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Notice sur la vie
et les travaux
de Henri Amouroux
par M. François
d'Orcival
séance du lundi 7 décembre 2009
Notice sur la vie et les travaux de Henri Amouroux (1920
-2007)
par M. François d'Orcival, membre de lAcadémie
des sciences morales et politiques
Monsieur le président,
Messieurs les secrétaires perpétuels,
Monsieur le chancelier de lInstitut,
Messieurs les Grands Rabbins,
Mesdames, messieurs,
Chers confrères et chers amis,
Permettez-moi dabord de saluer Madame Colette Amouroux,
son épouse, ainsi que les enfants dHenri Amouroux,
son fils, ses filles, ses petits-enfants, qui nous font lhonneur
de leur présence, sans oublier son frère et
ses surs à qui jadresse mes pensées.
Le 10 juin 1982, la scène du théâtre de
la Tête dOr à Lyon est transformée
en plateau de télévision, avec projecteurs,
caméras, et animateur. On y joue pour la première
fois une pièce intitulée « Et ça
leur faisait très mal ? » Quatre personnages,
un Allemand, un Russe, un Américain et un Français,
débattent de la torture et de la cruauté quils
ont infligées à autrui, et qui furent justifiées,
je cite : « par le devoir militaire, lenchaînement
révolutionnaire, la montée de tous les sadismes » (1)
Lémission qui sert de cadre à la pièce,
Henri Amouroux, lauteur, la appelée « Face
au passé ».
Face au passé
Vingt-cinq ans plus tard, le mercredi
16 mai 2007, jour de linvestiture du sixième
président de la Ve République, et cette fois
sur un vrai plateau de télévision, celui de
la chaîne LCI, Henri Amouroux commente, de sa voix douce
et grave, lhommage à la jeunesse de France que
le nouveau chef de lEtat préside au Bois de Boulogne,
dans la clairière des suppliciés du 17 août
1944.
Son ami et confrère Pierre Messmer se tient droit au
premier rang des témoins. Sur deux grands arbres est
gravée linscription solennelle : « Passant,
respecte ce chêne. Il porte les traces des balles qui
ont tué nos martyrs », comme Malraux avait
dit au plateau des Glières : « Passant
va dire à la France que ceux qui sont tombés
ici sont morts selon son cur. »
Henri Amouroux na pas un papier ; il connaît
par cur les noms, les origines, les professions de chacun
des martyrs ; il cite ceux que lHistoire a omis
et les circonstances de ce crime absurde à quelques
jours dune Libération que tout rend inévitable.
Quand une lycéenne donne lecture de la lettre dun
autre jeune fusillé, Guy Môquet, Henri sait aussi
tout de lui et des siens ; il revient sur ces temps de
honte, de dénonciation et dotages.
Il dit : « Soyez juste. Il y a les martyrs,
il y a les résistants ; certains furent lun
et lautre, dautres non. Noubliez pas les
anonymes que lon na pas retenus, quelle que soit
leur famille de pensée, leur sacrifice fut grand, même
sil fut négligé. Eux aussi ont leur place
dans lépopée de la patrie. »
Devant notre Académie, il avait expliqué (2) :
« A partir du 21 août 1941, date de lattentat
au métro Barbès, des milliers de Français
vont tomber sous les balles des pelotons dexécution.
Tous nétaient pas communistes. Parmi les fusillés,
des juifs en nombre, des gaullistes, des maquisards, des hommes
qui ne se réclamaient daucun mouvement et beaucoup
dotages, tirés des prisons, ou, en juillet et
août 1944, raflés dans les villages traversés
par une armée allemande en déroute. »
Henri Amouroux appartenait à la génération
qui avait vécu ce chemin de croix. Il aura consacré
cinquante années de sa vie à en revivre chacune
des stations.
Il a vingt ans le 1er juillet 1940. Vingt ans, quand le désastre
est accompli, le peuple français en deuil de son honneur,
son armée capturée, son gouvernement transféré
à Vichy, le pays coupé en deux et occupé.
Son père sest battu sur la Somme, durant lautre
guerre ; son grand père a été fait
prisonnier à Sedan, en septembre 1870. Né à
Périgueux, dune famille périgourdine,
il a fait ses études dans ce Sud Ouest familial, entre
une guerre achevée et une autre qui menace. A dix-huit
ans, le voici à Paris, où il est venu sinscrire
à lEcole supérieure de journalisme, ce
journalisme dont il rêve depuis quil est enfant.
Fondée en avril 1899, cette école de journalisme
a vu défiler des maîtres aussi prestigieux quAnatole
France, Péguy, Romain Rolland ; des politiques
aussi célèbres que Poincaré, Doumergue,
ou Doumer. Il suit les conférences de ses futurs confrères
journalistes, Georges Hourdin, Georges Bourdon, Georges Combault
Premier stage à lagence de presse Opéra
Mundi, créée par Paul Winkler, puis retour à
Bordeaux où il est engagé, comme journaliste
stagiaire, par La Petite Gironde, le plus ancien et
le principal quotidien de la région. Henri y publiera
une douzaine de séries historiques sur nos gloires
nationales, Bonaparte, Chateaubriand, Victor Hugo, Ampère ;
il est en bonne compagnie : André Maurois, Gérard
Bauer, de lacadémie Goncourt, le député
Jean Montigny figurent parmi les grandes signatures du journal.
A 21 ou 22 ans, on nécrit pas léditorial.
A cet âge-là, à ce moment-là, on
a dautres idées en tête. Au 1er janvier
1942, il adhère au réseau Jade Amicol. Rattaché
à lIntelligence Service, ce réseau est
né de la rencontre dun colonel du 2e Bureau et
dun Père jésuite. Le nom choisi pour le
désigner vient de la pierre précieuse et du
nom de guerre de lofficier. Ce mouvement rassemble les
plus gros effectifs de la Résistance dans la région,
entre zone libre et zone occupée ; il comptera
jusquà 1 200 membres. Parmi eux, un autre
jeune homme, Hélie Denoix de Saint Marc, oncle de notre
confrère, qui confiera : « On est très
sérieux quand on a 17 ans ; le travail auquel
je consentais était important et dangereux ; il
demandait des précautions et une grande discrétion. »
Henri fait donc partie de cette jeune cohorte de héros
discrets qui ne sétalent pas, et pourtant lui
aussi porte des plis, des consignes, transporte des postes
émetteurs clandestins.
Henri conservera dans son portefeuille, avec ses papiers didentité,
une autre carte didentité aussi précieuse,
celle de sa jeunesse, qui porte le n° 568 au titre de
la Fédération régionale des réseaux
des Forces françaises combattantes du Sud-ouest. Et
la seule décoration quil acceptera jamais sera
sa Croix de guerre 1939-1945, pour un fait darmes contre
lennemi, non loin de Royan, au cours duquel il est blessé.
A la Libération de Bordeaux, au mois daoût
1944, Henri est appelé par léquipe de
Jacques Lemoine, la plupart dentre eux étant
membres, comme lui, du réseau Jade Amicol, à
participer à la création du nouveau quotidien,
Sud Ouest. Il est nommé au secrétariat
de rédaction, poste idéal pour apprendre son
métier car cest là quon relit
la copie, quon la corrige, quon la coupe, quon
la titre pour la mettre en page. Dès lors, on sait
tout faire. Il saura tout faire, de la chronique littéraire
quil tient avec une régularité dhorloge
pendant quinze ans, jusquà léditorial
quil rédige en le commençant par la fin
avant de le dérouler, dun jet sans rature.
Mais cest le reportage qui forme le journaliste. Il
part bientôt comme reporter, ou correspondant de guerre.
A lépoque, les grands régionaux publient
aussi de grands reportages sur lactualité du
monde. Henri sembarque pour Israël. Cest
son premier voyage dans ce pays ; il en fera une douzaine,
en tirera des dizaines darticles, la matière
de quatre livres deux documents, deux romans. Nous
sommes à Pâques 1951 ; sac au dos, accompagné
par sa femme, il a choisi la 4e classe, au fond de la cale
du paquebot Negba ; on y est six par cabine ; grâce
à cette promiscuité, il en saura plus sur ces
aventuriers du jeune Israël, ce pays tout neuf aussi
vieux que la Bible.
Voilà, dit-il, « un voyage de journaliste,
celui dun journaliste qui naime ni les caravanes
officielles, ni les grands hôtels, ni les cocktails »,
mais qui « recherche lintimité et
lexactitude de la vie quotidienne » (3).
Déjà ce souci de la vie quotidienne, de la route
tracée par un peuple. Il est linvité dune
famille, dun kibboutz ou dun village ; il
questionne aussi bien les jeunes Sabras, larme à
la hanche, que le président du conseil, David Ben Gourion.
A la même époque, il traverse lIndochine
à trois reprises, avant et après Diên
Bien Phu il sera deux fois blessé. En préface
à son livre reportage sur lIndochine (4),
il note : « Ni historien ni politicien, jai
écrit ici un livre de journaliste. » Toujours
le réflexe de rappeler son métier. Le style
du reporter prépare celui de lhistorien :
il mêle dans une écriture fluide et sobre,
sujet, verbe, complément le récit, le
portrait, lanecdote, le chiffre significatif, quil
mettra, à grande échelle, au service de ses
livres dhistoire, et qui en feront le succès
que lon sait.
Ce style lui vient du plaisir quil a pris à la
lecture de lAlexandre Dumas des « Trois mousquetaires »,
du Victor Hugo des « Choses vues »,
des Goncourt du « Journal », mais aussi
et dabord de son admiration pour le reporter modèle
des années davant guerre, Albert Londres, né
en 1884, mort en mer en 1932. En hommage à sa mémoire,
il présidera le jury du Prix du reportage qui porte
son nom, et il y mettra la ferveur dun jeune journaliste.
Flambeau quil transmettra après plus de vingt
ans de présidence à ma consur Josette
Alia.
De ce modèle de journalisme, il disait, au micro de
Canal Académie (5) :
« Aujourdhui, tout est commandé par
la rapidité de linformation, cest-à-dire
fatalement par la légèreté de linformation.
Albert Londres avait le grand avantage de pouvoir écrire
long, de nouer des contacts avec les gens sur le paquebot,
de rester sur place trois ou quatre mois et non trois
ou quatre jours de prendre le temps de rédiger,
de méditer, de réfléchir à son
sujet. Cétait la belle époque du reportage
stylo bateau. On lui doit des reportages aussi variés
que la Révolution russe, le tour de France cycliste,
ou la République chinoise en folie
»
La suite de la carrière dHenri Amouroux nous
montrera lempreinte de cette influence. Quand il parle
dAlbert Londres, cest un peu lui-même quil
décrit. Dans la préface à ses uvres
complètes, il insiste (6) :
« Albert Londres avait le génie de découvrir,
de voir et décrire de façon, selon sa
formule, non point à être pour ou contre mais
à porter la plume dans la plaie. »
Sil sest rendu à peu près partout
dans le monde et de « long en large » (7),de
la Russie soviétique au Canada, de la Chine au Brésil,
en écrivant forcément vite et bref, Henri voudra
également pouvoir écrire long et remonter le
temps. Cest alors que, nommé secrétaire
général de la rédaction de Sud Ouest
à 39 ans, puis rédacteur en chef, le plus beau
titre qui soit pour un journaliste, à 46 ans, il décide
de prolonger son métier quotidien par celui, au long
cours, de lhistorien.
Sa rencontre avec léditeur Fayard est déterminante.
Celui-ci publie, à la fin de 1958, son récit
« Jai vu vivre Israël » (8),
dans lequel Henri révèle déjà
la plénitude de ses talents. La collection dHachette
sur « la vie quotidienne » connaît
alors un grand succès ; ny aurait-il pas,
dans la même veine, un bon sujet ? Après
réflexion, Henri Amouroux propose à Fayard une
« Vie des Français sous lOccupation »,
car personne ne la traitée, et il se met aussitôt
au travail.
Ses recherches personnelles, car cest un soin
quil ne confie à personne - archives, témoignages,
documents, durent trois années, constituant le début
dune incroyable richesse documentaire. Cest ainsi
quil présente ce quil appelle le « roman
de la vie quotidienne, de la vie difficile de lhomme
de la rue, du Français occupé ».
Louvrage paraît en mai 1961. Henri ne se détachera
plus de son sujet jusquau dernier de ses jours. Sa bibliographie,
sa documentation, ne cesseront plus de laccaparer entièrement :
ses lecteurs lui enverront quelque onze mille pièces
darchives !
Ce premier succès dans la prestigieuse collection des
grandes études historiques de Fayard, le conduit à
publier, en 1966, un « 18 Juin 1940 »,
puis un album sur les Années 1940-1944, et un « Pétain
avant Vichy ».
Cependant, le journaliste se trouve bientôt à
un tournant de sa carrière. A Paris, le directeur de
France Soir se tue dans un accident de voiture, en
1974 ; on lappelle pour lui succéder. Cela
ne se refuse pas ; il quitte Sud Ouest auquel
il a donné trente années de son existence et
arrive à France Soir où il sadresse
à la rédaction « comme Bonaparte
à larmée dItalie », dira
son ami et successeur Guy Letellier. Il est au journal à
7 heures du matin et ne le quitte quà 10 heures
du soir.
Au même moment, il mûrit un imposant projet, celui
dune Grande histoire des Français sous lOccupation :
la reprise du succès de 1961 mais multiplié
par dix ! Dix tomes de six cents pages, deux tomes par
année de 1940 à 1945
Il estime quil
lui faudra quinze ans pour mener à bien ce projet monumental.
Robert Laffont prend le risque. Un formidable travail commence
qui se poursuit de 1976 à 1993. Lorsque la collection
« Bouquins » se propose de republier
lensemble des titres, son perfectionnisme le conduit
à remanier son texte (une nouvelle réédition
a été imprimée lan dernier !).
Ce nest pas tout : il complète encore sa
Grande Histoire par deux volumes supplémentaires, « Pour
en finir avec Vichy », en 1997 et en 2005. Mille
pages de plus ! Il na pas levé la plume
de son stylo un seul jour.
Il ne sest accordé que deux récréations,
si je puis dire, deux diversions : lune, en 1982,
lorsque le journaliste engagé quil est sen
donne à cur joie pour fustiger le nouveau pouvoir
dans un essai implacable « Ce que vivent
les roses » qui paraît trois mois
avant « Quand la rose se fanera » de
son confrère et ami Alain Peyrefitte, quil estime
et apprécie. Lautre récréation
date du moment où, devenu co-directeur du Quotidien
Rhône Alpes (il avait quitté France Soir),
et ayant fait la connaissance de Raymond Barre, ancien premier
ministre, député de Lyon, futur maire de la
ville, il décide de lui consacrer une biographie qui
fera date, « Monsieur Barre » (9).
Voilà, écrit-il, une personnalité « si
visiblement, si abruptement différente des autres hommes
politiques »
La sympathie qui naît entre les deux hommes est bien
plus que le produit des circonstances. Car il y a entre eux
une authentique affinité ; Henri la découvre
dans la pédagogie « barriste »,
fondée, note-t-il, « sur létude,
lintelligence et lexploitation du temps ».
Comment mieux résumer sa manière de travailler ?
Il est à sa table de travail à 6 heures et demie
du matin ; écrit tous ses textes à la main,
a installé son bureau, couvert de livres et de coupures
de journaux, dans une pièce annexe de son appartement.
Ses lieux familiers sont les Archives nationales (dont il
présidera la société des Amis, avant
de la céder à Marceau Long), le Centre détude
et de documentation juive contemporaine, les salles de lecture
de la Bibliothèque de lInstitut, et de celle
du Sénat où il se rend à pied de son
domicile, goûtant chaque fois avec le même plaisir
le parfum des collections de journaux anciens, ces témoins
instantanés de lHistoire, dont il tourne les
pages avec précaution tout en prenant fébrilement
des notes.
Il habite au premier étage de limmeuble du 5,
rue Soufflot. Ses balcons y ont une vue directe sur lHistoire.
Jemprunte à Emmanuel Le Roy Ladurie, doyen de
notre section Histoire et Géographie, le parcours quil
a si souvent fait avec lui et quil rappelle dans la
revue Commentaire (11) :
« Henri appréciait et même connaissait
par cur lextraordinaire diversité architecturale
de cette place du Panthéon dont il était voisin,
en même temps que lunité dun tel
ensemble, façonné par les siècles. »
La promenade les conduisait tous les deux du médiéval
lycée Henri IV à léglise Saint
Etienne du Mont, de style Renaissance, de la bibliothèque
Sainte Geneviève, « chef duvre
esthétique », à la faculté
de droit et à la mairie de larrondissement, dont
larchitecture néo-classique date du siècle
des Lumières
Son agenda comporte deux rendez-vous que rien au monde ne
lui ferait négliger : le lundi, la séance
de notre Académie, où il a été
élu très jeune, à 58 ans, au fauteuil
de Jacques Chastenet une Académie à laquelle
il sest entièrement et assidument dévoué,
remettant leurs épées à Jean Cluzel,
Jean Tulard, Jacques Dupâquier, Raymond Barre, décorant
Claude Dulong-Sainteny
Le second rendez-vous, le jeudi matin, est la conférence
de rédaction du Figaro magazine où il
apporte chaque semaine sa corbeille de sujets qui fait ladmiration
des rédacteurs séniors et celle des jeunes rédactrices,
séduits par sa curiosité universelle, sa jeunesse
desprit, la chaleur humaine, laffection qui émanent
de lui. En même temps, il donne des chroniques au Figaro
quotidien. Cest un confrère dune rare courtoisie,
disent ceux qui lont connu dans ce métier. Il
exerce la même séduction auprès des comédiens
de France Inter qui enregistrent ses drames historiques
pour lémission « Au fil de lHistoire ».
Son caractère de patron de presse, une anecdote suffit
à lillustrer. Elle est rapportée par Alain
Poher dans ses souvenirs (12).
Celui-ci était alors président de la République
par intérim pour la seconde fois, à la suite
du décès de Georges Pompidou, en 1974. Lélection
présidentielle devait opposer au second tour Valéry
Giscard dEstaing à François Mitterrand.
Les sondages les donnaient à égalité.
Le moindre détail pouvait fausser le résultat.
Or France Soir avait alors lhabitude de publier
le samedi matin, veille du scrutin final, lultime estimation
de vote. « Cela risquait de conduire à une
situation confuse », dit Alain Poher. Comment lempêcher ?
Il reçut à déjeuner, le vendredi, les
patrons de chaînes de radio et de télévision
pour leur demander de ne pas faire état du sondage
à 50-50. Et France Soir ? Nallait-il
pas le publier ? Alain Poher adressa donc dans la soirée
du même jour une lettre à Henri Amouroux, alors
directeur du journal, lettre dans laquelle il lui demandait
de surseoir à la publication de ce sondage.
« Amouroux monta sur ses grands chevaux, se souvint
Alain Poher, me fit savoir quil était contre
toute censure, quil navait pas dordre à
recevoir, même du président de la République
et quil ne voyait aucune raison pour obéir. »
De longues discussions sengagèrent, à
la suite desquelles le président Poher écrivit
une seconde lettre au directeur de France Soir :
« Jinsiste très vivement pour que
vous vouliez bien renoncer (à la publication du sondage)
quels que soient les inconvénients, que je reconnais,
pour votre journal
» Comment Henri allait-il
donc sy prendre ?
Le lendemain, France Soir ne publia pas le sondage
mais sa première page était barrée par
un énorme titre : « France Soir
accepte de ne pas publier son dernier sondage »,
et le journal reproduisait en grand la photocopie de la lettre
manuscrite reçue du président par intérim
Une belle manière de retourner la situation !
Poher commenta : « Je dois avouer quAmouroux
sétait montré, là encore, un fameux
journaliste ! »
La foi quil a, chevillée au corps, dans son métier
dhomme de presse, Henri éprouve la même
quand il prend sa plume dhistorien. Ces deux disciplines
reposent chez lui sur les mêmes fondations : le
travail, la persévérance, lhonnêteté,
la bonne foi. Quand il dédicace un de ses ouvrages,
il le signe : « un livre de bonne foi ».
Le journaliste et lhistorien se complètent. Le
premier raconte la vie au jour le jour, accumulant les faits
et les citations à partir des mémoires, des
journaux dépoque, ou des journaux intimes, multipliant
les sources, croisant les points de vue, justifiant son récit
par une profusion de détails replacés dans leur
contexte. Lhistorien, lui, connaît la fin de lhistoire.
Il doit se méfier des « biais »,
sortir du schématique et des vérités
toutes faites, montrer que la vérité nest
jamais un bloc, que le ciel nest pas bleu tous les jours,
comme il le dit, que lécole manichéenne,
si rassurante avec ses bons et ses méchants, si confortable
puisquelle épouse la mode intellectuelle du jour,
ne traduit jamais la réalité vécue quil
faut aller chercher, avec infiniment de patience, dans le
puits de la mémoire collective.
Lhistorien met en garde (13)
contre le danger dêtre « victime de
ses propres choix » ; il répète
que sa vocation est décrire lHistoire,
pas de la réécrire, daller aux
origines pas de recopier, afin de comprendre lenchainement
des causes et des effets, de comprendre avant de juger. Il
est trop facile de se laisser prendre à la réinterprétation
de lHistoire trop dommage aussi.
Voyez le journaliste. A partir dune information découverte
en fouillant dans les archives et les journaux, il révèle,
par exemple, que dans le petit village lorrain de Gandrange,
728 habitants, larmée allemande qui loccupe
recherche les Juifs dès le début du mois de
juin 1940 ; quà la date du 7 juillet, les
biens juifs sont déjà recensés, ainsi
que les châteaux et terrains appartenant à lEtat
français et aux Eglises. Sappuyant sur cette
information passée ailleurs sous silence, lhistorien
se trouve alors en mesure de montrer ce que cela prépare :
létoile jaune, le statut, la persécution
des Juifs.
Le journaliste historien juge les dates indispensables à
son récit. Elles sont, dit-il, comme les gonds dune
porte autour desquels tourne lHistoire : les choses
ne sont pas les mêmes avant et après linvasion
allemande du 22 juin 1941, ni avant et après lagression
japonaise du 7 décembre 1941. Il note (14) :
« Paul Reynaud avait inventé la loi des
deux ans, période au terme de laquelle, daprès
lui, lantagonisme opposant les deux fractions de lopinion
était suffisamment amorti pour que de nouvelles alliances
politiques puissent être nouées. Et Paul Reynaud
dénumérer : deux ans entre la victoire
du Cartel en 1924 et sa mise à mort par le Sénat ;
deux ans entre un nouveau succès du Cartel en 1932
et linsurrection du 6 février 1934 ; deux
ans entre lappel à Doumergue et le Front populaire
Deux
ans aussi hélas entre avril 1938 et mai 1940
Il
ne faut pas céder à la fascination du parallèle,
dit Henri, il ne faut pas négliger limportance
du parallèle
» Nous en aurons bien
dautres exemples, et des plus actuels
Il ne conçoit pas que lon puisse raconter lHistoire
autrement que par des histoires, de même quun
article de presse ne suscite lintérêt quen
rapportant une histoire. Il est capable de tenir une salle
pendant une heure et demie, sans notes, avec une telle émotion
dans le récit, quil lui arrive de ne pas pouvoir
retenir une larme. Ne pas croire cependant que cela le prive
de porter un jugement sur le fond. Son histoire ponctuée
de dates et dévénements forme tout au
contraire la trame dune « épaisseur
historique » dont ne rendent pas compte bien des
histoires désincarnées. Il souligne (15) :
« Sur Vichy, je tiens pour valable ce que Germaine
de Staël, se souvenant de la Terreur, écrivait
en 1810 : « Se permettre de mauvais moyens
pour un but que lon croit bon, cest une maxime
de conduite singulièrement vicieuse dans son principe. »
Dès le premier tome de sa « Grande Histoire » (16),
il décrit les causes lointaines des haines qui ravageront
un peuple et sur lesquelles il reviendra plus longuement par
la suite : « Cest entre 1934 et 1939,
à lépreuve de laffaire Stavisky,
du 6 février 34, des grèves de 36, mais aussi
de la guerre dEspagne que se forgent les sentiments,
les passions et les haines qui se donneront libre cours de
1940 à 1944. »
Introduisant le dernier tome de cette « Grande
histoire », intitulé « La page
nest pas tournée », il explique sa
pensée : « La page ne peut être
tournée dès linstant où, au nom
du devoir déternelle mémoire, se produit
un glissement, non de lhistoire telle quelle fut,
mais du regard porté sur lHistoire et du choix
des priorités de son étude. » Sa
passion, cest bien « lhistoire telle
quelle fut » ; sa détestation,
lhistoire telle quon la fabrique pour les besoins
de la cause.
Il ajoute : « La page nest pas encore
tournée. Le sera-t-elle un jour ? Je voudrais
que le travail accompli, dans la mesure où il ne néglige
aucun moment de la vie des Français, aucune étape
de leur évolution, permette aux Français qui
lont vécue, de retrouver la complexité
de leur époque, et à ceux qui ne lont
pas vécue de la découvrir. » Voilà
bien la clé.
Pourtant, au terme dune uvre dune telle
richesse et dune telle dimension, une question demeure :
pourquoi sêtre à ce point concentré
sur 1940 et sur Vichy ? Serait-ce que rien dautre
ne lintéresse ? Bien au contraire !
Sa vie de journaliste la montré, comme les sujets
quil compose pour lémission de radio « Au
fil de lhistoire » la Callas, les
Windsor, le voyage du Général au Québec,
bien dautres encore
Tout lintéresse.
Et quand il songe à notre passé, à quoi
pense-t-il ? A la Terreur, à la Sainte Chapelle,
à la symbolique du petit village ocre et vert blotti
autour de son église romane.
Alors, pourquoi ? Pourquoi toujours revenir à
1940 ? Parce que cest, pour lui, le deuil fondateur
et pas seulement un drame national. Aussi loin que lon
plonge dans son uvre, cette idée est déjà
présente. Ainsi, au retour de Diên Bien Phu,
il écrira ceci : « Sur le plan intellectuel (17),
notre défaite est aussi grave que celle de juin 1940.
Nous avons mésestimé ladversaire et perdu
la guerre. » Il poursuit : « Diên
Bien Phu fut le contraire dun hasard. A le nier, nous
irions vers dautres désastres
»
Et il prévient, avec cette exceptionnelle pertinence
qui le caractérise : « Au siècle
de la bombe atomique, les peuples paraissent à nouveau
voués aux guerres de religion, à ces luttes
totales qui engagent toute une population dans le combat. »
De même, que retient-il de ses séjours à
Jérusalem, à la fin des années cinquante ?
Ceci : « Foi, volonté, patriotisme,
voilà, au temps de la guerre atomique, les meilleurs
atouts dIsraël
» (18)
Nen serait-il pas de même pour nous aussi Français
et Européens ? Lun de ses interlocuteurs
juifs rencontrés là-bas lui explique pourquoi
il est parti en terre dIsraël : « Pour
fuir une vieille Europe et retrouver une jeune Europe, avec
la certitude dagrandir tous les horizons de ma vie. »
Agrandir les horizons de la vie dune jeune Europe :
cest à cela quil sera resté fidèle.
Cest dune certaine manière le vu
quil forme pour ses petits-enfants, ses arrière-petits-enfants,
en un mot, pour les générations à venir
auxquelles il dédie ses livres. Que chacun puisse y
lire une immense nostalgie de grandeur, une immense générosité
pour son pays, avec des accents que lon retrouve sous
la plume du général de Gaulle, dans le dernier
tome de ses Mémoires de Guerre : « Dans
le drame national, le sang français coula des deux
côtés. La patrie vit les meilleurs des siens
mourir en la défendant. Avec honneur, avec amour, elle
les berce en son chagrin. Hélas ! Certains de
ses fils tombèrent dans le camp opposé. Elle
approuve leur châtiment, mais pleure tout bas ces enfants
morts. Voici que le temps fait son uvre. Un jour, les
larmes seront taries, les fureurs éteintes, les tombes
effacées
»
Avoir foi en soi, même au fond de labime. Telle
est encore la leçon de lultime chronique dHenri
publiée par notre confrère Jean Cluzel dans
sa revue, chronique dautant plus émouvante quelle
a été écrite et corrigée la veille
même de sa disparition (19).
Henri avait été exaspéré par une
comédie vue à la télévision, « On
a retrouvé la 7e compagnie » : « Ce
que je vais écrire semblera peut-être vieux jeu,
beaucoup trop bleu blanc rouge, mais cette interminable, grasse
et franchouillarde caricature de larmée française,
de ses officiers, de ses soldats, ma fait honte de la
première à la dernière image
La
défaite de 40 est lun des plus grands drames
de toute notre histoire. Nous en avons longtemps supporté,
peut-être en supportons-nous encore, les conséquences.
Peut-on la défigurer en la tournant en pantalonnade ?
Je ne le crois pas. »
Pourquoi est-il donc si grave de défigurer, de caricaturer,
ce désastre ? Cest Renan, cette fois, qui
fournit la réponse : « En fait de souvenirs
nationaux, disait-il, les deuils valent mieux que les triomphes ;
car ils imposent des devoirs ; ils commandent leffort
en commun. »
Si, après avoir publié une vaste étude
politique consacrée aux fins de règne du général
de Gaulle, de François Mitterrand et de Jacques Chirac (20),
Henri revient encore et toujours sur 1940 dans un roman dont
il na pu écrire que le premier chapitre, la suite
ayant été interrompue par son arrêt cardiaque,
cest pour entendre son personnage principal, officier
lucide et désespéré, invoquer Carnot,
Hoche, Marceau, Moreau, bref la jeunesse, la fougue, le coup
dil « de ces jeunes généraux
de la Révolution alors que les généraux
autrichiens et russes étaient des hommes dautrefois
» (21).
Nos généraux de 1940 nétaient-ils
pas devenus à leur tour aussi des « hommes
dautrefois » comme létaient
les Autrichiens et les Russes de 1792 ?
En plein désastre, il faut toujours en appeler à
la gloire et à lexemple de ceux « qui
ne se dérobent pas ». Telle est bien la
philosophie de luvre dHenri Amouroux
ou comment la nuit prépare laurore.
Jean Cluzel se souvient dune église découverte
avec lui, quand son regard sarrêta sur la porte
du tabernacle, laquelle avait été brisée
à lépoque des émeutes de 1905.
A lintérieur, dit notre confrère, « se
trouvait limage dun pélican
Cest
ce que Henri fut toute sa vie : un pélican ».
Un pélican pour sa famille, pour ses amis, pour
cette Académie
Ce pélican de la Nuit
de mai de Musset, dont le buste domine le fauteuil qui
fut le sien durant vingt-neuf ans dans notre salle des séances :
Lorsque le pélican, lassé dun long
voyage,
Dans les brouillards du soir, retourne à ses roseaux,
Ses petits affamés courent sur le rivage,
En le voyant au loin s'abattre sur les eaux.
Lui, gagnant à pas lents une roche élevée,
De son aile pendante, abritant sa couvée,
Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.
Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte;
Pour toute nourriture, il apporte son cur.
Le vendredi 3 août 2007, Henri téléphone
à Patrick Liégibel, producteur de lémission
« Au fil de lHistoire » :
« Vous ne savez pas ce qui marrive ?
dit Henri. Je relis Charles de Foucauld
Et jai
envie de vous le proposer comme sujet. Avouez quil était
temps !
- Mais vous traiterez du voyou et pas seulement du saint ?
demande Patrick Liégibel.
- Cest une si belle vie ! » dit Henri.
Deux jours plus tard, au matin du dimanche, dans sa maison
de Normandie, un cri lui échappe, une douleur à
la poitrine, le cur flanche. Il appelle son épouse,
et dit auprès delle cette prière :
« Mon Père, je mabandonne à
vous. »
Cest en allant à la rencontre de Ben Gourion,
au temps de ses années de reporter, quil copia
durant sa visite le psaume de David préféré
du premier ministre, ce psaume 14 dans lequel il est écrit :
« Seigneur, qui demeurera dans votre Tabernacle ?
Ou qui reposera sur votre Sainte Montagne ? Celui qui
vit sans tache et pratique la justice ? Celui qui parle
sincèrement selon la vérité qui est dans
son cur ; qui na point usé de tromperie
dans ses paroles ; qui na point fait de mal à
son prochain et qui na point écouté les
calomnies contre ses frères. Quiconque pratique ces
choses-là ne sera point ébranlé dans
toute léternité. »
Ce psaume 14, permettez-moi den faire hommage à
Henri Amouroux. Pour lui, ce devrait être un Gloria.
Notes
(1) « Et ça leur faisait
très mal », Théâtre, Robert
Laffont, 1983.
(2) Séance du lundi 17 mars
2003.
(3) « Jai vu vivre
Israël », Fayard, 1958.
(4) « Croix sur lIndochine
», Domat, 1955.
(5) Entretien avec Hélène
Renard, mai 2005.
(6) uvres complètes
dAlbert Londres, Arléa, juin 1992.
(7) Son livre « Le Monde de
long en large », Domat, 1957.
(8) « Jai vu vivre Israël
», Fayard, 1958.
(9) 384 pages, Robert Laffont, février
1983.
(10) 580 pages, Robert Laffont, novembre
1986.
(11) « In memoriam, Portrait
dun Girondin », revue « Commentaire »,
hiver 2007.
(12) « Trois fois président
», par Alain Poher, Plon, octobre 1993.
(13) Entretien à Canal Académie,
mai 2005.
(14) « Ce que vivent les roses »,
Robert Laffont, 1983.
(15) « Les oublis de la mémoire,
1940 », Robert Laffont, 1997.
(16) « Le peuple du désastre
», Robert Laffont, 1976.
(17) « Croix sur lIndochine
», Domat, 1955.
(18) « Jai vu vivre Israël
», Fayard, 1958.
(19) « Ne retrouvons pas la
7e compagnie », revue «Positions et Medias »,
septembre 2007.
(20) « Trois fins de règne
», Robert Laffont, 2007.
(21) Manuscrit, sans titre, tapé
par Hélène Renard, 2007.
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