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- XIV -
SUPPRESSION DE LA SECONDE CLASSE
La classe, malgré ses travaux et ses
services, fut accusée d'avoir moins produit que les
deux autres classes. On pourrait répondre que les découvertes,
d'ailleurs vraiment admirables, de la première classe,
frappaient davantage les esprits positifs, et que les poésies
et les uvres d'art, si singulièrement accolées
dans la troisième classe aux dissertations des antiquaires
et des grammairiens, charmaient les esprits frivoles. Des
mémoires sur les facultés de l'âme humaine,
sur la jurisprudence, sur l'économie politique, sur
des points obscurs d'histoire et de géographie, n'intéressent
en général que les savants. Quoique l'accusation
ne se produisît que dans des gazettes littéraires
et des écrits anonymes, et qu'un grand corps dédaigne
ordinairement de répondre à des pamphlets, Charles
Lévesque, qui fut rapporteur pour le premier trimestre
de l'an X, jugea à propos d'y faire allusion publiquement.
« La classe, dit-il, n'a que trente-six membres,
tandis que la première en a soixante, et la troisième
quarante-huit. Elle n'a pas de membres oisifs. Elle en prête
toute une moitié au bien de l'État, et cette
moitié n'est pas celle qui mérite le moins la
reconnaissance des Français. »
Lévesque avait raison ; la classe travaillait.
Un demi-siècle plus tard, on porta contre elle une
accusation infiniment plus grave : on l'accusa d'avoir
eu peur de sa propre tâche. On prétendit qu'avant
d'être détruite par le despotisme ombrageux de
Napoléon, elle s'était elle-même réduite
à l'impuissance en désertant sa mission. C'est
le président même de l'Académie des sciences
morales qui avait écrit ce réquisitoire contre
la classe de l'Institut dont l'Académie des sciences
morales est l'héritière directe. Ce morceau
a été fort opportunément supprimé
à la lecture et dans le texte publié par l'Académie.
Il est de Tocqueville. Le voici. On conviendra, après
l'avoir lu, qu'il est bien rare de trouver accumulées
en quelques lignes tant d'injustices et d'erreurs.
« L'ancien régime, qui traitait les sciences
morales et politiques comme une occupation ingénieuse
et respectable de l'esprit humain, ne permit jamais que ceux
qui les cultivaient pussent se réunir en Académie.
La dictature révolutionnaire, qui de toutes les dictatures
est la plus ennemie de la liberté, les étouffa.
Elles triomphèrent un moment, après la Terreur.
« Le premier Consul, qui personnifiait et continuait
à sa manière la Révolution française,
mais qui n'en était pas moins l'un des plus grands
adversaires que la liberté ait jamais rencontrés
dans le monde, le premier Consul ne tarda pas à voir
d'un très mauvais il la classe des sciences morales
et politiques... Quoique composée de personnages fameux,
elle ne songeait qu'à se faire oublier... En histoire
philosophique, elle s'occupait du gouvernement de la France
sous les deux premières dynasties ; cela ne semblait
pas devoir la compromettre. Cependant, pour plus d'innocence
encore, elle crut devoir remonter jusqu'aux Pharaons ;
on la trouve employant sa dernière séance à
écouter M. de Volney, chargé, dit le procès-verbal,
de donner des renseignements intéressants sur les tuniques
des momies égyptiennes.
« En morale, M. Dupont de Nemours lisait des mémoires
sur l'instinct, lequel étant commun aux hommes et aux
bêtes, ne pouvait guère inquiéter le gouvernement.
« En économie politique, on s'occupait de
la crue et de la diminution journalière de la Seine.
« Et en politique, on ne s'occupait de rien.
« Le public la traitait un peu comme elle se traitait
elle-même. On ne voit figurer dans ses derniers procès-verbaux
que le titre d'un seul ouvrage de quelque étendue,
dont il lui fût fait hommage ; il est intitulé :
Cours de morale à l'usage des jeunes demoiselles,
par le citoyen Almaric.
« L'Académie eut beau se faire toute petite ;
l'il de Napoléon l'aperçut dans cette
ombre où elle s'était jetée. »
Rien de plus piquant que ce tableau, et rien de plus fantaisiste.
M. de Tocqueville cite quelques mémoires, cinq ou six
tout au plus, parmi les nombreux mémoires lus à
la seconde classe. Il choisit ceux qui lui paraissent les
plus insignifiants. Le sont-ils ? La classe s'occupait
des antiquités de l'histoire de France C'est un sujet
de quelque intérêt, et peut-être était-il
plus que jamais à propos d'y songer dans un temps où
l'on affectait de rompre avec toutes les traditions du passé.
Ce n'est pas Alexis de Tocqueville qui peut reprocher sérieusement
aux membres d'une société savante de faire des
études sur l'ancien régime de la France. Volney
rendait compte des momies égyptiennes, parce qu'il
avait été en Egypte, et parce que l'Egypte,
grâce à l'expédition de Bonaparte et à
l'Institut qu'il avait fondé, était devenue,
pour les savants et même pour les ignorants, l'objet
d'une curiosité ardente.
Dupont de Nemours lisait des mémoires sur l'instinct.
Le sujet, comme tous les sujets d'observation psychologique,
est plein d'intérêt, et digne en tout temps d'occuper
l'attention des savants et des philosophes. Il avait intitulé
son travail : Mémoire sur la sociabilité
et la moralité des chiens, des renards et des loups.
Il le lut en séance publique. C'est lui aussi qui avait
lu un mémoire intitulé : Pourquoi la
plupart des chemins sont tortus, et pourquoi il est rare que
les hommes et les gouvernements marchent droit. Ce titre
est celui d'un pamphlet, et Dupont, le meilleur des hommes,
s'était efforcé, pour cette fois, d'être
méchant. Il n'y réussit pas ; je l'en félicite.
Son mémoire avait la politique pour objet, ce qui ne
s'accorde pas avec les critiques de Tocqueville. Le titre,
je l'avoue, est ridicule ; c'est un des travers de l'époque ;
mais le fond du mémoire est digne d'une académie,
et d'une académie qui n'a pas peur des sujets sérieux.
Je ne m'étonne ni ne me plains qu'en économie
politique, on se soit occupé de la crue et de la diminution
de la Seine. Toutes ces critiques de Tocqueville sont bien
superficielles, et peu dignes d'un savant de premier ordre
tel que lui. Mais ce qui étonne surtout, c'est ce choix
qu'il a fait de cinq ou six mémoires donnant lieu à
des plaisanteries vulgaires. En lisant les procès-verbaux
qu'il a eus entre les mains, je vois qu'on traitait dans les
séances de la classe, ou publiques ou privées,
de la liberté du commerce des grains, du crédit
public, de la dette nationale (Dyanière),
des moyens de remplacer l'impôt territorial par un droit
sur les héritages (Duvillard),
des intérêts commerciaux de la France et de la
Russie (Anquetil), de la légitimité
des emprunts publics dans un État républicain
(Sujet du concours de lanV),
du droit des pères de famille, des limites du droit
de tester dans un état libre, des moyens de rendre
le jury indépendant. Rderer veut l'abolition
des armées permanentes ; Dupont de Nemours propose
de fonder une caisse d'épargne, un jardin d'acclimatation,
un champ d'expériences agricoles. Enfin il ne faut
pas dire qu'on ne s'occupait de rien en politique, puisque
Cambacérès lisait des fragments de son ouvrage
sur la science de gouverner ; Baudin des Ardennes ses
mémoires sur l'esprit de parti, sur les clubs, sur
la liberté de la presse, sur la liberté des
cultes ; Rderer, ses recherches sur la composition
de l'armée dans un État républicain,
sur la manière de constater la majorité nationale,
etc. La question des cultes, qui revient si souvent et sous
tant de formes dans les délibérations de la
classe, avait été deux ans auparavant la plus
brûlante des actualités, et resta, jusqu'à
la signature du Concordat, l'objet des controverses les plus
passionnées.
En supposant que les cinq ou six sujets, tout au plus, que
mentionne Tocqueville, après les avoir triés
avec soin, soient vraiment, comme il l'affirme, des inutilités
ou des puérilités, est-il digne d'un esprit
tel que le sien d'ignorer ou de cacher tous les autres ?
Cette diatribe contre sa propre maison ne servira ni de justification
ni d'excuse à la mesure brutale qui frappa la classe
des sciences morales et politiques en 1803. Bonaparte la poussa
du pied parce qu'elle le gênait. Ce fut le jugement
des contemporains, et ce sera celui de l'histoire.
Je ne crois pas qu'on puisse citer beaucoup d'académies,
ni avant la fondation de la seconde classe en l'an IV, ni
après sa suppression en l'an XI, qui aient eu des membres
plus illustres et produit des travaux plus remarquables. Sans
doute, on trouve dans les travaux de ces huit années
la trace des préjugés et des défaillances
de la société contemporaine. La philosophie
se cantonne beaucoup trop dans les analyses psychologiques :
on pourrait répondre qu'aujourd'hui on les néglige
beaucoup trop. Mais parmi les grands observateurs de l'intelligence
humaine, en est-il beaucoup qui aient la finesse, la sûreté
de jugement, et le talent d'exposition de La Romiguière ?
A-t-on fait, depuis le livre de Cabanis, une étude
plus approfondie de la sensibilité ? N'y a-t-il
pas beaucoup à retenir dans la critique de Condillac
par Destutt de Tracy, à la fois son contradicteur et
son élève ? De Gérando n'est-il
pas un moraliste éminent, et le créateur, en
France, de l'histoire des systèmes philosophiques ?
Bernardin de Saint-Pierre n'est pas seulement un écrivain
de premier ordre ; il occupe un rang à part ;
son génie n'est l'analogue d'aucun autre. A-t-on, .depuis
Cambacérès, Merlin, Rderer, depuis Sieyès,
agité de plus grands problèmes, et déployé
une plus grande connaissance des ressorts qui font mouvoir
les sociétés ? Merlin de Douai a-t-il eu
un supérieur dans la science difficile de la jurisprudence ?
Est-on bien sûr qu'il ait eu un égal ? Les
considérations de Talleyrand sur les colonies ne sont-elles
pas l'uvre d'un véritable homme d'État ?
Dupont de Nemours, et les autres économistes, ne sont
pas des hommes de génie, comme ceux qui avaient fondé
la science économique à la fin du siècle
dernier ; mais ils les continuent dignement ; ils
sont les légitimes précurseurs des économistes
et des statisticiens qui, depuis trois quarts de siècle,
ont fourni à la politique des données sans lesquelles
elle ne serait jamais que la plus conjecturale des sciences.
Buache, Mentelle, Fleurieu, Bougainville sont au premier rang
des sciences géographiques. Bougainville surtout est
un homme rare : géographe, navigateur, écrivain,
il tint sa place avec honneur à l'Académie des
sciences après avoir tenu un des premiers rangs dans
la classe des sciences morales et politiques. Gosselin, Dacier,
Anquetil sont de véritables érudits, quelques-uns
d'entre eux sont en même temps des historiens d'un grand
mérite.
Si des hommes on passe à ce qui constitue le programme
de l'Académie, l'unité de ce programme est éclatante.
Il place en tête la philosophie à laquelle tout
le reste se rapporte : la morale et la jurisprudence,
qui sont les applications immédiates des principes
philosophiques au gouvernement de l'homme et de la société
humaine ; l'histoire, qui est une sorte de démonstration
expérimentale de ces mêmes principes. Ce que
le psychologue observe dans le microcosme humain, l'historien
le lit, pour ainsi dire, en gros caractères dans le
développement des passions et des idées humaines
à travers les siècles. L'histoire d'une âme
est l'histoire de l'humanité ; c'est l'enfance,
la maturité et la décrépitude ;
c'est au début, la crédulité, l'espérance,
l'enthousiasme ; au milieu, la raison et la force ;
et sur le déclin, la science, l'expérience,
la critique. L'économie et la géographie sont
des sciences accessoires de la législation et de l'histoire,
qui ne peuvent se passer des documents qu'elles leur fournissent,
et des vérités qu'elles mettent en lumière.
Cet ensemble de connaissances, si fortement liées entre
elles et si nécessaires l'une à l'autre, ne
sont-elles pas au premier rang des objets offerts à
notre curiosité, nécessaires au développement
de la pensée humaine, et au progrès de la civilisation ?
Comment pourrait-on les subordonner à d'autres études,
puisqu'elles forment dans leur ensemble le domaine de la philosophie,
qui est la science des premiers principes ? On ne peut,
sans blesser les règles les plus évidentes de
la méthode, les regarder comme des études subordonnées
et de second ordre. Elles ont leur place à part, dans
les préoccupations de tout ce qui pense, et la première
place dans le développement des institutions politiques
et sociales. On dit quelquefois qu'elles ont introduit dans
le monde la liberté ; sans doute et elles y ont
aussi introduit les révolutions, celles du moins qui
n'ont pas été seulement des crises et des catastrophes,
et qui ont remplacé ce qu'elles détruisaient.
Elles ont fait la Révolution française. Non
pas la Terreur, qui n'a pu exister que par la violation de
tous les principes philosophiques ; mais la Révolution
de 1789, celle dont tout a survécu, excepté
la forme extérieure du pouvoir central. La révolution
qui éclate en 1789, qui donne sa formule dans la constitution
de 1792, règne encore sous l'Empire, car il consacre
tous ses principes, et sous la Restauration, car elle périt
pour avoir, un seul jour, essayé de les chasser de
nos lois. La Terreur et la Commune sont les ennemies de la
Révolution de 1789, parce qu'elles sont les ennemies
de la philosophie et de la liberté. La Révolution
de 1789 au contraire est philosophique ; elle est le
triomphe de la philosophie ; et, par le rôle que
joue cette révolution dans l'histoire, on peut juger
de l'importance, de la force de la philosophie, et de la place
que doivent tenir les sciences philosophiques parmi les sciences
humaines.
Le programme tracé à la classe par les fondateurs
de l'Institut était magnifique ; comment a-t-il
été rempli ? D'une façon au moins
convenable par toutes les sections, et d'une façon
réellement supérieure par les sections de philosophie
et d'économie politique. Je n'entends pas dissimuler
les défaillances : la section d'histoire, qui
aurait dû être composée de philosophes,
ne comptait guère que des érudits. Sieyès,
qui se taisait dans les assemblées, se taisait aussi
à l'Institut. Cambacérès faisait des
lois, et ne faisait pas de livres. Bernardin de Saint-Pierre
était assombri et découragé. La jurisprudence
a quelques beaux mémoires de Merlin ; ce n'est
pas assez pour une académie qui comptait parmi ses
membres tant de législateurs illustres. Il faut se
souvenir des grands emplois que remplissaient la plupart d'entre
eux, des grands événements qu'ils avaient traversés.
Il y a bien peu d'hommes qui puissent passer sans intervalle
des affaires à la science, et se montrer également
supérieurs dans la politique et dans les lettres. En
revanche, les sections de philosophie et d'économie
politique montrèrent beaucoup d'originalité
et de force ; la section de philosophie surtout, qui
réunissait Cabanis, La Romiguière, Destutt de
Tracy et de Gérando. Plusieurs de ces écrivains
étaient mêlés aux affaires publiques ;
mais leur principale affaire était la philosophie ;
leur vie entière lui appartenait ; on trouverait
difficilement à une autre époque une pléiade
aussi nombreuse d'esprits distingués voués exclusivement
au culte de la science. Les encyclopédistes étaient
des combattants ; ceux-ci sont des penseurs ; et
ce qui rend le fait encore plus remarquable, c'est qu'il se
produit à une époque où tout le monde
était obligé de lutter pour la vie.
Les membres de la section de philosophie s'attachaient presque
tous à combattre Condillac, mais ils étaient
de son école ; c'étaient peut-être
des disciples dissidents, mais c'étaient des disciples.
Ils étaient comme lui principalement préoccupés
de l'origine des idées et de la question des signes.
La psychologie leur doit beaucoup malgré leurs erreurs.
La pasigraphie qui prit une si grande place dans leurs travaux,
leur à fait dépenser, en pure perte, beaucoup
de temps et d'esprit. Destutt de Tracy pensa que ce nom d'analyse
des sensations et des idées qu'on donnait à
la première section et à la science qu'elle
représentait dans l'Institut national, était
fort mal choisi. Toutes les sciences ont, dans la langue,
un nom qui les désigne, et celle-ci doit avoir le sien
comme toutes les autres. Il ne voulut pas proposer le nom
de métaphysique pour une science d'observation, ni
celui de philosophie pour une science particulière ;
il créa celui d'idéologie, qui fit fortune.
Lui-même publia, quelque temps après, un Traité
d'idéologie. Les amis qui se réunissaient
à Auteuil dans la maison de madame Helvélius,
devenue, après la mort de cette dame, la maison de
Cabanis, et qui, soit dit en passant, ne s'occupaient pas
tous de philosophie, reçurent des contemporains le
nom commun d'idéologues, et c'est sous ce nom que l'empereur
ne cessa de les craindre et de les combattre, tout en éprouvant
pour eux, malgré lui, une secrète estime. Il
donnait ce nom d'idéologues non seulement à
la société d'Auteuil, mais à la classe
de l'Institut dont plusieurs d'entre eux faisaient partie ;
et il est certain que la section de philosophie jouait dans
la classe un rôle prépondérant, et qu'elle
lui imprimait, en quelque sorte, caractère.
La classe des sciences morales et politiques était
donc bien une compagnie de philosophes, comme elle devait
l'être ; attachée en majorité aux
idées de l'Encyclopédie et au système
de Condillac ; studieuse, formaliste, fort occupée
d'analyses et d'expériences, très libérale
en politique et plutôt républicaine que monarchique,
encline à une sorte de matérialisme qu'elle
présentait comme un fait, sans aucun appareil métaphysique,
et qui n'excluait pas les sentiments généreux ;
absolument dégagée de fanatisme religieux, et
même de toutes convictions religieuses. Il y avait,
dans cette compagnie, des catholiques tels que Grégoire,
Anquetil, Poirier, Papon ; des partisans de la religion
du vicaire Savoyard, tels que Bernardin de Saint-Pierre et
La Réveillère-Lépeaux ; mais la
majorité de la classe, et particulièrement les
idéologues étaient matérialistes et athées.
Ils avaient horreur des proscriptions, car ils étaient,
avant tout, humains et libéraux ; mais ils s'indignaient
à la seule pensée que les prêtres pourraient
reprendre une partie de leur ancienne influence. Naigeon,
si compassé, Volney, si maître de lui, Cabanis
si aimable et si bienveillant, s'exprimaient en ces occasions
avec vivacité et même avec colère. Lakanal,
Le Breton, Sieyès, Daunou lui-même, malgré
la sérénité ordinaire de son esprit,
conservaient contre la domination cléricale une détermination
inébranlable.
Il en était de même en politique. Ce groupe de
philosophes était ennemi déclaré de l'anarchie,
grand partisan de l'ordre, mais en même temps très
attaché à la forme républicaine, et très
libéral. Il est facile de relever dans sa courte histoire
des preuves de cette double tendance. Il avait, dans ses premières
séances publiques, couvert de ses applaudissements
les paroles de Prony faisant l'éloge de Sylvain Bailly,
celles de Camus déplorant la perte de Lavoisier, celles
de Le Breton rendant hommage à Malesherbes. Il s'était
montré plein d'enthousiasme pour le général
Bonaparte, et même, dérogeant pour une seule
fois à tous ses usages, il s'était imposé
une cotisation pour lui offrir une médaille en platine
(La médaille fut présentée
à la seconde classe par le graveur le 12 ventôse
an VII.). A l'époque où il fut fortement
question d'une descente en Angleterre, la classe des sciences
morales et politiques, souscrivit comme les deux autres, un
don de trois mille livres pour les frais de la guerre. Il
est avéré que le 18 brumaire compta dans la
seconde classe un très grand nombre de partisans. Les
coups d'État n'étonnaient et ne scandalisaient
personne : on se demandait seulement, pour chacun d'eux,
s'il était justifié par l'importance des résultats.
Le gouvernement qu'il s'agissait de renverser était
celui-là même qui avait fait le 18 fructidor.
Il ne remplissait plus l'idée d'un gouvernement, puisqu'il
était impuissant pour garantir l'ordre. Volney, Cabanis,
Destutt de Tracy furent activement mêlés à
la conspiration. Les idéologues allèrent jusque-là,
ils firent tous ces sacrifices à la nécessité
de conquérir ou de conserver le bon ordre, mais ils
ne suivirent pas plus loin. Tandis que les autres membres
de l'Institut accompagnaient le premier Consul, et bientôt
après l'empereur, de leurs vux, de leur fidélité
et de leurs services, les idéologues restèrent
attachés à leurs idées indépendantes,
en philosophie et en politique. Ils s'étaient associés
franchement et résolument à la réaction
contre le désordre et contre le despotisme de la Terreur ;
mais ils furent en défiance dès qu'il virent
poindre un despotisme nouveau. Proscrits, emprisonnés,
menacés de mort sous la Terreur, ils n'avaient pas
besoin pour la maudire du souvenir de leurs dangers. Ils étaient,
par leurs convictions et leurs sentiments, ennemis de toute
tyrannie, et non pas seulement de celle-là. Sans comparer
le gouvernement du premier Consul, dont les deux caractères
étaient la stabilité et l'ordre, à la
domination des Jacobins, ils le condamnèrent parce
qu'il ne laissait pas de place à la liberté.
C'était une oppression moins déshonorante et
moins sauvage, et c'était pourtant de l'oppression.
Ils montrèrent par leur langage et par leur conduite
qu'ils pouvaient être vaincus, mais qu'ils ne seraient
jamais conquis. La soumission, la docilité que le premier
Consul trouvait dans la première classe et dans la
troisième augmentait son ressentiment contre ceux qui
ne pliaient pas, qui ne se livraient pas. Les idéologues,
ne pouvant lutter, se tinrent à l'écart, admirant
le héros, blâmant le despote, déplorant
la lâcheté et la versatilité de leurs
contemporains, attendant avec calme et tristesse le retour
de la liberté. Daunou. et Ginguené étaient
entrés dans le Tribunat, Destutt de Tracy, Garat, Cabanis,
Volney, Bougainville, Garran-Goulon, étaient sénateurs.
Tous se trouvèrent rangés, au bout de quelque
temps, je n'ose dire parmi les opposants, mais parmi ceux
qui refusèrent les faveurs, s'abstinrent de paraître
à la nouvelle cour et de se mêler aux apothéoses,
et laissèrent voir qu'ils jugeaient et qu'ils s'affligeaient.
Ces mécontents, ces abstenants, qui étaient
en petit nombre dans les assemblées politiques placées
sous la main du maître, formaient la majorité
dans la seconde classe de l'Institut. Il y avait sans doute,
même là, des sceptiques prêts à
toutes les religions comme à toutes les formes de gouvernement
parce qu'ils n'avaient ni foi religieuse, ni foi politique ;
mais les idéologues y étaient nombreux et prépondérants ;
ils avaient une doctrine ; ils étaient unis ;
ils étaient honnêtes ; et quoique n'ayant
pas les passions ardentes et la redoutable activité
de leurs devanciers, ils ne tardèrent pas à
être aussi importuns et presque aussi dangereux pour
Napoléon, que les encyclopédistes l'avaient
été pour l'ancienne monarchie.
Personne en 1803 n'ignorait que la seconde classe de l'Institut
était réactionnaire ; personne n'ignorait
qu'elle était révolutionnaire ; personne
n'ignorait qu'elle était ennemie de toute réaction
religieuse. Bonaparte était pleinement au courant de
tout. Il savait jusqu'où on l'avait suivi et à
quel moment on l'avait quitté ; il savait qu'on
avait admiré en lui le vainqueur du désordre
et qu'on haïssait le vainqueur de la liberté ;
il savait comment avait été reçu, dans
une séance mémorable, le déisme de Bernardin
de Saint-Pierre ; il savait comment on avait traité
les cérémonies civiles de La Réveillère-Lépeaux ;
il savait qu'à Auteuil, et dans la seconde classe de
l'Institut, on pensait. Il voulait faire plier tout le monde,
imposer à tout le monde un catéchisme qui ne
fût pas celui de Rderer, et un concordat. La fermeture
de cette Sorbonne politique fut résolue. La philosophie
fut frappée ; mais, au moins, elle fut frappée
debout. Elle périt, comme c'était son droit,
avec la liberté, et pour elle.
Le premier Consul en finit du même coup avec le gouvernement
des avocats et l'Académie des idéologues, avec
la liberté de parler et la liberté de penser,
avec toutes les libertés. Garat exprime l'opinion des
contemporains, celle du moins de tous les idéologues,
en disant que « le but des premiers changements
de l'Institut était d'en exclure les sciences morales
et politiques pour exclure ensuite plus facilement la République
de la France » (Mémoires
historiques sur la vie de M. Suard, sur ses écrits
et sur le XVIIIe siècle, par D. J. Caret, t. II,
p. 420.). Il exagère, selon sa coutume. Il est
plus près que Tocqueville de la vérité.
La classe des sciences morales ne fut pas, à proprement
parler, supprimée ; on ne trouve dans le décret
de réorganisation de l'an XI et dans le rapport de
Chaptal qui précède le décret, ni le
nom de la classe, ni une allusion, même éloignée,
même indirecte. Il n'est question que de mieux organiser
l'Institut, de faire une meilleure répartition du travail.
L'Académie est tuée doucement par prétention.
Ses membres trouvèrent place dans les autres classes.
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