Dossiers

UNE ACADÉMIE

SOUS

LE DIRECTOIRE

par

Jules Simon
Secrétaire perpétuel de l'Académie
de 1882 à 1896

 

 

Sommaire de ce dossier

Autres dossiers

 

Travaux
Retour au sommaire du site ASMP - Académie des Sciences Morales et Politiques
Retour sommaire

- XIV -

SUPPRESSION DE LA SECONDE CLASSE


La classe, malgré ses travaux et ses services, fut accusée d'avoir moins produit que les deux autres classes. On pourrait répondre que les découvertes, d'ailleurs vraiment admirables, de la première classe, frappaient davantage les esprits positifs, et que les poésies et les œuvres d'art, si singulièrement accolées dans la troisième classe aux dissertations des antiquaires et des grammairiens, charmaient les esprits frivoles. Des mémoires sur les facultés de l'âme humaine, sur la jurisprudence, sur l'économie politique, sur des points obscurs d'histoire et de géographie, n'intéressent en général que les savants. Quoique l'accusation ne se produisît que dans des gazettes littéraires et des écrits anonymes, et qu'un grand corps dédaigne ordinairement de répondre à des pamphlets, Charles Lévesque, qui fut rapporteur pour le premier trimestre de l'an X, jugea à propos d'y faire allusion publiquement. « La classe, dit-il, n'a que trente-six membres, tandis que la première en a soixante, et la troisième quarante-huit. Elle n'a pas de membres oisifs. Elle en prête toute une moitié au bien de l'État, et cette moitié n'est pas celle qui mérite le moins la reconnaissance des Français. »

Lévesque avait raison ; la classe travaillait. Un demi-siècle plus tard, on porta contre elle une accusation infiniment plus grave : on l'accusa d'avoir eu peur de sa propre tâche. On prétendit qu'avant d'être détruite par le despotisme ombrageux de Napoléon, elle s'était elle-même réduite à l'impuissance en désertant sa mission. C'est le président même de l'Académie des sciences morales qui avait écrit ce réquisitoire contre la classe de l'Institut dont l'Académie des sciences morales est l'héritière directe. Ce morceau a été fort opportunément supprimé à la lecture et dans le texte publié par l'Académie. Il est de Tocqueville. Le voici. On conviendra, après l'avoir lu, qu'il est bien rare de trouver accumulées en quelques lignes tant d'injustices et d'erreurs.

« L'ancien régime, qui traitait les sciences morales et politiques comme une occupation ingénieuse et respectable de l'esprit humain, ne permit jamais que ceux qui les cultivaient pussent se réunir en Académie. La dictature révolutionnaire, qui de toutes les dictatures est la plus ennemie de la liberté, les étouffa. Elles triomphèrent un moment, après la Terreur.

« Le premier Consul, qui personnifiait et continuait à sa manière la Révolution française, mais qui n'en était pas moins l'un des plus grands adversaires que la liberté ait jamais rencontrés dans le monde, le premier Consul ne tarda pas à voir d'un très mauvais œil la classe des sciences morales et politiques... Quoique composée de personnages fameux, elle ne songeait qu'à se faire oublier... En histoire philosophique, elle s'occupait du gouvernement de la France sous les deux premières dynasties ; cela ne semblait pas devoir la compromettre. Cependant, pour plus d'innocence encore, elle crut devoir remonter jusqu'aux Pharaons ; on la trouve employant sa dernière séance à écouter M. de Volney, chargé, dit le procès-verbal, de donner des renseignements intéressants sur les tuniques des momies égyptiennes.

« En morale, M. Dupont de Nemours lisait des mémoires sur l'instinct, lequel étant commun aux hommes et aux bêtes, ne pouvait guère inquiéter le gouvernement.

« En économie politique, on s'occupait de la crue et de la diminution journalière de la Seine.

« Et en politique, on ne s'occupait de rien.

« Le public la traitait un peu comme elle se traitait elle-même. On ne voit figurer dans ses derniers procès-verbaux que le titre d'un seul ouvrage de quelque étendue, dont il lui fût fait hommage ; il est intitulé : Cours de morale à l'usage des jeunes demoiselles, par le citoyen Almaric.

« L'Académie eut beau se faire toute petite ; l'œil de Napoléon l'aperçut dans cette ombre où elle s'était jetée. »

Rien de plus piquant que ce tableau, et rien de plus fantaisiste.

M. de Tocqueville cite quelques mémoires, cinq ou six tout au plus, parmi les nombreux mémoires lus à la seconde classe. Il choisit ceux qui lui paraissent les plus insignifiants. Le sont-ils ? La classe s'occupait des antiquités de l'histoire de France C'est un sujet de quelque intérêt, et peut-être était-il plus que jamais à propos d'y songer dans un temps où l'on affectait de rompre avec toutes les traditions du passé. Ce n'est pas Alexis de Tocqueville qui peut reprocher sérieusement aux membres d'une société savante de faire des études sur l'ancien régime de la France. Volney rendait compte des momies égyptiennes, parce qu'il avait été en Egypte, et parce que l'Egypte, grâce à l'expédition de Bonaparte et à l'Institut qu'il avait fondé, était devenue, pour les savants et même pour les ignorants, l'objet d'une curiosité ardente.

Dupont de Nemours lisait des mémoires sur l'instinct. Le sujet, comme tous les sujets d'observation psychologique, est plein d'intérêt, et digne en tout temps d'occuper l'attention des savants et des philosophes. Il avait intitulé son travail : Mémoire sur la sociabilité et la moralité des chiens, des renards et des loups. Il le lut en séance publique. C'est lui aussi qui avait lu un mémoire intitulé : Pourquoi la plupart des chemins sont tortus, et pourquoi il est rare que les hommes et les gouvernements marchent droit. Ce titre est celui d'un pamphlet, et Dupont, le meilleur des hommes, s'était efforcé, pour cette fois, d'être méchant. Il n'y réussit pas ; je l'en félicite. Son mémoire avait la politique pour objet, ce qui ne s'accorde pas avec les critiques de Tocqueville. Le titre, je l'avoue, est ridicule ; c'est un des travers de l'époque ; mais le fond du mémoire est digne d'une académie, et d'une académie qui n'a pas peur des sujets sérieux.

Je ne m'étonne ni ne me plains qu'en économie politique, on se soit occupé de la crue et de la diminution de la Seine. Toutes ces critiques de Tocqueville sont bien superficielles, et peu dignes d'un savant de premier ordre tel que lui. Mais ce qui étonne surtout, c'est ce choix qu'il a fait de cinq ou six mémoires donnant lieu à des plaisanteries vulgaires. En lisant les procès-verbaux qu'il a eus entre les mains, je vois qu'on traitait dans les séances de la classe, ou publiques ou privées, de la liberté du commerce des grains, du crédit public, de la dette nationale (Dyanière), des moyens de remplacer l'impôt territorial par un droit sur les héritages (Duvillard), des intérêts commerciaux de la France et de la Russie (Anquetil), de la légitimité des emprunts publics dans un État républicain (Sujet du concours de l’anV), du droit des pères de famille, des limites du droit de tester dans un état libre, des moyens de rendre le jury indépendant. Rœderer veut l'abolition des armées permanentes ; Dupont de Nemours propose de fonder une caisse d'épargne, un jardin d'acclimatation, un champ d'expériences agricoles. Enfin il ne faut pas dire qu'on ne s'occupait de rien en politique, puisque Cambacérès lisait des fragments de son ouvrage sur la science de gouverner ; Baudin des Ardennes ses mémoires sur l'esprit de parti, sur les clubs, sur la liberté de la presse, sur la liberté des cultes ; Rœderer, ses recherches sur la composition de l'armée dans un État républicain, sur la manière de constater la majorité nationale, etc. La question des cultes, qui revient si souvent et sous tant de formes dans les délibérations de la classe, avait été deux ans auparavant la plus brûlante des actualités, et resta, jusqu'à la signature du Concordat, l'objet des controverses les plus passionnées.

En supposant que les cinq ou six sujets, tout au plus, que mentionne Tocqueville, après les avoir triés avec soin, soient vraiment, comme il l'affirme, des inutilités ou des puérilités, est-il digne d'un esprit tel que le sien d'ignorer ou de cacher tous les autres ? Cette diatribe contre sa propre maison ne servira ni de justification ni d'excuse à la mesure brutale qui frappa la classe des sciences morales et politiques en 1803. Bonaparte la poussa du pied parce qu'elle le gênait. Ce fut le jugement des contemporains, et ce sera celui de l'histoire.

Je ne crois pas qu'on puisse citer beaucoup d'académies, ni avant la fondation de la seconde classe en l'an IV, ni après sa suppression en l'an XI, qui aient eu des membres plus illustres et produit des travaux plus remarquables. Sans doute, on trouve dans les travaux de ces huit années la trace des préjugés et des défaillances de la société contemporaine. La philosophie se cantonne beaucoup trop dans les analyses psychologiques : on pourrait répondre qu'aujourd'hui on les néglige beaucoup trop. Mais parmi les grands observateurs de l'intelligence humaine, en est-il beaucoup qui aient la finesse, la sûreté de jugement, et le talent d'exposition de La Romiguière ? A-t-on fait, depuis le livre de Cabanis, une étude plus approfondie de la sensibilité ? N'y a-t-il pas beaucoup à retenir dans la critique de Condillac par Destutt de Tracy, à la fois son contradicteur et son élève ? De Gérando n'est-il pas un moraliste éminent, et le créateur, en France, de l'histoire des systèmes philosophiques ? Bernardin de Saint-Pierre n'est pas seulement un écrivain de premier ordre ; il occupe un rang à part ; son génie n'est l'analogue d'aucun autre. A-t-on, .depuis Cambacérès, Merlin, Rœderer, depuis Sieyès, agité de plus grands problèmes, et déployé une plus grande connaissance des ressorts qui font mouvoir les sociétés ? Merlin de Douai a-t-il eu un supérieur dans la science difficile de la jurisprudence ? Est-on bien sûr qu'il ait eu un égal ? Les considérations de Talleyrand sur les colonies ne sont-elles pas l'œuvre d'un véritable homme d'État ? Dupont de Nemours, et les autres économistes, ne sont pas des hommes de génie, comme ceux qui avaient fondé la science économique à la fin du siècle dernier ; mais ils les continuent dignement ; ils sont les légitimes précurseurs des économistes et des statisticiens qui, depuis trois quarts de siècle, ont fourni à la politique des données sans lesquelles elle ne serait jamais que la plus conjecturale des sciences. Buache, Mentelle, Fleurieu, Bougainville sont au premier rang des sciences géographiques. Bougainville surtout est un homme rare : géographe, navigateur, écrivain, il tint sa place avec honneur à l'Académie des sciences après avoir tenu un des premiers rangs dans la classe des sciences morales et politiques. Gosselin, Dacier, Anquetil sont de véritables érudits, quelques-uns d'entre eux sont en même temps des historiens d'un grand mérite.

Si des hommes on passe à ce qui constitue le programme de l'Académie, l'unité de ce programme est éclatante. Il place en tête la philosophie à laquelle tout le reste se rapporte : la morale et la jurisprudence, qui sont les applications immédiates des principes philosophiques au gouvernement de l'homme et de la société humaine ; l'histoire, qui est une sorte de démonstration expérimentale de ces mêmes principes. Ce que le psychologue observe dans le microcosme humain, l'historien le lit, pour ainsi dire, en gros caractères dans le développement des passions et des idées humaines à travers les siècles. L'histoire d'une âme est l'histoire de l'humanité ; c'est l'enfance, la maturité et la décrépitude ; c'est au début, la crédulité, l'espérance, l'enthousiasme ; au milieu, la raison et la force ; et sur le déclin, la science, l'expérience, la critique. L'économie et la géographie sont des sciences accessoires de la législation et de l'histoire, qui ne peuvent se passer des documents qu'elles leur fournissent, et des vérités qu'elles mettent en lumière. Cet ensemble de connaissances, si fortement liées entre elles et si nécessaires l'une à l'autre, ne sont-elles pas au premier rang des objets offerts à notre curiosité, nécessaires au développement de la pensée humaine, et au progrès de la civilisation ? Comment pourrait-on les subordonner à d'autres études, puisqu'elles forment dans leur ensemble le domaine de la philosophie, qui est la science des premiers principes ? On ne peut, sans blesser les règles les plus évidentes de la méthode, les regarder comme des études subordonnées et de second ordre. Elles ont leur place à part, dans les préoccupations de tout ce qui pense, et la première place dans le développement des institutions politiques et sociales. On dit quelquefois qu'elles ont introduit dans le monde la liberté ; sans doute et elles y ont aussi introduit les révolutions, celles du moins qui n'ont pas été seulement des crises et des catastrophes, et qui ont remplacé ce qu'elles détruisaient. Elles ont fait la Révolution française. Non pas la Terreur, qui n'a pu exister que par la violation de tous les principes philosophiques ; mais la Révolution de 1789, celle dont tout a survécu, excepté la forme extérieure du pouvoir central. La révolution qui éclate en 1789, qui donne sa formule dans la constitution de 1792, règne encore sous l'Empire, car il consacre tous ses principes, et sous la Restauration, car elle périt pour avoir, un seul jour, essayé de les chasser de nos lois. La Terreur et la Commune sont les ennemies de la Révolution de 1789, parce qu'elles sont les ennemies de la philosophie et de la liberté. La Révolution de 1789 au contraire est philosophique ; elle est le triomphe de la philosophie ; et, par le rôle que joue cette révolution dans l'histoire, on peut juger de l'importance, de la force de la philosophie, et de la place que doivent tenir les sciences philosophiques parmi les sciences humaines.

Le programme tracé à la classe par les fondateurs de l'Institut était magnifique ; comment a-t-il été rempli ? D'une façon au moins convenable par toutes les sections, et d'une façon réellement supérieure par les sections de philosophie et d'économie politique. Je n'entends pas dissimuler les défaillances : la section d'histoire, qui aurait dû être composée de philosophes, ne comptait guère que des érudits. Sieyès, qui se taisait dans les assemblées, se taisait aussi à l'Institut. Cambacérès faisait des lois, et ne faisait pas de livres. Bernardin de Saint-Pierre était assombri et découragé. La jurisprudence a quelques beaux mémoires de Merlin ; ce n'est pas assez pour une académie qui comptait parmi ses membres tant de législateurs illustres. Il faut se souvenir des grands emplois que remplissaient la plupart d'entre eux, des grands événements qu'ils avaient traversés. Il y a bien peu d'hommes qui puissent passer sans intervalle des affaires à la science, et se montrer également supérieurs dans la politique et dans les lettres. En revanche, les sections de philosophie et d'économie politique montrèrent beaucoup d'originalité et de force ; la section de philosophie surtout, qui réunissait Cabanis, La Romiguière, Destutt de Tracy et de Gérando. Plusieurs de ces écrivains étaient mêlés aux affaires publiques ; mais leur principale affaire était la philosophie ; leur vie entière lui appartenait ; on trouverait difficilement à une autre époque une pléiade aussi nombreuse d'esprits distingués voués exclusivement au culte de la science. Les encyclopédistes étaient des combattants ; ceux-ci sont des penseurs ; et ce qui rend le fait encore plus remarquable, c'est qu'il se produit à une époque où tout le monde était obligé de lutter pour la vie.

Les membres de la section de philosophie s'attachaient presque tous à combattre Condillac, mais ils étaient de son école ; c'étaient peut-être des disciples dissidents, mais c'étaient des disciples. Ils étaient comme lui principalement préoccupés de l'origine des idées et de la question des signes. La psychologie leur doit beaucoup malgré leurs erreurs. La pasigraphie qui prit une si grande place dans leurs travaux, leur à fait dépenser, en pure perte, beaucoup de temps et d'esprit. Destutt de Tracy pensa que ce nom d'analyse des sensations et des idées qu'on donnait à la première section et à la science qu'elle représentait dans l'Institut national, était fort mal choisi. Toutes les sciences ont, dans la langue, un nom qui les désigne, et celle-ci doit avoir le sien comme toutes les autres. Il ne voulut pas proposer le nom de métaphysique pour une science d'observation, ni celui de philosophie pour une science particulière ; il créa celui d'idéologie, qui fit fortune. Lui-même publia, quelque temps après, un Traité d'idéologie. Les amis qui se réunissaient à Auteuil dans la maison de madame Helvélius, devenue, après la mort de cette dame, la maison de Cabanis, et qui, soit dit en passant, ne s'occupaient pas tous de philosophie, reçurent des contemporains le nom commun d'idéologues, et c'est sous ce nom que l'empereur ne cessa de les craindre et de les combattre, tout en éprouvant pour eux, malgré lui, une secrète estime. Il donnait ce nom d'idéologues non seulement à la société d'Auteuil, mais à la classe de l'Institut dont plusieurs d'entre eux faisaient partie ; et il est certain que la section de philosophie jouait dans la classe un rôle prépondérant, et qu'elle lui imprimait, en quelque sorte, caractère.

La classe des sciences morales et politiques était donc bien une compagnie de philosophes, comme elle devait l'être ; attachée en majorité aux idées de l'Encyclopédie et au système de Condillac ; studieuse, formaliste, fort occupée d'analyses et d'expériences, très libérale en politique et plutôt républicaine que monarchique, encline à une sorte de matérialisme qu'elle présentait comme un fait, sans aucun appareil métaphysique, et qui n'excluait pas les sentiments généreux ; absolument dégagée de fanatisme religieux, et même de toutes convictions religieuses. Il y avait, dans cette compagnie, des catholiques tels que Grégoire, Anquetil, Poirier, Papon ; des partisans de la religion du vicaire Savoyard, tels que Bernardin de Saint-Pierre et La Réveillère-Lépeaux ; mais la majorité de la classe, et particulièrement les idéologues étaient matérialistes et athées. Ils avaient horreur des proscriptions, car ils étaient, avant tout, humains et libéraux ; mais ils s'indignaient à la seule pensée que les prêtres pourraient reprendre une partie de leur ancienne influence. Naigeon, si compassé, Volney, si maître de lui, Cabanis si aimable et si bienveillant, s'exprimaient en ces occasions avec vivacité et même avec colère. Lakanal, Le Breton, Sieyès, Daunou lui-même, malgré la sérénité ordinaire de son esprit, conservaient contre la domination cléricale une détermination inébranlable.

Il en était de même en politique. Ce groupe de philosophes était ennemi déclaré de l'anarchie, grand partisan de l'ordre, mais en même temps très attaché à la forme républicaine, et très libéral. Il est facile de relever dans sa courte histoire des preuves de cette double tendance. Il avait, dans ses premières séances publiques, couvert de ses applaudissements les paroles de Prony faisant l'éloge de Sylvain Bailly, celles de Camus déplorant la perte de Lavoisier, celles de Le Breton rendant hommage à Malesherbes. Il s'était montré plein d'enthousiasme pour le général Bonaparte, et même, dérogeant pour une seule fois à tous ses usages, il s'était imposé une cotisation pour lui offrir une médaille en platine (La médaille fut présentée à la seconde classe par le graveur le 12 ventôse an VII.). A l'époque où il fut fortement question d'une descente en Angleterre, la classe des sciences morales et politiques, souscrivit comme les deux autres, un don de trois mille livres pour les frais de la guerre. Il est avéré que le 18 brumaire compta dans la seconde classe un très grand nombre de partisans. Les coups d'État n'étonnaient et ne scandalisaient personne : on se demandait seulement, pour chacun d'eux, s'il était justifié par l'importance des résultats. Le gouvernement qu'il s'agissait de renverser était celui-là même qui avait fait le 18 fructidor. Il ne remplissait plus l'idée d'un gouvernement, puisqu'il était impuissant pour garantir l'ordre. Volney, Cabanis, Destutt de Tracy furent activement mêlés à la conspiration. Les idéologues allèrent jusque-là, ils firent tous ces sacrifices à la nécessité de conquérir ou de conserver le bon ordre, mais ils ne suivirent pas plus loin. Tandis que les autres membres de l'Institut accompagnaient le premier Consul, et bientôt après l'empereur, de leurs vœux, de leur fidélité et de leurs services, les idéologues restèrent attachés à leurs idées indépendantes, en philosophie et en politique. Ils s'étaient associés franchement et résolument à la réaction contre le désordre et contre le despotisme de la Terreur ; mais ils furent en défiance dès qu'il virent poindre un despotisme nouveau. Proscrits, emprisonnés, menacés de mort sous la Terreur, ils n'avaient pas besoin pour la maudire du souvenir de leurs dangers. Ils étaient, par leurs convictions et leurs sentiments, ennemis de toute tyrannie, et non pas seulement de celle-là. Sans comparer le gouvernement du premier Consul, dont les deux caractères étaient la stabilité et l'ordre, à la domination des Jacobins, ils le condamnèrent parce qu'il ne laissait pas de place à la liberté. C'était une oppression moins déshonorante et moins sauvage, et c'était pourtant de l'oppression. Ils montrèrent par leur langage et par leur conduite qu'ils pouvaient être vaincus, mais qu'ils ne seraient jamais conquis. La soumission, la docilité que le premier Consul trouvait dans la première classe et dans la troisième augmentait son ressentiment contre ceux qui ne pliaient pas, qui ne se livraient pas. Les idéologues, ne pouvant lutter, se tinrent à l'écart, admirant le héros, blâmant le despote, déplorant la lâcheté et la versatilité de leurs contemporains, attendant avec calme et tristesse le retour de la liberté. Daunou. et Ginguené étaient entrés dans le Tribunat, Destutt de Tracy, Garat, Cabanis, Volney, Bougainville, Garran-Goulon, étaient sénateurs. Tous se trouvèrent rangés, au bout de quelque temps, je n'ose dire parmi les opposants, mais parmi ceux qui refusèrent les faveurs, s'abstinrent de paraître à la nouvelle cour et de se mêler aux apothéoses, et laissèrent voir qu'ils jugeaient et qu'ils s'affligeaient. Ces mécontents, ces abstenants, qui étaient en petit nombre dans les assemblées politiques placées sous la main du maître, formaient la majorité dans la seconde classe de l'Institut. Il y avait sans doute, même là, des sceptiques prêts à toutes les religions comme à toutes les formes de gouvernement parce qu'ils n'avaient ni foi religieuse, ni foi politique ; mais les idéologues y étaient nombreux et prépondérants ; ils avaient une doctrine ; ils étaient unis ; ils étaient honnêtes ; et quoique n'ayant pas les passions ardentes et la redoutable activité de leurs devanciers, ils ne tardèrent pas à être aussi importuns et presque aussi dangereux pour Napoléon, que les encyclopédistes l'avaient été pour l'ancienne monarchie.

Personne en 1803 n'ignorait que la seconde classe de l'Institut était réactionnaire ; personne n'ignorait qu'elle était révolutionnaire ; personne n'ignorait qu'elle était ennemie de toute réaction religieuse. Bonaparte était pleinement au courant de tout. Il savait jusqu'où on l'avait suivi et à quel moment on l'avait quitté ; il savait qu'on avait admiré en lui le vainqueur du désordre et qu'on haïssait le vainqueur de la liberté ; il savait comment avait été reçu, dans une séance mémorable, le déisme de Bernardin de Saint-Pierre ; il savait comment on avait traité les cérémonies civiles de La Réveillère-Lépeaux ; il savait qu'à Auteuil, et dans la seconde classe de l'Institut, on pensait. Il voulait faire plier tout le monde, imposer à tout le monde un catéchisme qui ne fût pas celui de Rœderer, et un concordat. La fermeture de cette Sorbonne politique fut résolue. La philosophie fut frappée ; mais, au moins, elle fut frappée debout. Elle périt, comme c'était son droit, avec la liberté, et pour elle.

Le premier Consul en finit du même coup avec le gouvernement des avocats et l'Académie des idéologues, avec la liberté de parler et la liberté de penser, avec toutes les libertés. Garat exprime l'opinion des contemporains, celle du moins de tous les idéologues, en disant que « le but des premiers changements de l'Institut était d'en exclure les sciences morales et politiques pour exclure ensuite plus facilement la République de la France » (Mémoires historiques sur la vie de M. Suard, sur ses écrits et sur le XVIIIe siècle, par D. J. Caret, t. II, p. 420.). Il exagère, selon sa coutume. Il est plus près que Tocqueville de la vérité.

La classe des sciences morales ne fut pas, à proprement parler, supprimée ; on ne trouve dans le décret de réorganisation de l'an XI et dans le rapport de Chaptal qui précède le décret, ni le nom de la classe, ni une allusion, même éloignée, même indirecte. Il n'est question que de mieux organiser l'Institut, de faire une meilleure répartition du travail. L'Académie est tuée doucement par prétention. Ses membres trouvèrent place dans les autres classes.