 |  |
Notice sur
la vie et les uvres
de Félix Ravaisson-Mollien
par M.
Henri Bergson
séances des 20 et 27 février 1904
Messieurs,
Jean-Gaspard-Félix Laché Ravaisson est né
le 23 octobre 1813 à Namur, alors ville française,
chef-lieu du département de Sambre-et-Meuse. Son père,
trésorier-payeur dans cette ville, était originaire
du midi ; Ravaisson est le nom d'une petite terre située
aux environs de Calus, non loin de Montauban. L'enfant avait
un an à peine quand les événements de
1814 forcèrent sa famille à quitter Namur. Peu
de temps après, il perdait son père. Sa première
éducation fut surveillée par sa mère,
et aussi par son oncle maternel, Gaspard-Théodore Mollien,
dont il prit plus tard le nom. Dans une lettre datée
de 1821, Mollien écrit de son petit neveu, alors âgé
de huit ans : « Félix est un mathématicien
complet, un antiquaire, un historien, tout enfin. »
(Nous empruntons ce détail, avec plusieurs autres,
à la très intéressante notice que M.
Louis Léger a lue à l'Académie des Inscriptions
et Belles-lettres, le 14 juin 1901.Nous devons divers renseignements
biographiques à l'obligeance des deux fils de M. Ravaisson :
M. Louis Ravaisson-Mollien, bibliothécaire à
la Bibliothèque Mazarine, et M. Charles Ravaisson-Mollien,
conservateur adjoint au Musée du Louvre.) Déjà
se révélait chez l'enfant une qualité
intellectuelle à laquelle devaient sen joindre
beaucoup d'autres, la facilité.
Il fit ses études au collège Rollin. Nous aurions
voulu l'y suivre de classe en classe, mais les archives du
Collège n'ont rien conservé de cette période.
Les palmarès nous apprennent toutefois que le jeune
Ravaisson entra en 1820 dans la classe de sixième,
qu'il quitta le collège en 1832, et qu'il fut, d'un
bout à l'autre de ses études, un élève
brillant. Il remporta plusieurs prix au concours général,
notamment, en 1882, le prix d'honneur de philosophie. Son
professeur de philosophie fut M. Poret, un maître distingué,
disciple des philosophes écossais dont il traduisit
certains ouvrages, fort apprécié de M. Cousin,
qui le prit pour suppléant à la Sorbonne. M.
Ravaisson resta toujours attaché à son ancien
maître. Nous avons pu lire, pieusement conservées
dans la famille de M. Poret, quelques-unes des dissertations
que l'élève Ravaisson composa dans la classe
de philosophie (Nous devons cette communication, ainsi que
plusieurs détails biographiques intéressants,
aux deux petits-fils de M. Poret, eux aussi professeurs distingués
de l'Université, MM. Henri et Marcel Bernés.) ;
nous avons eu communication, à la Sorbonne, de la dissertation
sur « la méthode en philosophie »
qui obtint le prix d'honneur en 1882. Ce sont les travaux
d'un écolier docile et intelligent, qui a suivi un
cours bien fait. Ceux qui y chercheraient la marque propre
de M. Ravaisson et les premiers indices d'une vocation philosophique
naissante éprouveraient quelque désappointement.
Tout nous porte à supposer que le jeune Ravaisson sortit
du collège sans préférence arrêtée
pour la philosophie, sans avoir aperçu clairement où
était sa voie. Ce fut votre Académie qui la
lui montra.
L'ordonnance royale du 26 octobre 1832 venait de rétablir
l'Académie des Sciences morales et politiques. Sur
la proposition de M. Cousin. l'Académie avait mis au
concours l'étude de la Métaphysique d'Aristote.
« Les concurrents, disait le programme, devront
faire connaître cet ouvrage par une analyse étendue
et en déterminer le plan, en faire l'histoire,
en signaler l'influence sur les systèmes ultérieurs,
rechercher et discuter la part d'erreur et la part
de vérité qui s'y trouvent, quelles sont les
idées qui en subsistent encore aujourd'hui et celles
qui pourraient entrer utilement dans la philosophie de notre
siècle. » C'est probablement sur le conseil
de son ancien professeur de philosophie que M. Ravaisson se
décida à concourir. On sait comment ce concours,
le premier qui ait été ouvert par l'Académie
reconstituée, donna les résultats les plus brillants,
comment neuf mémoires furent présentés
dont la plupart avaient quelque mérite et dont trois
furent jugés supérieurs, comment l'Académie
décerna le prix à M. Ravaisson et demanda au
ministre de faire les fonds d'un prix supplémentaire
pour le philosophe Michelet de Berlin, comment M. Ravaisson
refondit son mémoire, létendit. l'élargit,
l'approfondit, en fit un livre admirable. De lEssai
sur la Métaphysique d'Aristote le premier volume parut
dès 1837, le second ne fut publié que neuf ans
plus tard. Deux autres volumes étaient annoncés,
qui ne vinrent jamais: mais, tel que nous l'avons, l'ouvrage
est un exposé complet de la métaphysique d'Aristote
et de l'influence qu'elle exerça sur la philosophie
grecque.
Aristote. génie systématique entre tous, n'a
point édifié un système. Il procède
par analyse de concepts plutôt que par synthèse.
Sa méthode consiste à prendre les idées
emmagasinées dans le langage, à les redresser
ou à les renouveler, à les circonscrire dans
une définition, à en découper l'extension
et la compréhension selon leurs articulations naturelles,
à en pousser aussi loin que possible le développement.
Encore est-il rare qu'il effectue ce développement
tout d'un coup : il reviendra à plusieurs reprises,
dans des traités différents, sur le même
sujet, suivant à nouveau le même chemin, avançant
toujours un peu plus loin. Quels sont les éléments
impliqués dans la pensée ou dans l'existence ?
Qu'est-ce que la matière, la forme, la causalité,
le temps, le lieu, le mouvement ? Sur tous ces points,
et sur cent autres encore, il a fouillé le sol :
de chacun d'eux il a fait partir une galerie souterraine qu'il
a poussée en avant, comme l'ingénieur qui creuserait
un tunnel immense en l'attaquant simultanément sur
un très grand nombre de points. Et, certes, nous sentons
bien que les mesures ont été prises et les calculs
effectués pour que tout se rejoignît ; mais
la jonction n'est pas toujours faite, et souvent, entre des
points qui nous paraissaient près de se toucher, alors
que nous nous flattions de n'avoir à retirer que quelques
pelletées de sable, nous rencontrons le tuf et le roc.
M. Ravaisson ne s'arrêta devant aucun obstacle. La métaphysique
qu'il nous expose à la fin de son premier volume, c'est
la doctrine d'Aristote unifiée et réorganisée.
Il nous l'expose dans une langue qu'il a créée
pour elle, où la fluidité des images laisse
transparaître lidée nue, où les
abstractions s'animent et vivent comme elles vécurent
dans la pensée d'Aristote. On a pu contester l'exactitude
matérielle de certaines de ses traductions ; on
a élevé des doutes sur quelques-unes de ses
interprétations ; surtout, on s'est demandé
si le rôle de l'historien était bien de pousser
l'unification d'une doctrine plus loin que ne l'a voulu faire
le maître, et si, à réajuster si bien
les pièces et à en serrer si fort l'engrenage,
on ne risque pas de déformer quelques-unes d'entre
elles. Il n'en est pas moins vrai que notre esprit réclame
cette unification, que l'entreprise devait être tentée,
et que nul, après M. Ravaisson, n'a osé la renouveler.
Le second volume de lEssai est plus hardi encore. Dans
la comparaison qu'il institue entre la doctrine d'Aristote
et la pensée grecque en général, c'est
l'âme même de l'Aristotélisme que M. Ravaisson
cherche à dégager.
La philosophie grecque, dit-il, expliqua d'abord toutes choses
par un élément matériel, l'eau, l'air,
le feu, ou quelque matière indéfinie. Dominée
par la sensation, comme l'est au début l'intelligence
humaine, elle ne connut pas d'autre intuition que l'intuition
sensible, pas d'autre aspect des choses que leur matérialité.
Vinrent alors les Pythagoriciens et les Platoniciens, qui
montrèrent linsuffisance des explications par
la seule matière, et prirent pour principes les Nombres
et les Idées. Mais le progrès fut plus apparent
que réel. Avec les nombres pythagoriciens, avec les
idées platoniciennes, on est dans labstraction,
et si savante que soit la manipulation à laquelle on
soumet ces éléments, on reste dans l'abstrait.
L'intelligence, émerveillée de la simplification
qu'elle apporte à l'étude des choses en les
groupant sous des idées générales, simagine
sans doute pénétrer par elles jusqu'à
la substance même dont les choses sont faites. A mesure
quelle va plus loin dans la série des généralités,
elle croit s'élever davantage dans l'échelle
des réalités. Mais ce qu'elle prend pour une
spiritualité plus haute n'est que la raréfaction
croissante de l'air qu'elle respire. Elle ne voit pas que,
plus une idée est générale, plus elle
est abstraite et vide, et que d'abstraction en abstraction,
de généralité en généralité,
on s'achemine au pur néant. Autant eût valu s'en
tenir aux données des sens, qui ne nous livraient sans
doute qu'une partie de la réalité, mais qui
nous laissaient du moins sur le terrain solide du réel.
Il y aurait un tout autre parti à prendre. Ce serait
de prolonger la vision de l'il par une vision de l'esprit.
Ce serait, sans quitter le domaine de l'intuition, c'est-à-dire
des choses réelles, individuelles, concrètes,
de chercher sous l'intuition sensible une intuition intellectuelle.
Ce serait, par un puissant effort de vision mentale, de percer
l'enveloppe matérielle des choses et d'aller lire la
formule, invisible à l'il, que déroule
et manifeste leur matérialité. Alors apparaîtrait
l'unité qui relie les êtres les uns aux autres,
l'unité d'une pensée que nous voyons, de la
matière brute à la plante, de la plante à
l'animal, de l'animal à l'homme, se ramasser sur sa
propre substance, jusqu'à ce que, de concentration
en concentration, nous aboutissions à la pensée
divine, qui pense toutes choses en se pensant elle-même.
Telle fut la doctrine d'Aristote. Telle est la discipline
intellectuelle dont il apporta la règle et l'exemple.
En ce sens, Aristote est le fondateur de la métaphysique
et l'initiateur d'une certaine méthode de penser qui
est la philosophie même.
Grande et importante idée ! Sans doute on pourra
contester, du point de vue historique, quelques-uns des développements
que l'auteur lui donne. Peut-être M. Ravaisson regarde-t-il
parfois Aristote à travers les Alexandrins, d'ailleurs
si fortement teintés d'aristotélisme. Peut-être
aussi a-t-il poussé un peu loin, au point de la convertir
en une opposition radicale, la différence souvent légère
et superficielle, pour ne pas dire verbale, qui sépare
Aristote de Platon. Mais si M. Ravaisson avait donné
pleine satisfaction sur ces points aux historiens de la philosophie,
nous y aurions perdu, sans doute, ce qu'il y a de plus original
et de plus profond dans sa doctrine. Car l'opposition qu'il
établit ici entre Platon et Aristote, c'est la distinction
qu'il ne cessa de faire, pendant toute sa vie, entre la méthode
philosophique qu'il tient pour définitive et celle
qui nen est, selon lui, que la contrefaçon. L'idée
qu'il met au fond de l'aristotélisme est celle même
qui a inspiré la plupart de ses méditations.
A travers son uvre entière résonne, ainsi
que dans une mélodie le ton fondamental, cette affirmation
qu'au lieu de diluer sa pensée dans le général,
le philosophe doit la concentrer sur l'individuel. Soient,
par exemple, toutes les nuances de larc-en-ciel, celles
du violet et du bleu, celles du vert, du jaune et du rouge.
Nous ne croyons pas trahir l'idée maîtresse de
M. Ravaisson en disant qu'il y aurait deux manières
de déterminer ce qu'elles ont de commun et par conséquent
de philosopher sur elles. La première consisterait
simplement à dire que ce sont des couleurs. L'idée
abstraite et générale de couleur devient ainsi
l'unité à laquelle la diversité des nuances
se ramène. Mais cette idée générale
de couleur, nous ne l'obtenons qu'en effaçant du rouge
ce qui en fait du rouge, du bleu ce qui en fait du bleu, du
vert ce qui en fait du vert ; nous ne pouvons la définir
qu'en disant qu'elle ne représente ni du rouge, ni
du bleu, ni du vert ; c'est une affirmation faite de
négations, une forme circonscrivant du vide. Là
s'en tient le philosophe qui reste dans l'abstrait. Par voie
de généralisation croissante il croit s'acheminer
à l'unification de choses : c'est qu'il procède
par extinction graduelle de la lumière qui faisait
ressortir les différences entre les teintes, et qu'il
finit par les confondre ensemble dans une obscurité
commune. Tout autre est la méthode d'unification vraie.
Elle consisterait ici à prendre les mille nuances du
bleu, du violet, du vert, du jaune, du rouge, et, en leur
faisant traverser une lentille convergente, à les amener
sur un même point. Alors apparaîtrait dans tout
son éclat la pure lumière blanche, celle qui,
aperçue ici-bas dans les nuances qui la dispersent,
renfermait là-haut, dans son unité indivisée,
la diversité indéfinie des rayons multicolores.
Alors se révélerait aussi, jusque dans chaque
nuance prise isolément, ce que l'il n'y remarquait
pas d'abord, la lumière blanche dont elle participe,
l'éclairage commun d'où elle tire sa coloration
propre. Tel est sans doute, d'après M. Ravaisson, le
genre de vision que nous devons demander à la métaphysique.
De la contemplation d'un marbre antique pourra jaillir, aux
yeux du vrai philosophe, plus de vérité concentrée
qu'il ne s'en trouve, à l'état diffus, dans
tout un traité de philosophie. L'objet de la métaphysique
est de ressaisir dans les existences individuelles, et de
suivre jusqu'à la source d'où il émane,
le rayon particulier qui, conférant à chacune
d'elles sa nuance propre, la rattache par là à
la lumière universelle.
Comment, à quel moment, sous quelles influences s'est
formée dans l'esprit de M. Ravaisson la philosophie
dont nous avons ici les premiers linéaments ?
Nous n'en avons pas trouvé trace dans le mémoire
que votre Académie couronna et dont le manuscrit est
déposé à vos archives. Entre ce mémoire
manuscrit et l'ouvrage publié il y a d'ailleurs un
tel écart, une si singulière différence
de fond et de forme, qu'on les croirait à peine du
même auteur. Dans le manuscrit, la Métaphysique
d'Aristote est simplement analysée livre par livre ;
il n'est pas question de reconstruire le système. Dans
l'ouvrage publié, l'ancienne analyse, d'ailleurs remaniée,
ne parait avoir été conservée que pour
servir de substruction à l'édifice cette fois
reconstitué de la philosophie aristotélicienne.
Dans le manuscrit, Aristote et Platon sont à peu près
sur la même ligne. L'auteur estime qu'il faut faire
à Platon sa part, à Aristote la sienne, et les
fondre tous deux dans une philosophie qui les dépasse
l'un et l'autre. Dans l'ouvrage publié, Aristote est
nettement opposé à Platon, et sa doctrine nous
est présentée comme la source où doit
s'alimenter toute philosophie. Enfin, la forme du manuscrit
est correcte, mais impersonnelle, au lieu que le livre nous
parle déjà une langue bien originale, mélange
d'images aux couleurs très vives et d'abstractions
aux contours très nets, la langue d'un philosophe qui
sut à la fois peindre et sculpter. Certes, le mémoire
de 1835 méritait l'éloge que M. Cousin en fit
dans son rapport et le prix que l'Académie lui décerna.
Personne ne contestera que ce soit un travail fort bien fait.
Mais ce n'est que du travail bien fait. L'auteur est resté
extérieur à l'uvre. Il étudie,
analyse et commente Aristote avec sagacité : il
ne lui réinsuffle pas la vie, sans doute parce qu'il
n'a pas encore lui-même une vie intérieure assez
intense. C'est de 1835 à 1837, dans les deux années
qui s'écoulèrent entre la rédaction du
mémoire et celle du premier volume, c'est surtout de
1837 à 1846, entre la publication du premier-volume
et celle du second, que M. Ravaisson prit conscience de tout
ce qu'il était, et, pour ainsi dire, se révéla
à lui-même.
Nombreuses furent sans doute les excitations extérieures
qui contribuèrent ici au développement des énergies
latentes et à l'éveil de la personnalité.
Il ne faut pas oublier que la période qui va de 1830
à 1848 fut une période de vie intellectuelle
intense. La Sorbonne vibrait encore de la parole des Guizot,
des Cousin, des Villemain, des Geoffroy Saint-Hilaire ;
Quinet et Michelet enseignaient au Collège de France.
M. Ravaisson connut la plupart d'entre eux, surtout le dernier,
auquel il servit pendant quelque temps de secrétaire.
Dans une lettre inédite de Michelet à Jules
Quicherat (Citée par M. Louis léger) se trouve
cette phrase : « Je n'ai connu en France que
quatre esprits critiques (peu de gens savent tout ce que contient
ce mot) : Letronne, Burnouf, Ravaisson, et vous. »
M. Ravaisson se trouva donc en relation avec des maîtres
illustres, à un moment où le haut enseignement
brillait d'un vif éclat. Il faut ajouter que cette
même époque vit s'opérer un rapprochement
entre hommes politiques, artistes, lettrés, savants,
tous ceux enfin qui auraient pu constituer, dans une société
à tendance déjà démocratique,
une aristocratie de l'intelligence. Quelques salons privilégiés
étaient le rendez-vous de cette élite. M. Ravaisson
aimait le monde. Tout jeune, peu connu encore, il voyait,
grâce à sa parenté avec l'ancien ministre
Mollien, s'ouvrir devant lui bien des portes. Nous savons
qu'il fréquenta chez la princesse Belgiojoso, où
il dut rencontrer Mignet, Thiers, et surtout Alfred de Musset ;
chez Mme Récamier, déjà âgée
alors, mais gracieuse toujours, et groupant autour d'elle
des hommes tels que Villemain, Ampère, Balzac, Lamartine :
c'est dans le salon de Mme Récamier. sans doute, qu'il
fit la connaissance de Chateaubriand. Le contact fréquent
avec tant d'hommes supérieurs devait agir sur l'intelligence
comme un stimulant.
Il faudrait tenir compte aussi d'un séjour de quelques
semaines que M. Ravaisson fit en Allemagne, à Munich,
auprès de Schelling. On trouve dans l'uvre de
M. Ravaisson plus d'une page qui pourrait se comparer, pour
la direction de la pensée comme pour l'allure du style,
à ce qui a été écrit de meilleur
par le philosophe allemand. Encore ne faudrait-il pas exagérer
l'influence de Schelling. Peut-être y eut-il moins influence
qu'affinité naturelle, communauté d'inspiration,
et, si l'on peut parler ainsi, accord préétabli
entre deux esprits qui planaient haut l'un et l'autre et se
rencontraient sur certains sommets. D'ailleurs, la conversation
fut assez difficile entre les deux philosophes, l'un connaissant
mal le français et l'autre ne parlant guère
davantage l'allemand.
Voyages, conversations, relations mondaines, tout cela dut
éveiller la curiosité de M. Ravaisson et exciter
aussi son esprit à se produire plus complètement
au dehors. Mais les causes qui l'amenèrent à
se concentrer sur lui-même furent plus profondes.
En première ligne il faut placer un contact prolongé
avec la philosophie d'Aristote. Déjà le mémoire
couronné témoignait d'une étude serrée
et pénétrante des textes. Mais, dans l'ouvrage
publié, nous trouvons plus que la connaissance du texte,
mieux que l'intelligence de la doctrine : une adhésion
du cur en même temps que de l'esprit, quelque
chose comme une imprégnation de l'âme entière.
II arrive que des hommes supérieurs se découvrent
de mieux en mieux eux-mêmes à mesure qu'ils pénètrent
plus avant dans l'intimité d'un maître préféré.
Comme les grains éparpillés de la limaille de
fer, sous l'influence du barreau aimanté, s'orientent
vers les pôles et se disposent en courbes harmonieuses,
ainsi, à l'appel du génie qu'elle aime, les
virtualités qui sommeillaient ça et là
dans une âme s'éveillent, se rejoignent, se concertent
en vue d'une action commune. Or, c'est par cette concentration
de toutes les puissances de l'esprit et du cur sur un
point unique qui se constitue une personnalité.
Mais, à côté d'Aristote, une autre influence
n'a cessé de s'exercer sur M. Ravaisson, l'accompagnant
à travers la vie comme un démon familier.
Dès son enfance, M. Ravaisson avait manifesté
des dispositions pour les arts en général, pour
la peinture en particulier. Sa mère, artiste de talent,
rêvait peut-être de faire de lui un artiste. Elle
le mit entre les mains du peintre Broc, peut-être aussi
du dessinateur Chassériau, qui fréquentait la
maison. L'un et l'autre étaient des élèves
de David. Si M. Ravaisson n'entendit pas la grande voix du
maître, du moins put-il en recueillir l'écho.
C'est dans le style le plus pur quil apprit à
peindre. A plusieurs reprises il exposa au Salon, sous le
nom de Laché, des portraits qui furent remarqués.
Il dessinait surtout, et ses dessins étaient d'une
grâce exquise. Ingres lui disait : « Vous
avez-le charme. » A quel moment se manifesta sa
prédilection pour la peinture italienne ? De bonne
heure sans doute, car dès l'âge de seize ou dix-sept
ans il exécutait des copies du Titien. Mais il ne paraît
pas douteux que de la période comprise entre 1835 et
1845 date l'étude plus approfondie qu'il fît
de l'art italien de la Renaissance. Et c'est à la même
période qu'il faut faire remonter l'influence que prit
et garda sur lui le maître qui ne cessa jamais d'être
à ses yeux la personnification même de l'art,
Léonard de Vinci.
Il y a, dans le Traité de Peinture de Léonard
de Vinci, une page que M. Ravaisson aimait à citer.
C'est celle où il est dit que l'être vivant se
caractérise par la ligne onduleuse ou serpentine, que
chaque être a sa manière propre de serpenter,
et que l'objet de l'art est de rendre ce serpentement individuel.
« Le secret de l'art de dessiner est de découvrir
dans chaque objet la manière particulière dont
se dirige à travers toute son étendue, telle
qu'une vague centrale qui se déploie en vagues superficielles,
une certaine ligne flexueuse qui est comme son axe générateur
(Ravaisson, Article Dessin du Dictionnaire pédagogique.). »
Cette ligne peut d'ailleurs n'être aucune des lignes
visibles de la figure. Elle n'est pas plus ici que là,
mais elle donne la clef de tout. Elle est moins perçue
par l'il que pensée par l'esprit. « La
peinture, disait Léonard de Vinci, est chose mentale. »
Et il ajoutait que c'est l'âme qui a fait le corps à
son image. L'uvre entière du maître pourrait
servir de commentaire à ce mot. Arrêtons-nous
devant le portrait de Monna Lisa ou même devant celui
de Lucrezia Crivelli : ne nous semble-t-il pas que les
lignes visibles de la figure remontent vers un centre virtuel,
situé derrière la toile, où se découvrirait
tout d'un coup, l'amassé en un seul mot. le secret
que nous n'aurons jamais fini de lire phrase par phrase dans
l'énigmatique physionomie ? C'est là que
le peintre s'est placé. C'est en développant
une vision mentale simple, concentrée en ce point,
qu'il a retrouvé, trait pour trait, le modèle
qu'il avait sous les yeux, reproduisant à sa manière
l'effort générateur de la nature.
L'art du peintre ne consiste donc pas, pour Léonard
de Vinci, à prendre par le menu chacun des traits du
modèle pour les reporter sur la toile et en reproduire,
portion par portion, la matérialité. Il ne consiste
pas non plus à figurer je ne sais quel type impersonnel
et abstrait, où le modèle qu'on voit et qu'on
touche vient se dissoudre en une vague idéalité.
L'art vrai vise à rendre l'individualité du
modèle, et pour cela il va chercher derrière
les lignes qu'on voit le mouvement que l'il ne voit
pas, derrière le mouvement lui-même quelque chose
de plus secret encore, l'intention originelle, l'aspiration
fondamentale de la personne, pensée simple qui équivaut
à la richesse indéfinie des formes et des couleurs.
Comment ne pas être frappé de la ressemblance
entre cette esthétique de Léonard de Vinci et
la métaphysique d'Aristote telle que M. Ravaisson l'interprète ?
Quand M. Ravaisson oppose Aristote aux physiciens, qui ne
virent des choses que leur mécanisme matériel,
et aux platoniciens, qui absorbèrent toute réalité
dans des types généraux, quand il nous montre
dans Aristote le maître qui chercha au fond des êtres
individuels, par une intuition de l'esprit, la pensée
caractéristique qui les anime, ne fait-il pas de lAristotélisme
la philosophie même de cet art que Léonard de
Vinci conçoit et pratique, art qui ne souligne pas
les contours matériels du modèle, qui ne les
estompe pas davantage au profit d'un idéal abstrait,
mais les concentre simplement autour de la pensée latente
et de l'âme génératrice ? Toute la
philosophie de M. Ravaisson dérive de cette idée
que l'art est une métaphysique figurée, que
la métaphysique est une réflexion sur l'art,
et que c'est la même intuition, diversement utilisée,
qui fait le philosophe profond et le grand artiste. M. Ravaisson
prit possession de lui-même, il devint maître
de sa pensée et de sa plume le jour où cette
identité se révéla clairement à
son esprit. L'identification se fit au moment où se
rejoignirent en lui les deux courants distincts qui le portaient
vers la philosophie et vers l'art. Et la jonction s'opéra
quand lui parurent se pénétrer réciproquement
et s'animer d'une vie commune les deux génies qui représentaient
à ses yeux la philosophie dans ce qu'elle a de plus
profond et l'art dans ce qu'il a de plus élevé,
Aristote et Léonard de Vinci.
La thèse de doctorat que M. Ravaisson soutint vers
cette époque (1838) est une première application
de la méthode. Elle porte un titre modeste : De
l'habitude. Mais c'est toute une philosophie de la nature
que l'auteur y expose. Qu'est-ce que la nature ? Comment
s'en représenter l'intérieur ? Que cache-t-elle
sous la succession régulière des causes et des
effets ? Cache-t-elle même quelque chose, ou ne
se réduirait-elle pas, en somme, à un déploiement
tout superficiel de mouvements qui s'engrènent mécaniquement
les uns dans les autres ? Conformément à
son principe, M. Ravaisson demande la solution de ce problème
très général à une intuition très
concrète, celle que nous avons de notre propre manière
d'être quand nous contractons une habitude. Car l'habitude
motrice, une fois prise, est un mécanisme, une série
de mouvements qui se déterminent les uns les autres ;
elle est cette partie de nous qui est insérée
dans la nature et qui coïncide avec la nature ;
elle est la nature même. Or, notre expérience
intérieure nous montre dans l'habitude une activité
qui a passé, par degrés insensibles, de la conscience
à l'inconscience et de la volonté à l'automatisme.
N'est-ce pas alors sous cette forme, comme une conscience
obscurcie et une volonté endormie, que nous devons
nous représenter la nature ? L'habitude nous donne
ainsi la vivante démonstration de cette vérité
que le mécanisme ne se suffit pas à lui-même :
il ne serait, pour ainsi dire, que le résidu fossilisé
d'une activité spirituelle.
Ces idées, comme beaucoup de celles que nous devons
à M. Ravaisson, sont devenues classiques. Elles ont
si bien pénétré dans notre philosophie,
toute une génération s'en est à tel point
imprégnée, que nous avons quelque peine, aujourd'hui,
à en reconstituer l'originalité. Elles frappèrent
vivement les contemporains. La thèse sur l'Habitude,
comme d'ailleurs l'Essai sur la Métaphysique d'Aristote
eut un retentissement profond dans le monde philosophique.
L'auteur, tout jeune encore, était déjà
un maître. Il paraissait désigné pour
une chaire dans le haut enseignement, soit à la Sorbonne,
soit au Collège de France, où il désira,
où il faillit avoir la suppléance de Jouffroy.
Sa carrière y était toute tracée. Il
eût développé en termes précis,
sur des points déterminés, les principes encore
un peu flottants de sa philosophie. L'obligation d'exposer
ses doctrines oralement, de les éprouver tous les ans
sur un nouveau problème, d'en faire des applications
concrètes aux questions que posent la science et la
vie. l'eût amené à descendre parfois des
hauteurs où il aima toujours à se tenir. Autour
de lui se fût empressée l'élite de notre
jeunesse, toujours prête à s'enflammer pour de
nobles idées exprimées dans un beau langage.
Bientôt, sans doute, votre Académie lui eût
ouvert ses portes. Une école se serait constituée,
que ses origines aristotéliques n'auraient pas empêchée
d'être très moderne, pas plus que ses sympathies
pour l'art ne l'eussent éloignée de la science
positive. Mais le sort en décida autrement. M. Ravaisson
n'entra à l'Académie des Sciences morales que
quarante ans plus tard, et il ne s'assit jamais dans une chaire
de philosophie.
C'était en effet le temps où M. Cousin,
du haut de son siège au Conseil royal, exerçait
sur l'enseignement de la philosophie une autorité incontestée.
Certes, il avait été le premier à encourager
les débuts de M. Ravaisson. Avec son coup d'il
habituel, il avait vu ce que le mémoire présenté
à l'Académie contenait de promesses. Plein d'estime
pour le jeune philosophe, il l'admit pendant quelque temps
à ces causeries philosophiques qui commençaient
par de longues promenades au Luxembourg et qui s'achevaient,
le soir, par un dîner dans un restaurant du voisinage,
éclectisme aimable qui prolongeait la discussion
péripatéticienne en banquet platonicien. D'ailleurs,
à voir les choses du dehors, tout semblait devoir rapprocher
M. Ravaisson de M. Cousin. Les deux philosophes
n'avaient-ils pas le même amour de la philosophie antique,
la même aversion pour le sensualisme du XVIIIe siècle,
le même respect pour la tradition des grands maîtres,
le même souci de rajeunir cette philosophie traditionnelle,
la même confiance dans l'observation intérieure,
les mêmes vues générales sur la parenté
du vrai et du beau, de la philosophie et de l'art ? Oui
sans doute, mais ce qui fait l'accord de deux esprits, c'est
moins la similitude des opinions qu'une certaine affinité
de tempérament intellectuel.
Chez M. Cousin, la pensée était tendue
tout entière vers la parole, et la parole vers l'action.
Il avait besoin de dominer, de conquérir, d'organiser.
De sa philosophie il disait volontiers « mon drapeau »,
des professeurs de philosophie « mon régiment » ;
et il marchait en tête, ne négligeant pas de
faire donner, à l'occasion, un coup de clairon sonore.
Il n'était d'ailleurs poussé ni par la vanité,
ni par l'ambition, mais par un sincère amour de la
philosophie. Seulement il l'aimait à sa manière,
en homme d'action. Il estimait que le moment était
venu pour elle de faire quelque bruit dans le monde. Il la
voulait puissante, s'emparant de l'enfant au collège,
dirigeant l'homme à travers la vie, lui assurant dans
les difficultés morales, sociales, politiques, une
règle de conduite marquée exclusivement au sceau
de la raison. A ce rêve il donna un commencement de
réalisation en installant solidement dans notre Université
une philosophie disciplinée : organisateur habile,
politique avisé, causeur incomparable, professeur entraînant,
auquel il n'a manqué peut-être, pour mériter
plus pleinement le nom de philosophe, que de savoir supporter
quelquefois le tête-à-tête avec sa propre
pensée.
C'est aux pures idées que M. Ravaisson s'attachait.
Il vivait pour elles, avec elles, dans un temple invisible
où il les entourait d'une adoration silencieuse. On
le sentait détaché de tout le reste, et comme
distrait des réalités de la vie. Toute sa personne
respirait cette discrétion extrême qui est la
suprême distinction. Sobre de gestes, peu prodigue de
mots, glissant sur l'expression de l'idée, n'appuyant
jamais, parlant bas, comme s'il eût craint d'effaroucher
par trop de bruit les pensées ailées qui venaient
se poser autour de lui, il estimait sans doute que, pour se
faire entendre loin, il n'est pas nécessaire d'enfler
beaucoup la voix quand on ne donne que des sons très
purs. Jamais homme ne chercha moins que celui-là à
agir sur d'autres hommes. Mais jamais esprit ne fut plus naturellement,
plus tranquillement, plus invinciblement rebelle à
l'autorité d'autrui. Il ne donnait pas prise. Il échappait
par son immatérialité. Il était de ceux
qui n'offrent même pas assez de résistance pour
qu'on puisse se flatter de les voir jamais céder. M.
Cousin, s'il fit quelque tentative de ce côté,
s'aperçut bien vite qu'il perdait son temps et sa peine.
Aussi ces deux esprits, après un contact où
se révéla leur incompatibilité, s'écartèrent-ils
tout naturellement l'un de l'autre. Quarante ans plus tard,
âgé et gravement malade, sur le point de partir
pour Cannes, où il allait mourir, M. Cousin manifesta
le désir d'un rapprochement : à la gare de Lyon.
Devant le train prêt à s'ébranler, il
tendit la main à M. Ravaisson ; on échangea
des paroles émues. Il n'en est pas moins vrai que ce
fut l'attitude de M. Cousin à son égard qui
découragea M. Ravaisson de devenir, si l'on peut parler
ainsi, un philosophe de profession, et qui le détermina
à suivre une autre carrière.
M. de Salvandy, alors ministre de l'Instruction publique,
connaissait M. Ravaisson personnellement. Il le prit
pour chef de cabinet. Peu de temps après, il le chargea
(pour la forme, car M. Ravaisson n'occupa jamais ce poste)
d'un cours à la Faculté de Rennes. Enfin, en
1839, il lui confiait l'emploi nouvellement créé
d'inspecteur des bibliothèques. M. Ravaisson se trouva
ainsi engagé dans une voie assez différente
de celle à laquelle il avait pensé. Il resta
inspecteur des bibliothèques jusqu'au jour où
il devint inspecteur général de l'Enseignement
supérieur, c'est-à-dire pendant une quinzaine
d'années. A plusieurs reprises, il publia des travaux
importants sur le service dont il était chargé :
en 1841, un Rapport sur les bibliothèques des départements
de l'Ouest ; en 1846, un Catalogue des manuscrits
de la bibliothèque de Laon ; en 1862, un Rapport
sur les archives de l'Empire et sur l'organisation de la Bibliothèque
impériale. Les recherches d'érudition l'avaient
toujours attiré, et, d'autre part, la connaissance
approfondie de l'antiquité que révélait
son Essai sur la métaphysique d'Aristote devait
assez naturellement le désigner au choix de l'Académie
des Inscriptions. Il fut élu membre de cette Académie
en 1849, en remplacement de Letronne.
On ne peut se défendre d'un regret quand on pense que
le philosophe qui avait produit si jeune, en si peu de temps,
deux uvres magistrales, resta ensuite vingt ans sans
rien donner d'important à la philosophie : le
beau mémoire sur le stoïcisme, lu à l'Académie
des Inscriptions en 1849 et 1851, publié en 1857, a
dû être composé avec des matériaux
réunis pour l'Essai sur la métaphysique d'Aristote.
Pendant ce long intervalle, M. Ravaisson cessa-t-il de philosopher ?
Non, certes, mais il était de ceux qui ne se décident
à écrire que lorsqu'ils y sont déterminés
par quelque sollicitation extérieure ou par leurs occupations
professionnelles. C'est pour un concours académique
qu'il avait composé son Essai ; pour son
examen de doctorat, la dissertation sur lHabitude.
Rien, dans ses nouvelles occupations, ne l'incitait à
produire. Et peut-être n'aurait-il jamais formulé
les conclusions où vingt nouvelles années de
réflexion l'avaient conduit, s'il n'eût été
invité officiellement à le faire.
Le gouvernement impérial avait décidé
qu'on rédigerait, à l'occasion de l'Exposition
de 1867, un ensemble de rapports sur le progrès des
sciences, des lettres et des arts en France au XIXe siècle.
M. Duruy était alors ministre de l'Instruction publique.
Il connaissait bien M. Ravaisson, l'ayant eu pour condisciple
au collège Rollin. Déjà, en 1863, lors
du rétablissement de l'agrégation de philosophie,
il avait confié à M. Ravaisson la présidence
du jury. A qui allait-il demander le rapport sur les progrès
de la philosophie ? Plus d'un philosophe éminent,
occupant une chaire d'Université, aurait pu prétendre
à cet honneur. M. Duruy aima mieux s'adresser à
M. Ravaisson, qui était un philosophe hors cadre. Et
ce ministre, qui eut tant de bonnes inspirations pendant son
trop court passage aux affaires, n'en eut jamais de meilleure
que ce jour-là.
M. Ravaisson aurait pu se contenter de passer en revue les
travaux des philosophes les plus renommés du siècle.
On ne lui en demandait probablement pas davantage. Mais il
comprit sa tâche autrement. Sans s'arrêter à
l'opinion qui tient quelques penseurs pour dignes dattention,
les autres pour négligeables, il lut tout, en homme
qui sait ce que peut la réflexion sincère, et
comment, par la seule force de cet instrument, les plus humbles
ouvriers ont extrait du plus vil minerai quelques parcelles
d'or. Ayant tout lu, il prit ensuite son élan pour
tout dominer. Ce qu'il cherchait, c'était, à
travers les hésitations et les détours d'une
pensée qui n'a pas toujours eu pleine conscience de
ce qu'elle voulait ni de ce qu'elle faisait, le point, situé
peut-être loin dans l'avenir, où notre philosophie
s'achemine.
Reprenant et élargissant l'idée maîtresse
de son Essai, il distinguait deux manières de
philosopher. La première procède par analyse
; elle résout les choses en leurs éléments
inertes ; de simplification en simplification elle va à
ce qu'il y a de plus abstrait et de plus vide. Peu importe
d'ailleurs que ce travail d'abstraction soit effectué
par un physicien qu'on appellera mécaniste ou par un
logicien qui se dira idéaliste : dans les deux cas,
c'est du matérialisme. L'autre méthode ne tient
pas seulement compte des éléments, mais de leur
ordre, de leur entente entre eux et de leur direction commune.
Elle n'explique plus le vivant par le mort, mais, voyant partout
la vie. c'est par leur aspiration à une forme de vie
plus haute qu'elle définit les formes les plus élémentaires.
Elle ne ramène plus le supérieur à l'inférieur,
mais, au contraire, l'inférieur au supérieur.
C'est, au sens propre du mot, le spiritualisme.
Maintenant, si l'on examine la philosophie française
du XIXe siècle, non seulement chez les métaphysiciens,
mais aussi chez les savants qui ont fait la philosophie de
leur science, voici, d'après M. Ravaisson, ce qu'on
trouve. Il n'est pas rare que l'esprit s'oriente d'abord dans
la direction matérialiste et s'imagine même y
persister. Tout naturellement il cherche une explication mécanique
ou géométrique de ce qu'il voit. Mais l'habitude
de s'en tenir là n'est qu'une survivance des siècles
précédents. Elle date d'une époque où
la science était presque exclusivement géométrie.
Ce qui caractérise la science du XIXe siècle,
l'entreprise nouvelle qu'elle a tentée, c'est l'étude
approfondie des êtres vivants. Or, une fois sur ce terrain,
on peut, si l'on veut, parler encore de pure mécanique ;
on pense à autre chose.
Ouvrons le premier volume du Cours de philosophie positive
d'Auguste Comte. Nous y lisons que les phénomènes
observables chez les êtres vivants sont de même
nature que les faits inorganiques. Huit ans après,
dans le second volume, il s'exprime encore de même au
sujet des végétaux, mais des végétaux
seulement : il met déjà à part la
vie animale. Enfin, dans son dernier volume, c'est la totalité
des phénomènes de la vie quil isole nettement
des faits physiques et chimiques. Plus il considère
les manifestations de la vie, plus il tend à établir
entre les divers ordres de faits une distinction de rang ou
de valeur, et non plus seulement de complication. Or, en suivant
cette direction, c'est au spiritualisme qu'on aboutit.
Claude Bernard s'exprime d'abord comme si le jeu des forces
mécaniques nous fournissait tous les éléments
d'une explication universelle. Mais lorsque, sortant des généralités,
il s'attache à décrire plus spécialement
ces phénomènes de la vie sur lesquels ses travaux
ont projeté une si grande lumière, il arrive
à l'hypothèse d'une « idée
directrice », et même « créatrice »,
qui serait la cause véritable de l'organisation.
La même tendance, le même progrès s'observent,
selon M. Ravaisson, chez tous ceux, philosophes ou savants,
qui approfondissent la nature de la vie. On peut prévoir
que, plus les sciences de la vie se développeront,
plus elles sentiront la nécessité de réintégrer
la pensée au sein de la nature.
Sous quelle forme, et avec quel genre d'opération ?
Si la vie est une création, nous devons nous la représenter
par analogie avec les créations qu'il nous est donné
d'observer, c'est-à-dire avec celles que nous accomplissons
nous-mêmes. Or, dans la création artistique,
par exemple, il semble que les matériaux de l'uvre,
paroles et images pour le poète, formes et couleurs
pour le peintre, rythmes et accords pour le musicien, viennent
se ranger spontanément sous l'idée qu'ils doivent
exprimer, attirés, en quelque sorte, par le charme
d'une idéalité supérieure. N'est-ce pas
un mouvement analogue, n'est-ce pas aussi un état de
fascination que nous devons attribuer aux éléments
matériels quand ils s'organisent en être-vivant ?
Aux yeux de M. Ravaisson, la force originatrice de la vie
était de même nature que celle de la persuasion.
Mais d'où viennent les matériaux qui ont subi
cet enchantement ? A cette question, la plus haute de
toutes. M. Ravaisson répond en nous montrant dans la
production originelle de la matière un mouvement inverse
de celui qui s'accomplit quand la matière s'organise.
Si l'organisation est comme un éveil de la matière,
la matière ne peut être qu'un assoupissement
de l'esprit. C'est le dernier degré, c'est l'ombre
d'une existence qui s'est atténuée et. pour
ainsi dire, vidée elle-même de son contenu.
Si la matière est « la base de l'existence
naturelle, base sur laquelle, par ce progrès continu
qui est l'ordre de la nature, de degré en degré,
de règne en règne, tout revient à l'unité
de l'esprit », inversement nous devons nous représenter
au début une distension d'esprit, une diffusion
dans l'espace et le temps qui constitue la matérialité.
La Pensée infinie « a annulé quelque
chose de la plénitude de son être, pour en tirer,
par une espèce de réveil et de résurrection,
tout ce qui existe ».
Telle est la doctrine exposée dans la dernière
partie du Rapport. L'univers visible nous y est présenté
comme l'aspect extérieur d'une réalité
qui, vue du dedans et saisie en elle-même, nous apparaîtrait
comme un don gratuit, comme un grand acte de libéralité
et d'amour. Nulle analyse ne donnera une idée de ces
admirables pages. Vingt générations d'élèves
les ont sues par cur. Elles ont été pour
beaucoup dans l'influence que le Rapport exerça
sur notre philosophie universitaire, influence dont on ne
peut ni déterminer les limites précises, ni
mesurer la profondeur, ni même décrire exactement
la nature, pas plus qu'on ne saurait rendre l'inexprimable
coloration que répand parfois sur toute une vie d'homme
un grand enthousiasme de la première jeunesse. Nous
sera-t-il permis d'ajouter qu'elles ont un peu éclipsé,
par leur éblouissant éclat, l'idée la
plus originale du livre ? Que l'étude approfondie
des phénomènes de la vie doive amener la science
positive à élargir ses cadres et à dépasser
le pur mécanisme où elle s'enferme depuis trois
siècles, c'est une éventualité que nous
commençons à envisager aujourd'hui, encore que
la plupart se refusent à l'admettre. Mais, au temps
où M. Ravaisson écrivait, il fallait un véritable
effort de divination pour assigner ce terme à un mouvement
d'idées qui paraissait aller en sens contraire.
Quels sont les faits, quelles sont les raisons qui amenèrent
M. Ravaisson à juger que les phénomènes
de la vie. au lieu de s'expliquer intégralement par
les forces physiques et chimiques, pourraient au contraire
jeter sur celles-ci quelque lumière ? Tous les
éléments de la théorie se trouvent déjà
dans l'Essai sur la Métaphysique d'Aristote
et dans la thèse sur LHabitude. Mais sous
la forme plus précise qu'elle revêt dans le Rapport,
elle se rattache, croyons-nous, à certaines réflexions
très spéciales que M. Ravaisson fit pendant
toute cette période sur l'art, et en particulier sur
un art dont il possédait à la fois la théorie
et la pratique, l'art du dessin.
Le ministère de l'Instruction publique avait mis à
l'étude, en 1852, la question de l'enseignement du
dessin dans les lycées. Le 21 juin 1853, un arrêté
chargeait une commission de présenter au ministre un
projet d'organisation de cet enseignement. La commission comptait
parmi ses membres Delacroix, Ingres et Flandrin : elle
était présidée par M. Ravaisson. C'est
M. Ravaisson qui rédigea le rapport. Il avait
fait prévaloir ses vues, et élaboré le
règlement qu'un arrêté du 29 décembre
i853 rendit exécutoire dans les établissements
de l'État. C'était une réforme radicale
de la méthode usitée jusqu'alors pour l'enseignement
du dessin. Les considérations théoriques qui
avaient inspiré la réforme n'occupent qu'une
petite place dans le rapport adressé au ministre. Mais
M. Ravaisson les reprit plus tard et les exposa avec ampleur
dans les deux articles Art et Dessin qu'il donna
au Dictionnaire pédagogique. Écrits en
1882, alors que l'auteur était en pleine possession
de sa philosophie, ces articles nous présentent les
idées de M. Ravaisson, relatives au dessin, sous une
forme métaphysique qu'elles n'avaient pas au début
(comme on s'en convaincra sans peine en lisant le rapport
de 1853). Du moins dégagent-ils avec précision
la métaphysique latente que ces vues impliquaient dès
l'origine. Ils nous montrent comment les idées directrices
de la philosophie que nous venons de résumer se rattachaient,
dans la pensée de M. Ravaisson, à un art qu'il
n'avait jamais cessé de pratiquer. Et ils viennent
aussi confirmer une loi que nous tenons pour générale,
à savoir que les idées réellement viables,
en philosophie, sont celles qui ont été vécues
d'abord par leur auteur vécues c'est-à-dire
appliquées par lui, tous les jours, à un travail
qu'il aime, et modelées par lui, à la longue,
sur cette technique particulière.
La méthode qu'on pratiquait alors pour l'enseignement
du dessin s'inspirait des idées de Pestalozzi. Dans
les arts du dessin comme partout ailleurs, disait-on, il faut
aller du simple au composé. L'élève s'exercera
donc d'abord à tracer des lignes droites, puis des
triangles, des rectangles, des carrés ; de là
il passera au cercle. Plus tard il arrivera à dessiner
les contours des formes vivantes : encore devra-t-il,
autant que possible, donner pour substruction à son
dessin des lignes droites et des courbes géométriques,
soit en circonscrivant à son modèle (supposé
plat) une figure rectiligne imaginaire sur laquelle il s'assurera
des points de repère, soit en remplaçant provisoirement
les courbes du modèle par des courbes géométriques,
sur lesquelles il reviendra ensuite pour faire les retouches
nécessaires.
Cette méthode, d'après M. Ravaisson, ne peut
donner aucun résultat. En effet, ou bien on veut apprendre
seulement à dessiner des figures géométriques,
et alors autant vaut se servir des instruments appropriés
et appliquer les règles que la géométrie
fournit ; ou bien c'est l'art proprement dit qu'on prétend
enseigner, mais alors l'expérience montre que l'application
de procédés mécaniques à l'imitation
des formes vivantes aboutit à les faire mal comprendre
et mal exécuter. Ce qui importe ici avant tout, en
effet, c'est « le bon jugement de l'il ».
L'élève qui commence par s'assurer des points
de repère, qui les relie ensuite par un trait continu
en s'inspirant autant que possible des courbes de la géométrie,
n'apprend qu'à voir faux. Jamais il ne saisit le mouvement
propre de la forme à dessiner. « L'esprit
de la forme » lui échappe toujours. Tout
autre est le résultat quand on commence par les courbes
caractéristiques de la vie. Le plus simple sera ici,
non pas ce qui se rapprochera le plus de la géométrie,
mais ce qui parlera le mieux à l'intelligence, ce qu'il
y aura de plus expressif: l'animal sera plus facile à
comprendre que la plante, l'homme que l'animal, l'Apollon
du Belvédère qu'un passant pris dans la rue.
Commençons donc par faire dessiner à l'enfant
les plus parfaites d'entre les figures humaines, les modèles
fournis par la statuaire grecque. Si nous craignons pour lui
les difficultés de la perspective, remplaçons
d'abord les modèles par leur reproduction photographique.
Nous verrons que le reste viendra par surcroît. En partant
du géométrique, on peut aller aussi loin qu'on
voudra dans le sens de la complication sans se rapprocher
jamais des courbes par lesquelles s'exprime la vie. Au contraire,
si l'on commence par ces courbes, on s'aperçoit, le
jour où l'on aborde celles de la géométrie,
qu'on les a déjà dans la main.
Nous voici donc en présence de la première des
deux thèses développées dans le Rapport
sur la philosophie en France : du mécanique
on ne peut passer au vivant par voie de composition ;
c'est bien plutôt la vie qui donnerait la clef du monde
inorganisé. Cette vérité métaphysique
est impliquée, pressentie et même sentie dans
l'effort concret par lequel la main s'exerce à reproduire
les mouvements caractéristiques des figures.
A son tour, la considération de ces mouvements, et
du rapport qui les lie à la figure qu'ils tracent,
donne un sens tout à fait spécial à la
seconde thèse de M. Ravaisson, aux vues qu'il développe
sur l'origine des choses et sur l'acte de « condescendance »,
comme il dit, dont l'univers est la manifestation.
Si nous considérons, de notre point de vue, les choses
de la nature, ce que nous trouvons de plus frappant en elles
est leur beauté : cette beauté va d'ailleurs
en s'accentuant à mesure que la nature s'élève
de l'inorganique à l'inorganisé, de la plante
à l'animal, et de l'animal à l'homme. Donc,
plus le travail de la nature est intense, plus l'uvre
produite est belle. C'est dire que, si la beauté nous
livrait son secret, nous pénétrerions par elle
dans l'intimité du travail de la nature. Mais nous
le livrera-t-elle ? Peut-être, si nous considérons
qu'elle n'est, elle-même, qu'un effet, et si nous remontons
à la cause. La beauté appartient à la
forme, et toute forme a son origine dans un mouvement qui
la trace : la forme n'est que du mouvement enregistré.
Or, si nous nous demandons quels sont les mouvements qui décrivent
des formes belles, nous trouvons que ce sont les mouvements
gracieux : la beauté, disait Léonard
de Vinci, est de la grâce fixée. La question
est alors de savoir en quoi consiste la grâce. Mais
ce problème est plus aisé à résoudre,
car dans tout ce qui est gracieux nous voyons, nous sentons,
nous devinons une espèce d'abandon et comme une condescendance.
Ainsi, pour celui qui contemple l'univers avec des yeux d'artiste,
c'est la grâce qui se lit à travers la beauté,
et c'est la bonté qui transparaît sous la grâce.
Toute chose manifeste, dans le mouvement que sa forme enregistre,
la générosité infinie d'un principe qui
se donne. Et ce n'est pas à tort qu'on appelle du même
nom le charme qu'on voit au mouvement et l'acte de libéralité
qui est caractéristique de la bonté divine :
les deux sens du mot grâce n'en faisaient qu'un
pour M. Ravaisson.
Il restait fidèle à sa méthode en cherchant
les plus hautes vérités métaphysiques
dans une vision concrète des choses, en passant, par
transitions insensibles, de l'esthétique à la
métaphysique et même à la théologie.
Rien de plus instructif, à cet égard, que l'étude
qu'il publia en 1887 dans La Revue des Deux Mondes
sur la philosophie de Pascal. Ici la préoccupation
est visible de relier le christianisme à la philosophie
et à l'art antiques, sans méconnaître
d'ailleurs ce que le christianisme a apporté de nouveau
dans le monde. Cette préoccupation remplit toute la
dernière partie de la vie de M. Ravaisson.
Dans cette dernière période, M. Ravaisson eut
la satisfaction de voir ses idées se répandre,
sa philosophie pénétrer dans l'enseignement,
tout un mouvement se dessiner en faveur d'une doctrine qui
faisait de l'activité spirituelle le fond même
de la réalité. Le Rapport de 1867 avait
déterminé un changement d'orientation dans la
philosophie universitaire : à l'influence
de Cousin succédait celle de Ravaisson. Comme l'a dit
M. Boutroux dans les belles pages qu'il a consacrées
à sa mémoire (Revue de métaphysique
et de morale, novembre 1900.), « M.
Ravaisson ne chercha jamais l'influence, mais il finit par
l'exercer à la manière du chant divin qui, selon
la fable antique, amenait à se ranger d'eux-mêmes,
en murailles et en tours, de dociles matériaux ».
Président du jury d'agrégation, il apportait
à ces fonctions une bienveillante impartialité,
uniquement préoccupé de distinguer le talent
et l'effort partout où ils se rencontraient. En 1880,
votre Académie l'appelait à siéger parmi
ses membres, en remplacement de M. Peisse. Une des premières
lectures qu'il fit à votre Compagnie fut celle d'un
important rapport sur le scepticisme, à l'occasion
du concours où votre futur confrère M. Brochard
remportait si brillamment le prix. En 1899, l'Académie
des Inscriptions et Belles-lettres célébrait
le cinquantenaire de son élection. Lui, toujours jeune,
toujours souriant, allait d'une Académie à l'autre,
présentait ici un mémoire sur quelque point
d'archéologie grecque, là des vues sur la morale
ou l'éducation, présidait des distributions
de prix où, sur un ton familier, il exprimait les vérités
les plus abstraites sous la forme la plus aimable. Pendant
ces trente dernière-années de sa vie, M. Ravaisson
ne cessa jamais de poursuivre le développement d'une
pensée dont LEssai sur la métaphysique
d'Aristote, la thèse sur LHabitude
et le Rapport de 1867 avaient marqué les principales
étapes. Mais ce nouvel effort, n'ayant pas abouti à
une uvre achevée, est moins connu. Les résultats
qu'il en publiait étaient d'ailleurs de nature à
surprendre un peu, je dirai presque à dérouter,
ceux mêmes de ses disciples qui le suivaient avec le
plus d'attention. C'étaient, d'abord, une série
de mémoires et d'articles sur la Vénus de Milo ;
beaucoup s'étonnaient de l'insistance avec laquelle
il revenait sur un sujet aussi particulier. C'étaient
aussi des travaux sur les monuments funéraires de l'antiquité.
C'étaient enfin des considérations sur les problèmes
moraux ou pédagogiques qui se posent à l'heure
actuelle. On pouvait ne pas apercevoir de lien entre des préoccupations
aussi différentes. La vérité est que
ses hypothèses sur les chefs-d'uvre de la sculpture
grecque, ses essais de reconstitution du groupe de Milo, ses
interprétations des bas-relief funéraires, ses
vues sur la morale et l'éducation, tout cela formait
un ensemble bien cohérent, tout cela se rattachait,
dans la pensée de M. Ravaisson, à un nouveau
développement de sa doctrine métaphysique. De
cette dernière philosophie nous trouvons une esquisse
préliminaire dans un article intitulé Métaphysique
et morale qui parut, en 1893, comme introduction à
la revue de ce nom. Nous en aurions eu la formule définitive
dans le livre que M. Ravaisson écrivait quand la mort
est venue le surprendre. Les fragments de cet ouvrage, recueillis
par des mains pieuses, ont été publiés
sous le titre de Testament philosophique. Ils nous
donnent sans doute une idée suffisante de ce qu'eût
été le livre. Mais si nous voulons suivre la
pensée de M. Ravaisson jusqu'à cette dernière
étape, il faut que nous remontions en deçà
de 1870, en deçà même du Rapport
de 1867, et que nous nous transportions à l'époque
où M. Ravaisson fut appelé à fixer son
attention sur les uvres de la statuaire antique.
Il y fut amené par ses considérations mêmes
sur l'enseignement du dessin. Si l'étude du dessin
doit commencer par l'imitation de la figure humaine, et aussi
par la beauté dans ce qu'elle a de plus parfait, c'est
à la statuaire antique qu'on devra demander des modèles,
puisqu'elle a porté la figure humaine à son
plus haut degré de perfection. D'ailleurs, pour épargner
à l'enfant les difficultés de la perspective,
on remplacera, disions-nous, les statues elles-mêmes
par leurs reproductions photographiques. M. Ravaisson fut
conduit ainsi à constituer d'abord une collection de
photographies, puis, chose autrement importante, à
faire exécuter des moulages des chefs-d'uvre
de l'art grec. Cette dernière collection, placée
d'abord avec la collection Campana, est devenue le point de
départ de la collection de plâtres antiques que
M. Charles Ravaisson-Mollien a réunie au musée
du Louvre. Par un progrès naturel, M. Ravaisson arriva
alors à envisager les arts plastiques sous un nouvel
aspect. Préoccupé surtout, jusque-là,
de la peinture moderne, il fixait maintenant son attention
sur la sculpture antique. Et, fidèle à l'idée
qu'il faut connaître la technique d'un art pour en pénétrer
l'esprit, il prenait l'ébauchoir, s'exerçait
à modeler, arrivait, à force de travail, à
une réelle habileté. L'occasion s'offrit bientôt
à lui d'en faire profiter l'art, et même, par
une transition insensible, la philosophie.
L'empereur Napoléon III,qui avait pu, à
diverses reprises, et notamment lors de l'installation du
musée Campana, apprécier personnellement la
valeur de M. Ravaisson, l'appelait, en juin 1870, aux fonctions
de conservateur des antiques et de la sculpture moderne au
musée du Louvre. Quelques semaines après, la
guerre éclatait, l'ennemi était sous les murs
de Paris, le bombardement imminent, et M. Ravaisson, après
avoir proposé à l'Académie des Inscriptions
de lancer une protestation au monde civilisé contre
les violences dont les trésors de l'art étaient
menacés, s'occupait de faire transporter au fond d'un
souterrain, pour les mettre à l'abri d'un incendie
possible, les pièces les plus précieuses du
musée des antiques. En déplaçant la Vénus
de Milo, il s'aperçut que les deux blocs dont la statue
est faite avaient été mal assemblés lors
de l'installation primitive, et que des cales en bois, interposées
entre eux. faussaient l'attitude originelle. Lui-même
il détermina à nouveau les positions relatives
des deux blocs ; lui-même il présida au
redressement. Quelques années plus tard, c'est sur
la Victoire de Samothrace qu'il exécutait un travail
du même genre, mais plus important encore. Dans la restauration
primitive de cette statue, il avait été impossible
d'ajuster les ailes, que nous trouvons maintenant d'un si
puissant effet. M. Ravaisson refit en plâtre un morceau
manquant à droite ainsi que toute la partie gauche
de la poitrine : dès lors les ailes retrouvaient leurs
points d'attache, et la déesse apparaissait telle que
nous la voyons aujourd'hui sur l'escalier du Louvre, corps
sans bras, sans tête, où le seul gonflement de
la draperie et des ailes qui se déploient rend visible
à l'il un souffle d'enthousiasme qui passe sur
une âme.
Or, à mesure que M. Ravaisson entrait plus avant dans
la familiarité de la statuaire antique, une idée
se dessinait dans son esprit, qui s'appliquait à l'ensemble
de la sculpture grecque, mais qui prenait sa signification
la plus concrète pour l'uvre sur laquelle les
circonstances avaient plus particulièrement dirigé
son attention, la Vénus de Milo.
Il lui apparaissait que la statuaire avait modelé,
au temps de Phidias, de grandes et nobles figures, dont le
type était allé ensuite en dégénérant,
et que cette diminution devait tenir à l'altération
qu'avait subie, en se vulgarisant, la conception classique
de la divinité. « La Grèce, en ses
premiers âges, adorait dans Vénus une déesse
qu'elle appelait Uranie... La Vénus d'alors était
la souveraine des mondes... C'était une Providence,
toute puissance et toute bienveillance en même temps,
dont l'attribut ordinaire était une colombe, signifiant
que c'était par l'amour et la douceur qu'elle régnait...
Ces vieilles conceptions s'altérèrent. Le législateur
athénien, complaisant envers la foule, établit
pour elle, à côté du culte de la Vénus
céleste, celui d'une Vénus d'ordre inférieur,
nommée la populaire. L'antique et sublime poème
se changea par degrés en un roman tissé de frivoles
aventures (Mémoire lu à la séance
publique des cinq Académies, le 25 octobre 1890.). »
A ce poème antique la Vénus de Milo nous ramène.
uvre de Lysippe ou d'un de ses élèves,
cette Vénus n'est, d'après M. Ravaisson, que
la variante d'une Vénus de Phidias. Primitivement,
elle n'était pas isolée : elle faisait
partie d'un groupe. C'est ce groupe que M. Ravaisson travailla
si patiemment à reconstituer. A le voir modeler et
remodeler les bras de la déesse, quelques-uns souriaient.
Savaient-ils que ce que M. Ravaisson voulait reconquérir
sur la matière rebelle, c'était l'âme
même de la Grèce, et que le philosophe restait
fidèle à l'esprit de sa doctrine en cherchant
les aspirations fondamentales de l'antiquité païenne
non pas simplement dans les formules abstraites et générales
de la philosophie, mais dans une figure concrète, celle
même que sculpta, au plus beau temps d'Athènes,
le plus grand des artistes visant à la plus haute expression
possible de la beauté ?
Il ne nous appartient pas d'apprécier, du point de
vue archéologique, les conclusions où M. Ravaisson
aboutissait. Qu'il nous suffise de dire qu'il plaçait
à côté de la Vénus primitive un
dieu qui devait être Mars, ou un héros qui pouvait
être Thésée. D'induction en induction,
il arrivait à voir dans ce groupe le symbole d'un triomphe
de la persuasion sur la force brutale. C'est de cette victoire
que la mythologie grecque nous chanterait l'épopée.
L'adoration des héros n'aurait été que
le culte reconnaissant voué par la Grèce à
ceux qui. étant les plus forts, voulurent être
les meilleurs, et n'usèrent de leur force que pour
venir en aide à l'humanité souffrante. La religion
des anciens serait ainsi un hommage rendu à la pitié.
Au-dessus de tout, à l'origine même de tout,
elle mettait la générosité, la magnanimité
et, au sens le plus élevé du mot, l'amour.
Ainsi, par un détour singulier, la sculpture grecque
ramenait M. Ravaisson à l'idée centrale de sa
philosophie. N'avait-il pas dit, dans son Rapport,
que l'univers est la manifestation d'un principe qui se donne
par libéralité, condescendance et amour ?
Mais cette idée, retrouvée chez les anciens,
vue à travers la sculpture grecque, se dessinait maintenant
dans son esprit sous une forme plus ample et plus simple.
De cette forme nouvelle M. Ravaisson n'a pu nous tracer qu'une
esquisse inachevée. Mais son Testament philosophique
en marque assez les grandes lignes.
Il disait maintenant qu'une grande philosophie était
apparue dès l'aurore de la pensée humaine et
s'était maintenue à travers les vicissitudes
de l'histoire : la philosophie héroïque,
celle des magnanimes, des forts, des généreux.
Cette philosophie, avant même d'être pensée
par des intelligences supérieures, avait été
vécue par des curs d'élite. Elle fut,
de tout temps, celle des âmes véritablement royales,
nées pour le monde entier et non pour elles, restées
fidèles à l'impulsion originaire, accordées
à l'unisson de la note fondamentale de l'univers qui
est une note de générosité et d'amour.
Ceux qui la pratiquèrent d'abord furent les héros
que la Grèce adora. Ceux qui l'enseignèrent
plus tard furent les penseurs qui, de Thalès à
Socrate, de Socrate à Platon et à Aristote,
d'Aristote à Descartes et à Leibniz, se continuent
en une seule grande lignée. Tous, pressentant le christianisme
ou le développant, ont pensé, senti, pratiqué
une philosophie qui tient tout entière dans un état
d'âme ; et cet état d'âme est celui que
notre Descartes a appelé du beau nom de générosité ».
De ce nouveau point de vue, M. Ravaisson reprenait, dans son
Testament philosophique, les principales thèses
de son Rapport. Il les retrouvait chez les grands philosophes
de tous les temps. Il les vérifiait sur des exemples.
Il les animait d'un nouvel esprit en faisant une part plus
large encore au sentiment dans la recherche du vrai et à
l'enthousiasme dans la création du beau. Il insistait
sur l'art qui est le plus élevé de tous, l'art
même de la vie, celui qui façonne l'âme.
Il le résumait dans le précepte de saint Augustin :
« Aimez, et faites ce que vous voudrez. »
Et il ajoutait que l'amour ainsi entendu est au fond de chacun
de nous, qu'il est naturel, que nous n'avons pas à
le créer, qu'il s'épanouit tout seul quand nous
écartons lobstacle que notre volonté lui
oppose : l'adoration de nous-mêmes.
Il aurait voulu que tout notre système d'éducation
tendit à laisser son libre essor au sentiment de la
générosité. « Le mal dont
nous souffrons, écrivait-il déjà en 1887,
ne réside pas tant dans l'inégalité des
conditions, quelquefois pourtant excessive, que dans les sentiments
fâcheux qui s'y joignent... » « Le
remède à ce mal doit être cherché
principalement dans une réforme morale, qui établisse
entre les classes l'harmonie et la sympathie réciproques,
réforme qui est surtout une affaire d'éducation... »
De la science livresque il faisait peu de cas. En quelques
mots il traçait le programme d'une éducation
vraiment libérale, c'est-à-dire destinée
à développer la libéralité, à
affranchir l'âme de toutes les servitudes, surtout de
l'égoïsme, qui est la pire d'entre elles :
« La société, disait-il, doit reposer
sur la générosité, c'est-à-dire
sur la disposition à se considérer comme de
grande race, de race héroïque et même divine
(Revue Bleue, 23 avril 1887). »
« Les divisions sociales naissent de ce qu'il y
a d'un côté des riches qui sont riches pour eux,
et non plus pour la chose commune, de l'autre des pauvres
qui, n'ayant plus à compter que sur eux-mêmes,
ne considèrent dans les riches que des objets d'envie. »
C'est des riches, c'est des classes supérieures qu'il
dépendra de modifier l'état d'âme des
classes ouvrières. « Le peuple, volontiers
secourable, a conservé beaucoup, parmi ses misères
et ses défauts, de ce désintéressement
et de cette générosité qui furent des
qualités des premiers âges... Qu'un signal parte
des régions d'en haut pour indiquer, au milieu de nos
obscurités, le chemin à suivre afin de rétablir
dans son ancien empire la magnanimité : de nulle
part il n'y sera répondu plus vite que de la part du
peuple. Le peuple, a dit Adam Smith, aime la vertu, tellement
que rien ne l'entraine comme l'austérité. »
En même temps qu'il présentait la générosité
comme un sentiment naturel, où nous prenons conscience
de la noblesse de notre origine, M. Ravaisson montrait dans
notre croyance à l'immortalité un pressentiment
non moins naturel de notre destinée future. Il retrouvait,
en effet, cette croyance à travers l'antiquité
classique. Il la lisait sur les stèles funéraires
des Grecs, dans ces tableaux où. selon lui, le mort
revient annoncer aux membres de sa famille, encore vivants,
qu'il goûte une joie sans mélange dans le séjour
des bienheureux. Il disait que le sentiment des anciens ne
les avait pas trompés sur ce point, que nous retrouverons
ailleurs ceux que nous avons chéris ici-bas, et que
celui qui a aimé une fois aimera toujours. Il ajoutait
que l'immortalité promise par la religion était
une éternité de bonheur, qu'on ne pouvait pas,
qu'on ne devait pas la concevoir autrement, ou bien alors
que le dernier mot ne resterait pas à la générosité.
« Au nom de la justice, écrivait-il (Testament
philosophique, p. 29. Revue de Métaphysique
et de Morale, janvier 1901.), une théologie
étrangère à l'esprit de miséricorde
qui est celui même du christianisme, abusant du nom
d'éternité qui ne signifie souvent qu'une longue
durée, condamne à des maux sans fin les pécheurs
morts sans repentir, c'est-à-dire l'humanité
presque entière. Comment comprendre alors ce que deviendrait
la félicité d'un Dieu qui entendrait pendant
l'éternité tant de voix gémissantes ?...
On trouve dans le pays où naquit le christianisme une
fable allégorique inspirée d'une tout autre
pensée, la fable de l'Amour et de Psyché ou
l'âme. L'Amour séprend de Psyché.
Celle-ci se rend coupable, comme lEve de la Bible, d'une
curiosité impie de savoir, autrement que par Dieu,
discerner le bien du mal, et comme de nier ainsi la grâce
divine. LAmour lui impose des peines expiatoires, mais
pour la rendre à nouveau digne de son choix, et il
ne les lui impose pas sans regret. Un bas-relief le représente
tenant d'une main un papillon (âme et papillon, symbole
de résurrection, furent de tout temps synonymes) ;
de l'autre il le brûle à la flamme de son flambeau ;
mais il détourne la tête, comme plein de pitié. »
Telles étaient les théories, et telles aussi
les allégories, que M. Ravaisson notait dans les dernières
pages de son Testament philosophique, peu de jours
avant sa mort. C'est entre ces hautes pensées et ces
gracieuses images, comme le long d'une allée bordée
d'arbres superbes et de fleurs odoriférantes, qu'il
chemina jusqu'au dernier moment, insoucieux de la nuit qui
venait, uniquement préoccupé de bien regarder
en face, au ras de l'horizon, le soleil qui laissait mieux
voir sa forme dans l'adoucissement de sa lumière. Une
courte maladie, qu'il négligea de soigner, l'emporta
en quelques jours. Il s'éteignit, le 18 mai 1900, au
milieu des siens, ayant conservé jusqu'au bout toute
la lucidité de sa grande intelligence.
L'histoire de la philosophie nous fait surtout assister à
l'effort sans cesse renouvelé d'une réflexion
qui travaille à atténuer des difficultés,
à résoudre des contradictions, à mesurer
avec une approximation croissante une réalité
incommensurable avec notre pensée. Mais de loin en
loin surgit une âme qui paraît triompher de ces
complications à force de simplicité, âme
d'artiste ou de poète, restée près de
son origine, réconciliant, dans une harmonie sensible
au cur, des termes peut-être irréconciliables
pour l'intelligence. La langue qu'elle parle, quand elle emprunte
la voix de la philosophie, n'est pas comprise de même
par tout le monde. Les uns la jugent vague, et elle l'est
dans ce qu'elle exprime. Les autres la sentent précise,
parce qu'ils éprouvent tout ce qu'elle suggère.
A beaucoup d'oreilles elle n'apporte que l'écho d'un
passé disparu ; mais d'autres y entendent déjà,
comme dans un rêve, le chant joyeux de lavenir.
Luvre de M. Ravaisson laissera derrière
elle ces impressions très diverses, comme toute philosophie
qui sadresse au sentiment autant quà la
raison Que la forme en soit un peu vague, nul ne le contestera :
c'est la forme d'un souffle ; mais le souffle vient de
haut, et nette en est la direction. Qu'elle ait utilisé,
dans plusieurs de ses parties, des matériaux anciens,
fournis en particulier par la philosophie d'Aristote, M. Ravaisson
aimait à le répéter : mais l'esprit
qui la vivifie est un esprit nouveau, et l'avenir dira peut-être
que l'idéal qu'elle proposait à notre science
et à notre activité était, sur plus d'un
point, en avance sur le nôtre. Quoi de plus hardi, quoi
de plus nouveau que de venir annoncer aux physiciens que l'inerte
s'expliquera par le vivant, aux biologistes que la vie ne
se comprendra que par la pensée, aux philosophes que
les généralités ne sont pas philosophiques,
aux maîtres que le tout doit s'enseigner avant les éléments,
aux écoliers qu'il faut commencer par la perfection,
à l'homme, plus que jamais livré à l'égoïsme
et à la haine, que le mobile naturel de l'homme est
la générosité ?
Paris - Typ. de Firmin-Didot
et Cie, impr. de l'Institut, 56, rue Jacob. 41189.
|
 |