréquent
chez les peuples qui ont d'anciennes traditions et peu de
lumières. Cette ambassade fut considérée
avec raison comme très importante, parce qu'elle nous
assurait de la neutralité des Cinq Nations, et privait
les Anglais du secours qu'ils auraient pu en tirer. La députation
se montait à cent quatre-vingts personnes y compris
les femmes et les enfants. Tous ces gens furent équipés
et défrayés aux dépens du roi depuis
le moment de leur arrivée jusqu'à celui de leur
départ. On leur donna même des vivres et des
provisions pour leur route, et les chefs de guerre et de cabane
(village) reçurent des présents particuliers.
Les conférences avaient eu lieu à la fin de
décembre. Ils demandèrent à rester jusqu'au
lendemain du jour de l'an, parce qu'on leur avait dit que
ce jour-là les peaux blanches s'embrassaient, et qu'on
donnait à boire.
La liste des membres non résidents est fort belle.
Elle comprend l'abbé Beauchamp, Coquebert de Montbret,
Bourgoing, Verdun de la Grenne, Le Michaud d'Arçon
(qui, à sa mort survenue en 1800, fut remplacé
par Romme), de Liberge de Granchain, et Barthélémy,
le membre du Directoire qui fut proscrit en fructidor, et
rayé arbitrairement de la liste des membres de l'Institut.
On lui donna pour successeur Lescallier. Cependant, quoique
cette liste contienne beaucoup d'hommes distingués,
on peut dire que Beauchamp est plutôt un astronome,
Coquebert de Montbret un naturaliste, Bourgoing un historien,
Darçon un ingénieur militaire, Romme un mathématicien,
Barthélémy un diplomate. Les trois hommes les
plus justement célèbres sont l'abbé Beauchamps,
Barthélémy, et son successeur, Lescallier.
Beauchamp (Né à Vesoul le 29
juin 1752, mort à Nice le 19 novembre 1801)
était bernardin. Lorsqu'il étudiait la théologie
à Paris, il suivait en même temps les cours de
Lalande, dont il devint l'ami. Son oncle, dom Mirondeau, ayant
été nommé évêque de Babylone,
l'appela auprès de lui à Bagdad où il
résidait et lui donna la place de grand vicaire. L'administration
d'un diocèse ne le détourna pas de l'astronomie.
Le 4 mai 1786, il observa le passage de Mercure sur le Soleil.
Le 30 juin 1787, il observa à Casbine une éclipse
de lune, la plus importante qu'on eût encore observée.
Il a fait plusieurs observations de Mercure, et l'a vu plus
près du soleil qu'on ne l'avait vu avant lui. Il a
constaté ou rectifié la position de plusieurs
milliers d'étoiles. Il découvrit le cours du
Tigre et de l'Euphrate, depuis Diarbékir jusqu'au golfe
Persique, fixa la situation de la mer Caspienne, rectifia
les cartes de la mer Noire, et publia un itinéraire
de Trébizonde à Constantinople. Fait prisonnier
par les Anglais, il passa trois ans dans les cachots, et y
contracta la maladie dont il mourut. Au moment de sa mort,
il reçut la double nouvelle que Bonaparte l'avait nommé
commissaire général à Lisbonne, et que
son oncle s'apprêtait à résilier son évêché
en sa faveur.
Barthélémy (Né à
Aubagne (Bouches-du-Rhône) le 20 octobre 1747, mort
à Paris le 3 avril 1830.) dut ses premiers succès
à son oncle, l'auteur du Voyage du jeune Anacharsis.
Il s'éleva rapidement dans la diplomatie, n'eut que
des amis parmi les hommes politiques, dans un temps où
il était difficile d'en avoir et presque impossible
d'en conserver. Il entra sans compétiteur au Directoire,
et y vota constamment dans le sens de la légalité
et de la modération : ce fut son crime. On l'accusa
de conspirer avec les royalistes. On n'est pas royaliste et
conspirateur en compagnie de Carnot. Trois directeurs se procurèrent
un général complaisant, et avec son secours
chassèrent leurs deux collègues, et ceux des
membres des deux conseils qui ne voulaient pas aller plus
loin que la république libérale et conservatrice.
Tel fut le coup d'état du 18 fructidor qui est une
tache sur la mémoire de La Réveillère-Lépeaux.
Il ne se contenta pas de chasser deux directeurs et des membres
considérables du parlement; il les déporta.
Cela fut appelé de la clémence, parce qu'on
aurait pu les fusiller, puisqu'on avait la force en main.
Carnot, prévenu à temps, s'échappa. Barthélémy,
qui, par sa famille, était initié aux grands
souvenirs de la Grèce, voulut, comme Socrate, attendre
la ciguë. On le prit chez lui et on le jeta avec les
autres dans une sorte de voiture cellulaire. Il fut transporté
à Sinnamari, avec Pichegru, Murinais, Barbé-Marbois
et d'autres « royalistes » de même
sorte. On l'y confondit avec les galériens. Ils s'échappèrent
au nombre de huit, sur une pirogue, en bravant mille périls.
Barthélémy, de retour en France, ne prit plus
une part active aux affaires. Il vécut très
honoré et très peu consulté à
l'Institut, au Sénat et plus tard à la Chambre
des pairs. Ce n'était pas à proprement parler
un savant; et surtout, ce n'était pas un géographe.
Ce n'était que le neveu d'un géographe illustre.
Lescallier (Né à Lyon le 4 novembre
1743, mort en mai 1822.), qui entra à l'Institut
comme membre non résident quand Barthélémy
en fut brutalement expulsé à la suite du coup
d'État de fructidor, est au contraire un véritable
savant et un géographe. C'est un de ces hommes laborieux
et modestes qui sans jamais occuper le premier rang, et sans
parvenir à la gloire, rendent à leur pays les
plus grands services pendant tout le cours d'une longue vie.
Il était marin, mais quoiqu'il ait dirigé quelques
expéditions, il était surtout administrateur
de la marine. Il visita la plupart de nos colonies, et laissa
partout des preuves de son talent comme homme de métier,
et de son habileté comme homme de gouvernement. Il
a produit d'assez nombreux ouvrages, qui peuvent être
consultés avec fruit pour l'histoire de notre marine
et de nos colonies à la fin du siècle dernier
et au commencement de celui-ci. Le 17 fructidor an IX, il
communiqua à l'Institut un mémoire très
intéressant sur la grande et belle Ile de Madagascar,
dont la situation est si avantageuse, qui renferme de vastes
et beaux terrains, des subsistances abondantes, des forêts
et des bois de construction, diverses productions naturelles
très précieuses, et une population dont il serait
facile de tirer un bon parti. Lescallier n'avait séjourné
dans l'île que neuf jours ; mais il la connaissait
d'avance par les relations qu'il avait lues, et que ses observations
personnelles lui servirent à contrôler. Il peut
être intéressant de reproduire ici les conclusions
de ce mémoire.
« Ce n'est pas, dit Lescallier, une colonie nombreuse
que je conseillerais d'envoyer à Madagascar ;
je voudrais, au contraire, que le nombre en fût très
petit, que l'on fût très délicat et difficile
sur le choix ; que, sous l'autorité d'un chef
dont la moralité et les principes seraient connus et
éprouvés, il ne passât d'abord qu'un très
petit nombre de personnes, possédant tous un ou plusieurs
arts, talents ou métiers, et capables d'instruire et
de civiliser ces peuples, de les attacher à notre nation
en s'occupant de leur amélioration et de leur bien-être :
ce serait une espèce d'instituteurs politiques, dont
le chef ne chercherait d'autre fortune que la gloire d'avoir
rempli un but important à l'humanité et à
la patrie. »
Lescallier lut en outre, en l'an X, des fragments très
intéressants, et même très amusants, de
son Voyage dans l'Inde. Il décrit le temple
de Chalembron, les danses des bayadères, les comédies
indiennes, les cérémonies du culte, avec une
simplicité qui n'est pas sans grâce, et l'exactitude
d'un témoin oculaire. Il avait séjourné
à plusieurs reprises à Londres, en Amérique
et dans les colonies anglaises, et il avait le mérite,
alors très rare et très estimé, de savoir
parfaitement l'anglais. Il aurait certainement occupé
un des premiers rangs dans la section s'il avait résidé
plus habituellement en France.
Sujets de prix donnés par la section de géographie.
« Déterminer quels sont les grands changements
arrivés sur le globe, et qui sont, soit indiqués,
soit prouvés par l'histoire. » Ce sujet
fut remis plusieurs fois au concours; finalement le prix ne
fut pas donné.
On proposa, en l'an IX, la formule suivante :
« Comparer les connaissances géographiques
de Ptolémée sur l'intérieur de l'Afrique,
avec celles que les géographes et les historiens postérieurs
nous ont transmises, en exceptant l'Egypte et les côtes
de Barbarie, depuis Tunis jusqu'à Maroc. »
Ce prix devait être décerné en l'an XI.
Aucun mémoire nayant été présenté,
la classe remit le même sujet au concours pour lan
XII. Cette fois encore il n'y eut pas de concurrent, et la
classe d'histoire et de littérature ancienne, à
laquelle le jugement du concours avait été déféré
après la suppression de la classe des sciences morales
et politiques, déclara que le sujet était définitivement
retiré.
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