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Notice historique
sur la vie et les travaux de M. le duc d'Aumale
par
M. Georges Picot,
Secrétaire
perpétuel de l'Académie
Lue dans la séance publique annuelle du 27 novembre
1897
Messieurs,
S'il est vrai que, pour être digne d'écrire l'histoire,
il faut y avoir été mêlé de très
près et, pour ainsi dire, l'avoir faite, comment s'étonner
de l'éclat que notre histoire militaire doit à
l'illustre soldat dont nous pleurons la perte et dont nous
devons aujourd'hui honorer la mémoire ?
Né près du trône, placé par la
Providence assez haut pour être enclin à croire
que tous les honneurs lui étaient dus, il a tenu à
les mériter. Tandis que trop souvent l'ambition des
princes veut être servie, il a voulu servir pour être
capable de commander. Aimant passionnément la guerre,
il avait conçu dans son esprit tous les rêves
de gloire ; déjà, il les saisissait comme
des réalités, lorsque les révolutions
enlevèrent à la fois à ce général
de vingt-six ans son épée et sa patrie.
Vingt-deux années d'exil s'abattirent sur son front
sans le courber ; il endura les plus cruelles souffrances :
citoyen expulsé de la cité, officier exclu de
l'armée, père de famille voyant périr
un à un tous les rejetons de son sang, il perdit tout,
sauf l'espérance.
Quand les changements de fortune le rendirent au sol natal,
il n'eut qu'une pensée : servir dans l'âge
mûr le drapeau de sa jeunesse. Pendant six années,
il monta la garde à la frontière mutilée
et, quand, victime des injustices des partis, il se vit de
nouveau privé de ses droits, chassé de son foyer,
il reprit avec plus de force les travaux d'histoire qui avaient
toujours été la consolation de ses deuils, maniant
la plume, comme il avait manié l'épée,
et, pour toute vengeance, ne concevant, aux termes d'une vie
traversée de tant de contrastes, qu'une ambition, celle
d'élever, par ses livres et par ses dons, un double
et impérissable monument digne en tout de sa race et
de sa patrie.
Henri d'Orléans naquit à Paris, le 16 janvier
1822. Son enfance s'écoula entre le Palais-Royal et
Neuilly : une mère admirable forma son âme
tandis que la haute intelligence de son père s'appliqua
à éveiller son esprit. Le duc et la duchesse
d'Orléans avaient établi les règlements
les plus minutieux et ils en surveillaient eux-mêmes
l'application. Rien ne ressemblait moins à la vie des
cours. Un intérieur de famille très régulier
et très intime, l'affection de trois surs aînées,
la vue de trois frères qui le précédaient
dans la vie inspirèrent les premières pensées
du jeune prince. Son père avait des idées très
arrêtées sur l'éducation. Il n'avait voulu
pour ses fils ni d'un gouverneur en un palais, ni de chasses
avec des pages. Pour les préserver d'une telle école
de vanité, il avait résolu de les mettre au
collège. Sous la Restauration, c'était une hardiesse
sans précédents. Comment obtenir l'agrément
du Roi ? Les entretiens avaient été longs
et étaient devenus pénibles. Le duc d'Orléans
avait déclaré que ses fils devaient être
des hommes de leur temps. Louis XVIII avait répondu
que des princes ainsi élevés deviennent des
sujets dangereux.
La volonté du père l'avait emporté, non
sans froissement, sur celle du Roi et successivement, vers
leur onzième année, les princes étaient
entrés au collège Henri IV. Ils en suivaient
les classes et revenaient le soir au Palais-Royal où
le choix heureusement inspiré de leur père avait
rassemblé un groupe d'élite, formant, à
côté de la réunion intime de la mère
et des surs, une famille intellectuelle composée
de très jeunes professeurs, tous désignés
par d'éclatants triomphes au concours général.
Le duc d'Aumale avait cinq ans quand son père le confia
à un lauréat du prix d'honneur qui devait se
consacrer à cette uvre et y attacher à
jamais son nom. M. Cuvillier-Fleury devina tout ce que promettait
l'enfant ; il ne se laissa détourner de sa mission
ni par le mouvement de la politique qui l'attirait, ni par
le spectacle des événements de 1830, dont il
ressentait les ardeurs de toute son âme ; aux études
régulièrement suivies, il sut mêler, dans
une mesure parfaite, ces émotions du dehors, dont il
faut se garder de sevrer l'enfance parce qu'elles sont le
levain de l'âme. Qui sait si le secret des grandes actions
n'est pas une éducation qui, au milieu d'une sévère
discipline de l'esprit, ne craint pas d'exalter le cur ?
Le maître aimait passionnément les lettres latines
et il avait l'art de les faire aimer. Virgile et Horace, Cicéron
et César, Tite-Live et Tacite étaient vraiment
ses contemporains et ses amis ; il introduisit parmi
eux son élève, l'habitua à leur commerce,
les animant de sa parole et faisant passer par eux ces inspirations
du patriotisme qui, pour être profondes, ne doivent
jamais être une leçon. Aux heures de récréation,
pendant les promenades de chaque jour, il ne s'agissait plus
de l'antiquité, mais des souvenirs tout récents
de nos gloires, des guerres de la Révolution et de
l'Empire, de la cocarde aux trois couleurs. L'élève
écoutait ces récits, en nourrissait sa jeune
imagination, les redemandait, ne se lassait pas de questionner
sur la série des batailles de 1792 à 1813, sur
les uniformes, sur les régiments, sur les survivants
des grandes guerres : il était fier d'être
fils d'un combattant de Valmy et heureux que son père
lui eût donné pour maître un homme qui
avait vu l'Empereur.
Nul n'est capable de comprendre 1830 et les hommes de ce temps
s'il ne se pénètre des deux idées de
patriotisme et de liberté qui faisaient le fond des
passions de la jeunesse. Le fils aîné du duc
d'Orléans les ressentait toutes ; ses jeunes frères
partageaient ses ardeurs : aussi quels ne furent pas
leurs transports quand ils virent reparaître au sommet
de nos monuments le drapeau tricolore, emblème de nos
fiertés nationales !
Peu après, le duc d'Aumale allait s'asseoir sur les
bancs du collège Henri IV. Ce n'était pas
une vaine forme ; l'assiduité de l'élève
n'avait rien d'intermittent. Les cahiers de correspondance,
précieusement conservés, l'attestent. Ni le
père, devenu Roi, ni le maître ne l'auraient
souffert. L'historien de Condé raconte qu'au collège
de Bourges, Louis de Bourbon était séparé
de ses condisciples par une balustrade dorée. Rien
de semblable à Henri IV ; aucune barrière
entre l'élève et ses camarades ; aussi
que de conversations ! Les maîtres s'en plaignaient
parfois ; un professeur solennel donne comme note de
conduite : « Bien, sauf qu'il aime trop les
oreilles de ses voisins. » Un jeune et brillant
historien, qui ressentait déjà une prédilection
pour l'élève, destiné à être
son confrère, écrivait : « Conduite
légère : beaucoup trop de gaieté
et de mouvement. » Les notes pour les devoirs et
les leçons sont pleines de détails : la
franchise des professeurs est absolue et lon croirait
lire le cahier d'un brillant élève de famille
obscure, si, en face d'une classe manquée, ce qui était
rare, on ne lisait pour excuser le collégien :
« Ouverture des Chambres. »
Le duc d'Aumale s'était mis dès le début
à la tête de sa classe : quand vinrent les
épreuves du concours général, où
les plus défiants ne pouvaient soupçonner une
faveur, sa supériorité éclata. Il était
très aimé de ses compagnons. Ses succès
furent un triomphe pour tous ses camarades. Chaque année,
de 1834 à 1889, son nom retentit à la Sorbonne.
Il n'y eut pas une composition d'histoire où il ne
fut nommé ou couronné, et, en rhétorique,
il remporta le 2e prix de discours français et le 2e
prix d'histoire. Tel était aux Tuileries, dans le cercle
de famille, le retentissement de ces succès que jamais
là Reine ne manquait à la distribution du Grand
Concours. Les deux prix de rhétorique méritaient
plus ; le Roi vint à la Sorbonne pour voir couronner
son fils.
Les études achevées, la carrière militaire
s'ouvrait. Entre le collège et la vie nouvelle, le
Roi ne laissa pas s'écouler une heure. Le lauréat
qui avait été acclamé le 20 août
au collège était nommé le 21 août
capitaine d'infanterie et recevait l'ordre de rejoindre dans
les vingt-quatre heures au camp de Fontainebleau le 4e régiment
d'infanterie légère dans lequel il était
incorporé.
Le travail et la vie des camps, telle qu'on la menait alors,
ressemblait assez aux manuvres d'automne au cours desquelles
l'armée actuelle apprend à supporter les fatigues
de la guerre. Mis sur le même pied que ses compagnons
d'armes, chargé de soixante-quinze hommes dont il avait
la responsabilité, le nouveau capitaine prit part à
toutes les marches, ne fut dispensé d'aucun exercice
et ne tarda pas à faire comprendre à tous qu'il
prenait au sérieux le métier. Il n'obéissait
pas seulement à un goût très profond de
la discipline et du devoir ; il se sentait entraîné
par un attrait de nature « pour la guerre, pour
cette vieille passion de ses pères qui avait conquis
son âme ». « Vois-tu, écrivait-il
à un ami, je ne le dis qu'à toi, parce que,
toi seul, tu ne me trouveras ni vain ni ridicule ; quand,
confondu dans le rang, j'entends tonner le canon, quand mes
naseaux s'ouvrent à l'odeur de la poudre, j'oublie
que nous jouons la comédie, une sorte de délire
s'empare de moi ; il me semble que j'aurais dans les
batailles cette fièvre qui fait réussir et je
reste en extase, jusqu'à ce que la voix monotone du
chef de bataillon me rappelle à la réalité. »
(29 septembre 1889.)
Quand le camp fut levé, au milieu d'octobre, un mois
et demi passé en plein air, les nuits sous la tente
l'avaient rompu aux intempéries, il regrettait le camp
et ne se consolait qu'en se plongeant dans les études
militaires, prélude de plus rudes campagnes.
Dix ans de luttes glorieuses avaient tourné vers la
terre d'Afrique toutes les pensées des hommes de guerre.
Si la conquête totale ou l'occupation restreinte avaient
divisé les politiques, les militaires n'avaient jamais
hésité ; à leur tête, le duc
d'Orléans s'était épris de l'Algérie ;
brûlant d'agir, il y avait trouvé les champs
de bataille que l'Europe lui refusait. Il appréciait
depuis longtemps les qualités de son jeune frère ;
il se sentit attiré par une sympathie bien autrement
vive, lorsqu'il vit éclater en lui la vocation militaire.
Une expédition était nécessaire pour
repousser les incursions des Arabes. Au printemps de 1840,
il partit pour la troisième fois, emmenant le duc d'Aumale
comme officier d'ordonnance.
Son voyage, le débarquement à Alger, l'entrée
en campagne furent, un enchantement. Tout ce que ses frères
lui avaient dit de l'Afrique était dépassé.
Le journal qu'il tient chaque soir, et qu'il avait conservé
parmi ses manuscrits les plus intimes, est précis,
écrit d'un style sobre, nullement pompeux ; mais
à travers les faits, quel pétillement d'idées !
quels élans ! et, dès le début,
quelle sûreté de jugement ! L'hésitation
du commandement l'inquiète : il signale de bons
officiers, d'excellents colonels, mais ne voit personne pour
conduire. Enfin, l'expédition est décidée :
le maréchal Valée a donné à la
division que commande le duc d'Orléans l'ordre de marcher :
dès la première étape, à Bouffarick,
un spectacle nouveau l'attendait : « Nous
avons trouvé, écrit-il, Lamoricière qui
arrivait de Roléah avec un bataillon de zouaves. Le
cur m'a battu quand j'ai vu ces visages bronzés
par le soleil, ces figures martiales où la gravité
du soldat éprouvé se mêlait à la
gaieté française ; mon frère me
serrait le bras, en me disant : Je nage dans la joie.
Le soir, j'ai beaucoup causé avec Lamoricière.
C'est un homme bien remarquable. » Le lendemain
et les jours suivants, on attend des ordres qui n'arrivent
pas ; pour prendre patience, il interroge ; « nous
avons ici, dit-il, des hommes de mérite près
desquels je cherche à m'instruire de tout ce qui a
été fait et de ce qu'il faudrait faire dans
ce pays ». Les ordres si longtemps espérés
parviennent. « Voilà le bon moment enfin
arrivé. » La colonne gagne Blidah et le
dépasse ; on franchit la Chiffa ; après
douze heures de marche, on s'arrête ; hommes et
chevaux sont exténués ; il est trois heures ;
on ne rencontrera pas l'ennemi avant le lendemain ; on
commençait à camper, lorsqu'on signale à
l'horizon trois ou quatre mille burnous blancs au milieu desquels
flotte le drapeau rouge du bey de Milianah. Le clairon retentit :
on court aux faisceaux. « Là, écrit
le jeune officier d'ordonnance, je vis avec admiration cette
poignée de braves gens, harassés par une longue
marche et par une nuit sans sommeil, secouer leur fatigue
en présence de l'ennemi et courir aux armes avec une
ardeur, une gaieté qui faisait battre le cur ! »
Quelques instants après, le combat était engagé
et le prince recevait le baptême du feu. La cavalerie
devait jouer le rôle principal ; elle gagnait au
trot le point décisif, lorsque le duc d'Orléans,
qui suivait le mouvement, s'écria : « Allez
dire au colonel Bourjolly qu'il marche en avant ! C'était
à moi de porter l'ordre. Je ne me le fis pas dire deux
fois ; quand j'arrivai aux chasseurs, ils marchaient
en bataille au galop. Je cherchai le colonel ; je ne
le vis pas. La charge commençait. Ma foi ! je
ne pouvais, ni ne voulais m'en aller ; je poussai mon
cheval et je tâchai d'aller de mon mieux. C'était
magnifique ; tous les hommes, l'il en feu, le sabre
à la main, couchés sur leurs chevaux ;
devant nous, à cinq ou six pas, les burnous blancs
des Arabes qui se retournaient pour nous tirer des coups de
fusil ou de pistolet. La charge fut très brillante.
On l'arrêta au moment où nous allions tenter
le passage de la rivière. Je trouvai derrière
moi Jouve, sous-lieutenant de spahis qui avait cherché
à m'arrêter et qui m'avait constamment suivi,
Jamin, un peu après Gérard, Montguyon, toute
la compagnie que mon frère avait mise à mes
trousses. Je revins alors à mon poste où je
n'eus pas de peine à me disculper. »
Le duc d'Orléans avait été très
inquiet, mais il se sentait très fier : il reconnaissait
son sang. Le duc d'Aumale avait conquis au combat de l'Affroun,
sans que personne y vît une faveur, sa première
citation à l'ordre du jour.
En même temps qu'il s'éprend de la vie militaire,
aucune des scènes d'Afrique ne le laisse insensible.
Ébloui par le soleil des pays chauds, il est émerveillé
des hommes, des costumes, des bâtiments ; il se
plaît aux couleurs et aux jeux de lumière. Il
regrette de n'avoir pas amené Decamps. Ses descriptions
de paysages ont la précision d'un officier d'état-major
et la poésie d'un artiste. Les couchers de soleil lui
causent le plus vif enthousiasme ; au milieu d'une action
militaire qui le passionne, « l'Atlas d'un bleu
foncé se dessinant sur un ciel de pourpre »,
un vieil aqueduc jeté entre deux coteaux du Sahel,
éclairé par le soleil couchant et laissant voir
la mer entre ses arceaux ruinés, sont peints avec la
vigueur d'un coloriste ; sous sa plume, toute action
devient un tableau.
Parmi les faits de guerre qui devaient se graver dans sa mémoire,
il en est peu qui aient eu plus d'éclat que l'enlèvement
du col de Mouzaïa. Entre Blidah et Médéah
s'élèvent des montagnes qu'occupait avec toutes
ses forces l'émir Abd-el-Kader. Il ne fallait pas songer
à s'établir à Médéah sans
déloger les Arabes d'une position qui commandait la
plaine ; on disait qu'ils l'avaient rendue inexpugnable.
Deux redoutes y avaient été construites, des
retranchements sur toute la montagne, défendus par
six pièces de canon, et par l'émir en personne,
commandant 5 000 fantassins. Dans la nuit du 12 mai 1840,
le duc d'Orléans avait placé chaque corps au
point où devait commencer l'attaque ; aux premiers
feux du jour, le signal fut donné. « On
fit poser les sacs et nos admirables soldats partirent pleins
de joie, bondissant comme des chèvres, avec une ardeur
qu'on ne peut décrire mais qu'on n'oublie pas. A peine
étaient-ils lancés dans la montagne qu'une fusillade
épouvantable se fit entendre sur le pic de Mouzaïa
et en levant la tête, nous vîmes la brigade Duvivier
s'avancer au pas de course au milieu d'un nuage de fumée. »
Un instant on crut l'attaque compromise ; on ne voyait
plus nos troupes ; mais la fusillade continuait derrière
un pli de terrain ; le feu plongeant de l'artillerie
et de la mousqueterie arabes infligeait des pertes cruelles
à nos soldats, mais n'arrêtait pas leur élan.
On les vit reparaître. « On battit la marche
du 23e et nos petits fantassins débouchèrent
grandis par le danger, plus droits qu'à la parade,
l'il en feu, le jarret tendu, comme s'ils allaient à
la fête. » Quand on arriva à la montée
la plus raide, le 2e bataillon monta tout droit au milieu
des broussailles ; les tambours et les clairons battaient
la charge et les derniers coups de feu leur servaient de basse :
c'était superbe. Je trouvai Gueswiller épuisé,
assis par terre, sans pouvoir avancer ; je me jetai à
bas de mon cheval, je le forçai d'y monter, et, me
fiant à mes jambes de 18 ans, je rejoignis à
la course les grenadiers qui marchaient en avant des tambours.
J'arrivai au moment où l'on plantait sur la position
le drapeau du 23e ; l'autre colonne débouchait
en même temps par la gauche. »
« Quand je vis ces braves soldats de tous les régiments
confondus, courant encore pour lancer quelques derniers coups
de feu aux ennemis qui s'enfuyaient, quand je vis avec cela
cette scène imposante de la nature éclairée
par le soleil couchant, le délire me prit comme les
autres... »
« J'assistai alors à une scène magnifique.
Lamoricière, Duvivier, Changarnier arrivaient à
pied, débraillés, sans col, couverts de sueur
et de poussière, leurs habits criblés de balles,
pêle-mêle avec des soldats de toutes armes. Dès
qu'ils virent mon frère, ils fondirent en larmes et
pendant cinq minutes : Vive le Roi ! Vive le Duc
d'Orléans ! fut tout ce qu'on put tirer d'eux.
On échangea alors quelques paroles brèves et
franches comme on en dit dans ces grandes circonstances. Ce
sont de ces émotions qu'on n'oublie jamais. »
A dater de ce jour, le duc d'Aumale appartenait corps et âme
à l'Algérie. Il était un soldat de cette
armée d'Afrique qui devait achever la conquête.
En revenant à Paris, en recevant des mains du roi la
croix de la Légion d'honneur qu'avait réclamée
pour lui le maréchal Valée, il n'avait qu'une
pensée : retourner au milieu des soldats qu'il
avait admirés, pour partager leurs fatigues et leurs
dangers.
L'attachement qui le portait vers son frère aîné
était devenu, au cours de la campagne, une profonde
admiration ; il lui avait vu, dans les heures difficiles,
le sang-froid et le coup d'il d'un chef. A l'autorité
que lui donnait son rang et que confirmait son mérite
supérieur, il joignait « toutes les grâces
de l'esprit et toutes les délicatesses du cur »(
Duc D'AUMALE, Notice sur M. Cuvillier-Fleury,
écrite pour le Livre du Centenaire du Journal des
Débats, p. 223.). Ce qu'un artiste a saisi
en un moment d'inspiration, cette attitude gracieuse et confiante
du jeune officier d'ordonnance appuyé sur le cheval
de son général et attendant un ordre, c'est
l'image vivante de cette intimité qu'avait scellée
la campagne de 1840. Le duc d'Orléans initiait ses
frères à toutes ses pensées. De retour
à Paris, il entretint le duc d'Aumale des moyens de
perfectionner le tir des fantassins et le chargea de préparer
tout un plan. Le nouveau lieutenant-colonel passa son été
à rédiger des mémoires sur l'organisation
des chasseurs à pied. « Les feux de l'infanterie
sont nuls, écrit-il, le maréchal de Saxe s'en
plaignait déjà ; je dirigerai une école
spéciale ; je passerai mon hiver à Vincennes
et à Saint-Omer. C'est un peu moins divertissant que
le pavé de Paris ; mais c'est plus utile pour
un jeune homme qui commence sa carrière ; on dit
qu'on n'a jamais qu'une seule passion dominante ; or,
moi, j'en ai deux : la guerre et la patrie. »
Et quelques mois après, quand il est installé
à Vincennes, dirigeant les exercices : « Je
suis plus heureux que jamais en travaillant, écrit-il ;
décidément je ne me croyais pas d'une nature
aussi laborieuse : Fleury en est émerveillé. »
Mais de son cabinet du donjon de Vincennes, il n'a pas d'autre
rêve que l'Afrique. Y passer quelques semaines ne suffit
pas. Il veut y séjourner dix-huit mois, ne revenir
que dans l'été de 1842. « Je serai
alors mûri par les dangers, les misères et la
fatigue. » « Je t'ennuyerais, écrit-il
à un ami, si je te contais tous les rêves que
je forme pour les mois délicieux que je vais passer
de l'autre côté de la mer : avoir deux ou
trois belles affaires, soutenir une arrière-garde avec
le brave 17e, crever de faim et de misère pendant quelques
mois à Médéah ou à Milianah, puis
revenir montrer aux Parisiens les fronts basanés de
« mes enfants » et leur faire voir ce
qu'ils ne connaissent plus : de vrais soldats. »
Jamais rêve ne fut plus exactement réalisé.
La campagne, il est vrai, fut plus courte qu'il ne l'aurait
souhaitée, mais il ravitailla Médéah
en avril, Milianah en mai, prit part à de brillants
combats comme lieutenant-colonel du 24e de ligne, conquit
son grade de colonel et fut appelé comme il l'espérait
au commandement du 17e léger, à côté
duquel il avait combattu et qu'il proclamait « le
plus ancien, le plus solide, le plus glorieux régiment
de l'armée d'Afrique ». Le jour vint où,
après avoir traversé toute la France, à
petites étapes, recevant les ovations, le colonel du
17e léger entra dans Paris, à la tête
de 1 600 hommes bronzés par le soleil d'Afrique. Nul
de ceux qui, nous ayant précédé dans
la vie, ont assisté à ce spectacle ne l'a oublié ;
le contraste entre l'enthousiasme d'une foule en fête
et l'attentat d'un assassin voulant tuer le prince était
bien fait pour fixer cette journée dans toutes les
mémoires.
« On m'a salué, écrit-il, deux jours
après, d'un coup de pistolet pour mon arrivée
à Paris. Je ne m'en plains pas ; mon orgueil en
a même été plus flatté que de toutes
les ovations qu'on m'a faites. On ne cherche à tuer
que ceux qui en valent la peine. »
On avait tiré plusieurs fois sur Louis-Philippe. Navré
de la haine contre un tel roi, le duc d'Aumale, au lendemain
d'un nouvel attentat, exprimait avec douleur son indignation :
« Quand je vois, écrivait-il, sa poitrine
exposée à la rage des fanatiques, j'admire son
dévouement si grand et si simple et je suis heureux
d'être entraîné dans sa destinée.
Je suis heureux d'appartenir à cette famille de parias
qu'on isole de plus en plus chaque jour, que tous les partis
veulent s'offrir en holocauste, mais à qui ils n'ôteront
jamais sa pureté et son courage. »
II n'avait pas vingt ans ; ses états de service
comptaient deux campagnes, des mises à l'ordre du jour,
et l'envie ne trouvait rien à dire contre ce colonel
qui avait su mériter à force de vaillance et
de bonne grâce, l'estime de ses chefs, l'affection de
ses camarades et l'amour de ses soldats. Il y a des heures
où la popularité risque d'éclater trop
bruyamment ; le duc d'Aumale s'enferma dans ses devoirs
militaires ; il avait beaucoup à apprendre ;
il alla habitera Courbevoie une maisonnette toute voisine
de la caserne, partageant son temps entre l'étude,
les exercices du régiment qu'il réorganisait,
puis terminant sa journée aux Tuileries ou à
Neuilly, où il retrouvait, avec la vie de famille qu'il
aimait, la direction et l'influence du frère aîné
qui était de plus en plus son guide et qui lui représentait
l'avenir de la France.
La mort du duc d'Orléans fut un coup de foudre ;
elle lui apprit ce qu'était la douleur. Son frère
aîné était l'âme de sa vie. Il se
plaisait à dire qu'il n'était que son bras.
Sans lui, il ne se sentait plus ni pensée ni volonté.
Quand il put reprendre goût à l'action, c'est
encore vers l'Afrique qu'il se tourna. « La vie
sédentaire, écrit-il, empoisonnée parle
chagrin, sans distraction et sans intérieur, me tue. »
Le prince de Joinville allait partir pour une croisière ;
promu maréchal-de-camp, le duc d'Aumale obtint de s'embarquer
avec lui à Brest. La frégate le déposerait
à Lisbonne, d'où il gagnerait Oran, par Cadix.
Son voyage en Portugal et en Espagne fut très rapide ;
son but était Alger ; son idée fixe, arriver
à temps pour prendre part à une expédition.
Le vaisseau n'avait pas jeté l'ancre, qu'un canot s'approchait.
Le général Bugeaud était à l'avant :
de sa voix de stentor, il crie au prince : « Je
pars demain, Monseigneur, venez-vous ? Assurément ! »
répond le duc d'Aumale et le lendemain il entrait dans
Blidah avec la colonne expéditionnaire. Il est ébloui
de la conversation du gouverneur général, émerveillé
de ce qui a été fait en une année. Blidah
est méconnaissable ; dans les plaines où
il avait rencontré l'ennemi, les Arabes labourent ;
des routes sont construites ; le progrès est partout ;
il ne croit pas que tout soit fini ; du moins « il
entrevoit pour la première fois, dans le problème
d'Algérie, une solution digne de la grandeur de la
France ».
Chargé du commandement de Médéah et de
Milianah, il multiplie tout l'hiver les expéditions,
mais il tient à leur donner un but politique et se
montre sévère pour les coups de main qui se
bornent à remplir les greniers et les coffres. « Je
ne comprends la razzia, écrit-il, que comme opération
de guerre et je ne me considère pas du tout comme un
chef de brigands au service de l'État. »
Ce mot dit tout. Sous l'uniforme, on devine l'administrateur
qui a hâte de pacifier après avoir vaincu.
Ce qu'il veut, c'est de trouver la tête et de la frapper.
L'ambition qui le possède est d'atteindre Abd-el-Kader.
On répète qu'il a accumulé des trésors,
groupé un peuple de serviteurs, réuni autour
de lui une sorte de cour, dans une ville nomade dont les Arabes
décrivent les splendeurs. Comment peut-il se déplacer,
fuir aussi rapide que le vent du désert ?
Au commencement de mai 1843, le commandant de Médéah
préparait une expédition, quand des bruits plus
précis lui parviennent ; on assure que le camp
ennemi passe à quelques journées de distance.
Il part, se dirige droit vers le sud, doublant les étapes ;
on marche vingt heures de suite ; le lendemain, on ne
trouve ni guide, ni indications ; néanmoins, il
fait presser le pas ; les provisions sont lourdes, il
les laisse en arrière ; l'infanterie retarde la
marche, il détache la cavalerie et se lance à
sa tête ; le chef seul n'hésite pas ;
il croit avoir observé sur le sol les traces du passage ;
mais l'eau manque, les chevaux sont las, les hommes épuisés.
Si on continue la marche en avant, la retraite sera un désastre.
Ceux qui doutaient avaient oublié que le calcul servi
par l'audace permettent tout à un général
de 21 ans.
Que se passe-t-il ? les éclaireurs reviennent
à toute bride. Derrière un pli de terrain, la
Smalah d'Abd-el-Kader est là, couvrant la plaine ;
on l'a vue, à portée de fusil ; ce n'est
pas un camp, c'est une ville entière. Les avis se croisent ;
Yussuf, Morris se pressent autour du prince : pour l'assaillir,
il faut toutes nos forces ; ne doit-on pas attendre l'infanterie ?
Où retourner la chercher ? Les chefs arabes, nos
alliés, supplient le prince de ne pas tenter l'impossible.
« Je ne suis pas d'une race où on
recule, réplique le duc d'Aumale. En selle et en avant ! »
Les 500 chasseurs et les spahis, divisés en trois pelotons,
se lancent au galop et font irruption au milieu des Arabes ;
la surprise empêche toute formation, prévient
toute résistance. Au milieu des cris d'épouvante,
les coups de feu sont isolés. Partout des combats à
l'arme blanche ; les chasseurs d'Afrique galopent et
tournoient, leur nombre est multiplié par la rapidité
de leurs mouvements. En une heure, tout était soumis,
les Arabes désarmés, et les zouaves arrivaient
pour achever de mettre l'ordre dans cette foule de 10 000
hommes armés, de 60 000 têtes de bétail
qui tombait en nos mains avec les tentes, les plus grandes
familles alliées à l'émir, ses ministres
et ses trésors.
Ce coup de témérité avait réussi
au delà de toute espérance. « La
décision, l'impétuosité d'à-propos,
voilà ce qui constitue le vrai guerrier »,
disait Bugeaud, en recevant la nouvelle (Le
général Bugeaud au duc d'Aumale, le 23 mai 1843.).
Le duc d'Aumale gagnait en prestige sur les tribus arabes
tout ce qu'avait perdu Abd-el-Kader, et il achevait d'enlever
le cur des troupes en proclamant partout que s'il y
avait quelque gloire en ce fait d'armes, elle appartenait
aux braves dont la vigueur et l'intrépidité
lui avaient permis de saisir l'occasion que Dieu lui envoyait.
Il était plus décidé que jamais à
s'attacher à l'Algérie. Il ne revint pendant
trois mois d'été en France que pour .repartir
au commencement d'octobre 1843, regagnant son poste par Turin,
Florence, Rome, Naples et Malte, habitant les palais, parce
qu'il y était forcé, fréquentant les
cours sans s'y plaire, visitant avec passion les musées
et laissant sous le charme princes et princesses.
Le suivre pas à pas en Afrique serait reproduire, en
le résumant, le récit de la conquête,
tracé par un maître en l'art d'écrire
l'histoire, son confrère de l'Académie, qui
avait précieusement recueilli les témoignages
du prince (M. Camille Roussel. Par un singulier
rapprochement, dans la composition d'histoire au concours
général de 1839, en rhétorique, M. Camille
Roussel avait eu le premier prix et le duc d'Aumale le second.).
Que pourrions-nous ajouter sur la campagne de 1844, la prise
de Biskara, et cette organisation des bureaux arabes, exagérée
et détournée de son but, mais si sage dans son
principe, si bien conçue par le duc d'Aumale et le
maréchal Bugeaud et si féconde entre les mains
de Cavaignac, de Bedeau, de Saint-Arnaud qui en ont été
les premiers et vaillants titulaires ? Quand il prit
le commandement de la province de Constantine en 1843, elle
était gouvernée à la turque, c'est-à-dire
qu'elle ne l'était pas. L'anarchie et l'oppression
étaient extrêmes. Il employa plusieurs officiers
à établir l'assiette de l'impôt et au
redressement des torts. En quelques mois, il se fit une transformation
soudaine : la sécurité était complète
et la prospérité dépassait toute prévision.
De cet heureux essai développé par le gouverneur
général sortit la direction des affaires arabes,
jusque-là livrées à l'aventure (Lettre
au prince Albert de Broglie, 17 mai 1860. Le duc d'Aumale
préludait, dans ce long séjour d'une année
en Afrique, à la seconde partie de sa tâche,
moins frappante pour l'imagination, mais qui révélait
des qualités de gouvernement bien rares chez un chef
de vingt ans, qualités qui n'étaient pas le
fruit de l'expérience, mais un don de nature.).
Il préludait, dans ce long séjour d'une année
en Afrique, aux efforts d'organisation qu'il avait dessein
d'accomplir.
Son mariage avec la fille du prince de Salerne, frère
de la reine Marie-Amélie, le rappela en France, puis
à Naples. Célébrée en novembre
1844, cette union fut accomplie au milieu des fêtes
les plus brillantes ; n'était-ce pas l'image de
la vie qui semblait attendre les deux époux ?
Qui aurait prévu que la jeune et brillante princesse
verrait crouler deux trônes, qu'elle aurait à
supporter les plus rudes secousses et à multiplier
autour d'elle les consolations si nécessaires à
ceux que frappent les douleurs publiques ?
Le duc d'Aumale n'aimait vraiment que la vie de famille et
la vie militaire. Entre Saint-Cloud, Neuilly, la forêt
d'Eu, Chantilly, où il commençait à aller
chasser et où il remettait en état le châtelet,
aussi bien qu'au milieu des camps de manuvres, les inspections
militaires et les voyages officiels, sa vie était pleine,
mais sa pensée franchissait les limites de cet horizon
un peu monotone. Son esprit avait d'autres besoins. Ceux qui
l'approchaient étaient frappés de sa conversation,
de la hauteur de ses vues, de la profondeur de ses réflexions ;
il n'aimait pas parler de la politique ; il évitait
ce sujet avec soin ; ses amis disaient tout bas qu'il
s'effrayait du long ministère et que son silence, si
rarement rompu, recouvrait une respectueuse désapprobation.
Le cabinet en était préoccupé, sans vouloir
le montrer ; il n'y avait pas de lutte, encore moins
d'hostilité manifeste, mais on sentait une gêne
réciproque. Le maréchal Bugeaud était
fatigué et demandait du repos. La popularité
du vainqueur de la Smalah était faite pour remplacer
celle du vainqueur de l'Isly. Le ministère, en nommant
le duc d'Aumale gouverneur général, satisfaisait
tout le monde : il faisait sa cour au roi, écartait
un censeur d'autant plus fort qu'il était plus réservé
et donnait au prince ce qu'il souhaitait le plus : un
champ d'action sans limites où, loin des petitesses
de Paris, il pourrait enfin faire de grandes choses.
Le duc d'Aumale arrivait à Alger au début d'octobre.
Jamais gouverneur ne fut reçu de la sorte. Il semblait
que l'Algérie dût accomplir vers la prospérité
des progrès éclatants sous l'impulsion si jeune
d'un chef auquel la fortune souriait. La duchesse d'Aumale
vint le rejoindre. C'était donc un établissement
de longue durée. Autour de lui se groupaient, avec
respect, tout ce qui avait acquis la gloire dans notre Afrique
française : Lamoricière et Bedeau, Changarnier
et Cavaignac. En quelques semaines, les ordres acquirent plus
d'unité : le prince voulait en finir avec la guerre,
et, pour la terminer, frapper un dernier coup.
Abd-el-Kader, en pleine lutte avec nous, n'avait pas craint
de déclarer la guerre au Maroc. Resserrant de plus
en plus le réseau qui entourait l'ennemi, le gouverneur
général se transporta dans la province d'Oran ;
ses calculs étaient justes : le 22 décembre,
l'émir se rendit au général de Lamoricière,
il fut amené le lendemain au duc d'Aumale. Le fatalisme,
inexplicable dans l'action, est une parure de dignité
qui convient au malheur. Entre ces deux chefs en lutte depuis
sept ans l'entrevue fut solennelle ; le prince n'avait
cessé d'admirer l'homme ; il fut frappé
de la grandeur du vaincu ; il l'exprima dans ses rapports,
sans dire la part qui lui revenait dans ce dernier acte de
la conquête. Il rentrait dans Alger, après ce
nouveau succès, pour commencer véritablement
son règne de vice-roi pacifique.
Malgré sa passion pour l'Algérie, ses regards
se dirigeaient sans cesse du côté de Paris. Il
ne pouvait échapper aux préoccupations que lui
causait l'état des affaires en France et en Europe.
La guerre en Italie, l'intervention armée de la France
absorbe sa pensée : il calcule qu'il peut détacher
15 000 hommes de l'armée d'occupation et les jeter,
sans éveiller l'attention, sur tel point désigné
de la péninsule ; il supplie le duc de Nemours
de songer à lui pour une division d'avant-garde. Il
ne veut pas penser aux crises intérieures et termine
sa lettre par ce mot qui aurait pu être sa devise :
Je suis soldat avant tout.
Un mois après cette lettre, il s'éloignait d'Alger
qu'il ne devait plus revoir. Le vaisseau ne le portait pas
vers l'Italie avec une armée, mais l'arrachait à
l'Afrique, à son uvre, à son gouvernement
en pleine popularité, pour le mener en exil. Aurait-il
pu résister, couper en deux l'armée d'occupation,
tenter avec quelques régiments de reconquérir
la France ? Il ne se posa pas même ces questions ;
pour lui, le devoir était simple, l'attachement au
drapeau sans équivoque ; lancer des régiments
français les uns contre les autres, c'était
à ses yeux un crime contre la patrie.
Au milieu de mars, la frégate française le ramenait
en Angleterre : en la quittant, il saluait les couleurs
nationales qu'il ne devait plus revoir que vingt-deux ans
après. L'exil allait peser sur lui de tout son poids,
ne lui laissant qu'un seul des biens qu'il avait connus :
cette union de famille, qui avait été la gloire
des siens dans les jours heureux et qui devait survivre à
la mauvaise fortune. Ses amis lui parlaient de retour prochain ;
il connaissait trop l'histoire pour être le jouet de
ces illusions. Il savait que pour lui le temps de l'action
était passé : il avait désormais
besoin d'une autre vertu : la patience. Il inscrivit,
au-dessous de son épée suspendue, cette devise
qu'il s'imposa comme une consigne : « J'attendrai ! ».
Douloureuse attente qui, lorsqu'elle agit dans le vide, use
les facultés, les tend vers une pensée unique,
émousse l'intelligence et aigrit le jugement. Pour
échapper à ce péril, le duc d'Aumale
prit, dès le début, la résolution de
se créer une vie très pleine. Il s'efforce de
chasser les souvenirs qui l'obsèdent. Sans perdre un
moment, il s'attache au projet de former une bibliothèque
de livres d'étude et de les réunir autour de
lui ; sa correspondance avec ceux qui disputent ses biens
au séquestre en est toute remplie : il veut travailler,
écrire ; c'est la seule forme d'action qui lui
reste ; il réclame l'envoi des catalogues de vente ;
il les annote, expédie des ordres, effraye par ses
prodigalités le président La Plagne-Barris,
qui depuis vingt ans administre si sagement sa fortune, et
lui promet que l'acquisition qu'il inédite « sera
sa dernière folie ».
Là encore, le soldat précède le bibliophile.
L'histoire militaire, les récits de siège, entrent
les premiers dans ses rayons ; les cartes de tous les
champs de bataille depuis trois siècles sont demandées
en Italie, en Allemagne ; elles sont réunies avec
soin ; ce sera la base même de tout travail. Le
Grand Condé, qui est presque chez lui, et Vauban sont
les premiers hôtes et c'est eux qui recevront tout le
XVIIe siècle. La littérature et l'histoire viennent
peu à peu occuper la place. Tout ce qui a pensé,
tout ce qui a écrit, tout ce qui a honoré notre
langue depuis la fin du XVe siècle est représenté
dans cette collection. Le duc d'Aumale ne peut franchir la
frontière ; il veut attirer la France et la retenir
autour de lui ; dans ce pavillon de Twickenham qu'il
a choisi, parce que son père l'a habité en 1810
et que ce séjour lui rappelle que les exils ont un
terme, il a fait construire une galerie consacrée à
sa collection ; elle s'enrichit chaque jour. Il a résisté
quelque temps, puis il s'abandonne à la passion des
livres. Son goût pour tout ce qui est beau l'entraîne ;
ses acquisitions faites avec autant de discernement que de
suite, répandaient au loin la réputation d'une
bibliothèque bientôt sans rivale. Il s'attachait
à réunir ainsi toutes les gloires de l'intelligence
française ; il leur élevait un monument,
mettant son orgueil à le faire admirer aux étrangers,
et trouvant sa consolation à en jouir pour lui-même.
Il n'avait appris tout ce qu'il savait ni au collège,
ni en Afrique ; c'est donc en Angleterre, de 1848 à
1855, dans les années où il multipliait ses
acquisitions, qu'il nourrit de lectures et d'études
une mémoire qui n'oubliait rien. Le travail qu'il accomplit
alors fut prodigieux, quoiqu'il ne se mesure ni en livres,
ni en publications d'aucune sorte. Ses amis qui franchissaient
la Manche pour faire le pèlerinage de leurs souvenirs
revenaient émus de Claremont où ils avaient
salué la Reine et charmés de Twickenham où
ils trouvaient l'esprit le plus vif au service d'une intelligence
dont l'épanouissement les émerveillait.
Ses lectures étaient considérables : elles
portaient sur tout : l'antiquité, l'histoire d'Angleterre,
la littérature ancienne et contemporaine ; il
avait l'habitude de copier les passages qui le frappaient,
et dans le choix de ces notes on retrouve non seulement le
reflet, mais l'image précise des pensées qui
l'agitaient. C'est en vain que l'homme chassé de sa
patrie s'absorbe en un travail pour y chercher l'oubli. Les
réflexions des penseurs, les remarques des historiens,
tout le ramène à la cause de ses maux et réveille
ses souffrances : tantôt c'est une page de Macaulay
sur les douleurs de l'exil et les pernicieux conseils qu'il
inspire ; tantôt c'est un cri de désespoir
que Shakespeare fait pousser à Roméo lorsqu'il
apprend que l'arrêt de mort est commué en bannissement,
peine cent fois plus cruelle que la mort ; puis, c'est
une page, lue, relue et transcrite, dans laquelle Cicéron
raconte pourquoi, au moment de son exil, il se refusa à
exciter la guerre civile ; c'est Platon invoqué
par Cicéron et déclarant que contre un père
et contre la patrie la violence n'est jamais permise. Ainsi
toutes les réflexions, tous les souvenirs se groupent
et se fixent pour répondre aux pensées qui l'obsèdent.
Il se dit, avec le Dante, qu'il n'y a pire souffrance que
de se rappeler les temps heureux.
Il se trompait : il y avait pour un cur de soldat
une torture pire que l'exil. On allait se battre en Crimée,
et son épée demeurerait clouée au fourreau ;
il verrait ses camarades courir au feu sans qu'il lui fût
permis d'être au milieu d'eux. « Je suis
fort triste, écrit-il ; mon vieux fonds de gaieté
naturelle est épuisé. La guerre faite sans nous
est toujours ce que j'ai redouté le plus depuis la
Révolution de Février. Je ne me fais pas à
cela et la pensée que d'autres n'ont pas pris la place
que nous occupions dans les rangs de l'armée n'est
qu'une bien faible consolation. Cependant je travaille pour
tâcher de prendre patience, mais je n'y réussis
guère (2 août 1855. Lettre à
M. Charles Bocher. V. Lettres et récits militaires.
Paris, 1897, p. 244.). »
Comment continuer à vivre clans le XVIe siècle,
quand le drapeau français était engagé ?
« L'armée, la guerre, la Crimée étaient
ses constantes, ses uniques préoccupations. »
En apprenant l'héroïque conduite de nos troupes
algériennes à l'Aima, il ferma ses vieux livres,
rassembla ses souvenirs et raconta l'origine des Zouaves
et des Chasseurs à pied. Avec quel entrain, quelle
ardeur de style, quel mouvement ! vous vous en souvenez.
C'était le plus brillant début. L'auteur donnait
en raccourci un aperçu de l'histoire de l'infanterie
française. Rien n'était oublié, ni les
choses, ni les personnes. Tous les héros d'Afrique
y avaient leur place. Le rôle du duc d'Orléans
était mis en pleine lumière. Seul, le commandant
de l'école de tir de Vincennes n'avait pas une ligne.
Cette omission décelait l'auteur anonyme aux yeux de
tous les militaires. Le livre eut un grand succès.
Près d'un demi-siècle a passé sur ces
pages sans en refroidir l'ardeur : cet éloquent
hommage à la valeur de nos soldats fait vivre au milieu
des premières campagnes de la conquête d'Algérie,
entre l'assaut de Constantine et les combats livrés
sur les pentes de l'Atlas ; on sent à le lire
l'odeur et l'enivrement de la poudre.
Il eut, du moins, jusqu'à la fin de la guerre de Crimée,
la joie d'apprendre le triomphe de nos armes et d'entendre,
dans le pays qu'il avait choisi pour asile, tous les militaires
qui revenaient d'Orient s'incliner devant la vaillance des
troupes françaises. C'est en écoutant l'écho
de nos succès qu'il reprit la grande uvre un
instant interrompue à laquelle il consacrait tout son
temps. Possesseur des archives léguées par l'héritier
des Condé, il avait, dès le début de
son séjour en Angleterre, assigné pour but à
ses efforts l'histoire des princes de cette maison.
Il avait commencé à écrire vers 1852,
et peu de semaines après l'apparition des Zouaves,
il avait pu communiquer, à ses amis les plus intimes,
les premiers chapitres. Les meilleurs juges y avaient trouvé
« une sobriété de style et une simplicité
forte » qui les avaient frappés. « C'est
ainsi, disaient-ils, qu'écrivent ceux qui ont fait
la guerre, administré et gouverné. »
Des voyages en Italie, d'autres études le détournèrent
parfois du XVIe siècle. Est-ce après l'acquisition
de l'exemplaire des Commentaires annotés par Montaigne
ou bien en relisant les campagnes de César avec son
fils aîné, le prince de Condé, dont il
suivait de très près les études, qu'il
s'éprit du problème fort discuté de l'emplacement
d'Alésia ? Ce qui est certain, c'est qu'à
la fin de 1867, il réclamait des documents, faisait
lever des plans, rassemblait tout ce qui avait paru en Franche-Comté
et en Bourgogne sur le souvenir historique que se disputaient
les deux provinces. « Il me semble, écrivait
M. Cuvillier-Fleury, que vous prenez au Grand Condé
le temps que vous donnez à César. Ils sont frères
d'armes et peuvent se partager vos soins, mais charité
bien ordonnée commence par soi-même. Je doute
que le vainqueur de Rocroy vous sache au fond très
bon gré de le planter là pour la plus grande
gloire de César parmi les ruines problématiques
d'Alésia. »
L'infidélité fut de courte durée ;
il en résulta une uvre solide, écrite
avec compétence et talent, qui constitua un jugement
définitif. D'autres historiens de César en purent
concevoir quelque humeur, mais la sentence ne fut point réformée.
Elle était irréfutable et, ce qui est rare,
elle mit fin à la querelle.
Avec une extrême facilité de travail, le duc
d'Aumale était très sévère pour
lui-même, il hésitait à déclarer
son uvre achevée. Il n'aurait pas voulu chercher
des prétextes pour la retarder, mais il les saisissait
au vol. Il retrouvait un jour, parmi ses livres, les traces
des premiers bibliophiles, et il publiait des « Notes
sur deux petites bibliothèques françaises du
XVe siècle » ; des pièces
inédites relatives à un roi dont les malheurs
ont laissé la postérité indifférente,
passent sous ses yeux ; il les réunit sous le
titre assez modeste de « Notes et documents
relatifs à Jean, roi de France » ;
il s'attache à ce prince, découvre de nouveaux
documents et ajoute un second volume. Ses archives contiennent
une description de la plus belle collection du XVIIe siècle :
il ne peut résister au plaisir de la faire visiter
par les curieux de son temps, et il publie l'« Inventaire
des meubles du cardinal Mazarin ». Une exposition
de beaux-arts a lieu à Londres ; il veut y prendre
part sans se dessaisir de ses trésors, et il a l'idée
de faire une description qu'il exécute lui-même
des raretés réunies sous son toit.
Il avait besoin de ces distractions de l'esprit. Le supplice
de la Crimée venait de se renouveler. Le drapeau français
avait été engagé de nouveau, et ce n'était
pas seulement la vue de ses compagnons ou les nouvelles de
Magenta et de Solferino qui ranimaient ses impatiences d'agir,
c'était la cause elle-même qui, réveillant
toutes les émotions les plus lointaines de sa vie,
lui faisait battre le cur. L'indépendance de
l'Italie était une de nos passions nationales :
l'Europe avait vu se prolonger, depuis 1815, le joug de l'Autriche ;
il se trouvait, dans les cabinets, des sages qui parlaient
de prescription ; mais, en France, le temps ne couvre
pas l'injustice. Le duc d'Aumale avait rêvé,
dans ses songes de jeunesse, qu'il contribuerait à
affranchir Milan et Venise ; sa seule consolation fut
de penser que, dans les rangs de nos alliés, figurait,
pour ses débuts, un des plus vaillants rejetons de
sa race, et qu'un des fils du duc d'Orléans, fidèle
au testament de son père, combattait pour une cause
libérale à côté de l'armée
française.
Il se sentait frémir jusqu'au fond de l'âme lorsqu'il
faisait un retour sur lui-même, sur son impuissance,
sur sa vie brisée, sur ce que son cur contenait
d'action sans but, de force sans emploi. Il accomplissait
un perpétuel et douloureux effort pour refouler les
sentiments qui grondaient en lui. Un jour vint où il
lui fut impossible de se contenir. A la tribune du Luxembourg,
un prince, hôte de passage du Palais-Royal, où
le duc d'Aumale était né, avait insulté
la famille d'Orléans. La réplique ne se fit
pas attendre. Peu après l'attaque, un matin, dans Paris,
parut, signée « Henri d'Orléans »,
la leçon d'histoire la plus brillante. En deux heures,
elle fut dans toutes les mains ; Paris l'avait lue, et
l'édition était épuisée quand
la police arriva pour la saisir. « La lettre
sur l'Histoire de France » est un chef-d'uvre
de colère contenue ; jamais leçon n'avait
été donnée avec une hauteur plus dédaigneuse,
et, dans un temps où l'allusion, fort cultivée
dans la presse, était portée ici même
à une rare perfection, on jugeait qu'avec plus de liberté
que nos meilleurs polémistes, et non moins d'esprit,
le duc d'Aumale avait écrit une brochure politique
qui demeurerait un modèle du genre. Le lecteur français,
privé depuis dix. ans de la liberté de la presse,
avait perdu l'habitude de la parole libre ; il se sentit
secoué par cette sonnerie de clairon, qui lui rappelait
un nom jadis populaire.
Quel que fût le succès de ce coup de tête,
qui avait réussi comme un coup d'éclat, le duc
d'Aumale était résolu à ne pas le renouveler.
Il n'entendait pas descendre dans l'arène de la polémique
et tenait à demeurer historien. Les deux premiers volumes
de sa grande histoire étaient enfin terminés
et imprimés. La mise en vente allait être faite
à Paris, quand il apprit que l'édition entière
avait été saisie chez le brocheur et portée
à la Préfecture de police. Contre cet acte arbitraire,
les protestations se manifestèrent partout où
on recommençait à élever la voix ;
une instance judiciaire fut intentée ; de tous
les barreaux de France affluèrent les adhésions ;
malgré l'autorité des jurisconsultes, l'éloquence
de puissants orateurs, au premier rang desquels retentissait
la voix de M. Dufaure, que l'Académie française
allait appeler dans son sein, les juges se déclarèrent
incompétents ; repoussé au tribunal et
à la cour d'appel, interrogeant en vain toutes les
juridictions, l'auteur aurait pu publier les deux volumes
en Angleterre ; il s'y refusa ; obstiné dans
ses réclamations, le duc d'Aumale sentait quelque orgueil
à se porter en France le champion du droit ; il
lutta pendant six années, jusqu'au jour où fut
opérée la restitution, rendue nécessaire,
non par un arrêt de justice, mais par la voix indépendante
d'un jeune maître des requêtes proclamant en plein
Conseil d'Etat qu'en une question de propriété
les juges ordinaires étaient seuls compétents
(Conclusions données par M. Aucoc,
Commissaire du gouvernement près la Section du Contentieux,
le 9 mai 1867.)
Le public s'aperçut avec stupéfaction que les
deux volumes autour desquels on avait mené tant de
bruit étaient de l'histoire la plus sévère.
En face de ce livre, qui ne contenait pas une allusion au
temps présent, la violation des lois, toujours odieuse,
devenait presque ridicule. Il était clair qu'une seule
ligne, qu'un seul mot était redouté : le nom
de l'auteur. C'était pour le supprimer, pour essayer
de le faire oublier que, pendant six années, les caves
de la Préfecture de police avaient gardé quelques
milliers de feuilles à demi brochées. Ce n'était
pas le moyen de le faire sortir des mémoires.
Dans une noble race, et chez un grand esprit, l'étude
du passé rattache à l'avenir. En écrivant
l'histoire des anciens Condé, le duc d'Aumale pensait
sans cesse à celui qui en devait relever le nom. Il
aurait voulu lui donner ce qui devait à son père :
une éducation libérale et française.
Il ne put trouver, à l'étranger, de collège
qui le satisfît. Il chercha en Suisse, « le
seul pays où il eût le désir de placer
son fils », des cours littéraires et militaires
assez voisins du mouvement français pour que le jeune
prince, déjà âgé de seize ans,
demeurât en communion d'idées avec son pays.
A Lausanne, il suivit les cours de l'Académie pendant
que des officiers supérieurs de l'armée helvétique
étaient chargés de son instruction militaire.
Au printemps de 1863, le duc d'Aumale vint à Lausanne
passer l'inspection de l'élève ; il y demeura
quelque temps, et aussi bien pour remercier les deux colonels
et les professeurs que pour l'instruction de son fils, il
eut l'idée de les réunir pour leur exposer,
en quelques leçons, l'histoire de l'Algérie
depuis la conquête. Le résumé était
précis et brillant ; il n'y manquait, si l'on
en croit les notes du cours conservées par le professeur,
que le rôle, effacé à dessein, du vainqueur
de la Smalah. Le duc d'Aumale n'était un fidèle
historien que pour les autres. Nul ne savait moins se vanter
que celui qui, dans ses lettres de jeunesse, aimait à
s'appeler un « Cadet de Gascogne ».
De toutes les leçons militaires, il estimait que les
voyages étaient les plus efficaces. Ce n'est pas en
vain que le langage et le bon sens font du coup d'il
la première qualité d'un chef d'armée.
Le duc d'Aumale avait le don fort rare de bien voir et de
tout voir. Dès son arrivée en Afrique, ses descriptions
de paysages sont des modèles. Sans effort et comme
par un attrait naturel de son esprit, il peint à la
fois en paysagiste et en stratégiste ; il saisit
les couleurs, marque leurs effets et, en même temps,
note les hauteurs d'où l'on domine, les pentes qui
y accèdent, les plaines que peut balayer la cavalerie,
le cours d'eau qui l'arrêtera, les positions faibles
et les positions fortes. Son regard y était tellement
accoutumé qu'il ne peut s'en défendre, même
en Angleterre ; dans une description de chasse dans les
Highlands d'Ecosse, se retrouve tout d'un coup la pensée
du tacticien.
Aussi ses courses en Europe l'avaient-elles toujours ramené
vers les champs de bataille. Il avait suivi pas à pas
le grand Condé dans ses campagnes. Ne pouvant franchir
la frontière, il l'avait côtoyée, étudiant
en Piémont les campagnes de Bonaparte, remontant vers
la Suisse, passant de Marengo à Fribourg, ne dérobant
à ses grands capitaines que de rares journées ;
s'il monte parfois vers des sommets trop élevés
pour que des armées les aient franchis, c'est pour
apercevoir la France, c'est pour aspirer l'air qui vient des
plaines de Franche-Comté, de Bourgogne ou d'Alsace ;
mais il ne veut pas que les amertumes le détournent
de ses enquêtes : il n'est pas venu là pour
penser à l'exil ; dans le cadre immobile d'une
nature en silence, son imagination fait revivre, au milieu
des fumées de la poudre, un des drames militaires qui
ont réglé le sort d'une nation et disposé
de sa fortune.
Ainsi, chaque voyage avec le prince de Condé est un
pèlerinage vers l'une de nos gloires nationales. En
se rendant en Orient, il se détourne entre Maestricht
et Mayence pour aller voir Tolbiac. L'Allemagne lui offre
les campagnes de Napoléon. Au retour des manuvres
fédérales qui ont retenu son fils au camp de
Thune et où il a eu la joie de retrouver le bivouac,
il passe par Schaffhouse et se rend au monument de Turenne :
sur place, il évoque le passé, il relit tous
les récits des contemporains, il assiste à la
mort du maréchal ; sa pensée ne s'en détache
que pour suivre la campagne de Moreau en 1797 et, le soir,
tout enflammé de ses souvenirs, il écrit une
lettre où déborde son enthousiasme militaire.
Après ces courses rapides sur le continent, il reprenait,
tout chargé de souvenirs, le chemin de sa maison d'exil.
« J'ai fait, écrivait-il (du dehors, hélas !)
le tour de la terre promise. La nostalgie me dévore
(Lettre à M. Cuvillier-Fleury, le 25
août 1869.). » En rentrant en Angleterre,
il se sentait de plus en plus triste. Des vides cruels s'étaient
faits dans cette famille dont il était si fier. Celle
qui en était le centre, sa mère, le respect
de sa vie, avait disparu. Le fils, sur lequel il portait ses
ambitions, dont il s'était séparé avec
déchirement pour un voyage autour du monde, mourait
loin de lui en arrivant à Sydney, et la duchesse d'Aumale,
frappée au cur, ne tardait pas à décliner
et à suivre le prince de Condé. Son cur
était brisé ; son âme le soutenait.
Il sentait ces deuils avec le cur le plus tendre, mais
il luttait pour ne montrer au dehors qu'une âme de soldat.
Il a le courage de rouvrir les Commentaires de César
pour les expliquer au duc de Guise, le seul survivant de huit
enfants. Il reprend, avec toutes ses espérances brisées,
une nouvelle éducation ; mais il ne veut pas paraître
abattu ; il saura, à force d'activité,
se rendre maître du chagrin qui le ronge. Le mouvement
de sa vie, au lieu de se ralentir, s'accélère.
Aux chasses qu'il suit à cheval, pendant des journées
entières et qui sont un besoin de sa santé,
il joint une correspondance régulière, s'occupe
en détail de l'administration de ses biens, ne demeure
indifférent aux ventes de tableaux ni en France, ni
en Allemagne, ni en Angleterre ; les acquisitions de
livres et d'objets d'art remplissent de longues lettres. Ce
n'est plus une mission, c'est un ministère, , écrivait
M. Cuvillier-Fleury, en parlant de l'achat des livres, et
il n'était pas seul à recevoir les ordres d'un
bibliophile aussi délicat qu'insatiable. Le duc d'Aumale
ouvrait sa porte à tous les visiteurs ; son accueil
les charmait, et sous ce tourbillon de vie animée qui
semblait le bonheur, les plus intimes pouvaient seuls mesurer
sa tristesse.
Les événements qui se pressaient en Europe n'étaient
pas faits pour la diminuer. L'Angleterre est un observatoire
d'où le regard voit s'amonceler les nuages et se préparer
les tempêtes. La crise de 1870 était prévue
et annoncée à Londres par tous les politiques,
alors qu'en France l'opinion publique tenait les rares clairvoyants
pour des prophètes de malheur. Dès 1866, le
duc d'Aumale voyait la guerre inévitable ; il
se rendait sur les marches d'Autriche pour étudier
le champ de bataille de Sadowa, il se faisait rendre compte
des armements, ne pensait qu'à la lutte prochaine,
écrivait sur les Institutions militaires de la France
un livre dans lequel les noms de Louvois, de Carnot et de
Gouvion Saint-Cyr étaient une évocation de l'histoire
destinée à stimuler les contemporains. Il multipliait
dans ses lettres les avertissements, et plus d'une fois il
sentait, à la surprise de ses correspondants, qu'il
leur paraissait repris de sa vieille fièvre de chauvinisme ;
il n'était pas disposé à s'en guérir.
Qui sait, combien de fois, il lui arriva de jeter un livre
ouvert pour déplier une carte du Rhin et se plonger
dans des combinaisons qui étaient moins des souvenirs
que des espérances ?
L'heure de la lutte suprême sonna et il ne lui fut pas
permis d'y prendre part. Il souffrit bien autrement que du
temps de la Crimée ou de la Lombardie. Les revers se
multipliaient : la frontière était franchie :
c'était une nouvelle campagne de France. Le 9 août,
il offrit son épée ; il réclama
le droit de combattre à l'heure où on appelait
tous les Français à repousser l'invasion. Un
refus inexorable le cloua à Bruxelles. Il y partagea
toutes nos douleurs. Qui lui aurait dit pendant ses vingt-deux
ans d'exil que la révolution qui y mettrait un terme
ne lui arracherait pas un cri de joie, tant seraient cruelles
les souffrances qui, ce jour-là, déchireraient
son âme de Français !
L'ennemi s'avançait. Comment ne serait-il pas là
pour défendre la ligne des Vosges ? Son père
n'était-il pas en 1792 aux premiers rangs des armées
de la République ? Lui refuserait-on une place,
alors qu'on accueillait tous les volontaires, sans distinction
d'origine ou de nation ? Il n'envoya pas de lettre ;
il la porta lui-même, volant vers Paris. La raison d'État
se dressa devant lui, implacable ; elle fit appel à
son patriotisme et lui demanda de se sacrifier à l'union.
Il s'inclina désespéré et rentra dans
sa triste demeure, devenue plus que jamais une prison.
Les semaines se succèdent ; les heures passent
lourdes sur son esprit ; il vit au milieu d'une agitation
que rien ne calme, ne pensant qu'aux nouvelles de France,
au siège de Paris, aux mouvements des armées
créées pour la défense nationale. Il
multiplie les tentatives. Gambetta, qu'il avait reçu
à Twickenham peu d'années auparavant, refuse
comme les autres. Il ne peut pas, ainsi qu'un jeune homme,
passer inaperçu, cacher, comme un des siens, son nom
sous le nom d'un ancêtre, et avoir l'honneur de se battre
dans les rangs des mobiles. Tous ses efforts sont stériles ;
toutes ses combinaisons échouent.
Enfin la guerre est terminée. Ce sont les électeurs
de l'Oise qui mettent un terme à la torture, en envoyant
à l'Assemblée Nationale le propriétaire
de Chantilly. Le 13 février, il apprend son élection ;
le 15, il débarque à Saint-Malo, avec son frère,
le prince de Joinville, élu à Cherbourg et dans
la Haute-Marne ; va-t-il aller jusqu'à Bordeaux ?
Si la guerre étrangère est terminée,
les partis politiques sont là, faisant le dénombrement
de leurs troupes pour la lutte ajournée, mais qui paraît
inévitable. Vous savez comment un homme d'État
qui vous a appartenu relevait alors du champ de défaite
la grande blessée, quels étaient ses efforts
d'apaisement, son appel à tous les partis pour oublier
l'esprit de parti. Les princes s'associèrent sans réserve
à cette politique patriotique. Pas plus en France que
du fond de l'exil, ils n'étaient prêts à
entrer dans des intrigues. Jouer un rôle politique,
réunir et multiplier ses amis, leur donner l'impulsion,
n'offrait au duc d'Aumale aucun attrait ; il avait trop
présentes à l'esprit les crises de la Fronde
pour tolérer quelque chose de semblable. Lui, si prompt
à diriger une action militaire, doué du coup
d'il, et sachant se décider, ressentait une profonde
répugnance pour la stratégie politique. Il estimait
très haut la discussion des idées dans les Chambres ;
il voyait dans les débats parlementaires la garantie
des libertés publiques ; il les voulait en pleine
lumière et en pleine loyauté, sans réticences ;
mais autant il respectait la tribune, autant il méprisait
les couloirs.
Il avait deux passions : l'intelligence et la discipline.
Les discussions d'un pays libre plaisaient à son intelligence.
Les tiraillements des hommes politiques auxquels ne pouvait
mettre un terme un ordre de marche blessaient son esprit de
discipline. Il aimait le droit comme un vieux jurisconsulte,
parce qu'il y voyait la garantie de la liberté, la
discipline des lois.
L'abrogation des lois d'exil, votée par les représentants
de la France, lui rendait légalement sa patrie. Il
rentrait désormais la tête haute à Chantilly,
qu'il avait pu conserver, grâce à une vente simulée.
Il allait achever sur place l'étude des projets qu'il
avait conçus en exil, reconstruire enfin le château
qu'il avait rêvé. Il ne cachait pas sa hâte ;
parmi ses amis, ses collègues de l'Assemblée,
plus d'un s'effrayait de si grandes décisions prises
avant que le sol fût raffermi. Pour toute réponse,
il pressait le retour de ses tableaux d'Angleterre et montrait
aux plus timides sa merveilleuse galerie déposée
dans la salle du Jeu de Paume en attendant que l'uvre
de M. Daumet fût achevée. Livres, objets d'art,
souvenirs de famille, tout ce qu'il aimait, il entendait,
dès lors, le confier à la France. Il était
convaincu qu'on appelait la foudre en semblant la redouter.
Il était résolu à créer un établissement
qui défiât les révolutions.
Il jouissait de retrouver le sol natal, mais bien plus encore
de se sentir au milieu des Français. Certes, les esprits
d'élite traversaient la Manche pour aller jusqu'à
lui ; mais que d'hommes distingués ne pouvaient
venir ! aussi avec quelle satisfaction attirait-il à
Paris, autour de lui, les littérateurs et les artistes,
les érudits et les poètes ! De leur part,
il n'y eut ni hésitation, ni froideur : ils sentaient
tous qu'il y avait en lui un lettré de la meilleure
trempe, et le plus fin des amateurs. Le duc d'Aumale leur
appartenait ; ses écrits avaient fait trop de
bruit ; son style faisait trop d'honneur à notre
langue pour que l'Académie française ne fût
pas la première à lui ouvrir ses rangs. En l'attirant,
elle lui faisait sentir qu'il rentrait parmi les siens. L'année
1871 ne s'acheva pas sans qu'à la presque unanimité,
la succession du comte de Montalembert lui eût été
dévolue. Par une délicate attention, c'est à
M. Cuvillier-Fleury, choisi pour Directeur, qu'échut
la mission de recevoir son élève. Qui ne se
souvient ici de cette séance de réception, l'une
des fêtes de l'Institut, où le récipiendaire,
ayant à ses côtés, pour parrains, deux
anciens ministres de son père, le président
de la République et M. Guizot, se levait pour raconter
la vie de son prédécesseur avec un éclat
qui charmait l'assistance ? Du début à
la fin, régnait dans ce discours un entrain martial
qui emportait les auditeurs ; la salle de l'Institut
entendait un homme de guerre parler la langue de nos meilleurs
écrivains ; le costume lui-même, notre sévère
costume, était modifié, et ceux qui ne laissaient
échapper aucun détail signalaient l'épée
de général retenue par la dragonne d'ordonnance.
Il y a, dans les heures les plus troublées, des instants
de calme où l'esprit se repose. Qui aurait pu croire,
au milieu de cette séance qui présentait l'image
de la réconciliation et de la paix, que quelques mois
auparavant, en face de tentatives faites pour imposer à
la France le drapeau blanc, les esprits étaient à
ce point divisés que le duc d'Aumale. en adressant,
du haut de la tribune, une invocation au drapeau chéri
sons lequel il avait combattu, s'était trouvé
accomplir un acte de rare courage ? Qui aurait prévu
que peu de jours après, le vainqueur de la Commune,
l'homme d'État le plus haï des révolutionnaires
allait être renversé ? Mais ne réveillons
pas les discordes civiles. Celui dont nous parlons en avait
horreur. Il sut le montrer en des termes qui ne s'oublient
pas.
Il semblait que la guerre nous eût abreuvés de
toutes les amertumes en nous laissant la défaite et
la guerre civile. Nous n'étions pas au terme de nos
souffrances. De nos deux armées de vieilles troupes,
la dernière debout, et non la moins vaillante, avait
été paralysée, en août et septembre
1870, par une volonté mystérieuse : le
mot de trahison était prononcé. Ceux qui savent
les injustices d'un peuple vaincu persistaient à douter ;
mais les preuves s'amoncelaient, l'accusation devenait terrible.
Un conseil de guerre fut assemblé et le général
auquel on n'avait pas permis de se battre, reçut l'ordre
de juger. On le pressait de se récuser : le duc
d'Aumale avait au plus haut degré le respect de la
justice : il obéit et présida. Ceux qui
ont assisté au débat, dans la salle de Trianon,
n'ont pu oublier cette longue enquête militaire, conduite
avec autant de science que d'autorité. Le président
avait tout étudié en soldat et en historien :
un seul document lui manquait : il aurait voulu, suivant
sa coutume, voir le terrain, comprendre sur place les mouvements
de notre admirable armée de Metz. Les possesseurs du
champ de bataille de Gravelotte et de Saint-Privat lui en
avaient interdit l'approche. Le souvenir et comme l'image
de nos provinces conquises faisait de ce procès un
drame terrible, qui pesait sur les esprits comme une obsession
et sur les consciences comme un remords. Ils étaient
là, tous ceux qui s'étaient battus, qui avaient
été blessés ou qui avaient souffert une
longue captivité, tous ceux qui, le cur brisé,
avaient déchiré ou brûlé leurs
drapeaux pour éviter qu'ils servissent à jamais
de trophées. En face de ces martyrs du patriotisme,
on entendait pour toute défense un effort continuel
pour obscurcir le devoir en y mêlant les combinaisons
politiques. « L'empire était détruit,
disait l'accusé, il n'y avait plus de Sénat,
plus de Corps législatif, plus de gouvernement, il
n'existait plus rien ! » « La France
existait toujours ! » reprit le Président.
Tout le procès était dans ce seul mot. Aux intrigues
de Metz, avait répondu le cri de la patrie mutilée !
Le devoir achevé jusqu'au bout, dans sa sévérité,
aussi bien que dans sa clémence, le duc d'Aumale reçut
la mission d'aller commander un corps d'armée ;
ce n'était pas seulement, à cette époque,
une réorganisation qui était confiée
à celui qui, à la tribune, au cours de la discussion
militaire, avait fait sentir à tous sa compétence,
c'était sur le point le plus menacé, à
la frontière ouverte, de Belfort à Besançon
qu'il s'agissait de garder nos avant-postes, en préparant
une armée de première ligne. La tâche
était considérable. C'était la seule
qui lui convînt. Il la prit au sérieux, comme
tout ce qu'il faisait et s'y appliqua passionnément.
Vingt-cinq ans sans commandement n'avaient ni refroidi ses
goûts, ni troublé ses notions les plus précises :
il avait suivi les moindres changements : il était
au courant de tout. Entrant dans les plus minutieux détails,
comme à Constantine, ou à Alger, il réorganisait
son corps d'armée, régiment par régiment,
multipliant les revues, les inspections, examinant de près
les hommes, songeant au matériel, armant Belfort, et
visitant la frontière pour la rendre inattaquable.
Pendant six années, il s'absorba dans cette uvre
de reconstitution : il avait épuisé toutes
les douleurs ; la mort du duc de Guise avait « éteint
la dernière flamme de son foyer domestique ».
Chantilly occupait de plus en plus sa pensée. Les projets
qu'il avait depuis si longtemps étudiés s'étaient
exécutés. Pour la foule inattentive et mal informée,
il reconstruisait le vieux château. Ceux qui avaient
vu les dessins de l'ancienne demeure des Condé, telle
que la Révolution l'avait trouvée et détruite,
ne regrettaient rien du passé, en voyant s'élever
un superbe édifice du style le plus pur ; aux
lignes précises de la renaissance française,
une heureuse collaboration de l'architecte et du prince avait
ajouté les dispositions les plus imprévues.
Quand on débouchait de la forêt, les écuries
du duc de Bourbon, grandioses et disproportionnées,
n'attiraient plus seules le regard, et dans le fond, sur le
vieux rocher qui avait servi de défense au moyen âge,
, qui était devenu la retraite des Montmorency et qu'avait
illustré la vieillesse du grand Condé, l'il
dominait un mélange de bâtiments, de tours et
de flèches qui dépassait toute attente. Que
dire de l'intérieur ? vous avez vu cet escalier,
chef-d'uvre d'un de vos confrères, le musée
et ses trésors, la galerie d'Écouen, la galerie
des batailles, et la bibliothèque. Vous avez tous parcouru
ces salles. Et avec quel guide ! Quels souvenirs ne laissaient
pas chacune de ses réflexions, de ses anecdotes, de
tout ce que mêlait dans sa pensée le respect
de l'art et de l'histoire ! Il n'y a pas de création
qui ne rende l'esprit qui l'a inspirée. Le constructeur
d'un château se peint, dans son uvre. Quand il
ouvrit Chantilly, qui n'en fut frappé ? Le duc
d'Aumale était là tout entier, avec tous ses
goûts d'artiste et de lettré, avec toutes ses
passions militaires. Il avait en lui le sentiment inné
du beau. Dans ce Musée dont il était l'âme,
parmi les merveilles qu'il s'était plu à réunir,
sa figure évoquait l'image de ces princes de la Renaissance
passant leur vie à rassembler des chefs-d'uvre
pour les léguer à leur patrie. La largeur de
son jugement était écrite sur les murs :
des trophées de Rocroy aux gloires de l'empire, tout
était représenté. Il ne voulut pas bannir
un seul temps de nos annales quand il pouvait y trouver une
idée généreuse, un dévouement,
un sacrifice. Lui qui n'avait rien d'un émigré,
ne voila aucun des souvenirs de l'armée de Condé.
Il avait fait sa place au génie de tous les temps.
Raphaël et Téniers, Ingres et Meissonier, Scheffer
et Delaroche, Molière et Bonaparte étaient réunis
non loin de la Jeanne d'Arc de Chapu et de la Psyché
de Baudry. L'arrangement de ce musée était un
modèle ; aucun encombrement, tout à son
jour et à sa place, et nul visiteur ne sentait de fatigue
quand il était ramené vers la bibliothèque.
Dans la galerie des livres, tout était fait pour le
travail et pour la pensée : au milieu, de longues
tables attendaient les estampes ou le déploiement des
cartes. Tout autour, des vitrines renfermaient les exemplaires
les plus rares, depuis les incunables jusqu'aux premières
éditions des maîtres de tous les temps. Cette
collection ne ressemblait en rien à celles que forme
un acheteur riche, en quête du plus intelligent des
luxes ; comme les bibliophiles de première marque
et plus qu'aucun d'eux, il connaissait tous ses livres, il
les aimait, il savait leur place aussi bien dans ses rayons
que dans la littérature de leur siècle. Les
anecdotes qui avaient enchanté le promeneur dans la
galerie de tableaux, il ne les prodiguait pas en face de'
ses livres ; mais qu'un véritable amateur, qu'un
de ses collègues de la Société des Bibliophiles,
qu'un lettré vînt le visiter, les vitrines soigneusement
fermées s'ouvraient, la conversation changeait de tour,
et apparaissait l'érudit le plus précis, très
informé et très interrogateur.
Là s'arrêtaient les visiteurs. Mais, dans ce
château, combien d'autres merveilles ! Dans les
parties basses, à l'abri d'épaisses murailles,
fermées par des portes de fer, étaient gardées
les archives des Condé. Rassemblées en un vaste
amas avant la Révolution, confisquées puis rendues,
elles avaient été mises en ordre, classées
et reliées par ses soins. Sur le XVIe et le XVIIe siècle,
elles contenaient des trésors. Des mémoires
précieux, des papiers de toutes sortes, depuis les
ordres de bataille du Grand Condé, et surtout une suite
de correspondances incomparables, tout était fait pour
tenter un écrivain. Dans sa jeunesse dépensée
en Afrique, il n'avait pas eu le temps de les voir. Quand
elles lui parvinrent en Angleterre, il sentit qu'elles lui
apportaient la seule consolation de l'exil. Il en fit une
étude attentive, s'appliqua à réunir
dans sa bibliothèque tous les imprimés qui pouvaient
l'éclairer, fit copier dans les archives de France
et d'Autriche, au dépôt de la Guerre, aux Affaires
étrangères, tout ce qui lui permettait de combler
les lacunes, et ne crut pouvoir écrire l'histoire des
princes de Gondé qu'après avoir achevé
cette enquête. Ses recherches avaient été
considérables. Avec un esprit très large et
aimant à voir de haut, il avait ce qui est le premier
mérite d'un historien, une conscience minutieuse :
il voulait tout savoir et tout approfondir. La crainte de
n'avoir pas tout vérifié qui est la préoccupation
constante de l'écrivain, devient, loin de la patrie,
une angoisse et un supplice. Les documents sans prix qu'il
possédait n'étaient à ses yeux qu'une
partie de la vérité ; il voulait la connaître
sans réserve ; pour y parvenir, aucun effort ne
lui coûtait. Qu'il eût à parler des campagnes
de César ou de celles des Bourbons, qu'il traitât
de l'origine des zouaves ou des réformes de Gouvion
Saint-Cyr, la méthode était la même. Le
lecteur ne voit que le chapitre écrit avec verve, il
ne sait pas avec quelle patience les moindres faits, les dates,
les lieux, les personnages ont été étudiés.
Si les recherches étaient laborieuses, la composition
est très simple. L'ordonnance sort du sujet ;
elle est si bien enchaînée qu'on n'aperçoit
pas l'art, et l'on est tenté de croire que le récit
ne pouvait être autrement mené.
Dans les tableaux de bataille, le style prend une merveilleuse
allure. Tout s'y trouve : ceux qui s'effrayent le plus
des détails stratégiques sont charmés
par l'éclat des peintures et emportés par l'action,
et la sobriété est telle qu'on demeure frappé
des effets produits en si peu de mots. Son style a parfois
l'originalité des écrivains du XVIe siècle
et presque toujours la concision de ceux du XVIIe. Qu'on lise
la bataille de Rocroy, ou les combats du faubourg Saint-Antoine
qui demeurent des morceaux achevés, on n'y trouvera
pas une phrase à effet ni un mot à retrancher.
Tout est utile ; tout est mis à sa place et tout
est simple.
L'auteur (qui ne le sait ?) aimait à raconter ;
sa mémoire était pleine d'anecdotes, il ne s'en
permet pas une, par respect de l'histoire ; il se maintient
à une élévation d'où rien ne lui
échappe ; il le fait deviner ; on sent qu'il
voit tout, que ses jugements sont appuyés, mais que
volontairement il les résume.
Il est sans exemple qu'un historien connaissant à ce
point les biographies ne se laisse point aller à les
mêler au récit. Dans sa marche sévère
et rapide, l'auteur des Condé n'admet ni digressions
ni entraves. Le texte fait comprendre le dessein des généraux,
le mouvement des armées, l'action des politiques, et
mène droit au but.
A cette part supérieure de l'histoire qui est le récit
et le jugement, le duc d'Aumale a voulu ajouter la vie ;
il connaissait chaque personnage comme s'il avait été
leur contemporain, sachant en perfection leur visage, leur
port, leurs défauts physiques, les traits qui les distinguaient
aussi bien que leurs goûts, leurs vertus et leurs vices.
Il a voulu les présenter au lecteur. Ses notes sont
un modèle de brièveté et elles font tout
entendre.
Aussi bien informé que s'il avait vécu parmi
les compagnons de Gondé, concevant la guerre en soldat,
la reconstituant en écrivain, il raconte cette longue
suite de guerres en portant sur chaque action des jugements
qui resteront les arrêts de l'histoire ; c'en est
assez pour mettre cette uvre au premier rang.
Il y travailla peu pendant les années actives de son
commandement. Sa charge l'absorbait. Lorsque, en 1879, il
eut été nommé Inspecteur général
d'armée, il revint habiter plus longuement Chantilly
et se remit au travail. Il profitait de ses voyages pour aller
revoir Rocroy, pour visiter Thionville, suivant pas à
pas le Grand Condé, mais ne résistant pas au
désir d'entrer à Metz, assailli de souvenirs
autrement récents, parcourant des champs de bataille
où s'était déployée une valeur
impuissante, sentant, au contact de ces douleurs, l'impérieux
besoin de revenir à l'étude des gloires passées.
Il écrivait au retour le siège de Thionville
et cherchait à oublier le présent.
Le spectacle de la politique le navrait. Une école
s'était formée qui n'avait pas craint de soutenir
que les maux de la démocratie ne pouvaient être
guéris que par la popularité d'un soldat de
fortune. Il tenait ces maximes pour des sophismes à
l'usage d'ambitieux subalternes. Cet historien qui avait vécu
au XVIe et au XVIIe siècle, détestait l'esprit
de faction, qu'il fût au service des passions populaires
ou des charlatans qui les exploitent. Il n'était pas
de la race des aventuriers.
Lui qui vivait dans la retraite, au milieu des archives et
des livres, aussi éloigné des rébellions
que des intrigues, regardant parfois son épée
et se demandant quand elle servirait pour ramener sous nos
drapeaux la victoire, apprit un jour qu'il était rayé
des cadres de l'armée. Trois ans auparavant, il avait
été mis en non-activité. .C'en était
trop. Lui arracher son grade, c'était lui enlever la
moitié de son nom. Aucune autorité n'en avait
le pouvoir. Cette fois encore il résisterait au nom
du droit : en dépit de l'arbitraire, il était
et il resterait le général Henri d'Orléans.
Cette fière réponse fut tenue pour un défi.
L'exil en fut la peine.
Ainsi se rouvrait pour lui, inopinément, la route de
l'étranger. L'injustice devait remplir son cur
d'amertume ; mais il ne s'en prenait pas à sa
patrie ; il l'aimait trop. Entre elle et lui, il aurait
voulu établir un lien que la passion des hommes eût
été impuissante à briser. S'éloigner,
sans rien laisser derrière lui que des souvenirs qui
s'effaceraient et des épaves que disperserait le temps,
n'était-ce pas la sortie banale de tout prétendant
éconduit ? Il aimait à le répéter :
« Nous ne sommes pas de ceux qui émigrent ! »
Il cherchait comment il pourrait montrer que l'injustice des
hommes n'altérait pas ce qu'il avait au cur pour
son pays. Pourquoi ne réaliserait-il pas à l'heure
même le grand dessein qu'il avait tenu secret ?
Dans le wagon qui l'emportait, avant de franchir la frontière,
sa résolution fut prise. Ce qu'il avait créé,
les collections qu'il avait faites, Chantilly, avec son histoire,
son passé et ses trésors, il le donnerait à
ce qu'il aimait le plus au monde, à la France qu'il
aurait voulu servir de son sang et de sa vie.
Qui n'a souvenir de cette lettre où, s'adressant à
de fidèles amis (Lettre adressée
le 29 août 1886 à MM. Edouard Bocher, Edmond
Rousse et Denormandie.), il leur faisait connaître
le testament de 1884, par lequel il léguait Chantilly
à l'Institut de France, et leur donnait pouvoir de
faire, en son nom, une donation définitive ? Le
projet était arrêté depuis deux ans. Il
n'y avait de nouveau que le caractère irrévocable
de la libéralité. C'est ainsi qu'il lui convenait
de répondre à la sentence d'exil !
Partout où battait un cur capable de sentir ce
qui est noble, l'émotion fut profonde. Dans un temps
où les pessimistes ne voient que corruptions et petitesses,
s'accomplissait un acte dont nul ne pouvait contester la grandeur.
Le père avait donné Versailles à la France ;
le fils lui consacrait Chantilly. Vous étiez fiers
d'avoir été choisis pour exécuteurs d'une
si haute mission.
En abordant le sol anglais, le proscrit sentait ses douleurs
devenir plus poignantes. « Il me semble, disait-il
à un ami, que je rentre dans ma cage. »
II décida qu'il partagerait sa vie entre Londres, Bruxelles
et le domaine de chasse où il trouverait l'exercice
physique dont il avait besoin. Ses livres et ses tableaux
étaient ses amis des bons et des mauvais jours. Il
y transporterait ses chefs-d'uvre et une partie des
archives, et là, de nouveau, au milieu de ses travaux
continués, comme pendant le premier exil, il attendrait.
Les visites étaient plus nombreuses que jadis. Le duc
d'Aumale avait tenu trop de place, son absence laissait trop
de vide, pour qu'il ne fût pas entouré de ceux
qu'il avait reçus en France. Ses confrères de
l'Académie française et de l'Académie
des Beaux-Arts faisaient des démarches pour obtenir
son rappel ; ils ne perdaient pas une occasion de montrer
quel Français on avait banni. On promettait de le rappeler,
mais les mois s'écoulaient ; près de deux
années étaient déjà passées
depuis son départ. « On ne cherchait plus,
disait-on, qu'un prétexte. »
Vous vous souvenez, Messieurs, que vous eûtes l'honneur
de le donner. Une vacance s'étant produite dans la
section d'histoire de notre Académie, nous n'hésitâmes
pas à penser que nous devions ouvrir nos rangs à
l'historien des Condé. Le secrétaire perpétuel,
qui nous représentait avec une si haute autorité,
renouvela les efforts qu'il n'avait cessé de faire
en annonçant officieusement au gouvernement les intentions
prochaines de l'Académie. C'était une mise en
demeure ; sous une forme parfaitement correcte, le gouvernement
fut informé qu'il aurait à approuver avant peu
l'élection d'un proscrit. Il n'hésita plus à
rapporter le décret d'exil.
Quelques jours après sa rentrée à Chantilly,
le duc d'Aumale était élu, sans compétiteur,
à la place laissée vacante par notre confrère,
M. Rosseeuw Saint-Hilaire. Il fut reçu dans les trois
Académies avec des manifestations qui le touchèrent
vivement. En peu de mois, il reprit possession de la vie qu'il
aimait ; les tableaux et les livres retrouvèrent
à Chantilly la place qu'ils ne devaient plus quitter.
Il fit de nouvelles acquisitions, c'est-à-dire de nouveaux
dons, achetant les Cuirassiers, de Meissonier, dont
il aimait tant à faire apprécier l'attitude
martiale, courant à Londres, où il se plaisait
quand il y allait librement, pour voir les dessins du XVIe
siècle qu'offrait de lui vendre lord Carlyle, et qui
faisaient entrer dans les galeries l'image de tous les contemporains
du Connétable, puis il rentrait afin de recevoir à
Chantilly toute notre Compagnie, au-devant de laquelle, vous
vous en souvenez, il vint à cheval jusqu'au milieu
de la pelouse, repartant, entre deux séances de l'Institut,
pour Arras, où il allait étudier sur le terrain
la retraite de 1654, puis nous lisant, dans les six mois de
son élection, avec la ponctualité qu'il mettait
à toutes choses, une notice aussi ferme que brillante
sur M. Rosseeuw Saint-Hilaire. Cette lecture eut un grand
succès.
Il se plaisait parmi vous. Il aimait à retrouver, dans
la Section d'histoire et à l'Académie, son ancien
maître. La belle tête de M. Duruy prenait une
expression de tendresse respectueuse lorsque entrait son brillant
élève de 1887 ; les souvenirs du lycée
Henri IV et de Neuilly les rajeunissaient l'un et l'autre.
Avant et après la séance, on se groupait autour
d'eux pour les écouter ; nul ne se plaignait qu'ils
fussent intarissables. Les lectures commencées, il
n'y avait pas d'auditeur plus silencieux ni plus attentif.
Il aimait le travail de la pensée et le respectait.
Il s'intéressait à tout. On était surpris
de l'entendre, longtemps après, citer un mémoire
sur le droit ou un rapport sur la philosophie qui l'avait
frappé.
Sa vie très ordonnée lui permettait de réserver
beaucoup de temps au travail. Les derniers volumes consacrés
à la vie du Grand Condé furent rédigés
en six ans, de 1888 à 1894. Il lisait avec méthode
les manuscrits, prenait des notes qui se gravaient dans son
étonnante mémoire, dormait peu, méditait
longuement et dictait un chapitre comme s'il l'avait préparé
et appris par cur. Sans négliger aucune des actions
du héros, il le montre avec une prédilection
marquée dans sa retraite de Chantilly, appelant autour
de lui Racine et Boileau, La Fontaine et La Bruyère,
se plaisant aux entretiens de Bossuet, invitant Malebranche
et Fénelon, recevant tous les hommes de guerre se rendant
à l'armée ; l'Europe entière y passait ;
les étrangers y affluaient ; aimant fort le théâtre,
il avait distingué Molière, l'appelait avec
sa troupe, l'y retenait, et se portait, aux heures critiques,
son défenseur. Le duc d'Aumale aimait à retrouver
dans cette antique demeure les traditions d'une grande âme
ouverte à toutes les manifestations de l'esprit. « Les
anciens adversaires, écrit-il, s'y mêlent aux
vieux amis, les huguenots y coudoient les catholiques, les
cartésiens conversent avec les esprits forts, chacun
respirant à l'aise l'air libre de cette maison hospitalière. »
Il traçait ainsi le tableau d'un autre temps. Chantilly
avait retrouvé ses grands jours. Ce n'était
plus les renommées du siècle de Louis XIV ;
mais tous les hommes distingués que compte un temps
moins fertile en génies étaient reçus
comme des hôtes attendus ; parmi les souvenirs
d'un passé glorieux, les jeunes intelligences qui devaient
perpétuer les traditions de l'art et de la littérature,
rencontraient l'ancienne France.
C'est là qu'au milieu d'un cercle, celui qui avait
su réunir les livres elles écrivains, les tableaux
et les artistes, les objets et les hommes, accueillait tout
ce qui avait un nom, tout ce qui semblait attirer les premiers
rayons de la renommée ; il leur parlait avec tant
de mouvement et d'esprit, leur montrait ses collections avec
une telle variété de souvenirs, ses entretiens
sur le passé qu'il respectait et sur le présent
qu'il comprenait étaient si brillants, que ses auditeurs,
entraînés, repartaient sous le charme. Combien
d'entre eux, séparés par tout ce qui divise,
hélas ! nos contemporains, étaient tout
surpris, en revenant à Paris, d'avoir été
mis d'accord et comme unis par l'expression d'un sentiment
de commune admiration !
En l'entendant, ses amis se hasardaient parfois à lui
demander de rédiger ses mémoires. Ceux qui eurent
cette hardiesse ne revinrent pas à la charge. Il les
repoussait vivement. Sincèrement et simplement modeste,
il n'avait jamais su se faire valoir.
Sa distraction préférée était
la préparation du Catalogue de ses collections. Il
passait des heures entières à étudier
une origine, rectifiant une attribution, identifiant telle
écriture, et, suivant la présence des collaborateurs
qu'il avait désignés, allant d'un tableau à
une estampe, d'un bijou à un livre. Quant aux manuscrits,
il s'en était réservé le soin :
leur description avait été faite par lui, ou
sous ses yeux ; il l'avait achevée et avait écrit
tout récemment l'introduction qui était destinée
à la précéder. Il avait conçu
tout un plan : les catalogues devaient former un monument,
ce serait le Livre de Chantilly ; il parlait d'écrire
l'histoire du château, qui aurait rempli le premier
volume.
Un autre projet occupait bien plus profondément son
cur. Plus il avançait dans la vie et plus il
regardait en arrière, étudiant le règne
et la vie de son père. Il était convaincu qu'après
les brillantes esquisses qui avaient été tracées,
le portrait du roi Louis-Philippe était à faire ;
cette époque déjà distante d'un demi-siècle
est à peine sur le seuil de l'histoire, il méditait
de l'y-faire entrer ; témoin respectueux dans
sa jeunesse, il pensait qu'il était peut-être
le dernier, le seul qui pût interroger les papiers de
son père en donnant à sa physionomie le relief
et la pureté que les calomnies politiques ont tenté
de ternir. Le poète a raison : le prestige ne
va pas aux monarques qui pardonnent. Ouvrez l'histoire, à
chaque page : les bienfaits s'oublient, les châtiments
terribles demeurent. Qui se souvient dans les provinces rhénanes
des actes de clémence qui ont fait bénir le
nom de Condé ? Qui a oublié dans le Palatinat
le nom de Turenne ? Le duc d'Aumale voulait vouer ses
derniers labeurs à publier les fragments de mémoires
qu'avait laissés son père, à le montrer
fidèle à ses convictions libérales, combattant
dès sa jeunesse sous le drapeau tricolore, fier de
le servir et de sauver, en 1830, sa patrie des réactions
qui, soirs la forme de l'anarchie ou du despotisme, auraient
été, dix-huit ans plus tôt, également
fatales à la liberté.
C'était l'ambition de ses derniers jours. Se sentait-il
atteint ? Avait-il reçu d'une indisposition soudaine
une sorte d'avertissement ? Sans rien changer à
sa vie, il n'interrompait plus ses lectures ; les papiers
du roi ne le quittaient pas. Il prenait des notes, et l'ordonnance
de son travail se formait peu à peu dans son esprit.
En relisant les feuillets sur lesquels, chaque soir, le roi
écrivait, comme un examen de conscience, les motifs
qui lui avaient fait commuer une peine capitale ou les raisons
qui avaient déterminé ses ministres à
insister pour l'exécution, le duc d'Aumale sentit se
dégager de ces pages une telle impression de respect,
qu'il voulut détacher de son futur livre un chapitre.
Il le lut à l'Académie française, et
son émotion fut profonde en rendant hommage à
ce roi philosophe qui avait laissé la France agrandie
et respectée.
Son esprit était tellement rempli de ses lectures qu'après
la séance du 3 avril, la dernière à laquelle
il ait assisté, il nous en parlait dans un groupe mêlant
les souvenirs de son père aux projets de son séjour
en Sicile.
Il partait quelques jours plus tard, emportant précieusement
les manuscrits du roi, se promettant de réserver au
travail une partie de ses journées et de les disputer
aux entraînements des courses à cheval, à
cet attrait incomparable du printemps lorsqu'il éclate
sous le feu du soleil de Palerme. Jamais il n'avait été
plus heureux de ce voyage, se faisant une fête de recevoir
une sur bien-aimée, de lui montrer le ciel du
Midi et de la ramèner à Chantilly, où
la date de son retour était déjà fixée.
Les 5 et 6 mai ce calme fut troublé par des nouvelles
funèbres arrivant de Paris. Les dépêches
se succédaient d'heure en heure, apportant de nouveaux
deuils : c'étaient des amies d'ancienne date,
des jeunes filles qui égayaient de leur jeunesse, trois
semaines auparavant, la galerie de Chantilly, c'était
enfin sa nièce qui avait péri au milieu de la
catastrophe ; les émotions furent cruelles ;
il s'efforça de les cacher, mais elles avaient fait
leur uvre : le cur était depuis longtemps
atteint ; six mois auparavant, une première crise
s'était déclarée, et il avait montré
comment il recevrait la mort en soldat et en chrétien ;
au milieu de la nuit du 7 mai 1897, à la suite d'une
syncope prolongée, le cur cessa de battre.
Ainsi mourut le duc d'Aumale : il avait passé
sa vie à désirer une mort glorieuse sur le champ
de bataille. Jeune, il l'avait cherchée en Afrique ;
dans l'âge mûr, il l'avait souhaitée partout
où combattait l'armée française ;
qui peut dire, lorsqu'il montait chaque jour à cheval,
qu'aux approches même de la vieillesse, il ne l'ait
pas rêvée encore sur d'autres champs de bataille,
comme le suprême couronnement de sa vie ? Il avait
été écrivain, il avait aimé les
arts, il n'avait eu de passion que pour l'armée, parce
que de sa puissance pouvait renaître la grandeur de
la France.
Le drapeau aux trois couleurs qu'il avait servi et aimé,
ce drapeau qu'il avait hissé sur sa maison d'exil,
qu'il faisait déployer en signe de fête sur le
château de Chantilly, qui était le symbole de
ses convictions les plus chères, enveloppa sa dépouille
de Palerme à Paris. A cet illustre soldat, on fil de
dignes funérailles. L'armée et l'Institut tout
entier étaient là, à ses côtés,
se tenant auprès du cercueil, sur les marches du temple.
Après les prières, on vit défiler les
rangs pressés des fantassins, les escadrons de cavalerie
et les batteries de canons de l'armée de Paris. C'étaient
les vraies obsèques d'un général d'armée.
Qui ne sentit à cette vue, aux accents des marches
militaires, en se rappelant l'Algérie et la Smalah,
payés par deux longs exils, Chantilly désormais
silencieux, tant d'intelligence, de si beaux livres, un tel
amour de son pays, qui ne sentit un frisson intérieur
fait de regrets et de compassion ? Il avait été
un des esprits les plus rares de son temps. N'aurait-il pas
dû être un des instruments de l'histoire pour
la grandeur durable de notre patrie ? S'il ne lui a pas
été donné de remplir toute sa destinée,
c'est à ses confrères, c'est à ceux qui
l'ont connu et aimé qu'il appartient, comme un devoir
suprême, de rendre hommage à ce vaillant homme
de guerre qui, ne pouvant agrandir le territoire de la France,
a tenu du moins à accroître son patrimoine, à
ce prince qui a voulu que de sa vie se dégageât
une leçon aux coureurs d'aventures, en montrant aux
agités qu'il n'y a de vraie grandeur que dans le respect
scrupuleux des lois, à ce fils de roi qui, fier de
sa naissance, a tenu à honneur d'être partout
et avant tout, pour les témoins de sa vie comme pour
la postérité, le modèle du vrai Français
n'ayant d'autre passion que la gloire de la France.
Paris. Typ. Firmin-Didot et Cie, impr.
de l'Institut, 56, rue Jacob. 35561.
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