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Notice sur la vie
et les travaux
de Raymond Barre
par M. Georges-Henri
Soutou
séance du lundi 12 avril 2010
Allocution de Jean Mesnard,
Président de l'Académie des sciences morales
et politiques
Monsieur le Chancelier,
Mes chers Confrères,
Mesdames et Messieurs,
Cher Confrère et Ami,
Au moment où il m'appartient de présider la
dernière des cérémonies qui marquent
votre entrée dans notre compagnie, deux images me traversent
l'esprit. La première est celle de votre père,
l'Ambassadeur de France Jean-Marie Soutou. Il m'a été
donné de le rencontrer plusieurs fois et surtout de
l'entendre lors de colloques historiques tenus à la
Fondation Singer Polignac avec un important concours de notre
Académie. Son expérience diplomatique, acquise
de par le monde, notamment européen, et au poste clef
de secrétaire général du Quai d'Orsay,
son acuité d'esprit et son goût de l'histoire
lui assuraient une compétence et une autorité
très appréciées de tous les participants.
Vous lui avez sans doute dû un peu de votre vocation
d'historien, en même temps que celle d'analyste du monde
moderne. Vous avez mené à ses côtés,
après être né à Genève en
1943, et pendant une enfance que je qualifierai de paradiplomatique,
une existence propre à nourrir des curiosités
initiales déjà très informées,
et qui se sont développées par la fréquentation
directe des pays et des hommes, URSS et Italie au premier
chef. D'une façon générale, ce que vous
avez reçu de votre père vous a paru assez important
pour faire l'objet d'un volume de souvenirs parlés,
dont vous envisagez pour bientôt la publication.
Le seconde image que je voudrais retenir ici est celle de
nos rapports personnels à l'Université de Paris-Sorbonne
que nous avons tous les deux fréquentée. Ils
furent plus étroits qu'on aurait pu le supposer compte
tenu de notre différence d'âge et de nos spécialités
assez éloignées, de même que nos époques
de référence. Nous avons cependant été
rapprochés par les relations nombreuses que j'avais
du côté des historiens, notamment grâce
à la Société des Amis d'Alphonse Dupront.
Un intermédiaire a été en particulier
mon vieux camarade le très regretté François
Crouzet, ainsi que son épouse Françoise. Celle-ci
était la petite-fille du grand historien Henri Hauser,
dont l'uvre vous était familière du fait
de vos propres travaux. Elle vous a suggéré
l'idée, que vous avez aussitôt faite vôtre,
d'un colloque relatif à l'uvre de cet historien,
colloque qui s'est tenu brillamment à la Sorbonne sous
votre conduite, et dont j'ai eu la chance de pouvoir suivre
quelques séances.
Vous étiez alors déjà parvenu au sommet
d'une carrière qui vous avait donné lieu de
construire votre personnalité propre d'historien, et
sur laquelle il me faut revenir. Après des études
à la Sorbonne et l'agrégation d'histoire obtenue
en 1967, votre originalité s'est assez vite définie,
me semble-t-il, par l'union de deux traits bien affirmés :
d'un côté la prédilection pour l'histoire
contemporaine, notamment diplomatique et européenne,
de l'autre une grande attention aux problèmes théoriques
soulevés par cette étude, et reliant l'histoire
à l'économie et à la politique, exigeant
des enquêtes d'ordre stratégique, voire idéologique,
avec des implications immédiates dans le temps présent.
Dans cette double orientation l'influence paternelle a sans
doute très efficacement joué. Mais elle s'est
amplement complétée et précisée
lors des premières étapes, qui furent décisives,
de votre carrière. La chance vous a d'abord été
donnée de participer pendant un an et demi (1967-1969),
au titre du service national, au Cours d'histoire de l'École
de Guerre : précieuse initiation à la stratégie.
Puis (1969-1971) vous avez obtenu un poste à l'Institut
français de Bonn : point de départ de votre
compétence exceptionnelle en histoire d'Allemagne.
En même temps, vous étiez devenu membre de la
Commission de publication des Archives de la Wilhelmstrasse,
représentant en cette qualité notre éminent
confrère Maurice Baumont, et collaborant avec un autre
de nos confrères, dont l'amitié fort ancienne
m'est restée toute sa vie précieuse, et qui
fut votre directeur de thèse, Jean-Baptiste Duroselle.
Lorsque vous rentrez en France, en 1971, c'est pour être
accueilli à la Sorbonne, d'abord comme assistant, puis,
après un passage par Angers, comme maître-assistant
en 1978. Votre personnalité d'historien est alors tout
à fait formée, dans le sens que j'ai déjà
indiqué, comme le prouve l'intitulé d'un séminaire
de DEA dont vous prenez alors l'initiative très neuve :
"Analyse du monde actuel".
Cet acquis considérable, où la documentation
était sans cesse relayée par la réflexion,
et la recherche par l'enseignement, a servi de puissante armature
au chef d'uvre que fut, au sens ancien comme au sens
moderne du terme, votre grande thèse, soutenue à
la Sorbonne en 1985, publiée en 1989 chez Fayard, sous
le titre L'Or et le Sang. Les buts de guerre économiques
de la première guerre mondiale. Ouvrage qui marque
une date, tant dans la conception que dans la construction
de l'histoire. Au point de pouvoir fonder en particulier,
sur l'exactitude et l'intelligence des faits, une remise en
cause de la théorie léniniste de l'impérialisme,
considéré comme stade suprême du capitalisme.
Aussi bien, sans tarder, en 1988, avez-vous été
élu professeur d'histoire contemporaine à l'Université
de Paris IV, charge que vous avez occupée pendant vingt
ans, jusqu'à votre éméritat.
Ces années ne furent pas seulement appliquées
pour vous à la mise en uvre dans votre enseignement
de votre savoir et de vos méthodes. Le travail de recherche
et d'invention vous a toujours occupé, vous conduisant
à prolonger les enquêtes menées pour votre
thèse, mais aussi à ouvrir de nouveaux chantiers,
et à enrichir votre réflexion théorique
par la prise en compte de domaines chronologiques plus vastes.
C'est ainsi que de vos études sur la Grande Guerre
ont pris naissance de multiples surgeons, la plupart relatifs
à la préparation de la paix en France pendant
la guerre, avec une attention particulière sur le problème
difficile des nationalités, matière à
beaucoup d'idées préconçues. Une monographie
se trouve ainsi prête sur la France et l'organisation
de la paix de 1914 à 1919.
Débordant ce domaine, vous attachant plus directement
encore à l'époque contemporaine, et suivant,
en parallèle avec l'évolution des événements,
l'ouverture progressive des archives auxquelles ils donnaient
lieu, vous avez trouvé un nouvel axe d'étude
dans l'analyse de la Guerre froide. Sujet et notion qui vous
permettaient de faire valoir à merveille, comme c'est
votre don, les subtilités et les nuances du jeu diplomatique,
notamment celui qu'ont mené les hauts responsables
français, pendant une période de grande tension
sans guerre. Vous en avez tiré un énorme ouvrage,
non moins puissant que votre thèse, publié aussi
chez Fayard en 2001, La Guerre de cinquante ans. Les relations
Est-Ouest, 1943-1990. Toujours soucieux d'atteindre par
l'histoire, derrière les faits relatés, leur
substrat profond, seul conceptualisable et généralisable,
vous avez poursuivi votre quête des ressorts cachés.
Vous avez montré d'une façon de plus en plus
convaincante comment le libéralisme, à la fois
politique et économique, l'avait progressivement emporté
sur les idéologies concurrentes, menant au terme qu'on
appelle aujourd'hui mondialisation. Vous montrez aussi que
la France, par tous ses grands hommes d'État, n'a jamais
cessé de veiller aux moyens de dépasser la Guerre
froide et de réconcilier le Continent.
Cette grande étude enfermait naturellement une annexe
considérable, qui n'avait pas tardé à
prendre son autonomie. Elle concernait le rôle des armes
nucléaires dans les relations internationales. Elle
a pris la forme d'une ample monographie, publiée dès
1996, encore chez Fayard, L'Alliance incertaine. Les rapports
politico-stratégiques franco-allemands, 1954-1996.
Comme il résulte de ce titre même, l'aspect militaire
du sujet était étroitement subordonné
à des données essentielles relevant de la stratégie,
de la politique, et des diverses visions du monde. Votre fil
conducteur était toujours solidement tenu. En même
temps, les connexions, souvent très pratiques, de vos
enquêtes diplomatiques ne vous échappaient pas,
au point que vous avez acquis une expertise reconnue dans
le domaine du nucléaire civil, aux évidentes
implications internationales.
Avec brio, vous élargissiez pourtant votre territoire
d'historien par un nouveau développement de votre réflexion
théorique. Au centre l'idée d'Europe, qui vous
est chère, aussi bien que le concept grâce auquel
vous en organisez l'histoire, celui de système. C'est-à-dire
l'idée que tout se tient, que les relations internationales,
notamment au sein de l'Europe, évoluent comme celles
d'un organisme où les tensions et les accords se combinent
en fonction de règles non écrites, où
les opinions publiques, les représentations mentales
et la politique intérieure des États commandent
largement la diplomatie. D'où naît, au fil des
siècles, une succession d'objectifs plus ou moins confus
dont chacun forme le nud d'un système, tels que
ceux d'équilibre, de construction ou d'union. Tel est
le précieux enseignement qui découle d'un autre
de vos grands ouvrages, publié par les PUF en 2007,
L'Europe de 1815 à nos jours.
J'ai noté, au passage, plusieurs manifestations de
votre riche activité dans des compagnies, des commissions,
des groupes d'études, des cercles d'experts auxquels
vous avez été appelé à participer.
J'aurais pu en étendre beaucoup la liste. Je me contenterai
d'indiquer que vous avez trouvé là plusieurs
occasions de rencontrer Raymond Barre. La première
s'est produite en 1980, lorsqu'il était premier ministre
et que vous exerciez la fonction d'expert auprès du
Ministère des Affaires étrangères et
du Secrétariat général à la Défense
nationale. Vous étiez tous les deux, je crois, bien
faits pour sympathiser. Nul doute que, dans notre compagnie,
il ne pouvait guère trouver meilleur successeur que
vous.dc
La vie et les travaux de Raymond Barre par Georges-Henri
Soutou,
Membre de lAcadémie des sciences morales et
politiques
Madame,
Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Président,
Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Messieurs les Ministres,
Messieurs les Ambassadeurs,
Mon Général,
Mes chers Confrères,
Mesdames, Messieurs,
Cest un grand honneur que de présenter une notice
sur la vie et les travaux de Raymond Barre. Cest aussi
un moment émouvant. Nous sommes nombreux dans cette
salle à lavoir connu, beaucoup dentre vous,
et en particulier beaucoup des membres de notre Académie,
quil avait rejointe en 2001, ont été ses
amis, ses collègues ou ses collaborateurs.
Rendre compte de toute la richesse de la vie et de luvre
de Raymond Barre est une tâche difficile. Mais passionnante
pour lhistorien : il est rare quun universitaire
se soit autant engagé dans laction, et aussi
quun homme politique ait tant expliqué ses orientations,
à tous les niveaux : devant le Parlement, dans
les médias, dans ses ouvrages, y compris dans des traités
savants. Cela permet, avant même louverture complète
des archives de cette période, danalyser linteraction
de la pensée et de laction comme rarement on
parvient à le faire.
Homme pudique et réservé, exceptionnellement
cultivé, stoïque dans la maladie : on pressent
la richesse de sa vie intérieure, familiale, amicale.
Mais je parlerai ici bien sûr de lhomme public.
Tout ceux qui lont rencontré se souviennent de
lautorité naturelle qui émanait de lui,
et également de son affabilité. Il était
éminemment accessible, aux personnes comme aux idées.
Ce qui ne nuisait nullement à la fermeté granitique
de ses convictions. Ni, parfois, à leur rappel énergique
quand ses interlocuteurs lui paraissaient insuffisamment informés
de la question en débat. Ou quand il avait le sentiment
que ses partenaires étaient inspirés davantage
par la défense dintérêts particuliers
que par le souci de lintérêt général.
Né le 12 avril 1924 à Saint-Denis de La Réunion
(le 12 avril !), il est évidemment un excellent
écolier, puis un excellent élève au Lycée
Leconte de Lisle. Sauf quelques mois passés à
Paris en 1934, il ne quitte pas son île avant 1945.
Il lui conservera toujours son affection et son intérêt,
malgré léloignement. Né loin de
la métropole, passant au loin son enfance et son adolescence,
cela contribue sans doute à expliquer, par réaction,
la profondeur de son patriotisme. Pour lui, « il
y a la France, qui transcende les Français ». (1)
Il a 16 ans en 1940. Après un moment dhésitation,
La Réunion reste dans la mouvance de Vichy, mais lui-même
nadhère pas aux mouvements de jeunesse maréchalistes,
ni aux idées et mesures de la Révolution nationale,
et il a expliqué par la suite à François
Furet, dans un entretien important, quil avait entendu
lun des premiers discours du général de
Gaulle dès la fin juin 1940, discours retransmis par
la radio britannique en Inde (2).
Dune famille catholique, il sera toujours de tendance
démocrate-chrétienne, mais aussi toujours fondamentalement
gaulliste, ce qui nest pas contradictoire, malgré
une opinion fréquente.
Appelé sous les drapeaux en 1944, il est démobilisé
fin 1945, après avoir été entraîné
en vue du départ de son unité pour lIndochine,
qui finalement neut pas lieu. En février 1946
Raymond Barre arrive à Paris, où il entame des
études déconomie.
Je vous propose, pour la clarté de lexposé,
de présenter dans un premier temps léconomiste
et luniversitaire, puis le vice-président de
la Commission européenne, puis le Premier ministre.
À ce moment-là on dégagera la stature
de lhomme politique, avant daborder la dernière
phase de son activité politique, à Lyon et pour
la région Rhône-Alpes, mais aussi lors des élections
présidentielles de 1988. Vous nempêcherez
pas alors lhistorien de tenter desquisser un bilan
critique, avant de terminer en montrant à quel point
Raymond Barre avait prévu bien des évolutions,
crises et problèmes de notre monde actuel, dans toute
une série décrits et dinterventions
durant la dernière phase de son existence.
I - Léconomiste et luniversitaire.
Agrégé de droit et de sciences économiques
en 1950, il est nommé à Caen, mais finalement
se fait détacher à lInstitut des hautes
études de Tunis. Il y fera la connaissance de collègues
et détudiants dont certains joueront un grand
rôle par la suite, jusque dans notre Compagnie, et seront
ses amis, souvent ses collaborateurs. Il rejoignit finalement
en 1954 la Faculté de Droit et sciences économiques
de Caen. En 1964, il sera élu à la Faculté
de Droit de Paris. On notera quil ninterrompit
son enseignement, quil poursuivit jusquà
la retraite, que durant les périodes pendant lesquelles
ses fonctions extra universitaires rendaient celui-ci absolument
impossible.
Enseignant aussi bien que chercheur, il publia en 1955 et
1956 les deux volumes de son manuel, Traité déconomie
politique, familièrement appelé « Le
Barre », qui dépassa les 100 000 exemplaires,
et contribua à former des générations
détudiants. (Soulignons ici quil était
très attaché au nom même de sa discipline,
« économie politique », ce qui
évoque laspect synthétique et humaniste
de cette science). (3)
Appuyé sur ses premiers cours, sur ses premiers écrits
scientifiques (comme son livre de 1950, La période
dans lanalyse économique une approche
à létude du temps) le Traité
puise également dans ses lectures, en particulier celles
quil plaçait lui-même au premier rang :
Keynes, Schumpeter et Tocqueville.
Il puisait également son inspiration dans ses contacts
avec une série de grands universitaires ou intellectuels,
pas uniquement, loin de là, des économistes.
Lui-même citait en particulier François Perroux,
penseur puissant, économiste romantique, qui exerça
à lépoque une grande influence, Raymond
Aron, Jean-Jacques Chevallier, Alexandre Kojève, esprit
original et assez mystérieux, à ses heures perdues
hégélien de renom, chargé de mission
auprès du ministère de lEconomie nationale,
et qui après la guerre fut longtemps lun des
architectes principaux de la politique économique extérieure
de notre pays. Très tôt Raymond Barre rédigea
des notes pour Kojève, ce qui fut le début de
son activité dexpert, qui se poursuivit parallèlement
à ses fonctions duniversitaire, et qui contribua
très vite à le former au versant pratique de
léconomie, en lorientant même progressivement
vers la sphère politique à partir de ses fonctions
de directeur du cabinet de Jean-Marcel Jeanneney, ministre
de lIndustrie, de 1959 à 1962.
Raymond Barre participait ainsi dès le début
des années 50 à un travail de réflexion
très important, destiné entre autres à
faire sortir la France de la tradition protectionniste héritée
du mélinisme et à louvrir sur lextérieur,
travail mené entre la direction des Affaires économiques
du Quai dOrsay (en particulier autour dOlivier
Wormser), le ministère de lÉconomie nationale
et le ministère des Finances. Cest dans ce triangle
que lon a commencé à préparer dès
1945 louverture de léconomie française
sur le monde.
Les lectures et les inspirateurs de Raymond Barre annoncent
son orientation profondément libérale, mais
dans un sens quil a tenu à définir lui-même :
« Jai assez étudié les problèmes
économiques pour ne pas risquer de sombrer dans un
paléo-libéralisme. Vous ne mentendrez
jamais tenir de grands discours sur les méfaits de
lÉtat et lautomaticité bienfaisante
des forces du marché. Mais vous mentendrez dénoncer
les dangers de lextension du secteur public et limpuissance
des contrôles étatiques. Mon libéralisme
est dabord un libéralisme politique dinspiration
tocquevillienne
Mon libéralisme est fortement
marqué de personnalisme ». (4)
Ce dernier mot évoque bien sûr le versant démocrate-chrétien
de sa personnalité, qui contribue à expliquer
sa réticence face aux courants ultralibéraux
apparus en Occident dans les années 1980. Il était
en outre tout le contraire dun dogmatique : « observer,
évaluer les difficultés, chercher les bonnes
solutions », telle était sa méthode (5).
Dautre part la réflexion de Raymond Barre nétait
pas seulement économique mais aussi sociale, de façon
intimement liée et pas seulement juxtaposée :
«
Ma conviction profonde est quune
société progressive est une société
démulation, une société qui repose
sur la liberté donnée à chacun de saisir
les chances qui lui sont données ».
Mais une telle société suppose aussi une solidarité
de base étendue, mais pas étendue au point de
faire disparaître « des vertus, que je tiens
pour fondamentales, deffort, dinitiative et de
responsabilité ». (6)
On notera que Raymond Barre, ceci nest pas si connu,
avait étudié sur place le modèle économique
rival à lépoque, le modèle soviétique.
Sa vision du libéralisme était renforcée
par la compréhension des défauts de ce modèle.
En effet, en mai 1958, une délégation déconomistes
français, comprenant Raymond Barre, séjourna
en Union soviétique. Leur enquête aboutit à
un long et passionnant rapport, avec une première partie
consacrée à lenseignement et à
la recherche en économie, et une seconde consacrée
aux mécanismes de planification, très riche
dinformations fort peu connues.
Nous noterons seulement ici que les Français furent
frappés par la pauvreté intellectuelle et scientifique
de lenseignement et de la recherche en URSS, et la place
primordiale qui y tenait lidéologie. Il ny
avait pas en fait de véritables économistes
au sens occidental du terme. Au Gosplan, on trouvait des ingénieurs,
dont les choix étaient guidés par des considérations
industrielles techniques, pas réellement économiques.
Il nest pas étonnant dans ces conditions que
la planification, avec un système de calcul des prix
tout à fait primitif, fût très déficiente.
Le seul domaine qui suscitait une certaine approbation était
leffort considérable fait pour élever
le niveau déducation de la population, dorigine
en très grande majorité paysanne, dont le manque
de formation était un frein au développement
économique.
Mais lisons la conclusion du rapport :
«
Ce nest pas la perfection de la
machine qui fait impression ni ses résultats économiques,
ce sont les efforts réalisés pour élever
le niveau général de linstruction et former
des cadres
Cette lacune (le manque de personnel qualifié)
sera bientôt comblée. L « investissement
intellectuel » doit porter ses fruits. Mais si les nouvelles
générations restent prisonnières de cette
conception sacrée de lÉtat-Parti dans
laquelle elles ont été élevées
on ne peut sempêcher denvisager lavenir
avec inquiétude ». (7)
De ses recherches et de ses premières expériences
Raymond Barre tira un corps de doctrine économique,
quil appliqua comme Premier ministre entre 1976 et 1981.
Il a été admirablement décrit par notre
Confrère Thierry de Montbrial dans un article de la
revue Commentaire en 1979 : « Fondements
de la politique économique de Raymond Barre ».
Je ne retiendrai ici que les points essentiels : lobjectif
à atteindre était la stabilité des prix,
la stabilité de la monnaie, léquilibre
budgétaire, léquilibre du commerce extérieur
(et pas seulement de la balance des comptes). Bien entendu,
en dehors du fait que depuis 1914 la France vivait dans les
déficits de toute nature, il ne sagissait nullement
pour Raymond Barre de Dieu sait quelles vaches sacrées
de lorthodoxie libérale, mais de conditions essentielles
pour permettre les investissements ainsi que la meilleure
allocation possible des ressources, donc le développement
de léconomie, de lemploi, et finalement
du niveau de vie.
Je voudrais insister ici sur le fait que léquilibre
de la balance commerciale était considéré
par Raymond Barre de façon dynamique : cétait
le meilleur indicateur de la compétitivité de
léconomie française. Un déficit
commercial était le signe dune perte de compétitivité
au niveau international, à laquelle il fallait remédier,
car là était la racine de tous les problèmes.
Pour cela le gouvernement devait renoncer au vieux remède
de la dévaluation, qui ne réglait rien sur le
long terme car elle détournait les producteurs de tout
effort de compétitivité, mais il pouvait utiliser
différents instruments : outre le maintien de
léquilibre budgétaire, il devait libérer
les prix, et en général léconomie,
et il devait combattre les rentes de situation de toute sorte,
afin de permettre lallocation la plus souple et la plus
judicieuse possible des ressources. En même temps une
politique industrielle bien conduite devrait aider les industriels
à rétablir la compétitivité par
rapport à létranger dans les secteurs
à la traîne. Stabilité du taux de change,
équilibre du commerce extérieur, la poursuite
de ces deux objectifs constituait la meilleure discipline
possible pour assurer le maintien de la compétitivité
de léconomie française et son progrès.
Ajoutons que pour Raymond Barre la suppression des rentes
de situation nétait pas seulement un principe
defficacité économique, mais aussi de
justice sociale, en supprimant des avantages indus, ou peu
justifiés, allant souvent aux plus aisés. La
réforme de laide au logement, pour laquelle il
présenta un rapport au Président de la République
en décembre 1975, et qui fera passer dun système
daide à la pierre à un système
daide à la personne, sera un très bon
exemple : lindustrie du bâtiment sera débarrassée
du maquis de normes imposées auparavant dans le système
de laide à la construction, et les personnes
qui avaient du mal à se loger seraient aidées
désormais par lÉtat, et non plus celles
qui avaient les moyens dinvestir dans la construction,
« les plus riches perdant automatiquement le bénéfice
de concours qui peuvent être reportés plus massivement
sur les plus pauvres ». (8)
Mais, et on retrouve là sa notion du rôle fondamental
du temps, les mesures immédiates et les politique conjoncturelles,
même quand elles répondent à des nécessités,
comme la lutte contre linflation, sont vaines, « si
elles ne sont pas accompagnées de politiques à
plus long terme tendant à réformer patiemment
et fermement les structures de léconomie française » (9).
Quant aux objectifs budgétaires et monétaires,
nécessaires à laccomplissement du projet
densemble, ils doivent eux aussi être maintenus
sur le long terme.
Au-delà de ses théories économiques,
retenons ici, car elles sont importantes pour la suite de
notre propos, deux caractéristiques essentielles du
Professeur Raymond Barre : sa totale indépendance
desprit, et, comme la fort bien dit son ancien
étudiant Jean-Claude Casanova, « son aptitude
à établir des liens entre léconomie,
la politique et lhistoire ». (10)
II - LEuropéen.
Raymond Barre fut nommé par De Gaulle Commissaire
européen à Bruxelles, succédant également
comme vice-président de la Commission à Robert
Marjolin, en 1967. Sa nomination nétait nullement
leffet du hasard : pendant plus de trois ans à
la tête du cabinet de Jean-Marcel Jeanneney à
lIndustrie, Raymond Barre avait eu à suivre les
questions industrielles liées aux Communautés,
en particulier le charbon et lacier, déjà
en crise. Il constatait également que les candidats
au poste ne se bousculaient pas. En effet la Communauté
était en état de choc depuis la « crise
de la Chaise vide » de 1965, quand Paris avait
protesté contre les projets estimés trop fédéralistes
du Président Hallstein en noccupant plus son
siège à Bruxelles. La crise avait été
levée en janvier 1966 avec le « compromis
de Luxembourg », qui mettait en fait entre parenthèses
la procédure des votes à la majorité,
pour ne conserver dans la pratique que des décisions
par consensus, bloquant ainsi la voie vers le fédéralisme.
Mais il en restait des traces, dautant plus que les
partenaires refusaient les grands objectifs du Général
(une Europe « européenne », avec
sa personnalité en matière internationale et
de défense, sans la Grande-Bretagne et indépendante
des États-Unis) et quils estimaient avoir été
humiliés à plusieurs reprises par Paris.
Et, daprès le témoignage de Raymond Barre
lui-même, le Général comptait sur lui
à Bruxelles pour continuer à bloquer ladhésion
britannique, et pour maintenir la Commission dans son rôle
de conseil et de proposition, loin de toute dérive
vers sa transformation en une sorte de gouvernement européen.
Arrivé en pleine crise donc, et devant surmonter de
fortes préventions comme représentant de la
France de De Gaulle, Raymond Barre réussit fort bien
à gagner lestime de ses collègues, y compris
le nouveau président de la Commission, le Belge Jean
Rey, pourtant très opposé aux conceptions gaullistes.
Nommé représentant permanent à Bruxelles
en 1975, mon père y trouva encore très vivant
le souvenir de Raymond Barre, qui était rentré
à Paris début 1973. Ses collègues des
autres pays le lui dirent, « Barre a laissé
un très grand souvenir parmi nous ». Lun
deux précisa : « ce qui nous
a plu chez lui, cest que, contrairement à tant
de vos hommes politiques et de vos diplomates, il sait quà
force de regarder en arrière, la France serait transformée
en statue de sel ».
Son uvre à Bruxelles fut importante. Il contribua
à une étape capitale, en juillet 1967 :
la fusion des trois exécutifs européens (CECA,
CEE et Euratom) au profit de la Commission, et il géra
les multiples conséquences de cette fusion, qui contribua
à doter la Communauté de lorganisation
quelle conserva jusquau traité de Maastricht
de 1992. Mais on a surtout retenu la série de mémorandums
par lesquels il proposa, à partir de février
1968, de créer une Union économique et monétaire.
Dès ce moment-là en effet, le dollar, la livre,
le franc, mais aussi dautres monnaies de la CEE connaissaient
des tensions, soit à la baisse, soit, comme le mark,
à la hausse. Or la Politique Agricole Commune et le
marché commun supposaient, pour fonctionner correctement,
la stabilité des taux de change. Raymond Barre proposa
donc dinterdire les modifications de parité entre
les monnaies européennes sans un accord des partenaires ;
dadopter des dispositions pour éliminer les fluctuations
des taux de change (cest-à-dire de resserrer
au sein de la CEE les marges de fluctuation admises au niveau
du FMI) ; de mettre en place un dispositif daide
monétaire ; de définir une unité
de compte européenne.
En février 1969 Raymond Barre présenta un deuxième
mémorandum, connu sous le nom de « premier
Plan Barre », préconisant une coopération
économique et monétaire étendue, et une
concertation sur les grands objectifs économiques,
y compris le taux dinflation. Et en octobre de la même
année ce fut le « second Plan Barre »,
proposant la création dune « Union
économique et monétaire », comprenant
la création dun véritable espace économique
sans frontières, y compris pour les capitaux, les services
et les personnes, et dun système monétaire
non pas unique mais commun, avec une unité de compte,
lEcu. Raymond Barre insistait sur trois points fondamentaux :
lintérêt européen commun dépassait
la simple juxtaposition des intérêts nationaux,
il fallait traiter de façon parallèle les questions
économiques et monétaires, il fallait procéder
par étapes.
La philosophie du Plan Barre fut acceptée en principe
lors du sommet européen de La Haye, en décembre
1969. Reprises ensuite par la Commission dans le cadre du
plan Werner, ses propositions annonçaient à
la fois lActe unique de 1986, et le Système Monétaire
Européen de 1979, en passant, le 11 mars 1973, par
le flottement conjoint de six monnaies européennes
par rapport au dollar, et la création du "serpent
monétaire" (11).
Cétait, on le voit, le début de la route
qui aboutirait au traité de Maastricht, à leuro
et à la Banque centrale européenne, même
si, dès 1973-1974, le premier, puis le deuxième
choc pétrolier devaient pour un temps bloquer ces initiatives.
On remarquera que le système monétaire européen
prévu nétait pas une monnaie unique, et
prévoyait la possibilité de modifications concertées
des taux de change entre les Neuf, en cas de nécessité
structurelle. Mais cette possibilité nétait
pas pour Raymond Barre la porte ouverte à la facilité :
il contribua à convaincre le général
De Gaulle en novembre 1968 que Paris devait refuser la dévaluation,
que la plupart des responsables conseillaient, après
le choc du mois de mai et des accords de Grenelle, et il fut
très critique de la dévaluation opérée
par Georges Pompidou en mai 1969, estimant quelle ouvrait
la voie au laxisme et conduisait à esquiver les réformes
structurelles nécessaires. En 1972, devant les chefs
dÉtat et de gouvernement européens, Raymond
Barre souligna que « le danger qui menaçait
la Communauté, cétait linflation ».
En fait le vrai débat était pour lui celui de
la réforme du système monétaire international,
en crise depuis le milieu des années 60 et le « choc
Nixon » de 1971, qui avait mis fin à la
convertibilité du dollar en or et au système
de parités fixes entre les monnaies mis au point par
les accords de Bretton Woods en 1944. Le rôle de Raymond
Barre fut important sur deux points essentiels : il fut
de ceux qui firent évoluer la position officielle française.
En effet, celle-ci, partant dune thèse maximaliste,
celle du retour pur et simple à létalon-or
classique, celui davant 1914, solution proposée
par De Gaulle en 1965, aboutit pour finir à la thèse
plus raisonnable dune réforme du système
monétaire international qui limiterait les privilèges
exorbitants du dollar, seule monnaie de réserve mondiale,
sans néanmoins revenir à létalon-or
(en effet un tel retour aurait été trop brutalement
déflationniste). Or ce fut en fait la thèse
française dès 1968, même si on évita
de trop le souligner en public (12).
Ce changement en profondeur permit à la France par
la suite de sortir de lisolement sur ces questions.
Dautre part Raymond Barre joua un rôle important
dans le deuxième grand débat, celui qui marqua
le septennat interrompu de Georges Pompidou. Rappelons que
le Président voulait au départ revenir à
un système de taux de change fixes entre les grandes
monnaies, y compris le dollar, et donc obliger Washington
à renoncer au flottement du dollar, décidé
par le président Nixon en 1971. En effet Georges Pompidou
avait compris que le « choc Nixon »
revêtait une portée fondamentale, car les Américains
se dégageaient ainsi des responsabilités monétaires
mondiales quils avaient assumées en 1945, et
ils lançaient, dans leur seul intérêt,
le mouvement de dérégulation généralisée
qui a été lune des bases de la mondialisation (13).
Comme le déclara le secrétaire au Trésor
américain à lépoque à lintention
des Européens : « le dollar est notre
monnaie, mais votre problème ».
Mais Raymond Barre, daccord avec le ministre de léconomie
Valéry Giscard dEstaing et aussi les dirigeants
allemands, défendit une conception différente :
on ne reviendrait pas à des taux de change fixes, ce
qui nétait sans doute plus possible et ce dont
Washington ne voulait pas entendre parler, mais on organiserait
un flottement conjoint des monnaies européennes par
rapport au dollar (14).
Les parités des monnaies européennes entre elles
resteraient donc stables, mais elles varieraient de la même
manière par rapport au dollar. Le passage à
ce que lon a appelé le flexibilisme, véritable
révolution culturelle pour la Ve République,
ouvrait la voie à la coopération économique
et monétaire franco-allemande à partir de 1974,
qui rompait le cordon ombilical avec le dollar et rendait
en fait possible la suite, jusquà la mise en
place de leuro. Létude des archives, car
les ressorts de ces évolutions étaient évidemment
fort confidentiels, montre sur ce point un accord profond
entre Raymond Barre, Valéry Giscard dEstaing,
et le chancelier Helmut Schmidt. Cest sans doute lun
des facteurs qui ont amené Raymond Barre à Matignon
en 1976. (15)
Les conceptions européennes de Raymond Barre ne dévièrent
jamais par la suite de ses convictions et orientations initiales.
Il savait dépasser la vision des intérêts
français à court terme, en particulier il ne
partageait pas lenthousiasme général en
France pour la PAC, car il en voyait les lourdeurs et en prévoyait
les impasses futures. Pour lui le projet dUnion économique
et monétaire était bien plus important. Et il
devrait être accompagné dune Union politique,
une Union dÉtats sur le modèle du Plan
Fouchet de 1961, dont il regrettait léchec. En
effet pour lui la Communauté ne serait jamais une Fédération,
mais évoluerait en direction dune Confédération
de plus en plus organisée. Il resta convaincu jusquau
bout que le « Compromis de Luxembourg »
de 1966 ne serait jamais remis en cause dans son principe,
et que jamais un État membre ne serait contraint daccepter
une décision communautaire remettant en cause ses intérêts
vitaux. (16)
Raymond Barre avait été hostile à lentrée
de la Grande-Bretagne, il navait jamais oublié
ce que lui avait dit le Général à ce
sujet en 1967, et il resta par la suite convaincu des conséquences
négatives à long terme de ladhésion
britannique. Pour lui en effet, lAngleterre navait
pas fait leffort préalable nécessaire
de remise en ordre de ses affaires (17).
En fait il conclut assez vite, il lexpliqua dans une
conférence prononcée à Nancy en 1984,
que les élargissements successifs de la Communauté
conduiraient à une « Europe à géométrie
variable », tous les membres ne participant pas
à toutes les politiques et à toutes les organisations
européennes. À ses yeux il serait en effet impossible
de faire participer les nouveaux membres à tous les
mécanismes de la Communauté, ou alors celle-ci
serait tellement modifiée et diluée que le projet
européen lui-même en serait compromis (18).
On le sait, ces discussions nont pas cessé, et
de fait leuro et lespace Schengen, pour ne citer
que deux domaines essentiels, ne concernent pas tous les pays
membres.
Mais que les réserves ou les inquiétudes de
Raymond Barre ne nous fassent pas perdre de vue lessentiel :
il était profondément européen. Il suffit
pour cela de relire le discours quil prononça
lors de la remise de son épée dacadémicien
à Robert Marjolin en juin 1985 (19),
ou lhommage quil rendit à la mémoire
de Robert Schuman en juin 1986, à loccasion du
centième anniversaire de sa naissance (20).
Ou enfin larticle quil publia en 1999, au moment
de la mise en place de leuro et juste avant les élections
européennes de cette année-là, article
dans lequel il soulignait limportance de luvre
accomplie et critiquait vertement les « défenseurs
de lintégrisme national ». (21)
III - Le Premier ministre.
Le 25 août 1976, Raymond Barre devenait Premier ministre,
après la démission de Jacques Chirac. Il était
ministre du Commerce extérieur depuis janvier. Il occupa
en même temps pendant deux ans le poste de ministre
de lÉconomie et des Finances, cumul tout à
fait exceptionnel sous la Ve République. Les rapports
entre Raymond Barre et Valéry Giscard dEstaing
étaient anciens, ce qui explique que le Président
de la République ait choisi cet économiste quasiment
inconnu de lopinion : la première urgence
était en effet de redresser une économie en
plein déséquilibre depuis le triplement du prix
du baril de pétrole de 1973 à 1974 et la relance
ratée de 1975, avec des conséquences politiques
évidentes, comme lavaient montré les élections
cantonales du printemps 1976, désastreuses pour la
majorité dalors, sans parler des tensions au
sein de cette même majorité, et entre MM. Valéry
Giscard dEstaing et Jacques Chirac.
Raymond Barre a expliqué lui-même sa politique
économique à son arrivée à Matignon :
le franc avait perdu 12 % par rapport au mark et avait
dû sortir du serpent monétaire européen
au mois de mars, les réserves de change avaient fondu,
linflation se situait autour de 10 % par an, tandis
que les salaires continuaient à augmenter nettement
plus vite, conséquence fondamentalement de lagitation
sociale incessante depuis 1968. Il fallait rompre avec les
à-coups de la politique précédente (austérité
en 1974, relance en 1975, dérapage en 1976) et instaurer
une politique stable dans la durée. Le « Plan
Barre » de septembre 1976 redresse le budget par
une hausse des impôts frappant les particuliers (en
priorité sur les revenus les plus élevés)
et les sociétés, par une hausse des tarifs publics
et des prélèvement sociaux, par le freinage
des rémunérations du secteur public, par lobjectif
fermement proclamé de modération salariale dans
le secteur privé. Rappelons que le déficit du
budget de 1980 est compensé par lexcédent
de la Sécurité sociale cette année-là :
situation déquilibre que nous navons jamais
plus connue depuis
Du coup et jusquen 1981, lEtat
se désendette. Au prix, évidemment, dune
hausse considérable des prélèvements
obligatoires (passés de 38,5 % du PIB en 1973
à 46,2 % en 1980).
Mais cette austérité (dailleurs relative,
car le PNB et le niveau de vie continueront à augmenter)
nest pas un but en soi : la lutte contre linflation
est avant tout nécessaire pour redresser le franc et
le commerce extérieur. Or lobjectif est atteint :
le commerce extérieur et le solde des paiements courants
sont de nouveau positifs à partir de 1978, la part
de marché des produits français dans le commerce
mondial augmente et atteint son sommet historique en 1979,
le franc est en mesure dentrer dans le SME en 1979,
il y rejoint même son cours plafond, et les taux dintérêt
français deviennent inférieurs aux taux allemands,
historique exception !
Cela permet, car ce retour aux grands équilibres nest
lui aussi quun moyen en vue de lobjectif essentiel,
damorcer après les législatives de 1978
la deuxième phase du Plan Barre, celle de la libération
des prix (rappelons que la France vivait depuis 1939, voire
pour certains secteurs depuis 1914, sous le régime
des prix administrés), et ce malgré le maintien
dune inflation toujours forte. Cette libération
par étapes sera poursuivie fermement jusquen
1981 ; elle annonçait la suppression progressive
des « rigidités françaises »,
des carcans qui pesaient sur léconomie, y compris
lautorisation administrative de licenciement. Or cette
libération de léconomie répondait,
nous le savons, au cur de lobjectif : permettre
à léconomie française de se restructurer
dans un contexte de compétition mondiale.
Cet objectif est en partie atteint : en 1979 lindustrie
française voit sa productivité augmenter de
6 %, linvestissement reprend (après une
baisse en 1976, il gagne près de 3 % en volume
en 1979, près de 5 % en 1980). Certes, le succès
nest pas total, linflation reste autour de 10 %
par an, atteindra même plus de 13 % en 1980, année
du deuxième choc pétrolier, avec encore un doublement
du prix du baril. Mais le PNB, en termes réels, continue
à augmenter de plus de 3 % par an, ainsi que le
pouvoir dachat des salaires, malgré laustérité
(ce nétait certes pas ce que Raymond Barre souhaitait :
il aurait de beaucoup préféré que lon
sen tînt au strict maintien du pouvoir dachat).
La France continuait à créer plus demplois
quelle nen supprimait, certes le taux de chômage
augmentait, mais en 1980, nouvelle année de crise,
le nombre de demandeurs demploi augmentait trois fois
moins en France quen Allemagne, et six fois moins quen
Grande-Bretagne. Dautre part, contrairement à
une idée reçue, la période Barre, qui
voit un blocage des hautes rémunérations, une
augmentation de 30 % du pouvoir dachat du SMIC,
qui voit également une hausse considérable des
impôts et des transferts sociaux (ceux-ci représentent
30 % des revenus des ménages en 1980 contre 25 %
en 1974), la période Barre donc est une période
de très considérable réduction des inégalités
dans notre pays, réduction voulue par le gouvernement,
en particulier pour mieux faire accepter la désinflation.
En outre le gouvernement Barre mit en place toute une série
de mesures (pactes pour lemploi des jeunes, développement
de la formation professionnelle, aides aux créateurs
demploi) qui ont constitué jusquà
maintenant la matrice de la lutte contre le chômage
en France : fondamentalement, les successeurs nont
pas trouvé mieux. (22)
Certes, ces performances paraissaient médiocres à
une opinion encore habituée à la croissance
des « Trente glorieuses », certes, 1980
apporta un coup de frein considérable à luvre
dassainissement, mais, si on tient compte des circonstances,
le bilan était tout à fait présentable,
malgré certaines réserves sur lesquelles je
reviendrai (23).
La défaite en 1981 de Valéry Giscard dEstaing,
qui avait constamment soutenu et porté la politique
de son Premier ministre, ne sexplique pas par des raisons
économiques et sociales objectives, mais par un climat,
par des perceptions, par les aléas de la politique
politicienne, et en profondeur par les retombées de
1968 : la Ve République « première
manière » était déphasée
désormais par rapport aux courants dominants (24).
Comme nous le verrons par la suite, les vrais problèmes,
vus avec le recul que nous avons aujourdhui, concernaient
le plus long terme, mais essentiellement parce que la politique
de Raymond Barre avait été contrainte par les
échéances électorales (législatives
en 1978, présidentielles en 1981), par létat
dune opinion de plus en plus divisée idéologiquement
et la très forte combativité des syndicats,
comme le montre le fait que le sommet historique des journées
perdues à cause des conflits du travail fut atteint
en 1976. Et bien sûr, parce que sa politique de libération
de léconomie fut interrompue ensuite pendant
des années.
Mais Raymond Barre ne sest pas du tout limité
à léconomie. Il a exercé les fonctions
de Premier ministre de la Ve République dans leur plénitude.
Il a conçu son rôle comme Michel Debré,
qui avait inauguré la fonction (25),
et comme Georges Pompidou : le Président de la
République fixe les grandes orientations du pays, le
Premier ministre, aidé par le gouvernement et lensemble
de la machine administrative, les met en uvre, cest-à-dire
surtout quil réunit les moyens et réalise
les conditions de toute nature nécessaires à
leur exécution. Mais le Premier ministre nest
pas un simple exécutant, même au plus haut niveau,
cest le collaborateur privilégié du Président,
son chef détat-major pourrait-on dire. Les grandes
orientations, que ce soit en tête-à-tête
(deux fois par semaine du temps de Raymond Barre) ou en conseil
restreint, font en effet lobjet dune concertation
approfondie entre le Président et le Premier ministre.
Raymond Barre lui-même a défini leurs rapports :
Il faut « une très grande confiance entre
le Président de la République et le Premier
ministre. Il ne peut y avoir de dyarchie, les deux hommes
ont une action qui à la fois se chevauche et se spécialise » (26).
Dans son intervention au Colloque consacré à
Raymond Barre en juin 2009, M. Valéry Giscard dEstaing
a souligné quil en avait bien été
ainsi, et que son Premier ministre avait été
étroitement associé à toutes les grandes
décisions, dans ce qui reste sans doute comme un modèle
de fonctionnement de la Ve République dans sa période
« classique ».
Raymond Barre, outre une capacité de travail exceptionnelle
qui a frappé tout le monde, a été aidé
dans sa tâche écrasante par la parfaite organisation
quil avait mise sur pied à Matignon. Lamiral
Lacoste, dans ses mémoires, souligne ce point, ainsi
que la nature confiante et latmosphère amicale
des rapports entre le Premier ministre et ses collaborateurs.
Le fonctionnement du cabinet de Matignon évoque pour
lui, de façon significative, « les meilleurs
états-majors » quil avait connus (27).
Et beaucoup dinnovations furent lancées à
ce moment-là, comme les réunions hebdomadaires
autour du Premier ministre des principaux responsables de
la politique budgétaire et économique (28).
Ou encore la création du Comité interministériel
du renseignement, qui réunissait les responsables des
différents services secrets ainsi que les représentants
de lElysée, de Matignon, de la Défense,
du Quai dOrsay et de lIntérieur. Encore
timide, cette innovation rompait pourtant avec le manque à
peu près total de coordination dans ce domaine qui
était la règle depuis toujours, et qui a fortement
contribué à beaucoup de nos désastres.
Il nest pas possible de rappeler ici toutes les facettes
de laction gouvernementale à lépoque.
Soulignons néanmoins que beaucoup de dispositifs en
matière de politique de lemploi ou de politique
sociale (y compris le doublement du minimum vieillesse) ou
encore de politique du logement ont évolué par
la suite, mais nont jamais été remis en
cause et forment encore aujourdhui le cadre densemble
de laction des pouvoirs publics dans ce pays. Soulignons
la réforme des hôpitaux, lancée par Mme
Simone Veil mais quil a fallu accompagner, organiser,
financer. Soulignons la politique industrielle qui a soutenu
le programme électro-nucléaire alors en pleine
montée en puissance, la poursuite des programmes de
télécommunications, de développement
de laéronautique et du spatial, le lancement
du TGV, que Raymond Barre sauva dailleurs très
personnellement en 1977 (la première ligne Paris-Lyon
fut inaugurée juste après la fin du septennat
de Valéry Giscard dEstaing). Ces efforts avaient
certes commencé avant, mais ils furent accélérés
et financés désormais de façon non inflationniste.
Dautre part Raymond Barre était tout à
fait conscient du fait, et cétait nouveau dans
un pays de tradition colbertiste et interventionniste, quil
ne suffisait pas de soccuper de certains secteurs considérés
comme stratégiques : cétait aux conditions
générales de modernisation et de développement
de lensemble de léconomie quil fallait
sattacher (29).
Cétait tout le sens de sa politique à
long terme.
En matière universitaire, pour la première fois
depuis le début des années 60, on ne se contentait
plus de sefforcer dencadrer vaille que vaille
un nombre toujours croissant détudiants, et le
Premier ministre appuyait les efforts du ministre des Universités,
notre regrettée Consoeur Alice Saunier-Séïté,
pour améliorer la qualité du système
et pour remettre la recherche au premier rang des préoccupations
des Universités. Dautre part le rapport Fréville,
suscité en 1980 par Raymond Barre, indiquait les conditions
qui permettraient (ou plutôt qui permettront
)
un jour aux Universités daccomplir vraiment lautonomie
annoncée par la Loi Faure de 1968, en leur conférant
une réelle autonomie financière.
On le sait moins, Raymond Barre fut également pleinement
impliqué dans laction extérieure de la
France. Répétons-le, la théorie du « domaine
réservé » du chef de lÉtat
pour les affaires extérieures et la défense
est trop simpliste pour rendre compte de la complexité
des rapports entre lÉlysée et Matignon
dans ce domaine, même sil est vrai que depuis
les débuts de la Ve République un glissement
continu accroît le rôle de la Rive droite au détriment
de la Rive gauche. Mais Raymond Barre siégeait au conseil
de Défense, organe essentiel depuis 1958 ; il
siégeait dans les nombreux conseils restreints réunis
à lElysée ; certains organismes,
comme le SGDN, relevaient du Premier ministre. Raymond Barre
sest lui-même longuement et avec beaucoup de précision
expliqué sur ses rapports dans ce domaine avec le Président.
On notera sa formule : « Le président,
qui est le chef des armées, a ce que jappelle
le « pouvoir éminent » en matière
de Défense ; laction de concrétiser
son pouvoir revient au Premier ministre et aux ministres concernés ». (30)
Valéry Giscard dEstaing et Raymond Barre collaborèrent
dans lensemble facilement, tout simplement parce quils
se situaient tous les deux, pour les grandes options de politique
étrangère, dans la ligne tracée par le
Général. Cela pourra en étonner certains
concernant le Président de la République de
lépoque, mais louverture progressive des
archives le démontre de plus en plus.
En matière européenne, la grande affaire à
ce moment-là était le nouveau « Conseil
des chefs dÉtat et de gouvernement »,
nouvelle institution, indépendante de la structure
communautaire du Traité de Rome, créée
fin 1974 à linitiative de Valéry Giscard
dEstaing. Le Conseil européen reprenait au fond
le programme de De Gaulle en 1961 avec le plan Fouchet, qui
devant lopposition des partenaires devait échouer,
comme on sait, en 1962 : lancer une Union de nature politique,
prenant en main les affaires européennes de haut niveau,
mais reposant sur la coopération entre les États,
pas sur lintégration communautaire. Valéry
Giscard dEstaing, fidèle à linspiration
du Général, parlait de « confédération »,
et de fait le Conseil européen était dune
certaine façon un avatar du Plan Fouchet. Raymond Barre,
associé à ces réflexions comme ministre
du Commerce extérieur avant même de devenir Premier
ministre, était tout à fait daccord. En
même temps il plaida, avec succès, pour que la
Commission de Bruxelles ne fût pas mise à lécart
et ne subît pas une réduction de ses prérogatives,
ce qui était incontestablement larrière-pensée
de certains à Paris (31).
Dune part il était bien placé pour comprendre
lefficacité et la nécessité de
la Commission comme organe impartial, dautre part il
fallait éviter de trop heurter les partenaires, alors
que le « rapport Tindemans » de décembre
1975 préconisait une nouvelle phase de développement
de la Communauté, beaucoup plus fédéraliste,
comprenant une politique extérieure commune décidée
à la majorité. Comme le rapport Tindemans allait
trop loin pour certains partenaires, on en arriva, au Conseil
européen de Londres de juin 1977, à un compromis
qui sauvegardait pleinement les prérogatives de la
Commission et qui assurait une coopération raisonnable
et viable entre celle-ci et le Conseil européen. Ce
système, entériné juridiquement par la
suite par les traités de Maastricht et de Lisbonne,
est celui sur lequel nous vivons encore aujourdhui.
Il correspondait pleinement, on la vu, aux conceptions
de Raymond Barre. (32)
Un autre élément des compromis passés
à lépoque fut lacceptation par Paris
de lélection du Parlement européen au
suffrage universel, qui déchaîna au sein même
de la majorité présidentielle une bataille politique
majeure, aboutissant jusquau Conseil constitutionnel,
bataille dont Raymond Barre eut toute sa part, engageant la
responsabilité du gouvernement lors de la ratification
au Parlement le 16 juin 1977 pour forcer la décision,
malgré la division de la majorité. (33)
Mais la question à laquelle Raymond Barre fut le plus
étroitement mêlé fut bien sûr celle
du SME, créé en mars 1979, lancêtre
de leuro, qui prolongeait ses propres propositions quand
il était vice-président de la Commission. Il
ne peut être question dentrer ici dans les détails,
fort techniques. Les mémoires de lambassadeur
Henri Froment-Meurice, qui fut lun des négociateurs
français comme directeur des Affaires économiques
au Quai dOrsay, décrivent très bien le
rôle personnel du Premier ministre. Il adhérait
totalement au projet, poussé avec la plus grande énergie
par le Président de la République, mais il était
pleinement conscient des difficultés pour léconomie
française ; il aurait préféré
disposer de quatre ou cinq ans supplémentaires, « pour
redresser, ajuster, sans récession, tout en libérant
les prix industriels ». Il singénia
à rendre le système viable, en préconisant
non pas des parités fixées de façon définitive
entre les différentes monnaies, mais des parités
certes stables, mais ajustables en cas de besoin, et en inventant
« lindicateur de divergence »,
qui devait permettre de trancher rationnellement léternel
et très sensible débat : sont-ce en cas
de tension les monnaies fortes qui doivent être réévaluées,
ou les monnaies faibles qui doivent être dévaluées ?
Et enfin il fit tout son possible pour que la Grande-Bretagne
entrât dans le système, à ses yeux condition
de succès indispensable, avant de renoncer devant les
atermoiements de Londres et de donner la priorité à
laccord avec lAllemagne. Il se déclara
alors « saturé par le Royaume-Uni »,
formule qui dénotait chez lui sans doute le comble
de lexaspération. Et quand le SME fut lancé
en mars 1979, il était parfaitement conscient du fait
quil nécessitait en France la poursuite des réformes
sur le long terme, et la mise en place dune convergence
économique, et pas seulement monétaire, avec
la RFA. (34)
On notera, et ce depuis ses premières propositions
de 1968, la démarche novatrice mais aussi prudente,
voulant se donner du temps, de Raymond Barre, et aussi son
souci de faire progresser pari passu rapprochement
monétaire et convergence économique au sein
de la Communauté.
Il fut également étroitement mêlé
aux autres grandes initiatives économique internationales
de Valéry Giscard dEstaing, en particulier la
mise en place des premiers sommets des pays industrialisés
(G 7) à partir de la rencontre de Rambouillet en novembre
1975, pour laquelle Raymond Barre, pas encore Premier ministre,
prépara les dossiers du côté français.
Pour le Président de la République comme pour
Raymond Barre, ces sommets avaient pour but de rappeler aux
Américains que lon ne pourrait pas se contenter
à la longue du flottement généralisé
des monnaies et quil faudrait dune façon
ou dune autre revenir à des rapports monétaires
plus stables. Dune façon générale,
Raymond Barre se battit pour réintroduire plus dordre
dans un système économique mondial bouleversé
par « le choc Nixon » de 1971 et les deux chocs
pétroliers : diminution du « prélèvement
pétrolier » quimposaient les pays
de lOPEP grâce à la diversification des
ressources et en particulier le développement du nucléaire ;
poursuite, mais de manière « ordonnée »,
de la libéralisation du commerce mondial ; concertation
entre les pays du G 7 pour lutter contre les facteurs de déséquilibres,
en particulier les balances des paiements exagérément
positives de pays comme le Japon
et lAllemagne.
Toutes ces politiques, outre leur intérêt intrinsèque,
avaient pour but, aux yeux de Raymond Barre, de gagner le
temps nécessaire pour restructurer léconomie
française en maîtrisant les chocs extérieurs
auxquels elle était soumise. (35)
Mais Raymond Barre est impliqué dans tous les aspects
de la politique extérieure. Il rencontre personnellement
les chefs dÉtat et de gouvernement étrangers,
comme le président Carter et Léonid Brejnev.
Ses entretiens avec le chancelier Schmidt ont été
publiés dans la collection des documents diplomatiques
allemands : ils montrent que les deux hommes abordent tous
les sujets, ils prouvent à eux seuls que le champ daction
du Premier ministre nest pas limité aux questions
économiques (36).
Ils prouvent également quà partir de 1978,
devant les incertitudes croissantes dans tous les domaines
de la présidence Carter, y compris dans les questions
économiques et les rapports Est-Ouest, Paris et Bonn,
et Raymond Barre appuie pleinement cette nouvelle orientation,
commencent de plus en plus à se concerter pour prendre
les grandes affaires en main au niveau européen, indépendamment
de Washington. (37)
En ce qui concerne les grands dossiers du moment, on voit
que Raymond Barre suit la politique soviétique de façon
particulièrement attentive. Il est vrai que lexpansion
soviétique en Afrique et au Moyen Orient, à
partir de 1975, cest-à-dire à cause de
la paralysie américaine consécutive à
léchec au Vietnam, et aussi en profitant de lindépendance
des colonies portugaise, paraît irrésistible,
jusquà loccupation de lAfghanistan
fin 1979. Que cette expansion ait dépassé les
forces de lURSS et ait probablement accéléré
son déclin dans les années 80, est évident
aujourdhui, mais ne létait nullement à
lépoque. Cest dans ce contexte que Raymond
Barre sera amené à prôner la prudence,
tout à fait daccord en cela avec le Président
de la République. (38)
Il ne pensait pas du tout en effet que lURSS avait abandonné
son idéologie et son programme révolutionnaires,
et que la détente débouchait sur une quelconque
convergence réelle entre lEst et lOuest.
Sa soviétologie était nuancée : lURSS
était à la fois une grande puissance avec des
intérêts de type traditionnel, et « une
puissance porteuse dun projet messianique qui veut conquérir
le monde » (39).
Il fallait se méfier de la seconde, mais ne pas hésiter
à tenter de négocier prudemment avec la première,
pour que la tension Est-Ouest de ces années-là
ne dégénère pas. On sait quil approuva
lidée du Président de la République
de rencontrer Brejnev à Varsovie en mai 1980 (40).
On sait aujourdhui, même si lopportunité
de ce voyage reste très contestée, quau
cours de cette rencontre Valéry Giscard dEstaing
se montra en fait, contrairement aux soupçons répandus
à lépoque, ferme face à Brejnev
et quil avertit clairement son interlocuteur soviétique
des conséquences quallait avoir loccupation
de lAfghanistan sil ny était pas
mis fin, ainsi que des risques que présenterait une
intervention soviétique en Pologne, dont on évoquait
déjà la possibilité à cause de
la crise dans laquelle senfonçait ce pays (41).
On sait que Raymond Barre plaidait pour la prudence dans lappréciation
portée sur les agissements soviétiques en Afrique,
quil ne voyait pas comme des étapes dans un plan
densemble concerté mais comme des opportunités
saisies par Moscou au coup par coup (42).
On sait quil préconisait le développement
des relations économiques Est-Ouest, afin de développer
des interdépendances (et un endettement des pays de
lEst) qui contribueraient à la longue à
forcer Moscou à se montrer plus modéré. (43)
Certes, la politique américaine à partir de
1981 et en fait dès 1980, beaucoup plus offensive envers
lURSS, allait imprimer à la Guerre froide dans
sa dernière phase une dynamique tout à fait
nouvelle, qui allait contribuer à lécroulement
du système soviétique en 1989-1990, et avec
le recul la prudence française de ces années-là
paraît excessive. Mais cette prudence nétait
pas abandon. Les échanges entre les deux Europe permettraient
de maintenir les liens avec lEurope orientale, « nos
frères de lEst » disait Raymond Barre,
et de mettre les peuples de la partie orientale du continent
en mesure un jour « de faire refluer, de lintérieur,
le communisme » (44).
On sait quil sintéressait très personnellement
au cas de la Hongrie, victime en outre du « dépeçage »
de lempire austro-hongrois en 1919-1920 (il fut un des
très rares hommes politiques français à
soutenir ainsi la cause historique de la Hongrie avec
Robert Schuman
). Il contribua après 1981 à
faire beaucoup pour mieux faire connaître la Hongrie
dans notre pays.
Il était dautre part partisan daccompagner
la Détente dun effort occidental de défense,
face à la progression quantitative et qualitative des
forces soviétiques. Dans le cas français dailleurs,
cet effort fut considérable à lépoque,
et, outre la revalorisation de la condition militaire, les
équipements des Armées furent très largement
renouvelés. Rappelons dautre part les nombreuses
opérations françaises en Afrique à lépoque
(celle de Kolwezi en 1978 est restée dans les mémoires)
destinées à sopposer aux tentatives de
déstabilisation lancées par les alliés
de lURSS sur ce continent, sans guère de réaction
américaine. Souvent les forces françaises se
heurtèrent à des troupes équipées
et conseillées par les Soviétiques. Le Premier
ministre navait pas à sen occuper directement,
mais il veillait à la disponibilité des forces
et le cas échéant il les expliquait et les défendait
au Parlement, comme ce fut le cas pour Kolwezi, face à
une attaque du parti socialiste, reprochant au gouvernement
davoir déclenché lopération
sans consulter le Parlement. (45)
On notera que ce rôle dexplication officielle,
de clarification, en accord avec le Président mais
pour bien préciser un message contesté ou mal
compris, Raymond Barre le joua pour ce qui se trouve au cur
des responsabilités présidentielles, la dissuasion
nucléaire. Je fais allusion à son discours du
camp de Mailly, le 18 juin 1977 (date sans doute non laissée
au hasard) qui replaçait la dissuasion dans le cadre
la défense de lintégrité du territoire
national et de la participation à la sécurité
des « voisins immédiats ». On
en revenait ainsi au Livre blanc de 1972, après un
certain flottement dans le discours au début du septennat,
qui pouvait laisser penser que la France se rapprochait des
doctrines nucléaires de lOTAN, fort différentes,
et se préparait à participer à la défense
de lensemble de lEurope occidentale. On remarquera,
et là le Premier ministre était tout à
fait dans son rôle, que les forces françaises
telles quelles étaient à lépoque
ne pouvaient pas appliquer une autre doctrine que celle que
rappelait Raymond Barre : elles navaient tout simplement
pas lallonge ni les moyens nécessaires pour envisager
dadopter la stratégie plus complexe de lAlliance
atlantique, avec une longue phase conventionnelle et loin
en avant vers le rideau de fer. (46)
On pourrait citer également larticle doctrinal,
« La politique de défense de la France »,
paru dans la revue Défense Nationale en novembre
1980. Raymond Barre y indiquait une inflexion de la stratégie
de dissuasion nucléaire, qui ne viserait plus uniquement
les villes de ladversaire mais également son
économie. Cette addition, considérable dans
le discours ritualisé de la dissuasion, correspondait
au fait que laccroissement des forces nucléaires
françaises permettait denvisager des options
de frappe plus nombreuses et plus adaptées aux différents
cas de figure possibles (47).
Comme on le voit, le Premier ministre était pleinement
associé à lélaboration constante
de la politique de défense, y compris le concept stratégique
nucléaire et la politique déclaratoire qui laccompagnait.
Mais bien entendu cette action extérieure était
menée dans le cadre de la politique dindépendance
nationale de la Ve République, comme le rappela régulièrement
Raymond Barre :
« La France a besoin dune politique qui lui
soit propre, cest-à-dire dune politique
allemande et dune politique russe. Elle ne peut saccommoder
à cet égard de la politique des autres, de la
politique anglaise avant 1939, de la politique des États-Unis
depuis 1945 ». (48)
La même maxime sappliquait pour lautre grand
dossier du moment, le Moyen-Orient. La politique française
de lépoque a été très critiquée,
et accusée dêtre déséquilibrée
en faveur des pays arabes et des Palestiniens et au détriment
dIsraël. Elle a été déterminée
par trois considérations, dailleurs dans le prolongement
de la politique du général De Gaulle et de Georges
Pompidou : la conviction quune solution pour le
Moyen-Orient devrait être « globale »,
et tenir compte des « droits des Palestiniens » ;
le souci de se rapprocher des pays arabes producteurs de pétrole
pour assurer lapprovisionnement de la France (49);
et, ceci est moins connu, la volonté de ne pas laisser
les Etats-Unis établir une influence dominante au Moyen-Orient. (50)
Cest ainsi que sexplique le fameux communiqué
critique du gouvernement français après la signature
des accords de Camp David entre Israël et lÉgypte,
en septembre 1978, reprochant à ceux-ci de ne pas représenter
une « solution globale ». Certes, la
suite a montré que cette critique nétait
pas sans fondement, mais force est de constater que les responsables
des pays arabes les plus représentatifs ne cachèrent
pas au gouvernement français quils nen
demandaient pas tant, et que ce communiqué grinçant
ne leur facilitait pas les choses.
Ces tensions se traduisirent également en politique
intérieure française. Cest dans cette
atmosphère queut lieu le 3 octobre 1980 lattentat
contre la synagogue de la rue Copernic, que lon attribua
dailleurs dans un premier temps à lextrême-droite,
avant de comprendre quil était le fait de terroristes
du Moyen-Orient. Le très maladroit communiqué
du Premier ministre à cette occasion suscita, tout
le monde sen souvient, de vives réactions et
même des accusations dantisémitisme. Raymond
Aron fit justice de ces accusations dont seuls, écrit-il,
« lexcès des passions et le désordre
des esprits pouvaient excuser la bassesse » (51).
Raymond Barre lui-même a toujours été
convaincu par la suite que cette affaire avait été
exploitée contre la politique du gouvernement au Moyen-Orient,
et aussi à des fins de politique intérieure.
Plus profondément, avec le recul, force est de constater
(Georges Pompidou avait rencontré exactement le même
problème) que le discours républicain classique,
ne voulant voir que des citoyens sans distinction dorigine
et ne prenant pas en compte la spécificité juive,
ainsi que le poids tragique de lhistoire récente,
était de moins en moins bien compris (52).
Cétait le début dun changement de
génération.
IV - Lhomme politique.
Au-delà de son adhésion profonde, on la
vu, au gaullisme, Raymond Barre narriva à la
politique, dans le sens habituel du terme, quune fois
Premier ministre. Il ne fut jamais dailleurs membre
dun parti politique. Il pensait probablement au départ
son rôle comme celui dun grand commis chargé
de redresser le pays, alors que les affaires proprement politiques
seraient conduites par lÉlysée. Mais il
fut plongé dans la politique dès 1977, avec
laffaire de lélection du maire de Paris,
qui comme on le sait opposa Jacques Chirac à lÉlysée,
et de lavis général il prit une grande
part dans la victoire de la majorité lors des élections
législatives de 1978. Visiblement il prenait goût
à laction politique de terrain, sans dailleurs
faire la moindre concession à la démagogie.
Et son débat télévisé avec François
Mitterrand en mai 1977, au cours duquel il donna limpression
de franchement samuser, révéla aux Français
un redoutable debater. (53)
Noublions pas quil dut affronter la Gauche unie
de lépoque, contre laquelle certaines batailles,
comme celle autour de la loi « Sécurité
et Liberté », présentée en
1980 par le garde des Sceaux Alain Peyrefitte, son prédécesseur
dans cette Académie, furent très rudes (54).
Raymond Barre soutint à fond « Sécurité
et Liberté », car il était convaincu
que depuis 1945 lévolution de la législation
et du système judiciaire, à cause dune
approche trop exclusivement sociologique de la délinquance,
marquait une dérive dangereuse. Mais les combats entre
les différentes composantes de la majorité présidentielle
de lépoque furent tout aussi rudes. Raymond Barre
dut utiliser 14 fois larticle 49-3, en fait pas contre
lopposition mais contre la partie gaulliste de la majorité (55).
Raymond Barre garda par la suite un vif souvenir de ces affrontements. (56)
Il fut par la suite candidat à lélection
présidentielle de 1988. Avec 16 % des voix, il
ne put participer au second tour. Les raisons de son échec
ont fait lobjet de nombreuses analyses, mais des observateurs
pénétrants se sont demandé si, au fond
de lui-même, il avait vraiment voulu se battre à
fond pour lemporter. Lui-même a reconnu par la
suite que non. (57)
En revanche il entama, pourrait-on dire, une nouvelle carrière
politique comme député de Lyon de 1981 à
2002, et maire de cette ville de 1995 à 2001. On pourrait
parler à cette occasion, comme Goethe, d« affinité
élective » entre Raymond Barre et les Lyonnais,
et ce furent les amicales sollicitations de ses électeurs
qui lamenèrent à accepter de se porter
candidat à la mairie, ce à quoi il navait
pas songé demblée. On sait luvre
considérable quil accomplit ensuite pour cette
ville et pour la région Rhône-Alpes dans son
ensemble (58).
Il était dailleurs partisan de poursuivre très
loin la décentralisation, jusquà « conférer
aux institutions régionales un pouvoir normatif leur
permettant dadapter les textes réglementaires
à leurs problèmes spécifiques ».
Il était sûr que « reconnaître
et encourager la diversité de lÉtat ne
remettrait nullement en cause lunité nationale ». (59)
La carrière dhomme public de Raymond Barre pose
un problème politico-psychologique particulier :
certes, ses sondages nont souvent pas été
bons, dans lensemble, pendant son temps à Matignon,
surtout dailleurs en 1980, sous leffet du deuxième
choc pétrolier. Mais malgré cette période
difficile pour léconomie française, un
homme inconnu du grand public au départ a construit
un socle de 30 à 40 % dopinions favorables,
qui na jamais été remis en cause par la
suite. Et surtout sa cote de confiance a toujours été
supérieure, souvent de près de dix points, à
sa cote de satisfaction : en dautres termes beaucoup
de Français qui naimaient pas sa politique, faisaient
confiance à lhomme (60).
Doù peut-être le succès, qui létonnait
lui-même, du slogan de la campagne législative
de 1978 : « Barre confiance ».
Nest-ce pas ce quexprimait le titre que lui décernait
la vox populi à lépoque, « Monsieur
Barre », que reprit dailleurs Henri Amouroux
pour son excellente biographie, et quun seul autre homme
politique, son lointain prédécesseur au même
fauteuil n° 1 de la section Histoire et géographie
de notre Académie, Adolphe Thiers, se vit conférer ?
En tout cas, inspirer plus de confiance que de satisfaction,
dans une démocratie, en temps de crise, alors que lon
se refuse à toute démagogie, nest-ce pas
là la marque dun homme dÉtat ?
V - Vers lavenir.
Bien entendu, le bilan a été et sera discuté.
Parfois des positions peut-être justifiées en
théorie nétaient probablement pas tenables
politiquement. La France pouvait-elle faire léconomie
dune dévaluation après le choc de 1968
? Beaucoup en doutent. (61)
Pouvait-on à la longue empêcher la Grande-Bretagne
dentrer dans le Marché commun ? Dès
son arrivée à Matignon en 1962, Georges Pompidou,
tout en ne se faisant aucune illusion sur les problèmes
que provoquerait lentrée de lAngleterre,
était convaincu quelle pourrait sinon bloquer
la politique européenne de la France de lextérieur
de la Communauté, en agissant sur les partenaires,
et le Général lui-même était parvenu
à la même conclusion au début de 1969. (62)
Dautre part sa vision de lavenir de la construction
européenne était peut-être trop marquée
par lexpérience des années 60 et 70. Si
sa proposition selon laquelle jamais un État ne se
verrait contraint daccepter une décision européenne
remettant en cause ses intérêts vitaux, a sans
doute été confirmée dans la pratique,
sa conviction selon laquelle lUnion européenne
ne serait jamais quune confédération et
en resterait définitivement au compromis de Luxembourg
de 1966 était peut-être excessive. En particulier
les autres partenaires nont jamais accepté de
parler dun « compromis de Luxembourg »,
tout au plus dun gentlemens agreement,
et dautre part celui-ci na pas survécu
au traité de Maastricht et encore moins à celui
de Lisbonne, même sil reste vrai que la bifurcation
définitive vers le fédéralisme na
pas encore eu lieu.
Peut-être dautre part Raymond Barre a-t-il sous-estimé
la force normative et intégrationniste du droit communautaire,
tel que la Cour de Luxembourg en a établi la jurisprudence
et favorisé le développement ? Il est vrai
quaucun autre pays européen nest allé
aussi loin que la France dans la reconnaissance de la supériorité
du droit communautaire sur le droit interne, et même
sur les normes constitutionnelles, et que lévolution
française dans ce sens nétait pas prévisible
à lépoque. (63)
En ce qui concerne son action à Matignon, Raymond Barre
regrettait lui-même de ne pas avoir pu entamer la réforme
de la Sécurité sociale, à ses yeux essentielle (64).
Dautre part il se produisit un phénomène
qui allait à lencontre de toute sa politique,
et qui entraîna de graves conséquences. Alors
que dans tous les autres pays occidentaux ce furent les salariés
qui firent les frais des restructurations nécessaires
par une baisse significative de leur part dans la valeur ajoutée
des entreprises, en France ce fut le contraire : ce furent
les entreprises qui virent leur part diminuer, avec les conséquences
que lon imagine pour linvestissement. Mais le
fait quà lépoque les salariés
aient eu limpression exactement inverse démontre
à quel point la société française,
depuis 1968, était difficile à gérer :
Raymond Barre a dû tenir compte des urgences, comme
la crise de la sidérurgie, des pressions syndicales,
sans doute darbitrages complexes au sein du gouvernement
et avec lÉlysée liés au calendrier
électoral, et na pas pu mener à fond la
politique quil proclamait (65).
Dautre part il est clair que le patronat, échaudé
par la crise de 1968, a acheté la paix sociale. Et
la vraie question nest-elle pas celle que notre Secrétaire
perpétuel, M. Michel Albert, a posée dans Le
pari français en 1985 : pouvait-on faire mieux ?
Sans doute non.
Enfin la France a beaucoup changé depuis 1981, dans
sa population, dans sa société, ainsi que dans
son environnement international. Lévolution de
la pratique de la Constitution, avec trois cohabitations,
et de sa lettre, avec lintroduction du quinquennat,
a profondément modifié les équilibres
de la Ve République, ce que regrettait Raymond Barre (66).
Dautre part les moyens daction dont dispose le
gouvernement pour mener une politique économique et
industrielle sont désormais beaucoup plus réduits
quà lépoque, tandis que les ressorts
de lopinion publique ont beaucoup changé. Bien
des instruments utilisés par Raymond Barre en 1976-1981
ne sont plus disponibles aujourdhui, ou ont été
profondément modifiés.
Mais cela nenlève rien au fait que son passage
à Matignon, dans le prolongement de ses activités
antérieures, a marqué une étape essentielle
dans le processus de modernisation de la France après
1945. Et cela nenlève rien au fait que Raymond
Barre a continué après 1981 à uvrer
au progrès du pays et à son adaptation à
un monde en plein bouleversement. On sait peu que dès
sa création en 1969 Raymond Barre a participé
régulièrement au Symposium de Davos, quil
a présidé en 1983, 1984, 1985. De même
il a adhéré à la Trilatérale,
association créée en 1973 pour réunir
des personnalités dirigeantes, publiques et privées,
dAmérique du Nord, dEurope et du Japon,
à un moment où le monde entrait dans ce que
lon appelle la mondialisation, et dont Raymond Barre
a vu tout de suite limportance, ainsi que la nécessité
de lencadrer. Des folliculaires dextrême-droite,
qui pendant la guerre avaient pratiqué un anti-sémitisme
actif et lui bien réel, accusèrent Raymond Barre
de sêtre mis au service de la « finance
internationale », transparent euphémisme.
Au cours dune émission de télévision,
lHeure de vérité, en décembre
1985, il fut interrogé sur sa participation à
une réunion de la Trilatérale à Paris,
trois mois auparavant. Sa réponse vigoureuse nous donne
peut-être lune des clés de son caractère
« carré » : « Devant
la bassesse et la stupidité, il ny a quune
attitude qui soit possible, cest la provocation ». (67)
Dès 1985, dans un long article « Emploi
et chômage aux États-Unis et en Europe, 1975-1985 »,
il écrivait ces lignes prophétiques :
« LEurope occidentale devra dans lavenir
shabituer à vivre avec des taux de chômage
plus élevés que ceux quelle a connus pendant
plus de vingt ans. Plus que du choix dune politique
de croissance à tout prix, le niveau du taux de chômage
dans les pays européens dépendra de ladaptation
des structures productives aux nouvelles conditions de la
compétition internationale, dun accroissement
de la flexibilité du marché du travail et des
conditions de lemploi, enfin, et surtout, dun
effort individuel et collectif intense pour accroître
la compétitivité de léconomie ». (68)
Raymond Barre ne se faisait aucune illusion sur la brutalité
du nouvel univers mondialisé et il était tout
à fait conscient des conséquences sociales de
la mondialisation. À la différence de tant de
responsables (avant du moins la crise qui a commencé
en 2008) il ne concevait pas la mondialisation, de façon
trop optimiste, comme exclusivement positive pour tout le
monde. « Quels que soient les artifices de langage
quutiliseront nos compatriotes, déclara-t-il
en 2007, le monde, depuis la chute du bloc soviétique,
évolue vers léconomie libérale
dentreprise et de marché. La France devra bien
y passer. Plus nous attendrons, plus ce sera pénible
à supporter lorsque le règlement final se produira ».
Il aurait sans doute interprété la crise actuelle
non pas comme une remise en cause de la mondialisation, mais
comme lannonce de son accélération et
de son durcissement. Il en concluait quil ny avait
pas pour la France « dautre politique que
dêtre une nation solide » et de continuer
à participer « à la construction
pas à pas dune Union européenne puissante ». (69)
Une France fidèle à elle-même et à
sa civilisation mais se réformant dans tous les domaines,
sadaptant à son temps, pour poursuivre sa carrière
historique, au sein dune Europe en construction et dans
un monde en révolution, tel est le programme quil
aura martelé jusquau bout, au soir dune
vie marquée par la cohérence profonde chez lui
de lhomme privé, de luniversitaire, et
de lhomme public. (70)
Notes
(1) Le Débat, n°
26, septembre 1983.
(2) Ibid. Cf. aussi Henri
Amouroux, Monsieur Barre, Robert Laffont, 1986, p.
29.
(3) Raymond Barre, Lexpérience
du pouvoir. Conversations avec Jean Bothorel, Fayard,
2007, p. 51.
(4) Le DŽbat, n¡ 26, septembre
1983, pp. 18-19.
(5) ÉConversations avec Jean
Bothorel, p. 51.
(6) Le Débat.
(7) Archives Georges-Henri Soutou.
(8) Amouroux, pp. 184-185
(9) Amouroux, p. 215.
(10) Cité par Bothorel,
p. 8.
(11) Bothorel, pp. 57-68.
(12) Guillaume Guindey, Mythes
et réalités de la crise monétaire internationale,
Paris, J. Delmas, 1973.
(13) Bothorel, pp. 56-65
(14) Georges-Henri Soutou, "L'attitude
de Georges Pompidou face à l'Allemagne", in Georges
Pompidou et l'Europe, Complexe, 1995, et "Le Président
Pompidou et les relations entre les États-Unis et l'Europe",
Journal of European Integration History/Revue d'Histoire
de l'intégration européenne, 2000, volume
6, n° 2.
(15) On attend la publication
de la thèse de M. Amaury Poilloue de Saint-Périer,
soutenue le 18 juin 2008, devant lUniversité
de Paris IV : « Valéry Giscard
dEstaing, la France et lEurope monétaire
de 1974 à 1981. La persévérance récompensée ».
(16) Bothorel, pp. 298 ss.
(17) Amouroux, pp. 140-143.
(18) Raymond Barre, Réflexions
pour demain, pp. 338 ss.
(19) Commentaire, n°
35, automne 1986.
(20) Raymond Barre, Au tournant
du siècle. Principes et objectifs de politique étrangère,
Paris, Plon, 1988, pp. 141 ss.
(21) Commentaire, n°
85, printemps 1999.
(22) Cf. Raymond Barre, Une
politique pour lavenir, 1982.
(23) Cf. le jugement nuancé
de Michel Albert dans son livre de 1985, Le pari français.
(24) Pour tout ce passage, cf.
linterview de Raymond Barre par François Furet
dans Le Débat, et létude de Jean-Charles
Asselain, « La politique économique et financière »,
à paraître avec les Actes du Colloque « Raymond
Barre. Un homme singulier dans la politique française ».
(25) Georges-Henri Soutou, "Michel
Debré : une vision mondiale pour la France",
in Michel Debré Premier ministre (1959-1962),
sous la direction de Serge Bernstein, Pierre Milza, Jean-François
Sirinelli, Paris, PUF, 2005.
(26) Le Débat, page
40.
(27) Amiral Lacoste, Un amiral
au secret, Flammarion, 1997, pp. 106-112.
(28) Bothorel, p. 77.
(29) Le Débat, p.
23.
(30) Bothorel, p. 201.
(31) Georges-Henri Soutou, « Les
présidents Charles De Gaulle et Georges Pompidou et
les débuts de la coopération politique européenne :
du Plan Fouchet au Plan Fouchet light », Relations
internationales, n°140, octobre-décembre 2009,
et Georges-Henri Soutou, « Außenpolitische
Zusammenarbeit aus französischer Sicht unter den Präsidenten
Charles De Gaulle und Georges Pompidou, in Rechtliche
und politische Koordinierung der Außenbeziehungen der
Europäischen Gemeinschaften, 1951-1992, Rolf Ahmann,
Reiner Schulze et Christian Walter éds., Münster,
sous presse.
(32) Pour tout ce passage, cf.
Henri Froment-Meurice, Vu du Quai, Fayard, 1998, pp.
451-457, et Pierre Gerbet, La construction de lEurope,
Imprimerie Nationale, 1999, pp. 387-391.
(33) Amouroux, pp. 352-354.
(34) Froment-Meurice, op. cit.,
pp. 474-483.
(35) Ibid., 484-493.
(36) Comme lentretien du
20 octobre 1977, Akten zur Auswärtigen Politik der
Bundesrepublik Deutschland, 1977, document n° 298,
et celui du 6 février 1978, ibid., 1978, n° 32,
ou encore celui du 1er octobre 1979, ibid., 1979, n° 284.
(37) Georges-Henri Soutou, "L'anneau
et les deux triangles : les rapports franco-allemands
dans la politique européenne et mondiale de 1974 à
1981", in Les années Giscard. Valéry
Giscard d'Estaing et l'Europe 1974-1981, sous la direction
de Serge Berstein et Jean-François Sirinelli, Paris,
Armand Colin, 2006.
(38) Ibid.
(39) Le Débat, p.
47.
(40) Récit de M. Valéry
Giscard dEstaing lors du Colloque Barre de juin 2009.
(41) Henri Froment-Meurice, op.
cit., et Georges-Henri Soutou, « Valéry
Giscard dEstaing et un château en Pologne »,
à paraître.
(42) Cest un grand sujet
de débat aujourdhui encore entre historiens.
Cf. Odd Arne Westad, The Global Cold War. Third World Interventions
and the Making of our Time, Cambridge UP, 2005, et Piero
Gleisejes, Conflicting Missions: Havana, Washington and Africa,
1959-1976, University of Carolina Press, 2002.
(43) Entretien avec Helmut Schmidt
du 20 octobre 1977, déjà cité, et Raymond
Barre, Au tournant du siècle. Principes et objectifs
de politique étrangère, Plon, 1988, pp.
29 ss.
(44) Raymond Barre, Au tournant
du siècle, Plon, 1988, p. 34.
(45) Bothorel, p. 202.
(46) Georges-Henri Soutou, L'Alliance
incertaine. Les rapports politico-stratégiques franco-allemands,
1954-1996, Fayard, 1996, p. 364.
(47) David S.Yost, « French
Nuclear Targeting », in Strategic Nuclear Targeting,
éd. par Desmond Ball et Jeffrey Richelson, Cornell
University, 1986.
(48) Le Débat, p. 43.
(49) Raymond Barre a longuement
expliqué sa politique pétrolière au chancelier
Schmidt dans un très intéressant entretien,
le 1er juin 1979, Akten zur Auswärtigen Politik der
Bundesrepublik Deutschland, 1979, n° 157.
(50) Sur ce point, le président
était encore plus déterminé sans doute
que son premier ministre : cf. Georges-Henri Soutou,
"Staatspräsident Valéry Giscard d'Estaing
und die Vereinigten Staaten", Aussenpolitik und Staatsräson.
Festschrift für Christian Hacke zum 65. Geburtstag,
Volker Kronenberg, Jana Puglierin, Patrick Keller éds.,
Baden-Baden, Nomos, 2008.
(51) LExpress, 11-17
octobre 1980, republié dans Raymond Aron, De Giscard
à Mitterrand, 1977-1983, Editions de Fallois, 2005,
p. 356.
(52) Dans une interview en mai
1983, Raymond Barre déclara quil fallait, dans
les établissements scolaires, « enseigner
le patrimoine moral de la civilisation occidentale, les grandes
uvres grecques, chrétiennes et philosophiques
qui permettent de former et déclairer la conscience
morale » (Amouroux, p. 178). Cest un langage
qui ne passerait plus aujourdhui.
(53) Amouroux, pp. 350 ss.
(54) Il le rappela dans la Notice
consacrée à son prédécesseur,
Institut de France, 2002, n° 6.
(55) Amouroux, p. 288.
(56) La revue Commentaire
a rappelé certaines citations énergiques sur
ce thème, par exemple dans son numéro 90, été
2000, p. 439, et son numéro 98, été 2002,
p. 292.
(57) Témoignage de Jacques
Bille au Colloque Barre de juin 2009.
(58) Bothorel, pp. 237 ss.
(59) Bothorel, pp. 289-290.
(60) Note de Jacques Bille, dans
Raymond Barre, Lexpérience du pouvoir. Conversations
avec Jean Bothorel, Fayard, 2007, pp. 339-340.
(61) Georges Pompidou face
à la mutation économique de l'Occident 1969-1974,
sous la direction d'Eric Bussière, Paris, PUF, 2003.
(62) Georges-Henri Soutou, "Jean-Marie
Soutou (1912-2003) : un diplomate atypique face à
la construction européenne", in Construire
l'Europe. Mélanges en hommage à Pierre du Bois,
sous la direction d'André Liebich et Basil Germond,
PUF, 2008.
(63) Pour linterprétation
constitutionnelle et juridique allemande, beaucoup plus réservée
que la nôtre par rapport à la supériorité
des normes européennes sur la législation et
la constitution nationales, cf. Christian Hillgruber, «
Die besseren Europäer. Karlsruhe hat nur das Grundgesetz
ernst genommen, Frankfurter Allgemeine Zeitung,
9 septembre 2009, et Klaus F. Gäditz et Christian Hillgruber,
"Volkssouveränität und Demokratie ernst genommen.
Zum Lissabon-Urteil des BVerfG", Juristenzeitung
2009, pp. 872-881.
(64) Bothorel, pp. 152-153.
(65) Rapport de Jean-Charles Asselain
au Colloque Barre, déjà cité.
(66) Bothorel, pp. 269 ss.
(67) Amouroux, p. 160 ss.
(68) Commentaire, n°
31, automne 1985. Voir également « La crise
des politiques économiques et sociales et lavenir
des démocraties », Commentaire, n°
25, printemps 1984.
(69) Bothorel, pp. 303, 310-311.
(70) Cf. les deux derniers chapitres
de son livre dentretiens avec Jean Bothorel, « Les
leçons de lexpérience » et
« Sur létat de la France et du monde ».
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