 |  |
Notice sur
la vie et les travaux
de Henri Bergson
par
M. Émile Bréhier
séance du 11 mars 1946
Messieurs,
Il est difficile de ne pas exprimer d'abord un sentiment d'admiration
et de reconnaissance, lorsqu'on songe à l'uvre
de M. Henri Bergson. La philosophie est, depuis vingt-six
siècles, un élément original de notre
civilisation occidentale : vainement, l'on annonce parfois
qu'elle est morte, qu'elle s'est effacée devant la
religion ou la science positive, que la métaphysique
doit céder devant la critique : toujours, avec
obstination, elle reparaît. Mais les philosophes classiques,
j'entends ceux qui ont été des inventeurs, qui
ne se sont pas contentés de fabriquer des systèmes,
ceux qui remontent à la source vive de l'intuition,
ceux qui font l'expérience de l'esprit, ceux-là
sont infiniment rares. Il y faut une rencontre d'aptitudes
que Platon signalait déjà comme très
improbable : l'audace, l'esprit d'aventure, une sensibilité
frémissante, mais d'autre part, une puissance de réflexion
capable de saisir et d'exprimer la signification universelle
et humaine de cette aventure. M. Bergson est un de ces rares
génies qui ont uni ces qualités. On a l'habitude
de lier ensemble l'esprit philosophique et l'esprit de système :
en ce cas, M. Bergson n'est pas un philosophe ; car il
n'est pas trop de dire qu'il détestait les systèmes ;
si indulgent qu'il fût, il avait parfois des mots sévères
contre le verbalisme de certains penseurs, et il prenait quelque
humeur contre des disciples trop zélés, qui
voulaient aménager le bergsonisme en système,
comme on fait un inventaire des biens après fortune
faite ; il avait scrupule à parler de son uvre,
comme d'un tout, il disait plutôt : « mes
travaux », moins par modestie peut-être que
pour faire sentir que chacun de ses livres était le
fruit d'un effort original et non le résultat d'un
plan préconçu. C'est pourquoi il n'aimait pas
aborder les sujets par la négative, suivant une vieille
tradition scolastique, encore subsistante ça et là,
qui consiste à établir une doctrine sur la réfutation
de toutes les autres doctrines possibles : « J'estime,
écrivait-il en 1953, que le temps consacré à
la réfutation, en philosophie, est généralement
du temps perdu ». La philosophie, a-t-il encore
dit, n'est pas une construction personnelle : « Elle
n'est que la résolution une fois prise de regarder
naïvement en soi et autour de soi »,
Mais en évitant de passer par le purgatoire des systèmes,
il ne recommande pas, et de loin, la facilité. « Nous
répudions, écrit-il dans cette admirable introduction
à La Pensée et le Mouvant, qui est un
fragment de biographie intellectuelle, nous répudions
la facilité. Nous recommandons une certaine manière
difficultueuse de penser. Nous prisons par dessus tout l'effort ».
Nous avons sans doute ici la confidence dernière de
ce grand esprit, la règle de vie qui n'a cessé
d'être la sienne jusqu'à son dernier jour. C'est
pourquoi, il aimait qu'en lui on vît avant tout son
uvre, il savait qu'elle a une valeur propre, indépendante
de sa vie personnelle et privée, et même quand
il eut acquis (et de très bonne heure) la gloire, il
garda cette réserve discrète d'un philosophe
qui se donne tout entier à ses problèmes. N'est-ce
pas aussi la raison pour laquelle, à une époque
où l'on aime tant les esquisses, les projets, les mémoires,
où l'informe paraît avoir un secret attrait,
où l'on imprime, après la mort d'un écrivain,
ses moindres notes, M. Bergson a voulu qu'on ne connût
de lui rien que d'achevé ? Il y a dans chaque
ouvrage de lui, dans chaque alinéa, une sûreté
et une plénitude qui ne souffrent aucun changement
; il avait un soin extrême du détail, et il n'admit
point que rien de lui pût être livré au
public, dont il n'eût surveillé la publication.
M. Henri Bergson naquit à Paris, le 18 octobre 1859.
Lorsque, en 1889, âgé de trente ans, il publia,
sous forme d'une thèse à la Faculté des
Lettres, le livre qui, tout de suite, le mit hors de pair,
l'Essai sur les données immédiates de la
conscience, il avait derrière lui le passé
d'un brillant élève du lycée Condorcet,
aussi doué pour les sciences que pour les lettres ;
n'a-t-il pas écrit plus tard : « Un
philosophe ne peut pas savoir toutes les sciences, mais il
doit s'être mis en état de les apprendre toutes » ?
A dix-neuf ans, en 1878, il entrait à l'École
Normale Supérieure et il y rencontrait Jean Jaurès
et Lucien Lévy-Bruhl, qu'il devait retrouver ici même.
Vers 1880, la philosophie française était devenue
fort timide : sous l'action du positivisme et du kantisme
qui commençait alors à s'imposer, elle avait
perdu l'ambition d'atteindre une conception d'ensemble de
l'univers ; elle n'avait plus l'audace de poser le problème
de l'origine et de la destinée de l'homme ; elle
se laissait dire que la métaphysique est une imagination
sans fantaisie, une sorte de mythe abstrait et décoloré,
où l'homme, à son insu, imposait aux choses,
comme dit le poète :
Sa fixe et maigre et personnelle architecture.
Le spiritualisme, vers ces années, subsistait bien,
mais il avait ce quelque chose d'étriqué que
l'on rencontre fréquemment dans les uvres de
cette époque ; se désintéressant
des sciences de la nature, il voulait se réserver l'esprit
comme un domaine distinct, qu'il aurait à défendre
plus qu'à accroître. On prétend garder
la tradition cartésienne ; mais le spiritualisme
conquérant de Descartes, dont le but était d'améliorer
le sort des hommes par la morale, la médecine et la
mécanique, se change en une sorte d'apologétique,
qui paraît toujours être sur la défensive.
La philosophie ainsi comprise supposait une répartition
des activités humaines en cantons distincts, à
frontières bien limitées, que des conventions
précises font respecter ; le domaine de la métaphysique
est à part du domaine de la nature, et ses objets,
l'âme ou Dieu, sont éloignés de nous et
de notre expérience de toute la longueur des raisonnements
qu'il faut faire pour les atteindre : cette pensée
anémique et craintive, qui n'était ni inquiète
ni inquiétante, n'avait rien pour séduire le
jeune philosophe ; et je ne puis croire qu'il ne rappelle
ses répugnances de jeunesse, lorsqu'il écrirait
beaucoup plus tard à propos de systèmes philosophiques :
« Examinez tel d'entre eux, convenablement choisi,
vous verrez qu'il s'appliquerait aussi bien à un monde
où il n'y aurait pas de plantes ni d'animaux, rien
que des hommes ; où les hommes se passeraient
de boire et de manger ; où ils ne dormiraient
ni ne divagueraient ».
La prédilection de M. Bergson fut, à cette époque,
pour l'évolutionnisme d'Herbert Spencer : on peut
croire qu'il fut sensible à l'ampleur du programme
de Spencer ; Spencer avait l'ambition, abandonnée
depuis longtemps par les philosophes, d'expliquer la série
intégrale des formes d'êtres accessibles à
la connaissance, depuis les combinaisons les plus humbles
de la matière jusqu'aux sociétés humaines
les plus composées ; il faudrait remonter aux
cosmogonies antérieures à Socrate pour retrouver
un dessein de ce genre. Ce qui le séduisit aussi chez
Spencer, c'est le goût du penseur anglais pour l'observation
directe des faits aussi bien des menus faits de la vie quotidienne
que des données de la science ; par une affinité
certaine avec la pensée anglo-saxonne, M. Bergson aimait
les vues directes ; il se méfiait de l'artifice
possible et même probable des conclusions trop lointaines.
Mais ce qui l'écarta de l'auteur de l'évolutionnisme,
et nous le savons cette fois par lui-même, c'est le
contraste entre un dessein aussi vaste et la pauvreté
des moyens dont il usait pour le mener à bien ;
cet ingénieur ne connaît d'autre composition
que la composition mécanique, et c'est avec elle qu'il
engendre tous les êtres ; si compliquée que soit
une machine, il n'a « fallu, pour la fabriquer,
qu'une combinaison de machines simples ; la nature, dans
la production des êtres, aurait procédé
à la manière de l'ingénieur ; la
seule différence est que la nature n'a ni volonté
ni intelligence et que tout s'explique en elle par les seules
lois de la mécanique ; et grâce à
ces lois, les formes d'être iraient vers une complexité
croissante, comme si, par la force des choses, l'atelier primitif
de l'homme paléolithique devenait une usine perfectionnée
de textile ou d'armement. C'était omettre la part d'invention
qu'il y a dans toute évolution. C'est là ce
qu'oubliait Spencer puisque le temps des phénomènes
mécaniques est réversible et puisqu'il peut
être supposé raccourci à volonté
sans qu'ils changent eux-mêmes en rien ; il ne
voyait pas qu'un développement réel, la croissance
du vivant ou l'invention d'une uvre, exige une durée
qui a un sens et que l'on ne peut comprimer. C'est la méditation
sur la durée qui, fut le point de départ de
l'Essai sur les données immédiates de la
conscience ; mais du même coup, M. Bergson
transfigurait le spiritualisme en l'appuyant sur l'expérience
immédiate, et, par la critique de la psychophysique,
il mettait fin à la tentation d'employer dans les sciences
de l'esprit, les méthodes physiques de mesure :
c'était la réforme la plus profonde qu'on pût
rêver.
M. Bergson a toujours considéré sa théorie
de la durée comme sa découverte propre, son
apport original à la philosophie, et il n'est point
un de ses livres où elle ne soit pré sente comme
une sorte de basse continue. Le bergsonisme, on ne saurait
trop y insister, n'est pas un système, mais une expérience,
une expérience de l'esprit ; car il y a une expérience
de l'esprit, comme il y en a des choses matérielles.
L'idéalisme, et en particulier l'idéalisme hégélien,
s'appuyait aussi sur une expérience de l'esprit, mais
il ne croyait pouvoir l'atteindre que dans ses productions
et dans son histoire ; c'est pourquoi l'uvre de
Hegel est une encyclopédie ou, si l'on préfère,
une épopée qui ne saisit l'esprit que dans ses
aventures à travers l'histoire de ses formes diverses,
à travers l'histoire des arts, des sciences, des religions,
de la philosophie elle-même ; c'est bien une expérience,
si l'on veut, mais une expérience médiate ;
il n'y a pas d'expérience immédiate de l'esprit ;
telle est la maxime qui, issue de cette tendance, était
courante à l'époque où M. Bergson écrivait
son premier livre ; c'est pourquoi, les sciences morales,
et en particulier les sciences historiques, tendaient à
remplacer la philosophie, comme si l'esprit pouvait vivre
de sa propre histoire, à la façon d'un vieillard
qui, son activité épuisée, en est réduit
à rêver à son passé, à moins
que ce ne soit à la manière dun politique
qui justifie ses propres desseins par l'orientation qu'il
trouve ou plutôt qu'il imagine dans l'évolution
des faits historiques : c'est là une manière
de penser d'hier qui, sans doute, n'a pas encore cessé.
M. Bergson contribua, mieux qu'aucun autre, à
la faire reculer, non pas en la réfutant, mais en dévoilant
l'existence positive d'une expérience immédiate
de l'esprit par lui-même, celle de sa propre durée.
« Comme nous n'avons point coutume, disait-il,
de nous observer directement nous-mêmes, mais que nous
nous apercevons à travers des formes empruntées
au monde extérieur, nous finissons par croire que la
durée réelle, la durée vécue par
la conscience, est la même que cette durée qui
glisse sur les atomes inertes sans y rien changer ».
Ainsi nous invitait-il à écouter la mélodie
intérieure qui toujours chante en nous et que nous
ne savons pas entendre : mais il ne s'agit pas ici d'une
sorte de complaisance nonchalante envers son passé
ni de quelque rêve d'avenir, de cet état d'esprit
qui nous retranche dans notre individu et aboutit à
des confessions ou à quelque journal intime. M. Bergson,
on le sait, aimait Rousseau et il admirait les Rêveries
d'un promeneur solitaire ; mais il était philosophe :
il imagine la vie intérieure non comme un paysage,
mais comme une mélodie, et il insiste moins sur la
qualité particulière du chant que sur son progrès,
sur cette sorte de solidité dans le changement, de
continuité dans la nouveauté, de jaillissement
à la fois inattendu et imprévu qui la caractérise.
La vie intérieure n'est pas celle de l'oisif mais la
vie de ceux qui se recueillent pour agir, du « commerçant
qui développe ses affaires », « celle
de l'artiste qui réalise sa pensée »,
« celle du savant qui découvre ou invente » ;
elle est création ; c'est en elle qu'on saisit
immédiatement la liberté, non pas comme une
négation du déterminisme, mais comme une action
positive d'invention. L'acte libre est rare, il est vrai,
et la plupart des hommes, dont l'activité est rythmée
par des habitudes et la pensée esclave des formules,
ne connaissent d'eux-mêmes que la surface où
les idées toutes faites flottent « comme
des feuilles mortes sur un étang ». Mais
cette fusion entre la vie intérieure et l'action, qui
constitue la liberté, montre assez que l'homme intérieur
n'est pas un méditatif retranché dans la solitude.
L'Essai eut, dès le début, des admirateurs
enthousiastes ; il ne se forma pas, à vrai dire,
autour de M. Bergson, une école au sens où il
y avait eu au milieu du siècle des écoles hégélienne,
positiviste ou cousinienne : ni l'époque, assez
indisciplinée, de la fin du siècle, ni, semble-t-il,
la manière de philosopher de M. Bergson ne permettaient
rien de semblable : les fondateurs d'écoles ont
des philosophies à programme, j'entends un ensemble
de principes où doit se trouver la solution de tous
les problèmes que l'on peut poser : rien n'est
plus loin de l'esprit bergsonien ; pas plus que la musique
de Debussy ne connaît le leitmotiv, la philosophie de
M. Bergson ne consent à énoncer des principes,
d'où il n'y ait qu'à déduire des solutions ;
chaque problème, en philosophie, est neuf, et, s'il
est bien posé, il est résolu. Dirons-nous que
l'action du philosophe était alors, sinon plus étendue,
du moins plus profonde, plus intime, plus personnelle que
n'a coutume d'être l'action du maître sur des
disciples ; plus qu'à satisfaire les esprits,
il leur apprenait à ne pas se satisfaire facilement.
Quoique son style et, pour ainsi dire, son accueil au lecteur
n'eût rien de rebutant, et bien au contraire, il mettait
à la philosophie des conditions si difficiles que fort
peu étaient capables de les remplir. En revanche, son
action s'étendait déjà et s'étendra
surtout bien au delà des philosophes de métier
(si cette expression est permise) ; entre 1889 et 1900,
devant sa chaire au Collège Rollin et au lycée
Henri IV, puis à sa conférence à
l'École Normale supérieure, il avait des auditeurs
dont beaucoup n'étaient pas destinés à
devenir des philosophes. Parmi eux se trouvait Charles Péguy,
alors jeune normalien, celui dont M. Bergson devait écrire
plus tard : « grande et admirable figure.
Elle avait été taillée dans l'étoffe
dont Dieu se sert pour faire les héros et les saints ».
M. Bergson, écrit Péguy, se rappelant ces conférences,
« parlait avec la ténuité audacieuse,
neuve et profonde qui lui est demeurée propre, sans
négligence et pourtant sans aucune affectation, composant
et proposant, mais n'étalant jamais une idée,
fût-elle capitale et fût-elle profondément
révolutionnaire ». Et malgré toute
la réserve de M. Bergson, Péguy n'avait pas
tort de voir chez lui une philosophie de combat ; « une
grande philosophie, écrivait plus tard Péguy,
n'est point une philosophie qui n'est pas contestée.
C'est une philosophie qui vainc quelque part. Une grande philosophie
n'est point une philosophie sans reproches. Cest une
philosophie sans peur. » Par une évidente
affinité de nature, Péguy fait ainsi ressortir
le courage intérieur qui est à la racine de
la philosophie bergsonienne : courage contre la paresse,
contre les idées toutes faites, contre l'a peu près
où se tient la moyenne de la conversation et de la
discussion.
M. Bergson était encore professeur au lycée
Henri IV lorsque, en 1896, il publia Matière et
Mémoire : Essai sur la relation du corps
et de l'esprit. La relation du corps à l'esprit :
c'était là un vieux problème, que vingt-cinq
siècles de discussion avaient usé plus que résolu
; peut-être aussi un faux problème, comme il
y en a tant en philosophie : jusqu'au XVIe siècle
on se demandait quels étaient les rapports des sphères
célestes avec l'âme qui les gouvernait :
mais l'astronomie copernicienne fit évanouir le problème
en montrant qu'il n'y avait pas de sphères. Ainsi disparaîtrait
le problème de l'âme et du corps, si l'on en
croyait ceux qui pensent que l'homme est une simple machine
matérielle, et que les faits de conscience sont tout
au plus seulement parallèles à certains phénomènes
cérébraux. La question s'imposait à M.
Bergson qui venait d'affirmer, dans les Données
immédiates, l'originalité de l'esprit :
mais par la façon dont il la posera, elle devait l'amener
à bien des découvertes nouvelles.
Au cours de sa recherche se précise une conception
de l'homme, bien différente de celle de la plupart
des philosophes. Le philosophe est un spéculatif, et
il se représente l'homme à son image ou plutôt
selon l'image idéale qu'il se fait de lui-même,
un pur esprit capable d'immaculée connaissance ;
le corps, avec ses nécessités, est seulement
un obstacle qui obscurcit la pensée, et la sensation,
une idée confuse : c'est la méconnaissance
du rôle du corps et du système nerveux qui a
donné naissance à ces systèmes étranges
qui oscillent entre un matérialisme qui ne sait que
faire de l'âme, ce spectateur inutile, et un spiritualisme
pour qui l'incarnation de l'âme dans un corps est le
résultat d'une inexplicable chute ; et c'est un
homme déchiqueté ou simplifié que nous
présentent non seulement la philosophie moderne mais
les sciences humaines qui se fondèrent sous son influence ;
on croit d'une bonne méthode d'étudier à
part le corps vivant comme un corps brut, et d'éparpiller
l'homme que nous connaissons en homo sapiens, homo faber,
homo conomicus ; erreur, dont les dangers,
non seulement théoriques, mais pratiques, ne sont peut
être pas tout à fait passés. M. Bergson
a beaucoup fait pour la dissiper : en montrant que l'homme
était d'abord et essentiellement un fabricant d'outils
destinés à étendre son action sur la
matière, que son intelligence, dans ses spéculations
les plus abstraites, restait celle d'un artisan, décomposant
et recomposant les idées comme on fait la matière,
enfin que cette intelligence fabricatrice était liée
à un système nerveux complexe ayant à
son service le reste du corps pour l'entretenir et le réparer,
il arrivait à cette notion concrète de l'homme,
qui, depuis, d'une manière secrète ou avouée,
a inspiré tant de travaux en France ou dans les pays
étrangers.
Mais, par un paradoxe inattendu, cette philosophie nouvelle
paraissait rendre impossible tout contact direct avec la réalité.
S'il est conforme à la nature humaine d'agir et d'inventer,
il n'est point du tout naturel à l'homme de se représenter
cette action. Bien plus, l'action, si elle est d'abord fabrication,
exige une vision pétrifiante des choses et de lui-même ;
elle fascine l'univers et l'immobilise. Continue, elle introduit
partout des discontinuités ; libre, elle suppose
partout le déterminisme ; genèse et invention,
elle met partout le permanent, l'identique et le tout fait :
si bien que, si elle veut s'examiner elle-même, se concevoir
elle-même elle se conçoit à la manière
des choses ; elle voit en elle un mécanisme mental
analogue, correspondant ou même identique au mécanisme
matériel. L'action, qui est esprit, s'oppose à
l'expérience de l'esprit, comme si elle voulait se
voiler elle-même, comme si elle craignait que l'attention;
en se reportant sur elle-même, lui enlevât quelque
chose de sa force et de son espoir de réussir. Elle
rend impossible toute représentation de la mobilité
de son propre devenir, comme un fleuve qui ne saurait remonter
son courant pour se voir passer. Si l'on raisonnait par concepts,
la connaissance de l'esprit paraîtrait être une
contradiction dans les termes. Mais peu importe le raisonnement,
s'il y a, en fait, une expérience de l'esprit ;
or, il y en a une : c'est celle que M. Bergson a décrite
dans l'Essai et que, à partir de Matière
et Mémoire, il nomme intuition. L'intuition n'est
pas un simple repli sur soi, comme si l'esprit était
une chose que l'on est assuré de retrouver, comme un
meuble familier, en jetant un regard en arrière. L'intuition
est l'effort violent de l'esprit qui au lieu de suivre sa
pente naturelle, se retourne sur soi pour se saisir dans son
action, effort exceptionnel, rapide, ne pouvant pas être
soutenu plus de quelques instants, mais qui seul peut nous
faire connaître l'esprit dans son jaillissement intérieur.
La vie intérieure, dans l'intuition, n'est donc point
un recul devant les contacts extérieurs, devant l'action,
une sorte de méditation à vide ; elle ne
peut exister que si elle rejoint l'action ; elle est
comme l'expérience de la création.
C'est en-1900, quatre ans après Matière et
Mémoire, que M. Bergson devient professeur au Collège
de France. Ses leçons étaient des événements
pour la jeunesse d'alors : sa parole était une
lumière : l'absence complète de ton oratoire,
une certaine lenteur qui laissait mieux saisir le rythme de
la pensée, un flot d'images précises et concordantes
dont il se servait pour guider la vision de ses auditeurs,
une dialectique d'un genre particulier qui opposait l'intelligence
à elle-même pour laisser place à l'intuition,
tout cela avait pour effet moins de faire naître des
opinions que de changer les perspectives : c'était
un renversement des valeurs : tel celui que Nietzsche,
qui connut un succès parallèle à celui
de M. Bergson, opérait alors avec plus de fracas. Il
réservait une partie de ses cours à l'étude
des uvres philosophiques du passé, avec qui il
se sentait de l'affinité : son article sur l'intuition
philosophique donne une idée des liens de sympathie
qui l'unissaient à des penseurs comme Berkeley ou Plotin.
L'affinité entre les esprits ne dépend point
du hasard qui les fait apparaître à la même
époque sur la scène du monde : M. Bergson
ne croyait pas les doctrines d'un philosophe déterminées
par le temps de sa naissance, comme s'il n'avait d'autre mission
que d'exprimer l'esprit de son époque, et il nous délivrait
ainsi d'un grand préjugé, celui qui a faussé
l'histoire, des idées depuis Hegel jusqu'à Taine
et qui a créé des catégories historiques
dont nous sommes encore souvent prisonniers. Lui-même,
il se sentait sans doute plus près de Plotin que de
beaucoup de ses contemporains ; il avait choisi les Ennéades
comme texte d'explication au Collège de France, et
il commentait avec une sympathie entraînante ces textes,
vieux de dix-sept siècles, sur la destinée des
âmes, moins préoccupé de faire ressortir
la figure pittoresque de cet Alexandrin du IIIe siècle
que de retrouver, sur la mémoire, sur le temps et l'éternité,
sur le mouvement, des intuitions parentes des siennes. Ainsi
le temps qui crée un lien entre les esprits, ce n'est
pas celui que marquent les calendriers et que calcule l'astronome ;
ce n'est pas non plus une tradition permanente, mais une invention
commune, un rythme intérieur que l'on retrouve, malgré
la différence des idiomes, dans la structure des phrases
et le choix des images.
C'est une amitié bien réelle qui, dans les premières
années du siècle, unit M. Bergson à William
James, le célèbre philosophe de l'Université
Harvard. James, qui était son aîné et
qui mourut en 1910 a dit avec force tout ce qu'il lui devait ;
et en dépit de tout ce qui les séparait, bien
que W. James cherchât davantage l'action directe
et immédiate sur les esprits, tandis que le bergsonisme,
fidèle à nos traditions les meilleures, exigeait
plutôt une lente maturation, il y avait entre eux une
affinité profonde que M. Bergson souligne lui-même
en parlant ainsi de son ami : « Seules comptaient,
quand on avait affaire à lui, les choses de l'âme ».
W. James, comme beaucoup de philosophes anglo-saxons, a le
goût de l'esprit : lexpérience pour
lui ne se borne pas aux données du monde matériel,
il y a une expérience de l'esprit qui est le sentiment
d'une sorte de cordialité dans l'univers, l'impression
que nous ne sommes pas entourés de choses glacées
et inhumaines, obéissant à un mécanisme
rigide, mais de forces qui nous aident, qui travaillent pour
nous, mais pour qui aussi nous travaillons, le sentiment que
la matière, comme le dit M. Bergson à propos
de Berkeley, n'est qu'une « mince pellicule »
qui nous sépare de l'esprit ; l'expérience
de l'esprit n'est pas comme l'expérience externe, une
connaissance de choses précises et limitées,
c'est plutôt l'épreuve que nous faisons, dans
l'action même, de forces qui concourent à cette
action. Cette expérience nen reste pas à
l'indétermination d'une croyance, elle atteint des
faits positifs, qui font l'objet de ce que les Anglo-saxons
appellent la « recherche psychique »,
une communication directe d'esprit à esprit, passant
par-dessus l'obstacle de la matière et de l'espace,
victorieuse même de la mort : W. James ne dédaignait
pas de faire entrer ces faits dans sa vision du monde, et
M. Bergson le suivit jusque là, montrant, dans un article
de 1918, que les objections adressées par la science
à cette recherche venaient d'une fausse métaphysique.
Peut-être cette amitié avec James accentua-t-elle
un trait du spiritualisme bergsonien qui le sépare
de la tradition cartésienne : la connaissance
de l'esprit ne se réduit pas à une perception
intérieure de nous-mêmes, qui nous isole de l'univers
et des autres ; elle nous fait entrevoir un monde spirituel
auquel nous participons.
C'est pendant ces années de contact avec James, en
1907, que M. Bergson publia l'Evolution créatrice.
La métaphysique, sous sa première forme, en
Grèce, était un récit, le récit
de la genèse et des aventures de l'âme et du
monde ; ce récit, où l'on voit naître,
de l'unité, puis se combattre et s'unir, les diverses
structures du réel, confine à l'épopée,
à tel point que l'on donnait tout naturellement à
l'Iliade et à l'Odyssée, un sens symbolique
qui faisait des poèmes d'Homère le miroir de
l'univers. A cette épopée allait mettre fin
la domination du christianisme : le dogme de la création
ex nihilo trancha alors les problèmes d'origine
sur lesquels rien ne restait à dire à la raison ;
si l'expérience nous montre pourtant un devenir dans
les choses, il s'agit d'une simple évolution, c'est-à-dire
d'un développement ou déroulement de réalités
préexistantes. Cette dualité domine incontestablement
la pensée moderne ; elle permet au physicien de
construire une science positive qui élude le problème
d'origine, et au théologien d'éviter de faire
de Dieu une sorte de force naturelle. Mais cet aménagement
des compétences n'allait pas sans risque de conflit :
l'évolutionnisme prétend tenir une explication
intégrale des choses et régler jusqu'à
la conduite humaine ; la théologie voit au contraire
dans la destinée humaine un drame qui place l'homme
au-dessus de la nature. Le titre même du livre Evolution
créatrice montre que M. Bergson n'accepte pas ce
conflit séculaire ; il est dû, comme tous
les conflits de ce genre, à des concepts fabriqués
qui empêchent l'intuition ; dès longtemps,
ses réflexions sur Spencer l'avaient amené à
croire que toute évolution suppose un changement, une
durée réelle, donc une création ;
mais d'autre part, il n'accepte pas davantage la création
ex nihilo et c'est dans ce livre qu'il montre, dans
une discussion célèbre, que le problème
de l'origine des choses à partir du néant n'a
aucun sens, parce que le néant est une pseudo-idée.
Le motif profond de ce dissentiment, M. Bergson le voit dans
la nature de l'intelligence humaine qui se contredit elle-même
en essayant de rendre compte du devenir et de la vie ;
la continuité lui échappe, soit que, avec les
évolutionnistes, elle réduise le nouveau à
une combinaison d'ancien, soit que, avec les créationnistes,
elle concentre toute nouveauté dans l'instant privilégié
de la création. Seule, l'intuition peut saisir, en
sympathisant avec lui, le devenir. De tenaces préjugés
empêchèrent alors de comprendre la portée
de cette affirmation : on admettait à la rigueur,
avec l'Essai sur les données immédiates,
qu'il y eût une intuition de nous-mêmes, une expérience
intérieure, mais en quoi pouvait-elle nous éclairer
sur les êtres qui n'étaient plus notre personne,
sur les choses, les êtres vivants ou les autres personnes ?
N'y avait-il pas quelque illusion à la transporter
dans ce qui nous est étranger ? « En
sondant ainsi sa propre profondeur, se demande à lui-même
M. Bergson, pénètre-t-elle plus avant dans l'intérieur
de la matière, de la vie, de la réalité
en général ? » Comment peut-on
passer du lyrisme des Données immédiates
à l'épopée de l'Évolution créatrice ?
Car il s'agit bien dans ce livre de l'aventure immense dans
laquelle l'humanité est engagée : la genèse
de la matière, l'origine de la vie, la division des
êtres vivants en règnes, des règnes en
espèces, la naissance de l'instinct, l'avènement
de l'homme et de son intelligence, voilà les problèmes
que se pose M. Bergson avec une hardiesse qui étonna
la timidité de ses contemporains, d'autant qu'il ne
s'agit pas d'une histoire externe d'événements
saisissables directement ou par les signes qu'ils ont laissés,
comme pouvaient la concevoir Darwin ou Spencer, mais d'une
histoire vue de l'intérieur, par une sorte de sympathie
avec la force qui anime le monde. Comment la simple intuition
de nous-mêmes peut-elle supporter une aussi vaste entreprise ?
C'est qu'on raisonne, se répond à lui-même
M. Bergson, comme « si l'homme avait à se
tenir dans un coin de la nature, comme un enfant en pénitence.
Mais non. La matière et la vie qui remplissent le monde
sont aussi bien en nous : les forces qui travaillent
en toutes choses nous les sentons en nous ; quelle que
soit l'essence intime de ce qui est et de ce qui se fait,
nous en sommes ». L'expérience intime de
notre liberté, ajoutée au sentiment intérieur
de la vie qui nous meut ne sera plus un point d'arrivée,
mais un point de départ ; elle sera, dans la courbe
totale de l'évolution, comme une différentielle,
dont l'intégration, si elle était possible,
nous permettrait de saisir la courbe toute entière.
La métaphysique a toujours rêvé de reconstituer
en idée ce tout dont notre vie et la vie de ce qui
nous entoure sont des fragments ; mais elle supposait
arbitrairement ce tout. M. Bergson a une métaphysique
progressive, qui, partant de l'expérience d'une direction,
veut la continuer en deçà et au delà.
M. Bergson a pensé que là métaphysique
avait ainsi une valeur positive et qu'elle était capable
de collaborer à la solution du problème de l'origine
de la vie et des espèces vivantes. L'idée de
l'évolution en gerbe était étrangère
aux théories scientifiques dont Lamarck et Darwin étaient
les inspirateurs ; on restait tributaire d'une image
que le XVIIIe siècle avait imposée, celle de
la série continue des êtres ; on s'accordait
sur l'idée d'une évolution linéaire,
cherchant à montrer comment les espèces étaient
descendues les unes des autres. En remontant à l'élan
vital qui est l'origine de toute vie, en identifiant cet élan
vital à la conscience, en montrant comment la constitution
de l'être vivant résulte d'un effort de cette
conscience pour surmonter la matérialité qui
l'opprime, M. Bergson arriva à une idée
bien différente : de la ligne d'évolution
qui conduit à la plante diverge celle qui conduit à
l'animal ; et chez l'animal, la ligne qui mène
à l'instinct n'est pas celle qui mène à
l'intelligence. Et ici, M. Bergson, en faisant ressortir les
discontinuités que révèle l'expérience,
la différence de direction entre la torpeur végétale
et la mobilité de l'animal, entre l'instinct fixé
des abeilles et l'intelligence progressive de l'homme, est
plus fidèle aux faits que ceux qui, pour défendre
à tout prix la continuité de la série,
introduisent des intermédiaires hypothétiques
pour combler la distance qui sépare la plante de l'animal,
l'instinct de l'intelligence ; on confond ainsi et on
mélange les éléments que M. Bergson,
selon sa méthode favorite, veut dégager dans
leur pureté. Ces éléments purs sont comme
les thèmes d'une vaste symphonie : ils s'excluent,
tout en faisant partie du même ensemble. La vie ne peut
se porter dans une direction qu'en renonçant à
toutes les autres ; le végétal dont la
vie est assurée par son milieu, ne court pas les risques
de l'animal obligé de se déplacer pour chercher
sa proie, mais il n'a pas non plus les aventures qui mèneront
si haut l'animalité ; l'instinct, à l'état
parfait chez les insectes, ne laisse aucune place à
la mobilité de l'intelligence et à ses prévisions ;
l'intelligence, en revanche, est hésitante, toujours
en quête, et n'a plus la sûreté de l'instinct.
Tout se passe comme si la vie avait pris plusieurs directions
qui l'auraient menée chaque fois dans une impasse,
jusqu'à ce qu'enfin son élan se soit porté
vers la création de l'humanité. L'homme réussira-t-il
à vaincre, à faire ce que n'ont pu faire les
compagnons que l'élan vital a laissés sur sa
route, à libérer l'esprit du poids de la matière,
voilà la question capitale à laquelle la philosophie
doit se consacrer, la seule qui donne une signification à
notre existence et à notre histoire.
Il est difficile de décrire par des mots ce qui est
très proche de nous-mêmes, ce qui est la substance
même de notre être ; car il nous faut du
champ pour observer. Bien des philosophes pourtant ont essayé
de le faire, mais ils emploient des mots abstraits, le moi,
la pensée, l'esprit, qui nous isolent des choses et
qui font de l'homme inventé par eux un mythe où
l'homme réel ne sait se reconnaître. L'immense
mérite de M. Bergson, c'est selon une formule qui vient
en droite ligne de lui, d'avoir décrit « l'homme
dans le monde », c'est-à-dire l'homme peinant,
envahissant la planète, s'adaptant à elle et
l'adaptant à lui par son travail et ses inventions
; il ne s'agit pas d'une vision, d'avenir, mais d'une situation
ou plutôt d'une direction actuelle, présente.
Cette sorte de présence au réel, d'attention
à la vie, conjuguée avec un intense , effort
de spéculation distingue, entre toutes, l'uvre
de M. Bergson.
Elle connut alors la gloire ; l'Académie des sciences
morales qui l'avait accueilli dès 1901, l'éleva
en 1914 à la présidence ; il entrait la
même année à l'Académie française.
1914 marque une coupure profonde dans la vie des peuples.
Les secousses politiques et sociales qui commencèrent
alors à ébranler le monde et dont nous ne voyons
pas encore la fin, rejetaient brusquement dans le passé
les préoccupations spirituelles et semblaient défendre
de songer à rien qu'à opposer à la force
de l'injuste agresseur une force plus grande. L'indifférence
aux circonstances a pu passer autrefois pour une vertu du
philosophe et un signe de supériorité d'esprit.
M. Bergson en était bien loin ; il engagea à
fond sa personne et sa pensée dans la bataille. C'est
qu'il voyait dans la guerre de la France contre l'Allemagne
bien autre chose qu'un choc de forces matérielles,
une lutte de l'esprit contre la matière. On ne peut
relire sans émotion ce qu'il dit alors dans son allocution
de président de l'Académie et ce qu'il écrivit
dans le Bulletin des Armées de la République :
« L'Allemagne, disait-il, a le culte de la force
brutale. Et, comme elle se croit la plus forte, elle s'absorbe
tout entière dans l'adoration d'elle-même. Son
énergie lui vient de cet orgueil. Sa force morale n'est
que la confiance que sa force matérielle lui inspire...
Mais l'énergie de nos soldats est suspendue, elle,
à quelque chose qui ne s'use pas, à un idéal
de justice et de liberté. Le temps est sans prise sur
nous. A la force qui ne se nourrit que de sa propre brutalité,
nous opposons celle « qui va chercher en dehors
d'elle, au-dessus d'elle, un principe de vie et de renouvellement. »
II fut de ceux qui mobilisèrent les forces spirituelles
françaises. L'étude qu'il fît paraître
sur la Philosophie française met admirablement
en lumière tout ce qu'il y a à la fois de positif
et de généreux, de sens du réel et d'idéalisme
dans notre tradition de pensée. Mais il eut un rôle
plus actif : des missions lui furent confiées
par nos gouvernants, d'abord en Espagne, puis en 1917 et en
1918 aux Etats-Unis.
En 1917, les États-Unis n'étaient pas encore
entrés dans la guerre. L'histoire dira peut-être
un jour la part que M. Bergson eut dans leur décision
de participer à la lutte ; maître de la
langue anglaise, illustre en un pays où il comptait
beaucoup d'amis, il eut un accès direct auprès
du président Wilson et l'informa des choses d'Europe ;
il trouva chez le président un idéalisme qu'on
rencontre peu dans la politique internationale et qui lui
fit espérer que l'histoire, avec des protagonistes
tels que lui, pouvait devenir autre chose qu'une école
d'immoralité. Il fut témoin de l'héroïsme
et de l'enthousiasme dans lesquels l'Amérique, le 2
avril 1917, prit une décision qui devait une première
fois sauver la civilisation. L'épreuve de la guerre
dévoilait une illusion qui était fort répandue
au XIXe siècle : on croyait alors que le développement
de l'industrie amènerait spontanément la fin
des conflits armés et Auguste Comte s'accordait avec
Spencer pour prédire à l'humanité une
longue période de paix. Nul, sans doute plus que M.
Bergson, ne crut que l'homme était d'abord un fabricant
d'outils ; mais toute sa philosophie veut montrer que
cette fabrication, qui dissipe à l'extérieur
les forces de l'homme, laisserait son action déréglée
et la rendrait esclave de la matière, si elle n'était
compensée par un retour à l'intérieur,
par l'intuition. Lorsque, onze ans plus tard, en 1928, il
fut lauréat du prix Nobel de littérature, il
exprimait, dans sa lettre de remerciements, la crainte que
cet équilibre ne fût rompu aux dépens
de l'esprit : « Les machines que nous construisons,
disait-il, sont des organes artificiels qui viennent s'ajouter
à nos organes naturels, les prolonger et agrandir ainsi
le corps de l'humanité. Pour continuer à remplir
le corps tout entier et pour en régler encore les mouvements,
il faudrait que l'âme se dilatât à son
tour, sinon l'équilibre sera menacé, et l'on
verra surgir des difficultés graves, des problèmes
politiques et sociaux qui ne feront que traduire la disproportion
entre l'âme de l'humanité, restée à
peu près ce qu'elle était, et son corps énormément
agrandi. » En 1917, il vit, dans les États-Unis,
l'union du développement industriel le plus vaste du
monde avec la plus idéaliste des démocraties ;
il pressentit la fonction d'équilibre dont ce grand
pays s'est acquitté pour le bien de l'humanité.
En 1921, M. Bergson quittait son enseignement au Collège
de France pour se donner à ses travaux. Onze ans plus
tard, en 1982, après l'examen minutieux des données
positives du problème moral et religieux, il publia
les Deux sources de la morale et de la religion.
Si M. Bergson s'est posé pareil problème dans
ces années, il faut en voir la raison non dans le dessein
d'achever sa philosophie par une morale, comme s'il voulait
répondre à des critiques qui lui demandaient
quelles étaient les conséquences pratiques de
sa philosophie, mais bien plutôt dans la situation obscure
où la guerre et ses conséquences avaient mis
les peuples. M. Bergson continuait en philosophe sa mission
d'Amérique. Ne voyons-nous pas que, pour lui, la morale
supérieure est la morale héroïque et que
la plus haute incarnation de cette morale, c'est le héros
sauveur de son peuple ? Pourtant, pas plus qu'il n'est
le chapitre d'un système, le nouveau livre n'est un
livre d'actualité. Ce que M. Bergson voit dans le dur
présent, ce n'est pas un état de choses sur
lequel il s'arrête complaisamment pour le décrire,
puis pour le louer ou le critiquer, c'est un devenir orienté,
qui, donné, dans une intuition qui le révèle,
peut être saisi dans sa direction et prolongé,
à condition que l'on retourne à la source qui
le produit et qui doit sans cesse l'alimenter pour qu'il ne
s'arrête pas. De là une manière neuve
de poser le problème moral ; à la question :
que dois-je faire ? à laquelle on ne peut répondre
qu'en posant arbitrairement un état idéal qui
devrait remplacer l'état actuel, il substitue la question
positive : qu'est l'activité morale et religieuse
de l'homme ? D'où vient-elle ? Où
va-t-elle ?
Il a découvert qu'il y a, à cette activité,
deux sources que l'on ne doit pas confondre. Il a été
particulièrement sensible à une distinction
que les recherches des ethnologues et des sociologues lui
permettent d'illustrer clairement. La morale, c'est d'abord,
pour un homme, la loi du groupe social auquel il appartient ;
la subordination au groupe est sentie comme une pression intérieure,
comme un ordre de la conscience : dans les groupes humains,
comme, à un autre bout de la série animale,
dans les sociétés d'insectes, l'individu n'existe
que pour le groupe ; mais c'est aussi la morale universelle,
celle d'Epictète qui enseigne la valeur absolue de
cette plante divine qu'est l'âme humaine, celle du Sermon
sur la montagne qui appelle tous les hommes à la charité,
celle de saint Paul qui ignore la distinction entre les juifs
et les gentils, celle de Plotin qui fait renaître dans
l'homme, sous tous les oublis de la vie, le souvenir de son
origine divine. Cette morale, c'est le fond de notre civilisation,
ce qui lui donne sa valeur et son prix. Comme, à la
morale du groupe, se rattache une religion aussi étroite
que le-groupe, consistant en des rites et en des mythes inventés
par l'imagination, la morale universelle est liée à
une religion universelle devant laquelle les mythes se dissipent
comme des fantômes de rêve. Tous les lecteurs
de M. Bergson savaient, sans qu'il le dise, les périls
mortels que la régression vers la première de
ces morales ferait courir à tout ce qui compte pour
nous : là était le sens de cette guerre dont
il ne devait pas voir la fin. Mais, en philosophe qui cherche
les raisons, il applique ici une méthode de décantation,
grâce à laquelle il dégage à l'état
pur la morale de groupe et la morale universelle, la « morale
close » et la « morale ouverte ».
On était alors porté à les confondre ;
on avait assez légèrement, même dans notre
pays, insisté sur les dangers d'un idéalisme
moral qui négligerait, disait-on, les liens positifs
et concrets du sang et de la race. Inversement, les sociologues
croyaient pouvoir attribuer aux représentations collectives
toutes les vertus de la morale universelle, la conscience
morale avec toutes ses délicatesses. Enfin les historiens
des religions s'efforçaient d'établir une parenté
entre les vieilles religions de groupe et la religion universelle,
ce qui pouvait faire croire que l'une était la continuation
des autres. Dans cette situation assez trouble, le livre de
M. Bergson fut une lumière. Il montrait bien le rôle
essentiel des morales closes, assurant la vie en commun dans
les groupes isolés où se répartirent
d'abord les hommes ; pourtant la cohésion de ces
sociétés eût été insuffisante,
chez un être doué d'intelligence ; cette
faculté critique, individualiste qui enlève
à l'homme la sérénité de l'animal,
eût amené la rupture du lien social, si la nature
n'eût doué l'homme d'une fonction fabulatrice,
capable de resserrer ce lien en créant les mythes,
les dieux de territoire qui, transmis et fixés dans
les rites, ont, dans l'humanité, joué le rôle
de l'instinct chez les insectes. La nature semblait ainsi
avoir réservé à l'homme une place assez
modeste ; pourquoi l'homme est-il allé au delà
de cette morale close ? Car il n'y avait aucune nécessité
dans le progrès inouï de la civilisation, qui
a élevé l'humanité au-dessus d'une espèce
animale ; cette civilisation n'était pas et n'est
pas devenue une propriété inhérente à
l'homme, comme s'il la possédait par hérédité ;
l'hérédité de l'acquis, que M. Bergson
a toujours niée avec force, est une sorte de transposition
physiologique des lois du code civil sur l'héritage :
le code laisse à lhéritier naturel la
richesse acquise par ses parents ; la nature ferait quelque
chose de pareil, elle fixerait dans la descendance les variations
acquises à chaque génération, et ces
modifications, en s'accumulant, produirait un capital toujours
accru, permettant des entreprises de plus en plus vastes.
Il est visible pourtant que la nature n'a pas voulu pareille
facilité ; une sorte de loi de travail pèse
sur nous ; si les biens acquis par l'humanité
se conservent, c'est grâce au milieu social qui, par
l'éducation les transmet de l'un à l'autre à
chaque génération ; il y faut une volonté
constamment renouvelée ; notre civilisation est
faite de cette volonté, ou plutôt d'un concert
des volontés ; viennent-elles à défaillir,
la civilisation est en péril, et l'acquis disparaît.
Pour parer au danger, on ne peut compter, comme Auguste Comte,
sur l'entité Société ou Humanité,
qui, divinité bienfaisante et permanente, répandrait
sa grâce sur chacun, puisque c'est l'humanité
même qui risque de retomber au rang d'une espèce
animale. On ne peut non plus chercher un remède en
des utopies prétentieuses, qui omettent les conditions
de la vie réelle.
M. Bergson eut à ce moment la vision nette que l'humanité,
avec les difficultés dues à la concentration
des masses humaines en nations et en empires, au surpeuplement
de la planète, ne pouvait trouver secours, ni en elle-même,
ni dans son imagination, ni dans son intelligence, plus organisatrice
que créatrice, et qu'elle devrait faire appel à
une réalité plus haute. De saint Augustin à
Bossuet, de Bossuet à Hegel et même après
lui, la philosophie religieuse de l'histoire, qui dévoilait
dans la suite des événements un plan providentiel,
était presque traditionnelle dans notre Occident ;
mais cette philosophie avait des traits qui ne pouvaient plaire
à M. Bergson : elle niait qu'il y eût, dans
l'histoire, un devenir réel et imprévisible,
une durée créatrice ; elle était
seulement le déroulement d'un plan préconçu,
qui ne pouvait d'ailleurs être saisi qu'à la
fin des temps, supposée atteinte ; il retrouvait
là ses adversaires de la première heure, les
fatalistes. De plus, il ne voulait pas que, s'il y a une force
divine à l'uvre dans l'histoire, elle fût
seulement induite des événements par quelque
raisonnement philosophique ; là encore, il ne
veut pas quitter l'expérience : si une force divine
agit, ce n'est pas du dehors, comme si, selon l'image de Platon,
les hommes étaient des marionnettes manuvrées
par les dieux, c'est du dedans, chez les individus privilégiés
qui, plongeant au plus profond d'eux-mêmes, ont retrouvé
la source éternelle de toute réalité,
ce Deus interior intima meo, dont parle saint Augustin
et après lui Descartes. L'expérience mystique,
expérience exceptionnelle, plus profonde que toute
intuition humaine, nécessitant une sorte de condescendance
divine, voilà.la force qui est à l'uvre
dans l'histoire; disons mieux, l'expérience mystique,
telle qu'on la trouve dans le christianisme ; il existe
sans doute un mysticisme païen que M. Bergson avait autrefois
admiré chez Plotin ; mais ce mysticisme est infécond,
parce qu'il est inactif : le mystique païen fondu
dans l'unité divine ne trouve dans les tâches
humaines que déchéance et occasion de dégoût.
Bien autre est le saint chrétien qui, remontant des
abîmes de lumière, en rapporte des forces qui
répandent autour de lui la charité et qui donnent
aux tâches quotidiennes un sens profond et une direction
nouvelle. Comme M. Bergson n'a jamais fait de l'intuition
une simple contemplation, mais l'a toujours liée à
l'action, il voit dans le mysticisme véritable, chez
le saint, chez le héros, une source efficace de rénovation.
Cette expérience mystique, dans les dernières
années de sa vie, M. Bergson l'observa avec passion,
non seulement chez les grands mystiques classiques, que Henri
Delacroix et M. Baruzi étudiaient alors avec tant de
précision, mais encore chez des contemporains, chez
d'humbles personnes, dont l'influence rayonnante améliorait
tous ceux qu'elles touchaient. Chez les meilleures d'entre
elles, chez une Marie Semer, par exemple, il trouvait un bon
sens parfait et une raison bien équilibrée,
mais en même temps le goût de l'action, le désir
d'entraîner d'autres âmes avec elles; on croirait,
disait-il, qu'elles ont vu un autre monde et qu'elles désirent
le faire connaître.
Que ce langage de croyant ne surprenne pas : à la frénésie
industrielle qui anime notre monde actuel et qui risque de
transformer l'homme lui-même en une machine, comme s'il
était fasciné par la matière qu'il manie,
M. Bergson n'a pas cru que la raison seule pouvait s'opposer.
Pas plus que sur les combinaisons raisonnées d'un politique,
il ne compte, il faut bien le dire, sur la spontanéité
populaire. « Tout, disait autrefois Péguy,
est dans l'incorporation, dans l'incarcération, dans
l'incarnation » ; or, ce n'est point en un
groupe, c'est en des individus que s'incarne l'esprit ;
des trésors spirituels, dont l'origine est en des individus
souvent ignorés de la masse, font ainsi vivre l'humanité,
et quand un peuple est en danger, l'appel du héros
est nécessaire pour le soulever au-dessus de lui-même.
Telles étaient les réflexions, disons mieux,
les expériences qui amenèrent M. Bergson, sans
jamais renier son origine juive, à adhérer de
volonté au christianisme. La religion n'est pas pour
lui un refuge, une consolation, un motif de résignation ;
elle est un stimulant nouveau pour l'action ; elle est
une expérience de l'esprit qui, au delà des
habitudes superficielles, au delà du moi profond, remonte,
pour en rapporter une force de renouveau, jusqu'à la
source éternelle de l'action. Mais c'est toujours en
philosophe qu'il a prétendu traiter ces questions.
C'est aussi avec la sérénité d'un philosophe
qu'il supporta la longue et douloureuse maladie qui l'immobilisa,
ou presque, pendant les dix dernières années
de sa vie. Il ne quittait son tranquille quartier du Ranelagh
que pour aller en Suisse dans une région qu'il aimait,
dans le pays où Rousseau, qui était resté
son auteur favori, avait placé la scène de la
Nouvelle Héloïse ; puis, l'altitude lui ayant
été interdite, c'est en Touraine, dans un paysage
cartésien, qu'il passait l'été. Mais
toujours il continua à travailler, il maintint jusqu'au
bout l'effort qui avait été la loi de sa vie
et où il voyait la loi de la vie elle-même ;
car l'élan vital n'est pas chez lui la nature infinie
et toute puissante des romantiques, mais quelque chose de
fini qui veut franchir les obstacles, qui passerait, si l'effort
pouvait être continué plus longtemps, mais qui
ne s'arrête et ne se fixe que pour essayer de recommencer
sa percée dans un autre sens. M. Bergson n'est donc
pas optimiste, en ce sens qu'il croirait à une réussite
fatale de l'humanité ; la confiance en l'avenir
ne peut être justifiée que par l'effort soutenu.
Les événements qu'il vit se dérouler
depuis 1933 lui faisaient sentir l'immense danger qui nous
menaçait : il savait que les conceptions morales
et juridiques sur lesquelles nous vivons depuis deux mille
ans ne sont nullement fixées ; il voyait, par
l'effrayante expérience de l'Allemagne, dès
1938, qu'il suffisait d'interrompre l'éducation qui
les transmet d'âge en âge, pour que l'homme reparaisse
tel qu'il était primitivement, tel qu'il n'a pas cessé
d'être; et cherchant le principe de cet avilissement,
de cette annulation de l'esprit, il le trouvait dans l'arbitraire
et la brutalité d'une philosophie qui, entièrement
séparée des sciences positives, n'est plus qu'une
confession personnelle ou l'expression d'une volonté
qui s'érige en règle.
Assis au fond de son long cabinet de travail, près
d'une table chargée des publications nouvelles, M.
Bergson, qui, malgré ses souffrances physiques, accueillait
ses visiteurs avec une bonne grâce parfaite, les entretenait
de ces graves sujets. « On avait accoutumé,
a écrit un de ses intimes, d'aller le voir souvent,
régulièrement, pour se confier à lui,
pour l'écouter surtout. » II n'était
pas de ceux qui pensent pour eux-mêmes, égoïstement,
et qui tirent vanité d'un auditoire; il était
resté, au sommet du succès, le professeur qui
trouve une aide dans la réaction de son entourage.
Mais surtout, il avait cette politesse de cur, qu'il
avait si bien définie dans un discours de distribution
des prix, prononcé au lycée de Clermont près
de soixante ans auparavant : « Elle consiste,
disait-il, à ménager la sensibilité des
autres hommes, à faire qu'ils soient contents d'eux
et de nous. Une grande bonté naturelle en est le fond,
mais cette bonté resterait peut-être inefficace
si la pénétration de l'esprit ne s'y joignait,
la souplesse, la finesse et une connaissance approfondie du
cur humain. » Témoin de la guerre,
de l'invasion, des mesures prises par l'ennemi, au mépris
de toute justice, contre les droits les plus respectables,
il mourut au milieu de nos désastres, le 3 janvier
1941, sans avoir perdu l'espoir en notre pays ; il perçut
sans doute, dans cet hiver glacial et triste, la réaction
commençante des forces spirituelles, seules capables
d'engendrer et de soutenir l'immense travail de cette guerre
démesurée ; il avait trop médité
sur la liberté-et l'initiative de la volonté
des hommes pour croire que les limites du possible peuvent
être tracées d'avance ; il savait que, dans
une France plusieurs fois toute proche de là ruine,
jamais ne lui avait manqué « l'appel du
héros », capable de réveiller les
forces dormantes dans son peuple.
Paris, 1946. Typographie Firmin-Didot et Cie, 56, rue
Jacob 64117
|
 |