Monsieur le Président,
Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Secrétaire Perpétuel,
Mes chers confrères,
Mesdames, Messieurs,
Olivier Lacombe, le strict historien comparatiste de la
philosophie me pardonnerait peut-être, je lespère,
de jouer de la comparaison pour mieux faire ressortir loriginalité
de son intervention dans la pensée contemporaine.
Car il y eut, semble-t-il, un grand précédent
en la rencontre paradoxale dont il a été
lillustration de lintériorisation
spirituelle et de louverture exotique de lintellect
philosophant. Nest-ce pas le penseur par excellence
de la rentrée en soi, lauteur de la conversion
des méditations métaphysiques en méditations
chrétiennes, qui, en Malebranche, cet homme, lui
aussi doux en son âme et fragile en son corps, saventura
dans le dur et périlleux voyage supposé par
lentretien dun philosophe chrétien et
dun philosophe chinois, contenu de lun des textes
les plus étonnants de lOratorien ? Mais celui-ci
ne voyage quen idée, et pour rencontrer un
Chinois spinoziste ! En revanche, si l« ermite »
expression récente de Maurice de Gandillac
Olivier Lacombe est aussi un voyageur, cet eremita
viator est un voyageur réel, qui explore une
Inde dont la culture est, à ses yeux, encore plus
distante de la culture européenne-chrétienne
que celle de la Chine. Louverture à lAutre
se réalise effectivement chez lui, et en son plus
grand écart.
Il veut et pense aussi surtout aller plus loin, cest-à-dire,
maintenant, plus profond, dans sa rentrée en soi-même,
que Malebranche. Car, pour celui-ci, lâme soublie
elle-même dans une vision en Dieu de la texture intelligible
des choses, qui, parce que voir, cest avoir et non
pas être, la sépare tout autant de lêtre
vrai. Selon Olivier Lacombe, elle ne peut rencontrer un
être qui soit aussi le sien que comme ce qui, dans
la chair pour ainsi dire delle-même, la touche,
lémeut, la meut, tel le souffle qui la fait
frémir et lanime, faisant delle ce quelle
est, anima. Une telle élévation ontologique
du sens incorporant, réaliste, du toucher au-dessus
du sens idéaliste de la vue a sa confirmation à
la cime mystique de lesprit incarné :
Plotin fait bien sachever lapproche de lUn,
par-delà toute vue, dans un contact, et Jean de la
Croix parle bien de la rencontre suprême de lâme
et de Dieu comme dune « touche délicate » (1)
de celui-ci en celle-là. Or, cest ici que vient
se résoudre le paradoxe distendant la démarche
dOlivier Lacombe dans son écartèlement
apparent entre intériorisation et extériorisation.
Car si, dans lindo-iranité, liranité
absolutise la lumière et la vue, lindianité
privilégie lair et le toucher dont il est lobjet
universel, enveloppant et constant. Cette Inde, pour qui
le négatif est lintouchable, dont la culture
sunifie dans cette régulation de lair
respiré quest le yoga, tend bien à absolutiser
le souffle primordial de la Parole védique. La route
des Indes sera ainsi pour Olivier Lacombe sa route vers
lui-même. Cette indianité ainsi essentielle
au philosophe sexprime aussi, de façon quasi
naturelle, dans lhomme quil était :
le philosophe rabaissant la vue, le spectacle, le spectaculaire,
fut lhomme, sans doute non pas secret, mais discret
entre tous, tout comme le philosophe de la priorité
du toucher, du contact, du tact, fut lhomme, précisément,
au tact si délicat.
Cependant, le métaphysicien affirmant et assumant
lincorporation ou lincarnation de lesprit,
qui refuse à la fois le rationalisme classique non
existentiel à la Descartes et lexistentialisme
moderne non rationnel à la Sartre, fait droit aux
exigences de la raison comme moment nécessaire de
lesprit. Si le souffle est primordial par rapport
à la lumière, le toucher par rapport à
la vue, la réalité de lépreuve
ou de lexpérience par rapport à lidéalité
de la connaissance ou de la raison, le second moment de
chacun de ces couples peut seul faire saccomplir le
premier, sans cela condamné à lindétermination
ou indistinction au vide et au néant. La philosophie
existentielle dOlivier Lacombe sexpose ainsi
dans un respect exemplaire des requisits formels :
architectonique, critique et conceptuel, du rationalisme
occidental, à la différence de la pensée
indienne restée trop prise, à ses yeux, dans
la symbiose poétique, certes tentatrice, de la raison
et de limagination, du logos et du mythos,
du concept et du symbole. Si la raison nest ni première
ni dernière dans la vie de lesprit, elle doit
pourtant être pleinement déployée en
son exercice autonome. Ce fut le cas chez Olivier Lacombe
philosophant de façon purement et donc strictement
philosophique, en quoi il ne fut pas indien.
On sait quil fut chrétien, la forme et le contenu
de sa pensée sappelant, selon lui, lun
lautre en leur commune différenciation, singularisation,
personnalisation de lesprit. Mais lêtre
porte lacte, la vie la réflexion, lexistence
la raison, par conséquent le christianisme la philosophie.
Etre et rester chrétien, aussi en philosophant, fut
bien la préoccupation fondamentale constante de notre
regretté confrère : « Dieu
écrit-il ma fait grâce de
garder la foi de mon baptême » (2),
et « je demande à Dieu la grâce
de mourir dans la foi catholique » (3)
. Au cours de la messe célébrée à
sa mémoire, Monseigneur Charles Mollette a fait resplendir
la « phosphorescence de la parole de Dieu » (4)
dans sa vie et dans son oeuvre. Cest animé
par cette foi qui était son « bien le
plus précieux » (5)
que le penseur assuma sa vocation, pour lui, spécifique,
dêtre un philosophie chrétien totalement
philosophe, dans un geste philosophique dont il convenait
détablir lêtre et de fixer lessence
pour mieux en reparcourir le devenir.
* *
*
Olivier Lacombe naquit à Liège
le 2 juillet 1904, dans une famille originaire du Royaume
de Savoie, dun père, ingénieur géologue
énergique, que son travail fit beaucoup voyager,
jusquen Océanie, et dune mère
à la douce intériorité : double
hérédité quon pourra trouver
fort ajustée au futur ermite voyageur. Significative
aussi du destin de celui-ci sera son passage, denfant
quon dit avoir été gai et extraverti
jusque vers lâge de sept ans, à lenfant
replié sur soi : la raison séveille
chez lui en même temps que lintériorisation
méditative. De la grisaille de Liège, litinérance
professionnelle paternelle va conduire Olivier vers le sud
méditerranéen, à Constantine puis à
Nice : il aime la mer, sans doute plus encore le soleil,
dans cette première incursion, séductrice,
en direction des chauds pays de lOrient. Mais la famille
sinstalle à Paris, obligeant lexcellent
élève de lenseignement secondaire public
il soulignera ce point plus tard, en chrétien
attaché au sacerdoce laïque à
un ultime fécond effort dadaptation scolaire,
au Lycée Condorcet. Cest ici que, après
son brillant succès au baccalauréat de philosophie,
il va préparer le concours de lEcole normale
supérieure. A cette époque, se forme son projet
de sadonner à la philosophie, parce que, raconte-t-il,
« là était lun des lieux
privilégiés daffrontement, dans la lucidité,
entre lesprit de Jésus et tout ce qui tend
à le ruiner dans la pensée et le coeur de
lhomme »(6).
Cest bien sa foi chrétienne qui le porte vers
la raison philosophique. Il entre rue dUlm en 1925.
Mais un an auparavant, en 1924, événement
décisif, il a découvert loeuvre de celui
à travers lequel, gourou qui sera son maître
intérieur définitif, lInde va lappeler
vers elle, mais ce, plus profondément, en raison
de la mission que ce gourou occidental, activement ouvert
aussi à lOrient, va bientôt lui confier.
Conscrit de Jean Hyppolite, Henri Marrou et Maurice de Gandillac,
Olivier Lacombe rencontre également à lEcole
normale où sa santé délicate
lui fait choisir le statut dexterne ses aînés
Raymond Aron, avec lequel il sympathise, et Jean Paul Sartre,
quil naime guère et dont il critiquera
plus tard lexistentialisme irrationaliste. Il y suit
assidûment les cours, comme ceux dispensés
en Sorbonne par des maîtres tels que Léon Robin
et Emile Bréhier, ces historiens de la philosophie
qui lui apprennent la patiente démarche de la stricte
et immanente analyse des textes, que Léon Brunschvicg,
qui fait se reconstruire réflexivement lesprit,
loin du subjectivisme arbitraire de la raison dialectique,
à partir du jugement objectivant de lentendement
surtout scientifique, ou que Jean Wahl, le philosophe qui
veut ramener la pensée vers lexistence et le
concret. Mais ce quil peut y avoir de positif dans
chacune de ces démarches qui composeront lintellectualisme
concret du futur historien comparatiste de la philosophie,
est annulé par leclatement auquel les condamne
leur abstraction de lêtre réel originaire
et de sa puissance unifiante. La réticence à
légard de lidéalisme issu de Descartes
et de Kant, le rejet de lagnosticisme et du scepticisme
théorique ainsi que de lanarchisme pratique
qui en sont les effets, se nourrissent, chez le nouveau
normalien, de la lecture poursuivie des livres du maître
que sa foi maintenue lui faisait attendre : Jacques
Maritain.
Converti au catholicisme et baptisé, avec sa femme
Raïssa, en 1906, Maritain oppose au rationalisme antimétaphysique
du scientisme ambiant, non plus, comme antérieurement,
la métaphysique anti-intellectualiste de Bergson,
mais lintellectualisme métaphysique de Saint-Thomas.
Car celui-ci, à travers le jugement dexistence
assumé comme tel, fait se réaliser lhomme,
en lintégralité dès lors organisée
de ses engagements ainsi justifiés, dans le réseau
hiérarchisé totalisant des analogies de lêtre.
Olivier Lacombe adhère sans réserve, et pour
toujours, à une telle sagesse métaphysique
thomiste-maritainienne, qui découvre rationnellement
dans les êtres ainsi ordonnés lEtre quelle
sait pourtant les excéder par sa transcendance. Il
la laisse, lui aussi, se limiter par un tel savoir pour
laisser place à une sagesse théologique et
théologale ne faisant plus que rationaliser en sa
forme la révélation directe de Dieu dans la
foi. Et il relativise semblablement ces deux expressions
rationnelles de la sagesse dans leur couronnement par la
sagesse béatifiante ou sainte de lunion mystique
surrationnelle de lEtre et des êtres. Une telle
articulation triadique, trinitaire, comme conciliation organique
déterminée, de sa foi native et de son désir
de savoir, confirme Olivier Lacombe dans sa vocation de
chrétien philosophe et philosophe chrétien.
Dautant plus que cette conciliation ne reste pas seulement
pensée, mais quelle se vivifie par la rencontre
effective de son vigoureux médiateur.
Car, en 1926, Olivier Lacombe visite Jacques et Raïssa
Maritain dans leur maison de Meudon, cet intense foyer de
débats culturels, à la fois graves et légers,
où il peut croiser Rouault, Mauriac, Gilson, Bernanos,
Berdiaeff, Gabriel Marcel, Stanislas Fumet, Emmanuel Mounier,
Louis Gardet, Etienne Borne, Maurice de Gandillac et dautres
encore. Entre lui et les Maritain se noue alors lune
de ces « grandes amitiés »
chantées par Raïssa, dont lâme mystique
trouve écho dans sa propre intériorité
à lui, tandis que son goût de lordre
rationnel lattache, tel son lieutenant, à Jacques
organisant l« attaque » tous
azimuts contre le « diable » moderne.
Certes, il sengage en son style propre, où
lesprit souffle comme un vent léger
expression biblique qui le réjouit , et non
pas en tempête, comme dans la violence maritainienne.
Mais il participe résolument à lentreprise,
ainsi quil le fera, par exemple, plus tard, en 1934,
dans la rédaction, avec Borne et Gandillac, du manifeste
Pour le Bien commun : les responsabilités
du chrétien et le moment présent, texte
dénonçant légal péril
totalitaire du fascisme et du communisme. Lorsque le totalitarisme
nazi se déchaînera, en 1939, cest le
fidèle Olivier Lacombe qui mettra à labri
le Saint-Sacrement perpétuellement exposé
dans la maison de Meudon, en fermant celle-ci et clôturant
aussi en même temps sa riche période de formation.
Féconde pour sa carrière philosophique, elle
lavait bien vite été, puisque lamitié
magistrale des Maritain, après avoir fêté
à Meudon, un soir daoût 1928, le succès
dOlivier à lagrégation, allait
linciter à être, dans la fidélité
aux liens tissés, aussi pleinement lui-même,
proprement lacombien, en entrant dans la voie de la recherche
indianiste.
Olivier Lacombe souligne à plusieurs reprises le
rôle majeur joué, dans la trinité damis,
par Jacques, mais aussi par Raïssa uxoreque
dont, en quelque sorte, il procédait bien
également, dans le réveil de sa vocation personnelle
dindianisant. Raïssa a suggéré,
Jacques décide. Dans son projet dinstauration
chrétienne dun humanisme intégral au
sein du monde moderne, et rempli de lidée thomiste
que toute manifestation culturelle de lêtre,
même la plus étrange, comporte une positivité
dont le sens vrai doit être discerné à
même elle, Maritain, en chrétien, et comme
il la fait avec Louis Gardet pour lIslam, mobilise
Olivier Lacombe et lenvoie en mission dans létrangeté
maximale de la pensée indienne. Mais il la
armé du viatique lui permettant, assuré en
lui-même, de comprendre et juger celle-ci, hors de
tout relativisme et éclectisme comparatif, en sa
signification de moment original de lunique vérité.
De 1929 à 1939, Olivier Lacombe se plonge dans lindianité.
Dabord théoriquement, dans le cadre dun
travail doctoral exigeant de technicité. Il se forme
auprès des plus grands spécialistes : René
Grousset, Sylvain Lévi, ici son maître fondamental,
Louis Renou, qui lui apprend le sanscrit, Jules Bloch, Alfred
Foucher, et Pierre Masson-Oursel, auteur, en 1923, dune
substantielle Esquisse dune histoire de la philosophie
indienne, mais aussi de louvrage programmatique
La philosophie comparée. Cette formation très
lourde sera vérifiée pratiquement au cours
dun premier voyage en Inde, effectué dans les
années 1935 et 1936. Olivier Lacombe fait un véritable
tour de lInde, rendu nécessaire par le caractère
polymorphique, privé de centre, de limmense
culture indienne. Il parcourt le pays, de lHimalaya
au Cap Comorin, circulant en train, mais aussi à
bicyclette, moment touristique, sinon réellement
sportif, dun séjour studieusement culturel,
mais qui, également, par la rencontre de personnalités
telles que Gandhi, annonce le prochain séjour indien
en son contexte plus politique. Pour linstant, la
préoccupation immédiate dOlivier Lacombe
est universitaire.
Les deux thèses exigées anciennement pour
le doctorat seront bien soutenues en Sorbonne au début
de lannée 1939. La thèse principale :
« Labsolu selon le Vedânta (les notions
de Brahman et dAtman dans les systèmes de Çankara
et de Râmânoudja) » et la thèse
complémentaire : « Les grandes thèses
de Râmânoudja (traduction annotée du
Siddhânta) » forment un tout, puisque la
première est en partie une introduction à
la seconde, qui illustre celle-là par ce qui est
présenté significativement comme un document
dimportance hors pair. La comparaison des deux pensées
indiennes, elles-mêmes, à loccasion,
suggestivement comparées à de grands monuments
de la philosophie occidentale, innove par rapport aux principes
proclamés par Masson-Oursel. Alors que celui-ci veut
éclairer et fonder la comparaison des pensées
par celle de leurs milieux géographico-historico-culturels
respectifs, Olivier Lacombe, qui confronte des pensées
constituées en systèmes achevés, en
cela auto-consistants en leur teneur, peut reléguer
toute explication extérieure par le milieu naturel-culturel.
Il sagit pour lui de reconstituer larticulation
consciente des doctrines à partir de leurs thèmes
problématisés essentiels. Le dévoilement
dune telle intériorité discursive universelle
du sens permet alors, par la mise à lécart
des particularismes factuels contingents, de mieux cerner
en vérité les différences et les ressemblances,
donc de comparer plus authentiquement.
Cest suivant cette méthode que, prenant pour
objet le brahmanisme ou hindouisme, cest-à-dire
la culture religieuse de très loin majoritaire en
Inde, et, en lui, plus spécialement, lexégèse
védântique de ses textes sacrés originaires,
ceux du Véda dont le Védânta se veut
en tout sens la fin, il confronte deux solutions paradigmatiques
apportées par elle au problème métaphysique-roi
du rapport entre lunité de lêtre
ici le Brahman et la diversité des
êtres, notamment, ici, des âmes ou des Soi
individuels, les âtman. La première
de ces solutions est celle du maître le plus orthodoxe
et représentatif du Védânta, Çankara
(VIIIe-IXe siècle ap. J-C), qui affirme le non-dualisme
absolu du divers, pure illusion produite par Mâyâ ;
la seconde est celle du Védântin systématique
le plus novateur et, pour un thomiste, prometteur, Râmânoudja
(XIe-XIIe siècle ap. J-C), qui, lui, admet un non-dualisme
du divers (reconnu) comme divers, ce qui, en distinguant
idéalement le Brahman et lâtman,
tend à les personnaliser. De sens pareillement universel
est limplication pratique de la divergence spéculative :
pour Çankara, le salut de lâme consiste
dans la découverte alors dépersonnalisante,
essentiellement intellectuelle, gnostique, de limmersion
de lâtman au sein du Brahman transpersonnel,
alors que Râmânoudja le loge dans une relation
de dévotion aimante la bhakti
de lâtman avec le Brahman dabord
personnalisé en Seigneur bienveillant du monde (Içvara).
Une telle mise en évidence conceptuelle, par lhistorien
de la philosophie, du sens universel du contenu et du rapport
(comme rapport de personnalisation croissante) des systèmes
comparés, les insérait et situait de façon
critique, au moins en soi, virtuellement, dans lunité
articulée de la philosophie pérenne universelle,
finalité vraiment philosophique dune histoire
comparée de la philosophie, et donnait par là
au monumental ouvrage dOlivier Lacombe le caractère
dun grand ouvrage de philosophie.
Si lon ajoute que lanalyse du jeu essentiel
de la pensée éternelle et universelle avec
elle-même se déployait, à la fois très
agile et très rigoureuse, dans un pur classicisme
réflexif, à la Brunschvicg fort loin
du style maritainien ! , on comprendra que la
Sorbonne ait couronné en Olivier Lacombe un penseur
original en la synthèse quil opérait
des apports de ses différents maîtres dans
un travail nouveau par son objet et par sa démarche,
mais un penseur en même temps fidèle à
la grande tradition de la philosophie universitaire française.
Lannée 1939 est aussi décisive pour
lui parce quelle est lannée de son mariage.
Il épouse Jacqueline Dreux, rencontrée à
lInstitut de civilisation indienne. Madame Olivier
Lacombe, femme active qui exerça des responsabilités
directoriales au Crédit Municipal de Paris, compléta
dynamiquement par sa vertu plus extériorisante la
tendance intériorisante de son époux, comme
lillustra bien un aspect anecdotique de leur indianisme
respectif : elle pratiqua aussi en lenseignant
le yoga que le philosophe ne fit que penser, il est vrai,
si bien ! « Ce fut écrit Philippe
Dreux, beau-frère et ami dOlivier Lacombe
une union heureuse entre deux conjoints liés par
une profonde communauté affective et intellectuelle »(7)
. Une nouvelle vie, privée et publique, commence
pour Olivier Lacombe, mais dont les événements
vont ponctuer un engagement intellectuel et spirituel désormais
fermement fixé en ses principes, dans le riche développement
de leur actualisation diversifiée.
Nétant pas soumis, en raison de sa santé
fragile, aux obligations militaires, il est nommé
en 1939 directeur de lInstitut de philosophie à
la Faculté des Lettres de lUniversité
dAnkara. Etape marquante pour lui, dabord parce
que cest en Turquie que naît son premier fils
Jean-Michel, mais aussi parce quelle jalonne, au carrefour
de lEurope méditerranéenne et de lAsie
proche-orientale, la route retrouvée de lInde,
mais désormais dans le cadre dune active responsabilité.
Lintensité politique de cette époque
de guerre fait adhérer Olivier Lacombe, avant Stalingrad,
à la France libre. Il quitte dailleurs peu
après sa fonction pour passer au Liban, se rapprochant
ainsi de sa vraie destination. Le gouvernement du Général
de Gaulle va le nommer, avant même la fin de la guerre,
en 1945, Conseiller culturel près les Services diplomatiques
français en Inde, à Calcutta. Il y croise
Anglais et Français libres préparant la reconquête
de lIndochine, Il a regard sur les Comptoirs français
où se réfugient les opposants indiens à
la puissance britannique, tel Çri Aurobindo, quil
rencontre à Pondichéry, comme il rencontre,
à nouveau, Gandhi, mais aussi Nehru, puis Indira
Gandhi, dont il se sent fort proche. Dans sa discrétion
coutumière, ici requise aussi diplomatiquement, il
juge cependant les événements passionnants
auxquels il assiste, condamnant par exemple laction
négative de la Grande Bretagne, sinquiétant
de laffrontement croissant entre Musulmans et Hindous.
Madame Lacombe, qui supporte moins bien le climat du pays,
rentre à Paris en 1946 pour la naissance de son second
fils, Vianney. Son mari la rejoint lannée suivante.
LUniversité française lattendait.
* *
*
Olivier Lacombe sera professeur à Lille de 1947 à
1959, dans la chaire dhistoire de la philosophie et
de philosophie comparée créée pour
lui à la Faculté des Lettres, dont il devient
le doyen en 1955. Il est élu en même temps
à lEcole pratique des hautes études,
dans la Section des sciences religieuses, en qualité
de directeur détudes pour les religions de
lInde. Il va aussi diriger lInstitut de civilisation
indienne de lUniversité de Paris, Paris où
il est élu en 1959 pour enseigner la philosophie
comparée en Sorbonne. Il y assurera de 1966 à
1969 la direction du Département de philosophie,
dans une période dont cet homme dordre saura
gérer la crise avec compréhension, aussi éloigné
de la complaisante adaptation que de laffrontement
réactif où sengageront certains de ses
collègues. Après léclatement
de la Sorbonne, il poursuit son enseignement à lUniversité
de Paris IV jusquen 1974, année de son
départ en retraite, trois ans après la cessation
de ses fonctions à lEcole pratique des hautes
études. Le professeur Lacombe est dune
magistralité très classique : déontologie
stricte, que ses étudiants prendront parfois pour
de la distance, mais dont la vigilance attentive, avec laquelle
il suit leur effort, montre quelle exprime dabord
une discrétion respectueuse à leur égard.
Il les entraîne cependant par laisance et agilité
intellectuelle qui animait déjà la comparaison
doctorale des deux types de non-dualisme védântique
et qui se confirme en étendant son champ à
lintérieur même de la culture indienne,
tout comme au-delà delle. Cest ainsi
que, dès son séjour lillois, Olivier Lacombe,
helléniste et latiniste de grand talent, dispense
des cours sur Platon, Aristote et Plotin. Tout cet enseignement
se nourrit du développement dune recherche
quil continuera longtemps après avoir quitté
la Sorbonne et qui sest déposée dans
une oeuvre importante.
Une oeuvre dune profonde unité, non seulement
dans son geste densemble, quon a voulu ici recueillir
demblée, et qui établit le philosophe,
mais aussi dans la fidélité à soi-même
de ce geste répété plus dun demi-siècle
durant. Il est caractéristique que la plupart des
ouvrages publiés par Olivier Lacombe regroupent,
chacun, des textes écrits ou prononcés à
trente, quarante, voire à près de cinquante
ans dintervalle. Etonnant témoignage de la
constance reconnue et assumée dune pensée
approfondissant et nuançant pourtant, dans une délicate
et frémissante sensibilité à son objet,
une idée-mère très tôt intuitionnée
dans la sûreté du jugement. Ne prenons quun
exemple, mais qui se rapporte au coeur même de cette
intuition intellectuelle fondatrice. Lapproche mystique
de labsolu, ciment plus orthopraxique quorthodoxique
de la culture religieuse multiforme de lInde,
et haut lieu de la rencontre tendue de lOccident et
de lOrient, séclaire déjà
de son concept intégrateur proprement lacombien,
à une époque où Maritain lui-même,
éclairé plus tard, sur ce point décisif
pour le destin du dialogue interreligieux, par son disciple
et ami, réserve encore lapplication de la notion
de mystique à la seule spiritualité chrétienne,
Olivier Lacombe lélargit pour y inscrire la
mystique, authentiquement telle si elle est typiquement
indienne, de la découverte immanente par le Soi individuel
dun absolu impersonnel, à côté
et en face de la mystique chrétienne, celle de laccueil
du Moi personnel par la grâce transcendante dun
Dieu lui-même personnel. Olivier Lacombe esquisse
bien cette distinction, qui se confirmera comme capitale
à ses yeux, dès 1931 il vient de commencer
sa Thèse , dans lAvant-propos qui lui
est demandé pour louvrage de René Grousset :
Les philosophies indiennes. Cétait bien
avant son voyage en Inde, qui semble ainsi avoir seulement
enrichi, concrétisé, vérifié,
lintuition primitive de sa seule méditation
instruite par le voyage dabord purement intérieur
dans lindianité textuelle. Lermite avait
guidé le voyageur.
La pensée indienne va être explorée
dans toute sa complexité, ancienne et moderne. Sattachant
à certains grands moments de lhistoire religieuse
de lInde, si amplement « esquissée »
par Masson-Oursel, il semploie à les situer
conceptuellement les uns par rapport aux autres, mais toujours
en sappuyant sur la plus scientifique étude
des textes. Cest ainsi que, insérant le Védânta
dans ses origines védiques immémoriales en
leur ritualisme divin, puis proprement brahmaniques, avec
lintériorisation intellectuelle présente
dans les Upanishads, il travaille à la fort belle
traduction du célèbre texte, plus tardif en
sa personnalisation morale accentuée, beaucoup commenté
par les Védântins, quest la Bhâgavad-Gîta
le Chant du Bienheureux., dans lequel Vishnou,
lun des dieux de la triade personnalisant le Brahman,
propose, à travers le héros Krishna en qui
il est descendu, et comme nouvelle voie du salut après
lacte rituel et la connaissance, laction désintéressée.
Mais Olivier Lacombe écrit aussi sur les deux hétérodoxies,
contemporaines du premier Védânta, que furent
pour celui-ci, en son sentiment de soi commun divin, les
deux humanismes monastiques du bouddhisme dont il
conteste le prétendu pessimisme et du jaïnisme,
auquel il consacre en 1952 un exposé systématique
complet dans louvrage de Louis Renou et Louis Filliozat :
LInde classique. Mais la richesse, même
contradictoire, de lindianité intéresse
Olivier Lacombe aussi en son développement moderne
et contemporain. Il consacre de substantiels articles au
réconciliateur Vivekânanda et à léclectique
Çri Râmâkrishna, de même quau
solitaire Ramana Maharshi. A loccasion de nouveaux
voyages en Inde, entre autres pour célébrer
le centenaire de la naissance de Çri Aurobindo ou
le 2500e anniversaire du Bouddha, il participe au débat
le plus actuel des penseurs indiens, par lesquels, dailleurs,
il est encore aujourdhui régulièrement
cité. Cest bien à toute lindianité
quOlivier Lacombe nous introduit, et ce dautant
mieux quil sait lembrasser dans son unité,
parce que, dabord il le veut, en historien de la philosophie
conduit, par le penseur chrétien quil est,
à saisir plus généralement luniversel
dans le particulier, léternel dans le temporel,
lHomme dans les hommes, lEsprit dans les esprits.
En vérité, lhistorien de la philosophie
Olivier Lacombe ne soumet pas, dans une contrainte abstraite,
chaque philosophie à une histoire même purement
idéale ou philosophique de la philosophie. A lopposé
de tout génétisme, lhistoire de la philosophie
se limite, chez lui, à une philosophie comparée,
cest-à-dire à une comparaison des structures
ou des systèmes de pensée auto-fondés.
Mais, allant plus loin que dans sa Thèse de 1939,
Olivier Lacombe considère désormais que ces
systèmes ne sont pas à prendre dans les doctrines
toutes constituées, qui sexcluent sans même
se comprendre en leur morte rigidité. Les doctrines
doivent être ravivées à leur source
commune, une , comme des réalisations particulières
plus ou moins concrètes et vraies de lautostructuration
universelle de lesprit présente en chacune
delles. Alors, elles peuvent se comprendre, séclairer
lune par lautre, et se juger par référence
à leur principe spirituel un, inégalement
révélé à lui-même en elles.
Voilà pourquoi le sens de la philosophie et
plus généralement de la culture indienne
ne se livre que si la comparaison intra-indienne de ses
moments est en même temps la comparaison en quelque
sorte intra-humaine de lindianité et de la
pensée européenne-chrétienne. Tel est
bien le contenu de tous les ouvrages de philosophie comparée
publiés par Olivier Lacombe dans le demi-siècle
qui a suivi sa découverte théorique et pratique
de lindianité : Chemins de lInde
et philosophie chrétienne (1956), Indianité
(1979), Lexpérience du Soi (en collaboration
avec Louis Gardet, 1981), Lélan spirituel
de lhindouisme (1986). Tous se récapitulent
dans lultime écrit de 2001, bien nommé
Orient et Occident.
La démarche comparatiste dOlivier Lacombe déploie
alors toute sa virtuosité dans ce « périlleux
exercice de trapèze » car la différence
excitant la comparaison est à la limite reconnue
du comparable qui fait rapprocher Bouddha et Pyrrhon,
le Védânta et Saint Thomas, Çankara
et Kant. Mais elle excelle surtout dans la confirmation
du sens général de la sagesse indienne et
de la sagesse européenne-chrétienne. La première
privilégie lexpérience, immergeant le
sens dans le mythe, dont le dynamisme est requis par sa
visée pratique essentielle : elle est en effet
une sagesse de délivrance de lexistence accablée
par la misère transmigrante de la métempsycose.
Mais Olivier Lacombe, nuançant le « pragmatisme »
auquel Maritain la réduisait, admire en elle lintellectualité
supra-yoguique et même supra-bhaktique qui léclaire
sur elle-même en sa cime védântique.
Car elle se pense, et pense son accomplissement dans une
mystique naturelle dimmanence, à travers un
monisme de limmersion, dans l« Etre
sans second », dun Soi par là certes
sauvé, mais négativement. Bien différente
est la pensée chrétienne culminant en Saint
Thomas. Elle libère à la fois, en lintimité
ou immanence de leur relation, et Dieu et lhomme,
moyennant le concept inouï de la création redoublée,
dabord naturelle puis gracieuse, du second par le
premier, donc dans la transcendance affirmée de la
liberté divine par rapport à lhumanité
cependant elle aussi libre à limage de Dieu.
Or, une telle consécration transcendante de la différence,
dans la perspective même de la mystique surnaturelle
de la grâce, cest aussi la sanctification de
cette puissance de différenciation ou de discernement
quest lintelligence.
Cest pourquoi, jugeant ainsi la pensée thomiste
plus compréhensive, Olivier Lacombe confirme par
sa voie propre la proclamation maritainienne du magistère
universel du thomisme : celui-ci peut accueillir en
lui, en sa qualité de socle de la philosophie une
, la philosophie indienne pleinement reconnue en son sens.
De la sorte, la philosophie chrétienne nest
pas seulement lun des objets relatifs de la pensée
comparée, mais son sujet absolu. Si donc, en Olivier
Lacombe, lhistorien de la philosophie est essentiellement
un philosophe comparatiste, le philosophe comparatiste est,
plus essentiellement encore, tout simplement un philosophe :
« Lhistoire de la philosophie et la philosophie
comparée ont pour mission daider le jugement
du philosophe
Au philosophe de conclure seul avec
la vérité »(8)
. Pour lessentiel, Olivier Lacombe lavait déjà
fait, avant même son parcours dhistorien comparatiste
de la philosophie.
Il développa cette conclusion dans une anthropologie
métaphysique proprement thomiste. Thomiste point
trop aristotélicien, tellement, à son jugement,
Saint Thomas a transfiguré Aristote, il exploite
la puissance totalisante faisant droit et à
lunion et à la différence de
la notion chrétienne de création dans son
application au réseau analogique de lEtre affirmé
par le Stagirite. Assumant pleinement cette vertu sommatrice
du thomisme au-delà même du maritainisme,
trop expansif , il publie en 1951, au début
de son épanouissement intellectuel post-doctoral,
son seul peut-être le regrettera-t-on
ouvrage systématique exposant sa philosophie. Il
sagit de cet essai de théo-anthropologie philosophique
quest Existence de lhomme. Remarquable
ouvrage, bref mais complet, structuré mais vivant
il ne veut pas être un « traité »,
mais « une gerbe de libres méditations »
, dont la rigueur et la clarté ne sont plus
celles de la scolaire (au sens positif du terme) analyse
de la scolastique çankarienne et râmânoudjienne,
mais celles dun discours, en sa densité même,
aéré et alerte. Ce style imprégnait
déjà le Manifeste Sagesse, rédigé
peu auparavant, en 1949, par Olivier Lacombe, au nom du
groupe de Kolbsheim, renouveau alsacien de Meudon, où,
autour des Maritain et de leurs hôtes Grunelius, serait
créé en 1962 le « Cercle détudes
Jacques et Raïssa Maritain », dont Olivier
Lacombe devait bien être le premier président.
Dun tel lien sans cesse rescellé avec Maritain,
qui, par testament, lui confiera un droit moral sur son
oeuvre, il témoignera dailleurs encore en fondant
après la mort de son maître et ami, en 1974,
à Rome, l« Institut international
Jacques Maritain », puis en lui consacrant le
fort beau livre de 1991 : Jacques Maritain, la générosité
de lintelligence.
Le Manifeste Sagesse, en sa simplicité et
sa vigueur mobilisatrices, appelait à la « restauration
de la sagesse chrétienne » dans un Occident
moderne qui a perdu lidée même de sagesse.
Restauration, aussi socio-politique, mais ontologiquement
fondée sur lidée dun fraternité
humaine scellée et dans la surnature et dans la nature,
écho de linjonction indienne. Car lInde
nous rappelle heureusement, contre lesprit devenu
dominant de la science, à lesprit de la sagesse,
ce qui signifie, dans le domaine de la vie économique
et politique, lautorité enveloppante de la
morale. Sur ce point, Olivier Lacombe célèbre
limmense figure de Gandhi dans louvrage paru
en 1964 : Gandhi ou la force de lâme.
Cependant, il dit ses réserves devant une moralisation
abstraite de la politique, qui nen reconnaîtrait
pas les exigences subordonnées, mais propres. Lautorité
de lEtat, tout comme la maîtrise technologique
de la nature, sont requises par un humanisme intégral
effectif, et ne sont guère compatibles avec labsolutisation
de la non-violence, cest-à-dire avec lemploi
des seuls « moyens pauvres ». Dune
part, si les premières existences sont les personnes,
Dieu délègue son pouvoir aux collectivités,
et lEtat où celles-ci sinstituent peut
seul gérer le Bien commun : la rhétorique
contestataire traduit simplement le rejet de la norme. Dautre
part, la tâche de lhomme est de maîtriser
la nature dont il est responsable en son sacerdoce universel,
et la sagesse doit contrôler le développement
technologique, et non pas le condamner abstraitement. Mais
tout cela est du Maritain. Olivier Lacombe sintéressait
à la politique, toutefois sans passion le faisant
participer activement à elle de façon personnelle
et originale. Cest au niveau de la dimension surnaturelle,
vraiment fondatrice, de la fraternité humaine, quil
sengagea résolument en oeuvrant pour lentente
salutaire des religions.
Dans cette mission, le Président du Centre catholique
des intellectuels français fut aussi un grand voyageur.
Dès 1960, il préside à Manille un premier
Colloque interreligieux ; en 1964, à Bombay,
il participe au Congrès eucharistique mondial présidé
par Paul VI, qui, un an plus tard, le nomme Consulteur
près le Secrétariat pour les non-chrétiens,
ce qui lui donne occasion de se rendre à plusieurs
reprises à Rome, où il intervient également
aux « Journées romaines » consacrées
aux missions en terre dIslam. Comme lorsquil
sagissait des rencontres des philosophies, Olivier
Lacombe est à la fois, certains diraient : libéral
et dogmatique, nous dirons : ouvert et ferme, dans
les rencontres des religions, notamment chrétienne
et indienne. Dabord le dialogue. Il faut reconnaître
légale dignité de la « religion
de sagesse » quest la religion indienne,
qui repose sur une expérience immanente rejoignant
silencieusement labsolu transpersonnel ; mieux même :
on doit « aider lInde, par piété
chrétienne, par charité chrétienne,
à ne pas perdre son âme, lêtre
de son être », car le chrétien « aime
ce qui est venu à lêtre »(9) ;
plus encore, il sagit de discerner en elle, puisque
le vrai Dieu inspire à tous les hommes, hors des
Alliances de la Révélation, des règles
de croyance et de conduite, les « pierres dattente
du christianisme ». Mais le chrétien ne
doit pas oublier sa mission auprès de l« anima
naturaliter christiana », qui est de faire
apparaître la vertu plus libératrice de la
« religion prophétique », où
la négativité muette du lien de lâme
à labsolu est niée par la positivité
de la Parole qui, dans la personne divine, appelle à
lexistence une créature aussi personnelle.
Bref, « il importe par-dessus tout que la théologie
sache assumer dans la vérité de la foi et
le feu de la charité la rencontre du christianisme
et de lardente sagesse indienne »(10).
Missionnaire dialoguant dans le domaine de la foi comme
dans celui de la raison, Olivier Lacombe fut invité
et accueilli sur tous les continents, des Philippines au
Venezuela, des Etats-Unis, où il aimait aller, aux
Indes, dont la dureté ne lui échappait pas,
mais où il se plaisait à retourner, tant il
en admirait le génie. Cest cet ambassadeur
universel de notre culture, autant que le dévoué
serviteur de linstitution universitaire, que le gouvernement
français reconnut, lui aussi, en le faisant Officier
dans lOrdre de la Légion dhonneur et
dans lOrdre national du Mérite. Mais il appréciait
la vie paisible de son austère appartement dIssy-les-Moulineaux,
entrecoupée un temps par les séjours goûtés
dans sa résidence dété à
Grasse, le lieu des souffles suaves. Il peut savourer les
joies de laccomplissement familial, heureux de voir,
lui, aussi Indien, son fils aîné commencer
sa carrière diplomatique à New-Delhi, et lui,
amateur de musique classique et admirateur de Chagall, son
fils cadet sengager dans la voie de lart et
de la critique ; heureux aussi de suivre les débuts
philosophiques de sa première petite fille. Son cercle
plus large était dabord celui des échanges
intellectuels parisiens : il intervint par exemple
à plusieurs reprises dans les débats de la
Société française de philosophie. En
1966, il avait présenté une communication
à lAcadémie des Sciences morales et
politiques sur lun de ses sujets favoris : « Lillusion
cosmique et les thèmes apparentés dans la
philosophie indienne ». Cest en 1977 quil
fut élu ici au fauteuil de Georges Davy. Aimant le
climat de notre Compagnie, il en fut un membre assidu, sauf
durant plusieurs années vers 1990, en raison de son
état de santé et de celui de son épouse.
Notre confrère Thierry de Montbrial, alors Président
de lAcadémie, sut, dans la belle Allocution
quil prononça à sa mémoire, dire
lamitié et le respect que tous vouaient ici
à ce penseur aigu et humble.
En 1977, Olivier Lacombe eut la douleur de perdre sa femme.
Sa famille lentoura, le visita. Lui-même reprit
le chemin de lAcadémie. Mais, au printemps
2001, il lui fallut entrer en maison de retraite. Cest
là que, quelques semaines après son arrivée,
il séteignit paisiblement, le 2 juillet, le
jour même de son 97e anniversaire. Une si parfaite
boucle ne semble-t-elle pas le désigner, en indianité,
et parce que le jour de sa vie est aussi celui de sa mort,
comme le vivant déjà délivré,
et, en chrétienté, et parce que le jour de
sa mort est aussi celui de sa vie, comme le mort déjà
re-né et sauvé, cest-à-dire,
dans les deux cas, et par une conjonction quil a tant
illustrée, comme un bienheureux ?
* *
*
Fut-il un saint ? Maurice de Gandillac
lavait dabord dit tel dans ses Mémoires.
Olivier Lacombe protesta. Du moins fut-il assurément,
par sa foi et son engagement, un témoin exemplaire
de la religion dans laquelle il naquit vécut et mourut,
le fidèle des fidèles. Il ne sest jamais
présenté comme un sage, lui qui parla magnifiquement
de la sagesse, mais il voulut être un philosophe et
il le fut : dans la lumière de la foi, lintelligence !
Maritain disait de Saint Thomas quil avait été
la « sainteté de lintelligence » ;
Olivier Lacombe a dit de Maritain quil fut la « générosité
de lintelligence » ; ne pourrait-on
pas dire de lui-même quil a été
la « délicatesse de lintelligence » ?
Mais la foi liée à la raison, lélan
à la règle, cela fait la vertu. Olivier Lacombe,
cétait, en un mot, mais en tout sens, et cest
si bien : un homme de bien.
(1) Saint Jean de la
Croix, La vive flamme d'amour, cité in Olivier
Lacombe, L'expérience du Soi : étude
de mystique comparée (en collaboration avec Louis
Gardet) ES , Conclusion (d'Olivier Lacombe),
p.380.
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(2) Olivier Lacombe, Adresse
au R.P. Carré, in Cahiers Jacques Maritain,
n°43, p.4.
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(3) Id., Jacques Maritain,
la générosité de l'Intelligence
JM , Paris; Téqui, 1991, p.51.
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(4) Charles Mollette, Homédie
pour Olivier Lacombe, in Notes et Documents, n°63,
Rome, Institut international Jacques Maritain, 2002, p.
21.
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(5) Olivier Lacombe, JM,
p.51
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(6) Ibid.
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(7) Philippe Dreux, Notice
nécrologique d'Olivier Lacombe, in Bulletin 2003
de l'Association amicale de secours des anciens élèves
de l'Ecole normale supérieure, p.37-40.
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(8) Olivier Lacombe, L'élan
spirituel de l'Hindouisme, Paris, o.E.I.L., 1986, p.90.
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(9) Ibid., p.25.
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(10) Ibid., p.175.
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