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Notice sur
la vie et les travaux
de Raymond Aron
(1905-1983)
par
le Père Bruckberger,
Membre
de l'Académie
Lue dans la séance publique annuelle du mardi 3 novembre
1987
Monsieur le Président,
Madame,
Messieurs,
Avant même d'en venir à mon éminent prédécesseur,
qu'il me soit permis de souligner la continuité de
l'Institut de France dans ce que Jean Dutourd appelle son
« esprit facétieux ». Au début
de ce siècle, le Cardinal Mathieu, homme de beaucoup
d'esprit, était membre de l'Académie Française.
C'est lui qui rapporte ce propos de l'un de ses confrères :
« En fait de moines, je n'en supporte que deux
sortes : ou les très saints, ou ceux qui sentent
le fagot ! » Aujourd'hui, et fidèle
à cette tradition, l'Académie Française
s'est, comme il est normal, réservé la part
du lion, qui n'est pas forcément la plus grosse mais
à coup sûr la plus exquise : elle a introduit
dans son sein un moine de grande vertu. Quant à vous,
Madame et Messieurs des Sciences Morales et Politiques, vous
avez eu à cur de rétablir l'équilibre
de l'Institut, en choisissant un moine qui sent quelque peu
le fagot. Cela confère au moins une signification à
ma présence parmi vous et à la gratitude que
je vous en exprime.
* *
*
Dans cette Compagnie où je succède à
Raymond Aron, mon devoir est de respecter, d'honorer sa mémoire
et son uvre. Ce devoir m'incite d'abord à les
situer dans ce qu'il appellerait lui-même leur « cercle
herméneutique, ce cercle qui n'est pas vicieux »
du va-et-vient entre les hommes et les événements,
dans un champ historique donné, champ historique qui
se trouve être aussi le mien, puisque, à deux
ans près, nous sommes lui et moi contemporains, nous
avons été amenés à subir les mêmes
événements, à rencontrer et à
évaluer les mêmes acteurs de l'histoire.
Cependant, la parcelle de temps qui m'est ici impartie m'a
contraint à des choix, et à ne dessiner que
le croquis de celui, dont la personnalité complexe
et l'uvre considérable méritent assurément
davantage. Raymond Aron était un spécialiste
et un érudit, là où je ne suis qu'amateur.
Si l'un et l'autre nous sommes frottés, et même
égratignés, et même blessés aux
mêmes cataclysmes, nous avons eu des origines, des formations,
des comportements bien différents. En outre, si, même
dans les sciences d'observation comme la physique, on admet
qu'il ne peut y avoir de connaissance strictement objective,
que, dans l'approche, il faut tenir compte non seulement des
moyens d'investigation employés, mais encore de l'équation
personnelle propre à chaque observateur, combien une
telle précaution s'impose-t-elle plus impérieusement
encore dans l'appréciation qu'un homme exprime sur
un autre homme : nous sommes ici submergés dans
la subjectivité. J'ambitionne pourtant de faire ressemblant.
Pour réduire « le cercle herméneutique »
à l'essentiel, je limiterai d'abord mon propos aux
rapports que Raymond Aron a eus avec le Général
de Gaulle, avec Jean-Paul Sartre, avec Israël :
à l'intérieur de ces rapports précis,
Raymond Aron a déployé tous ses ressorts et
ses dimensions singulières. D'ailleurs, le peintre
a le choix de son angle de vue, de son éclairage :
à cette place, je peux en connaissance de cause, étudier
le mieux mon modèle.
* *
*
Le malentendu entre deux grandes âmes, c'est la matière
de la tragédie : Antigone a l'âme grande,
Créon aussi a l'âme grande. Si on fait de lui
un pantin grotesque, on dissipe la tragédie. Tandis
qu'en donnant à chacun sa pleine stature, on rend compte
du conflit qui les oppose et qui, bien loin de la réduire,
met en relief la part d'inconnu, et peut-être d'irrationnel,
que comporte toute destinée humaine.
Être Juif français comme l'était Raymond
Aron, et, par une fortune enviable, se trouver à Londres
dès juin 1940, hors des prises de Hitler, être
resté pendant quatre ans là où se jouait
la liberté des hommes, bénéficier de
ce poste d'observation unique, avoir accès aux informations
non déformées qui permettaient d'apprécier
l'évolution de la situation mondiale, et cependant,
être resté sur la réserve, parfois dans
la réticence, à l'égard du Général
de Gaulle, quand il s'agit d'un être aussi loyal et
généreux que Raymond Aron, d'une intelligence
aussi ouverte, tout cela, au lieu de me scandaliser, surexcite
ma curiosité. Pour ce qui concerne les rapports entre
De Gaulle et Raymond Aron, la difficulté est que, de
part et d'autre, l'essentiel est en jeu, et que cet essentiel
leur est commun. Ici, nous n'avons pas à faire à
deux éléments antinomiques tranchés :
d'un côté l'amour et de l'autre l'honneur, comme
dans certaines pièces de Corneille ; d'un côté
le rêve, de l'autre la réalité, comme
dans le romantisme ; d'un côté un soudard
qui sait fanatiser les hommes et les mener à l'assaut,
de l'autre un homme formé à toutes les disciplines
de la rationalité, non ! L'un et l'autre se situent
sur le seul terrain de l'intelligence, c'est même cela
qui rend leur malentendu fascinant.
Dans l'appel gaullien de juin 1940, le surprenant est que
les passions ne sont nullement excitées, elles sont
au contraire tenues fermement à l'écart :
De Gaulle n'invoque ni l'honneur, ni la parole que la France
a donnée à son alliée l'Angleterre, ni
même le patriotisme et la fierté humiliée
des Français. Il se limite à un constat objectif
du rapport des forces et à un raisonnement stratégique,
d'une stricte rationalité, et c'est bien ce même
terrain de la rationalité que Raymond Aron ne voulait
jamais quitter. Qu'il me soit permis de rappeler l'essentiel
de cet Appel :
« La France a perdu une bataille, mais la France
n'a pas perdu la guerre, car cette guerre est une guerre
mondiale : dans l'univers libre, des forces immenses
n'ont pas encore donné ; un jour ces forces
écraseront l'ennemi. Il faut que, ce jour-là,
la France soit présente à la victoire. Tel
est mon but, mon seul but ! » Comment Raymond
Aron ne s'est-il pas rallié à tant de rigueur
rationnelle ?
Je pense que Raymond Aron, jusque-là peu familier
avec l'action, fut la victime de l'ambiguïté naturelle
de l'intelligence humaine, dont la fonction et la finalité
sont bien différentes, selon qu'elles s'appliquent
à l'analyse purement rationnelle des situations, ou
qu'elles s'appliquent à rassembler les énergies
en vue d'un but défini, et qu'il faut atteindre. Chez
De Gaulle, à la lucidité de l'analyse s'ajoutaient
toutes les qualités du chef, telles que les décrit
le Cardinal de Retz : « La résolution
marche de pair avec le jugement, je dis le jugement héroïque,
dont le principal usage est de distinguer l'extraordinaire
de l'impossible ». L'intelligence aronienne s'en
tient volontiers à l'analyse. L'intelligence gaullienne
ne néglige absolument pas l'analyse, mais elle poursuit
plus loin et s'applique constamment à repousser les
frontières de l'extraordinaire aux dépens de
l'impossible.
Un soldat a toujours tendance à trancher le nud
gordien. Il me semble que Raymond Aron a toujours préféré
la complexité du nud gordien à la vertu
simplificatrice de l'épée.
* *
*
Sartre eût pu devenir une sorte de Nietzsche français,
il en avait la carrure. Après le « Dieu
est mort, et cest nous qui l'avons tué ! »,
je ne connais pas de formule plus incisive que celle-ci, et
qui est de Sartre : « Le monde est de trop ! ».
Sartre fermait ainsi tout le circuit du nihilisme moderne,
rejoignant explicitement le point de départ de Descartes.
Descartes, méprisant le monde extérieur et le
témoignage des sens, découvre « les
premiers principes » de toutes choses dans un Dieu
devenu inconnaissable et hasardeux et « dans certaines
semences de vérités qui sont naturellement dans
nos âmes ». Désormais, l'esprit humain
est pratiquement livré à lui-même, condamné
à sa solitude : libéré des contraintes
du monde extérieur, il peut évacuer toute transcendance,
ce qu'il fait en effet. Cet isolement où il se constitue
que longtemps on a affecté de prendre pour une
souveraineté sans limites , se révéla
être la destruction de toutes défenses immunitaires
de l'esprit contre les idéologies les plus extravagantes :
et en effet on peut concevoir, on peut dire, on peut faire
n'importe quoi et son contraire, rien n'a plus d'importance.
Je crois que Sartre l'a perçu, et que sa formule « Le
monde est de trop ! » est l'expression
cliniquement parfaite de ce qu'on appelle la schizophrénie.
C'est peut-être là son excuse d'avoir si vite
et si aisément préféré, aux contraintes
du jugement philosophique, les facilités de la polémique,
toutes les commodités de la publicité et de
l'embrigadement politique.
Que, durant les quarante dernières années, l'idéologie
communiste ou communisante ait eu, chez nous, toutes les caractéristiques
d'une occupation étrangère, avec ses deux conséquences
normales, une collaboration insolente et une résistance
isolée mais héroïque, tout cela éclate
aux yeux de ceux qui veulent observer notre temps. Jean-Paul
Sartre s'est fait spontanément le chef de file et le
porte-étendard de cette collaboration, d'ailleurs fructueuse.
C'est l'honneur de Camus d'abord, avec L'Homme Révolté
en 1951, de Raymond Aron ensuite avec en 1955 L'Opium des
Intellectuels, de s'être portés à
l'avant-garde de la résistance à cette idéologie
dégradante. C'est déjà déposer
une semence d'espérance que d'avertir l'esprit qu'il
est en train de démissionner, et que de lui définir
en quoi consiste sa démission.
Dans cette longue lutte de résistance et de libération
de l'esprit, L'Opium des Intellectuels reste une borne
milliaire, une sorte de Bataille de Bir Hakeim : et c'est
bien comme un signal de mauvais augure, que le succès
de ce livre fut ressenti par le pouvoir intellectuel occupant
et tous ses « compagnons de route ».
Il faudrait faire de ce livre beaucoup de citations. Qu'il
me suffise de celle-ci, qui me touche, parce qu'elle souligne
le lien de généalogie qui existe entre le communisme
et l'esprit bourgeois qui, depuis la Renaissance, a façonné
le monde moderne (p. 320) : « Les idéologues
du prolétariat sont des bourgeois. La bourgeoisie...
opposait légitimement à l'Ancien Régime,
à la vision catholique du monde, sa propre idée
de l'existence des hommes sur cette terre et de l'ordre politique.
Le prolétariat n'a jamais eu de conception du monde,
opposée à celle de la bourgeoisie. »
Une telle analyse, à mon sens historiquement irréfutable,
remet à leur vraie place les personnages du théâtre
auquel nous avons assisté depuis quarante ans. Jean-Paul
Sartre, malgré toutes ses invectives qui tentaient
de donner le change, est resté ce qu'il a toujours
été, ce qui l'a sans doute empêché
de faire une véritable carrière de philosophe :
un petit bourgeois ! Camus et Raymond Aron ont eu le
courage de hisser le débat à la hauteur du jugement
de l'esprit et de l'histoire des idées, hauteur où
les idéologies se dégonflent d'elles-mêmes,
où les slogans perdent jusqu'à leur puissance
sonore.
Les victoires de l'esprit sont infiniment plus lentes à
venir, elles sont surtout infiniment moins spectaculaires,
que les victoires militaires : pas de fanfares, pas de
défilés, pas d'arcs de triomphe, mais pas d'épuration
non plus : pas de sentences de déchéance
dans la République des lettres ! Si tous les intellectuels
français, qui se sont une fois trompés sur la
vraie nature du communisme « intrinsèquement
pervers », sur son rôle d'oppresseur de l'esprit
et des corps, étaient subitement condamnés à
se taire, quel silence tomberait sur ce pays ! Il ne
fallait pas désespérer Billancourt ! En
stricte philosophie, cet argument est certainement le plus
bouffon qu'on ait jamais inventé. A force de mensonges
consentis et d'aveuglement volontaire, et pendant plus de
quarante ans, il n'en a pas moins asservi la plus grande partie
de l'intelligentzia française. J'ai peur que cette
longue période soit jugée sévèrement
par les historiens de la civilisation. Mais aussi lente à
venir que soit la victoire dans le domaine de l'esprit, la
libération finit quand même par arriver.
Quelques événements ont contribué au
désenchantement. C'est tout à l'honneur de la
nature humaine, qu'au tout premier rang de ce long combat
pour la libération de l'homme, il y ait eu la phalange
de quelques hommes de pensée qui n'ont pas fléchi
le genou devant Baal : un Koestler, un Camus, un Raymond
Aron, et le plus grand, le plus complet de tous ces athlètes,
Soljenitsyne ! Qu'ici du moins hommage soit rendu à
la lucidité de l'intelligence, au jugement héroïque
contre les clameurs des idolâtres, à la vaillance
acharnée de l'esprit !
* *
*
Les faits peuvent paraître lointains à des
hommes et des femmes plus jeunes ; pour nous qui les
avons vécus, c'était hier, juin 1967, la Guerre
des Six Jours, et, une fois de plus, l'affrontement entre
De Gaulle et Raymond Aron. Depuis 1940, la situation entre
les deux hommes semble s'être subtilement renversée.
Pour une fois et sans que Raymond Aron en tirât
la moindre gloriole , il sembla que le Scribe y vît
clair, que la vision du Pharaon se fût obscurcie. Devant
vous et pour moi, il eût été facile d'éviter
ce sujet resté brûlant : c'eût été
manquer au devoir de vérité, qui est l'hommage
suprême que je puisse faire et à De Gaulle et
à Raymond Aron.
La semaine avant l'ouverture du conflit, dans le Figaro
du 29 mai, Aron avait souligné que l'Egypte venait
de créer délibérément plusieurs
casus belli, et qu'Israël se trouvait dans la
nécessité vitale de riposter. Dans ce même
article, j'imagine que ce qui suivait fut dur à lire
pour le Général de Gaulle. Je cite : « La
France, qui n'est plus l'alliée d'Israël depuis
la fin de la Guerre d'Algérie, a résolu énergiquement
de ne pas prendre parti, tout en dissimulant son incapacité
d'agir, en lançant le projet de "concertation"
entre les Quatre Grands. Cette formule coutumière...
est à coup sûr irréprochable (et c'est
là que la flèche a dû percer le cur
du Général), avec cette réserve qu'elle
suppose un monde sans commune mesure avec celui d'aujourd'hui,
le monde antérieur à 1914, dans lequel les grandes
puissances, sans pour autant mettre un terme à leurs
rivalités, parvenaient quelquefois à s'entendre
pour imposer un règlement pacifique dans un conflit
secondaire ». Dire au Général qui
avait toujours pressenti l'avenir, qu'il était en retard
de plus d'un demi-siècle, ne pouvait que l'exaspérer.
Et, pour bien retourner le dard dans la plaie, quelques lignes
plus bas, Raymond Aron ajoute : « Selon les
cas, la diplomatie est action ou camouflage d'inaction ».
Un homme comme De Gaulle, dont le génie fut essentiellement
celui de l'action, ne pouvait que frémir de se voir
ainsi découvert. Encore moins pouvait-il subir, sans
enrager intérieurement, l'impitoyable mise à
nu de l'impuissance française, dans une région
du monde où la France avait si longtemps représenté
une protection efficace et une politique de l'honneur.
Aussi bien, dans la réalité des faits, De Gaulle
limita-t-il l'action réelle de la France à un
point très précis : pour la dernière
fois dans l'histoire (mais nul ne savait que c'était
la dernière), tenir à tout prix la parole que
la France avait solennellement donnée jadis, et par
la bouche de saint Louis, à ce qui était encore
pour un temps une nation heureuse, le Liban. Le fait est que
nul ne s'avisa d'y toucher. Curieusement d'ailleurs, de cette
action limitée mais essentielle de la France, Raymond
Aron ne dit mot.
A la vérité, je crois qu'en juin 1967, au moment
de la Guerre des Six Jours, Israël et les Israéliens
ont fait, et dans un style tout à fait éblouissant,
exactement ce que De Gaulle eût fait à leur place :
il en fut jaloux, excellente raison pour ne pas le leur pardonner.
La passion existe aussi chez les hommes les plus grands, et
elle est à leur échelle, mais la passion n'est
pas un élément rationnel : « Peuple
d'élite, sûr de lui-même, et dominateur ! »
Là, où Raymond Aron a cru déceler un
germe d'antisémitisme, j'ai eu personnellement l'occasion
de discerner autre chose : l'expression douloureuse,
presque désespérée, d'une jalousie, l'aveu
d'une déception. Dans cette lumière tragique,
De Gaulle rendait un hommage détourné à
Israël et à son armée. C'était aussi,
et tout aussi détournée, la réaction
d'un amant déçu : la France et les Français
du XXe siècle ne méritaient peut-être
pas un personnage aussi fabuleux que De Gaulle, et De Gaulle
le savait.
Mais vous, cher, cher Raymond Aron, à travers les multiples
sinuosités d'une vie qui a traversé de part
en part une époque tragique, jamais, jamais, vous ne
fûtes un courtisan, jamais vous ne fûtes le courtisan
de quiconque, ni de quoi que ce soit, en n'importe quelle
circonstance, jamais ! J'ai vécu la même
époque que vous, j'ai vu autour de moi tant de retournements,
tant d'accommodements aussi bien avec l'enfer qu'avec le ciel,
qu'il n'est point dans ma bouche appréciation plus
élogieuse ni plus sincère, ni, en ce qui vous
concerne, plus rigoureusement vraie.
* *
*
En 1940, tout était clair : le malheur de la
France et le malheur des Juifs français ne faisaient
qu'un seul malheur. L'identité d'un Juif comme Raymond
Aron, Lorrain d'origine, ne pouvait que s'en trouver assurée
et rassurée. Mais au printemps 1967 et pour
la première fois depuis leur intégration totale
à la patrie française, le 27 septembre 1791,
avant-dernière année du règne de Louis
XVI , les Juifs français se trouvèrent
soumis à l'écartèlement d'une double
allégeance : d'un côté la position
officielle du gouvernement français (et quel gouvernement ?
celui de De Gaulle !) ; d'un autre côté
leur sympathie naturelle envers une autre nation, Israël,
à laquelle les rattachent tant de liens religieux,
ancestraux, sentimentaux. Pour la première fois, ils
durent même se poser la question abstraite heureusement !
d'un état de guerre possible entre la France
et Israël. De 1791 à 1967, les Juifs français
ne se sont jamais posé la question de la double allégeance :
pendant l« Affaire Dreyfus »,
ce sont les autres qui ont posé la question, ce n'était
qu'une alerte augurale : de même source, ils se
sentaient Juifs et Français. Par ses lois d'exception,
le gouvernement de Vichy a troublé cette sérénité ;
mais en reniant ses Juifs, le gouvernement de Vichy reniait
aussi l'honneur français. En 1967, la question s'insinue
par la jointure de l'âme.
La réponse est que, dans le domaine de l'amour, de
la fidélité, dans cette vaste et ombreuse région
qu'un mystique juif appelait « les devoirs du cur »,
il n'y a pas de solution universelle et toute faite :
il faut savoir accepter la contradiction des allégeances,
il faut savoir vivre avec, les vivre. En un sens tout autre
que le sens scientifique, il faut savoir faire l'« experimentum
crucis », l'expérimentation de la croix.
La guerre civile à l'intérieur de chaque conscience
est partie intégrante de tout homme en situation temporelle.
Il est des circonstances où tout choix laisse à
désirer, où tout choix est peut-être mauvais,
mais où le pire est encore de ne pas choisir. La nationalité
n'est qu'une boussole, encore qu'elle ne soit pas infaillible :
en 1940, le Général de Gaulle fut déchu
de ses droits civiques et condamné à mort ;
en 1945, il en fut de même du Maréchal Pétain.
De 1940 à 1945, la Résistance française
s'est définie par des lois non écrites, plus
impérieuses que les décrets officiels. Il ne
faut pas maudire ces enchevêtrements douloureux, non
réductibles par la raison, ils peuvent être occasion
d'héroïsme, épanouissement à un
degré suprême de cette souveraineté, strictement
spécifique, et même singulière à
chacun de nous, qu'on appelle une conscience et une liberté
à tous risques, y compris celui de la mort, et parfois
d'un déshonneur apparent et public. Par dessus tout,
que voulaient les juges de Jeanne d'Arc ? Plus encore
que la faire périr, ils voulaient la déshonorer.
La relativité, dont nous savons aujourd'hui qu'elle
gouverne l'univers physique, gouverne encore bien plus l'univers
des esprits.
Raymond Aron avait coutume d'écrire que les hommes
font l'histoire, mais qu'ils ne savent pas l'histoire qu'ils
font. En ce cas, le dernier mot de la sagesse est tombé
jadis du haut d'une croix dressée sur la montagne :
nous ne savons vraiment pas ce que nous faisons. Dans de telles
conditions, plus encore que d'être déculpabilisés,
les hommes ont besoin d'être pardonnés. J'entre
là dans un domaine inaccessible à la seule raison,
que, faute d'un autre, on désigne d'un mot qui ne fait
qu'épaissir le mystère, la grâce !
C'est une chasse gardée, où la raison pure peut
bien lâcher ses limiers les plus fins, jamais ils ne
trouveront la moindre piste.
Sans me connaître autrement que par mes prises de position
publiques, je sais que Raymond Aron avait envers moi une disposition
bienveillante : il l'a prouvé une fois, dans une
occasion précise. J'ai trouvé la raison de cette
inclination dans ce passage des Mémoires (p.
737) : « Je sympathise souvent avec les catholiques
fidèles à leur foi, qui témoignent d'une
liberté de pensée en toute matière profane.
L'horreur des religions séculières me rend quelque
sympathie pour les religions transcendantes ».
A la réflexion, mon prédécesseur et moi,
étions plus cousins que les apparences ne l'indiquaient.
Par ses origines, Raymond Aron était de ces Juifs de
l'Est, alsaciens ou lorrains, qui se sentent d'autant plus
français qu'ils savent, pour ainsi dire de naissance,
que l'identité française est perpétuellement
menacée d'être désintégrée,
dans sa chair ou dans son âme, qu'eux-mêmes sont
perpétuellement menacés d'exclusion. D'où,
le caractère scrupuleux, parfois héroïque,
de leur attachement à la patrie, cette appartenance
étant considérée comme un privilège,
un honneur dont il faut savoir payer le prix. Étant
moi-même devenu français par choix et dans mon
âge d'homme, c'est bien ainsi que je considère
le lien qui me rattache à mon pays. Les marginaux ne
sont pas les patriotes les moins intransigeants, ni les moins
jaloux. Dans le cours de ses Mémoires, Raymond
Aron reconnaît bien volontiers en lui cette note de
marginalité, qui l'empêcha toujours d'entrer
dans les conformismes, de prendre ses aises dans des situations
de fait. Je pense que cette marginalité affina constamment
ses sentiments, servit d'aiguisoir à son intelligence,
l'aida, très jeune, à se définir lui-même.
Quand on est jeune, comme l'éventail paraît largement
ouvert devant soi des possibilités de se dépenser !
Heureux celui qui, par une illumination subite, même
si elle est préparée de longtemps, perçoit
d'un coup qui il est, ce pour quoi il est né, ce qui
lui reste à faire pour accomplir son destin. Au tout
début des années trente, Lecteur de français
à l'Université de Cologne, Raymond Aron eut
une telle intuition. Il la raconte, dans son style qui reste
modeste, mais qui pour une fois cède à une solennité
juvénile : « Je cherchais donc un objet
de réflexion qui intéressât à la
fois le cur et l'esprit, qui requît la volonté
de rigueur scientifique et, en même temps, m'engageât
tout entier dans ma recherche. Un jour, sur les bords du Rhin,
je décidai de moi-même. » Quelques
lignes plus bas, il précise : « Je
devinais peu à peu mes deux tâches : comprendre
ou connaître mon époque aussi honnêtement
que possible, sans jamais perdre conscience des limites de
mon savoir, me détacher de l'actuel, sans pourtant
me contenter du rôle de spectateur. » Il
vient de s'enfermer dans un cercle magique, qui lui interdira
désormais toute satisfaction envers lui-même.
On ne choisit pas le moment de l'histoire dans lequel on est
jeté. Quelle ambition prométhéenne chez
ce modeste que de décider de lui-même, quelques
années avant une guerre qui va saisir et brasser les
destins de millions d'hommes, qui va décider pour eux,
mais souvent d'eux aussi ! Quelle magnifique illusion,
que de vouloir comprendre son époque juste au moment
où cette époque va basculer dans le délire !
Quelle témérité, que de vouloir se détacher
de l'actuel, ne serait-ce que par la pensée, au moment
où l'actualité va s'acharner à saccager
au hasard et avec une cruauté jusqu'alors inconcevable,
ce que chacun a de plus précieux ! Quelle naïveté,
que de vouloir tenir son jugement au-dessus des partis, juste
au moment où les volontés de puissance s'amoncellent
sur le monde en ouragan dévastateur ! L'ironie
du sort est que dans la tourmente Raymond Aron réussira
presque ce qu'il avait décidé : tenir son
jugement un peu au-dessus de la mêlée. On le
lui reprochera. Mais je ne connais pas d'exemple où
un homme, ayant fortement décidé d'être
lui-même, pleinement et dans sa vocation profonde, on
ne le lui ait pas injurieusement reproché.
* *
*
Par quel pressentiment de son propre destin le jeune Raymond
Aron a-t-il noté cet alexandrin, qu'il avait relevé
dans un carnet de Léon Brunschvig, à la date
du 22 septembre 1892 ? :
« Je rêve un temple pur, dont je m'excommunie. »
Rien comme une telle réminiscence poétique
pour révéler les profondeurs d'une personnalité,
sa continuité, ses contradictions, sa fidélité
à elle-même à travers les incohérences
du temps qui passe. Raymond Aron a mis ce vers en épigraphe
de toute sa vie, à la manière dont Villiers
de l'Isle-Adam définissait à l'avance sa propre
destinée dans ses poèmes de jeunesse :
« J'ai soif d'un paradis, dont je suis exilé ! »
Le paradoxe de Léon Brunschvig, adopté d'enthousiasme
par le jeune Aron, est que son vers parle de « temple »,
alors que ni l'un ni l'autre ne croient en Dieu, et qu'il
parle d'excommunication, mais prononcée par soi-même
contre soi-même, ce qui implique que chacun d'eux s'est
fait pape, juge suprême du pur et de l'impur, mais seulement
en ce qui le concerne personnellement. Tout cela pour dire
que, dans les années trente du siècle, ce grand
jeune homme aux yeux bleus abordait la vie et la catastrophe
imminente avec beaucoup de bonne volonté au cur,
beaucoup de méfiance de lui-même, beaucoup de
chimères dans l'esprit. C'est la vie elle-même
qui fait l'éducation de la jeunesse. L'éducation
de notre génération fut rude et sans ménagement :
nous allions tomber, en chute libre et sans parachute, du
ciel des chimères en plein chaos de la réalité
historique.
Raymond Aron me paraît exemplaire d'un certain type
d'homme européen qu'on a appelé l'Intellectuel :
il a exercé naturellement sur les esprits toute la
magistrature que l'Intellectuel détient chez nous depuis
l'Age des Lumières. Dans son grand livre sur Les
Origines de la France Contemporaine, Taine a parfaitement
discerné que l'esprit de la Révolution Française
est en continuité avec le génie de notre époque
classique, elle-même épanouissement de la Renaissance,
où l'idéal s'est formulé de tout soumettre
à la raison considérée comme la régulatrice
de l'univers. Peut-être Raymond Aron fut-il le dernier
parmi nous à vivre cet idéal en toute candeur :
je ne vois en effet aucun homme de notre temps qui ait vécu
cet idéal avec une plus grande vaillance de l'esprit,
une plus grande intransigeance dans le discernement des valeurs
dont il se sentait comptable, qui ait subi avec plus de dignité
les démentis accumulés que notre époque
démentielle a infligés à cet idéal.
Il est possible que la leçon la plus décisive
de l'histoire que nous avons vécue soit que l'animal
raisonnable cède naturellement à la déraison,
que toutes les ressources de la raison ne soient pas suffisantes
pour assurer la dignité élémentaire de
l'homme.
L'incertitude où nous sommes, cette anxiété
vague et tourmenteuse qui est la nôtre qu'un monde est
en train de finir, qu'un autre monde va commencer et que nous
sommes incapables de définir à l'avance, dont
nous redoutons et désirons à la fois l'avènement,
ne sont peut-être que le signe fatidique que notre Age
Classique est terminé, épuisé, qu'il
emporte avec lui son échelle des valeurs, ses repères,
toutes les caractéristiques désormais périmées
de ce spécimen humain qu'on a appelé l'Intellectuel.
Au cours d'une longue vie, tout entière vouée
à l'intelligence de « l'histoire se faisant »,
comme il disait, Raymond Aron a rencontré beaucoup
de gens divers. Il y a aussi des rencontres qui auraient pu
se faire, qui ne se sont pas faites. L'actualité récente
a mis en pleine lumière l'une des personnalités
les plus éclatantes, que Raymond Aron eût pu
rencontrer au cours de son long séjour en Allemagne
dans les années trente, qu'il n'a pas rencontrée,
dont il est même étrange qu'il ne l'ait pas rencontrée.
Je parle d'Edith Stein, que Jean-Paul II vient de proposer
à l'admiration de tous par l'acte solennel de la béatification :
« Edith Stein, juive, philosophe, religieuse, martyre »,
selon la proclamation du pape. Juive comme Raymond Aron, philosophe
comme lui, comme lui professeur de philosophie, l'une des
élèves préférées de Husserl,
sans doute la plus douée, et qui avait un rayonnement
tout à fait exceptionnel, dans les milieux universitaires
rhénans où vivait alors Raymond Aron. Elle entra
au Carmel de Cologne, le 12 octobre 1933 : Raymond Aron
eût pu assister à sa prise d'habit.
La rencontre ne se fit pas entre ces deux êtres qui
avaient tant en commun ; on peut dire d'elle ce qui fut
dit de Raymond Aron au moment où il reçut le
Prix Gthe : « L'Allemagne fut son destin ».
Elle subit ce destin jusque dans l'horreur et mourut dans
un four crématoire d'Auschwitz. Elle aussi avait commencé
sa carrière philosophique par l'athéisme :
d'elle-même, à ce moment de sa vie, elle a dit :
« Ma quête de vérité était
mon unique prière ! » Le pape, qui
cite ces mots, ajoute : « La recherche de
la vérité est déjà une recherche
très profonde de Dieu ». N'est pas athée
qui veut, si celui-là qui croit l'être est possédé
de la soif inextinguible de la vérité. Pour
ceux qui l'ont connu ou lu attentivement, n'est-ce pas là
ce qui a le mieux caractérisé la personnalité,
l'uvre, la vie de mon éminent prédécesseur ?
Quel que soit le goût que nous ayons pour la clarté,
surtout nous autres Français, il nous faut bien avouer
que nous ne savons pas très bien le chemin sur lequel
nous sommes, que nous ne savons même pas très
bien où nous en sommes de la longue marche : Edith
Stein est allée plus loin que Raymond Aron, elle a
eu le pas plus rapide, elle a atteint le but plus tôt
que lui ; je pense que l'un et l'autre étaient
sur le même chemin.
Je proteste que le parallèle que je fais entre Raymond
Aron et Edith Stein est dénué de tout nationalisme
confessionnel. Après tant de siècles où
le fossé n'a cessé de s'élargir entre
deux communautés, la juive et la chrétienne,
alors que l'une est sortie de l'autre comme un enfant sort
du ventre maternel, comment ne pas rendre hommage à
Edith Stein, passerelle hardie édifiée uniquement
par la fidélité poussée à l'extrême
envers ces deux communautés ? Si Edith Stein fut
Carmélite, elle n'a jamais cessé d'être
juive et de s'en prévaloir. Arrêtée avec
sa jeune sur (qui, elle, n'était pas Carmélite),
elle lui prend la main et lui dit : « Viens !
Nous partons pour notre peuple ! », comme
si elle partait vers une Terre Promise qu'elle rejoint à
travers le feu. Et c'est au sein de son peuple qu'elle est
morte quelques jours plus tard à Auschwitz.
L'amour, et l'amour sacrificiel, va infiniment plus loin que
l'intelligence rationnelle sur un certain chemin. Il y a dans
l'amour une puissance de rapprochement, de réunion,
de communion, que ne donneront jamais toutes les ressources
mobilisées de l'intelligence. Il y a un Royaume invisible,
patrie de tous les hommes de bonne volonté, dont le
seuil est infranchissable à la seule rationalité,
mais que l'amour, un certain amour héroïque, franchit
comme en se jouant. Je ne suis pas sûr qu'à la
fin de sa vie, Raymond Aron, exemplaire de la bonne volonté,
n'ait pas perçu lui-même la réalité
de ce seuil et la possibilité de le franchir.
Pour clore ce propos, et m'en tenant aux apparences, si Raymond
Aron a été la dernière incarnation parfaite
de ce type d'homme qu'on a appelé l'Intellectuel, il
se peut qu'Edith Stein soit la préfiguration d'un nouvel
idéal d'humanité. Quand une nouvelle civilisation
commence, elle produit d'abord son type d'excellence, qui
transcende toutes querelles, seraient-elles millénaires.
* *
*
La question ultime que pose le destin de Raymond Aron est
celle-ci : la rationalité est un mode d'activité
de l'esprit, ce n'est sans doute pas le seul, ni le plus sûr.
La rationalité n'est pas le critère universel
et exclusif de la vérité. Cela, je soupçonne
ce rationaliste persévérant que fut Raymond
Aron de l'avoir deviné. L'histoire de notre siècle,
qu'il a vécue en observateur impartial et exposé,
n'a sans doute fait que confirmer en lui ce pressentiment.
Je me souviens de l'émission que Bernard Pivot lui
avait consacrée. A une question de Pivot, il répondit
simplement : « Après avoir vécu
l'expérience de mon siècle, je trouve que l'usage
de certains mots m'est interdit : le mot bonheur
est de ceux-là ! » Saint-Just avait
écrit : « Le bonheur est une idée
neuve en Europe ! » Eh bien, voilà
une idée qui a vieilli à une vitesse vertigineuse
au point qu'un Raymond Aron, moins de deux siècles
plus tard, la jugeât déjà hors d'usage.
Cet aveu me paraît le témoignage qu'une certaine
Europe, dans laquelle nous sommes nés, est morte, bien
morte ; qu'il va nous falloir, et vite, en créer
une autre, toute différente.
Une telle déclaration va plus loin encore : elle
en dit plus sur la personnalité intime de Raymond Aron
que tous ses livres, tous ses articles, tous ses cours magistraux.
Elle m'incline à utiliser à son sujet un mot,
dont je me garderai bien d'abuser, celui de grandeur. Au-delà
de sa superbe intelligence qui resplendissait, Raymond Aron
avait l'âme grande. Il avait d'ailleurs l'humilité
scrupuleuse des grands : il n'a jamais prétendu
à l'infaillibilité de son jugement, il a toujours
avoué ses hésitations et ses erreurs, mais il
a toujours mis l'honneur de sa vie à rechercher la
vérité et à la dire dans l'expression
qui lui convient le mieux, la simplicité, qui est son
habit de lumière. Je crois qu'il eût aimé
ces paroles d'Albert le Grand qui, dès le XIIIe siècle,
définissait une fois pour toutes la vocation dominicaine :
« Notre mission n'est pas de dire le droit par
sentences à la manière des juges, mais de le
dire comme doivent le faire des hommes de principes et de
doctrine (ut doctores). Notre mission est de prononcer
d'une action si elle est juste ou injuste, et cela quel qu'en
soit l'auteur : au-dessous de nous ou au-dessus ! »
Le désarroi qui nous est propre est que nous sommes
incapables de définir des principes et une doctrine
qui nous mettraient d'accord et d'après lesquels nous
pourrions assurer nos jugements. Ne pourrions-nous pas au
moins nous mettre d'accord sur la réalité de
notre désarroi, et sur la nécessité pour
chacun de nous d'une humilité et d'une ouverture de
l'esprit et de l'âme, dont Raymond Aron nous a constamment
donné l'exemple ?
* *
*
On reconnaît un grand acteur au style de ses sorties
de scène. Des grands acteurs que j'ai évoqués
ici, trois, De Gaulle, Edith Stein et Raymond Aron ont particulièrement
réussi leur sortie. Le malheureux Sartre a misérablement
traîné sur la scène avant de sortir. On
dirait que, pour chacun des trois, un metteur en scène
derrière le décor a organisé la sortie
qui s'accordait le mieux à son uvre et à
son rôle. La sortie de Raymond Aron, qui s'effondra
sur les marches du Palais où se rend la justice des
hommes, après le témoignage qu'il venait de
rendre et à la vérité et à l'amitié,
est bien digne d'un metteur en scène, génial
et caché, dont Raymond Aron pensait qu'il n'y croyait
pas.
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