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Éloge
de M. Mignet
par
M. Jules Simon,
Secrétaire
perpétuel de l'Académie
Lu dans la séance publique annuelle du 7 novembre
1885
Messieurs,
En vous parlant de M. Thiers dans une précédente
séance, j'obéissais au désir, à
la volonté de M. Mignet. Il me semble presque aujourd'hui,
en venant rendre un pareil hommage à M. Mignet lui-même,
que je ne fais que continuer mon discours de l'année
dernière. Pendant soixante ans d'une amitié
inaltérable, aucun d'eux n'a été étranger
aux douleurs, aux travaux et à la gloire de l'autre.
Ils seront unis dans l'histoire, comme ils l'ont été
dans la vie, à leur immortel honneur. Savoir se faire
aimer, savoir aimer, sont deux vertus des grandes âmes.
M. Thiers est Provençal par son père et par
sa mère. Le grand-père de M. Mignet était
Vendéen. Il eut huit enfants ; l'aîné
devint notaire ; le plus jeune prit l'état de
serrurier, et fît, comme tous les compagnons du métier,
son tour de France. A Paris, il avait travaillé au
Champ de Mars pour les fêtes de la Fédération ;
à Aix, où il se maria et se fixa, il suspendit
dans sa chambre la Déclaration des droits de l'homme
et du citoyen. C'est là que naquit, le 8 mai 1796,
François-Auguste-Alexis Mignet. On a pu pendant longtemps
reconnaître la maison à une clef gigantesque,
qui se balançait au-dessus de la porte. M. Mignet,
depuis qu'il habitait Paris, ne manqua jamais d'y retourner
à l'époque des vacances pour embrasser ses parents
et respirer l'air natal. Il en riait ; il nous disait
que rien n'était plus propre à refaire un homme
que de voir un clair soleil, de parler provençal, de
manger de la brandade (avec modération), et de faire
une partie de boules chaque matin. Au fond, ce voyage qu'il
a recommencé tous les ans pendant soixante ans faisait
son bonheur. Il avait un cur vaillant et tendre. Il
aimait sa famille avec passion. On a remarqué, comme
un des traits les plus charmants de son caractère,
que jusque dans l'extrême vieillesse il adorait les
petits enfants.
Ses parents l'avaient placé, par économie, dans
une école assez médiocre. Les inspecteurs généraux
de l'Université, qui, à cette époque
reculée, étaient chargés de découvrir
les jeunes talents, y découvrirent M. Mignet, et lui
firent donner une bourse au lycée d'Avignon, où
il termina ses études avec éclat. Il avait,
au lycée, le grade de sergent-major, qui lui donnait
le droit d'entrer dans l'armée en conservant ses galons.
Il y songea sérieusement en 1816. On pense bien que
ce n'était pas par entraînement vers l'état
militaire. Il fallut les larmes de sa mère pour l'en
détourner. Il cherchait une occupation : on le
chargea de donner des leçons d'histoire dans ce même
lycée où il était écolier la veille.
Les lycées de l'Empire étaient des casernes ;
les collèges de la Restauration étaient des
couvents. M. Mignet, qui ne pouvait se passer de liberté,
retourna dans sa famille et suivit les cours de l'École
de droit, à Aix, sans abandonner les études
historiques qui déjà le captivaient. C'est là
qu'il rencontra M. Thiers et qu'ils se sentirent attirés
l'un vers l'autre par leur goût commun pour les lettres
et par leur ardent libéralisme.
On raconte comme une tradition dans la famille que M. Thiers
ne passait pas un jour sans aller voir son ami. Il entrait
par la boutique (Cette boutique était
située à l'extrémité de la rue
Bellegarde (aujourd'hui rue Mignet). C'était la dernière
maison avant le portail dont la herse et les mâchicoulis
conservaient encore un certain air du moyen âge à
tout ce quartier. Le portail a été rasé.
La maison a été vendue en 1822, après
la mort du père de M. Mignet.), causant avec
tout le monde, quelquefois même s'asseyant à
demi sur le rebord d'un établi, et là il parlait,
et parlait déjà si bien que les marteaux restaient
en l'air et que le fer se refroidissait. Cette boutique d'un
ouvrier, qui était un artiste dans son art, et qui
marquait dans le parti libéral, était le rendez-vous
de plusieurs jeunes gens destinés à la célébrité.
Je citerai, par exemple, M. Peisse, qui a été
notre confrère ; M. Senti, rédacteur du
Temps, non pas du Temps d'à présent,
mais de l'autre ; M. Mottet, depuis conseiller d'État ;
le commandant Boitieu, très fine lame, qui fut le maître
d'armes de M. Mignet, et en fit son élève de
prédilection et un élève digne de lui.
M. Thiers et M. Mignet étaient les chefs de toute cette
jeunesse. Ils entrèrent ensemble au barreau ;
mais, tout enfiévrés d'ardeurs littéraires
et de passions politiques, ils n'y entraient que pour en sortir
à la première occasion qui s'offrirait. On sait
comment M. Thiers contraignit l'Académie d'Aix à
le couronner. M. Mignet visa plus haut. Après un prix
décerné par l'Académie de Nîmes
à son Éloge de Charles VII (Ce
mémoire, couronné en 1820, est inséré
in extenso dans le volume de Mémoires publié
par l'Académie de Nîmes en 1822, et imprimé
à Nîmes par Durand Belle. Il n'a pas été
tiré à part.), il prit part au concours
ouvert sur les Institutions de saint Louis, par l'Académie
des inscriptions, et partagea le prix avec M. Arthur Beugnot
(Cet ouvrage, couronné en 1821, a été
publié par l'auteur l'année suivante sous ce
titre : De la féodalité, des institutions
de saint Louis et de l'influence de la législation
de ce prince, in-8, chez L'Huilier, Paris, 1832.).
Il s'était fait historien tout seul. Les livres, les
directions lui manquaient. L'enseignement de l'histoire dans
les lycées était presque nul. L'Académie
récompensa plutôt l'aptitude à apprendre
que les connaissances acquises. Elle démêla dans
l'inexpérience de ce débutant les grandes qualités
de l'écrivain et du penseur.
M. Mignet avait vingt-cinq ans, M. Thiers en avait vingt-quatre.
Aix ne leur suffisait plus. Ils vinrent à Paris, n'ayant
chacun en poche qu'une lettre de recommandation (C'est
un médecin très connu et très estimé
à Aix, le docteur Arnaud, qui mit M. Mignet et M. Thiers
en relations avec Manuel, député de la Vendée,
et Etienne, directeur du Constitutionnel. Ce docteur
Arnaud était le père de Mme Charles Reybaud,
dont les romans ont eu beaucoup de succès, et qui était
elle-même la belle-sur de notre confrère
Louis Reybaud.). M. Mignet arriva le premier, en juillet
1821, et fut accueilli par Manuel avec une bienveillance qui
ne se démentit jamais. Il était déjà,
au bout de quelques semaines, grâce à cette protection
puissante et éclairée, l'un des rédacteurs
du Courrier français, quand M. Thiers arriva
au mois de septembre. Ils s'étaient établis
dans une mansarde du passage Montesquieu, ne sachant trop
dans les premiers jours s'ils dîneraient le lendemain.
Ils n'eurent pas le temps de penser à la témérité
de leur entreprise, tant le succès leur arriva promptement.
Ils avaient l'il fixé sur l'avenir, et oubliaient
le présent avec ses incertitudes. Tous les deux rêvaient
d'abord la patrie libre ; et, s'ils faisaient ensuite
des rêves pour eux-mêmes (on peut croire qu'ils
n'y manquaient pas), M. Thiers se voyait chef d'un ministère,
et M. Mignet songeait peut-être qu'il était secrétaire
perpétuel d'une académie avec le renom de grand
historien.
Leurs succès dans le journalisme les mirent prompte-ment
en rapport avec les hommes qui étaient alors à
la tête de l'opinion libérale. M. Mignet avait
été présenté à Royer-Collard.
Il connut particulièrement Manuel, son premier protecteur,
et Talleyrand, qui avait beaucoup goûté certains
articles sur la diplomatie publiés dans le Courrier
français et avait voulu en connaître l'auteur.
Ces deux hommes enseignèrent la politique à
M. Mignet, chacun à sa manière. Manuel lui inspira
plus de respect et Talleyrand plus d'admiration. Il apprit
de Talleyrand à comprendre les événements,
et de Manuel à les juger. S'il est vrai, comme le dit
M. Thiers, que la qualité essentielle de l'historien
est l'intelligence, la fréquentation assidue de M.
de Talleyrand dut singulièrement profiter aux deux
jeunes gens, qui, rentrés le soir dans leur mansarde
au sortir des somptueux salons de la rue Saint-Florentin,
écrivaient pour la postérité le récit
des événements auxquels il avait pris une si
large part.
La France était coupée en deux au sortir de
cette crise terrible. Une moitié voulait avec passion
avancer ; une moitié, avec non moins de passion,
voulait reculer. Les uns bénissaient la Révolution,
les autres la maudissaient, personne ne la savait ; car
tout le monde avait à se justifier, aux yeux d'autrui
et même à ses propres yeux, ou de ses actes ou
de sa haine. Chez M. de Talleyrand, l'histoire était
racontée dans ses détails par ceux qui l'avaient
faite, avec une impartialité désormais facile
pour des hommes arrivés au port après avoir
servi successivement tous les partis : réunion
unique de personnages très intelligents et très
dépravés, dont l'un disait cyniquement, en parlant
des autres et de lui-même, que, s'ils n'étaient
pas si dépravés, ils ne seraient pas si intelligents.
M. Thiers et M. Mignet, que leur profession de journaliste
mettait aux prises tous les jours avec les ennemis et les
calomniateurs de la Révolution, comprirent qu'il n'y
avait rien de plus puissant à leur opposer que l'histoire ;
et qu'ils étaient armés pour la faire.
Ils s'adonnèrent en même temps à la même
uvre, sans rivalité comme sans crainte. Ils savaient
que les deux livres seraient conçus dans le même
esprit, qu'ils seraient profondément dissemblables,
et qu'ils se compléteraient l'un par l'autre.
M. Thiers a écrit une histoire en dix volumes, qui
se termine au 18 Brumaire. L'ouvrage de M. Mignet, qui embrasse,
outre la Révolution proprement dite, le Consulat et
l'Empire, tient en deux volumes de dimensions médiocres,
Ce n'est pas un traité philosophique sur l'histoire
de la Révolution, car tous les événements
importants y sont mentionnés dans leur ordre chronologique
avec les développements nécessaires pour les
faire bien saisir. Ce n'est pas non plus un abrégé,
un précis, car tout y est enchaîné, expliqué
et jugé. Peu d'ouvrages réunissent à
ce même degré la précision historique
et la profondeur philosophique. On y trouve déjà
ce qui a été la qualité suprême
de M. Mignet historien : une grande élévation
de pensée et de sentiment, avec une préoccupation
constante de l'enchaînement logique des événements.
Le style n'est pas, comme celui de M. Thiers, simple, facile
et quelquefois un peu diffus. On y sent par instants l'effort,
mais un effort qui est toujours heureux. Presque à
chaque page se trouve une de ces formules qui donnent à
penser et se gravent dans le souvenir. Quoique cette histoire
de vingt années contienne plus d'événements
qu'il ne s'en rencontre dans l'histoire de plusieurs siècles,
l'écrivain les dispose avec tant d'art et leur mesure
si exactement la place en proportion de leur importance, que
l'esprit les embrasse d'un seul coup d'il et se rend
compte aisément de leur signification.
Le succès des deux ouvrages fut immense. Pour en bien
apprécier le mérite et pour comprendre l'enthousiasme
des contemporains, il convient de se remettre par la pensée
au point où nous en étions en 1824 avant la
publication des documents de toutes sortes dont nous sommes
inondés, et les découvertes d'une critique historique
de jour en jour plus pénétrante, mais à
laquelle on ne peut nier que M. Thiers et M. Mignet ont ouvert
la voie.
On leur a reproché d'avoir invoqué la raison
d'État pour excuser ou pallier quelques-unes des fautes
les plus graves de la Révolution, subissant en cela
l'influence de Talleyrand et de son école. Le vieux
diplomate avait tout vu, tout compris et tout utilisé.
A ses yeux, tout ce qui concourait à la prospérité
du pays était légitime ; et, soit dans
la morale publique, soit dans la morale privée, il
était bien près de considérer l'esprit
de dévouement et de sacrifice comme une respectable
faiblesse. Cette doctrine a eu de tout temps, et elle a sous
nos yeux, par un retour de fortune assez inattendu, de nombreux
disciples. Elle ne fait que changer de nom en passant d'un
parti à l'autre. Dieu sait avec quelle énergie
tous les républicains l'ont combattue sous l'Empire,
quand ils l'appelaient les deux morales. On l'appelle à
présent la souveraineté du but ou la politique
des résultats, ou d'un autre nom encore. Je lui restitue
sa vraie formule, que voici : la fin justifie les moyens.
C'est du haut de cette doctrine qu'on foudroie à présent
les Jésuites. Mais la politique de M. Mignet n'est
pas la politique des résultats ; c'est tout le
contraire ; c'est la politique de la droiture et de l'honneur.
On l'a accusé de croire à la fatalité
tout simplement parce qu'il croyait à la logique. Je
regrette sans doute de lire dans son livre que La Fayette,
quand il vint à Paris défendre la constitution
de 1791, « n'avait pas compris la nécessité
d'un nouvel ébranlement », et encore, « que
trois années de dictature du comité de Salut
public, si elles ont été perdues pour la liberté,
ne l'ont pas été pour la Révolution. »
Il y a plusieurs phrases de ce genre que je voudrais effacer
dans lHistoire de la Révolution. Mais
ce n'est pas dans ces phrases isolées et clairsemées,
dues à l'inexpérience de la jeunesse, à
l'esprit du temps, à l'ardeur d'un plaidoyer, qu'il
faut chercher la véritable pensée de M. Mignet.
Ceux qui veulent voir dans son livre la glorification du succès,
s'arrêtent à des détails quand il faudrait
surtout tenir compte de l'ensemble. Ils oublient son jugement
sur Louis XVI, « le seul prince peut-être
qui, n'ayant aucune passion, n'eut pas celle du pouvoir, et
qui réunit les deux qualités qui font les bons
rois, la crainte de Dieu et l'amour du peuple ; »
et la condamnation, sévère qu'il prononce contre
le régime odieux de la Terreur, pour qui « le
seul moyen de gouvernement était la mort ».
Cette condamnation se retrouve, non pas plus sévère,
mais plus fortement motivée dans les notices qu'il
a écrites sur Sieyès, Merlin, Daunou, Lakanal.
M. Mignet reste partout lui-même ; on ne peut l'accuser
de se contredire ; mais on ne peut l'accuser non plus
de ne pas croître en connaissance des hommes, en sûreté
de jugement, en sérénité d'esprit. A
quelque moment de sa carrière qu'on veuille le prendre,
il est toujours, comme en 1830, avec les défenseurs
du droit et de la liberté.
M. Mignet a écrit son Histoire de la Révolution
en quatre mois, à Romégas, village situé
à 7 kilomètres d'Aix, et dans le cimetière
duquel repose sa mère, qu'il a perdue à l'âge
de quatre-vingt-trois ans (Histoire de
la Révolution, de 1789 à
1814, par M. Mignet. Un volume in-8. Paris, 1824. Dès
la seconde édition, l'ouvrage parut en deux volumes.).
Il y avait deux ans qu'il travaillait à amasser des
matériaux et à fixer ses idées ;
deux ans, et pas davantage. Son Mémoire sur les
Institutions de saint Louis, qui avait eu le prix de l'Académie
des inscriptions, parut en 1822, lHistoire de la
Révolution en 1824. Dans le cours de ces deux années,
il n'interrompit sa collaboration au Courrier français
et aux Tablettes universelles que pendant les quatre
mois passés à Romégas pour la composition
de son livre. Il trouva même le temps de faire un cours
d'histoire à l'Athénée. Dans l'hiver
de 1822 à 1828, le cours porta sur la Réformation
religieuse au XVIe siècle ; dans l'hiver de 1828
à 1824, sur la Révolution et la Restauration
d'Angleterre (La famille de M. Mignet possède
les manuscrits de ces leçons, qui n'ont jamais été
publiées. Le cours de 1822 à 1823 roule sur
l'histoire de la Ligue ; celui de 1823 à 1824
sur l'histoire d'Angleterre depuis 1640, époque de
la convocation du Long Parlement, jusqu'à la révolution
de 1688.).
L'Athénée était une sorte de Sorbonne
indépendante, mise à la mode par les leçons
de La Harpe, de Garât, de Chénier, où
l'enseignement était à la fois brillant et solide,
et que fréquentaient les savants et les gens du monde.
Dans son cours de 1822, M. Mignet insista particulièrement
sur l'histoire de la Ligue. Un tel sujet avait pour cet auditoire
mondain le double attrait de l'actualité et de l'opposition.
M. Mignet parlait des religions avec respect, mais avec une
complète indépendance, et il n'entrait dans
l'examen des questions théologiques qu'autant qu'il
le fallait pour faire comprendre la transformation des murs
et des institutions civiles. La clarté sans égale
du récit, la judicieuse appréciation des événements
et de leurs causes, le souffle libéral qui inspirait
toutes ses paroles, produisirent un de ces mouvements de curiosité
enthousiaste, si fréquents dans notre société
française, et si flatteurs pour ceux qui en sont l'objet.
La personne du jeune orateur n'était pas étrangère
à son triomphe. Avec sa figure grave et douce, sa chevelure
élégante, ses yeux brillants, sa taille svelte
et élevée, M. Mignet, qui avait vingt-sept ans,
paraissait beaucoup plus jeune ; et cette jeunesse et
cette grâce contrastaient avec la force et l'autorité
de son enseignement. Son accent marseillais, dont il a conservé
la trace jusque dans sa vieillesse, était alors très
prononcé ; mais sa voix sonore lui donnait un
charme qui faisait sourire et qui captivait. Le succès
fut si vif, le jour où il lut sa leçon sur la
Saint-Barthélemy, qu'il fallut la lire une autre fois
pour un auditoire nouveau. Sainte-Beuve, qui l'avait entendue
deux fois, en parlait encore trente ans après avec
enthousiasme.
Je mentionne ici d'un seul mot les funérailles de Manuel,
qui conduisirent M. Mignet sur les bancs de la police correctionnelle.
Ces funérailles furent l'occasion d'une manifestation
à laquelle il prit une part principale. Elles avaient
failli être ensanglantées par les provocations
maladroites de la police. Le récit qu'il en publia
quelques jours après (Relation historique
des obsèques de M. Manuel, ancien député
de la Vendée) donna lieu à des poursuites.
Il se défendit lui-même avec beaucoup de dignité
et de fermeté, en accusant directement devant le tribunal
une police, qui, disait-il, se jouait des droits des vivants
et des restes des morts. M. Mauguin et notre confrère
M. Renouard, dont j'aime à saluer en passant le nom
cher et vénéré, prononcèrent l'un
et l'autre de beaux et courageux plaidoyers. Le tribunal acquitta
(Le procès remplit les audiences des
19 et 26 septembre 1827. M. Laffitte, le général
La Fayette, et M. de Schonen, conseiller à la cour
royale de Paris, avaient prononcé sur la tombe des
discours qui servirent de base principale à l'accusation.
Ils demandèrent à être compris dans les
poursuites. Le frère de Manuel fit la même demande.
MM. Laffitte et Manuel déclarèrent que la brochure
était une uvre collective, et que M. Mignet n'avait
fait que tenir la plume. Toutes ces demandes furent écartées.
Le tribunal rendit son jugement le 28 septembre, en présence
d'une foule considérable. La censure n'avait pas permis
aux journaux français de publier la brochure ;
mais un journal de Londres, le Courrier anglais, en
donna la traduction.).
C'est surtout à la veille d'une révolution qu'on
la croit impossible. Au commencement de l'année 1830,
les libéraux désespéraient de la victoire.
M. Thiers allait partir pour faire le tour du monde, et déjà
ses malles étaient faites, quand on apprit tout à
coup la formation dû ministère Polignac. C'était
comme le signal du combat. Les anciens journaux ne suffisaient
plus. MM. Thiers, Mignet et Armand Carrel fondent le National.
Pour discuter ? Non ; pour renverser. Ils le savent
dès le premier jour, et même ils le disent. On
a pu croire, quand les Bourbons revenaient avec la Charte,
qu'incapables de comprendre les droits et les avantages de
la liberté, ils en reconnaîtraient au moins la
nécessité. Mais le désaccord est absolu
entre la cour et la nation. Ni la cour ne veut vivre avec
la liberté, ni la nation ne veut vivre sans elle. Cette
démonstration, faite tous les jours dans le National,
aboutit à la révolution de 1830. Les articles
sont anonymes, et par conséquent la responsabilité
est commune ; mais nous savons la part de chacun par
un précieux exemplaire où le nom des auteurs
est écrit à la main. M. Mignet est tous les
jours sur la brèche. Il ne le cède à
personne, pas même pour la vigueur à M. Thiers,
ni pour l'audace à M. Carrel. Au jour décisif,
son nom est en tête de la protestation des journalistes,
dont M. Thiers est l'auteur.
On a accusé M. Thiers davoir dit, en parlant
de la révolution de 1830 : « Ma révolution. »
M. Mignet aurait eu autant de droit que M. Thiers à
le dire. La vérité est qu'ils ne l'ont dit ni
l'un ni l'autre. Voici les propres paroles de M. Thiers, telles
que je les ai entendues de sa bouche. Il a dit : « La
révolution de 1830, la nôtre, celle qui est bonne. »
C'était à la tribune de l'Assemblée de
1848 ; et le mot ne laissait pas que d'être assez
fier, prononcé devant les combattants de Février,
devenus les maîtres de la France.
Aucun révolutionnaire n'aura jamais le droit de dire :
ma révolution. M. Thiers et M. Mignet ont concouru
autant que personne à rendre la révolution inévitable ;
ils y ont joué leur tête, ils l'ont en partie
dirigée. C'est M. Thiers qui a le premier indiqué
la solution, puisque c'est lui qui, le premier, a prononcé
le nom du duc d'Orléans. Enfin, personne plus que lui
ne s'est efforcé de restreindre la révolution
à un changement de dynastie.
Telle est la politique suivie, à cette heure solennelle,
par M. Thiers, et par M. Mignet, inséparablement uni
à M. Thiers. M. Armand Carrel, qui traitait la politique
en théoricien et n'avait pas, comme ses deux collaborateurs,
écouté les leçons de Talleyrand, refusa
de se rallier au nouveau pouvoir. « Je ne voulais
pas, me disait-il trois ans après, d'un gouvernement
qui prétendait être un minimum de république,
et n'était qu'un minimum de royauté. »
Pendant que M. Armand Carrel se sépare, l'absolue identité
de vues et de conduite, dans une crise aussi redoutable, ne
fait que cimenter encore l'amitié de M. Mignet et de
M. Thiers. Seulement, s'ils sont d'accord pour approuver tout
ce qui vient d'être fait, ils prennent chacun, à
partir de ce moment, une route différente. M. Thiers
entre immédiatement aux affaires pour ne plus les quitter ;
M. Mignet renonce à jamais aux fonctions publiques.
Il n'accepte que la direction des archives au ministère
des affaires étrangères, devenue vacante par
la mort de M. d'Hauterive (M. d'Hauterive
était mort le 28 juillet 1830.), et cette direction
n'est qu'un instrument de travail et un engagement en dehors
de la politique. Le titre de conseiller d'État en service
extraordinaire dont on le décore, est ce que M. Cousin
appellera plus tard un titre vain.
II est clair qu'il pouvait prétendre à toutes
les places, même aux plus grandes. Il était bien
naturel qu'ayant été un des chefs les plus courageux
et les plus remarqués de l'opposition, il entrât
avec ses amis dans le gouvernement. Il avait tout ce qu'il
faut pour réussir dans les grands emplois. Il avait
été journaliste, c'est l'école de l'audace ;
il était historien, c'est l'école de la politique ;
il connaissait à fond la Révolution française,
c'est l'école de la liberté. Il était
même orateur, comme le prouvaient ses succès
de l'Athénée. Résolument, il ne voulut
rien être. Il se laissa porter quelque part à
la députation, ne réussit pas, en fut bien aise
(A Brignoles (Var), aux élections de
1831.). Il se donna dès lors parole de ne plus
recommencer, et resta jusqu'à la fin fidèle
à sa résolution. Une courte mission en Espagne
(octobre 1833), pour un service spécial, difficile,
urgent, fut tout ce que put obtenir de lui M. de Broglie ;
et même il ne lui aurait pas arraché ce sacrifice,
sans l'intervention de M. Thiers, et sans la perspective d'un
service à rendre à son pays et à ses
idées dans l'espace de quelques semaines. Arrêté
un instant à Vittoria par les carlistes, qui n'osèrent
pas le retenir prisonnier, il ne fit que paraître à
Madrid à la cour de la jeune reine, et revint à
tire-d'aile dans son cabinet des Archives. Il n'en sortit
qu'à la révolution de Février. M. Bastide,
en arrivant aux affaires, n'eut rien de plus pressé
que de balayer tous les favoris du régime déchu,
et il destitua M. Mignet avec les autres. A peine eut-il fait
cette destitution, qu'il s'aperçut que c'étaient
les Archives, et que c'était M. Mignet. En homme de
cur, il avoua sa faute, et pria M. Mignet de rester.
Mais cette destitution avait prouvé à M. Mignet
que ce poste littéraire tenait pourtant à la
politique. Il ne reconnaissait plus une maison qui avait cessé
d'être dirigée par ses amis. Il remercia le ministre,
et déclina poliment et fermement ses avances.
Cette résolution de renoncer aux fonctions publiques ;
dans la situation où se trouvait M. Mignet, est caractéristique.
On a dit : C'est un sage. Sans doute. Entendons-nous
cependant. M. Mignet ne se désintéressa jamais
de la politique. Il resta ardemment attaché à
son parti, et le servit en toute occasion par ses votes, par
ses conseils, et quelquefois, discrètement, mais habilement,
par sa plume ; confident et conseiller de M. Thiers,
se réjouissant autant que lui de ses succès,
s'affligeant plus que lui de ses échecs, le défendant
à toutes les époques de sa vie avec une ardeur
passionnée. En un mot, il fut jusqu'à son dernier
jour un patriote fervent, un libéral dans le noble
sens de ce mot, un bon et actif citoyen ; mais il choisit
la carrière qui lui convenait, et ce fut la carrière
indépendante et souveraine, la carrière des
lettres.
J'ai bien envie de dire ici sur-le-champ, pour n'avoir plus
à revenir sur cette question de psychologie, que M.
Mignet ne s'est pas marié. Là, comme pour la
politique, il n'avait qu'à vouloir, ou, pour parler
plus exactement, il n'avait qu'à choisir. Si de ce
côté-là aussi il fut un sage, ce fut,
comme en politique, de cette sagesse qui n'a rien de commun
avec l'indifférence. Il travailla en bénédictin,
mais il vécut en homme du monde, et du meilleur monde
dans tous les sens du mot, en homme qui, sans être étranger
à aucun des plaisirs honnêtes, met la science
au-dessus de tout, et le devoir au-dessus de la science.
Pendant que M. Thiers passait du ministère des finances,
où il dirigeait tout sous le nom de M. Laffitte, au
ministère de l'intérieur et à celui des
travaux publics, pour revenir au ministère de l'intérieur
quand la situation parut de nouveau menaçante, M. Mignet,
établi dans son cabinet des Archives, se rendait compte
des trésors qui s'y trouvaient accumulés, et
n'avait que l'embarras digne d'envie de choisir entre tant
d'admirables sujets d'étude. On a dit que la courte
mission qu'il remplit en Espagne, en 1833, contribua à
fixer son attention sur les rapports de la France et de l'Espagne.
Il n'en est rien. Une des premières pensées
de M. Guizot, ministre de l'instruction publique, avait été
de reprendre la publication des documents inédits de
l'histoire de France, et de continuer aux frais de l'État
l'uvre interrompue des bénédictins :
entreprise digne de lui et d'un gouvernement qui a tant contribué
aux progrès des sciences et des lettres. Le Comité
de l'histoire de France avait été fondé
en 1834 : dès 1835, M. Mignet se trouva prêt
à publier les deux premiers volumes de l'histoire des
négociations pour la succession d'Espagne ; il
semblait qu'il eût deviné la pensée du
ministre. La publication de M. Mignet, qui devait comprendre
six volumes in-4°, n'en a malheureusement que quatre,
et s'arrête à la paix de Nimègue. Mais
les quatre volumes publiés montrent aux prises les
plus grands personnages politiques dans l'affaire la plus
importante du règne de Louis XIV-.( Négociations
relatives à la succession d'Espagne sous Louis XIV,
4 vol. in-4°. Paris, 1835, 1842. L'introduction a été
tirée à part, et M. Mignet l'a publiée
de nouveau dans ses Études historiques.),
et l'Introduction, qui forme à elle seule un ouvrage
important malgré son peu d'étendue, va jusqu'au
traité d'Utrecht (11 avril 1713).
La pensée de doubler en quelque sorte la puissance
de la France en l'appuyant solidement sur l'Espagne remonte
à Mazarin, qui crut y parvenir par le mariage du roi
avec une infante. Louis XIV déploya une patience
infatigable et une ténacité inouïe pour
continuer le plan de son ministre et asseoir sur le trône
d'Espagne un prince de sa famille. Rien ne fut négligé
par lui pour obtenir, dans le plus grand secret, l'appui direct
des uns, la connivence ou tout au moins la neutralité
des autres. On peut mesurer l'intensité des désirs
du roi par l'immensité des sommes versées en
Angleterre. Cependant l'entreprise en elle-même était
si périlleuse que quand il eut le testament entre les
mains, il hésita pendant deux jours à l'accepter.
A l'issue du dernier conseil, le bruit de l'acceptation se
répandit dans Fontainebleau ; toute la cour accourut
dans le salon où attendaient les envoyés espagnols.
Le roi parut, accompagné de son fils et de ses petits-fils.
« Monsieur, dit-il au duc d'Anjou, le roi d'Espagne
vous a fait roi ; les grands vous attendent, les peuples
vous désirent, et moi, j'y consens. Souvenez-vous toujours
que vous êtes prince français. » II
y a dans l'histoire peu de scènes aussi solennelles.
On sait combien les conséquences furent terribles.
Toute l'Europe craignait, en donnant ce roi à l'Espagne,
de se donner à elle-même un maître dans
la personne de Louis XIV. Le trône resta au duc
d'Anjou ; mais après des luttes et dans des conditions
qui furent bien près de changer ce triomphe apparent
en une défaite réelle. Outre l'importance capitale
de la négociation en elle-même, les documents
recueillis par M. Mignet font connaître la pensée,
expliquent le caractère, analysent le talent de tous
les hommes qui ont dirigé les affaires de l'Europe
pendant la seconde moitié du XVIIe siècle :
Mazarin, don Louis de Haro, de Lionne, les deux de Witt, Guillaume III,
et surtout Louis XIV, qu'il ne faut juger ni par les
rancunes de Saint-Simon, grand écrivain et politique
médiocre, ni par les colères d'ailleurs trop
justifiées, des victimes de la révocation de
l'édit de Nantes. Louis XIV avait la superstition
et le génie de la royauté, et quoique l'homme
en lui eût beaucoup de valeur, il était très
inférieur au roi. Le livre de M. Mignet nous présente
aussi sous un nouveau jour les plus grands capitaines du siècle,
Turenne, Condé, Marlborough, le prince Eugène.
Ce n'est pas un simple recueil de documents. M. Mignet n'a
pas pensé qu'il fût indispensable de ne rien
omettre et de ne rien ajouter. Ne rien omettre, c'était
accabler le lecteur sous un amas d'inutilités ;
ne rien ajouter, c'était sur beaucoup de points, le
laisser dans l'ignorance. Dans un cas, il n'aurait pas lu ;
dans l'autre, il n'aurait pas su. M. Mignet prit le parti
d'ajouter aux pièces mêmes tout ce qui pouvait
les éclaircir et les lier. Un recueil ainsi composé
a autant de clarté et plus d'autorité qu'une
histoire. L'introduction placée en tête du premier
volume a été depuis tirée à part.
M. Mignet s'y montre une fois de plus abréviateur de
génie. Plusieurs récits, et notamment celui
de la mort des frères De Witt, dû entièrement
à la plume de M. Mignet, sont des morceaux d'une éloquence
achevée. Tous ses portraits sont courts, mais vivants,
et d'une telle vérité qu'ils donnent au lecteur
l'intelligence des événements par la connaissance
approfondie de ceux qui les mènent.
Charles-Quint remplit le XVIe siècle, comme Louis XIV
remplit le XVIIe ; grands tous les deux par la guerre
et la diplomatie, tous les deux couronnés par la victoire
au commencement de leur règne, et frappés à
la fin par de grands revers : Louis XIV, pour avoir
identifié les intérêts de son État
avec ceux de sa maison ; Charles-Quint pour n'avoir pas
vu le défaut de cohésion et de solidité
d'un empire dont les membres étaient dispersés
au nord, au midi et au centre de l'Europe, avec des intérêts
opposés, des religions différentes et des lois
discordantes. M. Mignet a écrit sur les relations de
la France et de l'Espagne au XVIe siècle trois ouvrages :
Rivalité de François Ier et de Charles-Quint
(2 vol. in-8°. Paris, Didier, 1875.) ;
Charles-Quint, son abdication, son séjour et sa
mort au monastère de Yuste (1 vol.
in-8°. Imprimerie royale, 1845.) et enfin, Antonio
Pérez (1 vol. Imprimerie royale,
1845. Cet ouvrage avait d'abord paru en articles dans le Journal
des Savants, cahiers d'août et décembre 1844,
et de janvier à juin 1845.). Ces trois ouvrages
forment, avec les Négociations relatives à
la succession d'Espagne sous Louis XIV, une partie
très importante de l'histoire des deux pays. Le livre
sur la Rivalité de François Ier et de
Charles-Quint, qui a paru le dernier, est plein d'aperçus
historiques d'une grande portée. Les deux ouvrages
sur la mort de Charles-Quint et sur Antonio Pérez ont,
par la beauté sévère du style, la clarté
de l'exposition et la grandeur des événements,
un attrait incomparable.
Il s'est créé une légende sur Charles-Quint,
abdiquant ses grandeurs dans un accès de mysticisme,
et courant se cacher dans un couvent de moines, où
il aurait passé le reste de sa vie à chanter
des psaumes, à lutter contre son prieur et à
regretter l'absolu pouvoir. La vérité est que
Charles-Quint, dont la résolution était arrêtée
de longue date, s'était construit à Yuste, auprès
du monastère, une belle demeure avec de grands jardins
en terrasse, d'où l'on découvrait une vue splendide.
Il s'y retira, après avoir abdiqué le titre
de roi d'Espagne, en conservant celui d'empereur. Un an après
son arrivée à Yuste, malgré les supplications
de sa famille et de tous ses amis, il renonça, comme
il l'avait résolu, à ce dernier titre, et l'abdication
fut consommée. Mais au fond de cette retraite, il resta
le maître du monde. Le roi son fils, l'empereur son
frère, le consultaient dans toutes les grandes affaires,
et ses avis étaient scrupuleusement suivis. Les routes
escarpées qui conduisaient à sa demeure n'étaient
fréquentées que par les porteurs de dépêches
et les pourvoyeurs de sa bouche, car il ne souffrait que de
très rares visites, et réglait tout par correspondance.
Cinquante officiers de divers grades composaient sa maison,
mais la plupart étaient relégués dans
un hameau, au pied de la montagne, et ne se rendaient auprès
de lui que pour y faire leur service. Il avait accumulé
dans ses appartements des tableaux, des tapisseries de toute
beauté, une grande quantité d'ustensiles à
son usage, sculptés et ciselés avec un grand
art dans les matériaux les plus précieux. Il
mangeait beaucoup, et principalement du poisson de mer, dont
on ne cessait de lui envoyer de tous côtés les
échantillons les plus magnifiques. Il assistait fréquemment,
du haut de sa tribune, aux offices du monastère ;
mais il avait ses chapelains, son prédicateur et son
confesseur, dont aucun ne faisait partie de l'abbaye de Saint-Just.
On observa autour de lui jusqu'à sa mort, et même
au delà de sa mort, l'étiquette delà
maison impériale. Pendant la cérémonie
des funérailles, qui dura plusieurs jours, un grand
d'Espagne, accablé d'ans et d'infirmités, s'était
fait donner un pliant en se dissimulant dans la foule. Le
majordome lui ordonna de rester debout ou de sortir :
« Devant l'empereur mort ou vivant, nul n'a le
droit de prendre séance. »
Le livre sur Antonio Pérez, quoique d'une exacte fidélité
historique, ressemble beaucoup à un roman. Ce ministre
trompé à la fois par son rival et par son maître,
fait involontairement penser à Gil Blas. Cela ne doit
pas surprendre. Un roman de haute volée comme l'uvre
de Le Sage est de l'histoire ; c'est l'histoire du cur
humain ; et l'histoire telle que l'entend M. Mignet,
est autant l'histoire des sentiments et des volontés
que celle des événements. Ses ouvrages sur l'Espagne
laissent dans l'esprit une imagé exacte et vivante
de Charles-Quint et de Philippe II : le roi et le
bourreau.
Tout aussi grand, mais d'une nature bien différente,
est l'intérêt du livre sur Marie Stuart (Histoire
de Marie Stuart, 2 vol. in-8°,
Paris, Paulin et Lheureux, 1851. M. Mignet avait inséré
dans le Journal des Savants, de 1847 à 1850,
une série d'articles sur Marie Stuart.). M.
Mignet est tellement familier avec le XVIe siècle,
qu'on est tenté de croire qu'il a rencontré
Marie Stuart à la cour de Henri II. Une beauté
sans rivale, des amours traversés par des orages, un
règne agité par l'intrigue et la guerre civile,
une longue captivité suivie d'une mort sanglante :
un seul de ces traits, réunis dans Marie Stuart, suffirait
à rendre illustre une autre femme. M. Duruy nous disait
dernièrement que les enchanteresses conservent leur
prestige au delà de la vie, et il nous rappelait que
Mme de Longueville a eu pour admirateur posthume un de nos
plus illustres contemporains. Marie Stuart aussi a été
la belle des belles, et les grâces de son esprit égalaient
celles de sa personne ; elle aussi répandait l'amour
autour d'elle :
Seu mulier toto jactans de corpore amorem ;
et peut-être y avait-il quelque chose de l'amour,
d'un amour révolté et farouche, dans les haines
qui l'ont si cruellement poursuivie. Être la plus belle
de son temps, la plus spirituelle et la plus savante, reine
d'Ecosse dès le berceau, reine de France par le mariage,
héritière par sa naissance de la couronne d'Angleterre,
et subir dix-neuf ans de captivité pour passer de la
prison à l'échafaud, quelle destinée !
Cette histoire est un roman, elle est un drame, elle est un
poème ; et pour que rien ne manque à cette
étrangeté, Marie laisse à la postérité,
dans la mort de Darnley, le mariage de Bothwell, et la conspiration
contre Elisabeth, un triple problème à résoudre.
Cette histoire, ou cette légende, comme on voudra l'appeler,
fait partie de l'histoire de la Réformation. La Réformation
triomphe en Ecosse sous la direction du terrible John Knox ;
et la première victime qu'elle écrase en passant
est Marie Stuart.
La cour de France au XVIe siècle était le miroir
de la chevalerie, et l'école de tous les vices. Marie
Stuart y fut élevée à côté
des fils de Henri II, et sous l'il jaloux de Catherine
de Médicis. Son oncle, le cardinal de Lorraine, qui
n'était pas précisément un professeur
de morale, lui donna pour toute sauvegarde un attachement
passionné pour les rites de l'église catholique :
belle préparation pour aller régner en Ecosse,
sur un peuple qui tuait ses rois et massacrait ses archevêques !
On lui donna le goût de la théologie ; mais
ce qu'on ne put lui donner, c'est la moelle de la morale évangélique.
Pendant qu'elle régnait à Edimbourg, et qu'elle
souffrait à Fotheringay, les catholiques faisaient
d'elle une martyre, et les protestants une prostituée ;
elle n'était qu'une femme avec tous les charmes et
toutes les faiblesses d'une femme, mille fois plus malheureuse
que coupable ; coupable, si elle l'était, par
la faute de sa famille qui l'avait mal préparée
à la vie, des rois et des courtisans qui ne lui avaient
donné, en France, que le spectacle du vice raffiné ;
en Ecosse, que des scènes de vice effréné
et brutal. M. Mignet la condamne, en la plaignant et en l'admirant,
mais la question n'est pas définitivement jugée,
et peut-être ne le sera-t-elle jamais. Cette triste
et touchante mémoire est encore ballottée après
trois siècles entre l'amour et la haine.
M. Mignet rencontrait la Réformation devant lui partout
où se portaient ses études ; en Allemagne,
où il trouvait Charles-Quint aux prises avec les États
réformés à Worms, à Spire, à
Augsbourg ; en Espagne, où il racontait les horreurs
de l'inquisition sous Philippe II ; en Ecosse, où
Knox brisait Marie Stuart de ses mains terribles ; en
France, où Henri IV commençait par un mot
d'une morale relâchée : « Paris
vaut bien une messe », et finissait par l'acte
d'un grand citoyen et d'un grand roi, l'Édit de Nantes.
Dès ses premiers travaux sur la Révolution française,
M. Mignet avait compris l'influence des questions religieuses
sur les affaires humaines. Qu'était-ce que la constitution
civile du clergé, sinon un schisme dans l'église
catholique ? Pour cette fois la question religieuse ne
précédait pas la question politique, comme au
XVIe siècle ; elle la suivait, mais dès
qu'elle fut soulevée dans l'Assemblée constituante,
elle devint l'affaire principale de l'Assemblée et
de l'Etat.
Écrire l'histoire de la Réformation, c'était
donc éclairer dans ses causes l'histoire de tous les
peuples de l'Europe depuis la diète de Worms. La difficulté
était grande, puisqu'il fallait toucher à la
théologie, au droit des gens, au droit civil, aux plus
grandes questions de la morale et de la philosophie ;
mais M. Mignet était de la race des chercheurs et des
penseurs. La difficulté l'attirait ; la grandeur
le captivait.
Pendant de longues années il roula dans son esprit
le projet d'une histoire de la Réformation. Ce devait
être l'uvre de sa vie. Il assembla de nombreux
matériaux. Il arrêta et fixa ses idées.
Ses amis savaient qu'il avait commencé à écrire,
et on se flattait jusqu'au dernier moment de trouver dans
ses papiers son ouvrage achevé ou tout près
de l'être. Ces espérances ont été
déçues. Je ne les ai jamais partagées.
Je me souvenais d'une conversation que j'avais eue avec lui
à l'époque où il commença à
se faire remplacer dans la tâche de lire chaque année
une notice historique à notre séance solennelle.
Il s'était d'abord adressé à notre éminent
confrère, M. Giraud, qui écrivit pour lui une
belle notice sur M. Dupin aîné, et une autre,
très touchante, sur Ernest Bersot. Il vint à
moi, quand cet ami de toute sa vie lui manqua. Il me parla
avec un air de douce gaîté qui lui était
habituel ; mais je sentais combien le fond de sa pensée
était mélancolique. Il ne se plaignait pas de
la vieillesse, et elle n'a jamais été plus douce
pour personne que pour lui ; mais il laissa échapper
quelques mots pleins d'amertume sur la nécessité
de renoncer aux entreprises de longue haleine ; et je
vis bien que le rêve si longtemps caressé s'était
évanoui. J'ai eu dans ma vie deux conversations de
ce genre, qui m'ont laissé des souvenirs ineffaçables :
celle-là, où il fallut beaucoup deviner ;
une autre, avec Jouffroy, qui ne fut que trop explicite, et
qui ne précéda sa mort que de bien peu de jours.
La pensée que ce livre, auquel il a tant travaillé,
et qui devait être son uvre capitale, ne paraîtrait
pas, a dû être très amère à
M. Mignet. Lintroduction est presque complètement
écrite ; il ne restait plus quà effacer,
à élaguer. Pour le corps de louvrage,
on na guère que des notes, mais très nombreuses,
très complètes, classées dans un ordre
méthodique ; ce sont les matériaux, c'est
la charpente d'un livre ; ce n'est pas un livre. L'introduction
est en huit chapitres et formerait deux volumes in-8°.
M. Mignet n'a pas mentionné cet ouvrage dans son testament,
mais il paraît qu'il a exprimé verbalement la
volonté qu'on ne publiât après sa mort
que ce qui serait entièrement achevé, et préparé
par lui-même pour l'impression. Ce scrupule, bien malheureux
pour nous, n'étonnera pas ceux qui savent jusqu'où
il poussait le respect de ses lecteurs et de lui-même.
Sa famille ne veut pas considérer l'introduction comme
un ouvrage séparé et terminé ; elle
s'en tient à l'obéissance littérale,
le livre ne paraîtra pas. C'est une perte irréparable.
A la place d'une grande histoire de la Réformation,
nous n'avons que les livres qu'il a en quelque sorte tirés
chemin faisant des matériaux constamment accumulés
pour son uvre principale, tels que la Mort de Charles-Quint,
Antonio Pérez, la Vie de Marie Stuart,
auxquels viendra probablement se joindre un livre sur Calvin
qu'il avait préparé lui-même, en réunissant
et en développant ses articles du Journal des Savants,
C'est aussi dans ses notes sur l'histoire de la Réformation
qu'il a puisé un article court, mais plein d'éclat,
publié dans la Revue des Deux Mondes sous ce
titre : Luther à Worms (Janvier
1835.), et un important mémoire, composé
tout exprès pour le Bulletin de l'Académie des
sciences morales et politiques, et qui a pour titre :
Établissement de la Réforme religieuse, et
Constitution du calvinisme à Genève (Ce
Mémoire, qui a paru d'abord dans le recueil intitulé :
Travaux et séances de l'Académie des sciences
morales et politiques, a été depuis inséré
par M. Mignet dans ses Études historiques, 1
vol. in-8, Paris, chez Didier.) ; un de ces résumés
d'une centaine de pages où il condensait la substance
de. plusieurs volumes. On peut en rapprocher les articles
qu'il a donnés au Journal des Savants, à
propos de la publication de la Correspondance de Calvin (Journal
des Savants, 1856, 1857.).
M. Mignet choisit Genève, parce que cette petite ville
devint, après une série de luttes qu'il résume
avec un art infini, la capitale d'une grande opinion. C'était
une ville vouée à la théocratie. Les
victoires de Luther en Allemagne font disparaître ce
qui restait de la domination du prince-évêque ;
l'autorité religieuse, longtemps disputée, tombe
finalement entre les mains de Calvin, qui s'empare aussitôt
de l'autorité politique, estimant, comme tout partisan
de la théocratie, qu'on a le droit de régler
les volontés quand on est maître de l'entendement.
Luther n'a jamais gouverné. Il n'a été
que l'allié des gouvernants, tour à tour leur
empruntant et leur donnant de la force. On peut dire de lui
que c'est un général, doublé d'un diplomate.
Ce qu'il y a de plus merveilleux dans sa lutte contre la papauté,
ce n'est pas de l'avoir poussée si loin, c'est de l'avoir
commencée. Rome qui lève des tributs sur tous
les peuples ; qui compte parmi ses évêques
et ses abbés des princes souverains ; qui exerce
elle-même dans ses États la souveraineté
absolue ; qui a pour agents dans le monde entier le clergé
séculier et régulier, maître par les sacrements
de tous les actes de la vie ; qui entre en partage, par
ses concordats, du pouvoir temporel, et par l'inquisition,
du pouvoir judiciaire ; Rome à qui tout obéit
et devant qui tout tremble, rayonnante encore par surcroît
de l'éclat nouveau que Léon X demande aux
chefs-d'uvre de tous les arts ; Rome enfin, une
seule pensée sous une seule autorité, rencontre
devant elle ce moine qu'elle peut emprisonner, bâillonner,
brûler ; et en peu d'années, le moine a
tenu tête au Pape, qui est Léon X, à
l'empereur, qui est Charles-Quint ; il a son clergé
qui lui obéit, ses protecteurs couronnés dont
il est le maître, ses fidèles qui bravent la
mort pour rester dans sa communion. Luther accuse Rome de
sacrifier la foi aux uvres (aux uvres pies), et,
dans son ardeur de réaction, il sacrifie les uvres
à la foi. La contradiction est violente ; l'idée
est claire : de là sa force. Le succès
est foudroyant. M. Mignet cherche la cause de ce succès,
moins dans la force de l'assaillant que dans les fautes et
les excès de la politique romaine. Si la Réforme
réussit, c'est que Rome a poussé trop loin ses
conquêtes dans tous les sens ; c'est qu'elle succombe,
comme tout ce qui est trop grand, sous le poids de sa grandeur ;
c'est que, trouvant trop de soumission, elle a imposé
trop d'abjection ; c'est qu'en matérialisant sa
discipline par le commerce des indulgences, elle a comme voilé
de ses mains la grandeur morale de ses dogmes ; et si
elle réussit surtout en Allemagne, c'est que les princes
allemands, qui d'abord ont été protégés,
et qui maintenant sont gouvernés et rançonnés,
voient dans Luther un libérateur plutôt qu'un
apôtre. Au contraire, il est poursuivi comme ennemi
de l'État et de la foi par le roi d'Espagne et le roi
de France, qui peuvent tenir tête au pape dans les matières
temporelles, et par conséquent se servir de lui contre
leurs sujets sans avoir rien à craindre de lui pour
eux-mêmes. Le roi de France, en particulier, a d'autant
moins besoin d'un schisme dans l'Église, qu'il est
en possession des libertés de l'Église gallicane,
et que ces libertés, depuis le concordat conclu avec
Léon X, sont surtout les libertés et les
privilèges du roi de l'Église gallicane.
Luther est le victorieux ; Calvin est l'organisateur.
Il est, dans le protestantisme, après Luther, ce qu'est
la conséquence après le principe ; dans
la Suisse, après Farel, ce qu'est la règle après
une révolution. Il n'a pas pour alliés des souverains ;
car la lutte entre Rome et les princes qu'elle assujettissait
à sa suzeraineté est terminée à
Augsbourg, et même déjà à Passau.
Mais de même que Luther aidait les princes allemands
dans leur résistance à la puissance politique
du pape, Calvin aide les grands vassaux dans leur résistance
aux rois, et le menu peuple des bourgeois et des serfs, dans
sa résistance aux barons spirituels et temporels. Les
deux grands réformateurs ont rendu des services auxquels
ils ne pensaient pas, et trouvé des alliés qui
ne les comprenaient pas et ne se souciaient pas de les comprendre.
Ils ont fait d'abord ce qu'ils avaient résolu de faire,
c'est-à-dire la Réforme de l'Église ;
et chemin faisant, ils ont réformé le monde
politique comme par surcroît, et en quelque sorte sans
y prendre garde ; sans avoir les intentions de leurs
uvres. Même spectacle en philosophie ; ils
sont incontestablement les précurseurs du libre examen ;
mais ils ont émancipé la raison sans le vouloir,
ou plutôt en voulant tout le contraire.
Lorsque Calvin renverse l'orthodoxie romaine, c'est au profit
de sa propre orthodoxie. Il ne diffère des autres despotes
que par son austérité personnelle et l'ardeur
de sa foi. Il est l'implacable ennemi du libre arbitre :
autoritaire jusqu'aux moelles dans sa doctrine et dans son
gouvernement, et répondant aux feux de l'inquisition
par le bûcher de Servet.
Ce mémoire, les articles sur la correspondance de Calvin,
l'ensemble des écrits de M. Mignet sur le XVIe siècle,
sont faits pour redoubler les regrets que nous inspire la
perte de son grand ouvrage sur la Réformation. Il avait
tout ce qu'il fallait pour mener à bien cette grande
entreprise : des idées précises sur la
question théologique, une connaissance plus approfondie
de la question juridique si constamment mêlée
à tous les détails de la Réforme, des
matériaux amassés en Allemagne, dans les Pays-Bas,
en Ecosse, en Angleterre, en Espagne, et surtout dans le trésor
des Archives qu'il avait sous la main ; il était
familier avec tous les hommes et tous les événements
du XVIe siècle ; il avait l'esprit libre, dans
le sens le plus élevé du mot : impartial
entre l'Église romaine et la Réforme avec une
inclination vers la Réforme, entre les idées
religieuses qu'il comprenait et les idées philosophiques
qu'il partageait ; philosophe de l'école de Descartes,
plus complètement indépendant par sa situation,
sinon par la nature de son esprit, que le grand penseur du
XVIIe siècle. S'il n'avait pas, comme Descartes, une
arche sainte pour y mettre à l'abri les vérités
de la foi, il savait du moins respecter et admirer l'Église
dans sa doctrine et dans ses uvres. Il est douloureux
de se dire que le temps lui a manqué , malgré
cette longue vie et cette continuelle application au travail.
Le Mémoire sur l'établissement du calvinisme
à Genève avait été écrit
spécialement pour notre recueil. J'en signale encore
deux autres, qu'il écrivit aussi pour nous. L'un, qui
se rattache à la question religieuse, a pour titre :
Comment l'ancienne Germanie est entrée dans la Société
civilisée de lEurope occidentale et lui a servi
de boulevard contre les invasions du Nord (Mémoires
de l'Académie des sciences morales et politiques,
2e série, 1.1. Ce Mémoire a été
depuis publié dans les Études historiques de
M. Mignet.). C'est l'Église qui a civilisé
l'Allemagne ; ce sont ses missionnaires et ses apôtres
qui lui ont apporté les premiers éléments
des sciences et des arts, en même temps que les principes
de la morale chrétienne. A mesure qu'ils augmentaient
le nombre de leurs néophytes, ils bâtissaient
des églises autour desquelles la population s'agglomérait,
des couvents qui devenaient propriétaires du sol, qui
rendaient la justice à leurs tenanciers et levaient
des hommes d'armes pour se défendre ; c'est ainsi
que s'établit en Germanie le catholicisme féodal,
qui fut une force pour l'autorité civile pendant des
siècles, et une faiblesse pour l'autorité ecclésiastique
au temps de Luther.
L'autre mémoire a pour titre : Essai sur la
formation territoriale et politique de la France, depuis la
fin du XIe siècle jusqu'à la fin du XVe
(Mémoires de l'Académie des
sciences morales et politiques,
2e série, t. II. Réimprimé dans les Études
historiques.). C'est un morceau exquis, admirablement
composé, dont les cent pages résument avec une
précision merveilleuse notre histoire nationale pendant
la seconde moitié du moyen âge, en jetant même
de vives lumière sur l'histoire des pays voisins.
Toutes ces questions ont été élucidées
et renouvelées depuis M. Mignet. Il n'a pas dit le
dernier mot, il n'a pas connu tous les documents. Et qui peut
se flatter maintenant de connaître tous les documents ?
Ils pullulent, ils foisonnent ; toute une armée
d'érudits est à l'uvre incessamment pour
les découvrir sous la poussière des siècles.
Pour les temps modernes, l'imprimerie et les journaux accumulent
tant de vérités et de mensonges, qu'on en viendra
bientôt à désespérer de tout lire.
La difficulté en histoire s'est déplacée ;
elle venait autrefois de la disette des documents, elle vient
à présent de leur abondance. L'histoire succombe
sous l'immensité de ses ressources, comme cette fille
romaine que les bagues des chevaliers écrasèrent
sous leur poids.
C'est encore pour notre Académie, pour la collection
des petits livres demandés à notre Académie
par le général Cavaignac en 1848, que M. Mignet
a écrit une Vie de Franklin, bon résumé,
en bon style, d'une vie qui est un bon enseignement. Il est
glorieux pour nous de pouvoir citer de si beaux ouvrages composés
expressément pour nos collections. Mais ce n'est pas
le seul service que M. Mignet nous ait rendu, ni le plus grand.
Je n'ai parlé jusqu'ici que de l'historien et de l'écrivain.
Il me tarde de vous parler aussi de l'académicien.
M. Mignet est par excellence un académicien, ce qui
est une espèce rare. Je ne serai que juste en disant
qu'il est le vrai créateur de notre Académie.
C'est ce qu'il me reste à présent à vous
raconter.
Les Académies, Messieurs, sont égales entre
elles. Égaux aussi les académiciens. Le successeur
de Victor Hugo aura chez nous les mêmes droits que lui,
et recevra les mêmes honneurs. Nous sommes la vraie
république. Les académiciens prennent rang d'après
la date de leur élection, et les Académies d'après
la date de leur fondation. C'est ainsi que l'Académie
des sciences morales et politiques est la dernière
des Académies, mais seulement par ordre chronologique.
Les quatre autres remontent jusqu'à Louis XIV ;
nous datons, nous, de la Convention nationale, ce qui me donne
le droit de dire que les cinq Académies de l'Institut
de France sont de grande et haute noblesse. La Révolution
française, dans ses jours d'égarement, les avait
supprimées. Elle ne tarda pas à comprendre que
la haute culture des lettres, des sciences et des arts est
le luxe et le couronnement nécessaire d'une démocratie.
Non seulement elle rétablit les Académies, mais
elle les réunit dans un seul faisceau sous le nom d'Institut
national, idée profondément philosophique, et
bien digne du siècle qui avait produit l'Encyclopédie.
La plus ancienne des Académies, qui est l'Académie
française, avait subi, au cours du XVIIIe siècle,
une révolution capitale. Fondée uniquement pour
maintenir l'unité et la pureté de la langue,
elle était devenue tout à coup, par Voltaire
et D'Alembert, le salon de l'Encyclopédie. Il y eut
désormais deux Académies en une seule, l'Académie
de la philosophie et celle de la langue. Quand la Convention
créa l'Institut, au lieu de réunir ces deux
Académies comme par le passé, elle mit la langue
française avec les langues anciennes dans la classe
de l'érudition, et fît pour la philosophie une
classe à part, qui est la nôtre.
Notre Académie, sous cette première forme, n'a
pas laissé de grands souvenirs. Nous n'avons pas à
la renier, mais nos véritables traditions ne commencent
guère qu'en 1832, ou plutôt en 1837, au moment
où M. Mignet prit nos affaires en main comme secrétaire
perpétuel.
Le Directoire, ou plutôt la Convention, dont le Directoire
ne fit que promulguer les volontés, avait appelé
surtout des hommes politiques, Sieyès, Cambacérès,
Merlin de Douai, Talleyrand. Grégoire, Lakanal ;
au milieu d'eux, un écrivain de génie, Bernardin
de Saint-Pierre, et, comme appoint, ceux qui auraient dû
être le fond parce qu'ils étaient fidèles
aux traditions de la philosophie, Daunou, Cabanis, Destutt
de Tracy, de Gérando, Volney, Garat, un peu plus tard
La Romiguière. En somme la seconde classe de l'Institut
comptait beaucoup d'hommes célèbres, et très
peu d'académiciens. Les personnages politiques dont
on l'avait peuplée ne purent lui rendre aucun service
parce qu'on ne cessa de prendre parmi eux des ministres, des
ambassadeurs, des membres du Directoire. Talleyrand venait
d'être élu secrétaire quand il fut appelé
pour la première fois au ministère des relations
extérieures. Le règlement, exagérant
un bon principe, obligeait les diverses classes à délibérer
ensemble sur des matières où une seule était
compétente ; il multipliait les besognes étrangères
à la science, sous prétexte de fournir à
l'administration des renseignements utiles ; enfin l'école
de Condillac, dont le règne durait encore, avait imposé
au monde philosophique la question de l'origine des idées
et celle du langage, questions pleines d'intérêt,
qui pourtant ne sont ni toute la philosophie ni la partie
la plus émouvante de la philosophie. La grande préoccupation
de la classe fut la pasigraphie. Elle consacra aussi de nombreuses
séances au sauvage de l'Aveyron (l'homme de la nature.)
Ainsi, on lui demandait beaucoup, et elle ne fit rien ou presque
rien.
Dans un discours qu'il avait préparé comme président
pour le lire à notre séance publique, M. de
Tocqueville prétendait que la seconde classe s'était
volontairement enfermée dans des subtilités
de sophistes pour échapper à l'il du maître.
« Mais Bonaparte, ajoutait-il, la découvrit
dans cette ombre où elle se cachait, et la brisa comme
dangereuse quand elle n'était que puérile. »
M. Mignet obtint de lui avec beaucoup de peine qu'il renonçât
à cette phrase ; encore le sacrifice ne fut-il
pas entier. La phrase ne fut pas lue ; elle ne figure
pas dans le texte ; mais elle est soigneusement recueillie
dans les variantes.
M. de Tocqueville se trompe, et Bonaparte a mieux vu que lui.
La seconde classe a été stérile par la
faute de son temps et de son règlement, mais elle ne
manquait ni d'activité, ni de courage, ni de dévouement
à la science. Elle pensait, et elle voulait penser.
Elle discutait avec passion, quand elle n'était pas
absorbée par la pasigraphie, les questions politiques
et les questions religieuses ; avec tant de passion que
Bernardin de Saint-Pierre ayant prononcé avec respect
le nom de Dieu, fut sur le point d'être obligé
de donner sa démission. Je ne cite pas cette scène
scandaleuse à l'honneur de nos devanciers ; mais
pour prouver qu'ils n'évitaient pas les questions,
et qu'ils ne cachaient pas leurs opinions. Les derniers survivants
de la philosophie du XVIIIe siècle étaient tous
là ; et Bonaparte qui voulait un État composé
d'un maître absolu et de sujets dociles, n'avait que
faire d'une Académie philosophique.
Elle avait duré du mois d'avril 1797 au mois de janvier
1801. C'est en 1832 seulement, après une interruption
de près de trente ans, que M. Guizot la rétablit.
Elle fit peur par son nom et par son but à tous les
ennemis de la philosophie, et à quelques philosophes.
Son premier besoin et son premier devoir étaient de
rassurer tout le monde, et d'être sage, sans s'annihiler.
On lui donnait cette tâche magnifique de vivre exclusivement
dans le monde de la science en oubliant le monde qui s'agite
au-dessous, et d'y appeler à elle tous les esprits
d'élite. On peut dire qu'elle était, et qu'elle
est encore environnée d'écueils. Ce n'est pas
une Sorbonne : elle ne représente pas une doctrine
et ne rend pas de sentences ; ce n'est pas une tribune
ouverte indistinctement à tous les utopistes. C'est
une compagnie d'esprits libres, éclairés, impartiaux,
qui s'efforce constamment de susciter le talent et de le servir,
et n'a d'autre passion que celle de la vérité.
M. Mignet fut de la fondation. Sa place était évidemment
marquée dans la Section d'histoire générale
et philosophique ; une de nos Sections les plus illustres,
Messieurs, puisqu'elle a compté dans son sein, outre
M. Mignet, les Guizot, les Thiers, les Michelet, les Am. Thierry,
les Naudet, les Henri Martin. L'Académie s'était
donné pour secrétaire perpétuel M. Comte,
un vétéran des luttes politiques, jeune encore,
mais affaibli par suite des procès, de la prison, de
l'exil, qu'il avait eus à supporter. Il mourut en 1887,
après avoir occupé plutôt que rempli sa
place pendant moins de quatre ans. M. Mignet, qui l'avait
presque constamment suppléé, fut élu
pour lui succéder, le 6 mai 1887. Tout était
à faire dans l'Académie.
Le règlement n'avait été ni complété
ni expliqué. Les séances étaient mal
remplies, les commissions ne fonctionnaient pas, l'administration
était en désarroi. M. Mignet eut bientôt
rétabli l'ordre dans les finances de l'Académie,
rappelé au travail les commissions arriérées,
suscité la lecture de mémoires importants, introduit
dans l'Académie l'usage des discussions approfondies.
Secondé par deux habiles publicistes, dont l'un, M.
Loiseau, est mort premier président de la cour de Besançon,
et l'autre, M. Vergé, est l'un des plus savants et
des plus aimés parmi nos confrères, il fonda
notre Bulletin, où sont insérés les mémoires
lus à l'Académie, et qui donne de la publicité
à nos discussions et à nos décisions.
M. Comte, malgré la maladie qui le minait, avait trouvé
la force d'écrire deux notices historiques, l'une sur
Garat, qu'il lut à la séance du 26 avril 1835,
l'autre sur Malthus, qu'il fallut lire pour lui à la
séance du 28 décembre 1836. M. Mignet fut chargé
de la notice historique sur Sieyès, du vivant même
de M. Comte. Il commença l'année suivante l'exercice
de ses fonctions de secrétaire perpétuel par
l'éloge du comte Rderer. Pendant trente-deux
années consécutives, il remplit, à cette
place, ce devoir difficile et cher. Il y trouva l'occasion
de développer son talent d'écrivain et d'historien
sous une forme nouvelle. Il eut à juger des historiens
comme Daunou, Sismondi, Macaulay ; là, il était
chez lui en quelque sorte ; des jurisconsultes, comme
Merlin et le comte Rossi ; des philosophes ayant chacun
leur système différent ; Cousin, Jouffroy,
Laromiguière ; Cabanis et Broussais, qu'il faut
compter ici comme philosophes puisqu'ils étaient de
la Section de philosophie ; des acteurs éminents
de la Révolution, tels que Talleyrand et Sieyès.
Il semble toujours, en le lisant, qu'il parle d'une matière
qu'il a étudiée toute sa vie. Tous les systèmes
qu'il analyse lui sont familiers. Il en marque les caractères
principaux de manière à laisser dans l'esprit
une impression précise et fidèle. Toujours bienveillant,
comme il convient, il laisse cependant voir son opinion personnelle,
et par conséquent son jugement. Il mérite cet
éloge particulier de parler toujours, quel que soit
le sujet qu'il traite, dans la belle, et simple, et limpide
langue française, qui suffisait aux Descartes, aux
Malebranche, aux Voltaire pour tout exprimer, et que Leibnitz
a quelquefois empruntée parce qu'il n'en connaissait
pas qui fût plus propre à rendre clairement les
idées abstraites. Il y a un certain art, que M. Mignet
ne connut jamais, d'employer des mots techniques à
la place des mots usuels qui diraient mieux ce qu'on veut
dire , et de cacher une idée simple sous une formule
embrouillée et compliquée parce que le lecteur
inintelligent ou inattentif mesure l'importance d'une proposition
par la peine qu'il a eue à la comprendre, et confond
la difficulté qui tient à la nature des choses,
avec celle que produit à plaisir un auteur prétentieux
et de mauvaise foi. La langue française est la langue
du bon sens et de la logique ; c'est un instrument admirable,
qu'il faut garder dans toute sa pureté. Elle n'est
pas indigente comme on l'en accuse ; il n'est pas une
nuance de la pensée ou du sentiment qu'elle ne puisse
rendre. M. Mignet n'a pas de rival dans le genre des notices
historiques. On ne peut le comparer qu'à Fontenelle.
Fontenelle n'est pas plus savant ; il a l'esprit moins
profond et moins étendu. Il n'a pas plus de grâce,
quoiqu'il ait peut-être un peu plus de simplicité
et de naturel. Il excelle comme M. Mignet, à discerner
ce qui peut être omis et ce qui doit être placé
en pleine lumière. Ses notices sont, en général,
plus courtes ; cette sobriété plaisait
alors ; le public d'aujourd'hui est plus exigeant ;
il demande des détails, une critique approfondie. Il
en est des éloges de Fontenelle, comme des opéras
et des oratorios de son temps. On peut encore les jouer, mais
avec adjonction de quelques cuivres. Ce n'est pas qu'ils manquent
de charme, c'est que notre goût a un peu changé
et demande plus de tapage.
Mais les notices de M. Mignet, qui sont admirables, son administration
habile et sûre, la fondation de notre Bulletin, le règlement
achevé et commenté, le recueil de nos mémoires
continué, tous ces services s'effacent devant celui
d'avoir créé, avec une sagesse supérieure
et une persévérance vraiment admirable, ce que
j'appellerai l'esprit propre à notre Académie.
Pour comprendre le travail auquel il s'est livré, et
pour en apprécier le résultat, il faut se rappeler
comment notre Académie a été composée
en 1832, et dans quelle situation elle se trouvait quand il
succéda à M. Comte.
Une académie qui se continue par l'élection,
n'appelle qu'un nouveau membre à la fois ; elle
le choisit avec soin ; il s'assimile promptement à
la Compagnie dans laquelle il vient d'entrer, quelquefois
après une candidature prolongée. Ici, les trente
membres qui composaient l'Académie dans le principe,
y étaient entrés à la fois. Ils venaient
de toutes les directions et, pour ainsi parler, de tous les
mondes. Il y avait des royalistes comme Pastoret, des régicides
comme Merlin et Sieyès ; des prêtres rentrés
dans le siècle comme Daunou, Sieyès et l'ancien
évêque d'Autun, celui-là même qui
avait célébré la messe le jour de la
Fédération, et consacré les premiers
évêques constitutionnels. C'est au milieu de
ces vieux débris de l'Assemblée constituante,
que se trouvèrent introduits des jeunes gens qui avaient
fait leurs premières armes sous la Restauration, M.
Mignet, M. Comte, M. Cousin.
Indépendamment du peu de cohésion d'un corps
ainsi formé, les savants qu'on réunissait dans
une assemblée unique s'occupaient de travaux assez
dissemblables. Il fallait habituer à la vie commune
des jurisconsultes, des historiens et des philosophes. La
difficulté redoubla quand le second Empire, jugeant
notre Académie comme l'avait fait le premier Consul ;
et ne voulant pas la supprimer, eut recours à un expédient
analogue à ce qu'on appelait sous le régime
constitutionnel des fournées de pairs, et nomma dix
membres de l'Institut par décret impérial. Les
anciens membres refusèrent de communiquer avec ces
intrus ; et M. Mignet, qui pensait comme les anciens
membres, eut besoin de tout son savoir-faire pour sauver l'Académie
et les convenances.
La bonne fortune de l'Académie, dans cette situation
périlleuse fut de posséder en son sein deux
ou trois hommes qui n'avaient seulement qu'à ouvrir
la bouche pour tenir tout le monde en joie et en admiration.
Avec eux, les discussions étaient si brillantes, qu'on
n'avait pas le temps de s'apercevoir qu'elles tournaient à
l'aigre. De ces merveilleux causeurs, le plus étourdissant
était M. Cousin dont les livres, d'ailleurs admirables,
ne valaient pas ou valaient à peine la conversation
si riche en aperçus de toutes sortes, en anecdotes,
en saillies, tantôt s'élevant d'un seul bond
jusqu'à la plus haute éloquence, puis revenant
à la grâce ou à la plaisanterie et aux
saillies les plus piquantes, sans que ces contrastes perpétuels
parussent autre chose qu'un charme de plus. Deux ou trois
personnes avaient le privilège de l'intimider ;
M. Royer-Collard, qui du reste n'était pas là,
M. Guizot, M. de Broglie, peut-être un peu M. Thiers.
Il traitait le reste des gens desprit avec un sans-façon
qui tenait au sentiment intime, de sa supériorité.
Il avait des égaux à l'Académie, mais
je crois en vérité qu'il ne s'en est jamais
douté. J'excepte toujours M. Guizot, qui triomphait
surtout dans le monologue. Si M. Guizot ouvrait la bouche,
à l'instant M. Cousin s'observait, se contenait, rassemblait
ses forces et très souvent se dérobait. Son
contradicteur habituel était M. Dupin l'aîné ;
mais ici la scène changeait, car M. Dupin ripostait
sur le même mode. Il avait moins d'élévation,
mais tout autant de connaissances, de ressources, de verve,
une dialectique puissante et le sarcasme à la main
comme personne. Les deux champions se portaient de rudes assauts,
à la grande édification et au grand amusement
de leurs confrères. Ce qui n'était pas moins
étonnant, c'était de voir M. Cousin aux prises
avec M. Edwards ou M. Lélut, ou même avec M.
Broussais, quoique celui-ci fût très habile à
ramener la discussion sur le terrain où il était
le maître et où M. Cousin, fort ignorant en physiologie
et en histoire naturelle, était absolument démonté.
A un bout tout opposé de la science, M. Michel Chevalier
était aussi un beau et redoutable parleur. Il y avait
des séances de l'Académie qui étaient
dignes de Molière.
En jetant les yeux sur la glorieuse liste de nos prédécesseurs,
on pourrait s'étonner que je ne cite pas plus de noms.
C'est qu'on peut être grand écrivain sans être
grand parleur, et qu'il y a, dans l'art de parler, bien des
genres divers. Par exemple, nous avons eu parmi nous à
toutes les époques des professeurs incomparables, Michelet,
Jouffroy, et beaucoup d'autres, parmi lesquels on pourrait
nommer M. Mignet lui-même à cause de ses succès
à l'Athénée ; mais il se trouve
précisément que l'habitude d'enseigner, c'est-à-dire
de parler sans contradicteur, et d'imposer sa pensée,
ne prépare pas à la discussion. M. Mignet, qui
était charmant dans le tête-à-tête,
n'aimait pas la controverse publique. Il avait l'esprit très
impérieux, ce qu'il parvenait à voiler à
force de bonne grâce et de politesse, et il lui manquait
l'art le plus essentiel du dialecticien et du polémiste,
qui est l'art de se retourner. Il marchait devant lui en droite
ligne dans la discussion comme il avait toujours fait dans
la vie. En somme, quand M. Cousin et M. Dupin n'étaient
pas là, ou gardaient le silence, ils laissaient la
place libre aux grands parleurs qui n'étaient que d'interminables
parleurs. C'est un écueil pour toute assemblée,
et même, dit-on, pour les assemblées de savants.
M. Mignet eut fort à faire pour mettre un terme aux
digressions un peu trop longues, et aux dialogues un peu trop
vifs. Il y parvint peu à peu. A mesure qu'il gagnait
en autorité, il habituait les plus humbles au respect,
et les plus grands à la politesse. Il était
rare qu'il prît la parole, et surtout qu'il la gardât
longtemps. Il était très séduisant et
très brillant causeur, mais à deux ou trois.
Dans l'Académie, il n'intervenait qu'au moment décisif,
par quelques mots dits avec précision et fermeté,
et il était rare qu'il ne terminât pas le débat.
Sa mémoire était aussi sûre que son jugement,
et ces deux qualités le rendaient redoutable aux hommes
d'imagination et de fantaisie. Il rendait ses oracles avec
une grâce charmante et un peu de cette solennité
tempérée par la bonne humeur méridionale,
qui ne messeyait pas dans ses écrits. Son action s'exerçait
surtout dans la coulisse. On était sûr de le
trouver à l'Institut, tous les jeudis, avant la séance
de l'Académie française où il avait remplacé
M. Raynouard en 1836 et où il était très
assidu, et le samedi, dans son cabinet de secrétaire
perpétuel, une heure avant la séance. Il y avait
aussi chaque jour une heure où il recevait chez lui
les membres et les futurs membres de l'Académie. Il
était d'une extrême bonté pour ces derniers,
les encourageant au travail, donnant ses conseils à
ceux qui en étaient dignes et se conduisant envers
eux comme ont coutume de le faire par exemple, les professeurs
de l'École normale envers leurs anciens élèves.
Il n'y avait d'ailleurs rien de banal dans son accueil. Comme
il encourageait les capables, décourageait les autres,
sans se départir de sa politesse, mais sans chercher
de circonlocutions. Même ceux quil distinguait,
et sur lesquels il comptait, entendaient parfois de sa bouche
la vérité toute nue. Il agissait à peu
près de même, toutes convenances gardées,
avec ses confrères. On répète toujours
qu'il était aimable, et qu'il était sage ;
il était sage, avec beaucoup de passion, et aimable
avec beaucoup de franchise. Et après tout, il n'y a
d'aimable que cette amabilité-là ; c'est
la seule dont on soit touché, et dont on profite. Le
premier sentiment qu'il inspirait était la confiance,
et il s'y joignait au bout de quelque temps une amitié
mêlée de respect. Sa conversation était
attachante ; il aimait à parler, et il savait
écouter. Il parlait très bien, dans une langue
correcte, avec douceur et gravité. Il avait la mémoire
meublée d'une foule d'anecdotes sur tous les personnages
marquants du siècle. Il y en avait bien peu qu'il n'eût
familièrement connus. Il ne parlait pas politique,
excepté avec des amis personnels, et dans le salon
de M. Thiers, où il était tous les soirs, et
qui était son salon. Quand il nous recevait le matin
chez lui, la conversation roulait uniquement sur l'Académie,
et sur les Mémoires dont on voulait donner lecture.
Tout l'intéressait en ce genre, jusque dans les plus
minutieux détails. On pouvait lui écrire sur
les affaires de l'Académie quand il prenait ses vacances
à Aix ; il répondait sur-le-champ de longues
lettres dans le style de ses écrits qui, malgré
son air un peu apprêté, était son style
naturel. Avec cette conduite soutenue pendant des années,
il avait acquis parmi nous une telle influence, qu'on se demandait
toujours, quand on voulait faire une proposition, si cela
ne contrarierait pas M. Mignet. Les discussions, dans le sein
de l'Académie, avaient perdu le caractère un
peu personnel qui les troublait autrefois ; elles étaient
devenues académiques dans le bon sens du mot, c'est-à-dire
sérieuses, savantes et courtoises. M. Mignet a fait
de notre Académie, un salon ; de notre compagnie,
une famille. Je le dis à notre gloire et à la
sienne. Chez nous, on discute sur toutes choses avec liberté,
avec courtoisie, avec amitié. Nous habitons vraiment
les templa serena de la science ; et nous le devons
principalement à l'influence qu'il a exercée
sur nous pendant près d'un demi-siècle.
Nous le sentions profondément. Il y avait trente-cinq
ans, en 1871, qu'il était à notre tête.
Je parle ainsi pour M. Mignet, qui, en ce sens, n'a pas d'héritier.
Nous eûmes l'idée de fêter cet anniversaire,
comme l'ont fait pour M. Arago, pour M. Dumas, nos confrères
de l'Académie des sciences. Nos fêtes, à
l'Institut, sont modestes. La nôtre consista à
nous cotiser pour faire graver son médaillon. Nous
en avons conservé le coin, parce que, depuis cette
époque, nos nouveaux confrères ne manquent jamais
de réclamer leur exemplaire. Ma bonne fortune voulut
que je fusse président de l'Académie le jour
où la médaille lui fut remise. Il en pleura
de joie. Vous vous en souvenez ; vous y étiez
presque tous, ou déjà comme membres de l'Académie,
ou comme amis de M. Mignet. Je lui remis en même temps
la croix de grand-officier en lui disant : « Voilà
le décret que Thiers a signé. »
Nous l'avons gardé douze ans au milieu de nous après
cette fête de famille. Nous avions perdu M. Guizot,
M. de Rémusat, M. Thiers. Il représentait pour
nous le siècle entier. Élevé sous l'Empire,
devenu rapidement, malgré sa jeunesse, un des chefs
du parti libéral sous la Restauration, ardent, et même
téméraire dans la lutte tant que l'héritage
de 1789 fut en péril, puis tout à coup, en 1830,
prenant la résolution qu'il a gardée pendant
plus d'un demi-siècle, de se consacrer sans partage
au culte des lettres et à la recherche de la vérité,
doué comme historien d'une sagacité pénétrante
et d'une admirable puissance de concentration, grand et pur
écrivain, égal des plus profonds dans ses livres
d'histoire, des plus savants et des plus judicieux dans ses
livres d'érudition, grand critique et grand philosophe
dans ses notices biographiques, recherché par tous
les hommes illustres de l'Europe, ami de toute la vie de M.
Thiers, estimé de tous les partis, quoique dévoué
au sien ardemment, il est un des rares grands hommes qui aient
joui de la gloire sans avoir à en payer le prix.
Ici, tous les curs lui appartenaient. Huit jours avant
sa mort, il venait encore allègrement à pied,
de la rue d'Aumale à l'Institut, pour assister à
nos séances et à celles de l'Académie
française. Il causait gaîment avec ses amis après
la séance, et pendant le chemin, quand on avait le
plaisir de l'accompagner. Son esprit n'avait reçu aucune
atteinte de la vieillesse. Il nous a quittés le 24
mars 1884. Ce jour-là, ceux qui cultivent les lettres
ont perdu leur modèle ; l'Académie, celui
qui faisait sa gloire ; chacun de nous, un ami ;
et moi, un maître.
Paris. Typ. Firmin-Didot et Cie, impr.
De l'Institut, rue Jacob. 56. 18341.
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