Séances publiques


Gilbert Guillaume

Jean-Marc Varaut

 


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Notice sur la vie et les travaux
de Jean-Marc Varaut

par M. Gilbert Guillaume,

 

séance du lundi 18 février 2008

 

Propos introductif
de Monsieur François Terré
, Président de l’Académie,

Monsieur le Président et cher Confrère,

Le plaisir me revient de vous recevoir solennellement à l’Académie. Il s’accompagne de l’honneur de célébrer le juriste d’exception qui nous rejoint, plus spécialement au sein de la section Législation, droit public et jurisprudence. Le hasard – cet inconnu s’il en est un – veut que dans cette même section j’aie succédé à Madame Bastid et que j’y aie côtoyé René-Jean Dupuis.

Le droit international public a toujours et justement été à l’honneur dans notre compagnie. Ici, mais aussi ailleurs, y compris au Quai d’Orsay, se sont développés depuis fort longtemps les concours de l’Université et du Conseil d’État.

Issu de l’École nationale d’administration, major de la promotion « France-Afrique », vous déroulez votre carrière sur fond de Conseil d’État en suivant, de 1957 à 1996, le chemin des titres et des promotions de la haute – il n’y en a pas de basse – juridiction administrative. Mais très tôt, si l’on en juge par le fil directeur de vos aspirations et de vos activités, presque tous vos postes et vos actions sont axés sur le monde international. Depuis que vous fûtes conseiller de l’OTAN, votre parcours, longtemps, a été aérien par la voie des transports – de 1968 à 1984 – et même spatial. La mer vous retient aussi, dans le cadre des Nations Unies, qui vous est familier. Les fleuves aussi : la navigation rhénane est toujours comparée – juridiquement parlant – au sort des fleuves et des rivières de la « France de l’intérieur », comme l’on dit en Alsace.

Vue d’en haut, mais aussi sur la terre, la coopération est économique, diplomatique, donc juridique. Vous prenez la direction des affaires juridiques de l’OCDE, puis, de 1979 à 1987, de celles du ministère des Affaires étrangères et vous représentez la France dans de multiples instances internationales. Vous devenez juge à la Cour internationale de justice, de septembre 1987 à février 2005, et président de celle-ci de février 2000 à février 2003. À quoi s’ajoutent de nombreuses activités d’écriture et d’enseignement. Et une assiduité aux séances de l’Académie qui n’est pas, on doit en convenir, la chose du monde la plus répandue.

Si l’on devait retenir une activité dominante dans votre carrière, le droit international public, plus précisément en termes d’arbitrage, est la donnée la plus marquante. Elle permet aux confrères qui vous accueillent de compter sur vous pour répondre à deux questions de manière satisfaisante. La première est évidemment subversive : le droit international public est-il du droit, faute d’État universel ? Nous voici renvoyés une fois de plus à la recherche toujours inachevée du critère du juridique. À quoi l’on peut répondre que celui-ci implique toujours, ce juge impartial et désintéressé que retient de manière inégalable Kojève, l’un des plus grands philosophes du droit de notre temps.

La morale est solitaire. La théologie est au moins à deux, voire davantage. Quant au droit, il se joue à trois. Et, en droit international public, s’il n’y a pas de juge, ce tiers, c’est le neutre.

La seconde question est iconoclaste : à quelles conditions un juge peut-il être, dans les conflits entre les États, entre tous les États du monde, vraiment impartial et désintéressé ? C’était ce à quoi l’esprit de Jean-Marc Varaut s’était notamment attaché. À vous d’évoquer maintenant sa mémoire. Je vous laisse la parole.

 

Notice sur la vie et les travaux de Jean-Marc Varaut (1933-2005)
par M. Gilbert Guillaume, membre de l'Institut

Monsieur le Président
Monsieur le Secrétaire Perpétuel
Chers Confrères
Mesdames, Messieurs,

Il m’appartient aujourd’hui, selon l’usage, d’évoquer devant vous le souvenir de mon prédécesseur au sein de notre Académie, Maître Jean-Marc Varaut.

Dans son ouvrage Poètes en prison, qui fut probablement le meilleur de ses ouvrages, Maître Varaut écrivait : « Il y a du dérisoire dans les célébrations officielles. Peut-être parce qu’elles entretiennent l’équivoque de la survie de ceux qui sont les héros vite oubliés de ces rituels convenus. Mais », ajoutait-il « y a-t-il d’autres moyens, en dehors de la mémoire intermittente et désespérée de ceux qui les ont aimés, pour que leur souvenir résiste un temps à la montée irrésistible de l’oubli ? »

Il est vrai que les morts dépendent en ce monde de notre fidélité et c’est pourquoi je suis heureux aujourd’hui au nom de notre Compagnie de tenter de faire revivre ici la mémoire de Jean-Marc Varaut en évoquant l’homme, son parcours et son œuvre.

Maître Varaut fut avant tout un avocat, « ad vocatus », comme il aimait à le dire, c’est-à-dire celui qui, par la parole, répond à l’attente des hommes et des femmes qui l’appellent à l’aide.

Il était né en février 1933 dans une famille de juristes. Son père était avoué et l’un de ses oncles avocat. Son frère, avoué, puis avocat, termina sa carrière comme magistrat. Son talent oratoire se manifestera très tôt, puisque, nous raconte-t-il dans ses mémoires, interrompus malheureusement par la maladie, c’est sans notes qu’en classe de cinquième, à Saint-Martin-de-France, à Pontoise, il rendit compte à ses camarades de classe, puis à toute la division, de sa lecture de Tartarin de Tarascon.

Après des études classiques à la Faculté de droit, il entre au Barreau de Paris le 3 janvier 1956 en prêtant le serment d’usage. Il avait alors en poche l’agenda de 1811 de l’un de ses illustres prédécesseurs, Berryer, que son père lui avait offert et qu’il offrit à son tour à son fils, Alexandre.

Devenu collaborateur du bâtonnier Paul Arrighi, il se présente en 1959 à la Conférence du stage, ce concours qui maintient vivante la tradition de l’éloquence du barreau. Le sujet en débat cette année-là était de savoir si un orfèvre pouvait réclamer le prix de ses bijoux commandés par un souverain déchu à la République qui lui avait succédé. Maître Varaut plaida en faveur de la continuité de l’État, en évoquant Louis XIV sur son lit de mort, et fut élu Premier Secrétaire de la Conférence.

Ce fut pour lui un grand jour et ce succès demeura, nous confie-t-il « la plus haute et la plus pure de toutes les grandeurs d’établissement qui accompagnent une vie ». Attaché à ces grandeurs, il n’en percevait pas moins, au fond de lui-même, la vanité. Aussi, avec le recul du temps, souscrivit-il, me semble-il, au jugement de Maître Maurice Garçon, selon lequel en pareilles circonstances, « le discours tend à gagner un tribunal inexistant en faveur d’une thèse généralement absurde ou d’une situation théorique sans rapport avec la vie réelle ». Mais tel est le propre de tous les procès fictifs.

Un an plus tard, il devait, selon l’usage, reprendre la parole à la Conférence du stage au moment de laisser la place à la promotion suivante. Il le fit en évoquant le barreau sous la Révolution et en rappelant comment à cette époque, les avocats furent exclus du prétoire par le Comité de Salut Public. Ce dernier avait en effet estimé que, si « la loi donne pour défenseurs aux patriotes calomniés des jurés patriotes, elle n’en accorde pas aux conspirateurs ». Maître Varaut après avoir rappelé les combats menés alors par certains avocats pour sauvegarder les droits de la défense, conclut en soulignant la nécessité de tels combats, afin, dit-il, que demeurent « des avocats pour toutes les infortunes ».

Ce combat, il eut l’occasion de le mener devant les diverses juridictions d’exception devant lesquelles, jeune avocat, il fut amené à plaider dans de nombreuses affaires pénales ayant marqué, de 1960 à 1963, les dernières années de la présence française en Algérie et l’accession de ce pays à l’indépendance. Ce fut en premier lieu, en 1961, le procès des barricades devant le tribunal permanent des forces armées dans lequel Maître Varaut, avec notre confrère le bâtonnier André Damien, défendit Pierre Ronda. Puis ce fut le procès, devant le haut tribunal militaire, des officiers généraux impliqués en mai 1961 dans une tentative de prise de pouvoir à Alger. Au cours de ce dernier, Maître Varaut assista le bâtonnier Arrighi dans la défense du général Challe.

Les autres acteurs de cette tentative manquée de coup d’État furent déférés devant une seconde juridiction d’exception, le tribunal militaire dit spécial Les commandants de compagnie du 1er R.E.P., qui avaient marché sur Alger, furent traduits devant ce tribunal. Maître Varaut défendit l’un d’entre eux, le lieutenant Durant Ruel qui lui offrit en cette occasion le fanion du régiment. Ce dernier ne devait pas quitter son bureau. Puis Maître Varaut assura la défense devant ce même tribunal de nombreux autres officiers et de plusieurs membres de l’OAS.

Suivirent devant la Cour de sûreté de l’État, les procès des auteurs de l’attentat du Petit Clamart, celui du lieutenant de vaisseau Pierre Guillaume, le Crabe-Tambour, qui devait devenir le parrain de son fils, enfin celui du général Vanuxem , accusé d’avoir été le chef de l’OAS en métropole. Ce dernier fut acquitté, tandis que les autres accusés défendus par Maître Varaut furent condamnés à des peines de prison variées, mais échappèrent tous à la peine de mort.

Ce combat de l’avocat était mené dans des conditions difficiles devant des juridictions d’exception. Il se poursuivit sur un tout autre registre tout au cours de la carrière de Maître Varaut. Il en fut ainsi devant la 17e chambre correctionnelle, dite chambre de la presse, devant laquelle dès 1965 il avait été amené à défendre Jacques Laurent poursuivi pour offense au chef de l’État à la suite de la publication de son ouvrage Mauriac sous de Gaulle. D’affaires en affaires, il devint l’un des plus brillants praticiens du droit de la presse, puis de la propriété littéraire et artistique.

Il plaida de ce fait dans des procès d’une grande diversité attirant l’attention des médias. Ainsi obtint-il en 1982 la relaxe de Jean-Claude Barat, légataire universel de Montherlant accusé à tort d’avoir méconnu la volonté de l’auteur en publiant les lettres que ce dernier avait dans sa jeunesse adressées à sa grand-mère en s’y dévoilant sans fard. Il l’emporta de même dans l’affaire de l’Ave Maria, film dont la publicité sur la voie publique avait été assurée en montrant une femme nue symboliquement attachée à la Croix. Il obtint enfin la restitution par l’armateur norvégien acheteur du paquebot France, d’un tableau peint par Hambourg pour ce navire et depuis lors exposé au musée de Honfleur.

Il n’en poursuivit pas moins sa carrière d’avocat pénaliste, mais sans en être prisonnier. Il le fit, dans des procès comme ceux de René Hardy, accusé à deux reprises d’avoir contribué à l’arrestation de Jean Moulin, du commissaire Yves Jobic poursuivi pour proxénétisme, de Michel Droit inculpé de forfaiture, ou de François Léotard accusé de corruption. Il le fit également en défendant Bob Denard, qui après avoir été impliqué à plusieurs reprises dans la vie politique agitée des Comores, était accusé d’avoir contribué à l’élimination du chef de l’État comorien. Dans tous ces cas, il obtint le non-lieu ou l’acquittement, mais il en tira des conclusions sévères sur les abus de constitution de partie civile, le comportement de certains juges d’instruction et l’acharnement d’une « presse, dite d’investigation » qui, nous dit-il dans ses mémoires, « est parfois une presse de délation ».

Le dernier de ces procès, le plus connu sans doute, fut celui de Maurice Papon. Ce dernier s’ouvrit en 1997 dans un climat médiatique tendu et l’affaire se plaida autant devant les caméras de télévision sur les marches du Palais que devant la Cour d’assises. Le procès fut d’une longueur inhabituelle : six mois d’audience, quarante heures de plaidoiries des parties civiles, douze heures de réquisitoire, quinze heure de plaidoiries pour la défense. Se prévalant de la présomption d’innocence, Maître Varaut obtint dès l’ouverture des audiences la remise en liberté de Maurice Papon. Il contesta tout au long du procès le bien-fondé de l’accusation, estimant que la responsabilité pénale de l’accusé n’avait jamais été établie, mais que celui-ci était « le bouc émissaire de l’inconscient collectif d’un peuple voulant se décharger d’une responsabilité partagée ». Comme on le sait, il ne fut suivi que partiellement par la Cour d’assises. En effet celle-ci reconnut, avec Maître Varaut, que Maurice Papon n’avait pas su que l’extermination des juifs avait été programmée par les nazis ; elle le condamna néanmoins à dix ans de réclusion criminelle pour avoir organisé certains convois de déportation vers l’Allemagne.

Maître Varaut s’est expliqué à plusieurs reprises dans ses écrits sur la manière dont il concevait son métier d’avocat et sur la façon dont il l’a vécu, du procès de « l’Algérie française » au procès Papon. Pour lui tout homme a droit à être défendu. Dès lors « défendre, c’est d’abord ne jamais refuser de défendre. L’avocat est choisi, cet honneur est une dette qui ne discute pas », ajoutait-il. « Ma parole est à qui me la demande ».

Mais si « l’avocat défend le criminel, il ne défend jamais le crime ». En effet, Maître Varaut a toujours été hostile à la « défense de rupture » préconisée par un autre ancien Premier Secrétaire de la Conférence du stage, Maître Jacques Vergès. Quant à lui, il pratiqua toujours une défense, qualifiée par certains de « défense de connivence » s’inscrivant dans le cadre des institutions judiciaires. C’est qu’il avait une haute opinion de ces institutions et voyait dans l’avocat un véritable « auxiliaire de la justice » au bon sens du terme, c’est-à-dire, pour reprendre ses mots, « un desservant » appelé en toute indépendance à concourir à l’administration de la justice.

Pour ce faire, l’avocat doit, nous dit-il, comprendre l’homme qu’il défend. Dans les procès d’opinion, il lui faut « entrer en sympathie avec les convictions de celui qu’elles ont exposé à être poursuivi ». Dans les procès criminels, il doit dans le pire des cas, chercher « dans le dernier des hommes, l’or qui subsiste là où le public ne voit que de la boue ». Comme avocat et comme chrétien, Maître Varaut a toujours espéré en l’homme. Son idéal à cet égard a, me semble-t-il, a été parfaitement résumé par Maître Champetiers de Ribes, lorsque celui-ci lui confiait :

« Celui que vous auriez aimé défendre par dessus tout, c’est le bon larron. Susciter le salut, sans nier la faute, c’est votre idéal de la mission de l’avocat ».

Mais plaider, ce n’est pas seulement accepter la tâche qui vous est confiée et comprendre l’homme ou la femme qui vous a choisi. C’est aussi et avant tout contribuer à ce que justice soit faite.

A cet égard, Maître Varaut aimait citer Cicéron selon lequel l’avocat doit « docere, movere, delectare », enseigner, émouvoir, plaire. Mais il ajoutait qu’avant tout l’avocat doit convaincre en rendant le vrai vraisemblable et pour ce faire surmonter « l’inattention, la défiance, le préjugé ou l’endormissement ».

Maître Varaut faisait avant tout confiance à la raison des juges, citant Descartes dont la première règle était « de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle : c’est-à-dire d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention ; et ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute ».

Enfin si plaider, c’est faire appel à la raison, encore faut-il le faire en préparant soigneusement ses propos et en usant des règles les mieux établies de la rhétorique. Travailleur acharné, Maître Varaut décortiquait avec soin ses dossiers et plaidait d’une voix profonde en amoureux de la langue française et en homme cultivé, en élevant constamment le débat. Contrairement à certains avocats pénalistes d’aujourd’hui, il ne cherchait pas à gagner ses procès en recherchant systématiquement les erreurs de procédure commises par les magistrats. Il plaidait le fond des affaires.

Mais il ne se borna pas à plaider. Il écrivit toute sa vie durant.


Certains de ses ouvrages constituent la poursuite par d’autres voies de ses activités d’avocat. C’est ainsi qu’en 1972, il s’interrogea dans son premier livre : La prison pourquoi faire ? Il y préconisait une reconversion en profondeur du système pénitentiaire en vue de la réinsertion sociale des condamnés. Il fut par la suite amené de manière régulière à visiter chaque samedi matin les prisons dans lesquelles étaient retenus ceux qui lui avaient confié la défense de leurs intérêts. Il en conclut trente ans plus tard que son premier ouvrage relevait de l’utopie et que, si la prison demeurait nécessaire pour neutraliser le criminel, elle ne pouvait être amendée qu’à la marge. Dès lors, au terme de sa vie, la seule solution lui parut de recourir aussi souvent que possible à des peines alternatives : travaux d’intérêt général, jours-amendes, interdictions professionnelles ou assignations à résidence. Pour lui il n’était pas question de punir moins, mais de punir autrement.

Par ailleurs, Maître Varaut s’intéressa très tôt à certains procès passés célèbres. En 1974 il revient sur les crimes de l’abominable docteur Petiot, puis en 1989 s’intéresse aux poètes en prison. Il reprend en 1993 le procès de Nuremberg, refait en 1995 celui d’Oscar Wilde et en 2004 celui de Jésus.

Enfin Maître Varaut fut pendant plusieurs années en charge de l’enseignement de la criminologie à l’Université de Paris-2 et assura à la même époque la direction de l’Institut de droit pénal du barreau de Paris.

Mais sa réflexion alla bien au-delà de ces plaidoyers imaginaires et de cet enseignement. C’est qu’en 1976, Jean-Marc Varaut, contraint de suspendre pour quelques mois son activité d’avocat, tenta, pour reprendre le mot de Malebranche, de tirer quelque utilité de son malheur. Il se rendit à l’UFR de philosophie de Paris IV au 2e étage de la Sorbonne « au fond, nous dit-il, d’un couloir jaunâtre orné de graffiti estompés » et décida de s’inscrire en licence de philosophie. Il y suivit l’enseignement de Raymond Polin qui devait lui remettre vingt ans plus tard son épée d’académicien. Puis, après avoir obtenu sa licence, il prépara sous l’autorité de son maître, une thèse d’État portant sur « l’énigme du passage à l’acte criminel », dans laquelle il se penchait sur les rapports entre crime et libre arbitre.

Durant huit années, Jean-Marc Varaut consacra ainsi ses loisirs et ses insomnies à la recherche philosophique. À travers la lecture des grands maîtres et tout particulièrement de Descartes, auquel il consacra une biographie, il se forgea une philosophie personnelle.

Tout naturellement, il en tira deux ouvrages de philosophie du droit, publié l’un en 1986, Le droit au droit, l’autre en 1991, Le droit au juge.

Dans Le droit au droit, il nous expose que le droit ne saurait être réduit au « droit posé et établi à quoi le positivisme et l’historicisme ont voulu le ramener ». Évoquant le bouclier de bronze qu’Hephaïstos remit à Achille sur la prière de Thétis avant que le héros grec retourne au combat sous les murs de Troie après la mort de Patrocle, il nous rappelle que, sur ce bouclier, était représenté, dans un espace circulaire, un procès public entre des parties à égale distance des juges. Il y voit le symbole d’une exigence fondamentale, celle du droit et de la justice, avant qu’il y eût des lois et des juges.

Mais si l’étalon du juste et de l’injuste est indépendant du droit positif, quel est-il ? La philosophie classique avait apporté diverses réponses à cette question décisive. Pour certains, comme Saint Thomas d’Aquin, ce droit transcendant est inspiré par la volonté divine ou révélé par elle. Pour d’autres, comme Aristote, il existerait un ordre du monde, du cosmos, qui constituerait le fondement d’une justice objective. D’autres enfin font appel au droit naturel, qui n’a d’ailleurs rien d’un droit, mais constitue en fait un appel à la raison pour l’organisation harmonieuse de la vie en commun.

Jean-Marc Varaut, comme Raymond Polin l’observait en 1996, ne suivit aucun de ces chemins. Son appel au droit transcendant est avant tout un appel à la liberté créatrice de l’homme en vue de la constitution d’un ordre de liberté et d’un ordre de devoirs, garants du bon usage de cette liberté.

Mais comment traduire le droit transcendant ainsi esquissé en droit positif ? A cet égard, Maître Varaut ne fait aucune confiance au législateur. Selon lui, celui-ci multiplie en effet les lois imparfaites et parfois scélérates. Mais en outre et surtout, le pouvoir législatif, à ses yeux, demeure omniprésent même dans les régimes libéraux et dès lors la loi est despotique et tyrannique par nature.

Ne pouvant s’en tenir à cette conclusion destructrice, Maître Varaut se tourne alors vers le juge. Nostalgique des Parlements d’anciens régimes, il entend confier au juge un pouvoir créateur de droit. Il rappelle que la fonction du juge consiste à donner à chacun ce qui lui est dû et estime que pour ce faire, il doit exercer un pouvoir normatif. Pour reprendre une autre de ses formules le juge n’est pas la « bouche de la loi », il est le « maître du sens ».

Dans cette perspective, Maître Varaut reconnaît certes que « ce pouvoir accru des juges pourrait induire la tentation pour eux de se conduire en lecteurs libres de la réalité sociale avec les lunettes de l’idéologie ». Il reconnaît aussi que « tout État divisé contre lui-même est menacé de périr » ou pour reprendre l’expression de l’un de nos plus grands rois, Louis XI, que l’État ne saurait mettre « sa couronne au greffe ». Mais il s’arrête rapidement sur ce chemin, car pour lui « ces points importent moins que l’espérance que porte l’avènement du juge », s’appuyant sur le contrôle de constitutionnalité des lois et la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme.

Pour nourrir cette espérance, Maître Varaut préconise bien entendu toute une série de mesures ayant pour objet de garantir l’indépendance et la qualité de la justice, en saluant d’ailleurs au passage l’œuvre accomplie en ce domaine par le Conseil d’État. Mais sa pensée laisse sur une interrogation : si la liberté du citoyen est garantie à la fois par l’efficacité de l’action publique et l’équilibre des pouvoirs, le gouvernement de juges sans légitimité démocratique ne risque-t-il pas en définitive de porter gravement atteinte à cette liberté ?

Cette interrogation m’amène tout naturellement à vous entretenir des convictions et de l’action politique de Maître Varaut. Celui-ci appartenait à une famille engagée dans l’Action française et il milita lui-même dans les rangs de ce mouvement lors de son passage à l’Université. Sa jeunesse fut nourrie de la lecture de Maurras et il resta attaché à la pensée de celui-ci. Il demeura convaincu que les révolutions engendrent les dictatures ; il resta fidèle à l’idéal monarchique de son enfance et ne s’en cacha jamais. Mais il n’ignorait pas que le rétablissement de la monarchie en France n’allait pas de soi. Face à cette difficulté, sa pensée se rapprocha parfois de celle des anarchistes de droite. Mais, en définitive, c’est au sein du parti des Républicains indépendants qu’il devait s’engager en 1974 en faveur du Président Giscard d’Estaing. Candidat alors aux élections législatives dans le 3e arrondissement de Paris, il fit un score médiocre. Cet échec et les difficultés qu’il rencontra peu de temps après avec l’administration fiscale lui firent renoncer à toute carrière politique.

Il n’en demeura pas moins un homme de droite, attaché au libéralisme économique et aux valeurs traditionnelles. Mais il le fut sans exclusives, car il eut des amis et des ennemis de tous les bords. Je ne chercherai pas à identifier ces derniers et me bornerai à relever que parmi les premiers figura son confrère Roland Dumas avec lequel il partagea des locaux professionnels dans lesquels le bâtonnier Charrière-Bournazel fit à l’époque ses premiers pas. Peu de temps après la mort de Jean-Marc Varaut, ce fut encore Roland Dumas qui préfaça très amicalement les « mémoires interrompus ».

Partageant son temps entre le Palais et la Faculté, Maître Varaut n’en continua pas moins à cultiver la lecture et la peinture, ses amis et sa famille.

Ayant souffert jeune d’une surdité précoce, il avait pris en classe l’habitude de s’isoler dans la lecture. Quand il quittait Paris, il emportait avec lui une malle pleine de livres et lorsqu’au soir de sa vie, il ne fut plus capable de lire, il accueillit avec joie ses amis, dont plusieurs pourraient ici en témoigner, pour lui lire ou lui relire Montesquieu, Péguy et Céline, dont il découvrit alors avec admiration le voyage au bout de la nuit.

À ses rares moments perdus, il remplissait enfin ses cahiers de dessins et d’aquarelles. Ceux-ci conservent ainsi le souvenir de ses vacances dans la maison familiale de Cabourg ou de ses séjours à Venise et à Rome, car s’il ne fut pas un grand voyageur, il apprécia toujours le charme de l’Italie et la grandeur de la Rome antique.

Sans entrer enfin dans l’intimité de Jean-Marc Varaut, je me dois de conclure cette notice en évoquant ici non seulement ce qu’il fit, mais encore ce qu’il fut. Il aimait la vie en société ; il aimait séduire et être aimé. Il redoutait les conflits et les évitait soigneusement. Il aimait rire et faire rire et parlait bien volontiers de ses dossiers. Il communiquait avec plaisir, voire avec gourmandise. Accueillant à tous, il n’en demeurait pas moins réservé à l’égard de la plupart et se reprochait même de ne pas consacrer plus de temps à ses amis. Homme d’une grande sensibilité, c’est peut-être ainsi qu’il protégeait son monde intérieur.

Il avait épousé en 1956 Daphné Mellor, fille de l’avocat et historien Alec Mellor. Étant elle-même avocate, elle fut pour lui non seulement une compagne attentive, mais encore une associée dans son travail quotidien. Elle lui donna trois enfants dont l’un, Charles-Henri devait mourir tragiquement à 23 ans dans un accident d’automobile. Les deux autres, Laurence et Alexandre, suivirent avec succès le chemin de leur père, en empruntant l’une la voie de la philosophie, l’autre celle du droit. La venue de ses petits-enfants éclaira ses dernières années. Il mourut comme il avait vécu, souriant et attentif aux autres, en chrétien après avoir reçu les derniers sacrements de l’Église.

Monsieur le Président, Monsieur le Secrétaire Perpétuel, chers Confrères, Mesdames, Messieurs,

Henri Bergson, évoquant en 1918 la mémoire d’Emile Ollivier, observait : « Approfondir une œuvre n’est déjà pas aisé ; mais quand on songe au peu que l’on sait des personnages qu’on a fréquentés, à l’ignorance où l’on demeure souvent de celui avec lequel on a inséparablement vécu, je veux dire de soi-même, on est pris de peur à l’idée d’avoir à poser sur le sable mouvant du témoignage humain la reconstruction d’un caractère et à faire l’histoire d’un homme ». J’ai tenté de le faire en ce qui concerne Jean-Marc Varaut que je n’avais pas connu et, pour conclure, je chercherai une dernière indication de ce qu’il fut en évoquant l’épée qu’il avait choisie lors de son entrée dans notre Académie. Cette épée, qui orne maintenant le couloir menant au bureau du bâtonnier de l’Ordre, aux côtés de celles de Maurice Garçon et d’Henri Robert, parle en effet en son nom. Sur sa garde figure le mot « jus », le droit auquel il avait consacré sa carrière professionnelle. Sur son pommeau, la chouette de Pallas-Athéna symbolise la philosophie dans laquelle il s’était jeté à corps perdu dans un moment difficile. Et comme il n’y a pas de droit ou de philosophie sans politique, une fleur de lys en éclaire le bouton.

Enfin et surtout, Maître Jean-Marc Varaut fit graver sur la lame de son épée une devise qu’il avait empruntée à Descartes, « marcher avec assurance en cette vie », nous donnant ainsi une leçon de modestie et de hardiesse, de prudence et de courage, de fermeté et d’espérance.

***