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Notice sur la vie
et les travaux
de Roger Arnaldez
par Mme
Chantal Delsol,
séance du lundi 8 décembre
2008
Notice sur la vie et les travaux de Roger Arnaldez (1911-2006)
par Mme Chantal Delsol, membre de lAcadémie
des sciences morales et politiques
CMonsieur le Président,
Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Secrétaire Perpétuel,
Mes chers confrères
Mesdames, messieurs, et chers amis,
Si lon suppose que le XXe siècle commence avec
la première guerre et finit en 2001, la longue vie
de Roger Arnaldez coïncide avec le siècle. Une
vie consacrée à la réflexion et à
la recherche, et riche de rencontres, damitiés
et de voyages.
Il nest pas trop ardu de présenter ensemble la
vie et les travaux de Roger Arnaldez. En effet, contrairement
à ce qui se passe parfois, ici le travail de recherche
et décriture, en dépit de son ampleur,
na pas succombé à la tentation de dévorer
la vie. Dans ses Contes Gothiques, Karen Blixen écrivait
ceci, qui va peut-être vous surprendre ou même
vous indigner : « Que les confiseurs et les
domestiques des grandes maisons soient jugés sur ce
quils ont fait, ou même sur ce quils ont
eu lintention de faire, soit ! Mais, quant aux
grands de ce monde, ils sont jugés sur ce quils
sont ». Profondeur de ce qui peut paraître
une raillerie sociale. Il est bien possible en effet, que
la vraie noblesse sexprime dans lêtre davantage
que dans les uvres. Roger Arnaldez a dailleurs
laissé un commentaire à ce sujet au détour
dune page de son livre Les religions face à
lcuménisme, partant dun texte
de Maître Eckhart. Cela signifierait que la magnanimité
du cur importe plus que les travaux du talent. Et que
luvre perd en partie son sens si, par le sentiment
de son importance, elle se nourrit en dépouillant la
vie. Ce qui ma plu, au tout premier chef, en découvrant
le personnage de Roger Arnaldez, cest de trouver là,
tout autant quun chercheur et un écrivain, un
homme profondément enraciné dans ses liens familiaux
et amicaux. Il a certainement ressenti la difficulté
de concilier lexigence de la vie et la vocation intellectuelle,
comme ce personnage de Tolkien, lartiste Niggle, écartelé
entre la toile inachevée et lappel pathétique
de son voisin. Mais, persuadé que lhomme supérieur
nexiste pas, il ne se prenait pour rien de tel, ne survalorisait
pas son travail, et conférait une importance primordiale
à la vie, dont luvre ne représentait
quun aspect.
Roger Arnaldez est un philosophe des religions et un linguiste.
On serait tenté de le dire comparatiste. Mais cela
manquerait de justesse. Car il ne distingue que pour chercher
les liens. Il compare des religions, et son objectivité
de chercheur est mise au service dun but pluriel :
repérer les affinités ou les complicités
entre les différentes croyances ; comprendre loriginalité
et le génie de chacune ; soumettre à lexamen
sa religion personnelle, catholique, en létudiant
à la lumière de ce que les autres en disent
et en pensent. Attitude de voyageur, regard distancié,
risque encouru face à ses propres certitudes ;
fascination pour lAutre. Cet Autre, cest essentiellement
lislam, dont Roger Arnaldez devient et demeure un spécialiste
reconnu. Lislam nest pas une chose antique et
figée, mais une culture et une foi vivantes. Et les
relations que notre ami entretient avec son objet détude,
ne sont pas de tout repos. Jen parlerai.
Né en 1911, dune famille paternelle pyrénéenne
et dune famille maternelle auvergnate, Roger Arnaldez
perdit très tôt sa mère. Il voua une adoration
à sa grand-mère, et disait volontiers quil
avait été fait par deux femmes, sa grand-mère
et son épouse. Avec gratitude il rappelait que son
père avait lesprit libéral : grâce
à quoi il put sadonner à des études
originales, surtout pour lépoque. De famille
modeste, il séleva à des études
complexes par sa propre curiosité. Dans les récits
denfance, on sent ici quaucune influence ne se
perd, que tout apport est mis à profit. À la
fin de sa vie, il navait pas oublié les noms
de ses premiers instituteurs.
Jeune catholique, il participe à lencadrement
des lycéens dans sa paroisse de Saint-Pierre de Montrouge.
Tôt, la foi le marque et la religion lintéresse,
il veut transmettre et persuader. Il ne dissociera pas son
engagement de sa vocation de chercheur. Cest sans doute
lobjectivité scientifique liée à
la foi religieuse, qui engendrera la quête de lcuménisme.
Quand il suivra les cours du célèbre René
Le Senne, celui-ci ne pourra sempêcher danalyser
son caractère : vous êtes un « sentimental »,
autrement dit, un émotif-inactif-secondaire. On retrouve
chez lui les spécificités de ce caractère,
notamment, le sens aigu de la mesure, et la capacité
à écouter plutôt quà se mettre
spontanément en avant. Il ne sera ni agressif ni polémique,
et laissera peu de prise à la passion. Je placerais
volontiers son parcours sous le double signe de la modération
et de la ferveur intérieure.
Son intérêt pour les langues apparaît dans
ladolescence, avant la vocation philosophique. Les alphabets
le fascinent. Il va les collectionner, cherchant le rare et
létrange, comme dautres pour les timbres
ou les constitutions. Cest en classe de troisième
quun condisciple algérien lui prête la
grammaire de Soualah : alors, raconte-t-il, « mon
enthousiasme ne connut plus de bornes ». Même
si son père tente de lui subtiliser cette grammaire,
de crainte que cet émerveillement juvénile ne
lui fasse négliger le latin et le grec.
Ainsi étudiera-t-il au fil des années et des
occasions une vingtaine de langues : outre les langues
anciennes classiques, latin et grec, et les langues vivantes
proches comme langlais et lallemand, dautres
assez courantes (litalien, lespagnol, le portugais),
dautres rares (le russe, le polonais, lhébreu),
voire étranges (le ghèze, langue ancienne de
lÉthiopie), ou régionales (le catalan).
Curiosité intense, sens de la précision :
le jour où son petit-fils manifeste le désir
dapprendre le chinois, il achète le dictionnaire
russo-chinois, car, dit-il, cest le meilleur, et ce
sera loccasion de revoir le russe
Un peu de japonais,
un peu de turc. Je nai pas pu faire la recension complète.
Pour lui, la reine-mère des langues est le grec, et
il sindigne quon le néglige. Mais sa fascination
va à larabe. Il le comprendra si parfaitement
que certains musulmans viendront lui demander des interprétations
de texte en arabe classique. Pourtant, ce polyglotte ne parlait
que le français, et sil devait donner une conférence
en langue étrangère, lisait un texte quil
avait préparé.
Sa vocation philosophique sannonce en classe terminale,
dans le sillon dun professeur enthousiasmant. Il suit
donc un cursus universitaire en philosophie, et fréquente
en même temps le courant qui convient à ses convictions :
le courant personnaliste chrétien. Il se rend aux réunions
des agrégatifs chaque lundi chez Gabriel Marcel, où
lon étudie notamment Kierkegaard, Scheler, Jaspers.
Il connaît Jacques Maritain et chez lui, à Meudon,
rencontre Maurice de Gandillac qui deviendra le directeur
de sa thèse principale.
Jeune agrégé, Roger Arnaldez enseigne la philosophie
à Mont de Marsan. De ce bref moment, il gardera surtout
des anecdotes irrésistibles sur la vie de province.
Puis, juste avant guerre, son avenir se dessine plus précisément.
Sur les conseils de René Le Senne, il décide
de se spécialiser dans la philosophie arabe. Il rencontre
pour la première fois le célèbre Louis
Massignon, personnage extraordinaire, quil allait tant
fréquenter par la suite, et dont ses fils se rappellent
lextrême maigreur et le regard perçant.
Il est nommé au lycée du Caire, et sabsorbe
dans lapprentissage de larabe, lorsque la guerre
éclate. Mobilisé comme aspirant, il est envoyé
en captivité en Prusse-Orientale. Il va y rester cinq
ans, ce qui est très long pour un homme de moins de
trente ans, dont la jeune épouse lattendait en
France avec une petite fille dont il ne connaîtra pas
lenfance.
LAspilag ressemble aux Oflags. Celui de Stablack, au
départ camp de représailles, infligeait des
brimades agressives et cruelles. Mais une certaine autonomie
était laissée aux prisonniers. Ainsi sinstaurait
une vie culturelle et amicale, qui rendait lattente
plus vivable. Le camp posséda bientôt une chorale,
un orchestre, une bibliothèque, une préparation
de Math Spé, des conférences, un journal parlé,
et jen passe. Affecté au début à
la popote dite des philosophes, Roger Arnaldez poursuit son
étude de larabe et apprend le portugais. Il ouvre
un cours de russe en cachette des gardiens. Lambiance
du camp le marquera pour la fraternité qui régnait
entre les détenus, la solidarité et une totale
absence de violence. Libéré en juin 1945, il
retourne au Caire comme sous-directeur du Lycée français,
puis est nommé deux ans plus tard attaché culturel
à lAmbassade de France. Mais les tâches
administratives lennuient et lui volent le temps de
létude. Il préfère se consacrer
à lapprofondissement de la langue arabe. Le Caire
était alors une capitale intellectuelle brillante.
Il y fréquente par exemple les chercheurs de lÉcole
du Droit, et le directeur du Musée dart arabe,
Gaston Wiet. Enfin le grand écrivain arabe Taha Hussein,
lauteur du Livre des Jours, accompagne sa jeune
ambition, lui conseille détudier Ibn Hazm de
Cordoue, et en tant que ministre de lInstruction Publique,
le fait entrer à luniversité dHéliopolis.
Dès lors Roger Arnaldez peut se consacrer à
sa thèse et participer à la recherche, ce quil
fait dans le Centre Al-Azhar et dans le Centre des Dominicains.
Les conférences quil donne à cette époque
marquent le début de sa spécialisation, par
exemple : « Lécole dAlexandrie
et la pensée de lislam », « Alexandrie
et les aspirations de la pensée antique »,
« Transcendance et révélation »,
« Langage philosophique et foi chrétienne :
aux temps dOrigène, de Saint Cyrille et de Jean
Philopon » ou encore, parmi bien dautres,
« La conception musulmane de lhistoire ».
En même temps quil travaille pour sa thèse,
il étudie les périodes de Bagdad et de Cordoue,
significatives de la rencontre des trois religions, et cest
là une annonce du livre À la croisée
des trois monothéismes, qui paraîtra beaucoup
plus tard ; il travaille aussi sur le soufi Hallâj,
à la suite et sur les conseils de Louis Massignon.
En 1955 il soutient donc sa thèse à la Sorbonne,
sous le titre Grammaire et théologie chez Ibn Hazm
de Cordoue. Essai sur la structure et les conditions de la
pensée musulmane, qui sera publiée chez
Vrin un an plus tard. La pensée dIbn Hazm de
Cordoue révèle un aspect essentiel de la religion
musulmane : le lien étroit entre la langue et
la théologie. Le livre révélé
a été écrit (soufflé) par Dieu
« en arabe clair ». La parole nest donc
pas à interpréter, mais exclusivement à
comprendre, lors même quelle contient la vérité
pure. Grand mystère, pour un chrétien, que cette
installation directe de la perfection dans le monde den
bas, ce texte tombé de la main de Dieu, qui se trouve
dès lors à la fois dans lhistoire et hors
lhistoire, dans le temps et dans léternité.
Sa thèse complémentaire, quil a entamée
sur les conseils du platonisant Monseigneur Auguste Diès,
porte sur Philon dAlexandrie. Signe manifeste de limportance
quil attache à lhellénisme. Les
deux thèses marquent le début de son engagement
dans les comparaisons interreligieuses, et de ses études
pleines despoir sur lcuménisme. Ce
sera là lessentiel de son travail lors de la
brève période bordelaise, et surtout lors des
longues années passées à Lyon.
Roger Arnaldez sest expliqué sur ce quil
entend par cuménisme dans nombre de ses écrits.
À la fin de louvrage Les religions face à
lcuménisme, il écrit :
« Javais dix huit ans quand jai commencé
à mintéresser à lcuménisme
qui était alors un mouvement nouveau, né à
la fin du XIXe siècle parmi des protestants ».
Il raconte en même temps ses rencontres de jeunesse
avec des protestants, et la limite quil décela
aussitôt dans cette forme de disposition desprit :
sa méfiance devant toute forme de syncrétisme.
Syncrétisme que dans Trois messagers pour un seul
Dieu il appelle « une dégénérescence
de la pensée ». Il sétait rendu
compte, dès le début, quil faut être
soi-même enraciné dans une foi solide et argumentée,
pour pouvoir aller sans se défaire à la rencontre
des autres. Cest la résolution quil avait
prise alors, et il sy est toujours tenu.
Trois religions croient en un seul Dieu : il sagit
donc du même Dieu
Mais si toutes les trois le
voient différemment ? Lcuménisme
consiste à chercher ce qui rassemble. Mais pas seulement,
et surtout, pas seulement au niveau intellectuel, doctrinal,
voire logique. La religion est traduite ici comme « une
disposition à la prière ». Cest
une disposition et une attitude du cur et de lesprit,
davantage que des propositions affirmées. Cest
un élan, une expérience de rencontre avec Dieu,
expérience si frêle et si étrange à
dire. Une démarche plus quune pensée.
Une aventure plus que des dogmes. Lanthropologie de
lhomme religieux double ici létude des
théologies. Faut-il encore que dune religion
à lautre cette disposition se reconnaisse. Ce
qui sappelle le dialogue. Dans la ligne de son travail
sur lcuménisme, Roger Arnaldez a consacré
bien des pages au dialogue, qui est, entre les religions,
« une exigence de la charité ».
Il faut alors que chaque partenaire veuille écouter
lautre dans une intention pure. Et cest lautre
homme quil écoute, plus que sa doctrine. Le dialogue
exige la tolérance, qui nest certes pas entendue
au sens dun relativisme, mais au sens dun respect
de lautre, même considéré comme
fourvoyé. Une dogmatique peut être récusée,
par des arguments. Mais on nattaque pas une foi vivante,
portée par des hommes en prière. Cette distinction
représente la brèche par laquelle un dialogue
serait possible, même sil réclame des qualités
humaines rares.
Pendant la période lyonnaise (1956-1968), prolongeant
sa participation étudiante au groupe du Père
Congar, Roger Arnaldez noue toutes sortes de relations dans
lesprit de cet cuménisme quil veut
daction autant que de recherche. Il va présider
les amitiés judéo-chrétiennes de Lyon.
Il sera nommé consulteur au Secrétariat pour
les non-chrétiens, en loccurrence les musulmans,
à Rome. Et il se rend chaque année en famille
au pèlerinage des sept dormants dÉphèse,
près de Lagnon en Bretagne. Cette extraordinaire célébration,
unique en son genre, réunit chrétiens et musulmans
dans le culte des sept jeunes saints martyrisés par
lempereur Dèce au IIIe siècle, et que
Louis Massignon a reconnus dans les « gens de la
caverne » mentionnés par la Sourate 18 du
Coran. Les sept martyrs, retrouvés en état de
bonne conservation, attendent la résurrection, et le
Coran parle de leur retournement par les anges qui ainsi les
maintiennent vivants. Cest Louis Massignon qui, devenu
prêtre maronite, célèbre la messe au milieu
des chants bretons.
Il faut situer ces activités douverture concrète,
incarnant laventure intellectuelle, dans une ambiance
familiale et chaleureuse qui marque ces années de maturité.
Mariés jeunes, Roger Arnaldez et son épouse
Colette forment un couple harmonieux et gai, « un
couple merveilleux », me dit le Père Morelon.
Ils ont à présent trois enfants. Lui, pince-sans-rire,
malhabile et peu pratique, coutumier de colères feintes
et tonitruantes qui font rire son entourage et révèlent
sa fraîcheur desprit, gourmand et gourmet, fumeur
de Royales, aussi peu sportif que possible on le voit
en montagne portant ses souliers noirs. Elle, veillant à
tout, conduisant la haute Frégate familiale quil
néglige, et tenant dans lordre tout un monde
de choses qui lui paraissent à lui déroutantes
et même hostiles. Dans leur appartement de la rue Garibaldi,
elle prépare quotidiennement pour eux deux le thé
de cinq heures et organise des dîners impeccables pour
une foule damis : le groupe des littéraires,
ou celui de la bibliothèque tournante, catholiques
et protestants mêlés. Lui, savoureux conteur,
déniche toujours une histoire désopilante sur
les citoyens de Mont de Marsan ou les personnages de roman
rencontrés au Caire. Ils se retrouvent avec Henri Maldiney
chez les Zink pour traduire Heidegger, et cest aussi
avec les Zink quils vont en famille au cinéma,
pour dîner ensuite chez Martel, rue de la République,
de saucisses et de crottin de Chavignol. Une vie simple, marquée
par lamitié, la culture et la transmission :
Roger Arnaldez donne des cours particuliers de philosophie
ou de langues aux enfants de ses amis, Michel Zink, Guillaume
Badie, et bien dautres. Son évasion : jouer
de lorgue chez les Franciscains ; « la
musique, disait-il, est un grand secours dans la vie ».
Lapproche de lcuménisme se fera par
deux voies : la voie anthropologique, la voie historique.
Roger Arnaldez est convaincu que ce nest pas sur le
sol des théologies que peut se nouer le dialogue. Mais
davantage, dans lexpérience des mystiques. Autrement
dit, si les dogmes et les arguments plutôt séparent,
le cheminement vers Dieu rapproche, comme aventure dune
révélation qui se donne au cur. Sans vouloir
opposer lintelligence qui sépare et le cur
qui unit, il faudrait plutôt dire que la contemplation
mystique, dans sa nudité, peut éclairer différemment
ce quexpriment les dogmes. Pour aller au Dieu unique,
il y a un chemin commun. Cest dailleurs ce que
rapportent les témoignages divers, qui se recoupent.
Le Père Jean-Marie Ploux, de la Mission de France,
a bien noté ces « invariants anthropologiques »,
ou Pierre Gire, cette démarche subjective toujours
caractérisée par « la passivité
radicale
la béance
linvitation irrésistible
à passer vers linconnu
». Cest
dans cet esprit que Roger Arnaldez étudie lexistence
et la pensée du soufi sunnite Hallâj. Ce livre
troublant et émouvant, suscite pour son personnage
une espèce de fascination. Hallâj, qui confère
une signification essentielle à la souffrance et à
la mort, et ne cherche quà sarracher à
soi, devient lami intime de Dieu, et témoigne
de cette expérience unique. Accusé de panthéisme
(parce quil semble avoir ébréché
en terre dislam labsolue altérité
de Dieu), dhérésie, même sil
demeure dans la pure orthodoxie musulmane, il sera objet de
fatwa, emprisonné, puis mis à mort dans des
supplices atroces, dont la mise en croix. Les évocations
dHallâj sont récurrentes au long de luvre
de Roger Arnaldez. Hallâj pendant toute sa vie attend
sa mort comme une promesse : sa mort est la réalisation
de sa vie, puisquelle témoignera de la présence
de Dieu, présence que la vie, cette prison, nadmet
que dans la médiation. Seule la mort transformera la
croyance en vérité. Lauteur sest
attaché à son personnage, il est vrai si bouleversant,
et doté dun cur si pur ; il a admiré
cette capacité à parcourir le tunnel jusquà
lextrême fond, à réaliser le don
de la foi jusquà lextrême limite.
Roger Arnaldez, doté de cet équilibre qui nest
jamais plaqué, de cette modération paisible,
si ennemi de lexcès, tomba captivé devant
Hallâj, un fou selon les critères des hommes,
qui, restant strictement fidèle à lislam
pourtant si soupçonneux devant les mystiques, accomplissait
jusquà la déchirure ce que demande le
Christ dans Luc (5, 4) « Conduis ta barque en haute
mer ».
Dans À la croisée des trois monothéismes,
Roger Arnaldez notera que si les trois mystiques se sont sans
doute développées au départ indépendamment,
elles déploient un humanisme unique, lié à
cette rencontre avec un Dieu unique.
Quant à la voie historique, elle laisse apercevoir
des rencontres presque miraculeuses où, lors dun
moment ténu, les liens se sont noués. Ces religions
sont nées dans les mêmes creusets. Elles se sont
influencées réciproquement, se sont imitées,
ont vécu des cohabitations harmonieuses, ont vibré
aux mêmes symboles. La rencontre est possible puisquelle
a existé, en des temps privilégiés peut-être,
mais que lon pourrait donc réinstaurer. Pendant
la période lyonnaise, Roger Arnaldez poursuit le travail
de sa seconde thèse sur Philon dAlexandrie, publiant
avec le Père Mondésert et Jean Pouilloux cette
somme impressionnante qui deviendra, à la fin des années
70, les 35 volumes du Philon de Lyon. Juif dAlexandrie
du Ier siècle, parlant donc le grec, Philon, grand
exégète de la loi mosaïque, ne connaissait
peut-être pas lhébreu. Vivant, à
la fois comme intellectuel et comme engagé dans laction
politique, entre deux mondes, entre la Torah et la Grèce,
et pleinement membre des deux, Philon éclaire la culture
grecque à la lumière de Moïse, rejoint
la transcendance et limmanence des deux mondes culturels
enchevêtrés : « Si on trouve
du syncrétisme chez lui, il faut reconnaître
quil ne laisse place à aucune sorte de confusion »,
écrira Roger Arnaldez dans le Dictionnaire des Philosophes
de Denis Huisman. Disciple de Moïse, pleinement grec,
Philon sera le père des Pères de lÉglise.
Bel exemple dune rencontre réussie entre des
croyances diverses.
Une autre période historique lattire pour les
mêmes raisons : les premiers siècles de
lislam, à Bagdad et à Cordoue. Sa méditation
sur ces siècles extraordinaires a commencé au
Caire, pour donner lieu longtemps après (en 1993) à
la publication de louvrage À la croisée
des trois monothéismes : une communauté
de pensée au Moyen Âge. Moment de grâce,
où les docteurs des trois traditions, dans une grande
liberté desprit, et parlant tous larabe,
dialoguaient véritablement autour des sujets essentiels,
et parvenaient à se rencontrer sur les questions de
la liberté humaine et de la justice divine. Ne sont-ce
pas là les prémices dune civilisation
judéo-islamo-chrétienne ? Roger Arnaldez
parle de la formation dun humanisme commun, celui qui
fut brisé plus tard lors du déclin culturel
de lislam. Un humanisme commun quil nous faudrait
revivifier, et de la sorte, écrit-il avec espoir, « juifs,
chrétiens et musulmans pourraient une fois encore se
rencontrer, coopérer, et peut-être sauver lhumanité ».
Au cours de quelque soixante années de travail sur
lislam, Roger Arnaldez explore son sujet : une
vingtaine de livres, sans compter les nombreux articles et
contributions. Il sintéresse à toutes
les formes religieuses, occidentales ou non : on trouve
dans ses ouvrages des réflexions et des comparaisons
portant sur le calvinisme, lhindouisme et le bouddhisme,
ou encore les gnoses (ce qui lengage dans une critique
courtoise de certaines opinions dHenry Corbin). Mais
cest naturellement vers lislam que se porte son
intérêt majuscule. Il publie un petit Mahomet
pédagogique, un ouvrage sur Jésus comme « prophète
de lislam », un ouvrage sur lanthropologie
décelée dans le Coran (Lhomme selon
le Coran), un autre sur le rationalisme dAverroès ;
mais aussi deux ouvrages sur la science antique et la médecine
arabe ; il traduit Le livre du pèlerinage.
Sans doute le texte culminant est-il Trois messagers pour
un seul Dieu, paru en 1983. Une réflexion sur limportance
de la chronologie et de lantériorité des
religions les unes par rapport aux autres. Sur la spécificité
des révélations et la manière dont chaque
fois Dieu parle à lhomme. Sur la manière
dont Dieu est décrit hors lhistoire ou au contraire
entrant paradoxalement dans lhistoire des hommes, sy
installant comme létrange étranger sassoit
au bout de la table. Sur ce quest un message et un messager,
sur ce quils peuvent apporter dans chaque religion.
Chacune de ces révélations diffère. Le
message coranique est dicté par Dieu lui-même.
Il sagit de le transmettre sans en écorner un
angle, avec précaution, et de le délivrer à
la lettre. Le message biblique, et évangélique,
est à la fois incarné dans une situation, et
indirect, cest à dire quil appelle une
interprétation, reste voué à être
indéfiniment interprété. Il ny
a pas comme on dit « trois religions du Livre » ;
lislam est la véritable religion du livre, tandis
que judaïsme et christianisme sont des religions du logos
comme parole et raison. Mais il y a analogie des textes et
des expériences, quand il sagit toujours de défendre
lunicité de Dieu et sa transcendance, dans un
monde polythéiste. Et la dialectique de labsence-présence
de Dieu, qui sexprime au degré le plus pur dans
le langage des mystiques, est partagée par les trois
religions. Ce livre-clé se termine ainsi : « Il
est grand temps détudier lhumanisme judéo-islamo-chrétien,
de le connaître, de le propager et de le défendre ».
Roger Arnaldez participe activement au comité de rédaction
de la revue islamochristiana, fondée en 1975.
Pourtant, creusant son sujet inlassablement, notre ami détaille,
et semble-t-il avec une inquiétude de plus en plus
grande, les différences profondes entre lislam
et le christianisme, et lespoir dcuménisme
se voit devancé par la vision de cet écart.
Citons aussitôt le cur de la divergence :
dans la toute dernière page de sa thèse sur
Ibn Hazm, et comme pour marquer là lessentiel,
Roger Arnaldez avait décrit le fossé entre le
Dieu de lislam, « transcendance pure, qui
ne se manifeste que par la transcendance du commandement »,
et le Dieu des chrétiens « transcendance
damour ». Soumission muette de lhomme
devant lautorité arbitraire de Dieu : nous
sommes loin du Dieu du contrat qui, dans lattente de
réciprocité, ressemble à léternel
fiancé. Il le redit dans son texte sur Hallâj :
le Dieu de lislam na pas besoin de lamour
des hommes, il nattend deux que lobéissance
et lobservation de la loi. Cest bien cela qui
a frappé le théologien Gustave Martelet quand
il suivit les cours de Roger Arnaldez sur lislam au
scolasticat de Fourvière : ce Dieu à lamour
absent. Cette divergence engendre deux théologies qui
sopposent sur bien des points. En islam, lhomme
ne fut pas créé « à limage
et à la ressemblance » dun Dieu qui
navait besoin de personne, écrit-il dans Lhomme
selon le Coran. Lhomme fut créé responsable,
mais si faible que tout juste a-t-il les capacités
dobéir à la loi divine. Il naît
entre les mains de ce Dieu et ne saurait lui échapper,
il ny a pas de « nature » pour
lislam, tout homme est musulman pour ainsi dire par
nature, ce qui explique que « la laïcité,
si ouverte quon la veuille, ne trouve aucun fondement
dans le Coran ». Toute la culture musulmane sorganise
autour de ces attendus : par exemple léducation
en islam (sujet dune conférence quil donne
en juin 1991 pour le premier colloque de lassociation
des philosophes chrétiens) est une éducation
dinitiation, dans laquelle lélève,
soumis au maître, doit surtout se garder de poser dindiscrètes
questions : car en islam « tout est un ;
la science et la vie sont pour Dieu ». Quelques
esprits en terre dislam réclament une éducation
dinitiative à loccidentale, un apprentissage
de la critique, ils sont pour linstant peu écoutés.
Il semble bien quau cours de la vie de Roger Arnaldez,
ladmiration vis à vis de lislam sefface
avec le temps ; et elle laisse place à des critiques
déçues et parfois virulentes. Il refuse de tomber
dans le piège de lauto-censure et de la mauvaise
conscience ; il écrit dans Les religions face
à lcuménisme : « Le
désir de dialoguer avec les musulmans a conduit, au
nom du respect et de la charité, à stigmatiser
toute réaction critique à légard
de lislam ». Le correctement-dit, ici comme
ailleurs, lui paraît intolérable. Un chercheur
doit payer tribut à ce quil reconnaît pour
vérité, non à lopinion dominante.
Il ne se prive donc pas de lexprimer : la question
de lamour divin ouvre une brèche entre les dites
« religions du Livre ». Et à
sa suite la question de lautorité de Dieu :
lislam croit que cela est juste parce que Dieu le veut,
et nous, que Dieu veut ce qui est juste. Lamour et la
liberté ne vont-ils pas de conserve ? Le Dieu
de lislam « ne crée que des hommes
croyants », si bien que ne pas croire est désertion
ou ignorance. Dautres divergences graves saffichent
dans la clarté des textes. Dans Réflexions
chrétiennes sur les mystiques musulmans (1993),
il décrit tout ce que le Coran trouva dans la Bible,
ce socle commun, et la ressemblance étroite entre le
Dieu des chrétiens et le Dieu du Coran : Dieu
unique, créateur et parole révélatrice.
Pourtant, le Coran « critique ouvertement les dogmes
essentiels du christianisme, la Trinité et lIncarnation ».
Mais une simple critique ne serait rien que légitime.
Il y insiste plus tard dans Les religions face à
lcuménisme : le Coran, livre directement
révélé, contient deux erreurs de compréhension
grossières quand il parle des dogmes chrétiens,
à propos de la Trinité et de la Vierge Marie :
« Il est évidemment grave, écrit-il,
quune telle formulation soit mise au compte de Dieu ».
Ou encore : « Lislam, une religion conquérante ? »
interroge-t-il lors dune conférence dans notre
Académie (séance du lundi 31 janvier 1994).
Ici, « au début cest Dieu en effet
qui veut la conquête », même si des
moyens pacifiques sont aussi utilisés. Lislam,
écrit-il la même année dans un texte privé,
est la religion la plus inquiétante : « Il
reste que le Coran est en soi un engin explosif, et le mieux
quon puisse en dire, cest quil nexplose
que si quelquun y met le feu ».
Roger Arnaldez fut critiqué pour ces prises de position,
notamment dans certaines recensions de la revue islamochristiana.
Je ne citerai quun article, celui dAbdelmajid
Charfi qui lui reproche de présenter dans son livre
« Jésus fils de Marie, prophète de
lislam », un islam déjà dépassé.
La lettre quil écrit au Père Borrmans
le 7 septembre 1994, est révélatrice. Elle se
donne pour une sorte de testament dun islamologue accompli
penché sur les conclusions : « Au terme
dune longue vie consacrée à létude
de lislam, le "recyclage" actuel dont je vous
parlais, a eu pour résultat de me persuader quà
part quelques exceptions (offertes en général
par les mystiques), la pensée musulmane napporte
pas grand chose à la pensée universelle ».
Pour ma part, je ne vois pas ici un quelconque regret devant
le sujet détude de toute une vie, mais plutôt,
la confirmation quil porte son intérêt
à une culture et aux hommes vivants quelle habite,
quelles que soient ses propres opinions au sujet des doctrines.
Le « recyclage » dont il parle évoque
un vaste travail dinvestigation quil a mis en
uvre pour la direction du 4e volume de lEncyclopédie
philosophique universelle. Et après plusieurs affirmations
dont certaines plus dures encore, il conclut « Voilà
donc, mon cher Père, où jen suis »,
ce qui indique quil y a là le résultat
dune évolution. Il sélève
alors contre ceux qui distinguent un « bon »
et un « mauvais » islam, ou bien ceux
qui veulent « sauver » lislam
en lidéalisant, sans même lire le Coran.
La même année (1994) il écrit à
un ami proche : « Je suis déçu
par lislam ».
Pour toutes ces raisons, nombreux sont à cette époque
les textes où il conclut que le dialogue islamo-chrétien
ne peut aboutir « au mieux, quà une
cohabitation pacifique inspirée par un respect réciproque »
(Les religions face à lcuménisme).
« Ce dialogue seffondre à la première
réplique », disait-il à Francis Jacques
qui lui répondait : « On peut toujours
dialoguer sur le dialogue » (In Memoriam).
Les chrétiens voudraient le dialogue jusquà
accepter sottement de se défaire de soi. Tandis quen
islam, la tolérance nexiste que pour les musulmans.
Déjà, dans le texte des débuts sur Ibn
Hazm, il comparait Socrate pour lequel « le dialogue
prend laspect dune recherche en commun »,
et Ibn Hazm chez lequel « la discussion aboutit
à une extermination ». Ce scepticisme face
à la possibilité du rapprochement espéré,
sinscrivait dans les origines.
Certes, rien de plus imbécile que les rêves dentente,
dans lignorance et la réinvention de lautre
(par exemple, le soi-disant sens du jihad, décrit par
les médias, le fait bondir dindignation). Mais
leffort à la fois de compréhension et
de charité demeure une nécessité dans
un monde chrétien de plus en plus confronté
au monde musulman.
Et cest pourquoi la déception dont je parle,
confirmée par tous ses proches, ne saffiche pas
vraiment en public. Roger Arnaldez sait à quel point
il serait facile dattiser ainsi la haine de lislam.
Il craint linstrumentalisation de son point de vue,
trop complexe pour être bien compris : dune
part, la conviction de la fausseté et de lincohérence
de la doctrine musulmane ; et en même temps, la
volonté sincère de comprendre les musulmans
dans leur foi vivante.
Ainsi, voilà un esprit engagé sur une ligne
de crête qui ressemble fort au fil du funambule. Les
deux précipices : dun côté
le conflit, et de lautre, lcuménisme
rose. Roger Arnaldez a perçu dans ses profondeurs la
psychologie musulmane. Plus il avance, plus il se pose cette
question troublante ainsi formulée par le père
Borrmans : « Lhomme musulman a-t-il
lesprit de contradiction ? Sa religion ne le prive-t-elle
pas de la possibilité dauto-critique ? ».
Et cependant, par la cohabitation des deux mondes et lexigence
de fraternité humaine, il faut vivre ensemble en dépassant
non seulement la tentation de la querelle, mais la tentation
de lindifférence. Ainsi Roger Arnaldez fera-t-il
comme Louis Gardet qui, bien conscient de ce problème,
se taisait devant chaque risque de friction. On peut bien
tout dire à un chrétien à propos du Christ :
il sera peiné peut-être, mais ne va pas sexaspérer
jusquà la violence. On ne peut pas dire ce que
lon veut sur Mahomet à un musulman, nous le savons
bien. Le vivre-ensemble se nourrit alors de silences éloquents.
Au-dessus des deux abîmes, la corde du funambule relie,
en oscillant de vertige, la liberté critique du chrétien
occidental et lesprit de respect visant à comprendre
lautre de lintérieur. Le dialogue islamo-chrétien
demeure une espérance au sens où Héraclite
disait que celui qui nespère pas, natteindra
pas linespérable
La quête de Roger
Arnaldez nest pas intellectuelle seulement, mais éthique,
et cette éthique, par son objet même, est tragique.
Professeur de philosophie musulmane et dislamologie
à la Sorbonne Paris IV en 1969, Roger Arnaldez
multiplie les publications et donne des conférences
dans de nombreux pays. Il enseigne au Pontifico Istituto di
Studi Arabi e dislamistica de Rome comme professeur
invité. Il devient membre associé de lAcadémie
royale de Belgique et membre correspondant de lAcadémie
arabe du Caire. Il attire des élèves et des
thésards bien au-delà de lhexagone, notamment
en Turquie. Il atteint en 1978 lâge de la retraite,
ce qui, on sen doute, ne lui permettra que décrire
davantage. Il poursuit ses travaux sur les trois religions.
Et finalement, on a limpression que létude
comparative aboutit à une apologie. Toujours le christianisme
en sort grandi : grandi non pas au regard de la foi personnelle
du chercheur, mais au regard de ce quil cherche à
lorigine : lcuménisme. Cest
du côté du christianisme que lon trouve
la liberté, la tolérance, la volonté
de dialogue. Le livre Révolte contre Jéhovah,
datant de 1998, est significatif à cet égard.
Avec pour sous-titre : Essai sur loriginalité
de la religion chrétienne. Non pas la « vérité »,
mais bien l « originalité ».
Un Génie du christianisme. Quest-ce que
le génie du christianisme ? Lomniprésence
de lamour. Le « jéhovisme »
traduit daprès lui une fausse idée de
Dieu, présente dans lislam et aussi dans le judaïsme.
Parce que le Dieu des chrétiens est amour, il exige
le respect absolu de celui même qui ségare.
Spécificité qui soulève ladmiration.
Plus le temps passe, plus notre ami sinvestit dans lapprofondissement
et léloge du christianisme, dont il lit des textes
encore inconnus de lui, passant ses journées à
la bibliothèque du Saulchoir, à côté
de son domicile. Auteurs anciens, romans et ouvrages de fictions,
écrivains russes
. Il en sort toujours émerveillé.
Aux dires de ses proches, les dernières années
de cet esprit déjà encyclopédique furent
éclairées par les nouvelles découvertes
des richesses de sa propre culture.
Comme je lai dit il soccupe, dans les années
90, de coordonner les travaux du 4e volume de lEncyclopédie
philosophique universelle. Ses derniers écrits
ne seront pas publiés. Pour le texte Les origines
scripturaires de la foi catholique, il a curieusement
demandé un imprimatur, quon lui a dailleurs
aussi curieusement refusé. Ce qui indique son respect
pour linstitution, quoiquil ne fût jamais
ce quon appelle un traditionaliste. Lun de ses
derniers ouvrages est celui sur Chesterton (Chesterton,
un penseur pour notre temps), publié lannée
du décès de son épouse, en 2001, et qui
lui est dédié. Le conservatisme de Chesterton
est bien connu, mais je crois comprendre que Roger Arnaldez
samuse plutôt de voir son auteur critiquer le
parlementarisme (cest bien lépoque, Chesterton
est mort en 1938) ou ridiculiser lidée du vote
des femmes. Mais il admire une idée de lhistoire
héritée de Vico plutôt que de Hegel, une
conscience intense de la finitude humaine associée
à une vaste espérance damélioration
et de progrès. Il aime chez Chesterton la puissance
de lhumour jointe à la profondeur de la pensée,
lhumilité du cur et une tolérance
vraie, le respect pour la culture populaire que les élites
occidentales ont appris à tellement mépriser,
et enfin, peut-être surtout, ce panache, qui disposait
Chesterton à toujours voir la vie comme une aventure,
et la foi comme un défi dhonneur.
Il est élu à lAcadémie des sciences
morales et politiques le 10 février 1986, au fauteuil
de Pierre-Maxime Schuhl. Sur la demande de Jeanne Parain-Vial,
il préside le premier lassociation naissante
des Philosophes chrétiens, association qui existe encore
aujourdhui. Il devient tertiaire dominicain et sengage
profondément dans la fraternité spirituelle
dominicaine. Le décès de son épouse le
frappe terriblement. Néanmoins, en dépit de
son âge avancé, il poursuit ses lectures et ses
travaux. À la fin, les réunions des philosophes
chrétiens se faisaient chez lui, pour quil neût
pas détages à gravir.
Roger Arnaldez est décédé le 7 avril
2006, dans sa 94e année. Ses funérailles eurent
lieu en deux temps : un office cuménique
au couvent dominicain de Saint-Jacques, et une messe le lendemain
en famille dans le Jura, là où il devait être
inhumé. Cette double cérémonie traduisait
concrètement la vie et la pensée de notre ami :
lespérance du lien interreligieux, et lintime
de la foi catholique. Il léguait son énorme
bibliothèque, dans toutes les langues, à lInstitut
dominicain dÉtudes Orientales du Caire.
Je nai jamais rencontré Roger Arnaldez, même
si je connaissais depuis longtemps son rayonnement et certains
de ses écrits. Une uvre, qui tient dans les textes,
se donne à lire et à comprendre. Mais la vie
dune personne décédée depuis si
peu dannées, qui na écrit ni mémoires
ni autobiographie, demeure secrète ; il faut enquêter
pour en extraire des bribes quon craint toujours de
mal interpréter. Comment faire sans laide de
témoins généreux. Cest pourquoi
je remercie ceux qui ont bien voulu me parler de lui :
dabord Pierre et Jean-Jacques Arnaldez, ses fils, qui
mont fait confiance (quoi de plus précieux que
la biographie dun père) ; puis plusieurs
de ses amis et proches, Michel Zink, le Père Régis
Morelon, Francis Jacques, Philippe Sentis, Isabelle Mourral,
le Père Borrmans, André Devaux, Gustave Martelet.
Cest à eux, en espérant avoir été
ici fidèle à sa mémoire, que je dédie
ce texte, avec ma reconnaissance.
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