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Notice sur la vie
et les travaux
de Bruno Neveu
par M. Xavier
Darcos,
séance du lundi 3 décembre
2007
Propos introductif
de Monsieur Lucien Israël, Président de
lAcadémie,
Mesdames, Messieurs,
Mes chers Confrères,
Monsieur le ministre et cher Confrère,
Nous connaissions, depuis notre refondation en 1832, les ministres
de tutelle, mais cette fonction a été abolie
par la loi de programmation sur la recherche du 18 avril 2006,
qui reconnaît le caractère dindépendance
de nos Académies.
Nous parlons depuis de ministres de rattachement en
loccurrence le ministre de lEnseignement supérieur
et de la Recherche.
Avec vous, Monsieur le ministre, nous découvrons une
catégorie nouvelle, qui répond plus aux exigences
du cur et de lesprit quà des dispositions
légales : le ministre dattachement.
Un attachement réciproque à nen point
douter. Je peux bien sûr témoigner ici de la
sympathie que vous porte chacun de vos confrères. À
leur tour, ils pourraient dire cette disponibilité
dont vous faites preuve et la sollicitude que vous témoignez
envers la Compagnie qui vous accueille. Assidu autant que
votre agenda ministériel peut le permettre, vous participez,
avec votre coutumière bienveillance, au déroulement
de nos travaux.
Vous en donnez la preuve aujourdhui, en vous acquittant
avec rigueur et ponctualité de cet exercice académique :
la lecture de la Notice sur la vie et les travaux de
son prédécesseur que doit rédiger tout
nouvel élu.
Avec ponctualité, disais-je. La date de cette séance
a été fixée il y a un an avant
que vous naccédiez aux hautes fonctions qui sont
les vôtres. Elle na jamais été remise
en cause. Vous nous aviez de toute façon prévenu
que vous ne sauriez loublier : le calendrier liturgique
a, en effet, fixé au 3 décembre la fête
de votre saint patron, François-Xavier. Permettez-moi
donc de vous souhaitez une bonne fête.
Jai ajouté que vous aviez accompli avec rigueur
votre travail. Vous ne connaissiez pas personnellement Bruno
Neveu et les querelles jansénistes sur la grâce
nont sans doute jamais occupé trop longtemps
votre esprit. Alors, vous avez commencé par lire tout
Bruno Neveu du moins les livres et les principaux articles.
Mais, vous le savez, les fruits de son intelligence ne suffisent
souvent pas à rendre compte dun individu. Pour
rendre au plus près la personnalité de Bruno
Neveu, vous avez donc entrepris de rencontrer ses amis les
plus proches qui sont parmi nous et que je remercie de veiller
avec tant de soin sur la mémoire de notre regretté
confrère.
Je pense que vous avez perçu, au cours de ce travail,
la nature profonde dune séance comme celle daujourdhui.
Sans doute, quand vous pensez aux vertus qui doivent être
celles des académiciens, vous reviennent en mémoire
des passages du De amicitia de Cicéron. Car
cest bien lamitié qui forme le ciment de
nos Compagnies. Et cette amitié nexiste pas uniquement
dans la synchronie de nos sympathies réciproques, elle
se doit dêtre diachronique, de traverser le temps
pour souvrir à ceux à qui nous ne pourrons
témoigner quune amitié abstraite, épurée
des ressorts du sentiment.
Cest à cette rencontre de deux âmes différentes
que vous nous conviez maintenant. Je vous donne la parole.
Notice sur la vie et les travaux de Bruno
Neveu (1936-2004)
par M. Xavier Darcos, membre de l'Institut, ministre de
l'Éducation nationale
Une
aurore de printemps, à Raboueh, quartier résidentiel
de Beyrouth : « Dès quatre heures du
matin, les coqs et le muezzin se disputent le jour. La mélopée
de la croyance court sur les toits, tandis quenfle de
minute et minute le chur doiseaux qui laccompagne.
Fenêtres grand ouvertes, les parfums se lèvent
en même temps que la lumière. Cest sur
une terre pareille que peut commencer la croyance ».
Cest pendant un tel moment magique, évoqué
ici par Jean-Michel Maulpoix (1),
au petit jour du 24 mars 2004, alors quil était
lhôte du patriarche melkite Sa Béatitude
Gregorios III, que Bruno Neveu sendormit pour toujours.
Croyant fervent, il naurait sans doute pas rêvé
dun cadre plus opportun pour entrer dans lau-delà.
Mais, rétifs aux desseins de la Providence, ses amis
furent abasourdis. Leur chagrin saugmentait de désarroi,
face à un décès prématuré
et imprévisible. Que la spiritualité de Bruno
Neveu serve, ici, de consolation : il avait eu, toute
sa vie, le regard et la pensée tournés vers
la Terre Sainte. Un de ses proches ma dit quil
avait même manifesté le désir explicite
de mourir au Liban. Il aurait vu dans cette fin le doigt de
Dieu et une forme de sa grâce, dont ses lectures jansénistes
ne lui avait rien laissé ignorer. Il quitta ce monde
alors quil se replongeait pour quelques jours au cur
de la tradition chrétienne, maintenue en terre libanaise
en dépit des vicissitudes dune histoire troublée.
Cette tradition lui était source de vie et despérance.
Depuis longtemps, il était un paroissien assidu de
léglise Saint-Julien-le-Pauvre. Cette paroisse
grecque-catholique de Paris, où la liturgie de saint
Jean Chrysostome est célébrée en grec
et en arabe selon le rite melkite, lui servait de refuge,
à lui comme à dautres catholiques désorientés
par la liturgie appauvrie que parfois on célèbre
ailleurs.
Né à Grenoble le 4 novembre 1936, il y fit ses
études primaires et secondaires, où il brilla
immédiatement en latin, en grec et en histoire. Ces
succès lorientèrent vers la Faculté
des Lettres de lUniversité dauphinoise, où
il obtint sa licence et le diplôme détudes
supérieures en lettres classiques, fondations solides
de lhumanisme. Il sintéressa dès
cette époque aux Pères de lÉglise
latins et grecs, puis aux théologiens et canonistes
des époques plus récentes. « Jétais
attiré par les méthodes et les carrières
de lérudition », avoue-t-il modestement
dans sa note autobiographique (2) :
il se dirigea donc vers lÉcole des Chartes où
il entra en 1959. Il en sortit en 1963 archiviste paléographe,
suivant limpulsion de sa vocation originelle. Sa thèse
décole était consacrée à
Sébastien Le Nain de Tillemont (1637-1698),
le grand historien ecclésiastique du XVIIème
siècle, un proche de lécole de Port-Royal,
dont les écrits sont consultés encore aujourdhui
pour la connaissance des six premiers siècles du christianisme.
Cette étude, publiée en 1966, sétait
enrichie des enseignements rigoureux dispensés à
lÉcole des Chartes ainsi quà la
Sorbonne, où le docte et patient Henri Gouhier exposait
lhistoire de la pensée religieuse. De même,
à lÉcole pratique des Hautes Études,
Bruno Neveu bénéficia des cours donnés
par deux personnalités qui linfluencèrent :
Jean Orcibal, chargé de lhistoire du catholicisme
moderne, le plus fin connaisseur français du jansénisme
et de Fénelon ; et Gabriel Le Bras, spécialiste
à la fois de lhistoire du droit canon et de la
sociologie religieuse, science dont il fut quasiment le fondateur.
Ainsi Bruno Neveu put-il appliquer les règles de la
critique philologique et historique aux textes de nature doctrinale
vers lesquels ses curiosités le portaient.
Pensionnaire à la Fondation Thiers de 1963 à
1966, Bruno Neveu y trouva lagrément et le piquant
dun commerce quotidien avec de jeunes agrégés,
normaliens ou juristes, au nombre desquels, déjà,
Jean Tulard et Marc Fumaroli. Certains affectaient déjà
ce conformisme débraillé et vindicatif où
perçait le futur soixante-huitard. Mais ils se méfiaient
de son ironie ou bien ils cédèrent à
son esprit conciliant et urbain. Lui-même sémancipa,
abandonna un peu de son quant-à-soi, sauf vestimentaire,
souvrit à une vie sociale plus animée
et plus éclectique. Dans cette institution bigarrée,
il put élargir son champ de vision vers des dilections
culturelles plus diversifiées, sans abandonner ses
recherches à la section des sciences religieuses de
lÉcole pratique des Hautes Études où
il prépara sa thèse de doctorat de 3ème
cycle.
Ces premiers travaux, remarqués et publiés rapidement,
lui ouvrirent la voie vers lÉcole française
de Rome où il fut admis en 1966. Grâce à
une bourse de recherche du CNRS, il put prolonger son séjour
romain, pendant sept ans, jusquen 1973. Dans « cette
cité dexception qui repose de nos capitales ambitieuses »,
écrit-il, il se consacre à ses recherches, dans
les divers dépôts darchives et dans les
bibliothèques. Bruno Neveu trouve un domicile sur le
petit Aventin, près de Saint-Saba. Imaginons ce jeune
humaniste, plein de sensibilités et dattentes,
éprouvant un bonheur indicible dans ce milieu romain
subtil et raffiné, dans les rites dune Église
catholique qui navait encore rien cédé
sur le culte sacré et sur la beauté des mystères,
et dont il aimait les traditions et les liturgies. Pratiquant
fidèle, il essaie diverses paroisses, avec une préférence
pour la Trinité-des-Monts. Il passe ses matinées
en investigations dans les inépuisables collections
manuscrites et imprimées de la Bibliothèque
Vaticane de Sixte V et il plonge dans les riches bibliothèques
romaines. Les après-midi, il explore la Ville éternelle,
rend visite à dautres chercheurs, tisse des liens
avec les érudits romains, souvent des membres du clergé
régulier ou séculier. Et le soir, comme sen
souvient Marc Fumaroli, « combien de conversations
animées et sérieuses, se prolongeant bien au-delà
du coucher du soleil, interrompue par la visite dune
église-poème inconnue croisée au passage,
et sachevant à lheure de la cena dans quelque
trattoria » ! Bruno Neveu se sent bientôt
à laise dans le monde international de la Curie
romaine. Il fréquente le recteur de lInstitut
pontifical darchéologie chrétienne, le
père Félix Darsy, un dominicain, fin connaisseur
de Rome, de ses antiquités comme de sa société
ecclésiastique. Il est accueilli avec amitié
par les prélats français, notamment par le préfet
de la Maison pontificale, Mgr Jacques Martin. Il noue des
liens affectueux qui ne se desserreront plus, comme avec le
futur cardinal Paul Poupard. Les professeurs des universités
pontificales le reçoivent familièrement. Dans
ce cadre épanouissant et fervent, ses travaux sont
féconds, mêlant lérudition et lélégance,
à limage du milieu où il évolue.
Il put alors publier deux solides ouvrages, qui donnent immédiatement
la mesure de son impressionnante productivité. Dune
part, une biographie documentaire de labbé de
Pontchâteau, émissaire de Port-Royal auprès
du Saint-Siège, et qui joua un rôle secret mais
actif sous le pontificat rigoriste dInnocent XI :
Sébastien Joseph du Cambout de Pontchâteau
(1634-1698) et ses missions à Rome daprès
sa correspondance et des documents inédits (3).
Dautre part, en 1973, les deux volumes dune édition
monumentale de La Correspondance du nonce en France Angelo
Ranuzzi (1672-1689) (4).
Ce nonce pontifical auprès de la Cour du roi Louis XIV
usa son entregent à tenter de dénouer les querelles
du moment. Il les relate dans une correspondance qui couvre
une période passionnante et animée, avec les
suites de lAssemblée du Clergé de 1682 ;
les controverses en Sorbonne ; la révocation de
lÉdit de Nantes ; la chute de Jacques II
Stuart et son exil à Saint-Germain-en-Laye ; le
conflit entre Louis XIV et Innocent XI sur la Régale ;
les tensions liées aux activités jansénistes
à Louvain ou en France. Comme on limagine, ces
publications de longue haleine nauraient pas été
réalisées si Bruno Neveu navait pu demeurer
à Rome au-delà des seules trois années
initialement dévolues à lÉcole
française de Rome.
Mais, au printemps 1974, il lui fallut quitter Rome, à
regret, pour revenir en France où il a été
élu, quelques mois auparavant (à compter du
1er octobre 1973) directeur détudes à
lÉcole pratique des Hautes Études, dans
la IVème section, pour y dispenser un enseignement
sur l« Histoire des relations diplomatiques
en Europe aux XVIIème et XVIIIème siècles ».
Il devait remplir cette fonction jusquà la fin
de son activité enseignante, en septembre 2002. Lintitulé
de sa direction détudes lui permit de jeter plus
grands les filets de ses investigations et douvrir plus
larges les voiles de son intelligence énergique. Il
traita cependant par prédilection des rapports entre
la France et Rome durant les deux derniers siècles
de la monarchie, sujet qui, malgré une bibliographie
déjà foisonnante, lui semblait dune richesse
toujours renouvelée, grâce au recours systématique
à des sources encore inexploitées. Peu à
peu, au fil de ses cours et de ses recherches, Bruno Neveu
a précisé la réalité historique
et ecclésiologique de la notion de romanité,
terme défini par opposition à toutes les formes
de juridictionnalisme, dont le gallicanisme, formes qui prétendaient
refléter létat premier de la discipline
et du gouvernement de lÉglise. Pour identifier
cette romanité par diverses approches, Bruno Neveu
a tantôt interrogé des théologiens attachés
aux droits et privilèges de la Chaire de Saint-Pierre ;
tantôt observé la politique suivie par le Saint-Siège
dans ses rapports avec les puissances temporelles. Cest
cette seconde optique qui fut le sujet de sa thèse
dÉtat, soutenue en Sorbonne en 1979. Les épisodes
du jansénisme et du quiétisme retinrent plus
longuement son attention, évidemment. Il y révéla
notamment comment les interminables et subtiles discussions
jansénistes sur les diverses formes de la grâce
cachaient en réalité une résistance nationale
au magistère romain, les messieurs de Port-Royal sestimant
plus savants et plus pieux que les prélats romains
ou que les membres de la Compagnie de Jésus, perçus
comme des étrangers malgré tous leurs efforts
pour jouer aux gallicans frais émoulus. Mais, plus
globalement, Bruno Neveu examina et précisa la nature
et lexercice du munus docendi du Souverain Pontife,
assisté par les Congrégations organisées
dès 1588. Ce munus docendi était à
tort confondu avec le munus regendi de la juridiction
pontificale. Il fallait donc, comme le fit Bruno Neveu, observer
attentivement le fonctionnement et lévolution
de la Congrégation du Saint-Office et de celle de lIndex.
Il montra que linfaillibilité conférée
au pasteur suprême, parallèle à lindéfectibilité
dont jouit lÉglise dispersée ou réunie
en Concile, ne changea jamais de principe directeur mais quelle
fit constamment lobjet de clarifications ou dajustements
sous le coup de controverses doctrinales, en particulier de
linterminable querelle janséniste, poursuivie
jusquau synode de 1786 et à la condamnation réitérée,
formulée par la bulle Auctorem fidei de 1794.
Cette réflexion a fini par prendre la forme dun
livre épais et luxuriant, paru à Naples en 1993,
unanimement salué comme un chef-duvre de
science et de pénétration : Lerreur
et son juge. Remarques sur les censures doctrinales à
lépoque moderne (5).
Cet ouvrage (souvent en latin et en italien sans traduction,
comme pour en écarter les ignorants) éclaire
lenracinement historique, voire lévolution,
des concepts dhérésie et dhétérodoxie
(et donc dorthodoxie), tels que le catholicisme post-tridentin
les a élaborés dans la poursuite et la proscription
de lerreur doctrinale. Ainsi se trouve délimitée
ce que lon pourrait nommer « lintégrité
dogmatique », en dépit dobstacles
épistémologiques, et malgré la fluidité
des jugements prononcés par les divers niveaux de magistères.
Bruno Neveu cerne les débats qui animaient les grands
centres européens de pensée théologique
(Paris, Salamanque, Louvain, Padoue etc.) autour de tel ou
tel aspect du dogme. Rome ne sen mêlait pas tant
que cette spéculation ou ces commentaires ne menaçaient
pas la vraie foi. En revanche, si le risque dinfection
ou derreur se faisait trop pressant, le Saint-Office
préparait lanathème et lexprimait
avec des argumentaires précis et accablants. Ainsi
se combinaient une exploration théologique continue
et un recadrage régulier dune doctrine, unique
et mobile à la fois. Car seule lÉglise
catholique romaine soutient lidée selon laquelle
lautorité de la foi ne doit pas se contenter
de puiser dans la littéralité de la Révélation
le « sola scriptura »
des protestants ni même dans une tradition close
et intangible. Pour elle, le dogme se développe et
senrichit sans cesse, comme un arbre croît en
restant à la fois lui-même et différent,
en se complexifiant, en sadaptant. Certains, dont je
suis, trouveront peut-être que cette plasticité
a pu, dans la seconde moitié du dernier siècle,
se montrer trop grande jusquà faire courir à
la doctrine le risque de linconsistance. Je crois comprendre
que, sur le plan de sa piété privée,
pudique mais vive, Bruno Neveu, était plutôt
de cet avis.
Ces questions contentieuses, relatives au droit de dire la
foi, étaient arides. Une fois luvre accomplie,
elles incitèrent Bruno Neveu à sévader
un peu et à se tourner vers des sujets moins théoriques.
Ses recherches sur le modernisme le conduisirent à
étudier la correspondance de Mgr Louis Duchesne, académicien
érudit et libéral, puis à porter un regard
plus panoramique sur lhistoire religieuse et le droit
public ecclésiastique du XIXème siècle,
en se penchant sur des correspondances diplomatiques et privées
françaises et romaines. Au fond, Bruno Neveu quittait
les deux siècles (les XVIIème et XVIIIème
siècles) où la foi avait été régie
par les contraintes énergiques de la raison intellectuelle,
de la rigueur juridique et de la volonté politique,
pour aborder ce XIXème siècle, plus sensible
à la foi comme état dâme et expérience
intime. Ainsi sélabora la thèse de doctorat
en Droit public que Bruno Neveu termina en 1993, intitulée
Les facultés de théologie de lUniversité
de France, 1805-1885 (847p.). Il la soutint à lUniversité
de Paris II, sous le patronage du recteur Jean Imbert,
auquel il succédera, en 2001, dans notre Académie
des sciences morales et politiques. Ce remarquable ouvrage
valut à son auteur dêtre, en 2000, lauréat
du Prix Madeleine Laurain-Portemer de notre Académie.
Par son travail, Bruno Neveu rendait plus apparents les motifs
qui ont condamné ces facultés, érigées
unilatéralement par Napoléon, à végéter,
jusquà leur suppression sous les coups conjugués
des anticléricaux et des ultramontains qui se satisfaisaient
des Instituts catholiques créés après
1875. Des facteurs contrastés (alliés quoique
contraires) ont joué un rôle dans lhistoire
emblématique des facultés de théologie,
à commencer par la persistance dun gallicisme
administratif parmi les élites, ce qui devait rappeler
à Bruno Neveu ses analyses précédentes
relatives au jansénisme. Mais dautres raisons
jouèrent, hétéroclites, qui relèvent
de lévolution politique générale
de lépoque : lattachement au principe
régalien du monopole de lÉtat pour la
collation des grades, y compris en théologie ;
la médiocrité de la culture du clergé
français et de son épiscopat ; les susceptibilités
de Rome en une période de restauration puis dexpansion
du pouvoir pontifical et de lautorité des congrégations
romaines ; lobsession gouvernementale duniformiser
les lieux denseignement. Bruno Neveu, curieusement,
montra quun accord aurait pu sétablir entre
les deux puissances, en France et au Saint-Siège, entre
gallicanisme et ultramontanisme, et quil fut même
envisagé par les chancelleries, de part et dautre.
Mais le mouvement laïcisant de lhistoire fut le
plus fort et ces facultés disparurent en 1885, par
une sorte de consensus honteux entre Jules Ferry et lÉglise.
Bruno Neveu aurait pu rester ainsi, se partageant entre ses
doctes recherches et ses enseignements, très suivis.
Mais une proposition lui fut faite quil accepta avec
enthousiasme, même sil eût sans doute préféré
une prélature plus romaine : partir à Oxford
pour y diriger la Maison française. Comme « professeur
associé » (titre et statut rarissimes) à
All Souls College, il y reçoit le diplôme de
Master of Arts dOxford. Ceux qui ont partagé
sa vie oxonienne évoquent sa gestion efficace et consciencieuse,
conduite avec tact, délicatesse et humour. Parmi eux,
notre collègue Alain Besançon qui, lors de la
cérémonie de remise de son épée
à Bruno Neveu, qualifia justement cette « curiosité
enjouée », qualité des vrais sages,
deutrapélie, nom ingrat dune vertu
louée par Aristote, saint Thomas ou saint Jean Bosco
et que les Anciens opposaient à la rusticité
revêche. En tout cas, Bruno Neveu retrouva, dans cette
superbe ville, ponctuée dadmirables édifices
religieux et universitaires, attachée à ses
traditions et à la culture classique, ce quil
avait tant aimé à Rome : un art de la maintenance,
un souci du décorum et des protocoles, une fidélité
en profondeur au catholicisme, un amour du legs ancestral,
un sens du rituel intact, fût-il désuet. Il y
appréciait les dîners solennels en smoking, les
cérémonies en toge, les merveilles musicales
et liturgiques des offices anglicans. Il nétait
pas dupe du côté suranné de ces manières.
Il sen amusait, avec bienveillance et avec malice. Jai
limpression quil aimait les institutions qui escortent,
qui encadrent, qui valorisent, comme si elles protégeaient
dune fragilité et se substituaient au père.
« À deux reprises, écrit-il, jai
eu le privilège de capter les images crépusculaires
dune société restée fidèle,
par une sorte de miracle, aux usages, aux rites, aux raffinements
des siècles précédents ».
Et Oxford ne manquait pas dévoquer en lui la
figure du cardinal John Henry Newman, curé anglican
de Saint Marys, animateur du « mouvement
dOxford », qui se convertit au catholicisme
pour renouer avec la pureté originelle de sa foi.
En se spécialisant dans lhistoire culturelle
et religieuse des XVIIème et XVIIIème siècles,
Bruno Neveu na pas exhumé un vieux savoir ou
prolongé des redites théologiques. Il a créé
un domaine neuf et original, au vaste périmètre
et aux perspectives immenses, qui combine la théologie,
le droit, les usages canoniques, la philosophie, lhistoire,
la philologie, la littérature, les beaux-arts. Son
champ dérudition supposait une culture universelle,
quil détenait, par labeur et par goût.
Il devint ainsi un pionnier dans cette discipline spéciale
et composite, cherchant à éviter que lexamen
historique du christianisme ne perde de son objectivité,
dans un temps où luniversité, selon lui,
préférait réinventer le sens de lhistoire,
voire « lhistoire totale », plutôt
que maîtriser lhistoriographie. Il sentait bien
que lhistoire, comme science, entretenait des rapports
problématiques avec la théologie. Il le dit
nettement dans les premières lignes dune longue
étude sur lautorité du Souverain Pontificat
aux XVIIème et XVIIIème siècles :
« Pour se voir reconnaître par le savoir
universitaire la respectabilité dune discipline
académique, lhistoire du christianisme a dû
peu à peu séloigner de la théologie,
mais cette séparation douloureuse ne lui a pas assuré,
en fin de compte, une complète crédibilité ».
Et il continuait en ces termes : « La part
du transcendant dans lhistoire décide pourtant
de toute orientation critique ultérieure. Suivant que
lon tient lÉglise pour héritière
des promesses évangéliques ou pour une société
purement humaine, dès lépoque de son fondateur
ou par une altération progressive, les historiographes
du christianisme varient du tout au tout. Autant que leur
diversité, leur luxuriance déconcerte » (6).
Les travaux de Bruno Neveu ont ainsi apporté une contribution
neuve et significative à la compréhension des
processus complexes par lesquels la critique historique et
philologique sest dégagée puis imposée,
au prix de conflits avec les Églises, lesquelles ont
résisté vigoureusement à lintroduction
de méthodes de plus en plus exigeantes pour examiner
les origines du christianisme et des premiers siècles
chrétiens. Sa mort prématurée la
privé de poursuivre au moment, tant souhaité
par lui, de louverture quasi complète des archives
du Saint-Office et de lIndex, où lattendaient
un foisonnement de dossiers inédits. Il comptait prolonger
sa recherche en sintéressant aussi aux polémiques
entre savants catholiques et anglicans, renouant ainsi avec
Oxford et avec le cardinal Newman, en quelque sorte. Enfin,
il prévoyait une étude complète de la
notion d« hétérodoxie »,
pour cerner la complexité de cette dissonance et de
cette divergence dogmatique qui sest peu à peu
substituée à la bonne « hérésie
» de jadis si jose dire. Personne avant
Bruno Neveu navait réussi cet exploit, en se
fondant sur un travail scientifique qui navait pas demblée
une visée apologétique, daccroître
lintelligibilité du magistère romain et
de ses décisions doctrinales et dogmatiques. Il a su
analyser (au sens psychologique, voire psychanalytique du
terme) lhistoire de la pensée religieuse en Europe
non en la décrivant froidement mais en pénétrant
son évolution intime, parfois masquée mais révélée
par son verbe, ses doutes, ses joutes et ses postures.
Son activité érudite, qui était toute
sa vie, exigeait dinlassables recherches et une compétence
infinie. Mais, tout en se consacrant à son métier
de chercheur, Bruno Neveu accepta bien des tâches officielles.
La diversité de ses talents et son savoir protéiforme
lui permirent en particulier dêtre choisi pour
présider lÉcole pratique des Hautes Études,
de 1994 à 1998. Il anima également plusieurs
commissions, une bonne douzaine, notamment celle des Archives
diplomatiques du Ministère des Affaires étrangères,
et celle des Travaux historiques de la Ville de Paris, ce
qui lui valut la reconnaissance publique. Il présida
bien des comités scientifiques, français ou
internationaux. Il reçut les décorations françaises
les plus prestigieuses et appartint à divers ordres
étrangers, notamment italien et portugais. Il était
aussi célébré par ses pairs universitaires :
il fut reçu entre autres, docteur honoris causa
du Kings Collège (Canada) et il participa à
diverses Académies italiennes, tout en étant
corresponding fellow de la Royal Historical Society.
Bref, il ne fut pas insensible aux honneurs. Dois-je redire
ici combien son élection à notre Académie
lui donna de la joie ? « Je me sens comblé
et légèrement étourdi », avoua-t-il
alors. Partagé entre exaltation et nostalgie, il y
vit une consolation face à la marche du temps, quand
« lâge des impressions instinctives
qui nous rendent heureux en nous divertissant fait place inexorablement
au temps du découragement, à la confusion du
soir ».
Mais son souvenir ne sefface pas. Ses grands livres
sont encore fréquentés par les étudiants
et les chercheurs. Je pense à Lerreur et son
juge, surtout à la partie où il étudie
les procédures et critères de censure appliqués
par Rome au jansénisme ; au beau recueil darticles
qui a pour titre Érudition et religion aux XVIIème
et XVIIIème siècles ; ou à sa
thèse en droit. Les archives monumentales ne le rebutaient
pas, comme on le voit avec son examen des souvenirs de lérudit
historien Alfred Maury, professeur au Collège de France
en 1862, Directeur général des archives en 1868,
membre de lAcadémie des Inscriptions et Belles-Lettres,
et qui, curieusement, à la fin de sa vie, se passionna
pour le sommeil, les rêves et linconscient, en
précurseur de Freud. Mais les études de Bruno
Neveu, quelque savantes quelles fussent, ne manquaient
pas dhumour ou de facétie, et certains de ses
articles se lisaient comme du La Bruyère ou du Saint-Simon,
tel son amusant Un rival de lAvare, le nonce Varese
à Paris, 1676-1678, publié en 1982 dans
le Journal des savants. Car le style de Bruno Neveu
ne se compare à aucun autre, surtout pas dans le milieu
scientifique. Sy mêlent lérudition
la plus aiguë et un goût de linsolite parfois
déconcertant. Le lecteur passe du vertige, qui le saisit
devant des considérations immenses et sublimes, à
des surprises presque fantastiques face à des détails
bizarres subitement grossis démesurément. Et,
partout, des traits dhumour impromptus, une drôlerie
badine frôlant les à-pic les plus inquiétants.
Le foisonnement lexical du vocabulaire théologique,
inventif et anachronique, accentue ce sentiment détrangeté
et de miroitement. Cette allure « à saut
et à gambades », comme aurait dit Montaigne,
ressortissait-elle à ses origines grenobloises, donc
stendhaliennes ? On est tenté de le penser. Car
Bruno Neveu, avant dêtre parisien, romain ou oxonien,
était un Dauphinois. Son ami, notre ami, Marc Fumaroli,
en lui remettant son épée dacadémicien,
lui rappela cette formule tirée de La Vie dHenri
Brulard : « Le Dauphinois réfléchit
et sentretient avec son cur ». Certes,
Bruno Neveu ne pouvait que difficilement se réclamer
du jeune Henry Beyle, révolté contre son père,
libertin et anticlérical, admirateur de Voltaire, jubilant
à lannonce de lexécution de Louis XVI,
pourfendeur des dévots de tout acabit. Mais le vrai
Stendhal a vite dépassé ces insurrections enfantines
pour être, lui aussi, un amoureux fasciné des
arts et des beautés de lItalie catholique. Et
nos deux Grenoblois eurent une vertu supérieure en
commun : la haine des hypocrites.
Ceux qui ont eu la chance de croiser Bruno Neveu, comme vous-même,
ses confrères académiciens, et, plus encore,
dêtre du cercle de ses amis rappellent lurbanité
de ce lettré subtil et nuancé, son humour, son
maintien posé, la délicatesse de ses attentions,
sa ténacité dans la quête du vrai, sa
pénétration morale, son sourire charitable,
sa sensibilité extrême et le charme de sa conversation.
Comme le révèle encore le simple contact avec
son style ciselé, vif et savoureux, rien de trivial
ou de vernaculaire ne venait troubler son esprit et sa disponibilité
intellectuelle. Il était diplomate et courtois, posé
et paisible, sans aucune forme de démagogie, insensible
aux modes (notamment vestimentaires) et aux excitations du
moment. Au fond, il aurait pu devenir un parfait prélat
romain, un de ces « cardinaux verts »,
auxquels un de ses amis (7)
aimait à le comparer. Mais sa vocation sétait
orientée autrement, sans rien céder sur la défense
avisée, exigeante et fidèle de la cause romaine.
Il avait choisi de ne pas se disperser, cloisonnant de façon
étanche ses affinités et amitiés, se
méfiant des fédérations amicales indiscrètes,
cultivant ses intérêts et ses proches tour à
tour plutôt quensemble. Aussi put-il centrer sa
vie sur ses travaux : « ma vie et mes recherches
se rejoignent et se recoupent de si près que lessentiel
aura été dit une fois rappelé que le
cours de mon existence, peu sollicitée par les soucis
extérieurs ou domestiques qui affectent inévitablement
lorganisation intellectuelle, a favorisé une
sécurité, un bien-être, une régularité
fructueuse à létude ». Souvenons-nous
du dicton latin : aut liberi aut libri, « soit
des enfants soit des livres ». Une des sources
de sa piété se trouve sans doute dans cet irénisme,
dans cet attachement à lenfance et dans sa dévotion
à sa mère, très croyante, dont il ne
se sépara vraiment (et sans jamais se remettre de ce
deuil qui le déprima) quà sa mort, en
1991. Facile à blesser, susceptible, voire pointilleux,
il surmonta les épreuves inévitables de la vie,
avec secret, en pratiquant lhistoire comme méditation
morale ou comme exercice spirituel.
Comme il existe toujours un lien profond et suggestif entre
le maître et ses sujets, il me semble que la première
grande étude de Bruno Neveu peut nous éclairer
sur lidéal qui lanimait. En consacrant,
au seuil de sa magnifique carrière, sa thèse
de 3ème cycle à labbé de Pontchâteau,
il montrait demblée sa fascination pour la pureté
de la foi et pour la beauté des âmes saintes
mais qui ne se laissent pas apprivoiser. Ce marquis de Pontchâteau,
neveu de Richelieu, riche et bien né, comblé
de bénéfices dès son enfance, trouva
dans la vocation religieuse un appel à se dépouiller
de tous ses biens. Il se retira de toute vie mondaine, vivant
chichement de ses mains, à Port-Royal des Champs, comme
simple jardinier. Pourtant cet homme de Dieu fut aussi capable
de quitter son désert et son ascétisme pour
aller à Rome servir la cause de la résistance
janséniste à la politique religieuse de Louis XIV.
Ce mélange dabnégation et dardeur
devait convenir à Bruno Neveu qui combinait lui aussi
piété et insoumission, intériorité
jalouse et goût du contact, ombre et lumière.
Je pense que Bruno Neveu, excellent latiniste, naurait
pas détesté que je me réfère,
en terminant, aux dernières lignes de léloge
que Tacite consacra à son beau-père Agricola.
Je cite : « Sil est un lieu pour les
mânes des purs, si, comme les sages le croient, les
grands âmes ne séteignent pas avec le corps,
puisses-tu reposer en paix, et nous rappeler, loin du regret
stérile et des lamentations, vers la contemplation
de tes vertus. Voilà le véritable culte, et
la piété dun entourage proche » (8).
Bruno Neveu avait raison de croire en la communion des saints :
la valeur et la bonté des êtres exceptionnels
rayonnent, en effet, éternellement et elles demeurent,
pour ceux qui restent, une vraie nourriture spirituelle.
Notes
(1)
Jean-Michel Maulpoix, Chutes de pluie fine,
Mercure de France, 2002
2) Une
copie de cette « Note biographique »
du 25 octobre 2001, manuscrite, ma été
transmise par M. Jean-Louis Quantin, directeur détudes
à lÉcole pratique des Hautes Études.
Elle ma beaucoup aidé. Quil en soit vivement
remercié.
(3) ÉPHÉ,
1969, 768 p.
(4) Volumes
parus dans les Acta nuntiaturae gallicae ; 849
et 810 p.
(5) 759
p.
(6) Juge
suprême et docteur infaillible : le pontificat
romain de la bulle In Eminenti (1643) à la bulle Auctorem
fidei (1794), in Mélanges de lÉcole française
de Rome, 1981, p. 215-275.
(7) Laurent
Stefanini
(8) La
vie dAgricola, 46.
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