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Notice sur
la vie et les travaux
de Gaston
Défossé
par M.
Bertrand Collomb
séance du lundi 24 novembre 2003
Monsieur le Président,
Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Secrétaire Perpétuel,
Mes chers confrères,
Mesdames, Messieurs,
" Dans une société qui fait usage de la
monnaie, les produits ne s'échangent pas les uns contre
les autres, ils s'échangent contre de la monnaie "
Ainsi débute, avec un mélange de majesté
et de simplicité, l'ouvrage sur " La gestion financière
des entreprises ", que publie en 1948, aux Presses Universitaires
de France, Gaston Défossé. Ce livre, réédité
plusieurs fois jusqu'en 1974, et traduit notamment en espagnol,
aura introduit des générations d'étudiants
aux problèmes de la finance. Car, comme il y avait
pour les étudiants le " Barre " en économie,
il y avait le " Défossé " en finance.
Cet ouvrage, clair et complet, résume à la
fois une doctrine et une expérience : celle d'un homme
qui a consacré l'essentiel de sa vie professionnelle
et de sa réflexion à l'activité bancaire
et financière.
Mais la personnalité de Gaston Défossé
comporte bien d'autres facettes, et c'est une vie très
riche que je vais aujourd'hui retracer devant vous
La jeunesse
Gaston Défossé est né le 19 Janvier
1908, à Gouzeaucourt, dans le Nord, cette terre de
courage et de ténacité. Mais il habitera surtout
Paris, d'abord le 14e Arrondissement, puis le 5e Arrondissement,
qu'il ne quittera plus. Il eut toujours une grande affection
pour le quartier latin et la Montagne Sainte Geneviève,
si riches en souvenirs historiques et personnels.
Comme on peut l'attendre d'un futur académicien, il
fait de brillantes études secondaires, et il fréquente
les lycées Montaigne et Louis le Grand. Il est passionné
par les mathématiques, mais il est de ces " forts
en thème " dont les talents sont multiples, et
il collectionne aussi bien les prix dans les matières
littéraires, y compris, sinon le thème, du moins
la version latine.
C'est à l'enseignement des mathématiques qu'il
se destine, et son objectif est l'Ecole Normale Supérieure.
La passion de l'enseignement restera, nous le verrons, une
constante tout au long de sa vie. La mort prématurée
de son père, alors qu'il n'a que 17 ans, crée
pour ce fils unique une situation difficile. C'est comme boursier
de l'Etat qu'il passe son baccalauréat de Math-Elem,
comme on disait à l'époque.
Et c'est grâce au courage, à l'énergie
et aux sacrifices de sa mère qu'il pourra poursuivre
ses études supérieures, en préférant
une filière plus courte qui l'amènera à
l'école des Hautes Etude Commerciales. Il y choisit
la section Banques - la plus prestigieuse - non par vocation,
comme pourrait le laisser croire sa carrière ultérieure,
mais pour pouvoir suivre le cours de calcul actuariel, et
exercer ses talents de mathématicien.
Il sort d'HEC en 1928 ; il n'a pas encore vingt ans !
Mais le jeune Défossé n'est pas seulement un
étudiant brillant. Il est aussi féru d'équitation.
Il fait d'ailleurs son service militaire comme sous-lieutenant
dans l'artillerie montée. Le cheval est un goût
que nous avons en commun, et, même si je n'ai malheureusement
pas eu l'occasion de le connaître personnellement, je
suis sensible à la façon dont il en parlait
à ses enfants : l'expérience extraordinaire
du rapport entre l'homme et le cheval, l'émotion du
saut d'obstacles. " Jette ton cur de l'autre coté
de l'obstacle, le cheval ira le ramasser " disait à
ce propos un grand cavalier, le colonel de Saunis.
Un autre passion l'habite, c'est celle du théâtre.
Il s'y initie dès l'age de 13 ans, dans le cadre d'une
troupe d'amateurs de sa paroisse, le " patronage "
comme on disait à l'époque. Et il pratiquera
cette activité pendant plus de quinze ans, jouant les
premiers rôles dans des pièces d'auteurs aussi
divers que François Coppée, Victorien Sardou,
Henri Guesdon, Jules Romain, Edmond Rostand, Labiche ou Tristan
Bernard, mais sans négliger les grands classiques,
Athalie, ou le Misanthrope.
Il entraîna même son épouse Andrée
à jouer avec lui dans certaines pièces. Et,
plus tard, à 90 ans, il ravira et effraiera à
la fois ses petits enfants en leur récitant par cur
le monologue de Victor Hugo : l'Aigle du Casque !
Que penser de ce goût pour le théâtre,
chez un homme dont la carrière ne semble pas laisser
beaucoup de place à la fantaisie ou au jeu ? Est-ce
seulement un exercice de virtuosité intellectuelle,
qui l'amènera à connaître par cur
jusqu'à vingt mille vers et l'aidera à développer
une remarquable mémoire ? Est-ce pour un jeune homme
timide une façon d'acquérir davantage de confiance
en soi ? L'épanouissement d'une curiosité littéraire
qui élargira sa culture ? Le germe de ce goût
pour l'enseignement, où le professeur est " en
scène " face à ses élèves
?
Ou cet entraînement à se glisser dans la peau
d'un autre personnage, lui apprendra-t-il à être
cet interlocuteur compréhensif et humain que l'on retrouvera
plus tard ?
Dans les documents que Gaston Défossé avait
mis de coté, et qui m'ont été communiqués
par ses enfants, figure une allocution de notre confrère
Roger Arnaldez, prononcée en 1997 alors qu'il présidait
notre compagnie, sous le titre " La vie est-elle un jeu
et l'homme un comédien ? " Peut-être Gaston
Défossé, acteur de théâtre, et
acteur d'une vie de travail exceptionnellement réussie,
se posait-il aussi la question ?
La banque coopérative
Au retour du service militaire, il entre à la Banque
des Coopératives de France. Ce n'est sans doute pas
par hasard, car il avait connu dans le Nord, sur le terrain,
ce qu'était le mouvement coopératif.
Ce mouvement coopératif, dont Charles Gide, à
la recherche d'une alternative entre capitalisme et socialisme,
et notre confrère Charles Rist s'étaient fait
les théoriciens, s'est énormément développé
à partir de 1912.
Près de 1100 sociétés coopératives
de consommation réaliseront en 1935 un chiffre d'affaires
de 2,5 milliards de francs, contre 108 millions en 1912. Même
compte tenu de l'inflation de l'époque, c'est une multiplication
par 6 en 23 ans, et ceci représenterait 1,55 milliards
d'euros d'aujourd'hui ! C'est dire l'importance de ce phénomène,
dont on est assez peu conscient aujourd'hui !
Le magasin de gros, qui centralisait les commandes des coopératives,
avait aussi développé des activités bancaires,
constituées en 1922 dans la Banque des Coopératives
de France. Cette banque recueillait les dépôts
des fonds des sociétaires des coopératives,
et permettait le financement de leur développement.
Ainsi, comme l'écrivait Gaston Défossé
lui-même : " on assurait le financement des affaires
coopératives par les sociétaires eux-mêmes,
tout en interposant entre le dépôt et l'investissement
l'organisme régulateur qui permettait de faire l'opération
dans de bonnes conditions techniques "
Le succès fut immédiat. Mais dans le monde
financier, la Roche Tarpéienne n'est jamais très
loin du Capitole. La quantité de dépôts
était telle que la banque ne pouvait tout réinvestir
dans les sociétés coopératives, et elle
avait donc étendu son activité dans d'autres
secteurs, avec des engagements importants. La crise des années
30 fragilisa sa position, et elle dût, en 1934, fermer
ses guichets.
Gaston Défossé était depuis 1929 le
chef du service des contrôles de la banque. Il avait
poursuivi ses études à la Faculté de
droit de Paris en obtenant un doctorat en droit - il n'y avait
pas de doctorat d'économie à l'époque
- sur " la place du consommateur dans l'économie
dirigée ".
Après la faillite de la banque, en 1935, à
27 ans, le voilà responsable de la liquidation, en
tant que co-directeur de la nouvelle Société
centrale des coopératives de France, chargée
de l'opération.
Il conduit cette liquidation avec brio et humanité.
Les cinquante mille déposants de la banque retrouvèrent
finalement leurs économies, en étant intégralement
remboursé, mais sur quinze ans.
Cet épisode a du lui montrer la fragilité des
constructions financières, et le risque de l'extrapolation
à long terme des tendances du moment. Il n'y a décidément
rien de nouveau sous le soleil financier !
Après cette réussite, les ministères
de Finances et du Travail demandent à Gaston Défossé
de créer un nouvel organisme de contrôle, la
Société de Contrôle des coopératives,
dont il devient le premier directeur. Il s'attelle à
l'organisation de procédures de contrôle et de
révision comptable systématique des sociétés
coopératives, en rédigeant des instructions
générales, qui étaient, semble-t-il,
toujours en vigueur à la fin des années 80,
même si à cette époque le mouvement coopératif
s'était quelque peu essoufflé.
En août 1939 la guerre éclate, et Gaston Défossé
est affecté à l'Ecole d'Artillerie de Fontainebleau
comme instructeur - déjà ce tropisme d'enseignant
! - puis d'adjoint à la direction des études.
Mais, hélas, cette phase de la guerre sera courte,
et le voilà dès septembre 1940 rendu à
ses chères coopératives. Ces coopératives
qui, pendant cette période de difficultés, aident
les ouvriers en organisant leur approvisionnement sur leurs
lieux de travail.
En 1941, la fédération, le magasin de gros
et la société de contrôle sont regroupées
en une seule entité, la Société générale
des coopératives de consommation, dont Gaston Défossé
prend la direction. Dès cette période il écrit
: en 1941, il publie, déjà aux Presses Universitaires
de France, sa thèse de doctorat ; puis en 1942 : "
La coopération de consommation- Etude économique,
juridique et financière ", et en 1944, un ouvrage
sur " Le commerce intérieur "
La BNCI
Après la fin de la guerre, Gaston Défossé
quitte le secteur coopératif et entre à la BNCI,
la Banque Nationale du Commerce et de l'Industrie. C'est le
début d'une carrière qui l'amènera à
devenir, trente ans plus tard, directeur général
de la BNP, la Banque Nationale de Paris.
Mais la banque d'après-guerre n'est pas la banque
que nous connaissons aujourd'hui.
D'abord parce que la grande récession des années
trente, dont nous avons vu les effets sur la banque coopérative,
est aussi passée par là. La BNCI a succédé,
en 1932, à la BNC qui avait fait faillite. Cette origine
a marqué la banque, et ses dirigeants, conscients de
la fragilité de leur position, conservent une attitude
prudente.
D'autre part, la BNCI, comme les autres grandes banques,
a été nationalisée par le gouvernement
du général de Gaulle
Cette nationalisation ne semble pas, à lire les textes
de l'époque, avoir altéré ce sentiment
de fragilité et cette prudence dans la gestion. Ce
n'est que beaucoup plus tard, et dans un tout autre contexte,
que l'adossement à l'Etat a pu donner à certains
un fatal sentiment d'invulnérabilité !
L'activité est centrée sur l'escompte et l'octroi
de crédits courts, pour conserver une grande liquidité.
On évoluera progressivement vers des crédits
à moyen terme - jusqu'à cinq ans - mais réescomptables
à tout moment.
Car ce sont le Trésor et les établissements
financiers publics qui gèrent les circuits de financement
longs, le premier en pompant, de gré ou de force, les
disponibilités, et les seconds en accordant aux entreprises
des crédits à moyen et long terme à taux
bonifiés.
Heureux temps pour les entreprises qui trouvaient ainsi des
financements à un taux inférieur à celui
de l'inflation. Mais moins heureux pour les épargnants
qui avaient du mal à simplement conserver la valeur
réelle de leur capital !
La BNCI, la plus jeune et la plus petite des banques nationalisées,
sera aussi la plus dynamique. Alors qu'elle ne représentait
qu'un quart du Crédit Lyonnais et de la Société
Générale à sa naissance en 1932, elle
atteindra en 1965 une taille égale aux trois quarts
de ses aînées. Mais les résultats financiers
sont encore très modestes : cinq millions de francs
en 1962 !
La concurrence existe, comme le montre l'évolution
des positions respectives, mais elle est tempérée
par la pratique des pools bancaires, où les besoins
de chaque entreprise sont répartis selon un "
barème ", et sous la tutelle d'un " chef
de file " qu'il ne viendrait à l'esprit de personne
de bousculer. Dans ce cadre, la BNCI, qui dispose de dépôts
et d'une trésorerie importante, n'hésitera pas
à se développer en participant à des
opérations dirigées par d'autres banques. D'où
la création et l'importance de la direction des opérations
financières.
Gaston Défossé est entré à la
BNCI en 1945 comme sous-directeur à la Direction Financière.
René Thomas, malheureusement disparu il y a quelques
semaines, lui rappelait, lors de la cérémonie
de remise de son épée en 1988, qu'à cette
époque "la Direction financière n'existait
pratiquement pas à la BNCI, et en vous y affectant
M. Gilet, directeur général, vous avait dit
: " ce que je vous demande, c'est de donner à
cette Direction une doctrine digne de notre grande Maison
"
Lors de cette même cérémonie, Gaston
Défossé rappelait que c'était à
Alfred Pose, le premier directeur général de
la BNCI, et Paul Angoulvent, président des Presses
Universitaires de France qu'il devait d'être entré
à la BNCI. Alfred Pose sera membre de notre compagnie
de 1953 à 1970. Et je reviendrai sur les liens qui
uniront, pendant toute sa vie, Gaston Défossé
aux Presses Universitaires de France
C'est au sein de la Direction financière qu'il fera
l'essentiel de sa carrière, étant vite nommé
directeur adjoint, puis directeur en 1951.
C'est aussi la période où il publie l'ouvrage
sur la gestion financière des entreprises qui deviendra
" le Défossé ". C'est là que
la doctrine financière qui lui avait été
demandée trouvera sa pleine expression.
Dans le domaine des produits financiers, l'activité
de la banque est avant tout de placer des obligations, selon
des procédés qui nous paraissent maintenant
un peu artisanaux, des tournées de villes et de villages,
pour démarcher les épargnants potentiels. Gaston
Défossé devient vite un spécialiste des
obligations. Il leur consacre une place très importante
dans son ouvrage de référence. Lorsque le "
comité Lorain " sera constitué en 1963
pour étudier le financement des investissements, il
sera chargé de rapporter devant lui sur ce que l'on
appelait à l'époque les titres mixtes, c'est
à dire les obligations indexées, participatives
ou convertibles en action. Il fera connaître en particulier
les obligations convertibles, un produit nouveau, déjà
développé outre-atlantique, auxquelles il consacrera
un livre en 1965.
Curieusement, le crédit privé n'est pas à
cette époque une activité très développée,
et n'est pas considérée comme noble. Quelques
clients importants peuvent en bénéficier, mais
on préfère en général prêter
aux entreprises.
C'est en dehors des banques classiques que se développera
le crédit à la consommation, avec Cetelem, créée
par Jacques de Fouchier, ou encore Sofinco ou la Hénin.
La fusion
Dans ce paysage de l'économie dirigée, qui
a bien servi la France dans la période de reconstruction,
apparaissent les germes de nouveaux changements.
Le traité de Rome a réuni les Européens
autour de principes libéraux - sans que beaucoup se
soient rendu compte des bouleversements que ce choix allait
entraîner.
Le général de Gaulle est revenu aux affaires,
et a restauré l'autorité de l'Etat. Mais il
pressent aussi qu'il faut donner plus de liberté et
de dynamisme à l'économie. Michel Debré
souhaite permettre aux banques de participer plus activement
au développement des entreprises, en assouplissant
les contraintes réglementaires dans lesquelles elles
sont enserrées. Il veut aussi renforcer ces banques
en procédant à des regroupements.
Les premières rumeurs font état d'une fusion
possible entre le Crédit lyonnais et le Comptoir d'Escompte.
Le Comptoir d'Escompte est une ancienne et noble maison. Dans
un document de 1915, son président d'alors, Alexis
Rostand, fixe à son successeur cette ambition : "
prendre la première place parmi les Banques de tous
ordres par une scrupuleuse respectabilité, par le souci
constant et sincère des intérêts de ses
clients, par le complet désintéressement de
ses chefs, quand il s'agit d'autre chose que la très
légitime rémunération, votée par
le Conseil, de leur travail et de leur intelligence .[..]
Leur unique objectif doit être la prospérité
morale et matérielle de la maison, à laquelle
ils doivent être attachés comme à un être
vivant. "
Cinquante ans après ces nobles propos, le Comptoir
avait une structure vieillissante et des moyens trop réduits
pour sa clientèle traditionnelle de grandes entreprises
qui, elles s'étaient beaucoup modernisées.
Pierre Ledoux, directeur général de la BNCI,
s'inquiète du projet de fusion avec le Lyonnais, qui
laisserait sa banque bien isolée. Il réussit
à convaincre Michel Debré de la complémentarité
- on dirait maintenant " les synergies "- entre
BNCI et Comptoir d'Escompte. Et la fusion des deux établissements
est annoncée le 4 mai 1966. Elle donne naissance à
la plus grande banque française, qui prend le nom de
Banque Nationale de Paris, BNP
Les deux banques fusionnées sont effectivement très
complémentaires, à la fois par leurs disponibilités
financières - plutôt excédentaire à
la BNCI, déficitaire au Comptoir -, par leur type de
clientèle d'entreprises, et par leur implantation géographique
: le Comptoir a une forte implantation à Paris, tandis
que la BNCI a un réseau plus étendu en province.
Leurs implantations à l'étranger, encore modestes,
se complètent également : ainsi le Comptoir
donne à la BNCI un accès à Wall Street,
d'où elle était complètement absente.
Mais la fusion de deux structures bancaires est toujours,
on le sait, une opération compliquée et difficile
!
Les principes qui gouvernèrent cette fusion sont les
mêmes que l'on retrouve aujourd'hui dans les fusions
réussies : refus de l'absorption d'une banque par une
autre, mais création dune nouvelle entité ;
opération rapide, pour éviter les incertitudes
; brassage des équipes, en commençant par la
direction.
Si Henri Bizot, qui venait du Comptoir d'Escompte, devient
président de la BNP, c'est Pierre Ledoux qui en prend
la direction générale. Il s'entend très
bien avec Gaston Défossé, un autre " blouse
grise ", comme les anciens d'HEC s'appellent à
l'époque, il a pour lui estime et amitié, et
le confirme très vite à la tête de la
direction financière, où il est assisté
par Jacques Visioz, dont je salue la présence cet après-midi.
Quelques séances de travail rondement menées
dessinent la nouvelle organisation, qui se met en place sans
heurts. Henri Bizot comprend que le rôle du président,
dans de telles circonstances, est d'abord de soutenir le directeur
général, et il est clair pour tout le monde
que tout doit passer par Pierre Ledoux.
La fusion est aussi l'occasion d'une nouvelle étape
dans la modernisation technologique, avec l'introduction des
ordinateurs Bull Gamma 10, qui remplacent les machines à
carte perforée mises en place dans les années
cinquante, mais aussi avec le lancement de la Carte Bleue
en 1967. Et elle nécessite une réécriture
complète des procédures et des normes, notamment
comptables, tâche à laquelle Gaston Défossé
participe largement. Sa compétence en ce domaine est
reconnue, comme le montre son élection en 1969 à
la présidence de l'Académie de Comptabilité.
En 1966, et dans une banque toujours nationalisée,
et qui comptait 35 000 personnes la recherche de synergies
- nos confrères économistes diraient plutôt
d'économies d'échelle - n'allait pas - pas encore
- jusqu'à remettre en cause le niveau des effectifs.
Il fallut même prévoir des renforts pour mettre
à jour et unifier les systèmes. La comptabilité
ne fut unifiée qu'au bout de trois ans.
Le compte d'exploitation souffrira donc quelque peu pendant
cette période, d'autant qu'intervient alors la tourmente
de 1968. Les activités bancaires sont bloquées
par les grèves et les occupations d'entreprises. Le
contrôle du siège social de la BNP a pu être
conservé, mais les opérations ont été
réduites à leur strict minimum. A la fin de
la période de trouble, il faudra aider les entreprises
à réparer les dégâts et à
rétablir les circuits économiques et financiers.
Mais en 1969, on peut dire que la fusion est terminée,
et qu'elle a été réussie.
D'autres problèmes apparaissent, liés à
la situation monétaire difficile en France, puis dans
le monde avec la dévaluation et le flottement du dollar.
D'abord pénalisées par un relèvement
sensible des taux de réserves obligatoires, les banques
souffrent aussi de bas taux sur le marché monétaire,
qui diminuent la rentabilité des banques de dépôt.
La BNP continue à augmenter ses ressources en en diversifiant
l'origine, notamment avec la création des comptes d'épargne
et le développement des SICAV (Gaston Défossé
présidera Epargne-Obligations et Epargne-Valeur).
On installe une direction des grandes entreprises, on développe
et perfectionne les opérations financières.
C'est aussi l'époque de la création d'une banque
d'investissement, la Banexi. Elle sera placée à
l'extérieur de la Direction Financière, mais
bénéficiera d'un fort soutien de la part de
Gaston Défossé.
Pendant toute cette période, ce dernier a été
un artisan essentiel de la réussite de la fusion et
de l'adaptation de la nouvelle banque. Il a su démontrer
la force de son intelligence et de sa compétence, mais
aussi une rigueur éthique qui lui fera toujours refuser
tout compromis avec les règles, et cette sagesse qui
sait distinguer l'essentiel de l'accessoire.
C'est un homme courtois, toujours ponctuel, qui accroche
le regard de ses interlocuteurs et établit immédiatement
une relation de confiance.
Remarquable diplomate, il sait dire non, ce qu'un banquier
rigoureux doit souvent faire, tout en persuadant celui à
qui il le dit que ce non est on ne peut plus naturel !
" Un jugement de fer, une grande rigueur de pensée,
mais avec une grande courtoisie qui incitait à lui
parler franchement " ainsi le caractérise un industriel
qui l'a bien connu.
Vis à vis de ses collaborateurs, il est exigeant,
mais toujours sans dureté. Il accepte la contradiction
et sait modifier sa position initiale. Surtout c'est un homme
de cur, et, malgré sa pudeur instinctive, il
sait le montrer. L'un de ses proches collaborateurs de l'époque
m'a raconté comment, alors qu'il venait de rentrer
tard chez lui, très perturbé après un
accrochage sérieux avec son patron, le téléphone
a sonné. C'était Gaston Défossé
: " Mon vieux, j'ai réfléchi, c'est vous
qui aviez raison ! "
On comprend combien un tel homme a pu s'attacher l'admiration
et le dévouement de ses équipes ! Il parle toujours
avec enthousiasme et respect de ses collaborateurs, et aime
à dire qu'il anime la meilleure équipe de la
place dans le domaine financier.
La BNP
Avec les années 1970 commence une nouvelle période,
qui verra un grand essor de la BNP.
Déjà amorcés dans les années
60, l'élévation du niveau de vie, le développement
du salariat, l'urbanisation, l'avènement de la société
de consommation, l'expansion des classes moyennes et de classes
populaires relativement aisées créent de nouveaux
débouchés pour les banques, et donnent un nouvel
attrait à la clientèle des particuliers. La
mensualisation, le virement des salaires, les prélèvements
automatiques donnent une ampleur nouvelle au phénomène
de bancarisation.
La réglementation qui limitait la création
de nouvelles agences a été supprimée,
et c'est la période de la " révolution
des guichets ". Face à une concurrence très
forte d'acteurs bénéficiant de régimes
privilégiés, tels le Crédit Agricole,
la Bnp accroît sa présence sur le terrain, doublant
le nombre de ses guichets en dix ans, lançant des campagnes
en direction de nouvelles clientèles : les femmes en
1967, les jeunes en 1972. Et chacun se souvient du magnifique
slogan " Votre argent m'intéresse "
C'est aussi l'époque d'un développement international
qui suit celui des entreprises clientes, et d'une diversification
des opérations financières menées par
la Banexi. Grand projets internationaux, offres publiques
d'achat ou d'échange deviennent monnaie courante.
En 1973, c'est un début d'ouverture du capital, par
l'attribution au personnel de 6% du capital de la banque,
suivie en 1975 par la cotation en bourse.
Le 16 février 1972, sur la proposition de Pierre Ledoux,
Gaston Défossé a été nommé
Directeur Général de la BNP. C'est donc lui
qui dirige la banque pendant cette période de profondes
transformations.
On le verra notamment présent sur le terrain, lors
de l'ouverture de nouvelles agences, surprenant les clients
et les employés en citant, dans son discours, Molière,
Racine, Edmond Rostand ou Guitry. Une autre fois, en Bourgogne,
c'est l'histoire et la généalogie des ducs de
Bourgogne qui lui fournit la trame de son allocution.
Il travaille en confiance avec Pierre Ledoux, un homme plein
de joie de vivre et à l'esprit très positif.
Selon une constante répartition des rôles, le
Président s'implique davantage dans le développement
international de la banque, tandis que le directeur général
gère le réseau français. Cela n'empêche
pas Gaston Défossé, qui parle bien l'anglais
et un peu l'espagnol, d'avoir une notoriété
internationale. Il a notamment travaillé pour l'OCDE
dans des réflexions sur l'évolution des marchés
internationaux de capitaux.
Les dirigeants de banques publiques - la privatisation de
la BNP ne viendra qu'en 1993 - sont soumis aux mêmes
limites d'age que les hauts fonctionnaires. L'age de la retraite
va donc venir pour Gaston Défossé à la
fin de 1975. C'est Jacques Calvet, entré à la
BNP deux ans plus tôt, qui le remplacera comme directeur
général.
L'enseignant
Parallèlement à sa carrière de banquier,
Gaston Défossé a eu de nombreuses activités
d'enseignement, que je voudrais retracer maintenant.
Dés 1942 il enseigne à l'Ecole nouvelle d'organisation
économique et sociale.
En 1949, cet ancien d'HEC devient professeur à l'ESSEC,
l'école rivale, alors partie de l'Institut Catholique
de Paris, où il enseignera jusqu'en 1972. Je n'ai pu
l'y croiser puisque c'est après 1972 que j'ai moi-même
collaboré à cette Ecole, qui sera bientôt
transférée à Cergy-Pontoise.
Cela n'empêchera pas Gaston Défossé d'enseigner
également dans son Ecole d'origine, de 1954 à
1967. Dans les années 1960, il aura son fils Michel
comme élève.
Dans ce rôle d'enseignant, où il utilise bien
sûr la substance des nombreux ouvrages qu'il a publiés,
et sur lesquels je reviendrai, il donne envie à ses
élèves de faire de la finance, et sera à
l'origine de l'orientation de plusieurs vers la banque.
La clarté et la concision de ses exposés est
appréciée, mais aussi son enthousiasme pour
la matière, et la haute considération qu'il
a pour le métier de banquier.
Il applique à merveille les principes de l'éloquence
selon Cicéron : docere, movere, delectare
.
Dans la conférence introductive aux questions financières
qu'il prononce à HEC à la rentrée 1963,
il pose, après le rappel de l'existence de la monnaie,
le " problème financier " : veiller à
ce que l'entreprise dispose en permanence des moyens monétaires
qui lui sont indispensables. Et il annonce la nécessité
d'une " doctrine " - ce mot qu'on retrouve si souvent
sous sa plume - avant de passer aux instruments techniques.
Mais il rappelle aussi, en préliminaire, l'importance
de la méthode utilisée " pour enregistrer
les faits économiques désormais exprimés
en quantités monétaires, pour les classer et
raisonner sur eux. Cette méthode s'appelle la comptabilité.
"
Il confie aux étudiants qu'un des anciens élèves
de HEC, membre de l'Institut, disait au soir de son élection
à notre compagnie. "Ce dont je suis le plus reconnaissant
à l'Ecole des Hautes Etudes Commerciales, c'est de
m'avoir enseigné la comptabilité ". Il
s'agit sans doute, bien qu'il ne le nomme pas, d'Alfred Pose,
son modèle, pour lequel il avait beaucoup d'admiration,
et qui avait comme lui une énorme mémoire et
le goût des citations littéraires.
Plus loin dans cette conférence, et après avoir
esquissé les différentes étapes de son
cours, il décrit " une des qualités essentielles
que doivent présenter les HEC quittant cette école,
et que ne procure aucune autre école à un même
degré : la vocation naturelle qui est la leur d'occuper
des fonctions de liaison financière entre l'entreprise
et ses banquiers "
Et il donnera du rôle du financier une description
que certains auraient pu méditer au cours de périodes
récentes : " Il n'est pas rare qu'un industriel
supporte mal les frontières imposées à
son activité. Confiant dans son génie, grisé
parfois par l'ampleur de la tâche à accomplir,
il considérera parfois avec mépris ce qu'il
traitera " d'argument de comptable " [
.] Ce
sera votre rôle de montrer que tel projet, si attrayant
soit-il, sort du domaine de la gestion raisonnable pour entrer
dans celui de l'aventure ".
Il continue : " Face à cet industriel, vous aurez
affaire à un banquier, homme prudent, circonspect,
dont on a dit parfois qu'il excelle à rechercher dans
l'exercice de son métier un certain confort intellectuel
à l'intérieur duquel il se complait ".
Et il explique pourquoi ce banquier est méfiant, d'abord
parce qu'il est " en état d'infériorité
constante devant son client qui, fatalement, connaît
son propre métier beaucoup mieux que lui " ; ensuite
parce que le banquier doit adapter " une réglementation
forcément abstraite et relativement lointaine à
la réalité terriblement concrète des
échéances de ses clients " ; enfin parce
que le banquier ne veut pas " se laisser entraîner
dans ce cycle infernal qui, lorsqu'une affaire rencontre des
difficultés, le pousse à s'engager chaque jour
un peu plus s'il ne veut pas tout perdre "
Voilà une description bien actuelle, même si
le rôle des banques dans le financement des entreprises
s'est réduit au profit des marchés financiers.
Mais, plus intéressant, à une époque
où on ne parle pas d'introduire des cours d'éthique
et où Sarbanes et Oxley ne sont pas encore entrés
dans l'histoire, Gaston Défossé ajoute : "
Les qualités morales sont d'une importance exceptionnelle
chez celui qui a pour métier de traiter les problèmes
financiers, et la première de toute est la sincérité
" ; sincérité en particulier dans "
l'appréciation de l'étendue et de la qualité
des risques encourus. Il ne s'agit pas de supprimer le risque
qui donne un sens à la vie, mais de l'apprécier,
de le mesurer, et de le faire courir à celui qui en
a la vocation ".
Dans cette attitude, il faut du courage, et Gaston Défossé
termine ainsi : " Ce courage, Messieurs, (l'Ecole est
encore à cette époque exclusivement masculine),
il importe que vous l'ayez, car tel est le prix de la place
éminente que vous devez occuper dans l'entreprise,
et, par delà l'entreprise, dans l'économie de
notre pays ".
Au delà de sa contribution aux grandes écoles
de commerce, il va aussi participer au développement
de la formation continue. Pendant 25 ans, il fait des conférences
à l'Institut technique de banque du Conservatoire national
des arts et métiers, contribuant ainsi à former
des générations de banquiers.
Et en 1951, on lui demande d'enseigner au CPA, le Centre
de perfectionnement dans l'administration des affaires de
la Chambre de commerce et d'industrie de Paris. Il y sera
professeur jusqu'en 1972, et y participera à l'introduction
d'une méthode pédagogique nouvelle en France
: la méthode des cas.
Il décrit ainsi la façon dont le " directeur
de discussion " - nous dirions maintenant l'animateur
- doit procéder pour rendre efficace le travail du
groupe sur le cas :
" 1- Aller toujours du général au particulier,
c'est à dire d'un aspect des choses où chacun
peut prendre la parole, vers des détails où
seuls les spécialistes peuvent intervenir efficacement.
2- Donner la parole d'abord aux moins compétents pour
la passer ensuite progressivement aux plus compétents
: ceux-ci redresseront les erreurs de ceux-là.
3- Veiller à ne pas laisser apparaître sa propre
opinion, car alors, ou bien l'amphi s'incline devant la compétence
du directeur de discussion et la discussion s'arrête,
ou bien les participants se liguent contre lui et essayent
de dévorer le dompteur. Dans les deux cas les règles
sont faussées. "
Pour jouer mieux encore son rôle dans ces sessions,
il se fait donner à l'avance un trombinoscope des stagiaires,
et s'astreint à apprendre par cur noms et visages,
demandant à ses fils de lui faire répéter
l'exercice. On imagine l'effet produit lorsque, dès
la première séance, il s'adresse aux participants
d'emblée par leur nom.
Voilà qui nous montre, ici encore, un homme attentif
à bien remplir sa mission, respectant les stagiaires
et attachant la plus grande importance au travail bien fait.
Les Presses Universitaires
de France
Après avoir évoqué le banquier, puis
le professeur, et avant de parcourir avec vous quelques uns
de ses ouvrages, il me faut aussi parler du rôle joué
par Gaston Défossé dans le monde de l'édition,
et particulièrement de sa relation avec les Presses
Universitaires de France.
C'est dès 1934, alors qu'il dirige la liquidation
de la Banque des Coopératives de France, qu'il a à
connaître de la situation difficile des PUF, fondées
sur le modèle coopératif en 1921. Il démêlera
l'écheveau compliqué des relations entre la
Banque, les PUF, mais aussi l'éditeur d'histoire Leroux,
l'éditeur de littérature Rieder, l'éditeur
de philosophie Alcan, trois maisons liées aux PUF par
des liens éditoriaux, avant leur fusion en 1939. Son
travail aboutira à un concordat signé le 24
Juillet 1941, qui permet l'amortissement massif en un seul
exercice de l'ensemble des dettes, et permet à l'entreprise,
sous l'impulsion de Paul Angoulvent, de relancer ses activités
sur des bases saines. Deux emprunts obligataires donnent à
la société les moyens financiers qui lui permettront
d'éditer certains de ses auteurs les plus illustres.
En 1945, alors qu'il entre à la BNCI, Gaston Défossé
devient membre du conseil d'administration des PUF. Il fait
partie d'un comité financier plus particulièrement
chargé de veiller à la bonne santé financière
d'une structure dont le statut coopératif limite juridiquement
les moyens financiers.
La BNCI, grâce à Gaston Défossé,
continuera d'accompagner les principales opérations
des Presses Universitaires de France au fur et à mesure
de leur croissance sur leurs quatre métiers d'éditeur,
d'imprimeur, de distributeur et de libraire.
Au sein du conseil d'administration, Gaston Défossé
sera toujours attentif à consolider les moyens financiers
à long terme nécessaires à la croissance
d'activités dont la rentabilité se dégage
lentement. Cela sera particulièrement vrai quand, après
1958, la société se trouve en état de
bénéficier de la forte croissance de la population
universitaire.
Lorsqu'en 1968 les Presses prennent la forme d'une société
à directoire et conseil de surveillance, Gaston Défossé
devient vice-président de ce conseil, avant d'en prendre
la présidence en 1975, succédant à Paul
Angoulvent.
Dans ce conseil, il côtoiera le philosophe Gaston Bachelard,
l'économiste François Perroux, l'historien des
religions Henri-Charles Puech et l'archéologue Charles
Picard, pour ne citer qu'un certain nombre des personnalités.
Lorsqu' à l'assemblée générale
du 20 Juin 1984 il cédera ses fonctions - il a alors
plus de 75 ans - à Jean Imbert, ce dernier, en rappelant
les services éminents rendus par Gaston Défossé
aux Presses, soulignera que sa compétence et ses qualités
professionnelles " se sont toujours accompagnés
d'un sens aigu des problèmes humains, qui a contribué
à créer un climat intérieur sympathique
et un esprit d'équipe "
Voilà une belle histoire de fidélité
efficace entre un banquier et un de ses clients, qui devrait
faire réfléchir ceux qui, sous prétexte
de gouvernance, voudraient maintenant exclure les banquiers
des conseils d'administration des entreprises.
Les ouvrages
Ce détour par les Presses Universitaires de France
nous conduit tout naturellement à parler de l'activité
d'auteur de Gaston Défossé. Car c'est bien sûr
aux PUF qu'il publiera ses ouvrages.
Ils sont nombreux, et connaîtront beaucoup de succès,
avec de nombreuses rééditions : 19 éditions
pour le " Que sais-je ?" sur La bourse des valeurs,
et 6 pour la pièce maîtresse, le manuel de référence
La gestion financière des entreprises. Et certains
de ses ouvrages seront traduits en catalan, en lithuanien,
en arabe, en chinois, et en espagnol.
La liste se déroule parallèlement à
l'activité professionnelle de l'auteur :
Dans sa période coopérative, il publie en 1939
L'organisation du contrôle dans les sociétés
coopératives de consommation, et, en 1941 La place
du consommateur dans l'économie dirigée, mais
trouve aussi le temps d'écrire en 1942 La comptabilité
pour tous, et La coopérative de consommation - théorie
et technique, et en 1944 un livre sur Le commerce intérieur.
Il entre à la BNCI en 1945, et trois ans plus tard,
c'est, en 1948, l'exposé de cette " doctrine "financière
qui lui avait été demandée par Alfred
Pose : La gestion financière des entreprises.
En 1959, le " Que sais-je ? " : La bourse des valeurs,
qui sera réédité, en collaboration avec
Pierre Balley, jusqu'en 1994.
Puis, en 1965, Les obligations convertibles en actions, réédité
en 1970, et en 1971 Les valeurs mobilières, qui sera
réédité en 1978.
Cette énumération nous montre un homme soucieux
de mettre par écrit chacun des domaines de son activité,
pour exposer et partager son expérience, et ce qu'il
avait appris ou vécu dans chacun de ces domaines.
La caractéristique commune de ces ouvrages est leur
extrême clarté : un plan très bien structuré,
des paragraphes et des titres facilitant la compréhension.
Chaque thème est traité de façon exhaustive,
les aspects technique, financier et juridique sont systématiquement
abordés. C'est une différence avec beaucoup
d'ouvrages financiers, où le coté juridique
est souvent négligé. Et il faut sans doute voir
là l'effet de la formation juridique de Gaston Défossé,
en même temps que son expérience de praticien.
Le style est factuel, descriptif, met en évidence
les points essentiels, les " fondamentaux ", comme
on dirait aujourd'hui. Mais il décrit aussi, sur chaque
problème, les différentes thèses existant
sur les techniques financières.
On ne trouvera pas dans ses ouvrages de grandes anticipations
prospectives, ni d'enthousiasme exagéré pour
telle ou telle nouveauté. Gaston Défossé
reste un homme mesuré, qui se méfie des modes,
qui construit pierre à pierre, et pour lequel l'essentiel
est la solidité de l'édifice. Vous avouerai-je
que, pour l'industriel et le cimentier que je suis, c'est
là une très grande qualité !
Je vous propose de parcourir ensemble ses deux plus importants
ouvrages. Tout d'abord cette " Gestion Financière
des Entreprises " qui résume tant de l'expérience
de Gaston Défossé.
L'actualité de l'ouvrage est saisissante. S'il y a
bien sûr eu des changements dans les aspects réglementaires,
l'essentiel des analyses reste tout à fait pertinent.
Et les jugements portés se révèlent parfois
prémonitoires.
L'exposé de cette " doctrine financière
" chère à l'auteur est complétée
par des détails techniques et des exemples concrets.
Car " à l'instar de l'art militaire, la gestion
financière est, elle aussi un art simple et tout d'exécution
"
Mais, en conclusion, il nous rappellera qu'elle " requiert
surtout, en dehors des connaissances techniques indispensables,
des qualités de bon sens et de sincérité
".
Sur le rôle de l'Etat, Gaston Défossé,
dirigeant d'une banque publique, qui a vécu la crise
des années trente, la période des nationalisations,
puis le desserrement progressif de l'emprise de l'Etat sur
l'économie, a des jugements prudents, non dénués
d'un profond réalisme, dont nous pouvons encore bénéficier.
Ainsi, sur l'action de l'Etat pour réguler la conjoncture
économique, il écrit : " Le désir
(
.) de voir l'Etat réduire et même supprimer
les souffrances de tous ordres que comportent les périodes
de récession suppose que les moyens d'action nécessaires
lui soient donnés au cours même des périodes
d'expansion " Ce n'est pas l'expérience des dernières
années qui démentira ce jugement !
Ou encore, sur la réglementation : " la réglementation
n'est pas une fin en soi ", il faut prendre garde à
ce qu'elle " n'aboutisse en définitive à
un alourdissement administratif (..) et à une méconnaissance
des avantages que procure la concurrence ainsi que des ressources
que présente l'initiative individuelle "
Quant aux risques qu'il y a à engager l'Etat en dehors
de son domaine : " Hors du domaine du service public,
(..) c'est la vocation de l'actionnaire, non celle du contribuable
de courir le risque d'une affaire "
Gaston Défossé n'est pas pour autant ce qu'on
appellerait maintenant un " ultra-libéral ".
Evoquant François Perroux, il accepte et défend
l'économie mixte : " Si l'économie moderne
ne peut plus être uniquement fondée sur le mécanisme
des prix (...) elle doit donc logiquement prendre la forme
d'une économie concertée, d'une économie
discutée " Et il reconnaît comme une force
de notre pays " d'avoir tenté cette conciliation
entre l'économie planifiée et l'économie
libérale " en organisant systématiquement
" cette collaboration entre les pouvoirs publics et les
affaires privées "
Dans le " Que sais-je ? " sur La bourse des valeurs,
nous retrouvons la même pertinence. Il est particulièrement
intéressant de lire cet ouvrage à la lumière
des récents excès, voire dérèglements,
des marchés boursiers.
Dès 1959, Gaston Défossé souligne le
lien entre le niveau de vie des ménages, le rôle
croissant de l'épargne et l'évolution de la
bourse et prévoit le développement de l'actionnariat
individuel.
Décrivant le New York Stock Exchange, il est impressionné
par le système très efficace de transmission
des informations et des ordres, mais aussi par l'existence
de règles fortes, avec une autorité visible,
la SEC.
Il note avec regret les choix sociaux que nous avons faits,
qui ont diminué le rôle et la taille de nos marchés
financiers, et donc notre puissance financière vis
à vis des pays anglo-saxons. Qu'il s'agisse de la création
de la Sécurité Sociale, qui " assume des
risques antérieurement couverts par la constitution
de réserves, [ et donc ] provoque une réduction
des capitaux employés à cet effet, et dont une
part importante donnait lieu à l'achat de valeurs mobilières
" ou " de la substitution du système de la
répartition au système de la capitalisation
". Il met ainsi le doigt sur les choix qui ont amené,
cinquante ans plus tard, la France et l'Europe continentale
à être à la remorque de la puissance financière
américaine.
Analyste précis des comportements des marchés,
il insiste sur l'importance du dividende : " Le rendement
d'un titre constitue le meilleur soutien de son cours si celui-ci
a tendance à baisser, de même que l'amenuisement
progressif de ce rendement, en cas d'ascension du cours, marque
les limites d'une hausse raisonnable " Une phrase à
méditer dans les périodes d' " exubérance
irrationnelle " du marché !
Il connaît aussi les imperfections du marché
et les effets d'un comportement moutonnier : " Certaines
méthodes de gestion de portefeuille (..) sont de nature
à influer sur le comportement de la Bourse, notamment
parce qu'elles conduisent des opérateurs à adopter
en même temps des comportements analogues "
Et si le mot volatilité n'est pas prononcé,
l'excès des réactions est bien noté :
" la Bourse s'exagère en général
les conséquences des faits qu'elle redoute ou qu'elle
espère. Ce facteur d'exagération peut être
considéré comme le (..) caractère essentiel
de la psychologie boursière "
Sa conclusion, d'une grande sagesse, ne rassurera pas les
investisseurs : " on comprend pourquoi il est difficile
de prévoir, au moins à court terme, l'ampleur
et la durée d'un mouvement de cours dans un milieu
aussi complexe dans ses comportements "
L'Académie
Nous avons laissé Gaston Défossé au
moment de sa retraite de la BNP, en 1975.
Sa carrière ne s'arrête pas là, même
s'il a déjà abandonné ses fonctions d'enseignant
depuis plusieurs années, et s'il ne publiera pas d'autre
ouvrage personnel.
Tout d'abord il deviendra membre de la Commission des opérations
de bourse, la COB, de 1975 à 1978.
Il continuera à présider, nous l'avons vu le
conseil de surveillance des PUF, et siègera dans plusieurs
conseils d'administration : celui, prestigieux, de Michelin,
dont il fera partie de 1976 à 1981, ceux aussi de plusieurs
sociétés d'investissement.
Il présidera même, de 1979 à 1983, l'Association
des sociétés et fonds d'investissement, ainsi
que la commission de l'enseignement bancaire de l'Association
française des banques.
Il dirigera, en 1982, la publication d'un ouvrage consacré
aux exportations françaises et à leur financement.
Il sera membre du Conseil d'administration du Conservatoire
Nationale des Arts et Métiers, dont il avait été
un enseignant fidèle pendant vingt-cinq ans.
Enfin il développera ses activités d'intérêt
général au sein du Comité du rayonnement
français, de l'Association pour la sauvegarde et l'expansion
de la langue française, où de l'Association
des anciens élèves du lycée Louis le
Grand, dont il sera vice-président.
Ses relations avec notre Compagnie s'amorcent à cette
époque, avec deux communications qu'il présente,
en juin 1980 :" Où en est l'activité bancaire
en France ? Situation et perspectives ", et en janvier
1985 : " L'épargnant face aux valeurs mobilières
qui lui sont proposées "
Dans la première communication, il aborde notamment
la révolution technologique considérable que
la banque a connu avec le développement de l'informatique,
soulignant à juste titre que c'est " l'homme qui
doit dominer la machine, et non l'inverse ", et n'hésitant
pas, comme devant ses élèves d'HEC, d'illustrer
son propos par un exemple concret d'attribution d'un prêt
à un particulier. Il met en évidence "
l'aspect humain, qui me semble irréductible "
dans les rapports du banquier et du chef d'entreprise, et
aborde le dilemme du banquier devant une entreprise en difficulté
:
" Le banquier se trouve alors devant une alternative
souvent angoissante : ou bien, attentif à rester dans
son rôle de préteur, il refuse les augmentations
de crédit nécessaires à la survie de
l'entreprise, et il sera accusé de porter la responsabilité
d'une liquidation judiciaire, avec les conséquences
économiques et sociales qu'elle entraîne ; ou
bien, en acceptant pratiquement de courir le risque de l'entreprise,
il maintient ses concours et même les accroît,
et il est alors en péril de se voir reprocher d'avoir
soutenu artificiellement et même d'avoir encouragé
une gestion défectueuse.. "
Ce dilemme est toujours celui de nos banquiers, en raison
d'une législation sur la faillite exagérément
protectrice des créditeurs. Elle apparaît maintenant
comme un obstacle à la croissance, quand on la compare
avec les règles américaines du " chapitre
11 ", qui donnent beaucoup plus de souplesse et de capacité
de réaction aux entreprises d'outre-atlantique.
C'est ainsi qu'aux Etats-Unis aurait pu être traité
le cas d'Alstom, sans intervention de l'Etat ou de la Commission
européenne, et sans déchaîner les passions
que l'on a connues récemment.
Après cette communication très bien polie,
certains de nos confrères de l'époque lancèrent
quelques questions provocatrices. Mais notre communiquant
y répondit sans se départir de son calme et
de sa courtoisie habituelle, concluant sur un éloge
du travail, de l'audace et du succès qui " trouvent
ici une récompense. "
Sa deuxième communication pourrait être un cours
sur les valeurs mobilières, et place les différents
produits existants dans une perspective historique.
Il parle d'abondance de ses chères obligations, pour
lesquelles il a toujours eu une tendresse particulière.
Pour un banquier qui a toujours eu un sens aigu du risque,
elles sont le produit de base, celui que le président
du Comptoir d'Escompte que j'ai déjà cité,
Alexis Rostand, considérait en 1915 comme le seul à
recommander " aux femmes, veuves, divorcées ou
demoiselles "
Il aborde un thème qui relèverait aujourd'hui
de la " gouvernance " en insistant sur l'obligation
d'information vis à vis de l'épargnant. Affirmant
qu'il faut " ne pas considérer le porteur de valeurs
mobilières comme un épargnant digne de considération
lorsqu'on le sollicite, et le traiter de dangereux spéculateur
lorsqu'il vous a confié ses économies ",
il dénonce le double jeu de l'Etat qui a besoin de
l'investisseur pour se financer, mais le maltraite ensuite
comme rentier par des impositions toujours plus élevées.
Nous sommes en 1985, et l'ISF a déjà été
créé !
Enfin, face aux imperfections de nos systèmes, Gaston
Défossé dévoile sa philosophie très
" raisonnable " :
" Je pourrais, pour terminer, paraphraser une pensée
de Claudel, en disant que, dans ce domaine comme dans beaucoup
d'autres, l'homme de gouvernement doit avoir le courage d'accepter
les choses qu'il ne doit pas changer, la force de changer
celles qu'il peut modifier, et surtout la sagesse de reconnaître
les premières des secondes "
Ces deux communications ont certainement impressionné
nos confrères, puisque, en 1988, après le décès
de Robert Marjolin, qui fut sans doute, comme Raymond Barre
me le rappelait récemment, le père de l'Europe
libérale dans laquelle nous vivons, Gaston Défossé
est élu à notre Académie.
Comme les vrais modestes, qui ne trouvent pas en eux-mêmes
la certitude de leur propre valeur, il n'est pas insensible
aux honneurs, et cette élection est vraiment le couronnement
de toute sa vie.
Il ne pourra cependant participer autant qu'il l'aurait certainement
souhaité aux travaux de notre compagnie, à cause
de la maladie et du décès de sa femme Andrée,
en 1994, après qu'ils eussent été mariés
pendant 63 ans, puis de la détérioration de
sa propre santé. Il disparaît lui-même
le 3 février 2001.
J'ai peu parlé jusqu'ici de l'homme privé,
et de la famille de Gaston Défossé. Elle est,
comme lui-même, entourée de discrétion.
Son épouse s'est, selon ses propres termes, "
effacée avec amour et discrétion devant les
contraintes d'une vie professionnelle nécessairement
exigeante ", et il accompagna ses derniers moments avec
un dévouement exemplaire.
Ses trois fils, dont je suis heureux de saluer la présence
cet après-midi, témoignent, par de brillantes
études, qui passèrent aussi par les lycées
Montaigne et Louis le Grand, et par des vies professionnelles
et personnelles accomplies, de ce que leur père a su
leur apporter.
Il consacrait certes l'essentiel de son temps à sa
banque et à ses élèves ; mais il trouvait
le loisir de jouer au tennis avec ses fils, ou de les emmener
dans des voyages en Italie. Les invitant à table avec
ses collaborateurs, il les associait ainsi à sa vie
professionnelle. Et surtout il savait leur faire confiance,
développer en eux l'autonomie et la responsabilité,
notamment financière !
L'un d'entre eux résumait ainsi ce qu'ils avaient
appris de leur père : l'importance de la probité
et du travail bien fait, le sens de la responsabilité,
et le goût de l'entreprise.
Toujours soucieux d'équilibre entre le physique et
le mental, et entre vie professionnelle intense et loisir,
Gaston Défossé avait, vers la fin des années
60, remplacé l'équitation de sa jeunesse par
le golf, sport qu'il pratiquera avec un certain bonheur jusqu'à
un âge avancé. A cet homme qui ne pouvait se
retenir de travailler après huit jours de vacances,
le golf, un sport qui, paraît-il, empêche de penser
à autre chose quand on le pratique, apportera un détente
complète
Conclusion
Cette notice - puisque notre académie a la sagesse,
ou la prudence, de ne pas demander que l'on prononce un éloge,
mais un travail plus objectif, et moins hagiographique - cette
notice aurait pu s'intituler : " Gaston Défossé,
grand témoin du 20e siècle financier"
Car sa vie aura couvert l'essentiel de ce siècle,
il en aura connu les bouleversements, et aura été
à la fois un témoin et un acteur des évolutions
considérables du monde financier.
De la crise des années 30 et la faillite de l'illusion
coopérative, au développement de la banque moderne
dans une sphère financière vraiment mondialisée,
de la lustrine du comptable aux nanosecondes des ordinateurs,
de l'état souverain au marché tout-puissant,
il aura vécu tous ces changements.
Il aura joué un rôle important pour que la banque
française rattrape le retard, conceptuel et opérationnel,
où la protection étatique de notre société
l'avait placée.
Et il aura décrit à la fois la théorie
et la pratique de ces changements, permettant à des
générations d'étudiants et de praticiens
d'en tirer le meilleur parti.
Comment ne pas admirer la cohérence de sa vie et de
ses divers centres d'intérêt ?
Thierry de Montbrial disait, dans une autre enceinte, aimer
rechercher le " fil rouge " d'une existence bien
remplie.
Celui de la vie de Gaston Défossé nous apparaît
très clairement, à travers son travail de banquier,
d'enseignant, d'auteur et d'éditeur.
Certes pas un démiurge qui aurait prétendu
façonner les événements ou les idées
à sa guise !
Plutôt un artisan patient, mais passionné, mesuré,
mais enthousiaste et toujours positif, solide, mais prudent,
respectueux des hommes et du temps nécessaire à
l'action comme à la réflexion, et toujours soucieux
d'équilibre.
Je ne pourrai mieux faire, pour conclure, que de vous laisser
méditer ce vers d'Albert Samain, le poète symboliste
lillois de la fin du 19e siècle, qu'il avait fait graver
sur la lame de son épée d'académicien:
" Remonte, lent rameur, le cours
de tes années "
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