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Notice sur
la vie et les travaux
de Bernard
Destremau
par M.
Christian Poncelet
séance du lundi 31 janvier 2005
Monsieur le Président,
Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Chancelier honoraire,
Mes chers confrères,
Mesdames, Messieurs,
Rares sont les hommes qui, dans le courant de leur existence,
auront, comme Bernard Destremau, vécu tant de vies
différentes. Dans ses mémoires, intitulées
Le Cinquième Set et parues en 1986, il récapitule
ainsi, sur un mode mi-ironique, mi-désabusé :
« Peu après mon retour dAmérique
du Sud, un agent de la circulation, après avoir examiné
mes papiers, ma demandé ma profession. Comme
je lui répondais que je nen avais pas, il parut
stupéfait : mais enfin, vous avez bien un métier,
une activité. Je ne voulus pas le contrarier :
ancien ambassadeur, ancien ministre. Il insista, croyant
que je blaguais. Ancien député, ancien lieutenant-colonel
de réserve. Soudainement, je fus pris dun léger
vertige par lénumération (...). Jai
failli ajouter : ancien champion de tennis. Le policier
maurait ri au nez ».
Encore, à cette date, ne pouvait-il pas encore ajouter
« Auteur de biographies historiques et membre de
lInstitut » !
Le vertige qui saisissait Bernard Destremau en cet instant
nest rien en comparaison de celui qui étreint
son biographe. Comment, au travers de toutes ces vies, faire
transparaître la destinée de lhomme qui
les sous-tend, son caractère, faire revivre quelques
instants celui que tant de personnes ici ont connu bien mieux
que moi ?
Ce défi académique, qui simpose à
chacun dentre nous, je tenterais de le relever à
mon tour, en essayant, dans cette séance de faire renaître
dans lesprit de mes auditeurs ne serait-ce quun
instant un souvenir, une image ou même une émotion
qui leur remémoreront notre regretté confrère.
* *
*
Bernard Destremau est né le 11 février 1917
à Paris, dans une famille de militaires. Sa jeune enfance
sest déroulée dans latmosphère
dune armée française auréolée
de la gloire de la victoire sur lAllemagne.
La famille Destremau voyagea beaucoup, au gré des affectations
du père. En Tchécoslovaquie, dabord. A
lissue du premier conflit mondial, larmée
française était appelée dans tous les
pays nouvellement créés afin dy organiser
une armée nouvelle. Le général Destremau
commandait une partie de larmée tchèque
à Kosice, en Slovaquie. Weygand était en Pologne,
Pellé à Prague, Berthelot en Roumanie. De retour
en France, le général Destremau prit le commandement
dune brigade de dragons. Des régiments dautres
armes le 152e dinfanterie et le 5e dartillerie
renforçaient encore cette garnison pléthorique.
Le jeune Bernard était impressionné par les
défilés, la noblesse des uniformes, laura
de gloire qui entourait larmée française.
Ses deux frères, plus âgés que lui, étaient
lun à Saint-Cyr, lautre... en train de
préparer son entrée à Saint-Cyr. Son
oncle Maxime, officier de marine commandant La Zélée
venait de s'illustrer dans la défense de Tahiti, un
cousin André avait trouvé la mort au Chemin
des Dames, d'autres cousins étaient dans les écoles
navales. Le destin semblait tout tracé. Bernard serait
sans doute, lui aussi, militaire.
Mais, limmersion dans un monde de civils, une fois que
sa famille se fût installée à Lyon, et
le déclin progressif du prestige de larmée,
au fur et à mesure que séloignait la geste
guerrière de la Grande Guerre, devait bientôt
rendre incertaine la vocation première. La gloire des
armes était repoussée plus loin dans
les colonies : au Maroc, par exemple, où se déroulait
la Guerre du Rif. Le sous-lieutenant Pol Lapeyre sy
forgea une figure de héros pour avoir fait sauter le
fortin quil défendait plutôt que de se
rendre. Mais, en métropole, si cet héroïsme
faisait encore rêver, dautres héros étaient
en train dapparaître : les sportifs. Il y a une
continuité évidente entre lun et lautre
:lexaltation du corps, de lexploit individuel
ou collectif, lorgueil national.
Les années 20 voient lengouement de la France
pour ces héros modernes. Certains sont danciens
combattants, comme ces aviateurs qui se lancent alors à
la conquête de records ou dexploits inédits :
ainsi Nungesser et Fonck qui tentent, chacun dans un sens,
mais avec un égal insuccès, de traverser lAtlantique.
Des automobilistes sattaquent à de longs raids
à travers lAsie ou lAfrique. Le boxer Georges
Carpentier réunit des foules énormes. Lescrimeur
Lucien Gaudin domine durablement la discipline à léchelle
internationale.
Mais, cest pour un sport récemment apparu et
en pleine expansion que va durablement battre le coeur des
Français :le tennis. La véritable histoire du
tennis commence le 23 février 1874. Ce jour-là,
le major Walter Clopton Wingfield fait breveter, à
la chambre des métiers de Londres, un nouveau jeu de
courte paume vendu dabord sous le nom de Sphairistiké
du grec signifiant art de la balle »
puis, en 1877, sous le nom de lawn-tennis plus facile
à retenir. A partir de 1890-1900, le lawn-tennis se
diffuse dans le monde entier. Le terme « lawn-tennis »
sera peu à peu abandonné, au profit du mot « tennis »,
en raison de la diversité des surfaces (terre-battue,
ciment...). Dès 1900, chaque pays organise des tournois
nationaux et internationaux. La Coupe Davis, créée
en 1900 par Dwight Davis, se popularise et devient la plus
grande compétition par équipe du monde.
Les années 20 sont peut-être les plus belles
pages de lhistoire du tennis mondial. En 1925, le championnat
de France devient international : cest la naissance
de Roland Garros, le plus grand tournoi sur terre-battue,
qui rivalise avec Wimbledon ou les internationaux des Etats-Unis.
Cet engouement nouveau est porté par quatre hommes,
les « Mousquetaires » : Jean Borotra,
Henri Cochet, René Lacoste et Jacques, dit « Toto »
Brugnon. A eux quatre, ils règnent pratiquement sur
tous les tournois du Grand Chelem et sur la coupe Davis pendant
six ans, de 1925 à 1932, date de la dernière
victoire de Cochet à Roland Garros.
Bernard Destremau suit leurs exploits dans Miroir du Sport.
Dans sa famille, la pratique physique est une tradition, tout
autant que la pratique musicale. Ses frères avaient
pratiqué le football, la boxe et le tennis. Animé
par lexemple de Lacoste, enhardi par la vue de la Coupe
Davis exposée à Lyon avec la raquette de la
victoire, Bernard Destremau demande à être inscrit
dans un club : ce sera le Tennis Park de Lyon. Il a douze
ans.
* *
*
A lépoque, le tennis reste un sport damateurs,
même si les années 30 voient le début
dune évolution vers le professionnalisme. Il
nétait pas question pour Bernard Destremau de
prendre des cours ; les professeurs étaient réservés
aux sportifs fortunés. Une fois pourtant, en 1930,
devenu Parisien, il soffrit ce luxe en engloutissant
les 120 francs, que ses parents lui avaient donnés
pour les étrennes, dans une leçon avec Martin
Plaa, alors entraîneur de léquipe de Coupe
Davis. Mais, le meilleur moyen de sentraîner reste
de taper des balles ; et cest ce que fait le jeune
pensionnaire, le jeudi et le dimanche, sur le fronton de son
lycée.
Lexemple des aînés compte également
beaucoup, dautant que les aptitudes physiques et le
talent de Bernard Destremau le font rapidement remarquer.
En mai 1932, alors que Bernard Destremau nest encore
quen fin de deuxième série, Jean Borotra
en personne lui propose de jouer un match. Quelques semaines
plus tard, cest Lacoste qui, par suite dune défection,
lui téléphone de venir à Roland-Garros
pour disputer deux sets.
Au fil des ans, le classement de Bernard Destremau saméliore,
si bien quen cinq ans il accède à la Première
Série. Son premier grand tournoi, il le remporte en
juillet 1935 au Touquet. Il gagne contre les meilleurs joueurs
du moment : M. Bernard, André Merlin et Christian
Boussus, alors numéro 1 français.
Bernard Destremau est alors confronté au premier choix
de son existence : poursuivre ou non ses études ?
Le monde dans lequel évoluent les joueurs de première
série est à coup sûr attrayant :
les tournois, les palaces, les invitations mondaines, les
traversées transatlantiques sur le Normandie,
la célébrité, les succès féminins...
La voie des études est certes plus austère,
mais il était inconcevable quil ne sorte pas
dune grande école. Ainsi, il entra à H.E.C.
en 1936. Mais, de telles études ne convoquent pas seulement
lintelligence, mais aussi la mémoire et, en un
mot, le « bachotage ». Bernard Destremau
a craint un temps que ces deux devoirs réussir
ses études et jouer au tennis se révèlent
irréconciliables. Il nen fut rien. Il obtint
son diplôme dH.E.C. (Hautes Etudes Commerciales)
en 1939 après avoir vécu trois années
dintense activité sportive.
En effet, en 1936, il est, pour la première fois, sélectionné
dans léquipe française de Coupe Davis.
Il gagne cinq de ses six matchs, mais la France naccède
pas à la finale. Il fait une prestation honorable à
Wimbledon, sans résultats marquants. Mais les Français
prouvent, au cours de lété, quils
ont atteint le niveau international, en faisant match nul
avec léquipe américaine de Coupe Davis.
Toujours en 1936, Destremau bat Borotra, le grand ancêtre,
à Paris, avant de remporter, en double avec lui, tous
ses matchs à la Coupe du Roi, nouvellement créée
par le roi de Suède, Gustave V. Ils en gagneront
la finale en janvier 1937 à Stockholm. A leur retour,
ils furent reçus officiellement par le Président
de la République, Albert Lebrun. Bernard Destremau
connaît alors le début de sa consécration
comme joueur de tennis. La victoire de Stockholm lui valut
dêtre, pour une fois, à Monte-Carlo, le
partenaire du roi, descendant de Bernadotte.
Mais la Roche Tarpéienne est proche du Capitole...
Les résultats des années suivantes sils
ne furent pas insignifiants furent plus difficiles.
Le travail estudiantin ne laissait peut-être pas assez
de liberté à Bernard Destremau pour réellement
délivrer son jeu. Il gagna toutefois le Championnat
du Monde Universitaire (1937), le tournoi de Baden-Baden (1937)
et arriva en finale du Championnat dAllemagne (1938).
Mais, la victoire la plus éclatante de cette période
fut sans nul doute celle quil remporta, en double avec
Pétra, en finale à Roland-Garros, contre la
paire américaine Budge-Mako, invaincue depuis trois
ans.
Sans conteste, Bernard Destremau était très
proche du plus haut niveau mondial. Sa décision était
prise : une fois empoché le diplôme dH.E.C.,
il consacrerait deux ans de sa vie au tennis. Ce devait être
les années 1940 et 1941. Lhistoire en décida
autrement.
* *
*
Malgré linsouciance de la jeunesse, Bernard
Destremau et ses équipiers ont vu samonceler
sur lEurope les lourds nuages avant-coureurs et annonciateurs
de la guerre.
Le 29 août 1939, ils sont à Philadelphie pour
assister à la finale de la Coupe Davis qui opposait
les Etats-Unis et lAustralie, avant de participer aux
Championnats de Boston. Les Etats Unis avaient gagné
les deux premiers simples, lAustralie le double. Brugnon
rappela alors un sombre présage : en 1914 les
Australiens avaient battu les Etats-Unis et la guerre fut
déclarée dans les jours qui suivirent. Les Australiens
remportèrent une nouvelle fois les deux derniers simples
et, une nouvelle fois, on apprit la nouvelle de lentrée
en guerre de la France et de lAngleterre contre lAllemagne.
Bernard Destremau et Brugnon sembarquèrent trois
jours plus tard sur un navire américain en partance
pour lEurope. Après une escale anglaise, ils
parviennent à Bordeaux. Bernard Destremau regagne le
dépôt de cavalerie n° 21 à Paris,
quartier Dupleix, avant dêtre affecté à
Rambouillet au quartier du 4e hussards pour préparer
lécole de Saumur.
Le changement de vie est radical pour le jeune élève-officier,
habitué peu de temps avant encore au luxe et au raffinement
quoffrait la vie dun joueur de tennis en vue,
et qui se retrouve 2e classe, astreint aux corvées
ordinaires ; il les supporte néanmoins grâce
à lesprit de camaraderie qui rapproche milieux
sportifs et milieux militaires. Et puis Bernard Destremau
nest pas dépaysé par ce monde, quil
connaît depuis lenfance. La vocation initiale
semble le rattraper.
Après son passage à Saumur, où il lui
semblait parfois que certains officiers préparaient
encore la guerre à cheval, Bernard Destremau, avec
son galon daspirant sur la manche, fut affecté
à Montlhéry, au Centre des Motos et des Auto-Mitrailleuses.
Dans une France « somnambule », selon
sa propre expression, il apprenait avec ses camarades le métier
et lart du commandement dans les unités motorisées.
Mais, à la sortie, rares furent les aspirants à
qui furent confiées des unités motorisées ;
elles le furent de préférence à des lieutenants
qui avaient bravement combattu sur leur monture en 1914-1918.
Bernard Destremau, quant à lui, fut affecté
à des missions de liaison, puis, quand les choses allèrent
mal, à la défense rapprochée de généraux.
Et cest en direction du Sud quil conduisit le
général Rupied, directeur de la Cavalerie.
Avant dêtre démobilisé en septembre
1940, Bernard Destremau finit son premier passage sous les
drapeaux par une affectation à Montauban où
il commande un peloton de cavaliers, exactement la même
quoccupait son père en 1890. Comme si en 50 ans,
aucune leçon navait été tirée
de lhistoire.
La France est abattue. Que peut-on y faire ? Tel est
sans doute létat desprit de Bernard Destremau
et de très nombreux Français en cet automne
1940. On mesure mal aujourdhui ce climat dhébétude
qua pourtant si bien décrit notre confère
Henri Amouroux dans son Histoire des Français sous
lOccupation. Que faire dutile ? Dabord
retrouver sa famille. Bernard Destremau retrouve ses parents
à Nantes et apprend que ses deux frères ont
été faits prisonniers. Que faire ensuite ?
Tenter de recommencer à vivre normalement, malgré
les événements. Les trois premières années
de lOccupation, Bernard Destremau les vivra entre le
tennis et les études il sinscrit à
lEcole des Sciences Politiques en 1940 , il les
passera entre Paris et le Sud tunisien où sa famille
possède des plantations doliviers. Ses études
marchent bien, puisquil obtient sans accrocs son diplôme
de Sciences Po. Son tennis se porte bien également.
Il joue plusieurs tournois en France, mais aussi en Espagne
et au Portugal. Il est alors le meilleur joueur français,
sans contestation possible, vainqueur de Boussus et de Pétra.
Et Lacoste, qui navait pourtant pas le compliment facile,
pronostiquait que, si un tournoi international était
organisé à Wimbledon, Petra et Destremau pouvaient
très bien se retrouver en finale.
La réponse à la question que se posait Bernard
Destremau depuis 1940 « Que puis-je faire
dutile ? » arriva le 8 novembre
1942, lorsque les Américains débarquèrent
en Afrique du Nord. L'objectif de pouvoir participer militairement
à la lutte contre lAllemagne ne semblait plus
un rêve lointain, comme auparavant. Il fallait donc
senfuir. Préparant dun côté
son départ pour lEspagne, Bernard Destremau,
dont on commençait à soupçonner la volonté,
trouvait un emploi chez Pathé, grâce à
Wilfrid Baumgartner, et sinscrivait au Concours des
Affaires étrangères. Ayant enfin trouvé
une filière, il quitta son domicile le 2 février
1943, pour narriver au Maroc que trois mois plus tard,
après avoir traversé les Pyrénées,
vécu dans le milieu des réfugiés français
à Madrid et avoir transité par le Portugal.
A Alger, Bernard Destremau se retrouva dans lambiance
quil avait déjà connue à Madrid :
celle de la suspicion généralisée entre
des Français, profondément divisés entre
« gaullistes » et « giraudistes ».
Ce climat délétère, qui ne prit fin quavec
la mise à lécart du général
Giraud, sestompa cependant, à mesure que les
armes américaines étaient données aux
soldats et que la fébrilité den découdre
avec lennemi augmentait. Peu avant Noël, un chef
charismatique et esthète était donné
à cette armée : Jean de Lattre de Tassigny.
Cette personnalité hors du commun fascina pour longtemps
Bernard Destremau, qui, au soir de sa vie, lui consacra une
biographie extrêmement documentée et qui restera,
pour bien des années, la référence incontestée
sur ce Maréchal de France.
Après plus de six mois de préparation et dattente,
le jour J approchait qui mena larmée sur
les côtes de Provence. Le 15 août 1944, la flotte
arrive au large de la Côte dAzur et débarque
sans peine dans la baie de La Nartelle, la zone ayant été
nettoyée quelques heures auparavant par des troupes
parachutées. Bernard Destremau est dans les premiers
de son escadron à retrouver les cinq chars de son peloton.
Il prend à leur tête la route de Grimaud. Il
ne sait pas encore quil les conduira jusquen Allemagne.
La première mission qui lui fut confiée :
agir rapidement contre Toulon, de crainte que les Allemands
naient le temps de faire sauter larsenal. Avec
ses cinq chars, il se fit remarquer par une grande bravoure
dans la bataille qui se déroula dans le petit village
de La Valette-du-Var, au cours de laquelle il fut blessé
par balle. Cela ne lempêcha pas de poursuivre
sa route, avec larmée de Libération. Après
Marseille, ils ne rencontrèrent que peu de résistance
jusquen Bourgogne, mais les difficultés reprirent
dès lattaque contre Belfort, puis surtout lors
de loffensive dAlsace qui savéra
plus pénible et meurtrière que prévue.
Le 5 avril 1945, pourtant, il franchissait le Rhin et prenait
la direction de Baden-Baden, puis dUlm, qui navait
pas vu les armes françaises depuis 140 ans.
Le temps des armes sachevait et Bernard Destremau fut
démobilisé le 5 novembre 1945. Il avait obtenu
le grade de lieutenant à titre exceptionnel.
* *
*
Que faire après une telle aventure ? La guerre
était une épreuve, mais elle offrait une image
simple du monde avec un ennemi, des camarades et des gestes
simples à réaliser pour vivre et survivre. La
paix apportait plus dincertitude. Bernard Destremau
sexprima à ses hommes, avant de quitter son peloton,
dune manière qui caractérise parfaitement
son caractère profond :
« La guerre fournit les seules occasions
où lon aime vraiment les hommes. Vous navez
pas hésité, lorsquun copain était
dans un drame, à essayer de len tirer, alors
que vous auriez pu vous défiler. Dans la paix, lorsque
vous aurez loccasion de faire une petite saloperie
à un autre ou de vous laissez aller à une
petite lâcheté,reprenez-vous. Ne faites pas
le mal. Ne serait-ce quen pensant à ceux qui
sont tombés autour de vous. La paix, vous allez voir,
cest plus difficile que la guerre parfois. Restez
généreux. Gardez votre caractère et
votre dignité ».
Cette générosité, cette volonté
de demeurer authentique, cette attention à ne pas déchoir
par rapport à limage que lon a de soi,
voilà trois traits essentiels que nous avons tous pu
retrouver, un jour ou lautre, dans lattitude élégante
de notre confrère disparu.
Reprendre le tennis ? Cétait une possibilité,
presque une nécessité, sans doute. Ne lavait-on
pas déjà demandé pour une rencontre militaire,
organisée à Wimbledon sous les auspices de Mme
Churchill ? Navait-il pas gagné ? Les
années de guerre ne lavaient pas diminué
physiquement. Mais il vieillissait et une déchirure
du tendon dAchille en 1948 lui interdit de penser revenir
dans les dix premiers joueurs mondiaux. Pour autant, il maintint
de bons résultats au niveau national pendant une dizaine
dannées, étant même premier joueur
national en 1950 et 1951. Il disputa son dernier match de
Coupe Davis en 1952 et le remporta. Il gagna le Championnat
de France national en 1953. Puis, après avoir été
deux ans capitaine de léquipe de France, il disputa
son dernier Roland Garros le 10 juin 1955 et son dernier Wimbledon
en juillet 1956, à 39 ans. Une époque de sa
vie sachevait.
Le tennis sera, dès lors, pour lui un plaisir amical
ou familial. Mais n'en avait-il jamais été autrement ?
La carrière de Bernard Destremau avait été
assez longue pour voir saccentuer les tendances qui
se laissaient à peine deviner dans les années
30. Linterdiction des professionnels dans les tournois
nationaux et internationaux et les profits de plus en plus
importants que dégageait la pratique sportive nétait
pas une situation longtemps viable. Les années 50 furent
celles qui virent se développer « lamateurisme
marron », fondés sur la connivence entre
dirigeants et joueurs, les premiers restant dans le cadre
des « associations à but non-lucratif »,
les seconds touchant de généreux dessous de
table, exempts de toute imposition. Ce système fut
dénoncé par Bernard Destremau, dès 1955,
dans son ouvrage Tout le tennis. Il y préconisait
lorganisation de tournois mêlant amateurs et professionnels,
treize ans avant que le premier tournoi « open »
fût organisé en 1968.
Mais, le problème que se posait avant tout autre Bernard
Destremau, en 1945, était de gagner sa vie, le tennis
nayant jamais été quune pratique
désintéressée, même si elle demandait
sérieux dans lentraînement et courage dans
lexécution. Le goût des voyages et lhabitude
des réceptions dans les ambassades, qui avaient marqué
sa carrière de joueur de tennis, le conduirent à
envisager dentrer au Quai dOrsay. Se présentant
avec son diplôme de Sciences Po, il fut intégér
dans ladministration des affaires étrangères
qui demeurait alors la plus prestigieuse. Il fut nommé
tout dabord à la direction des affaires économiques,
puis à la direction dAmérique.
En 1949, il obtint sa première nomination dans une
ambassade, à Bruxelles,où il retrouve André
François-Poncet, qui dailleurs lavait incité
à entrer dans la carrière. La capitale belge
restait encore une place diplomatique importante. Il y retrouva
De Lattre, qui était adjoint de Montgomery dans le
traité dalliance et de défense qui unissait
la France, lAngleterre, la Belgique, les Pays-Bas et
le Luxembourg contre le danger dune renaissance de la
menace allemande. Il fut lauditeur attentif du maréchal
qui lui exposa les griefs qui lopposaient sans cesse
au général anglais. Bernard Destremau fut également
présent, en 1950, à la signature du protocole
de lO.T.A.N. Il se chargea par la suite des problèmes
concrets que posait linstallation des troupes américaines
sur le sol français, tant en termes de logement que
de nourriture.
En 1954, il fut rappelé à Paris pour devenir
chef de cabinet de Roland de Moustier, Secrétaire dEtat
aux Affaires étrangères du gouvernement Mendès-France.
Lheure était au règlement de la guerre
dIndochine et à lenterrement de la Communauté
européenne de Défense. Lun et lautre
sont réalisés rapidement, mais le gouvernement
ne résiste pas à limpopularité
de son chef et tombe rapidement. Peut-être par goût
des personnages mal-aimés, Bernard Destremau affirma
toujours sa sympathie à ce Président du Conseil
qui, pour lui, était lhomme de la situation.
Quittant le cabinet, Bernard Destremau, qui vient dépouser
celle qui laccompagnerait toute sa vie et lui donnerait
trois enfants, est nommé premier Secrétaire
auprès de lambassadeur de France en Egypte.
En 1955, Bernard Destremau arrive au Caire dans un contexte
déjà passablement tendu. Les Anglais ont évacué
leurs troupes du canal de Suez depuis un an. Les Français
soupçonnent à plus ou moins bon escient la main
de Nasser derrière les événements dAlgérie.
Lambassadeur de France, Armand du Chayla, qui a succédé
à ce poste à Maurice Couve de Murville, tente
une politique déquilibre entre le gouvernement
égyptien et le gouvernement français, répétant
à qui veut lentendre que « la route
dAlger ne passe pas par Le Caire ». Il connaissait
bien lOrient pour avoir été ambassadeur
à Beyrouth. Il connaissait, en particulier, ce mot
prudent dun homme politique libanais : « En
Orient, on ne sort de léquivoque quà
son détriment ».
Mais quels étaient ses moyens daction ?
Ils étaient bien minces, car, au fur et à mesure
que la crise allait se développer, il allait apparaître
clairement que le gouvernement français sinspirait
de bien dautres conseils que de ceux du corps diplomatique
en place dans le pays. Ainsi, les contrats de vente darmes
passés, grâce à laction de lambassadeur,
furent dénoncés unilatéralement peu de
temps après, en rétorsion après les émeutes
de Meknès et du Constantinois. Alors quArmand
du Chayla tentait de maintenir linfluence française
en Egypte en étant particulièrement intransigeant
sur les questions linguistiques Paris jouait ouvertement
la carte dIsraël. Il tenta cependant, aidé
de Bernard Destremau, duser de son influence pour que
la France accepte de participer au financement du grand barrage
dAssouan. De passage à Paris, Bernard Destremau
vit son ami Bourgès-Maunoury, ministre de la Défense,
puis son ancien professeur Baumgartner, alors gouverneur de
la Banque de France. Ces actions en faveur dun engagement
français furent vaines, car la réponse vint
de Washington par la voie de Foster Dulles qui rejetait la
demande de crédits égyptienne. On connaît
la suite : la nationalisation du Canal et la réaction
militaire de la coalition franco-britannico-israélienne.
Jamais, sans doute, les avis et conseils des diplomates ne
furent plus mal entendus quen cette occasion :
les services de renseignements décrivaient en Nasser
un tyran peu soutenu par son peuple... La victoire serait
facile... On connaît bien cette antienne. La guerre
est imminente. Le 29 octobre, Israël sempare de
la bande de Gaza et attaque le Sinaï. Les troupes françaises
et anglaises suivront quelques jours plus tard à Port-Saïd.
Bernard Destremau nest déjà plus en Egypte ;
il la quitté le 24 octobre pour rejoindre, à
Paris, sa femme qui vient daccoucher de son deuxième
enfant.
Il conçut une certaine amertume de cette expérience
égyptienne. Il la résume ainsi : « Au
cours des dix-huit mois que je passai à lambassade,
comme simple premier secrétaire, mais ayant travaillé
en étroite intelligence avec lambassadeur, je
vis tenter deux politiques. Ce fut dabord, inspirée
par la sagesse, une politique de compromis dont le chef de
notre mission en Egypte fut chargé. Elle aboutit à
certains résultats qui interdisent, à mon sens,
une condamnation : suppression de lentraînement
des commandos nord-africains, modération indiscutable
de la radio La Voix des Arabes, conclusion de différents
contrats commerciaux et darmement, positions culturelles
de la France renforcées. Elle dura six mois. Ce fut
ensuite, inspirée par le ressentiment, une politique
de panache, que certains membres du gouvernement, ignorant
les avis de notre représentant officiel au Caire, voulurent
faire triompher. Elle dura douze mois, traversée dhésitations,
de contretemps, dincompréhensions et de maladresses.
Elle porta les fruits que lon sait ».
Ces fruits amers de lhumiliation et de lisolement,
Bernard Destremau put les déguster à New York,
au cours de six longs mois de session de lO.N.U., pendant
lesquels il appartint à la délégation
française menée par Cornut-Gentille.
Après un bref retour à Paris, où son
avancement lui paraissait bloqué, il partit en 1959
pour prendre une affectation à lambassade française
en Afrique du Sud. Il y découvrit lapartheid
dans ses aspects les plus mesquins, en particulier le sort
fait aux métis. Pendant trois ans, il sefforça
de comprendre le système qui sétait mis
en place, sans pour autant ladmettre, sans pour autant
non plus se draper dans les oripeaux de la vertu outragée,
qui se portaient si fréquemment loin de Pretoria. On
retrouve là son souci dun jugement juste et fin,
dicté par la réalité et non par limage
que lon sen est faite. De retour en France, il
fait un passage rapide auprès du secrétaire
général du ministère des Affaires étrangères,
Etienne de Carbonnel, juste le temps de sapercevoir
que le pouvoir a déserté ce poste, la politique
étrangère se faisant désormais à
lElysée. Au début de lété
1964, il était nommé à Bruxelles. Le
poste avait perdu de son importance en quinze ans sur le plan
bilatéral, mais il était un bon poste dobservation
et de réflexion au sujet de lEurope en construction,
qui traversait alors une crise profonde. Il regarda avec regret
les querelles de jadis continuer à diviser en profondeur
les Européens. Il vit le développement de ladministration
européenne et la complexification des règles.
Il assista au retrait de la force du commandement intégré
de lO.T.A.N.
* *
*
En 1966, Bernard Destremau était depuis 20 ans dans
la carrière. Il avait connu des déconvenues,
non pas tant dans le déroulement de sa carrière
que dans lintérêt lui-même de cette
carrière. Le temps des ambassadeurs était révolu
depuis longtemps. Leur monde appartenait au XIXe siècle.
Ils nétaient plus que des agents dexécution.
Alors revenait la question que Bernard Destremau se posait
pendant la guerre : « Que puis-je faire pour
être utile ? ».
Attiré par la personnalité brillante de Valéry
Giscard dEstaing, par la tentative de création
dune force politique qui se placerait entre les « inconditionnels »
du Général et les « inconditionnels »
de la Gauche, il avait proposé au jeune ministre des
Finances de lui apporter son aide. La réponse vint
le lundi 5 décembre. Michel Poniatowski lui téléphona
pour lui proposer de se présenter à la députation.
« Pompidou en est daccord », ajouta-t-il.
Lattrait dune nouvelle carrière et le fait
davoir compris que la politique étrangère
était durablement passée des mains des professionnels
à ceux des politiques emporta sa décision. Il
se présenterait à Versailles. Et, après
une courte campagne elle dura deux mois et la
venue dans la circonscription de Valéry Giscard dEstaing
et de Maurice Couve de Murville, il fut facilement élu.
Il fut réélu ensuite régulièrement
et siégea au Palais-Bourbon jusquen 1978.
Appartenant au groupe des Républicains Indépendants,
siégeant à la Commission des Affaires étrangères,
dont il fut le vice-président, ou à la commission
de la Défense, Bernard Destremau faisait partie des
chevau-légers qui, avec Poniatowski, Dominati, dOrnano
et Duval, entouraient Valéry Giscard dEstaing.
Le contexte politique était délicat ; la
majorité gaulliste nétait que dun
siège et un conflit à peine larvé opposait
le Général et le député du Puy-de-Dôme.
Bernard Destremau remporta un succès, en juillet 1968,
en faisant adopter un amendement relatif à la restitution
de certaines de leurs décorations aux amnistiés
dAlgérie, par 269 contre 156, ralliant à
son texte un tiers des députés gaullistes. En
1969, lors du référendum qui devait entraîner
le départ du Général De Gaulle, il vota
blanc, ne pouvant trahir son groupe ni aller contre celui
qui, depuis trente ans, symbolisait la France. En 1969, Bernard
Destremau pensait que Valéry Giscard dEstaing
aurait dû se présenter. Il len informa,
mais son avis ne fut pas suivi.
Lexpérience politique de lancien ambassadeur
lui apporta bonheurs et déconvenues. Le bonheur, tout
dabord, du contact humain avec les électeurs.
Il fut présent dans sa circonscription, qui comprenait
une partie de la ville de Versailles, ainsi que Saint-Cyr
et dautres villes limitrophes. Ce contact régulier
avec les réalités de la vie quotidienne avait
le goût de la nouveauté et le fait de se savoir
immédiatement utile ne pouvait que le satisfaire. Autre
agrément de la charge, les missions parlementaires
dinformation dans les pays étrangers notamment
en Inde, en Tunisie ou, en 1974, un grand tour de lAsie
du Sud-Est lui offraient à la fois matière
à réflexion et une bulle doxygène
qui lui était nécessaire. Mais, Bernard Destremau
ne put jamais se faire au calcul politicien, lui dont lidéal
résidait dans la noblesse de lacte désintéressé.
Sa confiance dans la valeur morale des hommes fut bien souvent
déçue. Autre désappointement : de
même que le pouvoir dagir et dinfluencer
semblait avoir quitté les ambassades, de même
en allait-il au Palais-Bourbon. Le pouvoir politique avait
supplanté le pouvoir législatif. Certes, sans
illusion, Bernard Destremau intervint souvent à la
tribune sur les affaires internationales et de défense,
notamment à loccasion du vote des budgets. Il
nen attendait rien. Il sinvestit néanmoins
dans les affaires européennes, militant pour la création
dun système de défense commun. Il appartenait
depuis 1968 à la délégation française
auprès du Conseil de lEurope et de lUnion
de lEurope Occidentale.
Il sintéressa à nouveau au sport, en particulier
à son financement qui demeurait trop faible. Dès
1969, il proposa de pallier les insuffisances budgétaires
par dautres ressources. Il imaginait la possibilité
de faire parier les Français sur les résultats
sportifs en particulier ceux du football, le sport
le plus populaire pour dégager des sommes qui
pourraient servir à la promotion de tous les sports.
Laccueil fut mitigé dans un premier temps. Mais,
infatigable, Bernard Destremau nenterra pas son projet.
En 1977, il toucha presque au but. Les commissions concernées
avaient donné leur accord. Une majorité semblait
possible pour accueillir le texte. La télévision
parla du projet. Le Président de la République,
qui sétait déclaré neutre sur le
sujet alors quil était ministre des Finances,
trancha. Cette fois, il était contre. La mesure attendit
encore sept ans avant dêtre adoptée, à
linitiative dun gouvernement socialiste. Qui se
souvient aujourdhui que Bernard Destremau est le grand-père
du Loto sportif !
La victoire deValéry Giscard dEstaing aux élections
présidentielles apporta à Bernard Destremau
une nouvelle expérience : siéger au gouvernement.
Le 8 juin 1974, il reçut un appel de Michel Poniatowski
qui lui demandait sil acceptait le poste de Secrétaire
dÉtat auprès de Jean Sauvagnargues, ministre
des Affaires étrangères. Une telle proposition
ne pouvait se refuser. Aussi fut-elle aussitôt acceptée.
Un article paru dans LAurore, lui fit particulièrement
plaisir. On pouvait y lire, sous la plume de Roland Faure,
les phrases suivantes : « Il aura dû
attendre sa cinquante-septième année pour que
lon ne dise plus Bernard Destremau, le tennisman,
mais Bernard Destremau, le ministre. Il fallait en
effet sa nomination de secrétaire dÉtat
aux Affaires étrangères pour que sa réussite
dans la vie politique prenne enfin le pas sur une carrière
sportive hors série ». Secrètement,
le diplômé dH.E.C. et de Sciences Po,
le conseiller dambassade de 1ère classe, le député
avaient toujours souffert dêtre rétréci
à une seule de ses facettes. Larticle le vengeait
de lironie quil avait dû parfois affronter
de la part de ladministration du Quai.
Aussitôt sa nomination effective, la question qui toujours
a sous-tendu sa vie simpose à nouveau :
« Que faire pour être utile ? ».
Il sen ouvre à son ministre et lui propose un
programme daction, bien vite accepté. « Monsieur
le ministre, comme les grandes questions, les relations avec
Washington, Moscou, Bonn seront traitées directement
par le Président et par vous-même, laissez-moi
les secteurs dont vous naurez pas le temps de vous occuper
: les pays communistes sauf lU.R.S.S., lAsie du
Sud-Est, le Pacifique, lAmérique latine, lAfrique
anglophone. Permettez-moi également de vous accompagner
à Bruxelles pour les affaires européennes, puisque
jaurai parfois à vous remplacer ».
Pour Bernard Destremau, la France avait trop souvent négligé
une quantité de pays pour lesquels elle représentait
encore des valeurs appréciées. Leurs dirigeants
ressentaient ce manque dattention. Il fallait, en leur
accordant la considération quils méritaient,
en les visitant et en les invitant, leur prouver que la France
était toujours celle quils avaient aimée :
aussi respectueuse des faibles que des puissants. De plus,
si la visite officielle dun membre du gouvernement de
la France peut encore représenter quelque chose à
Kuala-Lumpur, à Canberra ou à Lima, seule la
visite du chef de lÉtat est digne démouvoir
Moscou ou Washington. Sur cette ligne de conduite, Bernard
Destremau visita 39 pays en à peine plus de deux ans.
La démission du gouvernement en 1976 décidée
en secret par le seul Premier ministre prit de court
les ministres. Bernard Destremau espéra un instant
un nouveau portefeuille. Celui de la Défense ?
Cela aurait bouclé la boucle en le ramenant à
son milieu dorigine. Mais il ne fit pas partie de la
nouvelle équipe. On le réservait pour une partielle
dans les Yvelines. Dans un contexte extrêmement défavorable,
il est élu de justesse, avec 457 voix davance.
Déjà en 1971, il avait échoué
à prendre la mairie de Versailles. Les élections
législatives de 1978 auront raison de lui. On lui demande
de se retirer au profit de Christiane Scrivener il
faut des femmes ! en échange dune
ambassade. Il accepte. Christiane Scrivener déclare
finalement forfait. Louis de Guiringaud également.
On rappelle Bernard Destremau, qui, fidèle, tente sa
chance. Dans de telles conditions, la victoire était
impossible.
Ayant quitté le Palais-Bourbon, Bernard Destremau dut
attendre huit mois pour être nommé ambassadeur
de France en Argentine. Il fut élevé au grade
de ministre plénipotentiaire une fois en poste. Pour
la troisième fois, après lÉgypte
de Nasser et lAfrique du Sud de lapartheid, il
était nommé dans un pays dont le régime
était abhorré par une majorité de ses
concitoyens. Une nouvelle fois, il fit effort pour comprendre
la situation, pour ne pas rompre les liens avec le gouvernement
en place, mais, en même temps, pour ne pas y perdre
son âme. Il fit preuve dun courage certain dans
ce poste, en ne taisant jamais le problème des disparus
ou des ressortissants emprisonnés. À la veille
de la guerre des Malouines, le 28 décembre 1981, il
quittait un pays dont le régime allait bientôt
sombrer dans le gouffre.
* *
*
Revenu à Paris, que lui restait-il à faire ?
Sa carrière sachevait. Ses amis politiques avaient
quitté le pouvoir. Lâge avançait.
Se consacrer à lui-même, à sa famille,
à ses amis ? Voilà une chose que, malgré
toutes ses activités, il navait jamais négligée,
tant elle lui était indispensable.
Mais pouvait-il encore être utile ? Certes oui.
Le devoir des aînés est dédifier
les plus jeunes en leur transmettant leur expérience
et leur savoir. Bernard Destremau, au soir de sa vie, se consacra
à lécriture. Si on excepte un roman
À chacun sa guerre, paru en 1984 où
il replonge le lecteur, sans jugement a priori, dans la grisaille
indiscernable des années 40, il se consacra à
lhistoire du siècle. Il produisit deux livres
relatant lun sa vie Le Cinquième Set.
du tennis à la diplomatie, paru en 1986
lautre son expérience de la carrière diplomatique
et les réflexions quelle lui a inspirées
Quai dOrsay, derrière la façade,
paru en 1994. Les deux livres, écrits dune plume
alerte, fourmillent danecdotes. Deux livres viennent
compléter cette uvre : deux biographies
de militaires héroïques quil eut loccasion
de rencontrer voire de fréquenter : le général
Weygand livre paru en 1989 et le maréchal
Jean de Lattre de Tassigny uvre monumentale,
parue en 1999, dont les renseignements de première
main proviennent directement des archives mises à sa
disposition par la maréchale.
Ce sont ces ouvrages, sa brillante carrière de diplomate
nest-il pas de tradition que des ambassadeurs
siègent dans notre assemblée ? ainsi
que lamitié fidèle de M. Édouard
Bonnefous, Chancelier honoraire de lInstitut, qui valurent
à Bernard Destremau cette expérience ultime :
être membre de lAcadémie des Sciences morales
et politiques. Il y fut élu le 28 novembre 1995.
Et là encore, lagrément de la Compagnie
ne lui suffisait pas. Il voulut être utile en créant
une Fondation qui, chaque année, délivre un
prix qui porte son nom à une jeune femme ou un jeune
homme qui aura su à la fois, malgré les difficultés
que cela implique, mener une carrière sportive de haut
niveau et réussir de brillantes études. Ce prix
sera distribué cette année pour la cinquième
fois.
Il souhaitait, ce faisant, que ces lauréats pussent
être les modèles dune vertu et dune
éthique du sport et au-delà de la vie
tout entière quil jugeait menacées.
Tout comme je souhaite aujourdhui avoir fait uvre
utile en donnant comme exemple dune vie digne celle
de notre regretté confrère Bernard Destremau.
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