Séances publiques


Pierre Messmer

Jean-Claude Trichet

 


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Notice sur la vie et les travaux
de Pierre Messmer

par M. Jean-Claude Trichet


séance du lundi 5 décembre 2011


Allocution de Jean Baechler,
Président de l'Académie des sciences morales et politiques

Monsieur le Député,
Monsieur le Grand Chancelier de la Légion d’honneur,
Monsieur le Chancelier,
Madame et Messieurs les Secrétaires perpétuels,
Mes chers Confrères,
Mesdames et Messieurs,

Mon cher Confrère,

Une actualité financière obsédante depuis 2008 et votre retrait tout récent des hautes fonctions que vous occupiez, ont fait de vous un personnage à ce point public et médiatique, que je puis me dispenser d’une longue introduction à la lecture de la notice que vous consacrez aujourd'hui à votre prédécesseur, Pierre Messmer. Celui-ci a marqué de sa forte personnalité tant l’Académie des Sciences morales et politiques, dont il fut le secrétaire perpétuel, que l’Institut, dont il fut le chancelier, si bien que rien ne doit nous distraire en ce jour de sa remémoration. Il me suffira de rappeler que, né en 1942, vous avez été parmi les premiers bénéficiaires du retournement de la démographie française, et que, nommé à l’Inspection générale des finances en 1971, votre carrière entière a été vouée et dévouée à la gestion publique des finances. Elle vous a conduit à occuper les postes les plus prestigieux, de Directeur du Trésor, de Gouverneur de la Banque de France, de Gouverneur de la Banque mondiale, de Gouverneur suppléant du Fonds monétaire international et, pendant huit années riches en péripéties, de Président de la Banque centrale européenne.

En tant que Président de l'Académie, je me plais à souligner que, à peine élu et en dépit d'un agenda ô combien chargé, vous n'avez pas hésité une seconde à accepter ma proposition de prendre presque au pied levé la parole devant notre compagnie. Qui plus est, loin de vous limiter à des propos vagues et de circonstance, vous nous avez délivré un exposé réfléchi et argumenté sur « La surveillance de la compétitivité dans une union monétaire ». Vous y souligniez déjà avec force ce qui est devenu aujourd'hui apparent à tous, à savoir que le problème européen et l’avenir de l’Europe sont politiques et exigent un sursaut d'imagination et de courage au bénéfice d'une politie européenne à configurer de manière originale. Cette marque de disponibilité nous a touchés. Nous espérons et souhaitons que les loisirs, à coup sûr très sollicités, de votre retraite vous rendront dorénavant possible de nous faire bénéficier régulièrement de l’éclat de vos lumières.

 

La vie et les travaux de Pierre Messmer par M. Jean-Claude Trichet,
Membre de l’Académie des sciences morales et politiques

Monsieur le Président,
Monsieur le Député,
Monsieur le Grand Chancelier de la Légion d’honneur,
Monsieur le Chancelier,
Madame et Messieurs les Secrétaires perpétuels,
Mes chers Confrères,

Mesdames et Messieurs,

J’ai été, mes chers Confrères, très touché et doublement ému lorsque vous m’avez élu membre de votre Académie. Car l’honneur d’entrer dans votre illustre compagnie était redoublé par celui de siéger au fauteuil qui avait été occupé par Pierre Messmer. Cet honneur particulier me donne la redoutable responsabilité, aujourd’hui, d’évoquer sa vie et ses travaux devant vous, qui l’avez si bien connu et aimé. Dans ce Palais de l’Institut, il suffit de prononcer le nom de Pierre Messmer pour éveiller une profonde émotion. Il est au premier rang dans la mémoire de ses confrères, premier rang où tous ses contemporains l’avaient placé.

Voici un homme qui a été secrétaire perpétuel de notre Académie et chancelier de l’Institut. Un homme qui a été ministre et Premier ministre. Un homme qui a été gouverneur des colonies. Un homme qui avant d’être gouverneur, Premier ministre et chancelier avait livré « tant de batailles » sur tant de fronts pour que la France soit libre. Évoquer les quatre vies de Pierre Messmer, celle du héros combattant, celle du gouverneur outre-mer, celle de l’homme d’État et celle de l’académicien, chancelier de l’Institut est un défi en soi. C’est dire que j’ai besoin de toute votre indulgence au moment où je commence, selon la formule réglementaire, à donner « lecture de la notice sur la vie et les travaux » de Pierre Messmer.

Au commencement était, déjà, la patrie. Le grand père de Pierre Messmer, paysan du Bas-Rhin, avait quitté sa terre pour continuer de vivre sur le sol de la France après la défaite de 1870 : il devint cocher des omnibus hippomobiles de Paris. À la génération suivante, le père de Pierre Messmer est devenu « un bourgeois », par une ascension sociale dans l’industrie « à force de travail et d’intelligence ». Pierre naît à Vincennes en 1916. Jeune adolescent déjà, il est attiré par des horizons plus lointains.

« J’aimais, écrira-t-il, la mer et je rêvais de l’outre-mer. Les récits des voyages lointains, les aventures des explorateurs me fascinaient ; leurs privations et leurs malheurs ne m’effrayaient pas et j’enviais leur gloire, même posthume. Les peuples étranges et mystérieux (…) m’intriguaient et m’attiraient. »

Après le bac préparé au lycée Charlemagne, il réussit en 1934 le concours d’entrée à l’École coloniale qui prend alors le nom d’École nationale de la France d’Outre-mer. À sa sortie en 1937, premier contact avec l’Afrique, lors d’un voyage d’étude au Cameroun. Il est ébloui. Il y retournera bientôt, à l’automne de 1940, pour rallier ce pays à la France libre.

Il achève ses études par une thèse de doctorat, présentée et soutenue le 3 juin 1939 devant la Faculté de droit de l’Université de Paris. Son titre : Le régime administratif des emprunts coloniaux. Le lecteur d’aujourd’hui ne manquera pas de trouver le début de ce texte visionnaire. Dès la première phrase, Pierre Messmer évoque les facilités trompeuses de l’abus du recours à l’emprunt par les États d’Europe eux-mêmes.

La guerre éclate. Messmer se prépare à combattre. Lors de la signature de l’Armistice, il n’a pas encore été au feu. Dès le 17 juin 1940, il décide de poursuivre la lutte. « Pour me trouver moi-même ; je pars et je combats » : tels seront les mots qu’il fera graver sur son épée d’académicien.

C’est le début de sa première vie : celle du guerrier, du combattant de la France libre. Avec son ami Jean Simon, il s’engage immédiatement dans un combat qui ne cessera pas : traversée de la France jusqu’à Marseille ; détournement d’un navire italien vers Gibraltar ; arrivée en Angleterre ; rencontre avec le général de Gaulle ; affectation dans la Légion étrangère pour « faire la guerre avec des gens sérieux ». Destination l’Afrique, Dakar, le Cameroun, l’Érythrée. C’est l’insuppor- -table campagne de Syrie, contre des Français passés au service de l’ennemi. Puis l’Afrique du Nord, le désert, Bir Hakeim. « Nous ne tenons pas Bir Hakeim pour Austerlitz, écrira Malraux. Mais, comme le premier combat de Jeanne d’Arc à Orléans, Bir Hakeim a été la preuve que la France n’était pas morte. » C’est le réveil de la France. Le général de Gaulle annonce, le 14 juillet 1942, après Bir Hakeim, que la France libre s’appellera désormais la France combattante. »

Dans sa cantine, l’officier Messmer a emporté des livres essentiels : les Pensées de Pascal, Guerre et paix de Tolstoï, le Voyage du centurion de Psichari, les Sept Piliers de la Sagesse du colonel Lawrence, et les sonnets de son cher Péguy. Comme devait puissamment résonner à Bir Hakeim et El Alamein, où tant de ses compagnons sont tombés, la lecture silencieuse de l’officier Messmer :

 

« Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle,

Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre. »

 

En 1944 enfin, vient l’heure de libérer le territoire français. Messmer entre à Paris le 24 août, à la tête du détachement représentant les FFI, et rejoint Leclerc à la gare Montparnasse. Le 11 novembre suivant, il reçoit la Légion d’honneur des mains du général de Gaulle, à l’Arc de triomphe de l’Étoile. La guerre n’est pas encore terminée pour lui : elle continue outre-mer. « Depuis 1940, explique-t-il, ma façon d’être propre, c’est de risquer ma vie. » Il est parachuté au Nord-Vietnam. Fait prisonnier par le Vietminh, il s’évade avec audace. Sa conviction est faite : de retour à Paris, il n’hésite pas à dire au général de Gaulle, en tête à tête, que Saigon mis à part, la France ne contrôle rien au Vietnam, et que la seule solution possible est de négocier avec Ho Chi Minh.

Sa deuxième vie, celle de l’administrateur outre-mer, commence. Il retourne au Vietnam comme directeur de cabinet du Haut-Commissaire de la République, Émile Bollaert, qui doit rétablir la paix sans accorder l’indépendance. Mission impossible. Messmer n’est pas heureux en Indochine. Il le sera bien plus en Afrique, où il est envoyé en janvier 1950 après avoir été, pour quelques mois, le chef de cabinet du secrétaire d’État chargé de l’Outre-mer, Georges Gorse.

Messmer est de retour au désert. Il est commandant du Cercle de l’Adrar en Mauritanie : 250 000 km² peuplés de rares nomades. Un seul enjeu stratégique : la route du Sénégal au Maroc, une longue piste appelée pompeusement « route impériale n°1 ». L’ambition de l’adolescent qui rêvait de l’outre-mer s’est réalisée.

Après deux ans, il est promu gouverneur de Mauritanie, pour deux autres années. En 1953, il doit quitter le désert pour la forêt, l’aride pauvreté pour une relative richesse, la société immuable du Sahara pour le dynamisme de la Côte d’Ivoire. Nommé gouverneur, il reste à Abidjan jusqu’en 1956. Il travaille la main dans la main avec Houphouët-Boigny, « chef africain moderne » à ses yeux. Il parvient aussi à préparer l’avenir auprès des forces économiques de la région. Jean Foyer, qui sera secrétaire d’État chargé des relations avec la Communauté à l’heure des indépendances, en 1960, a bien résumé l’œuvre accomplie par Pierre Messmer.

« Au milieu des années cinquante, écrit-il dans ses mémoires, l’administration persuada, non sans mal d’abord mais efficacement en fin de compte, les dirigeants des entreprises qu’ils n’avaient aucun intérêt à paralyser l’évolution de ces pays vers l’indépendance, en exerçant des pressions sur le pouvoir actuel. […] Cette compréhension est pour une large part due à Pierre Messmer. »

Gaston Defferre lui propose d’être directeur de son cabinet, le temps de préparer la loi qui doit permettre d’associer les Africains à l’exercice du pouvoir exécutif. Une fois la mission accomplie et la fameuse loi-cadre votée, en juin 1956, Messmer est nommé Haut-Commissaire au Cameroun. Il organise des élections municipales et territoriales, fait nommer un premier ministre, associe étroitement les élites africaines aux affaires de leur pays. En février 1958, il est promu Haut-Commissaire en Afrique Équatoriale Française à Brazzaville, d’où le général de Gaulle l’envoie dès juillet 1958 à Dakar pour prendre la tête de l’Afrique Occidentale Française. Le Général le rejoint en Afrique au mois d’août pour une tournée destinée à préparer le référendum de septembre sur l’adhésion à la Communauté. Encore un peu plus d’un an et, dans les derniers jours de décembre 1959, Messmer quittera Dakar pour la dernière fois. L’administrateur des colonies d’avant-guerre est devenu un acteur décisif de la décolonisation. Pensif, en regardant l’île de Gorée, de Gaulle lui avait dit : « le colonialisme n’a d’avenir nulle part, même pas en URSS. »

Rentré en France fin décembre 1959, Messmer a prévu de quitter l’administration. En janvier, il a le temps de faire une période de réserve en Algérie. C’est à Constantine que lui parvient une convocation d’urgence à Paris. Le 6 février, il se pose à Villacoublay à 8 heures du matin ; à 10 heures, il est à l’Élysée, sans savoir pourquoi.

Sa troisième vie, sa vie politique commence. De Gaulle lui annonce qu’il a décidé de le nommer ministre des Armées : « Le Général ne me demande même pas si je suis d’accord. Pour lui, le service de l’État est indivisible : j’étais gouverneur général de l’Afrique Occidentale Française, il y a six semaines. Le ministère des Armées est une nouvelle affectation. » Après l’affaire des barricades d’Alger, il fallait un nouveau ministre. De Gaulle voulait un fidèle qui acceptait la décolonisation et qui ne serait pas contesté par l’armée en raison de ses titres de guerre. Le premier ministre est alors Michel Debré. Celui-ci écrira dans ses Mémoires à propos de ce « choix hautement judicieux » : « Messmer [sera] l’homme de la loyauté nécessaire en des temps plus que difficiles pour qui a la responsabilité de l’armée. »

La guerre, puis l’indépendance de l’Algérie dominent les trois premières années de son ministère. Dans cette période si difficile pour notre pays, il fait preuve d’une absolue fermeté à l’égard des militaires qui désobéissent au pouvoir politique. « Avec le recul du temps, écrira-t-il bien plus tard, on doit se demander pourquoi cette dangereuse dérive de l’armée vers la politique n’a pas été freinée plus tôt. D’abord par les chefs d’état-major qui en étaient avertis ». Il donne deux causes majeures : la première est le manque d’autorité des généraux sur leurs subordonnés ; la seconde est que les ministres de la IVe République ont laissé l’armée se politiser.

La fin du conflit conduit à une réorganisation profonde de cette armée, à une réduction des effectifs et à une réforme du service militaire. Cette dernière est adoptée en 1964. Dès ce moment, Messmer entrevoit l’armée de métier. Mais, estime-t-il, pour un motif moral on ne peut abolir la conscription au lendemain d’une guerre où le contingent a été envoyé pour plus de deux ou trois ans. « Reste donc à multiplier les exemptions pour diminuer le nombre de conscrits », conclut-il. Il faudra plus de trente ans pour que l’objectif fixé par Messmer soit atteint, avec la réforme annoncée en 1995 par le Président de la République.

Sortie de la fournaise algérienne, l’armée est restructurée selon l’axe de la dissuasion nucléaire. Une priorité de la stratégie gaullienne est que la France cesse d’être un « État suiveur » et redevienne ce que le Général appelle « un État pionnier ».

Messmer accorde une grande importance au lancement d’un programme spatial. En décembre 1961 débute sous son autorité le projet de lanceur Diamant à usage civil et militaire, qui conduira au lancement du premier satellite français en 1965. Quelques semaines après le lancement du projet Diamant, fin 1961, la France signe avec sept États européens la convention qui crée le Comité d’études pour la construction d’un lanceur dans l’espace. Dix ans plus tard, lorsqu’il sera Premier ministre, il verra le premier aboutissement de cette politique avec la création de l’Agence spatiale européenne et le lancement du projet Ariane.

Messmer prendra une part active aux deux grands projets aéronautiques français, celui du Concorde et surtout celui d’Airbus. Au Conseil des ministres du 10 mai 1967, selon les propos rapportés par Alain Peyrefitte, Messmer déclare : « Je suis confiant que le rapport montrera que l’Airbus sera un bon appareil, que l’on vendra en série, avec bénéfice. Ce ne sera pas une entreprise hasardeuse comme le Concorde. » Il donnera en octobre 1972, comme Premier ministre, l’autorisation de lancer la production des trente-deux premiers Airbus.

C’est dans une France en voie de modernisation rapide que surviennent les événements de mai 1968. Le rôle de Messmer sera, en particulier, d’avoir pu éviter que l’armée soit mêlée à la crise et que l’on parle d’elle comme recours. Pourtant, dans les premiers jours de la crise, Messmer prend l’initiative de ramener en région parisienne deux régiments de parachutistes commandés par des hommes sûrs. Cette initiative est accueillie avec une certaine mauvaise humeur par le Président et le Premier ministre, mais aucun contre-ordre ne lui est donné. Les paras suscitent bientôt les convoitises du ministre de l’Intérieur, qui demande leur réquisition afin de les mettre à sa disposition.

« J’ai répondu, a raconté Messmer, que naturellement j’obéirais à toute réquisition du Premier ministre, mais je faisais remarquer que les parachutistes n’étaient pas entraînés à recevoir des pavés sur la tête sans répondre ; on les entraînait au contraire à donner des coups avant d’en recevoir… et, par conséquent, on aurait peut-être, en engageant ces deux régiments de parachutistes, des résultats rapides pour le dégagement du boulevard Saint-Michel et du boulevard Saint-Germain, mais ce ne serait pas sans dégâts. »

Messmer l’emporte. L’armée restera à l’écart de Mai 68.

En mai 1968 aussi, Messmer est proche de Georges Pompidou dont il apprécie les qualités d’homme d’État. Ils se retrouveront, quatre ans plus tard, aux deux fonctions les plus hautes de l’Exécutif. Dans l’immédiat, Pompidou quitte Matignon, et de Gaulle envisage d’y nommer Messmer, avant de se décider pour Couve de Murville. Au départ du Général après le referendum de 1969, Messmer quitte le gouvernement.

Pompidou l’y rappelle en mars 1971. Il le nomme ministre chargé de l’Outre-mer, avec le titre de ministre d’État, en position de devenir un jour prochain Premier ministre. C’est chose faite début juillet 1972. L’intégrité proverbiale de Messmer, son expérience, sa loyauté sont autant d’atouts aux yeux du Président de la République. Le gouvernement Messmer continue son action après les législatives de 1973 qu’il remporte.

La France du Premier ministre Messmer, juste avant l’impact du premier choc pétrolier, est économiquement florissante. La croissance économique est brillante et le plein emploi assuré. Survient le choc pétrolier. Comment réagir ? Avec le recul, Messmer a porté un jugement relativement nuancé sur l’action de son gouvernement : « S’agissant de l’économie, la fiscalité, la monnaie, nos décisions allaient dans le bon sens, mais elles étaient trop timides et trop dirigistes. » En revanche, il s’accorde un satisfecit pour la politique énergétique : « S’il s’agit du problème de fond qui est de rendre la France moins dépendante des importations de pétrole, nous avons donné la bonne réponse par notre programme électronucléaire et nous avons été le seul grand pays à le faire. »

À vrai dire, le volontarisme en faveur du passage à l’énergie électronucléaire est antérieur de plusieurs mois au choc pétrolier. Mais celui-ci provoque une nouvelle accélération : ce sera le fameux « plan Messmer ».

J’ai eu moi-même la responsabilité et l’honneur d’être conseiller du Président de la République Valéry Giscard d’Estaing de 1978 à 1981, en particulier sur les questions d’énergie, d’aéronautique et d’espace. Je puis témoigner de la très grande continuité stratégique qui a caractérisé la politique de notre pays dans ces domaines cruciaux. C’est, dans une très large mesure, la détermination de l’action poursuivie tout au long des années 1970 et au-delà, après le premier choc pétrolier, qui explique les positions détenues aujourd’hui par notre pays dans le domaine de l’industrie nucléaire. C’est cette même détermination d’il y a entre trente et quarante ans qui explique, en particulier, les positions de la France et de l’Europe aujourd’hui dans l’aéronautique et dans l’espace.

Pierre Messmer ne sait pas encore que l’accélération du programme électronucléaire, décidé en comité restreint le 5 mars 1974, sera son dernier grand acte politique. Quatre semaines plus tard, le président Pompidou n’est plus.

La candidature Messmer est sérieusement envisagée dans la campagne présidentielle qui s’annonce. Mais le Premier ministre et compagnon de la Libération ne voulait pas affronter un ancien Premier ministre, lui aussi compagnon de la Libération. La détermination de Chaban-Delmas rendit caduque la candidature Messmer : il y renonça, « sans regret » dira-t-il. La vie gouvernementale de Pierre Messmer prend fin.

Mais non sa vie politique. Député de la Moselle depuis 1968, il le sera jusqu’en 1988 et présidera le groupe RPR à l’Assemblée nationale. Il sera député européen de 1979 à 1984. Maire de Sarrebourg depuis mars 1971, il le restera dix-huit ans, conduisant la modernisation tranquille de ce chef-lieu d’arrondissement. Conseiller général de la Moselle pendant douze ans, il sera également conseiller régional de Lorraine jusqu’en 1992. En 1978 et 1979, il sera président du Conseil régional de Lorraine. « Tous ces mandats, a-t-il écrit, m’ont réjoui le cœur et enrichi l’esprit par de solides amitiés, des services rendus et reçus, des randonnées dans la nature, celle de l’austère et beau plateau lorrain où rien n’arrête le regard, jusqu’aux forêts de pins qui habillent les montagnes vosgiennes. »

 

Les années 1988, 1989 et 1992 jalonnent donc la fin des mandats politiques de Pierre Messmer. Mais, mes chers Confrères, c’est précisément le moment où Messmer s’engage dans une nouvelle voie qui, pour être réputée moins aventureuse que les précédentes, ne va être ni moins riche ni moins couronnée de succès. C’est sa quatrième vie, sa vie d’académicien. Membre de l’Académie des Sciences morales et politiques depuis 1988, il fut notre secrétaire perpétuel de 1995 à 1998, à la suite de Bernard Chenot. Son succès dans ces fonctions, dans lesquelles ses capacités exceptionnelles d’administrateur et d’organisateur aussi bien que ses qualités humaines ont fait merveille, le conduisent à être élu chancelier de l’Institut en 1999. Il est élu la même année à l’Académie française. Chancelier de 1999 à 2005 – année au cours de laquelle Gabriel de Broglie devient, à son tour, Chancelier –, Pierre Messmer connaît dans ces fonctions éminentes une réussite remarquable, à la hauteur des succès qu’il a connus dans ses trois « premières vies ». C’est que « tenir les rênes de l’attelage des cinq Académies » – c’est ainsi qu’il résumait la responsabilité du Chancelier – demandait parfois le courage et l’intrépidité du guerrier, toujours la sagesse et l’expérience de l’administrateur et, dans les moments décisifs, l’autorité de l’homme d’État.

Il fallait courage, sagesse et autorité en effet pour assurer fermement le cadre juridique et institutionnel de l’Institut, de manière à garantir sans aucune ambiguïté son indépendance et son influence. La loi du 18 avril 2006, dont les dispositions sont si importantes pour l’Institut, est l’aboutissement heureux, obtenu par son successeur, d’une démarche audacieuse lancée par Pierre Messmer en 2004.

De même, il fallait une grande détermination pour réaliser de nombreux aménagements dans ce Palais et faire l’acquisition de l’immeuble du 19, quai de Conti, qui porte le nom d’« aile Pierre Messmer ». Il en fallait tout autant pour que le Domaine de Chantilly, le Château de Langeais ou le Musée Jacquemart-André, par exemple, soient dotés d’une gestion de leurs finances, rigoureuse, autonome et durable.

Enfin, il fallait toutes ces qualités, auxquelles j’ajouterai celles du cœur, pour avoir contribué, par son action personnelle, à multiplier la générosité d’éminents donateurs, hommes et femmes prêts à mettre leurs biens au service de leurs idéaux. Si l’Institut est aujourd’hui l’un des grands acteurs du mécénat en France, c’est, de manière décisive, au Chancelier Pierre Messmer qu’il le doit. L’Institut abrite désormais des fondations de très grande ampleur qui couvrent un vaste champ d’initiatives et d’activités en matière scientifique, médicale, humanitaire, culturelle et littéraire.

Pour reprendre les propos de Gabriel de Broglie : « À chaque fondation correspond une histoire singulière, des visages et des noms, ceux des fondateurs ou des proches dont ils souhaitent honorer la mémoire, un projet intellectuel, le but ultime étant (…) le pouvoir de faire (…) avec cette liberté d’esprit et d’action, cette gestion précise et désintéressée qui ne sont possibles qu’à l’Institut de France ».

La participation de Pierre Messmer aux travaux de l’Académie des Sciences morales et politiques a été active et constante. Je pense en particulier à la Notice sur la vie et les travaux de Léon Noël et à ses communications, qui font autorité, lors des séances solennelles, en particulier : « L’Afrique de l’an 2000 », « Les interventions militaires extérieures de la France », « Vers l’armée nouvelle », « La mondialisation ». À quoi il faut ajouter de très nombreux discours, allocutions et conférences.

 

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Mes chers Confrères, Pierre Messmer, dont les vies sont autant de romans, a voulu être aussi écrivain et c’est à l’écrivain que je propose que nous prêtions maintenant attention. J’ai parlé des qualités de cœur de Pierre Messmer, qui expliquent aussi son succès d’académicien et de chancelier. On ne peut comprendre l’écrivain que si l’on considère également ces mêmes qualités de cœur, son exceptionnelle capacité de porter attention aux êtres, d’éprouver pour eux de la tendresse, de se mettre à leur place et de les comprendre, en somme, de l’intérieur.

Pierre Messmer a publié de nombreux livres parmi lesquels je citerai, outre sa thèse, déjà citée, Le service militaire, un dialogue avec Jean-Pierre Chevènement, en 1977, Les écrits militaires de Charles de Gaulle en 1985, Après tant de batailles, ses mémoires en 1992, Les blancs s’en vont en 1998, et La patrouille perdue en 2002. À ces livres s’ajoutent de nombreuses préfaces et la publication de très nombreux articles. Dans cette abondante production, j’ai été particulièrement impressionné par trois ouvrages, les trois derniers que j’ai cités.

Dans Les Blancs s’en vont, Pierre Messmer livre son témoignage sur les événements et les circonstances qui ont marqué la fin de l’empire colonial français.

C’est naturellement un livre d’histoire, écrit par un acteur direct, déterminé et lucide. Comme toujours avec Messmer, c’est un livre précieux de réflexion politique et morale sur une période historique marquée par d’immenses bouleversements. C’est en une quinzaine d’années seulement, de la fin de la deuxième guerre mondiale à l’indépendance de l’Afrique noire française en 1960 et de l’Algérie en 1962, que le deuxième empire colonial du monde disparaît. Pierre Messmer, officier valeureux, qui a fait une guerre exemplaire, sait que la deuxième guerre mondiale a profondément changé le monde. Il est convaincu que « le colonisateur le plus habile n’efface pas le sentiment national quand il existe ». C’est cette conviction qui lui fait porter un jugement souvent sévère sur les décisions d’acteurs français, politiques et militaires qui ne peuvent comprendre qu’ils ont devant eux des leaders africains, je cite, « bien décidés à arracher l’indépendance que des gouvernements français instables ou aveugles refusaient de leur accorder ».

L’organisation de ces « récits de décolonisation » est chronologique, de la deuxième guerre mondiale, à la guerre d’Indochine, à l’Afrique et à l’Algérie. La période postcoloniale n’est pas négligée.

De ce livre d’une grande franchise, je retiens trois éléments de récits.

D’abord, l’évocation de la figure des leaders politiques africains. Les portraits de Félix Houphouët-Boigny, pour lequel Pierre Messmer a une grande affection, et de Sékou Touré, qui choisira l’indépendance immédiate, sont saisissants. Notre regretté confrère de l’Académie des Sciences morales et politiques, Léopold Sédar Senghor, membre associé étranger, est cité neuf fois dans le livre. Pierre Messmer le place avec justesse dans la catégorie très rare des chefs d’État qui étaient de véritables hommes d’État. L’un et l’autre ont été membres des deux Académies, la nôtre et l’Académie française, privilège que Gabriel de Broglie aujourd’hui partage avec eux.

Ensuite, l’évocation du problème terrible des harkis. Il n’est pas fréquent que Pierre Messmer se fasse reproche. C’est le cas s’agissant des harkis. Pierre Messmer regrette de ne pas avoir demandé un entretien en tête-à-tête au général de Gaulle. « Peut-être, écrit-il, aurais-je obtenu de lui une déclaration dénonçant les exécutions du FLN et exigeant leur arrêt. Je ne sais quel aurait été le résultat mais, au moins, l’honneur eût été sauf ».

Enfin, le récit bouleversant du départ définitif de Dakar du Haut-Commissaire de la République en Afrique Occidentale Française. C’est à pied, dans un silence total que Messmer quitte le sol africain : « Au soir du 22 décembre 1959, je quitte le palais (…) pour le port (…) à pied et en uniforme. Sans qu’aucune consigne n’ait été donnée, des milliers d’Africains et d’Européens sont venus et occupent les trottoirs. Pendant que je passe lentement devant la Garde rouge, les parachutistes, les tirailleurs, les artilleurs, les marins, les aviateurs, le silence est total : ni cris, ni applaudissements, ni sifflets. Noirs et Blancs (…), chacun sent qu’il vit une heure solennelle. »

Après Les Blancs s’en vont, je propose que nous entrions un instant dans l’atmosphère d’un ouvrage à l’ambition plus directement littéraire. Je veux parler du recueil de nouvelles que l’auteur publie sous le titre La patrouille perdue et autres récits extraordinaires.

Extraordinaires, ces récits le sont en effet. Ils marient le tragique et le cocasse avec un rare bonheur.

Tragique et cocasse. S’agit-il de la reddition du fort Vittorio Emanuele en Érythrée ? Le fort, occupé par une garnison italienne, se rend sans combattre, toutes les autres positions italiennes ayant été conquises – du moins, c’est ce que le commandant du fort s’efforce de croire. Mais une fois à l’intérieur du fort, les vainqueurs français fêtent leur victoire, découvrent une cave emplie de bouteilles de Chianti et sombrent dans un profond sommeil sous l’effet de l’alcool, de la fatigue et de la chaleur, nous dit le lieutenant Pierre Messmer. C’est à ce moment que la soute aux munitions explose sans que l’on sache qui a mis le feu aux poudres.

L’urgence est d’évacuer le fort, ce que les prisonniers italiens font bien volontiers ! Tout en acceptant de transporter eux-mêmes à l’extérieur ceux des vainqueurs français qui étaient ivres-morts…

La véritable histoire de ce fait d’armes était évidemment indicible. Une légende s’y substitue. Le colonel félicite le capitaine pour, je cite, « nos combats couronnés par la conquête du fort Vittorio Emanuele défendu par une garnison héroïque qui l’avait fait sauter plutôt que de se rendre ».

Pierre Messmer conclut avec malice : « Nous avons accepté en silence cette version aussitôt confirmée par le commandant italien. Dans les jours qui suivirent, la sobriété de nos propos témoigna d’une modestie qui fut appréciée. »

Tragique et cocasse encore. Il s’agit de l’énorme responsabilité assumée par Pierre Messmer dans la défense du caporal Lechien accusé de trahison pour des faits rocambolesques. Le lieutenant Messmer est docteur en droit, mais il est spécialiste de droit administratif. Il n’a abordé que de très loin la procédure pénale. Il défend avec autant d’énergie que de maladresse un accusé qui est davantage un pitre qu’un traître. Le verdict tombe cependant et crucifie l’avocat de circonstance Pierre Messmer : dégradation militaire et peine de mort.

Une parade est trouvée. Le lieutenant Messmer envoie un recours en grâce au général de Gaulle. Sentence suspendue. Les mois passent. Le régiment s’engage dans la campagne de Syrie. C’est dans le souk de Damas que le lieutenant Messmer devenu capitaine retrouve Lechien, dégradé et prisonnier : il accompagne l’épouse du gardien-chef de la prison, ayant fait le serment de ne pas s’évader.

L’auteur conclut avec philosophie mais sans complaisance : « Je crus volontiers (en ce serment). Indifférent au déshonneur, il s’était adroitement organisé pour survivre à la guerre : dans la situation d’un déserteur légal, il avait réalisé son rêve. »

Toujours le tragique et le cocasse. Dans La mort d’un banquier, une jeune femme, Madame Bonnétude, fait assassiner son époux par le Vietminh pour épouser son amant. L’ironie de Pierre Messmer est tout entière dans l’avertissement : « Dans ce récit, seuls les faits sont réels. Les noms des personnages sont imaginaires, à l’exception des personnages officiels. » À Saigon, Pierre Messmer prend un intérêt considérable à l’affaire lorsque, directeur de cabinet du Haut-Commissaire de la République, Émile Bollaert, il découvre le pot aux roses.

La chute est, comme toujours avec l’écrivain Messmer, une petite merveille. La charmante, mais très vénéneuse, Madame Bonnétude quitte son second mari, lui laissant le court billet suivant : « J’en ai assez de tes soupçons ignobles. Je pars. »

Il faut reconnaître que tous les personnages féminins de Pierre Messmer ne vont pas jusqu’au meurtre. Mais les dames sont souvent dangereuses. Dans ses mémoires, il mentionne l’épouse d’un géologue qui affole la petite communauté de Fort Gouraud en Mauritanie. Elle gifle un lieutenant. Pierre Messmer, commandant du cercle de l’Adrar, envoie une lettre de blâme à la dame pour que le lieutenant retire sa plainte : la transaction avait été négociée au préalable. Mais l’incident n’était pas clos. Peu de temps après, à la fin d’un déjeuner, entre avec gravité, je cite Pierre Messmer, « une belle jeune femme, triste et digne (…) qui jette à mes pieds une feuille de papier froissée en boule : "Commandant, dit-elle, vous m’avez déshonorée". »

« Ma femme, écrit Pierre Messmer, me jette des regards noirs de colère et ramasse la lettre qu’elle croit compromettante. Les messieurs cachent leur gêne sous des sourires compréhensifs ou admiratifs. Fort heureusement, la vérité éclate : ni la vertu de la dame, ni la fidélité de Messmer n’étaient en cause. »

Toutes tragiques et toutes cocasses, les nouvelles peuvent pencher beaucoup plus d’un côté ou de l’autre. Bavure est résolument tragique. Vous savez, ils ont l’habitude est délibérément cocasse.

Dans Bavure, Pierre Messmer explique avec candeur et franchise qu’il donne accord à la tentative d’enlèvement d’un chef rebelle camerounais en territoire britannique. Il s’agissait d’aller huit kilomètres au-delà de la frontière. « Je donnai mon accord au projet, en précisant que l’objectif était de le ramener vivant en territoire sous tutelle française (…). L’usage des armes n’était autorisé qu’en cas de légitime défense. »

L’opération échoue, le chef rebelle n’était pas là, et un horrible massacre est perpétré par l’un des membres du commando. Le chef de l’expédition passera le reste de sa vie à expier sa faute. Lorsque celui-ci est assassiné, Pierre Messmer, avec son art consommé de la chute lapidaire, nous dit simplement : « Depuis des années, il attendait cette mort comme une délivrance. »

Dans Vous savez, ils ont l’habitude, il multiplie les remarques spirituelles et les situations drolatiques. De Bernard Cornut-Gentile, Gouverneur général de l’Afrique Occidentale Française, il dit : « Loyal à l’égard du ministre en exercice, il s’efforce toujours de prévoir quel sera son successeur. Comme les gouvernements changent souvent, c’est un effort épuisant. » Nous savons que c’est toujours un effort épuisant même si la longévité des chefs de gouvernement a été multipliée depuis la IVe République. Le même Cornut-Gentile, réalisant qu’un accident de chemin de fer entre Doha et Bamako n’avait fait qu’un seul blessé au sein d’une délégation de hauts responsables français et africains, éclate : « Geay (c’est le Gouverneur du Sénégal), c’est inadmissible ! Pourquoi vous êtes-vous blessé, alors que tous les autres sont indemnes ? ». L’intéressé, encore sous le choc, abasourdi par l’étrangeté de la question, reste muet. Il est sauvé par Félix Houphouët-Boigny, président du Rassemblement Démocratique Africain. Celui-ci explique que la blessure n’est pas grave, bien que spectaculaire, et qu’il faut laisser Geay en repos. L’accident ne fait qu’un seul blessé mais laisse tous les hauts responsables entièrement dépenaillés. Dans la petite ville de Kayes, où une escale avait été prévue, la délégation offre un spectacle rare, drôle et gratuit nous dit l’auteur. Je le cite : « Un groupe de grands chefs blancs et noirs en guenilles, ce qui (…) amusait beaucoup la foule africaine nombreuse qui explosa en acclamations. »

Ailleurs, dans ses écrits, Pierre Messmer mentionne avec drôlerie une autre foule africaine enthousiaste. Malraux rend compte au Conseil des ministres des fêtes célébrant l’indépendance d’un nouvel État. Il évoque, en termes lyriques, son entrée triomphale dans la capitale : « J’étais debout, dit-il, à côté du Président, dans une voiture découverte qui avançait lentement. L’enthousiasme de la foule était indescriptible. » Observant les sourires des membres du gouvernement, il corrige avec humour : « Mais je ne sais s’ils acclamaient leur Président et le représentant de la France ou la rutilante escorte motocycliste qui entourait notre voiture ». Remarque qui, nous dit Pierre Messmer, suggère au général de Gaulle une conclusion sans appel : « Quel délire si vous-même, Malraux, aviez défilé en motocyclette ! ».

Dans ce recueil de courts « récits extraordinaires », l’écriture de Pierre Messmer est une mécanique d’horlogerie. Ses phrases sont courtes et précises. Il est économe d’adverbes et d’adjectifs. Sa prose nerveuse et souple se met exactement au service de sa narration. Et la chute est toujours brève et efficace, qu’elle soit dramatique ou ironique.

Lorsqu’on referme ce livre, comme tous les autres écrits de Pierre Messmer, la marque qu’il laisse est profonde. On a croisé la vie et la mort, la guerre et la paix, le bien et le mal, les anecdotes et les histoires, et aussi l’Histoire avec un grand « H ». On a observé le courageux et le poltron, l’audacieux et le pleutre, le raffiné et le brutal, le grand pécheur et le saint, qui se trouvent parfois être les deux en même temps. Mais à l’égard de tous sans exception, l’auteur fait preuve d’attention, d’affection, d’une empathie qui est la marque de l’écrivain. Un écrivain qui aime tous ses personnages, les héros comme les lâches. S’il ne masque pas son admiration pour les premiers et son mépris pour les seconds, c’est cependant avec la même tendresse qu’il les campe.

Le troisième livre que je propose à votre attention est Après tant de batailles. Ces mémoires sont naturellement organisés en quatre grandes parties successivement consacrées, chronologiquement, à la guerre, à l’Afrique et à sa décolonisation, au ministère des Armées et à l’Hôtel Matignon. Ils s’arrêtent en 1974. J’ai été fasciné par ces mémoires qui sont un grand livre, non seulement du fait de leur sujet, la vie d’un homme exceptionnel, mais aussi de l’étendue et de la profondeur de la méditation morale de l’auteur, souvent renforcée par de grands bonheurs d’écriture.

J’aimerais donner une brève illustration de la réflexion de Pierre Messmer en reprenant trois thèmes, celui de la guerre, celui de la politique et celui de la liberté.

 

La guerre est toute de sang et de sueur. Il y a peu de larmes. Des notations toujours brèves. Un art de la concision et de la précision, précisément militaire.

Concision. Ainsi, de l’entretien avec le général de Gaulle, en juillet 1940, à St-Stephens House. Celui-ci demande à Pierre Messmer et à Jean Simon s’ils ont « un vœu à exprimer pour (leur) affectation ». La réponse est brève : « La Légion étrangère, mon Général ». Ce sur quoi de Gaulle conclut l’entretien : « C’est bien. Merci, Messieurs ». « Salut, écrit l’auteur, demi-tour réglementaire et sortie ». « J’ai un chef, conclut Pierre Messmer, choisi par moi, grâce auquel je pourrai faire ce que je veux : la guerre ».

Sang et sueur. En Érythrée, le lieutenant Pierre Messmer est confronté à un refus collectif d’obéissance : ses hommes veulent aller boire au risque d’être sous le feu de l’ennemi. « Pendant une ou deux minutes, écrit Messmer, je reste paralysé par la surprise ; je n’avais jamais imaginé que ma section refuserait de m’obéir sous le feu. Pour un officier, c’est la pire des situations. Je dois forcer l’obéissance ».

Il continue : « Je sors mon revolver et je dis : Ceux qui approcheront des arbres mourront. Si les Italiens les ratent, je les abattrai moi-même ».

Un légionnaire, « grande gueule mais bon type », lui dit : « Mon lieutenant, on obéit, mais vous saurez bientôt que crever de soif, c’est la pire des morts ». Prophétie que le lieutenant Messmer vérifie presque, la même journée : « Comme moi, le combat de l’Enghiahat va mourir. La mort ne vient pas comme je l’attendais, de l’extérieur, d’une balle, d’un éclat d’obus (…) qui frappe et qui tue. Elle est dans mon corps desséché (…) ». Après un coma d’une ou deux heures, Pierre Messmer sent de l’eau sur son visage : « Alors mon lieutenant, ça va mieux ? ».

La guerre, c’est Bir Hakeim, ce fait d’armes de la France Libre dont Pierre Messmer nous parle longuement. C’est un admirable récit de guerre. Il faudrait tout citer dans ce texte qui retrace le bruit, la fureur et aussi la confusion de la bataille. Ce pourrait être un passage de Guerre et Paix. À l’émotion de la qualité d’écriture s’ajoute l’authenticité absolue de l’acteur direct.

« Aux gestes, aux rares paroles de ceux qui sont ici serrés presque au coude à coude, Français et étrangers au service de la France, tirailleurs de l’Oubangui et d’Afrique du Nord, marsouins de Tahiti et de Nouvelle Calédonie, artilleurs, tringlots libanais, syriens, malgaches (…), je sens une résolution grave et définitive. Pas un mot de doute. Pas une réaction de peur. La sortie de Bir Hakeim réussira parce que malgré les bombes, les obus, les balles, les vents de sable, la chaleur, la soif, trois mille hommes qui savent se battre ont au cœur la fierté d’être libres et la volonté de le rester ».

À la fin du récit de la bataille, Pierre Messmer cite le passage des Mémoires de Guerre du général de Gaulle, lorsque celui-ci apprend que le général Kœnig et une grande partie de ses troupes sont parvenus à El Gobi, hors de l’atteinte de l’Afrika Korps. De Gaulle écrit : « Je remercie le messager, le congédie, ferme la porte. Je suis seul. Oh cœur battant d’émotion, sanglots d’orgueil, larmes de joie ! ».

Je disais, il y a un instant, que dans la guerre de Pierre Messmer, il y avait beaucoup de sang et de sueur, et peu de larmes. Du moins y a-t-il celles de joie, de De Gaulle, saluant le fait d’armes de Bir Hakeim.

Dans la bataille d’El Alamein, Pierre Messmer retrace ainsi l’assaut donné par sa compagnie avec celle de Lalande. Je cite : « Rapides et silencieux, nous marchons à l’ennemi ; je ne pense à rien, délivré, par le mouvement des muscles, de l’angoisse qui me serrait le cœur, tout à l’heure, avant de franchir cette ligne terrible de l’inconnu et de la terreur, si semblable à celle qui sépare les vivants des morts ». Cette « ligne terrible » est une citation de Tolstoï dans Guerre et Paix. Guerre et Paix, guerre puis paix, résumé de l’histoire de l’Europe des soixante-dix dernières années est le meilleur résumé aussi de la vie de Pierre Messmer.

El Alamein est aussi le champ de bataille où Pierre Messmer entre en conflit avec Kœnig. Il est en désaccord avec le montage de l’opération à laquelle sa compagnie a participé. Sa conception de sa liberté d’esprit fait qu’il ne le dissimule pas. Désormais, le général Kœnig le tient pour un officier difficile. « Je m’en moque éperdument, écrit Messmer. Je ne fais pas la guerre pour être bien noté ! ».

 

Venons-en à la politique vue par l’auteur, j’allais dire par le moraliste. La grande et la petite… Après tout, le guerrier, l’administrateur, le gouverneur a aussi été un homme politique.

Il précise pourtant lui-même publiquement à un journaliste qui l’interroge à la radio en 1973, alors qu’il est Premier ministre : « Je ne suis pas un homme politique ! ». Réponse qu’il corrige dans ses mémoires : « Un Premier ministre est un homme politique, qu’il le veuille ou non. Je pensais et j’aurais dû répondre que je n’étais pas et ne voulais pas être un professionnel de la politique, un de ces hommes, comme il y en a trop et dans tous les partis, qui vivent pour et par la politique. À Matignon, ajoute-t-il, j’étais entièrement immergé dans ce milieu où je n’ai jamais été à l’aise, ni intellectuellement, ni moralement ».

Ce malaise vis-à-vis de la politique d’un homme politique éminent, neuf ans ministre des Armées, trois ans Premier ministre, qui sait aussi ce que c’est que d’être conseiller général, conseiller régional, député, maire, président du Conseil régional, n’est pas une coquetterie.

Pierre Messmer, « n’étant ni savant, ni écrivain » - éminentes activités qu’il place, comme le faisait le général de Gaulle, devant celles des hommes d’État et des chefs de guerre – « était conduit à administrer et à gouverner ». Il a de la politique l’idée la plus noble et la plus haute : être au service de tous, gouverner dans l’intérêt général. Cela le conduit à être direct, pour ne pas dire cruel, à l’égard de la politique dite « politicienne ».

C’est ainsi qu’il écrit : « À Matignon, je devais diriger l’action d’un gouvernement composé de ministres dont les principaux savaient que je ne les avais pas choisis et dont certains pensaient à prendre la place du Président de la République s’il mourait ou celle du Premier ministre s’il trébuchait. Il me revenait, écrit-il, d’arbitrer leurs différends, ce qui s’apparente parfois au dressage de grands fauves ». Tout rapprochement avec d’autres périodes de notre histoire serait évidemment hors de propos.

Il est vrai aussi que ses fonctions gouvernementales, dans des périodes historiques dramatiques, ont présenté à Pierre Messmer un autre aspect des responsabilités politiques que celui de la « petite politique ». Je ne pense pas seulement à la réforme fondamentale des Armées qu’il expose précisément dans son livre, à la réalisation de la force nucléaire ou à la définition de la stratégie militaire de notre pays. Je pense aussi au putsch du 23 avril 1961. Dans la nuit du 22 au 23 avril, Michel Debré demande au peuple français d’aller « à pied ou en voiture » convaincre les parachutistes, « soldats trompés », de leur lourde erreur. Pierre Messmer dispose de « moyens plus efficaces », écrit-il sobrement. Je cite : « Le premier consiste à interdire aux avions militaires non autorisés le survol du territoire sous peine d’être abattus par la défense aérienne ». Et d’ajouter : « Avec l’autorisation de Michel Debré, je précise qu’il faudra en cas de nécessité, aller jusqu’à la destruction en vol des avions de transport non autorisés ». Heureusement, écrit Pierre Messmer, le problème ne se posa pas.

Il faut reconnaître que prendre la décision de détruire en vol des avions bondés de parachutistes français séditieux pour défendre la légalité républicaine directement menacée est une décision politique d’une autre nature que celle qui consiste à améliorer le cours d’une carrière de député ou de ministre grâce à une manœuvre habile.

Pierre Messmer ajoute aussitôt une courte phrase qui résume le second moyen plus efficace que celui de Michel Debré : « (Il) consiste à faire rentrer en métropole, à vide, les avions de transport militaire stationnés en Algérie ». Le second moyen prévient la catastrophe et permet d’éviter d’utiliser le premier, dramatique.

 

Enfin, le thème de la liberté dans Après tant de batailles reflète la passion qui a profondément inspiré toute la vie de Pierre Messmer. On retrouve dans ce livre non seulement l’inlassable combattant de la liberté, mais aussi celui qui manifeste une réelle compréhension et même une sorte de tendresse pour l’usage de leur liberté par ceux dont il croise le destin. Et cela, même si ceux-ci ne partagent pas ses idées.

Ainsi relate-t-il l’expédition organisée « à grand fracas médiatique » par Jean-Jacques Servan-Schreiber et le général de Bollardière, pour marquer leur opposition aux essais nucléaires de la France à Mururoa. Un escorteur de la marine arraisonne le voilier de Bollardière qui, à son retour en France, est convoqué par Messmer. Celui-ci lui signifie sa retraite d’office. L’auteur conclut le passage avec une ironie baignée de cette tendresse très particulière que j’évoquais à l’instant.

« Bien que je n’aime pas beaucoup les généraux non violents, écrit-il avec humour, j’ai conservé à Bollardière, cœur pur, soldat sans peur et sans reproche, mon estime et mon affection ».

Ses derniers entretiens avec le général de Larminat sont bouleversants. Il note que Larminat « fut toujours ferme dans ses convictions, libre et même provocant dans ses propos ». Ayant rejoint la France Libre dès juillet 1940, il irritait Messmer en 1960 en lui reprochant une certaine faiblesse vis-à-vis d’officiers dont l’idéologie était déjà clairement factieuse. Quand fut créé le Haut Tribunal militaire en avril 1961 pour juger les officiers rebelles, le général de Gaulle, sur la proposition de Pierre Messmer, demande à Larminat d’en être membre. Celui-ci accepte. Il est nommé juge. Je cite Pierre Messmer : « Deux jours plus tard, il se suicidait en se tirant une balle de revolver dans la tête ». L’auteur reprend les deux phrases terribles de Larminat : « Je n’ai pas pu physiquement et mentalement accomplir le devoir qui m’était tracé. Je m’en inflige la peine ». Et Pierre Messmer de conclure : « Il se refusait à juger des hommes qu’il condamnait en conscience, mais dont il comprenait trop bien l’indiscipline ». On sent que Pierre Messmer – qui leur est si profondément opposé – comprend lui aussi l’indiscipline de certains généraux et le drame vécu par Larminat. Et l’on sent bien sa forte réprobation lorsque l’aumônier des Armées, le cardinal Feltin, refuse les obsèques religieuses : « La cérémonie, dit Messmer, se déroule dans la cour d’honneur, devant les portes closes de St-Louis des Invalides ».

Ce respect pour la liberté des autres, même si elle s’exerçait dans un sens qui n’était pas le sien, Pierre Messmer le signale aussi dans un bref échange avec André Malraux. Celui-ci lui demande pourquoi il a parlé de Régis Debray au général de Gaulle. Pierre Messmer répond : « Parce qu’il est français et que je respecte les hommes qui risquent leur vie pour leurs idées, même si ce ne sont pas les miennes. Ils sont courageux et sincères. Vous-même, n’avez-vous pas pris ce risque en Chine et en Espagne ? » À quoi Malraux répond sèchement : « Dans les années vingt, le destin du monde se jouait en Chine. Aujourd’hui, il ne se décide pas en Bolivie ! ». Messmer en défenseur de Régis Debray devant un Malraux critique ! Belle illustration de sa compréhension pour les usages sincères de la liberté.

La philosophie de l’Histoire de Pierre Messmer pourrait être interprétée comme ayant une double dimension.

Dans certaines circonstances, par exemple s’agissant de la décolonisation, il semble avoir la conviction qu’il se trouve devant un processus historique clair, qui a un sens. Dans les deux acceptions du terme, c’est-à-dire à la fois une direction qu’il serait déraisonnable de mettre en cause et une signification profonde. « J’ai bientôt compris, écrit-il, que d’autres peuples avaient, comme le mien, le goût de la liberté et que des hommes, jaunes ou noirs, pouvaient (l’) exiger, eux aussi (…) ». Le cours de l’Histoire pourrait donc parfois être nécessaire.

Mais il y a un autre versant. Dans d’autres circonstances, le processus historique n’a pas de direction claire. C’est le cas par exemple de la deuxième guerre mondiale. Il faut combattre pour écrire une Histoire qui hésite sur son propre cours. Les volontaires de la France Libre, écrit Messmer, ne croient pas qu’ils se rangent nécessairement dans le camp des vainqueurs. Ils combattent, « par honneur militaire ou haine de l’ennemi » et s’ils entendent bien gagner la guerre, ils savent que la victoire ne leur est pas promise mais doit se gagner chèrement. Et il observe qu’aux yeux des jeunes gens qui viennent de s’engager, les prévisions du général de Gaulle sur l’issue de la guerre semblent très optimistes et « faites pour remonter le moral des Français ».

Cependant, dans la vraie perspective de Pierre Messmer, il me semble que l’Histoire n’est jamais totalement nécessaire ni totalement contingente. Elle n’est jamais écrite à l’avance. C’est le jugement moral qui doit lui donner son sens, c’est-à-dire sa signification, et le combat, physique ou intellectuel, qui lui donnera, en définitive, sa direction.

Qu’il s’agisse de la guerre, ou de la décolonisation, ou de toutes autres circonstances, on ne peut et on ne doit jamais faire l’économie de l’engagement de sa liberté, nous dit Pierre Messmer. Je le cite : « Alors qu’approche la mort qui m’a fait signe plusieurs fois de très près, il m’arrive de me demander si moi, Pierre Messmer, j’ai choisi mon destin et si j’ai été le jouet plus ou moins conscient d’événements dont je pensais être l’acteur ». Vient alors la réponse, lumineuse : « (…) La dignité d’un homme ne tient pas aux grades qu’il a atteint, aux distinctions qu’il a reçues, aux fonctions qu’il a remplies, à son intelligence ou à sa richesse, mais à l’usage qu’il fait de sa liberté ». Cette phrase, très belle, sera très souvent citée.

Cette leçon de philosophie morale de l’Histoire peut nous être utile aujourd’hui, me semble-t-il.

Dans le remarquable discours qu’elle a prononcé lors de sa réception à l’Académie française, Simone Veil a évoqué l’ambition européenne à laquelle elle a voué une partie de sa vie. C’est un engagement que je partage profondément. Comme elle l’a dit, Pierre Messmer avait vu naître ce projet historique et il l’a accompagné comme ministre et comme Premier ministre loyalement mais prudemment. Et il n’a pas dissimulé son scepticisme lors des traités successifs de Maastricht et de Nice.

Mais, quelles qu’aient été ses positions propres, il me semble que son exemple doit conduire ceux qui ont de fortes convictions européennes à « faire usage de leur liberté » pour que l’histoire de notre continent – qui semble parfois hésiter sur son propre cours – confirme bien qu’elle coule dans le sens du renforcement continu et de la consolidation de son union.

La crise mondiale que nous affrontons n’est pas spécifiquement européenne. Elle frappe l’ensemble des pays industrialisés. Elle les contraint tous à changer leur stratégie économique et financière. C’est vrai des États-Unis, comme du Japon, comme de l’Europe. Chaque continent a ses points forts et ses points faibles qu’il faut corriger. Pour l’Europe, il s’agit de renforcer considérablement sa gouvernance économique à moyen et long terme et sa capacité de faire face à des crises soudaines. Ainsi sera confirmée l’union des Européens pour la prospérité, la stabilité et la paix, une paix assurée depuis deux tiers de siècle.

 

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Mesdames, Messieurs, chers Confrères,

Au moment de prendre les responsabilités de chancelier et de quitter celles de secrétaire perpétuel de notre Académie, Pierre Messmer déclara que cette dernière fonction était, avec celle de gouverneur de Mauritanie, celle où il s’était senti le plus heureux. Il rendit alors hommage à notre compagnie : par elle, disait-il, nous sommes « rattachés à un passé dans lequel, peu à peu et un à un, nous nous retirons nous-mêmes ». Tout aussi important à ses yeux était que nous soyons aussi « par vocation immergés dans le présent et projetés dans l’avenir ».

Cette préoccupation permanente du futur, cette « projection vers l’avenir », Pierre Messmer n’a pas attendu d’être notre chancelier pour en faire sa règle fondamentale. La conclusion de ses mémoires comprend une phrase admirable qui pourrait être sa devise d’homme d’État. « Les hommes d’État doivent aimer les tempêtes de l’Histoire et, toujours, plutôt que d’attendre et de subir, créer l’événement ».

Ne jamais accepter passivement le déroulement des événements et ne pas hésiter à les devancer, voilà une recommandation exemplaire pour temps de crise. Je ne suis pas sûr qu’il faille, au demeurant, en limiter l’application aux seuls hommes d’État. Pierre Messmer lui-même a appliqué sa maxime dans chacune de ses quatre vies, avec constance et avec succès. Ce sont, en période de crise, tous les responsables, publics et privés, qui doivent inlassablement devancer avec lucidité et courage les nouveaux défis.

Mais c’est sur les premiers mots de la phrase que je souhaiterais terminer notre méditation sur la vie et l’œuvre de Pierre Messmer. « Les hommes d’État doivent aimer les tempêtes de l’Histoire (…) ». Voilà un bonheur d’écriture si flagrant, une injonction si belle et si impérieuse que je me suis demandé si Pierre Messmer pouvait avoir, sans le savoir, emprunté cette expression. Je n’en ai trouvé trace dans aucun texte. Je m’attendais à trouver peut-être de Gaulle, peut-être Churchill, peut-être Shakespeare, ou tous les trois. Certains verront dans cet « amour des tempêtes de l’Histoire » de Messmer une certaine proximité avec le Chateaubriand de René : « Levez-vous vite, orages désirés ». Si l’intention de Messmer n’était si clairement impérieuse, poussant l’homme d’État à l’action résolue et précoce, on pourrait dire en effet que ce texte est néanmoins littérairement imprégné d’un certain romantisme.

« Les hommes d’État doivent aimer les tempêtes de l’Histoire ». Pierre Messmer est ici tout entier. L’homme d’État, les tempêtes de l’Histoire et aussi l’emploi du verbe aimer, insolite dans ce contexte, mais qui fait tout le prix de la devise. C’est ce bonheur de plume de l’écrivain, créatif et passionné, qui lui donne la pleine propriété de ce texte. Ainsi écrivait Pierre Messmer, combattant, administrateur, homme d’État, chancelier, moraliste et écrivain.

 

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