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Notice sur
la vie et les travaux de Jacques Leprette
par M.
Renaud Denoix de Saint-Marc
séance du lundi 22 mai 2006
Jai le regret de navoir pas connu
Jacques Leprette. Si javais pu lapprocher, le
propos que je vais tenir devant vous aurait assurément
gagné en chaleur et en vérité. Mais avant
dêtre appelé à lui succéder
dans les rangs de votre compagnie, seul Alain Peyrefitte qui
fut son condisciple à lEcole nationale dadministration
et son ami fidèle, et qui fut aussi mon ministre à
la Chancellerie, mavait parlé de lui, et en termes
laudatifs. Sans doute, depuis lors, jai lu les ouvrages
quil nous a laissés depuis sa belle thèse
de droit consacrée au statut de Trieste après
la seconde guerre mondiale jusquà son ouvrage
destiné à fournir « une clef pour
lEurope » ; jai consulté
son dossier individuel hélas purement administratif
conservé à la direction des archives du Quai
dOrsay ; jai interrogé certains de
ceux qui lont approché dans le cours de sa carrière
diplomatique. Jespère donc pouvoir retracer sa
vie et son uvre dune manière qui ne soit
pas trop sèche et qui pourra donner à ceux qui
lont connu et estimé nombreux dans cette
salle une image fidèle de sa riche personnalité.
Jacques Leprette est né à Alexandrie, en Egypte,
le 22 janvier 1920. Il était le fils dun professeur
au lycée du Caire, chargé de lenseignement
du français dans ce pays. Peut-être faut-il voir
dans cette naissance à létranger et dans
la mission confiée à son père le symbole
de deux traits dominants de son existence : dabord,
le service de la France à létranger, en
second lieu la défense de la francophonie, sous la
forme des liens institutionnels unissant les pays ayant le
français en partage.
Dans lexistence de Jacques Leprette, la première
période à laquelle il convient de sarrêter
est sa participation aux combats de la libération de
notre pays à la fin de la guerre de 1939-1945.
Au moment de la guerre, Jacques Leprette est licencié
en lettres et en droit et diplômé de lEcole
libre des sciences politiques. Il a entrepris ces études
dans la perspective déjà dentrer
dans la Carrière. Il est mobilisé le 8 juin
1940 et ne peut donc participer aux combats avant larmistice.
Lunité à laquelle il appartient est envoyée
en Algérie où il est démobilisé
en janvier 1941. Jacques Leprette demeure en Algérie.
Il reprend ses études de droit et est reçu à
deux diplômes détudes supérieures
à la faculté de droit dAlger. En novembre
1942, il est rappelé au service et entre à lécole
dofficiers de réserve de Cherchell. A lissue
de sa période dinstruction, il est volontaire
pour servir à la Légion étrangère.
Il y est admis, bien que la Légion ne soit pas particulièrement
ouverte aux officiers de réserve ; il est affecté
au régiment de marche de la Légion étrangère.
Dans les rangs de cette unité, il débarque en
Provence en 1944. Il participe à la campagne dAlsace.
Grièvement blessé aux jambes devant Belfort,
il refuse la réforme pour invalidité à
laquelle il est promis et rejoint son unité devant
Colmar. Lhiver 1944-1945 est long et dur devant Strasbourg.
Mais quelle récompense à ces épreuves,
ces fatigues et ces dangers, de franchir le Rhin et dentrer
à Stuttgart dans le peloton de tête de son unité
le 21 avril 1945 ! La fin des combats le trouve dans
le Tyrol autrichien. Il a raconté que le 8 mai 1945,
de la tourelle de son char, il entendit la nouvelle suivante :
« larmistice a été conclu cette
nuit. Les unités en mouvement sarrêteront
immédiatement ». Il participe au défilé
sur les Champs Elysée le 18 juin 1945. Il lui reste
à rentrer à Sidi Bel Abbés, berceau de
la Légion, avec le régiment de marche. Il y
revient avec une palme et une étoile sur sa croix de
guerre et la « bronze star medal » américaine.
Cest là quil apprend par une coupure de
presse, à lui adressée par un de ses oncles,
que des concours de recrutement dans les « grands
corps » de lEtat vont être bientôt
organisés, pour la dernière fois, avant que
la sélection et la formation des grands commis de lEtat
ne soit confiée à une école à
créer, lEcole Nationale dAdministration.
Il se présente à ce dernier concours du Quai
dOrsay. Comme il ny est pas reçu, il se
présente au concours dentrée au premier
concours de lENA, revêtu de luniforme de
lieutenant de la Légion étrangère. Il
y est reçu et appartient donc à cette première
promotion, composée de quatre-vingt cinq membres, qui
prend le beau nom de « France Combattante ».
Cette promotion est constituée en très grande
partie de jeunes gens venus dhorizons divers qui ont
participé aux combats de la Libération et aux
dangers de la Résistance. Dans les notes que Jacques
Leprette a laissées pour le comité dhistoire
de lENA, il relève que, dans cette promotion,
on compte « quelques aristocrates, bon nombre dinstituteurs,
des employés, des fils dagriculteurs ».
Le retour sur les bancs de lécole constitue,
pour ces gens là, une singulière aventure. Je
relève encore dans ses notes pour le comité
dhistoire de lENA : « La camaraderie
allait de soi
On répugnait à se mettre
en avant sur la ligne de départ
Nous affichions
quant à lavenir un certain détachement.
Il sagissait néanmoins de ne pas manquer lentrée
dans la vraie vie, même si un certain souci délégance
nous inclinait à ne pas laisser paraître la crainte
dêtre mal classé ». En ce qui
le concerne, cette crainte est mal fondée. Il sort
second de lEcole et atteint le but quil sétait
fixé dès avant la guerre : entrer dans
le corps diplomatique.
Et cest ici quil faut évoquer sa première
uvre qui est sa thèse, soutenue pour lobtention
du grade de docteur en droit. Celle-ci est consacrée
au « statut international de Trieste ». Sa thèse
est, en effet, le fruit de lexpérience quil
connaît au cours de lannée de stage à
laquelle la scolarité le convie ; il fait partie de
la délégation française à la conférence
de la paix avec les Etats ennemis. Il y est chargé
des fonctions de secrétaire du « sous-comité
Trieste », dont le rôle est de définir
le futur statut de cette ville que les Alliés veulent
retirer à lItalie et placer sous lautorité
des Nations-Unies. Comme on le sait, le traité de paix,
signé notamment des deux Etats principalement intéressés,
lItalie et la Yougoslavie, contient le statut international
de Trieste, dont ensuite chacun essaiera de se dégager.
Et, comme on le sait aussi, Trieste retournera finalement
à lItalie en 1950.
La thèse du jeune Jacques Leprette, soutenue en 1947
à la faculté de Droit de Paris devant un jury
constitué de Madame Bastid et des professeurs Scelle
et Rousseau, publiée ultérieurement aux éditions
Pédone, est un exercice universitaire. Elle obéit
donc, dans sa composition et son style, aux règles
traditionnelles. Mais sa lecture est intéressante.
Dabord parce quelle montre limagination
des négociateurs qui inventent, pour une ville, un
statut international dont lexistence nest justifiée
que par la discorde qui prévaut chez les vainqueurs
car lUnion soviétique soutient la Yougoslavie
et les Occidentaux, lItalie. Ensuite, et surtout, cette
thèse illustre les qualités de son auteur. Certes,
il a bénéficié de témoignages
de première main et a eu à sa disposition tous
les documents utiles. Mais il nest pas encombré
par cette connaissance du sujet et, au contraire, il sait
sélever à un niveau de réflexion
où lon sent poindre linclination de lauteur
pour la négociation multilatérale et les organisations
internationales. Dans sa conclusion, il énonce que
le statut de Trieste « résout la contradiction
que révélait auparavant toute tentative de concilier
le concept dindépendance avec la nécessité
daménager lintervention dune autorité
internationale ». Il affirme quà « linterdépendance
de fait dans laquelle se trouvent les communautés étatiques,
doit correspondre un réajustement des rapports de droit
qui les relient les unes aux autres ». Il conclut
cependant, à propos du statut de Trieste, par une jolie
formule, selon laquelle « les résolutions
du conseil des ministres des affaires étrangères
(navaient) pas eu la faveur de franchir la barrière
redoutable qui, dans le domaine politique, sépare le
monde des idées du monde de laction ».
Le monde de laction, Jacques Leprette y retourne mais,
cette fois-ci, au service de la paix. A son entrée
dans le corps diplomatique, il est affecté à
ladministration centrale, à la direction dEurope,
qui est une grande direction, dirigée par un grand
diplomate Jacques-Camille Paris. Il y reste peu de temps,
car son patron, conscient de la valeur de son collaborateur,
lemmène avec lui à Strasbourg pour mettre
en place le Conseil de lEurope.
Pour prendre connaissance de cette période de lexistence
de Jacques Leprette, il faut se reporter à son dernier
ouvrage « Une clef pour lEurope »
publié en 1994. Cest luvre la plus
importante de notre auteur. Elle ne se laisse pas facilement
résumer ni même classer dans un genre défini.
Il sagit, à la vérité, de variations
sur un thème donné, en même temps quun
témoignage sur la genèse de lEurope et
une réflexion, tout empreinte de pragmatisme, sur lavenir
des institutions européennes telles que lauteur
pouvait les pressentir au lendemain du traité sur lUnion
européenne.
Dans cet ouvrage, il livre le témoignage des premiers
pas du Conseil de lEurope ; la première
réunion du comité des ministres le lundi 8 août
1949 à lhôtel de ville de Strasbourg ;
la première session de lAssemblée parlementaire
dans les locaux de lUniversité, le 10 août
suivant, à laquelle prennent part les vedettes de la
politique : Winston Churchill, Mac Millan, Paul Reynaud,
Spaak, etc ; ladmission de lAllemagne au
sein de linstitution au mois de mai 1951, marquée
par la première participation du Chancelier Konrad
Adenauer au comité des ministres. Il montre que le
Conseil de lEurope a dabord constitué un
lieu de rencontres et déchanges entre ministres,
parlementaires et même fonctionnaires des différents
Etats membres, premiers fils dun réseau de coopération
en Europe. Il souligne enfin que cest à partir
du Conseil de lEurope « quil fut possible
de sortir du monde des idées pour entrer dans celui
des vraies réformes » et il cite les deux
initiatives majeures qui prirent naissance, toutes deux, à
lAssemblée consultative, lune pour prospérer,
lautre pour échouer : la communauté
européenne du charbon et de lacier, la communauté
européenne de défense.
De Strasbourg, Jacques Leprette gagne Berlin, comme chef de
la division politique du gouverneur militaire français
de cette ville. Cest la guerre froide. Il est le témoin
de lemprise soviétique sur lAllemagne de
lEst et de la révolte des ouvriers allemands
le 17 juin 1953, le premier des mouvements de rébellion
au sein de lEurope communiste. Il quitte Berlin au début
de lannée 1955, sans pouvoir répondre
et pour cause aux trois questions fondamentales
quil se pose à propos de lAllemagne :
« les Allemands se mettront-ils daccord avec
leur passé pour contribuer à la construction
de la future Europe ? Quand et comment saccomplira
la réunification ? Qui lemportera sur les
deux modèles de société dont Berlin offre
la vitrine ? »
Après Berlin, dautres affectations permettent
à Jacques Leprette dacquérir une vision
densemble des questions internationales. Il sera alors
prêt, à partir des années soixante-dix,
à assumer des responsabilités de premier plan.
Cest dabord lAmbassade de France à
Washington où il fait deux séjours, en premier
lieu comme premier secrétaire de 1955 à 1959,
puis, de 1966 à 1971, comme ministre-conseiller. Il
y est le collaborateur de trois ambassadeurs, Maurice Couve
de Murville, Hervé Alphand, Charles Lucet. Il y acquiert
une connaissance intime des Etats-Unis et de leur politique
étrangère.
Cest ensuite lapproche des questions de coopération
et de développement. Il les aborde
comme chef du service des affaires de la Communauté
au Quai dOrsay et comme premier ambassadeur auprès
de la Mauritanie, après laccession de ce territoire
à lindépendance et ce sera là,
dailleurs, sa seule fonction de chef de poste dans la
diplomatie bilatérale.
Ce que nous connaissons le mieux de ces années-là,
ce sont ses séjours aux Etats-Unis, pays qui exerce
sur lui un véritable attrait ; les amitiés
quil y lie ; son secret désir dy revenir.
Il y reviendra dailleurs, non comme ambassadeur auprès
des Etats-Unis, ce quil souhaitait, mais en qualité
de représentant permanent au Conseil de sécurité
et chef de la mission de la France auprès des Nations
Unies, à New York. Il arrive donc à Washington
en 1955, « très curieux dobserver
de près ce peuple, ses institutions et les pratiques »
dun pays auquel son « imagination denfant
avait donné une existence irréelle ».
Dans ce quil appellera ses « notes de séjour »
publiées dans « Une clef pour lEurope »,
ouvrage auquel je me suis déjà référé,
il insiste sur les valeurs immuables de la société
américaine, la Constitution, le Président, le
Congrès et le drapeau. Il vante le civisme de la société
américaine, lapprentissage de la vie en société
et des responsabilités dès lécole,
la liberté de linformation, le goût de
linitiative et de la libre entreprise, labsence
de grands débats idéologiques. « Pour
le bien des hommes, conclut-il, et sans pour autant renoncer
aux idées, surs de limagination, la sagesse
ne serait-elle pas détendre notre curiosité
à ce qui se fait hors de nos frontières, au-delà
de lAtlantique ? ».
A partir des années 70, lépoque de lapprentissage
et des rôles seconds est terminée. Souvre
la période des responsabilités de premier rang.
Jacques Leprette est nommé successivement directeur
des Nations Unies et des organisations internationales au
ministère des affaires étrangères de
1971 à 1975 ; représentant permanent de
la France au Conseil de sécurité de 1976 à
1982 ; représentant permanent de la France auprès
des Communautés européennes de 1982 à
1985. Cest au cours de ce dernier mandat quil
sera élevé à la dignité dAmbassadeur
de France.
Ainsi les circonstances ont fait que Jacques Leprette est
devenu un grand spécialiste de la diplomatie multilatérale.
Il est vrai que nos diplomates y sont experts, car la France
joue, sur ce théâtre, un rôle important.
Dune part, elle ne peut plus agir seule et elle a une
claire conscience de cet état de fait ; elle fait
alors entendre sa voix dans les instances internationales
grâce à son goût pour le maniement des
idées générales et sa propension aux
élans de générosité universelle.
Dautre part, la plus grande partie des Etats qui ont
accédé à lindépendance au
cours des dernières décennies, nont pas
les moyens humains, administratifs et financiers dentretenir
des relations diplomatiques classiques avec un grand nombre
dautres Etats. Leur participation au concert des Nations
sexerce donc de façon principale par leur présence
dans les organisations internationale et, au premier chef,
à lONU.
De son séjour à New York, Jacques Leprette nous
a laissé un souvenir et un enseignement. Lun
et lautre sont consignés dans le chapitre intitulé
« La France au Conseil de sécurité »
quil a écrit à titre de contribution à
un ouvrage collectif : « La France et lONU
depuis 1945 ». Il sagit dun ouvrage
destiné à marquer le cinquantième anniversaire
de cette organisation internationale et dont la rédaction
a été coordonnée par lAmbassadeur
André Lewin. Il sagissait alors de montrer comment
notre pays, Etat co-fondateur dune organisation dont
il est lun des membres les plus importants et les plus
assidus, sest comporté au sein des Nations Unies
pendant un demi-siècle.
En moins de vingt pages, Jacques Leprette fait part de son
expérience de cinq années et des réflexions
que celle-ci lui inspire.
Que représente le Conseil de sécurité
pour lopinion publique ? Notre auteur apporte à
cette question la réponse suivante : « En
dépit dévidentes infirmités, cet
« organe principal » des Nations Unies
demeure, pour le public, le grand carrefour où se jouent
la paix et la guerre entre les nations. A quoi tient cette
croyance ? Probablement au fait quil nexiste
pas dautre tribune où les Etats puissent demander
publiquement justice des affronts politiques dont ils saffirment
les victimes. Peut-être aussi à la capacité
que le Conseil a démontrée, à la différence
de son prédécesseur de la Société
des Nations, de résister à lépreuve
du temps. Sans doute, enfin, aux médias : la table
du Conseil, à laquelle siègent un petit nombre
de personnalités, est exposée en permanence
aux caméras de la télévision et des photographes ;
elle est observée, non seulement par toutes les délégations
auprès des Nations Unies, mais par le public largement
invité aux débats ; en période de
grande crise, ces débats offrent, du moins aux Etats-Unis,
un spectacle dramatique plus passionnant que bien dautres
émissions de télévision
»
Mais, ajoute-t-il, « à certains égards,
la vie internationale est un monde dillusions. Le Conseil
de Sécurité nest pas un gouvernement mondial ;
il ne peut le devenir
Les positions que prend le Conseil
reflètent le degré de coopération quà
un moment donné, les quinze membres qui le composent,
et tout particulièrement les cinq permanents, sont
en mesure daccepter. Dès lors, on voit combien
sont inadéquats les procès dintention
que lon fait trop souvent au Conseil devant son impuissance
à prévenir ou à régler les différends
qui divisent les membres de la Communauté internationale ».
Jacques Leprette traite ensuite du statut de membre permanent
du Conseil de sécurité. « Pour beaucoup,
écrit-il, ce statut évoque principalement un
privilège partagé par quatre autres Etats :
celui de pouvoir faire obstacle à toute résolution
du Conseil portant sur le fond dune affaire qui lui
a été soumise. Ce nest pas faux. On a
tendance à faire passer au second plan lessentiel :
la permanence. Cinq membres de lorganisation ont participé,
sans discontinuité, et participent à toutes
les sessions du Conseil. Cest un avantage considérable.
Ils sont en mesure de connaître les dossiers et de les
suivre dès quils sont présentés
à la table. Ils ont acquis, au fil des ans, une maîtrise
de la jurisprudence et de la procédure dont le Conseil
tout entier peut faire profit ».
Les membres permanents du Conseil de sécurité
doivent être à la hauteur des responsabilités
et du privilège que la Charte des Nations Unies leur
a conférés. La charge de travail y est considérable.
La représentation permanente de chacun de ces Etats
doit être adaptée, dans son organisation et sa
composition, à lampleur de la tâche. Pendant
que Jacques Leprette était à New York, la France
a exercé à quatre reprises la présidence
du Conseil de sécurité ; le Conseil sest
réuni 72 fois en 1977, 76 fois en 1980, 56 fois en
1981. Ainsi, si lon compte de nombreuses consultations
officieuses, le Conseil se réunit plus dune fois
par semaine. Et les membres permanents ne doivent pas se dérober
aux devoirs de leur charge. « La communauté des
Nations considère que le statut de membre permanent
fait aux titulaires obligation de prendre des risques
et des coups » écrit Jacques Leprette qui poursuit
« il serait malvenu, pour les "grands" de
sabriter derrière les moins grands, de se dérober,
de paraître esquiver les difficultés ».
Pour autant, il serait malvenu aussi que les cinq membres
permanents constituent un club à lintérieur
du club du Conseil de sécurité. Tout dabord,
la guerre froide a ruiné très vite cette éventualité.
Et si des tentations de concertation à quatre, notamment
au cours des années soixante-dix à propos du
Moyen Orient, se sont manifestées, elles nengendrèrent
aucun effet significatif. Certes, depuis les années
quatre-vingt dix, la situation internationale a profondément
évolué et les Cinq ont pu trouver commode de
se réunir avant les sessions. Utile, cette pratique
a montré ses limites, car les autres membres du Conseil
peuvent se formaliser de ces conciliabules, bien sûr
étrangers à la Charte, et auxquels ils nont
pas part.
Bon connaisseur et observateur lucide de lONU, Jacques
Leprette na jamais versé dans le pessimisme à
légard de cette organisation internationale.
Dans une conférence prononcée au mois davril
1996 à lAcadémie de la paix et de la sécurité
internationale, il prend, à bon droit, lexemple
de lAfrique australe pour montrer que laction
de lONU peut conduire au succès. « La
commémoration du cinquantième anniversaire de
la signature de la Charte fut empreinte, dit-il, dune
morosité qui reflétait bien les déceptions
de lopinion et pourtant, en cette année 1995,
lorganisation aurait pu célébrer ce qui
fut sans doute son plus grand succès depuis lorigine :
les changements inouïs opérés, sans effusion
de sang, en Namibie et en Afrique du Sud, régions dont
personne, au cours des décennies précédentes,
nosait prédire quun jour elles verraient
le pouvoir dune minorité blanche transféré
à une majorité noire, que lapartheid y
serait aboli, que lUnion sud-africaine se donnerait,
par le seul usage dun bulletin de vote, un président
noir
».
Sil était encore parmi nous, sans doute relèverait-il
que jamais les Nations Unies nont été
autant sollicitées quaujourdhui, alors
quelle a dépassé soixante ans dexistence,
pour des opérations de maintien de la paix ou pour
accompagner des « sorties de crise »
et, par exemple, en Afghanistan, au Soudan, au Burundi, en
République démocratique du Congo, au Libéria,
à Haïti, au Kosovo
En effet, luniversalité
de lONU est un élément fondamental de
sa légitimité dans des situations où
peuvent naître très vite les soupçons
dintérêt national des Etats. Il noterait
aussi que le Conseil de sécurité occupe une
place centrale dans le réseau mondial de la sécurité
collective et sait imposer des obligations à certains
Etats. Mais il remarquerait que la réforme de la composition
du Conseil de sécurité dans le sens de son élargissement,
et que la France soutient, demeure encore à létat
de projet.
La dernière période de la vie professionnelle
de Jacques Leprette se passe à Bruxelles, de 1982 à
1985, où il occupe la fonction de représentant
de la France auprès des Communautés européennes.
Trente-quatre ans après son apprentissage des affaires
de lEurope, cette mission lui permet de mesurer la distance
parcourue. Et pourtant, je crois avoir deviné quil
ne prétendait pas à ce poste et quil appréhendait
même de devoir se plonger dans des dossiers économiques.
A lONU, écrit-il dans « Une clef pour
lEurope », « tous les grands problèmes
du monde étaient étalés sur la place
publique, dans une tension constante entre lest et louest,
le nord et le sud, les occidentaux et les pays socialistes
A Bruxelles, je tombais de haut. Mon champ de vision sétait
dun seul coup rétréci aux dimensions dune
scène importante sans doute, mais en apparence provinciale.
Les sujets habituels étaient la fixation des prix agricoles,
la contribution financière du Royaume-Uni au budget
des communautés, les difficultés qui encombraient
le dossier des assurances, celui des transports, de la sidérurgie,
de la pêche, des rivalités commerciales avec
le Japon ou les Etats-Unis ».
Lorsquil prend ses fonctions, lEurope est en panne.
Certes, les Communautés se sont élargies, et
comptent dix Etats membres avec lentrée de la
Grèce, le 1er janvier 1981. Mais les revendications
britanniques tendant à la réduction de la contribution
du Royaume-Uni au budget communautaire illustrées
par la célèbre formule de Madame Tatcher « I
want my money back » bloquent le développement
de la politique agricole commune. Sur le plan extérieur,
les Européens font face en ordre dispersé à
la crise de la détente marquée par linvasion
de lAfghanistan par les troupes soviétiques et
les tensions politiques en Pologne. Cest dans ce contexte
difficile que Jacques Leprette, qui ignore largement en prenant
son poste le contenu technique des dossiers européens,
va démontrer ses talents de négociateur et prouver
sur le terrain, comme il le dira en mars 2000 dans un entretien
avec un journaliste, que « si on a de bonnes cartes,
il est possible de négocier sur tout ».
Cest ainsi quil prendra une part active à
la préparation de la déclaration sur lUnion
Européenne adoptée par le Conseil Européen
de Stuttgart en juin 1983, déclaration qui sera le
point de départ du renforcement de la coopération
politique conduisant à lActe Unique en 1987.
Il sera également un des artisans du compromis, consacré
au Conseil Européen de Fontainebleau en juin 1984,
qui met fin de manière honorable au contentieux budgétaire
franco-britannique, garantit en contrepartie la « paix
agricole » à Bruxelles et permet ainsi la
relance de lEurope.
La survenance de lâge auquel les fonctionnaires
français voient se rompre de plein droit le lien qui
les attache à lEtat ne saccompagne pas,
chez Jacques Leprette, dune sorte dabandon à
loisiveté.
Il retrouve lAcadémie de la paix et de la sécurité,
lieu de rencontre et de réflexion largement ouvert,
quil avait contribué à fonder avec le
Professeur René Jean Dupuy et les encouragements de
René Cassin. Il en assure la présidence à
partir de 1997.
Il représente la France au comité des droits
de lHomme à Genève au cours des années
1988 à 1990.
Surtout, il joue un rôle essentiel dans la préparation
du premier sommet des chefs dEtat francophones. Sollicité
par le ministre des affaires étrangères au cours
de lété 1985, alors quil vient à
peine de quitter le service actif, il noue les relations indispensables
à la réalisation dans le délai
très court de quelques mois dune idée
proposée depuis longtemps par des chefs dEtat
comme Habib Bourguiba et Léopold Sedar Senghor et qui,
pour diverses raisons, navait pas pu prendre corps.
Il réussit dans son entreprise et les 18 et 19 février
1986, à Versailles, quarante délégations
se trouvent réunies autour du Président de la
République française. Le succès de cette
réunion conduit à lui confier la surveillance
de la mise en uvre des conclusions du sommet et la préparation
du deuxième sommet tenu à Québec au mois
de septembre 1987.
Enfin, il y a lAcadémie des sciences morales
et politiques. Encouragé en ce sens par son fidèle
ami Alain Peyrefitte, il se présente en 1999 au fauteuil
laissé vacant par la disparition du Pasteur Oscar Cullmann
et y est brillamment élu au premier tour de scrutin
le 30 novembre, trois jours après la mort dAlain
Peyrefitte. Membre assidu et actif de votre compagnie, il
prend en charge, notamment, un groupe de travail sur les questions
de la presse et il participe au comité de pilotage
pour lorganisation de la célébration officielle
du centenaire de la loi de séparation des Eglises et
de lEtat. Mais il ne pourra pas participer aux travaux
de ce comité puisquici même, quatre ans
presque jour pour jour après son élection, il
est victime dun grave malaise dont il ne se relèvera
pas. Il meurt le 3 avril 2004.
* *
*
Voilà donc exposée, sans en
avoir trahi la réalité, du moins je lespère,
ce qua été lexistence dun
grand diplomate, toute entière tournée vers
le service des intérêts de notre pays et de sa
place dans le monde. Ainsi que je pense vous lavoir
montré, son uvre se confond avec lexercice
de ses fonctions successives. Son uvre a été
sa vie même.
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