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Notice historique
sur la vie et les travaux de M. Michel Chevalier
par
M. Jules Simon,
Secrétaire
perpétuel de l'Académie
Lue dans la séance publique annuelle du 7 décembre
1889
Messieurs,
M. Michel Chevalier a un rôle important dans l'histoire
de l'école saint-simonienne, et dans l'histoire des
traités de commerce de 1860. N'y eût-il que ces
deux raisons, on pourrait dire que sa vie et ses travaux font
partie de l'histoire générale du siècle.
Des deux écoles auxquelles il a successivement appartenu,
l'une, l'école philosophique, est bien oubliée,
l'autre, l'école économique, est aujourd'hui
bien discutée. Je ne puis essayer, dans cette courte
notice, de porter ni sur l'une, ni sur l'autre, un jugement
définitif ; mon but est de faire revivre la figure
d'un confrère et d'un ancien ami, qui fut le plus brillant
auxiliaire d'Enfantin et le puissant collaborateur de Richard
Cobden. Il commence comme un rêveur, et finit comme
un homme d'affaires. Il ne faut pas s'en étonner. Il
y a dans tout saint-simonien un poète très chimérique,
et un homme d'affaires très avisé.
Notre époque est très féconde en découvertes
scientifiques et en hardiesses socialistes et économiques.
Dans l'ordre philosophique, elle est plutôt érudite
que productive. Nous pensons surtout à juger ;
au commencement du siècle, on pensait surtout à
créer. Nous faisons encore, mais rarement, des systèmes
sur la morale ; nous en faisons très peu sur l'ensemble
de la philosophie, et ceux que nous faisons ne sont discutés
que dans les écoles. Au sortir de la Révolution,
tous les esprits avaient besoin d'une synthèse. La
grande majorité retournait au christianisme. Ceux qui
voulaient demeurer philosophes, ne trouvaient chez les encyclopédistes
et les idéologues que des négations. On a dit
de l'Empire qu'il défendait de penser. C'est vrai.
Ce qui est plus vrai encore, c'est qu'il empêchait de
penser par la terrible occupation qu'il donnait aux esprits.
Sous la Restauration, il fut possible de remuer des idées.
Comme on était ignorant, on inventa beaucoup d'idées,
qui avaient été déjà inventées
et abandonnées. Les jeunes libéraux couraient
de tous côtés à la recherche d'un enseignement
doctrinal. Ils fréquentaient assidûment la Sorbonne.
M. Royer-Collard, qui était un maître par la
gravité du talent et l'austérité du caractère,
n'avait ni invention, ni érudition. M. Cousin avait
l'invention ; il acquit à la longue l'érudition ;
il dut son influence sur la jeunesse à son éloquence
plus qu'à sa doctrine, et à la partie de sa
doctrine la moins solidement fondée et construite.
On écouta avidement ses théories sur le fini,
l'infini et leur rapport ; quand il s'attacha à
l'origine des idées, l'admiration continua, la passion
se refroidit. La psychologie intéressait les sages ;
mais ce qu'on cherchait surtout, c'était Dieu, la création,
l'avenir de l'âme humaine, les fondements de l'ordre
social ; en un mot, toutes les questions philosophiques
qui sont communes à la philosophie et à la religion.
Ceux qui abandonnaient le christianisme comprenaient le besoin
de le remplacer.
En dehors de l'enseignement officiel, il se formait de tous
côtés des associations d'étude. Tantôt,
c'étaient seulement les jeunes gens entre eux ;
tantôt c'était un professeur exilé de
sa chaire qui continuait ses leçons dans l'intimité.
Bazard ouvrit, rue Taranne, des conférences où
il développait les idées saint-simoniennes.
C'est là que Michel Chevalier le connut. Jouffroy fit
un cours dans sa chambre, plus attachant que ses cours de
Sorbonne. Il avait toutes les qualités d'un maître ;
il lui manquait l'esprit d'aventure qui fait les apôtres.
Cousin aurait été un apôtre, sans un fonds
de sagesse qui le retenait, et qui finit par le dominer. Le
bon, l'excellent Damiron, que tout le monde aimait à
juste titre, n'était que l'explorateur très
patient, très intelligent, et très impuissant
de tous ces centres qui attiraient les esprits sans les retenir.
On se dédaignait beaucoup d'une école à
l'autre. Les idéologues se prétendaient seuls
en possession de la science, tandis que Cousin, par sa démolition
puissante et systématique de Locke, croyait les avoir
anéantis. Pierre Leroux et Jouffroy étaient
l'un et l'autre le contraire de ce qu'ils croyaient et voulaient
être. Pierre Leroux, qui prit pour rôle d'attaquer
les éclectiques, et même de les injurier, était
éclectique sans s'en douter, et peut-être le
seul éclectique de son temps. Jouffroy, le plus dogmatisant
des hommes, était en réalité un sceptique,
créé et mis au monde pour être crédule,
aspirant à croire, trouvant l'objection avec une facilité
qui le désespérait, et sous ses apparences de
sérénité, en lutte constante contre lui-même.
Les socialistes, qui devaient bientôt passionner le
monde, n'arrivaient encore qu'à l'étonner. Charles
Fourier rebutait par ses formules arides ; il lui aurait
fallu le style de Bernardin de Saint-Pierre pour populariser
ce qui, dans ses rêveries, répondait aux besoins
religieux de ses contemporains. Car c'était un besoin
religieux, plus encore qu'un besoin philosophique, qui agitait
toutes ces âmes. Chose douloureuse, de vivre dans une
époque critique, et d'aspirer à fonder une religion.
Le romantisme, qui fut une longue tempête, ne détournait
pas les esprits de la préoccupation du surnaturel ;
au contraire. Il s'y livrait à sa manière, avec
des élans poétiques et beaucoup de comédie.
Un jeune poète, rencontrant Sainte-Beuve dans un bal,
l'abordait avec solennité, et disait, en lui serrant
la main à le faire crier : « Croyez-vous
à la divinité de Jésus-Christ ? »
La divinité de Jésus-Christ était dans
ce temps-là une grosse affaire pour les incrédules.
Ils discutaient sur le péché et la rédemption.
Ils avaient admiré le Génie du christianisme
et l'Indifférence en matière de religion.
Ils étudiaient les philosophes catholiques, de Maistre,
de Bonald et Ballanche : l'inquisiteur, le théologien
et le poète. Ils allaient entendre Lacordaire. Était-ce
la résurrection du passé, ou l'aurore d'un jour
nouveau ? Entre autres associations qu'ils avaient formées
était la Société de la morale chrétienne,
dans laquelle il y avait de tout, et même des chrétiens.
De temps en temps s'élevait un prophète dont
on riait, et qui, malgré le ridicule, et quelquefois
en dépit de sa folie, trouvait des adeptes. Des élèves
de l'École polytechnique se contraignaient à
lire le Philosophe inconnu ; point ridicule celui-là,
mais en revanche, inintelligible. Si on leur avait donné
Swedenborg en français, ils auraient essayé
d'y mordre.
La franc-maçonnerie, qui avait une liturgie et pas
de doctrine, et le carbonarisme, qui n'était qu'une
conspiration politique permanente, ne satisfaisaient pas le
besoin religieux. On peut même dire, d'une façon
générale, que le carbonarisme lui était
hostile. Pour relever, en dehors des églises établies,
la pratique d'un culte, on avait tenté de faire renaître
le mystérieux ordre du Temple. Il avait des commanderies
en France, en Angleterre et dans les Pays-Bas. Hippolyte Carnot,
qui frappait à toutes les portes, avait aussi frappé
à celle-là ; mais il ne put vivre avec
ses nouveaux confrères, parce qu'il disait déjà,
comme les saint-simoniens qu'il ne connut qu'un peu plus tard :
l'âge d'or est devant nous ; tandis que les Templiers
ne regardaient que le passé, et se croyaient au lendemain
de la mort de Jacques Molay. Carnot lui-même nous a
conservé un manifeste,|d'autant plus intéressant
qu'il est signé de plusieurs noms devenus célèbres
à différents titres. Tl est daté du 12
juillet 1827. Les signataires y prennent encore le titre de
Templiers ; ils s'appellent « les Templiers
du XIXe siècle, les vrais Templiers ».
« Nous ne pouvons, disent-ils, rester affiliés
à ces hommes égarés qui tirent en arrière.
Ils s'en tiennent à la lettre des statuts de l'ordre,
et nous en voulons suivre l'esprit. Ils acceptent le pontificat
infaillible et l'obéissance passive. Nous en appelons
à la vraie doctrine du Temple, telle qu'elle est expliquée
dans le décret magistral interprétatif du 3
Tischry (Tischri ou Tischry, premier mois
de l'année civile des Juifs vers l'équinoxe
d'automne.) 708. » Ce curieux manifeste
est signé, entre autres, de Carnot, Laurent, avocat
(Laurent de l'Ardèche), Isambert, Chevalier, Châtelain,
du Courrier français, Montalivet. Plusieurs
de ces jeunes gens se retrouvèrent quelques mois après
sur la liste des saint-simoniens.
La plupart des saint-simoniens, quoique préoccupés
par-dessus tout des intérêts matériels
et de l'organisation du travail, avaient eu des aspirations
vers le mysticisme. En dépit de certaines pages écrites
par obéissance, je ne crois pas que Michel Chevalier
ait jamais été de ceux-là. Il croyait
à la nécessité d'une religion ;
il ne se chargeait pas personnellement de la faire. Il y avait
un Père, dans la maison, chargé de cette besogne.
Celle de Michel Chevalier était plutôt d'organiser
la vie actuelle, que de dogmatiser sur la vie future. Cela
ne l'empêchait pas de croire qu'Enfantin avait des visions
dans le monde surnaturel, et d'assister à ses prédications
avec une ferveur dévote.
Tous les saint-simoniens n'adhérèrent pas de
la même façon à la doctrine. Il y eut
des passants et des persévérants. Les passants
étaient entrés là par curiosité ;
ils en sortirent quand l'école fut dispersée,
sans emporter autre chose que le souvenir d'une expédition
lestement menée. Les persévérants et
les convaincus restèrent attachés à l'école,
même quand elle n'eut plus de centre. Ils ne portaient
plus l'habit et ne reconnaissaient plus l'autorité
du pontife ; mais par leurs aspirations, par la direction
de leurs études et la tournure de leur esprit, ils
étaient toujours saint-simoniens. Si on avait parlé
au sénateur Michel Chevalier du Livre nouveau,
je crois bien qu'il aurait rougi ou souri ; mais il ne
retirait rien du Système méditerranéen,
écrit à vingt-quatre ans, dans toute la ferveur
de son jeune enthousiasme. L'histoire de l'école saint-simonienne
fait partie de son histoire.
Au moment du procès de Saint-Simon (Henri
de Saint-Simon est mort le 19 mai 1825. Il avait été
poursuivi en 1819 pour un article de l'Organisateur,
intitulé : Parabole. Pendant le procès,
il publia sa justification en brochure, sous le titre de Lettre
aux jurés. Cette brochure fut elle-même poursuivie.),
le générai Carnot, alors en exil à Magdebourg,
avait dit à son fils, celui qui est devenu depuis notre
confrère : « Je l'ai connu, c'est un singulier
homme. Il a tort de se croire un savant, mais personne n'a
des idées aussi neuves et aussi hardies. » Le
grand exilé ne se doutait guère qu'il parlait
à un futur saint-simonien. Notre confrère nous
a lui-même raconté, dans une communication que
vous n'avez pas oubliée, comment se fit cette initiation.
« Ses élèves, dit-il, se réunissaient
chez l'un d'entre eux nommé Enfantin. Laurent (de l'Ardèche)
m'y conduisit, etc. » Ce titre d'élèves
de Saint-Simon, qu'il leur donne, qu'ils prenaient, et que
la postérité leur a conservé, n'était
pas juste dans la stricte acception du mot. Augustin Thierry
et Auguste Comte avaient été les disciples de
Saint-Simon, qu'ils ont ensuite quitté ; mais
c'est à peine si les autres l'avaient connu. Enfantin
ne l'avait rencontré qu'une seule fois ; Bazard
ne l'a jamais vu. Ils l'avaient étudié dans
ses livres, dont ils acceptaient la direction générale,
en gardant pour les détails une grande indépendance.
Carnot trouva chez Enfantin M. Talabot, M. Duhamel, depuis
notre confrère à l'Académie des Sciences,
oncle, si je ne me trompe, de notre illustre confrère
M. Bertrand, les deux Flachat, les Péreire. Michel
Chevalier n'était pas un membre assidu de cette petite
coterie, parce qu'il était retenu à Lille par
ses fonctions d'ingénieur des mines, mais quoique absent,
il adhérait. Il y avait de simples curieux comme Dubois
et Henri Martin. Auguste Comte, déjà dissident,
mais n'ayant pas officiellement déclaré sa séparation,
faisait chez lui un cours auquel on se rendait, à l'instigation
d'Enfantin lui-même. Là, l'auditoire était
fort restreint, parce qu'il fallait, pour suivre les leçons,
avoir des connaissances assez avancées en mathématiques.
J'ai connu personnellement toutes les personnes que je viens
de nommer, y compris M. Enfantin, et quelques-unes dans
l'intimité. M. Bazard est le seul saint-simonien
de marque que je n'aie jamais vu. Il me semble, malgré
cela, que je parle d'un autre âge, tant cette histoire
est loin de nous. Plus loin de nous par les murs que
par les idées. L'école était dissoute
depuis quelques années, à l'époque où
je les ai connus. On retrouvait, au fond, le saint-simonien
dans leur conversation. Mais la plupart s'étaient débarrassés
des idées les plus chimériques. Ils s'étaient
rendus assimilables, ce qui leur avait permis de faire
un chemin passable au milieu de nous autres profanes.
L'école ne fut constituée hiérarchiquement
qu'à la fin de 1829. Jusque-là, on en était
encore à la préparation (Saint-Simon
avait eu d'abord pour journal l'Organisateur, fondé
en 1819. Il n'en publia que deux livraisons. Cet échec
est suffisamment expliqué par la circulaire suivante :
« Je vous demande votre appui pour l'Organisateur.
Vous pouvez le lui accorder d'une des trois manières
suivantes : en souscrivant comme fondateur, ou comme
simple abonné, ou en m'autorisant à vous
envoyer gratuitement les livraisons que je publierai. »
II s'occupait de fonder le Producteur, quand il mourut,
le 19 mai 1823. Le premier numéro, publié par
ses disciples, parut le 1er octobre de la même année.
Il ne dura que jusqu'au 12 décembre 1826. De 1826 à
1829, il y a une lacune dans la publicité. A cette
date, l'école déjà constituée
reprend la publication de l'Organisateur. L'ORGANISATEUR,
journal des progrès de la Science générale,
avec un Appendice sur les méthodes et les découvertes
relatives à l'enseignement (19 août 1829
13 août 1831). Aug. Comte dit que ce journal
est de lui ; Henri Fournel assure qu'il fut fondé
par Laurent de l'Ardèche. Ils peuvent avoir raison
tous les deux. Auguste Comte dédaignait tout ce qui
n'était pas de sa main. Laurent de l'Ardèche
fonda le journal, dont Aug. Comte fut le principal collaborateur.
Le Globe ne fut cédé par Pierre Leroux
aux saint-simoniens que le 18 janvier 1831. Michel Chevalier
avait été l'un des collaborateurs de l'Organisateur
de 1829, et il fut le rédacteur en chef du Globe
de 1831.). Ordinairement, le chef d'une école
philosophique apporte une doctrine toute faite ; quand
ses disciples ne l'acceptent pas tout entière, il est
bien rare que les modifications qu'ils lui font subir soient
heureuses. Ce sont des esprits de second ordre, ballottés
entre le péril de l'exagération et celui de
la timidité. Mais ici l'école n'est pas contemporaine
du maître. Elle est venue après lui. Il l'a inspirée ;
il ne l'a pas formée. Bazard et Enfantin, qui ont pris
le titre d'élèves de Saint-Simon, et qui ont
été les vrais fondateurs de son école,
ne connaissaient de lui que ses livres. Dans ces livres, mêlés
de découvertes et de chimères, il y avait surtout
des aspirations. Il restait à les coordonner en un
corps de doctrine, ce qui fut fait avec une telle indépendance
que le saint-simonisme de Saint-Simon et celui de Bazard et
Enfantin forment plutôt deux doctrines animées
du même esprit qu'une doctrine unique. Plus tard, quand
les deux apôtres, étroitement unis au début,
se séparèrent, Enfantin modifia de nouveau la
doctrine. Il y a donc trois phases du saint-simonisme. Saint-Simon
écrit un livre qui contient des germes féconds;
Bazard et Enfantin en font sortir un système, où
beaucoup d'idées leur appartiennent, et avec ce système,
ils créent une école ; puis Enfantin, modifiant
une troisième fois la doctrine, et lui donnant un caractère
mystique, transforme l'école en religion.
Saint-Simon, quoiqu'il ne soit pas le fondateur de l'école
qui est sortie de ses idées, a tous les caractères
d'un chef d'école, dont le premier est l'invention.
Ce qu'on trouve surtout dans ses livres, c'est lui. Même
lorsqu'il emprunte, il transforme. Bazard et Enfantin sont
plutôt organisateurs qu'inventeurs. Ils appellent leurs
disciples en consultation ; leur doctrine se forme peu
à peu, chacun y apportant sa part. C'est un spectacle
nouveau en philosophie. Comme ils se croient en toute bonne
foi chargés de reconstituer le monde social dans toutes
ses parties, ils appellent des collaborateurs à leur
aide. Nous assistons à ce travail singulier, que les
deux pontifes terminent toujours par une décision,
jamais par un vote. Le dogme saint-simonien a ses transformations
et son histoire, comme l'école. Au lieu d'un Exposé
de la Doctrine, il en faudrait trois. Celui que nous avons,
et qui est l'uvre de Carnot, revisée et ratifiée
par Enfantin et Bazard, représente l'école sous
sa seconde forme.
Saint-Simon avait pris pour épigraphe d'un de ses livres :
« J'écris pour les industriels contre les
nobles, c'est-à-dire pour les abeilles contre les frelons. »
Entendez-vous ce langage ? Il vous est bien connu. On
vous le répète tous les jours, accompagné
de menaces ; et on le répète surtout «
aux abeilles ». Dans Saint-Simon, le vrai père
du socialisme moderne, il était nouveau. Non pas que
la revendication du grand nombre puisse être nouvelle ;
elle existe depuis l'origine même de la société,
mais la société ne savait pas ou ne voulait
pas l'entendre. Platon l'entendait, et il disait aux philosophes :
Prenez-y garde ! L'esclavage existait de son temps. Il
l'admettait, le pauvre grand homme, et c'est par ce seul côté
qu'il est inférieur aux penseurs venus deux mille ans
après lui. Quand l'esclavage fut théoriquement
aboli, mais en laissant subsister une profonde différence
entre ceux qui possèdent paisiblement, et ceux qui
travaillent fiévreusement, non pas même pour
posséder, mais pour subsister, il était dans
la nature des choses qu'on se dise, d'un côté,
en tremblant : Nous sommes bien peu ! et de l'autre,
en frémissant de colère et d'impatience :
Nous sommes le nombre et la force. Il y eut des explosions.
La prise de la Bastille, qu'est-ce ? Si ce n'était
que la victoire d'un peuple sur une centaine de vétérans,
la démolition d'une forteresse (il y en avait partout
et jusque dans le moindre village), la délivrance de
quelques prisonniers, la vengeance prise d'injustices séculaires,
on n'y verrait qu'une émeute comme tant d'autres, un
incident éphémère de l'éternelle
histoire. Non pas ! C'est la lumière faite sur
la puissance du nombre. Voilà ce que la prise de la
Bastille a de tragique. La Constituante avait déjà
dit : le droit à la place du privilège !
Il fallait armer le droit. Le peuple, en prenant la Bastille,
offrit le nombre.
A partir de ce moment, il fallut se demander avec effroi si
le nombre se disciplinerait sous la justice, ou si, aux privilèges
des anciens gouvernants, qui étaient la minorité,
il substituerait ceux de la majorité, en déguisant
abusivement son uvre sous le nom de partage égal.
Babeuf, qui soutint ce sophisme, le paya de sa tête.
Saint-Simon put dire impunément : J'écris
pour les abeilles contre les frelons. Qui sont les abeilles ?
Ceux qui travaillent. Qui sont les frelons ? Ceux qui
possèdent sans travailler. Voilà la guerre déclarée.
Tout est sorti de là. C'est le cri de Platon, poussé
il y a deux mille ans : S'ils se comptaient ! Ils
se comptent.
Comment arrivera-t-on à l'élimination de la
propriété ? Il ne faut pas, disent les
impatients, y aller par des chemins détournés.
Il suffît d'une petite loi établissant que toutes
les propriétés et tous les capitaux sont dévolus
à l'État. Halte-là ! répondent
les saint-simoniens. C'est une révolution, cela ;
et nous ne sommes pas révolutionnaires. Nous sommes
des esprits pratiques, des gens sages, amis de la fraternité
et de la paix. Nous ne voulons contrister personne, pas même
les propriétaires. Nous ne faisons que des lois d'amour
et de concorde. Voici donc ce qu'ils proposent.
On procédera en trois fois. D'abord, on établira
des droits énormes, équivalant presque à
une prohibition, sur les successions collatérales ;
ensuite, on abolira cet ordre de successions. C'est seulement
après quelque temps de ce régime qu'on abolira
également l'héritage en ligne directe. La transition
sera ménagée ; l'accoutumance sera prise.
Personne ne souffrira. Et les saint-simoniens pourront écrire
en tête de leur symbole : « Jésus
a dit : plus d'esclavage ! Nous disons : plus
d'héritage ! L'évangile sera désormais
une vérité (Pendant les journées
de Juillet, les saint-simoniens, résolus à ne
pas se mêler de politique, se tinrent à l'écart.
Ils placardèrent une affiche, au milieu des affiches
innombrables qui couvraient les murailles, mais une affiche
purement socialiste. L'attention n'allait pas de ce côté-là.
Le public ne la lut pas ou ne la comprit pas. Deux députés,
Dupin et Mau-guin, qui l'avaient lue, et y avaient découvert
sans peine une attaque à la famille et à la
propriété, la déférèrent
à la Chambre et réclamèrent des poursuites.
Bazard répondit par une Lettre au Président
de la Chambre des Députés, où il
revendique, avec beaucoup de clarté et de simplicité,
la communauté des femmes et des biens.). »
Que fera-t-on de la richesse commune ? La partager à
chacun par portions égales, sans permission d'accroître
et d'échanger, ce serait tomber dans une misère
plus déplorable que la propriété elle-même ;
commettre une injustice, à cause de l'inégalité
des besoins ; une injustice encore, à cause de
la diversité des aptitudes ; une autre, à
cause de l'égalité du salaire dans l'inégalité
du travail ; et une injustice envers la communauté,
qui, ayant le droit d'être bien servie, exige que chaque
serviteur soit employé à la tâche qu'il
est capable de remplir. Il y aura donc un pouvoir central,
chargé de constituer des associations, auxquelles on
assignera une tâche, des capitaux, de la terre. Il formera
les associations (savants, artistes, industriels) en consultant
les aptitudes, et veillera à ce que, dans l'intérieur
de chaque association, le travail soit rémunéré
selon la capacité et selon la quantité fournie.
A chacun suivant sa capacité ; à chaque
capacité suivant ses uvres. Voilà, par
cette organisation bien simple, la production augmentée,
l'âge d'or fondé, le plus grand nombre réhabilité.
Moyen bien simple en effet. Trop simple. Qui sera le juge
des fonctions et des parts ? Le pontife. Quel pontife ?
Le plus capable. Qui le désignera ? D'où
lui viendra son autorité, et d'où viendra aux
autres leur obéissance ? Il faut qu'il soit infaillible
dans les jugements qu'il porte sur la capacité, et
impeccable dans ses répartitions. Chimères qu'il
n'est pas besoin de réfuter. La réforme aboutit
au plus effroyable despotisme, sinon à la plus effroyable
anarchie, et à des inégalités dans la
répartition auxquelles rien ne peut se comparer dans
le régime de la propriété. Ils étaient
unanimes à penser qu'il fallait être une religion
pour opérer la rénovation. Ils disaient que
l'humanité passe sans cesse d'une époque de
production à une époque de négation.
A n'écouter que leur symbole, on était dans
une époque de production ; à regarder le
monde autour d'eux, tout était à la négation.
Se transformer, en plein XIXe siècle, de philosophie
en religion, imposer la foi à des sceptiques, cela
semblait une tâche deux fois impossible. Ils la tentèrent.
La première difficulté était de s'imposer
une foi à eux-mêmes. Ils avaient débuté
par des idées industrielles ; puis ils avaient
conçu, sur cette base, une réforme sociale ;
et enfin, s'apercevant que la société ne pouvait
se passer de Dieu, ils entreprenaient de lui en donner un.
On peut dire des saint-simoniens qu'ils ont été
en industrie des penseurs originaux et féconds ;
en socialisme, des utopistes ; en philosophie et en religion,
des impuissants.
Je cherche le dogme et je ne trouve qu'une philosophie vague
et superficielle, des mots plutôt que des idées ;
des aspirations, pas de doctrines. Dieu, c'est le grand tout ;
j'en conclus que ce n'est rien (J'ai entre
les mains une lettre de Jean Reynaud, adressée de Grenoble,
en 1825, à M. Valmore. Jean Reynaud était alors
un des apôtres du saint-simonisme. Il était par
excellence le philosophe de la secte. Je reproduis les passages
importants de cette lettre, qui donne une idée exacte
de la philosophie des saint-simoniens, tout en avertissant
que Jean Reynaud n'avait alors que dix-neuf ans, et qu'il
eut le temps d'accroître ses connaissances et de mûrir
ses idées avant de publier Terre et Ciel.
« Le panthéisme de Spinoza concevait l'unité
de substance (matière et pensée) plutôt
que l'unité de volonté. Quant à nous,
notre Dieu est bien réellement l'être vivant
par excellence, celui qui dit : Je suis celui qui suis.
La vie chez Lui nous apparaît aussi patente que
chez les êtres que vous n'hésitez pas à
déclarer vivants, lorsque vous les avez seulement considéré
agir un instant. L'univers matériel qui nous entoure
nous montre la forme et la force de son corps ; les lois
qui régissent tous ses actes et tous ses mouvements
nous montrent la sagesse et l'intelligence de son esprit ;
l'harmonie qui, à travers le temps et l'espace, enchaîne
la succession des faits pour les coordonner à un même
but (l'association universelle des hommes en particulier)
nous témoignent sa volonté, Son amour, sa vie.
«... Pour bien concevoir Dieu, imaginez-vous un homme
paré en beauté, en intelligence, en sympathie,
de ce que vous connaissez de plus parfait ; puis imaginez
dans votre esprit que ces qualités viennent à
croître indéfiniment : l'Être ainsi
conçu va grandir, et lorsque dans sa triple manifestation
(puissance, sagesse, amour), il aura atteint des dimensions
infinies, vous aurez Dieu. ..... Vous voyez que nous sommes
anthropomorphistes, en donnant à ce mot une étendue
plus générale que celle qu'on est accoutumé
à lui attribuer.
« ... Je vous recommande comme sujet de méditation
cette trinité qui a une valeur immense, et certes
bien peu connue du clergé catholique.
« ... Chez nous, l'univers ne serait que néant
si la volonté divine dont il est la manifestation venait
à se reposer un instant. Les mouvements de l'Océan,
les librations de la lune sont des manifestations de la volonté
in finie aussi bien que les actions de l'homme, mais il y
a cette immense différence entre l'homme et les autres
parties de l'univers que, dans ses rapports avec l'être
infini dont il est membre aussi bien que les astres et les
animaux, il a conscience du lui et du non-lui,
et est doué du privilège de se perfectionner
et de s'agrandir par sa propre virtualité.
« DIEU EST UN ; TOUT EST EN LUI,
TOUT EST PAR LUI. »). Ce n'est pas le
principe du devoir, le consolateur de la souffrance, le réparateur
de l'injustice. Entre l'athéisme et le panthéisme,
il n'y a qu'une différence oratoire. Sur l'âme,
la divergence entre saint-simoniens est complète. Ici,
le matérialisme ; plus souvent un spiritualisme
mal défini. Plusieurs parlent d'immortalité ;
mais c'est l'immortalité au sein de Dieu. Dès
qu'il y a absorption, il n'y a pas permanence. Prenez garde
que l'immortalité sans la permanence de la personnalité
n'est pas une idée de l'ordre moral ; c'est une
idée métaphysique essentiellement nuageuse.
Cette absorption, quand on la regarde de près, est
une formule ambitieuse de l'anéantissement. Nous sommes
donc en présence d'une école qui veut être
une école philosophique, plus que cela, une religion,
et qui n'a ni Dieu personnel, ni permanence de la personnalité
humaine après la mort; elle veut être une morale,
et elle n'a pas même la notion du sacrifice ; une
société, et elle supprime la propriété ;
un État, et elle anéantit la liberté :
liberté du forum, liberté de l'atelier, liberté
du foyer, tout disparaît. Ces hommes, ces enfants
ne sont que des fous. Leur folie est traversée
par quelques éclairs de génie et anoblie par
le courage.
Regardez-les : ils ont tous les caractères de
l'apôtre. Ils ont la foi, l'énergie, le renoncement,
ils ont la vertu de propagande. Ils cherchent avec ardeur
la vérité ; ils bravent tout pour la répandre,
même le ridicule. Après la révolution
de 1830, à laquelle, en leur qualité de pacifiques,
ils refusent de prendre part, ils lancent une adresse où
il est question de réformes sociales, sans un seul
mot de politique. Les adhérents leur viennent de tous
les points de l'horizon. Il y a parmi eux, et dans les premiers
rangs de leur hiérarchie, un cordonnier, un homme de
peine, un nègre ; plusieurs sont des artistes,
des musiciens, des médecins ; des ingénieurs
surtout. Voici même un prêtre catholique romain,
Abel Transon, qui rentrera un jour dans le giron de l'Église.
Enfantin est élève de l'École polytechnique ;
il a un bon emploi à la Caisse hypothécaire ;
il est beau, il est éloquent, il est homme du monde.
Bazard est un esprit sérieux, on dirait presque, si
on l'osait en parlant d'un saint-simonien, un esprit positif.
C'est lui qui retient l'école, et qui lui démontre
la nécessité d'aller progressivement, de se
contenir ; lui qui transforme le communisme rêvé
par Enfantin, en collectivisme. A un certain moment ils peuvent
rêver le succès ; les recrues arrivent de
toutes parts, les dons aussi ; leur maison de la rue
de Monsigny (l'ancien hôtel de Gesvres) est assiégée
par une foule d'amis et de curieux ; ils y vivent en
famille ; ils prennent ce nom, qui leur est une heureuse
trouvaille : la famille saint-simonienne. C'est une famille
opulente, où la joie remplace la tristesse et l'austérité
des monastères chrétiens. Au lieu de dire, comme
les catholiques : mortifiez-vous ! ils disent :
sanctifiez-vous par le travail et le plaisir. Ils donnent
des fêtes très courues ; leurs missionnaires
sont accueillis en province par des huées et par des
ovations, double marque de la popularité. Leur journal
le Globe est sérieusement discuté. Ils
se croient tellement prédestinés au succès
qu'ils dépensent sans compter leur capital. Ils ouvrent
des ateliers où ils se flattent de réunir quatre
mille ouvriers (Sous la direction de Stéphane
Mony (Stéphane Flachat).). Ils en viennent à
distribuer le Globe gratuitement, sans même demander,
comme Saint-Simon en 1829 pour lOrganisateur,
la permission du destinataire.
Trois causes contribuèrent à leur chute, qui
fut rapide : le désaccord, qui éclata,
après deux ans de fraternité intime, entre Bazard
et Enfantin ; le manque d'argent, la condamnation.
La propagande était très active au moment où
la scission éclata entre les chefs. Ils avaient à
Paris quatre chaires très suivies, dont la direction
était confiée à Carnot et Dugied, à
Carnot surtout. Pierre Leroux leur avait cédé
le Globe, devenu quotidien, à la tête
duquel ils avaient mis Michel Chevalier ; ils envoyaient
en province de nombreux missionnaires. Chaque grand centre
de population avait son église.
La femme fut l'occasion de la rupture. La question de la propriété
était résolue : ils étaient collectivistes.
La question politique l'était aussi : ils étaient
autoritaires. Ils mettaient à la tête de la Société
un philosophe pape. Ils conservaient l'antique division de
la Société en trois classes, avec cette différence
que les philosophes remplaçaient le clergé,
et les industriels la noblesse. Restait la femme. Ils voulaient
l'égalité de la femme, et par conséquent
l'abolition de la puissance maritale. Ils voulaient aussi
appeler la femme au partage de l'autorité publique.
Il y avait deux pontifes : Bazard et Enfantin. Ils attendaient
la femme pontife, pour compléter la trinité.
L'attendre ! A quel signe la reconnaître ?
Et à quels signes s'étaient-ils reconnus et
imposés ? Enfantin voulait supprimer la puissance
paternelle, aussi préjudiciable à l'État
que la propriété ; et comme la famille
ne se compose que de deux êtres ayant la même
autorité et les mêmes droits, il avait recours,
pour conserver l'harmonie, à l'intervention du couple
sacerdotal. Il s'efforçait d'imposer cette conception
à Bazard, dont le rôle dans leur association
était la résistance. Ne pouvant le convaincre,
il confia ses projets à quelques disciples dans l'espoir
d'entraîner par leur autorité la soumission de
son collègue.
Je ne puis pas devant cet auditoire expliquer en détail
cette famille extraordinaire où le couple sacerdotal
entrait, suivant les cas, comme amant ou comme amante, pour
ramener la paix dans les curs. Lorsqu'Enfantin, qui
en était le seul inventeur, fit connaître sa
découverte, il y eut des explosions de colère.
C'est le libertinage transformé en religion, s'écria
Jean Reynaud. Il rompit aussitôt toutes relations avec
l'école. Carnot, Charton, Pierre Leroux, Emile Péreire,
plusieurs autres se retirèrent. Bazard provoqua une
assemblée générale de la famille, dont
Carnot nous a retracé les détails.
On se réunissait dans la chambre de Bazard, petite
et simple. Les deux chefs étaient assis l'un vis-à-vis
de l'autre, séparés par les membres du conclave.
La discussion se prolongea pendant trois jours, sans autre
interruption que pour les repas, qu'on prenait en commun.
Chacun des conclavistes était persuadé qu'il
s'agissait de décider du sort de l'humanité ;
cette préoccupation était si forte qu'elle ne
donnait place à aucune autre. Toutes les questions
relatives à l'union des sexes furent discutées
avec gravité et anxiété, en présence
de trois femmes, qui prirent une part active à la discussion.
Enfantin était rayonnant ; il parlait en poète
et en prophète. Bazard, vis-à-vis de lui, sombre
et replié sur lui-même, multipliait les objections
fortes et serrées, sans aucun souci d'élégance.
Les assistants prenaient librement la parole, tantôt
pour menacer Enfantin du décri public, tantôt
pour le condamner en leur propre nom comme violateur de la
morale. La conclusion fut une rupture solennelle. Bazard ne
voulut pas être consolé, et ne tarda pas à
mourir (Il mourut le 19 juillet 1832 à
Courtry, près de Montfermeil. II était né
à Paris le 19 septembre 1791.). Enfantin, voyant
le trésor vide, la famille diminuée de plus
de moitié, et au dehors la loi armée et menaçante,
résolut de rompre avec le monde en suivant jusqu'au
bout l'exemple des apôtres.
Il avait à Ménilmontant (alors hors de Paris)
une propriété patrimoniale. Il s'y retira avec
les quarante fidèles qui lui restaient. Il était
désormais le seul pontife, en attendant l'avènement
de la femme. L'école était divisée depuis
1829, en trois collèges : les fonctionnaires,
collège supérieur ou du premier degré ;
les aspirants, collège du second degré ;
les visiteurs, collège du troisième degré.
Les membres de chaque collège se traitaient entre eux
de frères ; ils traitaient de Pères les
membres du collège ou des collèges supérieurs.
C'était toute une organisation hiératique, mais
il n'y avait ni costume ni règlement : il y eut,
à Ménilmontant, l'un et l'autre. Les fêtes
de la rue de Monsigny avaient été calomniées ;
la famille embrassa le célibat. Elle abolit chez elle
la domesticité qui est un reste d'esclavage ;
les Pères acceptèrent avec beaucoup de simplicité
et de gravité les besognes serviles : Ils avaient
adopté un costume : jaquette bleue, serrée
à la taille par une ceinture de cuir, découvrant
sur la poitrine un plastron blanc, sur lequel le nom du Père
était inscrit en grosses lettres : le Père
Duveyrier, le Père Michel Chevalier. La jaquette se
laçait par derrière, avec le secours nécessaire
d'un compagnon, pour bien montrer la solidarité ;
une cravate et un béret rouges, un pantalon rouge ou
blanc, suivant la saison, complétaient le costume.
On portait avec cela les cheveux longs et la barbe entière.
On avait donné aux femmes les mêmes couleurs,
avec une jupe rouge ne dépassant guère le genou.
Le costume du Père différait seulement par le
plastron, qui portait ce seul mot : le Père, et
par la couleur de la jaquette, qui était d'un bleu
plus clair. Robespierre aussi, le jour de la fête de
l'Être suprême, avait arboré un habit bleu
clair, tandis que les autres membres de la Convention avaient
des habits d'une couleur plus foncée. Il y eut un règlement,
avec repas en commun ; des chants composés par
Félicien David pour régler et animer les exercices.
Au-dessous du Père, Olinde Rodrigues était le
chef du culte ; il tenait la bourse commune, qui se vidait,
hélas ! très rapidement. Il fonda une société
en commandite pour la propagation et l'exploitation de la
religion saint-simonienne. Cette tentative ne réussit
pas. Olinde Rodrigues saisit un prétexte et se retira.
Mauvais signe pour eux : le disciple favori de Saint-Simon
les abandonne ; et mauvais signe aussi pour lui :
il les quitte au moment où ils vont périr. La
fidélité des autres ne se démentit pas.
Michel Chevalier semble avoir été le directeur
de la maison, quelque chose comme le capitaine de pavillon
à bord d'un vaisseau amiral.
Il avait alors vingt-six ans, étant né à
Limoges le 13 janvier 1806 (Son père
y était chef de bureau à la direction des contributions
indirectes.). Sa carrière, qui ne faisait que
commencer, était déjà brillante. Entré
à l'école en 1823, il en sortit avec un des
premiers numéros, fut classé dans les mines,
et se trouvait, à vingt-quatre ans, ingénieur
au service du département du Nord. Il avait embrassé
avec ardeur les idées de Saint-Simon. Ses articles
de lOrganisateur, et surtout l'un d'eux, intitulé
la Marseillaise du travail (Organisateur
du 11 septembre 1830.) avaient été remarqués
par Enfantin, qui le regardait à la fois comme un administrateur
et comme un vulgarisateur. Quand Pierre Leroux céda
à l'école la propriété du Globe,
Bazard et Enfantin en proposèrent la direction à
Michel Chevalier, qui n'hésita pas à quitter
la carrière des mines, où il s'était
déjà fait une place importante (Le
Globe parut à partir du
27 août 1831 avec ce sous-titre : Journal de
la religion saint-simonienne, et avec l'épigraphe
suivante : « Toutes les institutions sociales doivent
avoir pour but l'amélioration morale, intellectuelle
et physique de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre.
- Tous les privilèges de naissance, sans exception,
sont abolis. - A chacun selon sa capacité, à
chaque capacité selon ses uvres. »).
Plus tard il suivit Enfantin à Ménilmontant,
prit l'habit, embrassa la règle, se dépouilla
de ce qu'il possédait, et s'astreignit à l'obéissance
et au célibat.
On entrait rapidement dans les jours sombres. Quand mon ami
le docteur Pellarin, qui fut plus tard beau-frère de
Littré, quitta la secte et demanda la restitution de
ce qui lui restait de son patrimoine, on la lui fit attendre
longtemps, non par mauvaise volonté, mais par impuissance.
Les réclamations des créanciers affluaient.
On vit des saint-simoniens en costume se louer comme journaliers
pour apporter à la famille leur salaire. Les pouvoirs
publics, dont la patience avait duré longtemps, étaient
entrés en mouvement. Ils s'étaient contentés
d'abord d'expulser l'école de Paris, par mesure de
police ; puis, comme elle continuait sa propagande à
Ménilmontant, les mandats furent lancés, et
le parquet déféra à la cour d'assises
le Père Enfantin (Bazard était mort), Olinde
Rodrigues, quoique dissident, Michel Chevalier et Duveyrier.
Michel Chevalier adressa au procureur du roi une lettre de
protestation contre cette mesure « émanée
d'un roi athée, et nuisible à l'ordre public
et au libre travail ».
Les saint-simoniens procédaient solennellement le Ier
juillet 1832 à la construction du temple au milieu
de leur jardin, en chantant des hymnes composés par
Félicien David. Les travailleurs étaient sur
trois rangs : les pelleteurs dirigés par Duveyrier,
les brouetteurs, sous la conduite de Ribes, et les remblayeurs,
ayant d'Eichthal à leur tête. La foule était
accourue à ce spectacle, et Barrault lui adressait
un sermon, quand le commissaire de police Maigret se présenta.
« Nous préparons le culte qui doit appeler
à notre foi les femmes et le peuple, » lui
cria Michel Chevalier, livrant sans y penser le secret de
son faux mysticisme. Le commissaire déposa sa sommation,
et se contenta de disperser les curieux. La même scène
se reproduisit à quelques jours de distance. Peut-être
espérait-on les lasser, les intimider. Enfin le 27
août commencèrent les débats de la cour
d'assises.
Le départ eut lieu avec une certaine pompe. Michel
Chevalier fit sonner le cor, la famille entonna le chant du
Salut. Le Père marchait au milieu, précédé
par Aglaé Saint-Hilaire et Cécile Fournel, qu'il
avait choisies pour avocats. Les saint-simoniens l'entouraient.
« Ceux qui nous aiment peuvent suivre, »
dit Michel Chevalier. Et le cortège fut en effet suivi
par un assez grand nombre d'hommes et de femmes. On faisait
la haie pour les voir passer, sans dérision et sans
sympathie.
Devant la cour, Enfantin prit le titre de chef de la foi nouvelle ;
ses coaccusés, celui d'apôtres (A
l'exception d'Olinde Rodrigues, qui se prétendait le
seul représentant de Saint-Simon.). Les témoins
qu'on appela appartenaient à la secte. Après
la lecture, par le président, de la formule du serment,
chacun d'eux se tournait vers le Père Enfantin, et
lui demandait s'il pouvait prêter le serment. Quelques-uns
se bornaient à le consulter du regard. Enfantin disait
à la cour : « Le témoin ne jurera
pas. » On avait refusé de lui laisser pour
avocats Aglaé Saint-Hilaire et Cécile Fournel.
Il protesta contre cette exclusion des femmes dans une cause
qui intéressait spécialement les femmes. Son
attitude fut constamment celle d'un illuminé. Il attribuait
à son regard un pouvoir fascinateur. Il l'essaya sur
les jurés et sur l'avocat général, qui
était M. Delapalme. « Je désire apprendre
à M. l'avocat général l'influence puissante
de la forme, de la chair, des sens, et pour cela, lui faire
sentir celle du regard. » Son discours fut long,
obscur, parfois brillant, interrompu par des pauses prolongées
contre lesquelles le président protestait en vain.
« Vous n'avez, dit-il, pour remèdes aux
maux dont souffre la société, d'une part que
les Madelonnettes et les Filles repentantes, de
l'autre, que la Force ou Sainte-Pélagie.
Voici, pour nous, nos remèdes : sanctification
de la beauté et réhabilitation de la chair,
direction et règle des appétits physiques, réorganisation
de la propriété, car la misère du travailleur
et la richesse de l'oisif sont les causes matérielles
de l'adultère et de la prostitution. » Il
explique très loyalement que la propriété
ne doit plus « être fondée sur le
droit de naissance ». C'est sans doute une grande
révolution, mais elle se fera progressivement, pacifiquement,
volontairement. Ce mot « volontairement »
irritait M. Delapalme, qui ne voulait y voir que de la fourberie.
C'était un magistrat de carrière, avec les qualités
et les défauts de l'espèce, ferré sur
le droit, bon logicien, mauvais psychologue, pour lequel il
existait à peine une différence entre le mysticisme
et la folie.
Pour moi, je pense que les accusés étaient de
bonne foi. Ils étaient dans cet état particulier
de l'âme où l'on se sent convaincu, tout en conservant
la peur de ne pas l'être. Michel Chevalier le prit de
très haut. Après une invocation au Père
Enfantin, il prit corps à corps l'accusation d'escroquerie
et de révolte contre le gouvernement, et en fit justice
avec un dédain et une hauteur incomparables. « Que
nous reproche-t-on après cela, dit-il ? D'avoir
fondé une religion nouvelle. » Et partant
de là, il montra que sa cause était celle de
tous les apôtres. Son histoire des religions remontait
jusqu'aux prêtres indous et égyptiens, et s'étendait
jusqu'à Jésus-Christ. Elle était d'une
haute fantaisie. Il insistait surtout, en morale, sur la nécessité
de reconnaître les droits des prolétaires. « Nous
avons aboli la domesticité ; et par notre pratique,
par notre culte, par l'association de l'art, nous avons réhabilité
et rehaussé les travaux, flétris jusqu'à
ce jour, comme grossiers et vils, du prolétariat. »
M. Delapalme avait plaisanté sur le costume. « Il
représente, dit Michel, le caractère de notre
apostolat : mâle travail, simplicité, alerte
continuelle. La question du costume a une gravité que
vous, monsieur l'avocat général, ne paraissez
pas soupçonner. Quel effet croyez-vous que vous eussiez
produit si vous fussiez venu fulminer votre réquisitoire,
non avec votre ample robe de soie noire et votre toque à
ganse d'or, mais avec votre robe de chambre à ramages,
et la tête couverte d'un insouciant foulard ? »
Le président lui imposa silence. Le jury rendit un
verdict affirmatif sur toutes les questions. La cour condamna
Enfantin, Duveyrier et Michel Chevalier chacun à un
an de prison et 100 francs d'amende, Olinde Rodrigues et Barrault
à 50 francs d'amende, avec saisie des écrits
et dissolution de la Société.
Toute la famille saint-simonienne regagna les hauteurs de
Ménilmontant au milieu d'une foule immense. Enfantin
harangua les femmes qui le suivaient et les exhorta au silence
et au recueillement. De loin en loin des cris injurieux s'élevèrent
sur leur passage, sans troubler les apôtres, qui entonnèrent
le chant de lAppel en arrivant à la barrière,
et le chant du Salut en entrant dans la maison de Ménilmontant
(M. DUBEDAT, Recueil de l'Académie
de législation de Toulouse, t. XXXVI (1887-1888).).
L'attitude était ferme, le découragement profond.
Ils perdaient Enfantin et Chevalier, le maître des âmes
et le maître des intérêts matériels
(Enfantin et 0. Rodrigues eurent à
subir un second procès, celui-là pour escroquerie,
et en police correctionnelle. L'accusation était ridicule ;
les prévenus se défendirent cette fois d'une
façon sérieuse, et l'acquittement fut prononcé.).
Personne ne pouvait les remplacer pendant leur emprisonnement.
Au bout de quelques semaines de solitude et de réflexion,
le sens pratique l'emporta dans l'esprit de Michel Chevalier,
et éteignit les ardeurs mystiques.
Ce fut la fin de l'église saint-simonienne, qui donna
au monde trois spectacles : le courage avec lequel elle
rompit en visière à la morale commune et à
toutes les habitudes reçues, et accepta, comme le disait
Enfantin, la vie de moine en attendant les récompenses
de Dieu ; la violence et le fanatisme déployées
à la cour d'assises, et suivies immédiatement
de la plus complète résignation ; l'ardeur
et l'habileté aussitôt montrées par les
principaux adeptes dans des carrières scientifiques
ou administratives auxquelles il ne semblait pas que le mysticisme
fût une préparation bien directe. Quelques-uns,
en très petit nombre, devinrent fouriéristes ;
d'autres, moins nombreux encore, s'attachèrent au positivisme.
La veuve de Bazard, son gendre Saint-Chéron, et Abel
Transon, qui était prêtre, retournèrent
au catholicisme. Les autres revinrent à leurs carrières
abandonnées. On connaît la grande destinée
des Péreire. Laurent (de l'Ardèche) fut magistrat,
puis député, et enfin bibliothécaire.
Stéphane Mony, que nous avons vu dans les assemblées
de l'Empire, dirigea les houillères de Commentry. Olinde
Rodrigues fut banquier ; Duveyrier, vaudevilliste (Auteur
de Michel Perrin, de la Marquise de Senneterre, etc. Michel
Perrin en collaboration avec son frère aîné,
célèbre sous le nom de Mélesville.).
Ce serait une étude digne d'un philosophe que de suivre
dans leur transformation tous ces apôtres ou du moins
ceux d'entre eux qui avaient joué un rôle prépondérant,
et de constater en eux les traces subsistantes des doctrines
saint-simoniennes. Un seul resta jusqu'au bout fidèle,
et ce fut le Père. « Je suis, disait-il,
comme ces condamnés marqués au fer chaud par
le bourreau. Je porte sur moi le signe visible du sceau invisible. »
Il habita quelque temps l'Egypte, parcourut l'Algérie,
revint en France, s'occupa d'affaires sans pouvoir s'y attacher,
et publia des livres et des brochures qui auraient pu être
datées de Ménilmontant. Sa brochure, intitulée
Dieu et l'Homme, passablement hardie, était
dédiée à l'empereur, ce qui la sauva
de la proscription. Pendant son séjour en Egypte, il
conçut l'idée du percement de l'isthme de Suez,
commença des études sur la question, et fit
une proposition formelle au gouvernement du vice-roi (Enfantin
mourut à Paris le 31 mai 1864. Il y était né
le 8 février 1796.). Dans de pareilles matières,
l'idée est beaucoup sans doute ; l'idée
du percement remontait à la plus haute antiquité ;
des travaux avaient eu lieu sous les Ptolémées ;
Bonaparte en trouva la trace pendant l'expédition d'Egypte.
C'est surtout l'exécution qui demande les qualités
d'un grand esprit : la ténacité, l'esprit
de suite, l'habileté diplomatique, l'habileté
technique, l'habileté administrative. Plus d'un, avant
Colomb, avait eu le rêve d'un autre monde ; mais
Colomb y est allé.
S'il s'agissait de discuter la priorité de cette idée
de percement, Michel Chevalier l'avait eue avant Enfantin,
et Saint-Simon avant l'un et l'autre, car il n'avait que dix-neuf
ans quand il proposa au vice-roi du Mexique le percement du
Panama. Au moment où Michel Chevalier entrait en prison
pour purger sa condamnation, il avait déjà,
malgré sa jeunesse (vingt-six ans), un passé
considérable. Il était arrivé au grade
d'ingénieur pour le service des mines, ce qui suppose
une grande somme de connaissances et de travaux. Devenu sectateur
enthousiaste d'Enfantin, il avait publié une sorte
de synthèse philosophique et théologique, écrite
dans le style de l'Apocalypse, et que je ne compte pas parmi
ses titres de gloire. Cet esprit pratique et positif, s'efforçant
de parler de choses qu'il ignore et dans un style qu'il s'impose,
et qui ne répond ni à ses aptitudes ni aux tendances
véritables de son esprit, donne au lecteur une impression
assez pénible. Mais à côté de ces
extravagances, des articles de lui, qui avaient paru dans
le Globe et qui furent réunis sous le titre
de Système de la Méditerranée,
témoignaient d'une grande fécondité de
vues, et d'une hardiesse appuyée sur des connaissances
sérieuses. Il y proposait l'idée saint-simonienne
par son beau côté, qui était de fermer
l'ère des guerres et de la remplacer par l'ère
des grands travaux d'utilité publique. Il voulait transformer
le monde matériel, pour transformer le monde politique
et le monde moral. Il prenait la mer Méditerranée
pour base d'opération, et proposait un chemin de fer
reliant les peuples de l'Occident à Constantinople
et descendant jusqu'à Alexandrie d'Egypte et au golfe
Persique. Il perçait l'isthme de Suez, et mettait ainsi
tous les peuples européens en communication directe
avec l'extrême Orient. Il avait fait ses calculs, dont
je ne garantis pas l'exactitude. Ce travail gigantesque devait
coûter dix-huit milliards. I) ne se bornait pas absolument
à la Méditerranée et à l'isthme
de Suez. Il jetait des regards sur l'Amérique, qu'il
brûlait de connaître, et qui n'était pas,
comme aujourd'hui, notre voisine. Là aussi il trouvait
des voies à ouvrir pour porter rapidement la civilisation
jusqu'aux extrémités du globe, et il proposait
le percement de l'isthme de Panama.
Cet écrit remonte à un demi-siècle. Percer
des isthmes ! Entourer la Méditerranée
d'un cercle de chemins de fer ! Dépenser dix-huit
milliards ! Cela parut extravagant. Le budget de la France
était alors d'un milliard. Le plus long chemin de fer
européen était celui de Manchester à
Liverpool. Les contemporains prirent ce projet très
sérieusement étudié pour un rêve
à la façon de ceux de Fourier, et accusèrent
Michel Chevalier de n'être que le romancier de l'économie
politique. Des esprits plus sagaces, et parmi eux M. Molé
qui était au pouvoir, y démêlèrent
un fond de science et de bon sens avec une grande abondance
d'idées nouvelles. M. Molé pensa qu'il y avait
là une force à utiliser, et qu'il valait mieux
rattacher ce jeune homme au gouvernement que de le pousser
parmi les déclassés et les révoltés.
Michel Chevalier, de son côté, après six
mois d'emprisonnement, arrivait à penser qu'il ne fallait
pas brusquer l'humanité, et qu'il convenait de la manier
avec précaution et mesure. On lui fit la remise du
reste de sa peine ; et pour effacer complètement
le souvenir de la femme-messie, de l'abolition de l'héritage
et du costume apostolique, on lui confia la mission d'aller
étudier l'Amérique de près.
C'est à peine si nous y étions retournés
depuis Lafayette et Rochambeau. Nous savions seulement que
le genre humain se démenait furieusement dans la République
nouvelle, et que les années y valaient des siècles.
Michel Chevalier fut ravi, et du travail offert à son
activité, et de l'abîme creusé entre lui
et son passé.
Il fut conquis dès le premier jour de son arrivée.
Lui qui venait de livrer bataille à l'inertie et à
la routine, il se trouvait transporté dans un monde
entièrement nouveau, agité par un mouvement
sans repos ni trêve. Il en fut rempli de joie. La vie
chez nous est une perpétuelle station, dit-il dans
ses premières lettres ; elle est ici un voyage
perpétuel. On n'a pas ici un peuple voisin, contre
lequel on peut être à chaque instant obligé
de batailler ; donc pas d'armée, pas de trésor
de guerre, pas d'éducation homicide. Tout le temps,
tout l'argent, toute l'intelligence, toute la force ont pour
objet d'améliorer le sort commun par de nouvelles découvertes
et de nouveaux arrangements. Il n'y a pas de routine parce
qu'il n'y a pas de passé ; il n'y a pas de citoyens
ayant autorité sur les autres par droit de naissance,
puisque toutes les familles sortent d'une même souche ;
il n'y a pas non plus de riches par droit héréditaire,
car la propriété passe de main en main avec
une facilité et une rapidité qui en font une
valeur mobilière. Son rôle principal est d'être
un objet de spéculation, une marchandise. On n'a qu'un
but : gagner ; qu'une préoccupation :
aller vite. On devient riche en un clin d'il ;
en un clin d'il aussi on perd ses richesses ; on
en est quitte pour recommencer. La faillite elle-même
n'est autre chose qu'une blessure reçue dans la bataille.
En Europe, quand la population devient trop dense pour la
terre qui la porte, il n'y a d'issue que la grève ou
la guerre ; en Amérique, il y a l'émigration
facile, l'émigration qui n'est qu'un simple déplacement ;
le départ pour le Far-West. Et qu'est-ce que le Far-West ?
C'est la terre à ameubler, à féconder ;
les forêts à défricher, les animaux à
domestiquer, les déserts à sillonner de routes
et de canaux, les villes à créer ; un monde
inconnu à côté de ce monde tout neuf,
une carrière sans fin pour une activité dévorante.
Le peuple qu'il a sous les yeux est uniquement agricole ;
il tire d'Europe ses produits manufacturés ; mais
cela, dit-il, ne durera pas ; les plus hardis commencent
à monter des usines ; ils ont la matière
première, le charbon, de grands fleuves, des bras tant
qu'ils en peuvent souhaiter, la paix, et des taxes à
peine sensibles, comparées à celles que la guerre
nous impose ; avec cela, par-dessus tout cela, ils ont
le besoin de courir, devenu pour eux une seconde nature. Que
l'Europe s'attende à subir dans ses marchés
le rude coup de la concurrence américaine ; cette
concurrence existe déjà pour les céréales ;
elle ne tardera pas à venir pour les fils et les tissus,
pour la corroierie, pour tous les objets de l'activité
humaine. L'Amérique fournira du charbon en abondance,
quand l'Europe aura consommé tout le sien. A nous,
il n'en reste pas pour deux siècles. Si les vieux peuples
s'obstinent dans leurs luttes fratricides, le nouveau venu
mettra sur eux sa main puissante. Voilà ce que prédisait
Michel Chevalier en 1835.
Il envoyait ses lettres au Journal des Débats,
où elles avaient le plus vif succès. Tout cela
était nouveau pour nous ; cela semblait le pays
des rêves. Les lettres étaient écrites
d'un style rapide, correct cependant, élégant,
où les images et les mots heureux abondaient ;
les vues nouvelles ne manquaient pas à côté
des faits nouveaux ; on sentait le saint-simonien, dégagé
des vieux préjugés et habitué à
prophétiser. Il le faisait avec tant de perspicacité
que ses lettres sur l'Amérique se lisent encore aujourd'hui
avec fruit et avec plaisir parce qu'on aime à voir
le rêve d'autrefois devenu la réalité
présente. L'auteur a l'air de ne parler que de l'Amérique ;
il parle, pour le moins, autant de l'Europe. Il trouve le
moyen de développer ses propres théories sous
prétexte de raconter les idées et les institutions
américaines. Voilà ce qu'ils font ; voilà
ce que nous faisons ; voilà ce qu'on devrait faire.
Tout cet ensemble est animé, puissant, courant ;
pas de vaines dissertations ; l'exposition est partout
si claire qu'elle contient pour ainsi dire en soi la démonstration.
Michel Chevalier, qui est « en voyage »
comme les Américains, et qui n'aime pas à s'attarder
dans les stations, doit être bien surpris s'il retrouve
dans sa mémoire quelques bribes de ses compositions
apocalyptiques. Il doit rire de ce style, qui est en effet
risible ; mais prenez garde : ses idées n'ont
pas changé.
Avant tout, il est préoccupé, comme tout bon
saint-simonien, de la femme. On l'entoure d'égards
en Amérique ; non pas de cette politesse dérisoire
des salons européens, où on l'accable de compliments
et d'idolâtrie, à condition de la traiter secrètement
comme une prostituée ou une bête de somme ;
ici, c'est un respect sérieux, une déférence
compatissante et efficace. Une jeune fille américaine
va partout sans protecteur, parce que tous les hommes la protègent.
Ceux qui lui appartiennent de plus près s'efforcent
de lui épargner les plus durs travaux ; ils les
prennent pour eux : c'est leur manière d'établir
leur supériorité. Après le mariage, les
égards subsistent, la liberté disparaît.
L'autorité maritale est très lourde en Amérique :
constatation pénible à faire pour un disciple
d'Enfantin qui a vainement attendu à Ménilmontant
la venue de la femme-pontife. Le remède, pour les Américains,
est dans la séparation, que la loi rend très
facile, et dans la vie affairée et tout extérieure
du mari. On ne souffre pas de son autorité, parce qu'on
ne voit pas sa personne. Marié à vingt ans,
il ne faut pas que son mariage interrompe ou change ses affaires.
Il n'y a pas de dot ici, parce qu'il y a peu ou point d'accumulation
de capital. On y connaît à peine ce que nous
appelons des placements de tout repos, et des placements uniquement
productifs de rente. On dépense ce qu'on a, et quelquefois
quelque chose de plus, pour travailler et pour produire. C'est
là ce qu'on appelle la véritable économie.
Il faut gagner ; gagner à présent pour
la femme, demain pour la famille. En avant pour la bataille
de la vie ! Le travail incessant, persévérant,
fait son uvre dans la maison comme dans la cité.
Il est pacifiant ; il est la paix.
Cette société active et positive n'est pas athée
comme la nôtre. Quelle absurdité chez les vieux
peuples de vouloir se passer de religion ! En Amérique,
on les a toutes. Michel Chevalier aimerait mieux une seule,
et celle qu'il préfère est la catholique ;
mais la catholique accommodée à la mode saint-simonienne,
renonçant à des habitudes surannées de
domination, et à des doctrines sur le mariage incompatibles
avec les idées modernes. Cette théologie, je
l'avoue, n'a pas l'ombre du sens commun ; je n'en retiens
que cette idée bien arrêtée, qu'un peuple
a besoin du frein religieux. La religion ne sert pas seulement
comme frein et comme lien ; elle est un objet d'art,
ce qui est à considérer en politique, car la
beauté est une force sociale.
Michel Chevalier, comme tous les Pères de Ménilmontant,
est autoritaire et aristocrate. Les Etats-Unis ne donnent
pas satisfaction à ses idées autoritaires ;
sans le travail, qui est une règle par lui-même,
on serait bien près de l'anarchie. L'Europe elle-même,
dans plusieurs États, et surtout en France, a les symboles
de l'autorité, et n'en a pas la réalité.
La France diminue son roi tant qu'elle peut ; elle l'asservit ;
à qui ? A la bourgeoisie. Et qu'est-ce que la
bourgeoisie ? Une caste égoïste, composée
de patrons qui exploitent le peuple, et d'oisifs qui vivent
de la propriété héréditaire. Michel
Chevalier est bien près dans ce temps-là de
dire le mot de Proudhon : La propriété,
c'est le vol ; j'entends la propriété héréditaire.
Il ne le dira pas plus tard, quand il aura un peu plus dépouillé
le saint-simonien ; et pourtant, il travaillera toute
sa vie à rendre mobile le fonds de terre, à
établir la supériorité du travail sur
la naissance.
Dans le même ordre d'idées, il veut une instruction
technique. Mgr Dupanloup disait un jour très sérieusement
à la tribune : « Les classes dirigeantes
resteront toujours les classes dirigeantes, en dépit
de vos efforts, parce qu'elles savent le latin. » Michel
Chevalier, tout au contraire, promettait la suprématie
à ceux qui remplaceraient les études inutiles
(c'est son mot, et c'est le latin) par des connaissances pratiques.
Ces classes dirigeantes, qu'elles soient composées
d'ingénieurs ou de latinistes, peuvent à peine
s'appeler une aristocratie. C'est plutôt une bourgeoisie.
Il y a une bourgeoisie aux États-Unis comme chez nous ;
mais chez nous (1835) elle est la maîtresse ; aux
États-Unis, elle est dominée et gouvernée
par une démocratie toute-puissante. La société
politique aux États-Unis a les pieds en haut et la
tête en bas ; la force y est maîtresse de
l'intelligence. Nous en viendrons là en France, pour
deux raisons : d'abord parce que le principe du suffrage
universel, très combattu (1835), fait en dépit
de tout son chemin, et ensuite parce que la bourgeoisie n'est
qu'une bourgeoisie. Ce que voudrait Michel Chevalier, c'est
une véritable aristocratie.
J'ai déjà noté qu'il a, dans ce livre
de jeunesse, comme un don de prophétie. Il prévoit
le suffrage universel, et on n'en était pas encore
à réclamer l'adjonction des capacités.
Le cens, sur lequel on vivait, était un compromis,
une fiction, tous les esprits avisés auraient dû
le sentir. La première secousse, celle de 1830, l'avait
abaissé sans réclamation de ceux mêmes
dont la peur est toute la politique ; la seconde secousse,
celle de 1848, devait fatalement le supprimer. On était
encore loin de 1848, et Michel Chevalier, qui n'était
pas prophète en cela, croyait à la durée
indéfinie de la monarchie de Juillet, mais il voulait
la perfectionner, l'armer, augmenter le pouvoir royal, remplacer
la bourgeoisie par une aristocratie véritable, composée,
selon le vu de Saint-Simon, des grands industriels et
des grands ingénieurs. Si l'on continuait à
s'en tenir au cens, c'est-à-dire à la consécration
de l'oisiveté et de la propriété héréditaire,
il prévoyait que la démocratie briserait tous
les liens créés par la loi et désavoués
par la nature et la raison ; elle balaierait la bourgeoisie,
pour se mettre à sa place, comme aux États-Unis.
La bourgeoisie, au moment de la lutte, en appellerait à
son appui nécessaire, qui est la royauté ;
mais quoi ! elle a pris soin de la détruire d'avance,
de la confiner dans un rôle de parade, où elle
ne parle que par la voix des ministres, et ne fait les ministres
que par l'autorité du scrutin.
Ainsi l'Europe va à la démocratie, c'est-à-dire
à la ruine politique ; elle va à la république,
c'est-à-dire à l'anéantissement de l'autorité ;
ce n'est pas moi qui parle, c'est Michel Chevalier, ou plutôt,
c'est l'auteur des Lettres sur l'Amérique du Nord ;
comme elle n'a que des fantômes de rois, elle n'a aussi
que des fantômes de fonctionnaires ; ils sont,
en apparence, commandés par le pouvoir et ils sont,
en réalité, au service des assaillants du pouvoir ;
toutes les forces vives, argent, bras, hommes d'élite,
sont absorbées par les préparatifs de guerre
(qu'aurait-il dit en 1889 ?), il ne reste plus ni hommes
ni argent pour le travail et l'école ; les fonds
de terre sont immobilisés ; les enfants, sûrs
d'un patrimoine, s'endorment dans l'oisiveté, ce qui
prive l'atelier commun et le trésor commun des fruits
de leur travail ; l'oisiveté et la servitude des
femmes les conduisent à la prostitution affichée
et à la débauche cachée ; le scepticisme
et l'athéisme corrompent les murs, abaissent
les intelligences, détruisent les arts. Il faut avouer
qu'en tirant Michel Chevalier de sa prison, et en l'envoyant
aux États-Unis pour catéchiser les deux mondes,
M. Molé n'a pas donné un panégyriste
à la vieille société et à la nouvelle
monarchie.
En dépit de certaines exagérations qui rappellent
l'ancien sectaire, il y a du nouveau et du bon dans cette
seconde forme de la prédication saint-simonienne. Elle
montre bien le danger de prendre une fiction pour une réalité,
et de compter sur elle comme sur un appui solide ; elle
glorifie avec raison le travail ; elle oppose la théorie
des dépenses utiles à celle des économies
obstinées ; elle découvre la loi nouvelle
des sociétés modernes, que j'ai à mon
tour formulée par ces mots : courir ou mourir ;
elle montre la nécessité des croyances religieuses,
le rôle social de l'art ; elle conclut à
la suppression de la guerre par l'arbitrage international ;
elle cherche l'amélioration des murs dans l'amélioration
et l'agrandissement du rôle de la femme. Elle propose,
comme réformes immédiates, les écoles
professionnelles, la création des grandes voies de
communication (chemins de fer, canaux, percements d'isthmes),
la fondation des établissements de crédit et
la mobilisation de la propriété foncière.
Les écoles professionnelles ! Qu'on ne s'y trompe
pas. Quand Michel Chevalier les réclame avec une énergie
qui ne se lasse jamais, il s'agit pour lui de remplacer l'enseignement
classique par l'enseignement technique, et les beaux esprits
par les hommes d'affaires.
Il ne faut pas s'étonner qu'à son retour en
Europe, l'auteur des Lettres sur l'Amérique
se soit vu à la fois populaire dans le grand public,
compté et estimé dans la petite élite
des gens éclairés et capables. Il avait commis
dans sa première jeunesse des excentricités
de pensée et de conduite : et même alors,
il les rachetait par le travail et le sacrifice. On sentait
plus confusément qu'on ne le fait aujourd'hui que le
mouvement saint-simonien n'avait pas été complètement
stérile, et qu'à côté de leurs
folies, ces jeunes gens avaient remué des idées
et suscité des sentiments dont la société
ferait son profit. Il avait ensuite jeté la lumière
sur un monde encore inconnu, et, tout en nous le racontant,
il avait, par des rapprochements heureux, montré à
la vieille Europe comment elle pouvait recevoir de ces nouveaux
venus des leçons de sagesse. Pour la seconde fois,
il avertissait ses contemporains de ne pas s'obstiner dans
des routines impuissantes ; mais il l'avait fait d'abord
au nom d'utopies ; et il le faisait à présent,
avec plus de réserve et de discernement, en s'appuyant
sur l'exemple d'une population aussi avisée que hardie.
Étant très avisé lui-même, il comprit
qu'il fallait faire deux parts de ses anciennes préoccupations :
rejeter comme un fardeau trop lourd tout ce qui touche à
la mission de la femme et à l'organisation de la famille ;
laisser dans l'ombre la théologie ; en retenir
seulement l'idée de la nécessité sociale
des religions. En revanche, il conserva toutes ses doctrines
sur le travail, l'industrie, le crédit, l'instruction
technique. Humboldt disait de son livre sur l'Amérique
du Nord que c'était « un traité de
la civilisation des peuples de l'Occident ».
Il fut d'abord journaliste au Journal des Débats
et à la Revue des Deux Mondes (Aux
Débats depuis 1832 ; à la Revue
des Deux-Mondes depuis 1836.), qui étaient
alors, et qui sont encore du reste, par l'habileté
de la direction et le talent des écrivains, de véritables
puissances. A cette époque, où le nombre des
journaux était fort restreint, un grand journaliste
était un autre personnage qu'aujourd'hui où
les grands journalistes abondent. Le gouvernement l'envoya
à Londres en 1836, l'année même de la
publication en volumes des Lettres sur lAmérique
du Nord, pour y étudier la crise commerciale. Il
fit, en arrivant, une chute qui mit ses jours en danger. Il
devait faire un second voyage en Amérique. Cet accident
l'obligea à rentrer à Paris, où il ne
tarda pas à publier un livre qui eut de nombreuses
éditions : les Intérêts matériels
en France, travaux publics, routes, etc. Un livre qui
est une date.
Il y a deux écoles en économie politique :
l'école de la sagesse, qui accumule les ressources,
et, en les accumulant, augmente leur disponibilité
et diminue leur extension ; et l'école de la hardiesse,
qui les utilise pour les augmenter, au risque de ne plus les
avoir sous la main s'il se produit inopinément un péril.
Michel Chevalier, comme il convenait à un ancien saint-simonien,
était pour la hardiesse contre la sagesse. Fausse sagesse,
qui ne tarderait pas à devenir de la folie, quand le
monde nouveau aurait définitivement pris son essor.
Déjà, dans les Lettres sur lAmérique,
il avait démontré que le rentier, qui se contente
de la rente et vit oisif sur son capital, est voué
à une ruine certaine. Il explique, dans ses Intérêts
matériels, que cet ennemi de soi-même est
en même temps un ennemi public. Il est bien près
de le traiter comme les émeutiers de 1789 et 1790 traitaient
les accapareurs. S'il ouvrait son trésor, que de trésors
nouveaux en tirerait l'industrie ! Le génie aurait
son expansion naturelle, les ouvriers manqueraient au travail,
tandis qu'aujourd'hui c'est le travail qui fait défaut
aux ouvriers, des salaires élevés porteraient
le bien-être dans les familles, les produits manufacturés
seraient perfectionnés et centuplés ; au
lieu d'être concentrés parmi les riches, ils
deviendraient accessibles aux plus humbles ; des voies
de communication commodes et rapides rapprocheraient les membres
de la famille humaine, et l'argent refluerait vers sa source
sous la forme de revenus industriels, dix fois, cent fois
plus importants que les misérables arrérages
dont se contentent les somnolents et les moribonds :
tel est le rêve ou plutôt l'espérance qui
anime tous ses écrits. La campagne se poursuit de nos
jours, et elle est surtout active, à chaque discussion
du budget, entre ceux qui dépensent ce qu'ils n'ont
pas, et ceux qui refusent d'utiliser ce qu'ils ont. Michel
Chevalier saint-simonien, et Michel Chevalier économiste,
ce qui ne fait pas deux hommes aussi différents qu'ils
en ont l'air au premier abord, fut constamment l'apologiste
de la dépense. C'est dans le même sens qu'il
est l'ennemi des brevets d'invention. Sa politique financière
est de créer beaucoup de produits utiles, qui à
leur tour créent de grands revenus. Il propose, de
transformer le monde par l'industrie, appuyée sur la
science. Cette révolution est plus profonde que la
révolution politique. Ses résultats sont plus
solides, sa marche est plus irrésistible. Appliquée
aux finances privées, elle côtoie la faillite ;
c'est la condition de l'audace dans les transactions commerciales.
Mais qu'est-ce que la faillite, dans le monde immobile ?
L'anéantissement et le déshonneur. Et qu'est-ce
que la faillite, dans le monde qui marche ? Un coup reçu
dans la bataille avec excitation à recommencer. Michel
Chevalier est à la tête du monde qui marche.
Il n'est pas, tant s'en faut, l'apologiste de la faillite ;
il regarde la bonne foi dans les transactions comme la plus
essentielle et la plus productive qualité du commerçant ;
mais il demande la transformation de nos codes, comme conséquence
de la transformation de l'industrie, quelque chose comme l'abolition
de la peine de mort en matière de commerce.
Il fut nommé, en 1838, conseiller d'État en
service extraordinaire (Le 9 mai 1838. Il
était maître des requêtes en service extraordinaire
depuis le 15 novembre 1836.) ; membre du conseil
supérieur du commerce et du conseil supérieur
de l'instruction publique, professeur d'économie politique
en 1840, en remplacement de Rossi.
Bon, disait Rossi ; le voilà professeur d'économie
politique : il l'apprendra. C'est le mot de tous les
maîtres jugeant leur successeur. Cela veut dire ici
et partout : il quittera l'école qu'il essayait
de fonder, et qui était détestable, pour la
mienne, qui est parfaite. Mais Rossi se trompait de toutes
façons. Michel Chevalier était dès lors
un maître, et malgré cela ses idées ne
différaient pas assez des idées de son illustre
prédécesseur pour qu'il fût permis de
dire : C'est une autre école. Au fond ce que Rossi
condamnait dans Michel Chevalier, c'était son passé
aventureux, et la forme brillante de son enseignement. Michel
Chevalier, de son côté, dédaignait la
circonspection de Rossi, qui n'allait pas sans un peu de morgue.
Dans son discours d'ouverture, il fit l'éloge de J.-B.
Say, comme s'il lui eût succédé directement,
et ne dit pas un mot de Rossi. Rossi était un maître ;
Michel Chevalier était plutôt un professeur.
Personne ne l'égalait pour exposer une doctrine avec
lucidité, et pour rendre attrayante la science nouvelle
que Cousin appelait dédaigneusement la littérature
ennuyeuse.
Je dois mentionner ici, au moment où il prend place
dans le haut enseignement, une école d'enseignement
moyen, ou même primaire, qu'il essaya de fonder à
Paris sur le modèle de l'école de La Martinière,
qui rend des services signalés à l'industrie
lyonnaise. On sait que sa triple préoccupation était
de fonder des voies de communication, des banques populaires
et des écoles techniques. L'école de Paris allait
être créée, grâce à ses efforts,
et annexée au Conservatoire des Arts et Métiers.
Le rapport, fait par M. Martin du Nord, avait été
approuvé par le roi et publié au Moniteur
(23 décembre 1838. Le Moniteur
était le Journal officiel de temps-là.).
La chute du ministère Molé emporta tout. Ce
fut un grand chagrin pour Michel Chevalier. Vers le même
temps, il poussait à la création d'une La Martinière
à Reims (Lettre à M. Warnier,
le 5 novembre 1873. « Les jeunes gens élevés
par cette méthode font des choses surprenantes pour
la rapidité et l'exactitude, comme calculateurs, comme
dessinateurs, etc. Si elle ne s'est pas propagée, c'est
que l'Université, dans sa routine, ne l'a pas voulu
et que le dédain de quelques hommes d'État pour
le progrès populaire, y a fait obstacle..... 11 me
semble, mon cher député et ami, que puisque
vous avez la corde, il serait bon d'en profiter pour doter
Reims d'un enseignement qui fait tant de bien à l'industrie
lyonnaise. Envoyez-y voir, etc. »). Son
idéal était de faire une classe dirigeante,
composée d'ingénieurs et de chefs d'industrie,
pour remplacer les classes dirigeantes de Mgr Dupanloup, « qui
savent le latin ».
Rossi et Michel Chevalier étaient libéraux en
économie politique, et doctrinaires en politique. Quelques-uns
des amis de Michel Chevalier m'écrivent qu'il était
libéral en toutes choses, même en politique.
Ils se trompent. Il n'a jamais été libéral ;
il était trop saint-simonien pour cela. Il était
autoritaire. Il voulait un pouvoir fort. Il reprochait au
roi de la monarchie de Juillet de n'être pas assez roi.
La liberté comme il l'entendait, et ce n'est pas comme
cela que les libéraux l'entendent, consistait à
être défendu contre le désordre par une
royauté fortement constituée. Plus le roi sera
fort, plus nous serons libres. Il était tout préparé,
le cas échéant, à devenir bonapartiste,
non par dévouement aux Bonaparte, mais par dévouement
à la force. C'est être dupe des mots que de le
prendre pour un libéral en politique. Il était
indépendant, ce qui est tout autre chose. L'indépendance
est une vertu ; le libéralisme est une opinion.
Nous disons, nous autres libéraux : Malo periculosam
libertatem. Mais pour les autoritaires, tout pouvoir est
justifié, quelle que soit son origine, pourvu qu'il
garantisse l'ordre, ce qui est sa tâche et sa raison
d'être.
Michel Chevalier a été doctrinaire en 1838,
bonapartiste en 1852. Il n'a jamais été courtisan.
Les faveurs lui venaient sans qu'il les cherchât ;
ou si vous voulez, pour rester dans la juste mesure, sans
qu'il les cherchât beaucoup. On avait cru utile en 1838
de l'appeler au Conseil d'État, comme conseiller en
service extraordinaire avec participation aux débats ;
on crut utile en 1840 de le réintégrer dans
le corps des mines avec le grade d'ingénieur -en chef,
et de lui donner la chaire de Rossi (Il fit
sa première leçon au Collège de France
le 28 avril 1841. M. Michel Broët, un de ses auditeurs,
publia les leçons des deux premières années
en 1842-44. Michel Chevalier en donna une seconde édition
revue par lui-même, et modifiée sur des points
importants en 1855-56. Cette première période
de sou enseignement se termine en avril 1852. La seconde période
dure depuis le 18 décembre 1866 jusqu'à 1878.).
En 1845, l'année de son mariage (Avec
la fille de M. Fournier, l'un des grands manufacturiers de
l'Hérault (fabrique de draps à Lodève).
La fortune de Michel Chevalier a pour origine la situation
que son mariage lui fit dans l'industrie, et non, comme on
l'a dit, ses relations avec le Crédit mobilier.),
il se présenta dans l'Aveyron comme candidat à
la députation. Comme il était de l'avis du gouvernement,
et qu'il le défendait de sa plume dans le Journal
des Débats, il réclama et obtint son appui
pour sa candidature. Il fut député de l'Aveyron
et ne le fut pas longtemps. Il se présenta l'année
suivante aux élections générales et ne
fut pas réélu. Il commençait alors sa
campagne du libre-échange, à laquelle ses électeurs
étaient rebelles. Comme je l'ai dit, il n'était
pas courtisan. Quel que fût l'avis du roi, quel que
fût l'avis des électeurs, il était, lui,
de son propre avis. Il était tellement de son avis
en tout temps et en toutes choses que, quand il en changeait,
il s'en vantait. Je dirais volontiers que sa qualité
principale était sa franchise.
Il publia, sous le règne de Louis-Philippe : Histoire
et Description des voies de communication aux États-Unis,
1840, qui firent suite, dans les Débats, aux
Lettres sur l'Amérique du Nord ; Essai
de politique industrielle, 1843 ; LIsthme
de Panama, 1844- Il était très préoccupé
d'augmenter les relations de l'Europe avec l'Amérique.
En tout temps, il regarda le monde comme un atelier qu'il
était nécessaire d'aménager pour la plus
grande commodité des travailleurs, et pour l'accroissement
et le perfectionnement de la production. Dans son Système
de la Méditerranée, où il insistait
surtout sur le percement de l'isthme de Suez, il avait déjà,
incidemment, parlé du percement de l'isthme de Panama.
La révolution de 1848 proclamait la liberté
en politique : en économie politique, elle la
supprimait. Elle était deux fois l'ennemie de Michel
Chevalier, par la suppression de la monarchie et par les idées
de Louis Blanc sur l'organisation du travail. En politique,
il se contenta de se ranger ouvertement parmi les vaincus ;
en économie politique, il combattit Louis Blanc dans
le Journal des Débats avec la dernière
énergie. Il ne publia pas moins de dix-huit lettres,
qui parurent ensuite en volume sous ce titre : Lettres
sur l'organisation du travail, et qui sont un de ses plus
beaux ouvrages. « Tout y est beau »,
dit M. Courtois dans la ferveur de son admiration. Quelques-uns
de ses arguments tombaient sur l'école dont il avait
été, dans sa jeunesse, un des apôtres,
mais il ne s'en embarrassait pas, étant prêt
en toute occasion à dire la vérité telle
qu'il la voyait. Ses anciens amis ne le ménageaient
pas. Plusieurs d'entre eux, appartenant à l'opinion
ultra-libérale, étaient entrés dans le
gouvernement de la République. La politique est ce
qui divise le plus les hommes. On pardonne plus aisément
un crime ou une bassesse qu'une dissidence d'opinion. Il est
vrai que cela dure ce que durent les passions humaines, tandis
que les dissentiments en matière de morale sont éternels.
Louis Blanc effrayait bien un peu ses collègues du
Gouvernement provisoire ; mais sans accepter ses chimères,
et sans être ce qui s'appelle socialistes, ils avaient
des ménagements pour le socialisme, et ils regardaient
la vieille économie politique comme l'ennemie du monde
nouveau qu'ils se croyaient appelés à fonder.
Ils ne se contentèrent pas de révoquer Michel
Chevalier ; ils supprimèrent la chaire qu'il occupait
au Collège de France. Quand la République fut
culbutée le 2 décembre, il était prêt
à accepter la monarchie nouvelle. Il la préférait
à l'ancienne, parce qu'elle était plus autoritaire.
Son adhésion fut complète et éclatante.
Elle fut aussi très prompte, ce qui avait, aux yeux
du chef de l'État, une grâce particulière.
Il s'inscrivit dès le 2 décembre sur le registre
de l'Elysée. Il se rendit à Lunel, le 1er octobre
1862, à la tête du conseil général
de l'Hérault dont il était président,
pour saluer Louis-Napoléon au passage, et prononça
un discours qui causa un grand scandale parmi les ennemis
du coup d'État. Les adhésions qui ne manquent
jamais à la force n'avaient pas manqué au Président ;
mais celle-ci venait d'un professeur au Collège de
France, d'un membre de l'Institut, plus que cela, d'un savant
illustre. Les économistes, qui arrivaient peu à
peu à regarder Michel Chevalier comme leur maître,
et qui pour la plupart appartenaient à l'opposition,
se sentirent consternés. Il n'hésita pas, à
la suite de cette aventure, à reparaître à
la Société d'économie politique.
Cette Société se réunit tous les mois
en un banquet, à la suite duquel on discute, sans quitter
la table, les questions à l'ordre du jour. Une question,
sur laquelle il avait des idées particulières,
l'y attira. Il fut reçu comme un pestiféré.
Ses anciens amis s'éloignèrent de lui ;
il dîna sans parler aux voisins que le hasard lui avait
donnés. Il écouta en silence un premier discours,
et quand l'orateur eut fini de parler, il demanda la parole.
Il y eut, dans l'assemblée, un mouvement d'opposition
très marqué, et quelque hésitation dans
le bureau. On se résigna cependant. Si la libre discussion
disparaissait du reste de la terre, elle se retrouverait à
la Société d'économie politique. La suite
de ses idées l'amena à parler du Panthéon.
Aussitôt on lui cria de toutes parts : L'église
Sainte-Geneviève ! l'église Sainte-Geneviève
(L'empereur, qui voulait gagner le clergé
catholique, avait débaptisé le Panthéon,
et y avait établi une collégiale sous le vocable
de Sainte-Geneviève.) ! Il sourit, pour
qu'on vît bien qu'il savait ce qui se passait, n'y fit
pas la moindre allusion dans ses paroles, continua froidement,
s'anima peu à peu, versa dans sa discussion les faits,
les raisons, les traits d'esprit, et se retrouva au bout d'un
quart d'heure le maître et l'oracle de la Société
comme à ses beaux jours. Il était alors devenu
un gros personnage dans le monde officiel. Il était,
depuis 1851, membre de l'Académie des Sciences morales
et politiques où il avait remplacé le vénérable
M. Villermé ; on lui avait, comme je l'ai rappelé,
rendu sa chaire au Collège de France et son grade d'ingénieur
en chef. Il fut appelé en même temps aux fonctions
de conseiller d'État en service ordinaire. Il ne fut
nommé sénateur que le 16 mars 1860. A la suite
de cette séance de la Société d'économie
politique, il reprit tout naturellement sa place parmi ceux
qui cultivaient la même science que lui.
Il faut dire qu'il n'était pas dans la politique militante.
Il était rallié à l'Empire, parce qu'il
n'avait eu aucun effort à faire pour cela ; il
n'était pas de la secte bonapartiste. Il allait à
la cour dans les occasions, en sa qualité de sénateur ;
il n'en faisait pas partie. Il était discipliné ;
il n'était pas enrégimenté. Il resta
jusqu'à la fin maître de son vote. Il faut lui
tenir compte d'un fait, c'est qu'en 1870, seul de tout le
Sénat, il vota contre la guerre. Il n'aurait pas eu
de peine, s'il l'avait voulu, à se frayer un chemin
au pouvoir. Un vote complaisant dans l'occasion et quelques
courbettes lui auraient suffi. Il aima mieux voter librement,
et continuer son enseignement au Collège de France
et dans la presse. Il n'accepta que des besognes d'économiste.
Il fut rapporteur de la section française à
l'exposition de Londres en 1862 , rapporteur général
de l'exposition universelle en 1867.
Son activité ne fut pas moindre sous l'Empire que sous
la monarchie de Juillet ; mais il la concentra presque
tout entière sur la question du libre-échange.
Ses articles, ses livres, ses discours n'eurent plus que cet
objet. Cobden et Michel Chevalier sont les fondateurs de la
politique du libre-échange. Cobden l'a fondée
et Michel Chevalier l'a introduite en France au prix de grands
efforts et par une habile diplomatie.
Ce grand apôtre de la liberté des échanges
n'était pas, au commencement de sa carrière,
ennemi de l'intervention de l'État dans la direction
de l'industrie et du commerce. Or, si l'État intervient
{pour réglementer, il interviendra pour protéger.
Toute intervention est protection, soit qu'on protège
le consommateur contre l'industrie, ou l'industrie dans l'un
de ses deux facteurs, qui sont l'ouvrier et le patron, contre
le consommateur. Il insistait beaucoup, dans ses Lettres
sur lAmérique du Nord, sur la taxe du pain,
qu'il regardait comme favorable au bon marché, et protectrice
de l'alimentation du pauvre, et sur le contrôle des
marchandises à la sortie, nécessaire, disait-il,
à la sauvegarde de notre honneur commercial. Dans les
premières années de son enseignement, il fit
une campagne contre la concurrence illimitée. J'ajoute
pourtant que, même alors, il s'élevait contre
les taxes excessives qui paralysent l'industrie. Ce ne fut
qu'à la longue, en écoutant ce qui s'enseignait
en Angleterre, et en se rassurant sur l'avenir de l'industrie
française par le spectacle de ses progrès, qu'il
en vint à soutenir que les moyens employés pour
défendre le travail national avaient pour effet de
restreindre le développement du travail universel et
même le développement du travail national, car
sous prétexte de le protéger on l'étouffe.
C'est seulement en 1855, si l'on en croit l'auteur d'une excellente
biographie de Michel Chevalier, M. Courtois, secrétaire
perpétuel de la Société d'économie
politique de Paris, que sa conviction libre-échangiste
se trouva complètement formée. Il le déclara
aussitôt, avec sa franchise ordinaire, et quoiqu'il
dût lui en coûter son siège à la
Chambre. Sa conversion était au moins très avancée
depuis 1862, puisqu'il publia à cette date lExamen
du système commercial connu sous le nom de Système
protecteur. M. Courtois regarde son adhésion au
libre-échange comme une rupture formelle avec le saint-simonisme.
Je n'en sais rien. En pratique-, les saint-simoniens, autoritaires
en toutes choses, faisaient gouverner le travail et le commerce
par le pouvoir central ; mais la maxime : «
A chacun selon sa capacité, à chaque capacité
selon ses uvres » s'accorde mieux avec la liberté
du travail qu'avec le travail réglementé. Je
dirais volontiers que Michel Chevalier abandonnait la pratique
des saint-simoniens et se rapprochait de leur doctrine.
On a écrit plusieurs fois l'histoire des traités
de commerce de 1860. On ne sait pas généralement
que Michel Chevalier l'a écrite lui-même, ou
du moins qu'il en a écrit un sommaire. Ce sommaire,
publié d'abord dans le Panthéon des illustrations
françaises du XIXe siècle, a été
tiré ensuite en brochure à un très petit
nombre d'exemplaires, et n'a été distribué
qu'à quelques amis. Il était précédé
d'une sorte d'introduction par Emile de Girardin, grand partisan
du libre-échange (Cette brochure contient
en outre une lettre de Cobden à Michel Chevalier, et
une lettre de Napoléon III. Le texte de Michel Chevalier
et celui de Cobden sont gravés d'après leur
écriture manuscrite. Paris, 1865, chez Enoch père
et fils, 24, rue de Béranger.).
Michel Chevalier, dans cette nouvelle campagne, rencontra
de grands adversaires et peu d'adhérents, jusqu'à
l'Exposition de 1855. A dater de cette Exposition, les esprits
éclairés comprirent que notre éducation
industrielle était faite, et que nos produits pouvaient
soutenir la concurrence, à tous les points de vue,
avec les produits étrangers. Dès lors, pourquoi
maintenir une taxe qui n'était plus qu'un impôt
prélevé sur le consommateur français ?
Le raisonnement est sans réplique ; mais on ne
placerait pas la doctrine du libre-échange sur sa véritable
base, en la fondant sur l'inutilité pratique des tarifs
protecteurs. La suppression des tarifs ainsi motivée
dépendrait des mouvements de l'industrie. On les supprimerait
quand ils seraient inutiles, et on les rétablirait
quand un recul de notre industrie, ou un progrès de
nos concurrents rendrait ce rétablissement opportun.
Ce n'est pas là la doctrine du libre-échange.
Le principe de la liberté des échanges est l'application
du principe plus général de la liberté
du travail. Les saint-simoniens ne veulent un gouvernement
fort que parce qu'ils veulent un atelier libre. Ils attendent
tout du travail humain ; ils veulent aplanir la route
devant lui et faire en sorte qu'il ne rencontre ni l'obstacle
des lois, ni celui du désordre. Ils arment le gouvernement
contre le désordre ; et dans le même esprit
ils le désarment complètement contre le travail,
qu'ils affranchissent des règlements dans sa production,
et des tarifs dans ses échanges. Personne ne montra
avec plus de force, et surtout avec plus de persévérance,
que Michel Chevalier la justice, l'utilité, la nécessité
de cette émancipation absolue du travail. Nous étions,
en 1855, les égaux de nos anciens rivaux ; ce
n'était là qu'un accident. Il est contre l'intérêt
de l'atelier universel, et même contre l'intérêt
de l'atelier national, d'entretenir, à l'aide de tarifs
protecteurs, une production défectueuse, qui cause
d'un côté une déperdition de la force,
et de l'autre, une surélévation abusive du prix
de revient des consommations. Si par exemple la France est
inférieure à l'Angleterre pour les filés,
égale pour les tissus, et supérieure pour les
impressions, son intérêt est de s'approvisionner
de fils en Angleterre pour augmenter la force de ses tissages,
et d'admettre en franchise les tissus que l'Angleterre lui
présentera pour être imprimés dans les
ateliers français. Le libre-échange ne profite
pas seulement, comme on ne cesse de le répéter,
aux consommateurs ; il profite au producteur. Telle est
la doctrine de Michel Chevalier, et de l'immense majorité
des économistes.
Mais ce n'est pas ici une de ces théories sur lesquelles
on a le temps de disputer longuement avant d'arriver aux applications.
Il s'agit des tarifs de douanes, c'est-à-dire d'un
intérêt urgent, considérable, immédiat,
d'où dépendent d'un côté la vie
des manufactures, et de l'autre, celle des populations. Nos
industriels menacés firent entendre leurs doléances,
en ayant soin de cacher qu'ils n'étaient en péril
que par leur faute. Nous avions des filatures qui donnaient
des dividendes superbes, grâce aux tarifs, et qui, les
tarifs supprimés, allaient être obligées
de suspendre leur fabrication. Nos tissages étaient
moins compromis ; mais si parmi nos tisseurs, quelques-uns
avaient eu l'habileté de renoncer aux anciennes machines
et de suivre les progrès réalisés par
la science moderne, d'autres s'étaient endormis dans
la routine, qui est le fruit naturel de la protection. Il
leur faudrait, le jour même de l'abolition des tarifs,
se débarrasser de tout leur matériel, et en
acquérir un nouveau, en dépensant beaucoup de
temps et beaucoup d'argent. Autre péril pour nous :
nos concurrents avaient commis une faute, qui menaçait
de les ruiner, si les droits étaient maintenus, et
de nous ruiner, s'ils étaient abolis : ils s'étaient
livrés à une production exagérée,
et leurs magasins étaient encombrés de marchandises
dont ils ne trouvaient pas le placement. Tout changeait pour
eux, dès que nos frontières leur étaient
ouvertes ; ils inondaient nos places avec leur trop plein,
détournaient le marché à leur profit,
et paralysaient pour longtemps notre production.
On essayait même d'inquiéter l'agriculture. L'Amérique
et l'Asie pouvaient jeter dans nos ports des troupeaux, des
cotons, des céréales. Les transports étaient
de plus en plus rapides et à bon marché. La
main-d'uvre, dans ces deux parties du monde, est pour
rien. Chez nous, elle s'accroît tous les jours, par
l'effet naturel du renchérissement des denrées,
par la recherche croissante, et d'ailleurs heureuse, du confort,
et par le progrès de la législation, qui a cessé
de proscrire les coalitions comme un crime. Si la vie devient
difficile dans un coin de l'Europe, c'est aussitôt la
guerre ; si la crise se produit en Amérique, c'est
seulement, comme conséquence, l'émigration dans
des terrains fertiles. Ici, un temps d'arrêt ;
là, un accroissement de l'atelier et de la production.
Le cultivateur américain vend ses produits en Europe
à des prix qui sont rémunérateurs pour
lui, mais ruineux pour le cultivateur français, puisqu'ils
ne sont pas l'équivalent de ses déboursés.
Quand vous aurez aboli les tarifs, la viande et le pain seront
à meilleur marché ; mais on n'aura pas
d'argent pour en acheter, car le travail national sera interrompu ;
nos champs resteront en friche ; nos manufactures tomberont
en ruines ; la première guerre maritime, en supprimant
les arrivées, nous condamnera à la famine. Nous
serons comme une ville assiégée, qui n'aurait
ni sources naturelles, ni puits artésiens. Le libre-échange,
c'est l'industrie livrée à l'Angleterre, l'agriculture
sacrifiée à l'Amérique. Tels étaient
les arguments de part et d'autre.
La lutte entre libre-échangistes et protectionnistes
n'était d'ailleurs pas égale. Les protectionnistes,
qui, pendant tout le règne de Louis-Philippe, avaient
tenu le haut rang dans le monde officiel et dans le Parlement,
exerçaient encore une grande influence par leurs emplois
et leur fortune. Ils combattaient pour la vie, car il ne s'agissait
pas seulement d'une diminution de revenus. Si la nouvelle
doctrine triomphait, ils n'envisageaient que la ruine, ruine
pour eux, ruine pour la patrie. Les libre-échangistes
au contraire n'étaient poussés que par leurs
convictions, sans aucun intérêt personnel dans
la lutte. Les premiers écrits de Michel Chevalier,
député de l'Aveyron, en 1846, sur la liberté
commerciale, eurent pour effet de le faire échouer
aux élections de l'année suivante.
Le libre-échange ne faisait pas de progrès dans
le monde officiel ; il n'en faisait pas non plus dans
le public. On le considérait comme un paradoxe, dont
s'amusaient les gens d'esprit et dont s'étaient infatués
les économistes. Frédéric Bastiat avait
écrit quelques brochures étincelantes de verve ;
mais il n'avait pas la popularité, quoi qu'il eût
toutes les qualités qui la donnent. Ses écrits
ne sortaient pas du cercle de sa petite école, dont
ils faisaient les délices. Michel Chevalier et lui
s'associèrent pour fonder une Ligue du libre-échange
sur le modèle de lAnti Corn Laws League.
Cette tentative n'eut aucun succès. La Chambre des
députés rejeta dédaigneusement une proposition
dont elle fut saisie, et qui ne réussit pas même
à attirer l'attention. C'est après le succès
de l'industrie française à l'exposition de 1855
que Michel Chevalier, désespérant de gagner
la bataille en rase campagne, résolut de recourir aux
habiletés de la diplomatie.
Il n'y avait pas à compter sur l'initiative du Corps
législatif, ni même sur son obéissance
dans une question où il y allait des intérêts
privés d'un si grand nombre de ses membres ; mais
la constitution donnait à l'empereur le droit de signer
des traités de commerce sans en référer
aux Chambres : c'est de ce côté qu'il fallait
agir. L'abaissement direct des tarifs, avec une déclaration
de principes qui en eût avec le temps amené la
suppression, aurait été une marche plus ouverte,
plus franche, et surtout plus sûre ; mais puisqu'il
y fallait renoncer, c'était gagner un grand point que
de diminuer les tarifs dans une proportion notable par voie
de convention internationale. Il s'agissait donc de faire
le siège de l'empereur qui avait suivi en 1846 les
conférences de lAnti Corn Laws League
et dont les tendances ne paraissaient pas défavorables.
Michel Chevalier n'était pas en mesure d'aborder la
question avec lui. C'était une de ces rares occasions
où l'on regrette de ne pas être courtisan. Quand
même il eût été familier avec l'empereur,
l'affaire était trop sérieuse pour que l'éloquence
et l'ascendant d'un particulier pussent suffire. Il pensa
qu'il fallait amener les hommes d'État anglais à
désirer cette mesure et à en faire la proposition,
non aux ministres, mais à leur maître, qui aurait
plus de décision et de fermeté qu'eux.
Il était déjà en relation avec Cobden,
qui avait gagné la première bataille en Angleterre,
et qui était un grand manieur d'hommes, à la
fois aimable et obstiné. Il savait que Cobden voulait
procéder par l'action unilatérale ; mais
il ne désespéra pas de le ramener au traité
de commerce en lui démontrant que cela seul était
praticable, dans la situation politique de la France. Il fallait
commencer très secrètement, car, au premier
bruit répandu, tous les protectionnistes accourraient
et barreraient le chemin. On pouvait encore en 1869 essayer
de garder un secret, ce qui aujourd'hui nous paraîtrait
la plus extravagante des chimères. Justement Michel
Chevalier était appelé à Bradford pour
présider le congrès international des poids
et mesures. Toute l'école de Manchester s'y trouva,
Cobden, John Bright, Benjamin Smith. Michel Chevalier y fit
merveille. Cobden, comme il s'y attendait, fut le plus difficile
à convaincre ; mais une fois gagné à
cette entreprise, il y porta cette activité prudente
et incessante, qui n'employait que les moyens vraiment utiles
et parmi ceux-là n'en oubliait aucun. Ils gagnèrent
le chef du ministère whig, lord Palmerston, par la
perspective d'un service rendu au commerce anglais et d'une
alliance plus intime avec la France. M. Gladstone était
favorable. Tout était prêt de l'autre côté
du détroit. Restait à faire le siège
de l'empereur. Lord Palmerston lui-même comprenait qu'aucune
proposition ne pouvait être utilement faite avant qu'on
eût disposé son esprit, et il tomba d'accord
que Cobden était l'homme désigné pour
cet office.
Michel Chevalier le ramena en France. Les deux conspirateurs
ne commirent pas la faute d'y venir ensemble ; c'eût
été mettre l'ennemi en éveil. Ils vinrent
par des chemins séparés. L'empereur accueillait
les étrangers de marque. Il reçut d'autant mieux
celui-ci, qu'il l'avait connu et fréquenté à
Londres. Cobden aborda carrément la question, demanda
des entretiens pour la traiter à fond, et introduisit
aisément dans ces conférences secrètes
son confédéré. Michel Chevalier connaissait
bien l'empereur ; Cobden le devinait. Ils étaient
l'un et l'autre bourrés de faits, qu'ils groupaient
avec un art infini. L'empereur n'était pas un de ces
politiciens à court terme qui ne voient que l'heure
présente ; il aimait à prévoir l'avenir.
Il envisageait avec sang-froid une aventure. Il se laissa
séduire par celle-ci. Cobden lui rappela la statue
élevée à Robert Peel. « On
a placé cette inscription sur le piédestal :
il améliora le sort des classes laborieuses et souffrantes
par l'abaissement du prix des denrées de première
nécessité. C'est la récompense
que j'envie le plus, » répondit l'empereur
(ALPH. COURTOIS, Notice sur la vie et les
travaux de Michel Chevalier, p. 20.). Son parti
fut pris au bout de quelques semaines. C'était le ciel
ouvert pour Cobden et Michel Chevalier, qui voulaient frapper
le grand coup sans différer.
Il ne l'entendit pas ainsi. Il était tout-puissant,
par la constitution d'abord, et ensuite par la faiblesse des
hommes. Mais il sentait de la résistance sur ce point,
et ne voulut se déclarer que quand toutes les précautions
seraient prises pour assurer le succès. Il voulut peut-être
se donner le plaisir de conspirer encore une fois. C'était
son plus grand talent. Il donna ses ordres à Baroche,
qui faisait l'intérim des affaires étrangères,
et à Rouher, ministre du commerce. Lord Palmerston
choisit pour négociateurs lord Cowley et Cobden. Persigny,
notre ambassadeur à Londres, était dans le secret,
et il avait aidé Michel Chevalier et Cobden à
convaincre le chef du cabinet britannique. Tout fut examiné
et réglé dans le plus grand mystère par
ces négociateurs de premier ordre. Le moment venu,
l'empereur lança sa déclaration du 5 janvier
1860 sous forme de lettre au ministre d'État. Elle
éclata comme un .coup de foudre.
Les protectionnistes se sentirent battus. Le public hésita.
La question était nouvelle pour lui. D'un côté,
on lui promettait abondance de produits et diminution de prix ;
de l'autre, on parlait de la fermeture des ateliers. L'impression
fut plutôt favorable dans les masses ; les classes
privilégiées se montrèrent plutôt
hostiles. Les libéraux de l'opposition, qui étaient
pour la plupart libre-échangistes, se déclarèrent
partisans du principe, et critiquèrent avec amertume
une forme de procéder qui faisait dépendre les
fortunes privées de la volonté d'un maître.
L'important était d'achever sans délai la besogne
commencée. Les protectionnistes étaient déjà
à l'uvre pour remplacer les prohibitions par
des droits tellement élevés qu'ils auraient
équivalu à la prohibition elle-même, et
pour provoquer sur toute l'échelle la surélévation
des tarifs. Rouher déjoua leurs espérances avec
autant d'habileté que de fermeté. Le traité
avait été signé le 28 janvier 1860. Les
deux conventions contenant les tarifs sont du 12 octobre et
du 16 novembre. Elles furent suivies à bref délai
des autres traités : la Belgique 1861, le Zollverein
1862, l'Italie 1863, la Suisse 1864, la Suède et la
Norvège, les villes libres de Brème, Hambourg
et Lubeck, les grands-duchés de Mecklembourg-Schwerin
et Mecklembourg-Strelitz, les Pays-Bas 1865, le Portugal,
l'Autriche 1866, les États pontificaux 1867.
Michel Chevalier avait la plus grande part dans ce résultat.
On peut juger diversement la doctrine du libre-échange.
La France, dans sa grande majorité, y applaudissait
sous l'Empire. Je crois qu'à l'heure présente,
c'est la tendance inverse qui domine, grâce à
la crise qui s'est abattue sur toute l'Europe. Il y a si peu
d'hommes capables de préférer la raison à
l'intérêt, et de sacrifier l'intérêt
présent, l'intérêt du quart d'heure, à
l'utilité éloignée, mais durable !
Les savants, ceux qui lisent d'autres livres que leurs livres
de comptes, applaudirent unanimement. Michel Chevalier se
trouva fort grandi dans le monde économique. Aucun
maître avant lui n'avait frappé un si grand coup.
Il fut très populaire en Angleterre. Quand il y retourna,
en 1870, pour participer aux travaux de préparation
du canal sous-marin, il fut acclamé. La Société
royale lui décerna la grande médaille décennale
pour services rendus à la science, qui lui fut remise
par le prince de Galles.
Ce n'était pas le libre-échange, puisqu'il restait
des tarifs de douane. Le nom même du libre-échange
n'était prononcé nulle part dans le préambule
des traités. Ce n'en était pas moins un grand
et décisif acheminement vers le libre-échange
par l'abolition des prohibitions et la diminution des taxes.
Le discours de l'empereur, prononcé le 1er mars 1860,
fut plus explicite. En 1862, le gouvernement adhéra
ouvertement au principe de la liberté des échanges,
par deux discours officiels, l'un de Rouher, prononcé
au concours de Poissy, l'autre du prince Napoléon,
à l'ouverture de l'exposition internationale dont il
était président.
L'ancien régime, qui mettait partout le privilège
à la place du droit, avait partagé l'humanité
en deux classes : ceux qui étaient protégés
et ceux qui ne l'étaient pas. Les ouvriers affiliés
à la corporation avaient le droit ou, pour mieux dire,
le privilège de faire un certain travail interdit à
tous les autres ; les habitants d'une contrée
avaient le droit ou plutôt le privilège de fabriquer
et de vendre un produit déterminé. Il y avait
à la porte des villes et des plus petites paroisses
des barrières pour le péage ; et il y avait
aussi des barrières à la frontière de
toutes les provinces, ce qui n'empêchait pas l'état
d'exercer ses privilèges et de prélever sa part
sur le prix des marchandises sous forme d'impôt ou sous
forme de douanes. Quand la corporation, la ville, la province
et la douane avaient touché leur préciput, il
fallait encore payer la dîme du curé, l'impôt
seigneurial et l'impôt royal. Outre que la condition
du consommateur devenait intolérable et que les pauvres
ne pouvaient se procurer ni des aliments en quantité
suffisante ni les objets manufacturés de première
nécessité, les lieux de production mal choisis
et le privilège substitué à la capacité
dans la désignation des chefs d'industrie et des artisans
avaient pour conséquence une fabrication défectueuse.
Ce fut un des éclatants services de la révolution
économique commencée par Louis XVI et achevée
par la Constituante d'avoir détruit les douanes intérieures
et les privilèges des corporations. Nous devons à
cette abolition d'entraves surannées l'essor magnifique
du commerce et de l'industrie et l'avènement des classes
pauvres à une vie relativement aisée et confortable.
Il est très curieux de lire aujourd'hui les plaintes
exhalées contre ces utiles réformes par ceux
qu'on appelait et qu'on appelle encore des esprits sages,
et de constater que les protectionnistes répètent
contre le libre-échange les injures qu'on prodiguait
à Turgot il y a un siècle. C'est que nous faisons
la même uvre que lui sur une autre échelle.
Nous voulons renverser les barrières qu'il avait seulement
reculées.
Nous croyons qu'on fait tort à l'humanité et
à chacun de ses membres toutes les fois qu'on interdit
le travail à un ouvrier de bonne volonté. L'injustice
est encore plus criante si cet ouvrier a une capacité
exceptionnelle.
La nature a destiné ce peuple à ce travail ;
elle lui a donné la matière première
en abondance et en quantité supérieure ;
elle a disposé les voies de communication, les pentes,
les cours d'eau, la mer, pour que la matière première
arrive commodément à l'atelier, et que la marchandise
fabriquée soit dirigée sur les comptoirs de
vente ; elle a doué les habitants d'une aptitude
spéciale pour ce genre de travail. Si vous suivez ses
indications, vous allez fournir un aliment aux besoins et
aux plaisirs d'un grand nombre d'hommes, et produire en même
temps une accumulation de richesses qui fécondera d'autres
industries. Mais l'homme, acharné contre lui-même,
oppose à la généreuse prodigalité
de la nature ses lois malfaisantes. Comme cette production
de richesse n'est pas faite par nous sur notre sol, nous n'entendons
pas que nos nationaux en profitent. Nous les excluons de ce
beau progrès ; nous les privons de cette abondance.
La loi ferme nos portes à l'écoulement de ces
marchandises ; elle nous défend de nous approvisionner
de ces objets si agréables, qu'on nous offre à
si bas prix. Elle s'arrangera, s'il est absolument impossible
de se passer de produits analogues, pour que nous en fabriquions
chez nous. Tout nous manque pour cela ; la matière
première, le combustible : on les fera venir à
grands frais ; le goût, l'habileté :
on se vaincra, on se formera. On se contentera de produits
défectueux ; on les paiera au delà de leur
valeur. Comme on ne peut contraindre personne à fabriquer
à perte, on indemnisera ces producteurs condamnés
à l'infériorité, et qui cesseront d'être
des industriels pour devenir des préposés à
une fabrication d'état. Le consommateur sera deux fois
rançonné, par le prix qu'il paiera, et par l'indemnité
à laquelle il contribuera. Le non-consommateur, qui
ne peut plus acheter l'objet, parce qu'il coûte trop
cher, contribuera néanmoins à indemniser ce
fabricant à contre sens et à contre nature qui
le prive d'un objet nécessaire ou commode. Il le paie
littéralement pour le mal qu'il lui fait. Hélas !
les bras et l'intelligence si mal employés nous seraient
nécessaires ailleurs pour l'ouvrage auquel nous destinaient
nos aptitudes, la nature de notre sol et de notre climat,
et notre situation géographique.
Le temps viendra, il approche, où nous nous souviendrons
que nous sommes tous assis à la même table, que
nous sommes les ouvriers de l'atelier universel, que la prospérité
de chacun, quand elle est avouée par les lois de la
nature, produit la prospérité commune, et que
la paix du monde sera précaire tant qu'il existera
quelque part un tarif de douane. Nous n'avons pas besoin de
prêcher la doctrine du libre-échange. La vapeur,
l'électricité, la science en répandent
partout les bienfaits. Les déclamations s'usent, les
lois restrictives tombent. L'espace et le temps sont vaincus.
Les barrières cessent d'être odieuses, elles
ne sont plus que ridicules. Les princes se sont mis à
voyager, et les populations les acclament parce qu'elles voient
dans ces visites fréquemment renouvelées un
commencement d'assimilation entre les peuples ; mais
avec quel respect et quels transports n'accueillent-elles
pas sur tous les points du globe les inventeurs, les savants,
les manieurs d'idées, les messagers de la paix, les
précurseurs, les grands hommes dont la puissance souveraine
s'élève, au nom du droit de l'humanité,
sur les débris du particularisme, de la routine et
du privilège !
Emile de Girardin, dans son introduction à l'éloge
de Cobden par Michel Chevalier, caractérise ainsi ce
qu'il appelle le monde économique, c'est-à-dire
le monde organisé d'après la doctrine du libre-échange.
« Le monde économique, c'est le monde transformé ;
c'est la paix succédant à la guerre ; c'est
la science détrônant la force ; c'est l'esprit
de réciprocité remplaçant l'esprit de
rivalité ; c'est la liberté des échanges
abaissant de toutes parts la hauteur des barrières ;
c'est l'unité de lois et d'usages, de monnaies, de
poids et de mesures simplifiant tous les rapports des peuples
entre eux ; c'est la neutralité universelle des
mers ; c'est l'abolition du servage et de l'esclavage
sur tous les points du globe ; c'est la rédemption
de l'homme par le travail. »
Michel Chevalier ne joua plus de rôle politique après
1870. Il se consacra exclusivement à son enseignement
et à ses travaux économiques. Il combattit avec
force l'impôt sur les matières premières
proposé par M. Thiers. Six ans plus tard, après
une maladie qui avait mis ses jours en péril, il écrivait
à M. Ducrocq : « Ma santé qui
avait été ébranlée est remise,
et je compte bien faire des efforts pour que les traités
nouveaux de commerce soient par rapport au traité de
1860 (dont je ne peux pas dire de mal, puisque j'en suis en
partie l'auteur), ce que ce traité de 1860 fut par
rapport au régime antérieur (Le
29 octobre 1877.) ». Il fut toujours vaillant
et toujours jeune pour tout ce qui touchait à la liberté
commerciale.
Il ne protesta pas contre l'établissement de la troisième
République. J'ai entre les mains une lettre de lui,
datée du 26 mars 1878, dont voici le principal passage :
« Il est aujourd'hui opportun et nécessaire
de prendre un parti relativement au nom du gouvernement. Il
faut se résoudre à dire : Nous sommes
en république ; et comme disent les Anglais :
To make the best of it, très franchement. Je
pense qu'après Sedan, le mieux eût été,
au lieu de renverser l'empire, de le garder pour faire la
paix en toute hâte. Tel autre croit qu'au 15 février
71, à Bordeaux, il eût été excellent
de proclamer roi le comte de Paris. D'autres sont d'avis que
c'eût été un bonheur, il y a trois ou
quatre semaines, que le comte de Chambord, répondant
aux avances qu'on lui faisait, se mît en mesure de reprendre
la couronne. Mais aujourd'hui toutes ces variantes du thème
monarchique sont usées. Il n'y a plus à y revenir.
La royauté de la branche aînée ou de la
cadette sont des mythes insaisissables relégués
dans le royaume des ombres. Le gouvernement à organiser
est le gouvernement républicain. Remarquez que c'est
déjà l'étiquette officielle. Le jour
où il a été réglé que le
chef de l'État s'appellerait le Président
de la République, le coup a été fait.
La masse du public l'a compris ainsi. Toute tentative qui
tendrait à remonter le courant qui est de plus en plus
prononcé, avortera (A M. Warnier). »
On peut dire que toute la vie de Michel Chevalier s'est passée
à glorifier théoriquement le travail et à
pratiquer sa théorie. Dans son extrême jeunesse,
il s'associe à une école qui veut restaurer
en les rajeunissant les institutions anciennes, la religion,
la royauté, l'aristocratie. Elle ne s'entend pas à
la religion ; mais elle s'entend fort bien à la
nécessité sociale d'une religion. Elle est indifférente
aux maisons royales ; mais elle demande à la royauté
d'être en état de remplir son but, c'est-à-dire
d'assurer l'ordre : la royauté qui assure le mieux
et aux moindres frais l'ordre public, est la royauté
la plus légitime. Elle veut une aristocratie, mais
l'aristocratie de la capacité et de l'activité ;
l'aristocratie intelligente et bienfaisante du travail, non
l'aristocratie idiote et malfaisante de la naissance. Saint-Simon
proposait déjà à Louis XVI de remplacer
l'aristocratie de naissance par une aristocratie industrielle.
Cette école envisage le monde comme un vaste atelier,
où chaque ouvrier doit travailler au métier
qu'il aime le plus, et qu'il sait le mieux. Présider
à ce classement et à cette organisation, protéger
contre toute agression les travailleurs, les ateliers et les
magasins, porter à pied d'uvre les matières
premières et procurer des débouchés aux
marchandises, telle est la tâche du pouvoir royal ;
plus il est fort, et plus il garantit la liberté de
l'industriel et de l'ouvrier. L'école, dans ses commencements,
à force de verser dans les généralités,
admettait la monarchie sans contrepoids, remplaçait
la propriété et le mariage, qui sont individualistes,
par le collectivisme, et combattait même le patriotisme
pour favoriser ses tendances cosmopolites. Elle rentra dans
le monde de la raison, après le grand coup qui la frappa
en 1832. Elle ne demanda plus l'abolition des frontières
politiques, mais l'abolition des frontières commerciales ;
elle admit le mariage, mais en réclamant des droits
plus amples pour la femme et une éducation plus complète ;
elle revint à la propriété transmissible
par voie d'héritage, mais en la rendant mobilisable
par le crédit ; elle demanda des écoles
et particulièrement des écoles techniques ;
des banques populaires, des facilités nouvelles pour
mobiliser les fonds de terre au moyen des hypothèques.
A la doctrine des économies stériles qui achète
la tranquillité au prix de l'immobilisation des capitaux
et de l'inertie industrielle, elle opposa celle du travail
incessant et des capitaux armés en lutte. En un mot,
elle proposa de transformer la société humaine
parla transformation industrielle du monde.
Saint-Simon, après lui Bazard et Enfantin, plus tard
Enfantin tout seul, jouèrent le premier rôle
dans l'école saint-simonienne, constituée et
agissante ; Michel Chevalier n'y eut que rang de disciple,
mais il fut un des premiers disciples, non pas à côté
« du Père », mais tout près
de lui. Dans l'école se survivant à elle-même,
allégée de tout le côté mystique,
mêlée à la société française,
et conservant néanmoins ses tendances réformatrices,
il fut le premier. Enfantin resta toujours le saint-simonien
d'avant 1832. Michel Chevalier, les Péreire, d'autres
encore, furent les saint-simoniens d'après 1832, fidèles
à tout ce qu'il y avait de solide et de puissant dans
l'école, débarrassés seulement de la
vie en commun, des formules mystiques, remplaçant la
destruction violente par la transformation progressive, et
respectant les principes fondamentaux de l'ordre social, tout
en donnant plus d'élasticité à leurs
applications. Ses compagnons dans cette voie s'attachèrent
surtout à se faire une grande place dans le monde des
affaires ; il s'en fit une dans le monde de la science.
Il est le théoricien des écoles techniques,
en 1840, quand le ministère Molé fut
emporté, il allait fonder, auprès du Conservatoire
des Arts et Métiers, une école analogue à
l'école lyonnaise de La Martinière ; le
théoricien des banques populaires, dont il ne cessa
de montrer l'utilité et de provoquer la création ;
le théoricien des chemins de fer. Nous n'avions encore
que le chemin de fer de Paris au Vésinet, obtenu à
grand peine et traité de joujou ruineux par les habiles,
qu'il avait déjà publié son Système
de la Méditerranée, où il proposait
d'unir l'Egypte à l'Europe par des voies ferrées,
de percer l'isthme de Suez et l'isthme de Panama, et d'inaugurer
une dépense de 18 milliards, ce qui était, disait-il,
l'unique moyen de remettre l'ordre et la sécurité
dans les finances. Il consentait à être législateur ;
il ne consentait pas à se charger de l'administration
des affaires publiques, ayant surtout à cur de
remplir sa mission de professeur ou d'apôtre, par la
plume et par la parole : professeur effectif pendant
vingt ans au Collège de France, professeur pendant
un demi-siècle au Journal des Débats
et à la Revue des Deux Mondes. Il n'était
pas un orateur habituel du Sénat. Il votait dans les
questions politiques avec indépendance, dans le sens
gouvernemental cependant, en sa qualité de partisan
des gouvernements forts. Il vota seul contre la guerre ;
il lui était impossible d'hésiter ; sa
vie était une protestation contre la guerre en faveur
du travail. Ce vote n'était pas son opinion du moment ;
c'était le résumé de toute sa carrière.
Il quitta sa chaire pendant plusieurs années, parce
que le repos lui était nécessaire, et qu'il
faut d'ailleurs renouveler sa provision. Il fut remplacé
la première fois par notre confrère M. Baudrillart,
aussi savant économiste que moraliste éminent.
Il la reprit à soixante ans, et pendant plusieurs années
resta sur la brèche, plus lumineux que jamais dans
son enseignement. Enfin, à soixante-douze ans, il remit
cette chaire du Collège de France, qu'il avait illustrée
après Rossi, à son gendre Paul Leroy-Beaulieu,
qui devait lui donner un nouvel éclat. Il était
un des plus assidus de l'Académie et des plus disputeurs.
Il ne laissait passer ni une injure de M. Cousin contre l'économie
politique, ce qui lui semblait hérétique dans
les doctrines économiques de Wolowski. L'Académie
se souvient encore des querelles de Wolowski et de Chevalier
sur la question des banques, Wolowski soutenant la doctrine
d'une banque nationale unique, Chevalier demandant, non pas
la liberté, mais la pluralité des banques d'émission,
et sur la question monétaire, Wolowski voulant le double
étalon, avec rapport fixe, et Michel Chevalier n'en
admettant qu'un seul. Il prit d'abord l'argent pour étalon ;
mais les faits s'élevèrent contre lui avec tant
de force qu'il renonça à cette hérésie,
et se rejeta sur l'or, en continuant de combattre le bimétallisme.
L'étalon unique est plus rationnel ; le double
étalon est plus commode dans un pays où il est
connut accepté, pratiqué depuis un temps immémorial,
et qui a besoin de beaucoup de monnaie d'appoint. Question
d'ailleurs très compliquée, parce qu'il faut
tenir compte de la quantité d'or et d'argent détenu
par chaque pays, soit en lingots, soit en pièces ayant
cours, du monnayage, etc. Chevalier n'avait plus la verve
légère et brillante de sa jeunesse ; mais
Wolowski, tout bourré de science et de bonnes intentions,
n'avait jamais été ni léger ni éclatant.
Le bureau était quelquefois obligé d'intervenir
entre les deux combattants et ramenait la paix à la
surface.
Michel Chevalier, qui, dans la conversation et dans la vie
familière, était plein de bonhomie, retrouvait
dans la discussion publique quelque chose de ses allures d'apôtre.
Sa manière tranchante et hautaine lui avait coûté
cher, autrefois, devant les assises. Wolowski en subissait
les derniers éclats. La chance était différente
avec Cousin, qui n'avait pas son pareil pour démonter
un adversaire. Il avait pourtant un désavantage contre
Michel Chevalier. L'économie politique était
la seule des matières de l'Académie où
il fût ignorant. « Je suis protectionniste,
Monsieur, disait-il avec un dédain superbe, parce que
je suis patriote. » Les deux adversaires, Wolowski
et Chevalier, se réunissaient alors contre lui, et
quelquefois le vénérable Hippolyte Passy prononçait
comme juge du camp quelques graves paroles très attentivement
écoutées. Les économistes avaient la
science ; ils avaient le nombre ; ils avaient l'autorité.
Mais Cousin leur échappait tout à coup et portait
la question sur le terrain philosophique, où il éblouissait
l'auditoire. Je me souviens de ces belles séances,
et de celles de la Société d'économie
politique, quand Michel Chevalier y fut revenu. Là,
il était au premier rang sans conteste. Il était,
là, l'auteur du Système de la Méditerranée,
des Lettres sur l'Amérique du Nord, de la Politique
industrielle, des Chemins de fer en Amérique,
de lIsthme de Panama, du livre sur la Monnaie,
du Système des banques ; il était
surtout le promoteur, l'auteur des traités de 1860 ;
l'un des plus grands apôtres du travail, et l'un des
plus grands travailleurs du XIXe siècle. Michel Chevalier
est mort au château de Montplaisir, dans l'Hérault,
le 28 novembre 1879, à l'âge de soixante-treize
ans.
Paris. Typ. Firmin-Didot et Cie, impr.
De l'Institut, rue Jacob. 56. 24789.
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