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Notice sur
la vie et les travaux
du Révérend Père
Raymond-Léopold Bruckberger
(1907-1998)
par
Jean-Marie Zemb
Membre
de l'Académie
Lue dans la séance du mardi 2 mai 2000
Monsieur le président,
Vos paroles de bienvenue m'autorisent, et je vous en remercie
sincèrement, à substituer aux figures imposées
quelques figures libres et partant plus responsables de leurs
couleurs,
Monsieur le secrétaire perpétuel, merci de votre
confiance amicale,
Mes chers confrères, utriusque castri,
Mesdames, messieurs,
Chers amis,
Enfin, si tu m'entends, et tu pariais que oui, cher Raymond-Léopold
Mais qui était-il donc, ce révérend père
Bruckberger ?
Le confrère des académiciens des sciences morales
et politiques, dont plusieurs se souviennent aujourd'hui d'avoir
participé en 1985 à l'élection, au demeurant
difficile, dans la section de philosophie, sur le siège
que Raymond Aron avait hérité en 1963 de Gaston
Bachelard ?
Le frère prêcheur et mendiant, certes enfant
terrible de l'Église, mais à la foi définitivement
chevillée à la raison ?
Le combattant décoré de la rosette d'Officier
de la Résistance, réfractaire téméraire
aux compromissions politiquement correctes de l'après-guerre ?
Le visionnaire de Hollywood pionnier de la rhétorique
des images, non plus des vitraux des cathédrales, mais
de l'écran ?
L'iconoclaste impitoyable d'un concile du Vatican qu'il trouvait
atteint de daltonisme politique ?
Le traducteur inspiré des Évangiles en français
vraiment et donc provisoirement contemporain bien que moins
éphémère que ses commentaires polémiques ?
Le séducteur impénitent qui croyait séduire
quand sept fois il se laissait séduire ?
Le complice entendu du grand rabbin souriant Jacob Kaplan,
élu dix-huit ans avant lui à l'Académie,
mais lui dans la section de morale et sociologie ?
Le m'as-tu-vu à la crinière savamment bouclée
et ridiculement teintée de reflets bleuâtres
et au mauvais goût vestimentaire parfois grotesque qui
s'agrippait désespérément à la
mode quand la mode s'éloignait de lui vers d'autres
aventures et coqueluches ?
Le cosignataire avec Louis Aragon, Albert Camus, Michel Leiris,
Gabriel Marcel, François Mauriac, Jean-Paul Sartre,
Paul Valéry et tant d'autres gens de lettres et moins
grands inquisiteurs du manifeste épurateur des écrivains
français publié le 9 septembre 1944 ?
Le chevalier de la Légion d'honneur à
titre militaire dont la Croix de guerre comportait
deux palmes et deux étoiles qui refusa la compromission
tantôt convaincue et tantôt servile avec l'un
des deux paganismes totalitaires du siècle après
la victoire sur l'autre parce qu'il avait compris quelques
décennies trop tôt ? que le messianisme
de la race et le messianisme de la classe étaient tous
deux de tragiques impostures ?
Le procureur opiniâtre qui s'opposait à la suppression
de la peine de mort ou l'avocat incorruptible qui s'opposait
à son application politique ?
Le " dominicain de choc " que s'arrachaient
les salons les plus huppés ou le religieux dramatiquement
dégrisé de l'hypocrisie d'une clôture
qui avait, par principe de précaution, refusé
en 1940 l'asile à un Savonarole potentiel ?
L'émigrant immigré qui vingt-cinq après
avoir chanté la liberté, l'égalité
et la fraternité du style de vie du Nouveau Monde vanta
dans ce qu'il appelait sans prétention économique
le " capitalisme " l'expression la plus
spontanée et la plus fidèle de la nature en
l'absolvant dès le sous-titre, " mais c'est
la vie ! " ?
Le " mauvais serviteur " repenti que jalouseront
dix Justes qui, en dehors peut-être de cette jalousie,
n'ont rien à se reprocher ou à regretter ? ;
Le " fils prodigue " que l'imprévoyance
condamnait à une dépendance financière
telle qu'il ne put finalement pas s'établir à
proximité de Paris, une sorte de dette d'honneur à
l'égard de ses amis suisses ne permettant pas au concurrent
du pur et taciturne philosophe Emmanuel Lévinas de
remplir le devoir d'assiduité de l'académicien
des sciences morales et politiques ?
Le vieil homme que la conscience du mémorialiste
Wahrheit und Dichtung, 'Poésie et Vérité',
voire 'Histoire et Littérature' vouait à
méditer la vanité du clinquant provisoire et
peut-être même celle de l'ardeur de l'enthousiasme
des batailles les plus justes ?
L'ami à la fidélité délicatement
obstinée ou le justicier à la fougue hargneuse ?
Parmi ceux qui l'ont connu, parmi ceux que ses chroniques
ravissaient et parmi ceux qu'elles irritaient, parmi ceux
qu'il a combattus et parmi ceux qui l'ont combattu, en est-il
qui reconnaissent dans ce catalogue de traits disparates et
contradictoires la vie et l'uvre, l'une et l'autre ne
faisant qu'un, de ce diable d'homme d'Eglise homme
aux passions démesurées et aux engagements écartelés,
mais homme entier s'il en fut ?
Comment débarrasser autant la critique que la bienveillance
de leurs si nombreux et tenaces préjugés ?
Son cadet de vingt et un ans est-ce plus ou moins qu'une
génération ? se voit aujourd'hui
chargé d'essayer de comprendre et de faire comprendre
un homme qu'il regrette de ne jamais avoir rencontré
et je ne parle pas au sens figuré ni
dans le cloître ni sur un champ de tir ni sur un plateau
de cinéma.
Au fur et à mesure que mes lectures et des témoignages
aussi discordants que sincères me privaient d'a
priori confortables, s'imposait au peintre de ce portrait
philosophique l'a posteriori le moins dubitatif qui
soit : le parti pris, consciemment pris et solidement
tenu. Ainsi, désobéissant aux règles
qui président dans d'autres cénacles, croit-on,
à l'éloge du prédécesseur, la
présente notice sur la vie et les travaux du révérend
père Bruckberger dit " Père "
dans le monde et " Ubruck " dans les maquis
n'aura ni l'excuse de ne pas vouloir évoquer les ombres
et les troubles ni l'ambition de transmuer le plomb en or
pour dégager quelque trame véritable et prémonitoire
d'une pensée qui n'avait de scolastique qu'à
peine l'apparence.
Les seuls titres de ses volumes de mémoires - " Tu
finiras sur l'échafaud " (1978), " Au
diable le Père Bruck " (1986) et " A
l'heure où les ombres s'allongent " (1980)
m'interdisent exégèse et commentaire, car on
ne sale pas le sel.
Avaient notamment précédé son élection :
" Saint François et le loup "
(1971), " L'âne et le buf "
(1976), " Toute l'Eglise en clameurs ",
qui rassemblait ses chroniques hebdomadaires du jeudi dans
l'Aurore en 1976 et 1977 en y ajoutant quelques articles
parus dans le Journal du Dimanche, la " Lettre
à Jean-Paul II, pape de l'an 2000 "
(1979), " Le bachaga " (1980) et
la " Lettre ouverte à ceux qui ont mal
à la France " (1984). En recevant ici
même le mardi 3 novembre 1987 Raymond-Léopold
Bruckberger, le président en exercice, de quatorze
ans le cadet de celui qu'il accueillait et auquel il ne survécut
que de six mois, François Lhermitte déclara
que " personne ne pourra jamais dire "
quelle part revenait, dans la formation de sa personnalité,
à sa " constellation génétique "
et laquelle à ses " expériences vécues ".
Comment aurais-je l'outrecuidance d'affiner ce diagnostic
fataliste, ou, à l'opposé, de réduire
l'aventure et la dispersion au jeu souverainement capricieux
du libre arbitre ? Outre qu'une notice n'est pas un procès
dialectique de béatification, un tel propos ferait
injure à la sagesse ultime du philosophe nonagénaire
pour qui toute prétention à la sainteté
étant évident que ni le Bon larron ni
Marie de Magdala ne peuvent être soupçonnés
de jamais l'avoir revendiquée ne pouvait être
que sacrilège.
*
* *
Né comme quatrième de cinq enfants de Franz
acclimaté en Franck Bruckberger, entreprenant
ingénieur autrichien qui au début du siècle
avait fondé à Murat, en géologue avisé,
une usine d'isolants thermiques siliceux technologie
alors capitale, notamment dans l'industrie d'armement
et d'une solide Auvergnate de la vallée de l'Allagnon,
le jeune Léopold ne connaît pas une enfance tranquille.
A l'âge de sept ans, il voit son père
qui, comme Albert Schweitzer à la même Belle
Epoque, n'avait pas cru indispensable de changer de passeport
avec le siècle emmené entre deux gendarmes,
comme un voleur et comme Albert Schweitzer, qui succédera
trente-cinq ans plus tard au maréchal Philippe Pétain
sur le huitième fauteuil de la section générale
de notre académie pour être interné
comme dangereux suspect. Repris après une évasion
ratée, Bruckberger perdit en quatre ans la moitié
de son poids. Les biens de sa famille furent mis sous séquestre,
mobilier compris, et cette spoliation fut entérinée
par le traité de Saint-Germain. Ruinée, la famille
ne dut qu'à une bien maigre charité de survivre
à la misère. Il y a un mot, se souvient-il,
un seul, pour décrire ce que Léopold vivait
à l'école primaire : " La faim !
Mon ventre criait famine. Mon esprit criait famine. Mon cur
criait famine ! "
Après quatre années d'internement, l'amertume
et la tristesse firent quitter la France à Franck Bruckberger.
La nostalgie l'y rappela, mais il était devenu indésirable
dans sa famille, au demeurant divisée. Il rentra derechef
à Vienne, où la générosité
et la loyauté inspirèrent Léopold d'aller
le rejoindre. Le grand-père, ruiné par une inflation
vertigineuse, meurt à 84 ans, " non de vieillesse,
mais de faim ! " notera encore Léopold,
qui voit avec tristesse que tout en ayant à peine dépassé
la cinquantaine, son père " était
un homme brisé ". En guise de testament,
le père conseilla impérativement au fils d'opter
pour la France, ce que celui-ci fit sans hésiter de
cur ni de tête, mais sans renier ni la patrie
de Mozart ni la maison de Habsbourg. Peu nombreux étaient
alors les nouveaux compatriotes de Léopold Bruckberger
à deviner dans quelles funestes fatalités le
siècle s'était engagé. A moins de dix
ans, le futur moine-combattant des Corps francs n'avait-il
pas été traité de " sale petit
espion " ? A l'âge de raison, il savait
donc déjà la valeur des qu'en-dira-t-on, mais
il ne savait pas encore que toute sa vie il tiendra tête,
imperturbablement, et moins encore que plus tard, après
une nouvelle " der des ders ", avec une
obstination tout aussi entière, il poursuivra ce combat
dont peu de ses coreligionnaires et de ses compatriotes comprendront
que c'est le même.
*
* *
A vingt-deux ans, Léopold se sent attiré par
la fonction évangélique des Frères Prêcheurs,
mais les règles de l'Ordre le font hésiter.
Son grand-père maternel ne s'était-il pas cru
une vocation religieuse avant de faire carrière dans
les Eaux et Forêts du Morvan puis d'entrer dans la légende
de la forêt du Lioran comme le dernier officier de louveterie
ayant effectivement commandé une battue contre les
loups ? Mais finalement Léopold, dorénavant
Raymond-Léopold, s'engage. Il a choisi comme nouveau
prénom celui de Raymond de Pennaflore, deuxième
successeur du fondateur de l'Ordre et patron des véliplanchistes
pour avoir selon la légende franchi debout sur sa coule
la Mer Méditerranée vers l'Atlas islamique.
Nomen est omen, se dira quinze ans plus tard Léopold
en route pour le Sahara.
Au couvent de Saint-Maximin, alors couvent d'études
de la province de Toulouse, son énergie sagace et sa
combativité conviviale font confier au frère
Bruckberger dès son lectorat, à 29 ans, la rédaction
de la " Revue thomiste ". Le Couvent de
Saint-Maximin, d'où l'Ordre des Frères Prêcheurs
s'est retiré il y a quelques années, datait
des XIVe et XVe siècles, et avait été
construit à la place d'un monastère des VIIe
et VIIIe siècles bâti lui-même autour d'une
crypte gallo-romaine censée contenir les reliques de
cette Marie de Magdala qui fut l'une des passions les plus
durables du futur romancier et cinéaste. En attendant,
Raymond-Léopold s'exerce avec application, mais non
sans impatience, à la scolastique. Comme pour montrer
patte blanche, il publiera sa thèse dans cette " Revue
thomiste " - qui lui fera rencontrer notamment Jacques
Maritain et notre confrère Olivier Lacombe, qui s'en
souvient hic et nunc dont la parution
sera bientôt suspendue par la guerre jusqu'en
1946. Dans cette thèse, parue en 1937 sous la Rubrique
" Métaphysique ", il ne peut pas
retenir par endroits son style à lui : " Tout
ce qui est créé est toujours nouveau. Que cela
ait trente siècles, dix ans, deux heures, du point
de vue de l'existence, cela est toujours aussi gratuit, aussi
emprunté, aussi merveilleux qu'au tout premier instant.
C'est ici que s'avère le caractère besogneux
du cosmos, indigent comme le non-être, indigence à
la fois comblée et entretenue par l'action conservatrice
du créateur ".
uvre de jeunesse ? Sans aucun doute, mais encore :
uvre de théologien ou uvre de philosophe ?
Sa fougue augustinienne autant que sa carrure thomiste auraient
sans doute conduit l'intrépide théoricien de
l'analogie de proportionnalité et de l'analogie de
participation à taxer cette question de conformisme
moderniste ou de conformité sorbonnarde. Mais la thèse
mémorable et décisive soutenue en 1941 devant
la Faculté de philosophie de l'Institut catholique
de Paris par le père dominicain Geiger sur " La
participation dans la philosophie de S. Thomas d'Aquin "
interdit d'interdire cette question.
Un philosophe peut-il ne pas être théologien ?
Socrate et Kant, Spinoza et Simone Weil diront tout au moins
que cela ne leur eût pas paru vraisemblable. Un théologien
peut-il ne pas être philosophe ? Cela paraît
difficile dès lors qu'on estime qu'il ne suffit pas
d'enseigner la théologie pour être théologien.
Mais s'il faut affronter tous les dangers et, dans un cas
comme dans l'autre, " penser "
sapere aude !, disait Horace, comme le rappelleront,
cinq ans avant la Révolution française, Emmanuel
Kant et, cinq ans après elle, Friedrich Schiller
et penser " dangereusement ", comme y
insisteront Nietzsche et tous ceux qui l'écouteront
et l'entendront, la rubrique disciplinaire perd un peu de
son intérêt, beaucoup de son confort et tout
de son charme.
A la veille de son engagement dans le vrai monde, le monde
total, Léopold Bruckberger pensait, plus radicalement
sans doute que ses grands amis Jacques et Raïssa Maritain,
que toutes les créatures se ressemblent assez et qu'aucune
ne ressemble trop à son créateur.
Sur la rive suisse du Léman, face aux cimes savoyardes
enneigées déjà et encore étincelantes
quand il fait encore ou déjà nuit sur le lac
, le vieil homme apaisé reprendra le fil de ses
pensées d'antan sur la relativité et la transcendance :
" l'essentielle carence des choses, en face de
la Toute-puissance divine, situe exactement les perspectives
de l'univers. Il n'y a pas de convenance directe possible
entre une forme finie et une substance infinie ".
Au demeurant, ses réflexions étaient moins éloignées
que ne le présument leurs contempteurs des recherches
contemporaines de la phénoménologie et de l'épistémologie,
en tout cas de la grammaire philosophique, s'agissant notamment
des oppositions pertinentes par traits distinctifs ou de la
théorie des prototypes. Il n'empêche que ses
goûts et ses capacités le détournaient
de la spéculation en cabinet. Bernanos, en qui De Gaulle
verra "l e cas de conscience français ",
parlera du frère Raymond-Léopold comme d'un
" jeune moine prédestiné, à
l'intelligence si sensible et si lucide, à la volonté
militaire, au cur d'enfant et de poète ".
Et ce poète confirmera plus tard que " jusqu'à
l'âge de trente ans, [il a] dépensé [sa]
vie dans les études. Études qui sont pour toujours
associées dans [sa] vie à l'enfermement ".
*
**
En réalité, le couvent n'aura été
que le sas vers la tragédie du monde. A sept ans, l'enfant
avait assisté à l'arrestation de son père.
Après dix ans de vie conventuelle, études comprises,
le jeune anti-munichois perspicace qui avait fait son service
militaire au 81e Régiment d'Infanterie à Montpellier,
se retrouve sergent-chef au 3e Régiment d'Infanterie
Alpine pendant la Drôle de guerre, pour rejoindre dès
mars 40 le corps franc de Darnand. Blessé près
de Chantilly, prisonnier de guerre, il s'évade grâce
au concours d'un père jésuite, mais, plutôt
que d'abandonner un compagnon d'évasion, renonce à
insister pour obtenir l'asile dans un couvent dominicain
ce qu'il pardonnera certes à ses frères, mais
qu'il n'oubliera jamais , passe à Dijon en zone
libre grâce au chanoine Kir, s'engage tout naturellement
dans la résistance. Le mémorialiste se souvient :
" Tous les éléments de [son] âme
se sont catalysés dans cette résistance, dont
[il ne pourra] jamais douter, puisqu' [il a] versé
[son] sang et frôlé la mort ". Il se
remémore " l'élan de tendresse violente "
pour une France " vaincue, souillée ",
mais aussi une lucidité absolue : " A
ce point, on ne fait plus de détail : on aime
tout ce qu'on aime ! "
Non scola, sed vita...
Arrêté par la Gestapo en 1942, Ubruck échappera
à l'exécution grâce à son ami Darnand
devenu pourtant son adversaire acharné. Il réalisera
avec Giraudoux et Bresson " Les Anges du péché ",
avant d'accueillir sur le parvis de Notre-Dame, en qualité
d'aumônier de la Résistance, et à la place
d'un cardinal Suhard médusé, le général
de Gaulle. Pour celui-ci, son aîné de dix-sept
ans, il éprouve un respect infini fait autant de conviction
que d'affection. Il n'éprouvera de sentiments analogues
que pour son cadet de treize ans, Jean-Paul II, celui
qu'il appellera prophétiquement, il y a maintenant
un quart de siècle, " le pape de l'an 2000 ".
Magnanime autant que lucide, il prend parti contre l'épuration,
obtient du général de Gaulle une douzaine de
grâces et assiste sept condamnés devant le poteau
d'exécution. Joseph Darnand ne veut pas signer une
demande de grâce et Jean Bassompierre voit son recours
refusé par le nouveau président de la République.
Si le père Bruck intercède ainsi en faveur de
miliciens qui l'ont combattu et qu'il a combattus si âprement,
c'est qu'il ne croit guère dans la justice humaine
et pas du tout dans la justice des vainqueurs. L'aumônier
général de la résistance pour la région
parisienne se rend tous les matins dans la cellule du condamné
à mort pour y dire la messe. Darnand est fusillé
à 48 ans au fort de Châtillon. Bruckberger est
alors âgé de 38 ans. Les veuleries, trahisons,
inconstances et vengeances dont il fut le témoin courroucé
auraient cependant déjà pu, voire dû,
le guider vers quelque retraite sceptique ou stoïcienne
de philosophe désabusé. Il n'en fait rien. Bien
au contraire. Sans ergoter ni dialectiser, il a cru reconnaître
dans Charles de Gaulle son Socrate à lui, l'archétype
de l'engagement du sage, fût-il hasardeux, et le héraut
de l'Honneur.
*
* *
La clef universelle du mystère Bruckberger, son passe-partout
aussi, fut l'irréalisable mais néanmoins
catégorique primat inconditionnel de la légitimité
par rapport à la légalité. Cette
opposition, il la retrouvera de manière analogique,
précisément entre l'inspiration et l'institution,
la liberté et le 'politiquement correct', l'esprit
et la lettre, la conscience personnelle et les rites de son
Église, le cur et les règles de son Ordre.
A quarante ans, Léopold ne connaît et ne reconnaît
plus aucun tabou, fût-ce les tabous sacrés auxquels
il s'était voué. Charles Péguy aurait
dit, une guerre plus tôt, que l'époque, toujours
héroïque, appelait d'autres normes éthiques
que la période, au bonheur moins inventif, mais plus
assuré. Le père Bruck fréquente le monde,
les salons comme les salles de rédaction et les officines
des partis, le Flore et, justement, le Tabou.
Il fonde et dirige chez Gallimard qui perd dans l'opération
cent mille francs par mois une revue, Le Cheval
de Troie vocation ou programme ? qui
lui procure des amis puissants dont André Malraux et
Albert Camus (qui lui enverra son " Homme révolté "
avec la dédicace " au père Bruck,
cet essai de théologie négative "),
Marcel Aymé et Marcel Jouhandeau, et des ennemis non
moins redoutables. Le père Bruckberger ne s'est pourtant
pas détaché des querelles domestiques, notamment
dans la hiérarchie de l'Eglise, et ce malgré
son engagement doctrinal le plus théologiquement correct.
Il édite en effet un " Dialogue théologique "
où les dominicains Labourdette et Nicolas d'une part
et les Jésuites De Lubac, Daniélou, Bouillard,
Fessard et von Balthasar d'autre part discutent de la survie
de la scolastique forme et fond en 50 pages
de Thèses dominicaines sur " la théologie
et ses sources ", suivies de 40 pages de Réponse
jésuite, suivies elles-mêmes de 40 pages de Réplique.
L'introduction est d'un condamné in potentia proxima
de quarante ans, Raymond-Léopold Bruckberger :
" Dans une époque comme la nôtre où
la guerre et la politique ont érigé la haine
et le mensonge en nécessités, il devrait être
bon de ramener l'intelligence à ses plus hautes disciplines,
les unir à la recherche et dans la possession de la
vérité. Les biens spirituels n'autorisent pas
l'envie, car ils surabondent en les communiquant. Dans un
monde où les intelligences ont été aussi
bafouées que les curs avilis, il n'est peut-être
pas chimérique d'imaginer que la vie devrait elle aussi
prendre sa charge du malheur de l'homme, l'aider à
ne pas renoncer à sa première dignité
qui est d'essayer de comprendre son propre destin pour s'accorder
avec lui ". L'enjeu du débat théologique
est immense : c'est la puissance à la fois de
continuité et d'assimilation de la théologie
chrétienne qui risque de se tromper de libération.
Ce débat-là n'est pas clos, alors que les chamailleries
héréditaires entre Dominicains et Jésuites
nous paraissent heureusement désuètes aujourd'hui,
non que les duels cessèrent fautes de duellistes, mais
parce que les deux équipes de football s'aperçurent
enfin de ce qui avait échappé aux arbitres,
à savoir qu'ils jouaient sans le ballon.
Mais le père Bruckberger a trop d'amis et trop de protecteurs :
le cardinal Tisserant, le général Koenig et
Jacques Chaban-Delmas, les Pompidou... Et puis, les Dominicains
ont trop engendré de rebelles, pas seulement Savonarole,
mais aussi Catherine de Sienne et Lacordaire, pour qu'on ne
trouve pas un arrangement politico-religieux, en l'occurrence
un exil supposé bienfaisant chez les Pères Blancs
d'Algérie. Ses supérieurs furent d'ailleurs
surpris, voire intrigués, par son obéissance,
suspecte de la part d'un clerc si peu jésuite. De superficielles
concessions à la légalité lui
font accepter cette affectation, mais son sens inaltérable
de la légitimité la lui rend rapidement insupportable.
Le réfractaire se rend à Aïn-Séfra
la vallée du soufre, justement
dans l'Atlas saharien, où le lieutenant en premier
de la Première compagnie saharienne portée de
Légion lui offre l'hospitalité.
L'aumônier quel beau titre ! père
Bruck exercera son ministère avec une attention généreuse
et sans impatience à ce poste installé par le
général Lyautey dans l'Oued Namous. Mais " Ubruck "
a décidément si peu de talent de diplomate que
l'ordinaire du diocèse demandera et obtiendra son rappel
au bout d'un an. Il en fera un livre, " Le Bachaga ".
Ses frères d'armes regretteront le départ de
celui qui leur parlait, mais dans leur langage à eux,
de foi, de charité et d'espérance et qui leur
avait lu un chapitre du livre qu'il était en train
d'écrire sur Marie-Madeleine. Ils se souviennent du
nom énigmatique que le père Bruck avait donné
au briard noir au poil soyeux ramené de la Forêt-Noire,
à savoir Warum, c'est-à-dire, c'est-à-penser :
'pourquoi'. Comment son maître entendait-il cette question
fascinante de la légitimité face à la
légalité : pourquoi pas ou pourquoi ?
N'y avait-il pas du François d'Assise dans l'auteur
qui ose écrire que " [son] séjour
au Sahara commença par la mort de Bernanos et s'acheva
sur la mort de Warum, tué net par un camion ".
Du mystique aussi quand en voyant que " Warum n'est
heureux qu'aux pieds de son maître ", il pense
qu'il ne devrait se sentir heureux qu'en présence de
Dieu. C'est plus qu'une analogie. Raymond-Léopold ressent
l'attrait de la transcendance de l'oubli et du silence. A
plusieurs reprises, il était " à deux
doigts d'entrer dans la Grande Chartreuse ", mais,
ajoute-t-il, ce serait là une désertion.
Toujours est-il que le mémorialiste se souvient que
c'est à Aïn Séfra qu'il " vivra
l'histoire la plus riche de significations sur tous les plans
de toute [son] existence ". Son destin lui paraît
de plus en plus incompréhensible, mais, écrit-il
sans aucune hésitation : " Comprenne
qui pourra : à ce moment-là, je suis fait
pour la Légion et la Légion est faite pour moi ! "
Que faire de ce réfractaire aussi obstinément
soumis que dérangeant et que ses carrures, l'innée
comme l'acquise, rendaient redoutable dans un continent menacé
vers la fin des années quarante de l'intérieur
comme de l'extérieur, sinon l'exiler outre-Atlantique ?
Il s'y rend donc, durablement émerveillé par
la puissance, au sens aristotélicien, du nouveau monde.
Il a choisi le Middle West. Ni la province de New-York ni
celle de San Francisco. Celle de Chicago, qui l'installe dans
un couvent un peu perdu dans le Minnesota. Il s'y rend sans
états d'âme : " J'étais
bien décidé à obéir en aveugle,
et, comme je le leur disais, les supérieurs de l'Ordre
jouaient avec moi sur du velours. J'étais déjà
allé au Sahara sans rechigner on m'eût
envoyé au Pôle Nord, je n'eus pas rechigné
davantage et sur cette colline en bordure du Mississippi,
je me trouvais le plus heureux des hommes ".
Il observe joyeusement la règle, scrupuleusement, ne
manquant aucun office, sans le moindre retard, tout en se
disant que son destin est imprévisible et que " la
vie est une immense gare de triage ". Le plus inattendu,
ce fut la cure de près de deux ans de silence, car
le frère Raymond-Léopold était sourd
d'oreille et muet de larynx, à l'anglais. La méthode
Assimil autant que le " bain linguistique "
se montrent inopérants. Tout en ne manquant aucune
récréation, en riant de blagues qu'il ne comprend
pas, le Français apprit bien plus vite à lire,
puis à écrire qu'à comprendre et enfin
à parler. D'où ses observations mémorables
sur " la gentillesse américaine, à
la fois minutieuse, empressée, discrète, imaginative,
généreuse... que les Français comprennent
mal, car elle est trop évidente pour qu'ils ne la croient
pas intéressée ". Avant de composer,
au bout de huit ans de ce second exil, son Essai sur la
République américaine, il trouve les formules
qui sonnent comme des titres : " L'Américain
est américain comme le marin est marin "
et " Les Américains n'y vont pas par quatre
chemins ! "
En comparaison, le système circulatoire français
apparaît, dit-il, " atteint de sclérose,
de lourdeur, de lenteur, d'appauvrissement ". Il
ne manque pas de s'étonner : " Jamais
je n'ai eu le choix ! Étrange destin : je
suis né en France, mais étranger. Je suis devenu
à présent un Français de l'étranger ! "
Mais en faisant le bilan à cinquante ans, il
écrira : " Je ne serais jamais le même
si je n'avais jamais vécu au désert, si je n'avais
pas fait la guerre, si je n'avais pas été en
prison... "
Tout en sachant qu'il pourrait répondre comme Faulkner,
à qui un critique demandait à la même
époque à Paris s'il était le Balzac des
États du Sud et qui déclara que s'il avait voulu
observer la société en entomologiste statisticien
avant de la raconter, il n'aurait jamais pu commencer à
écrire un premier chapitre, Bruckberger publie en 1958
chez Gallimard, dans la Collection justement dénommée
'Problèmes et documents', La République américaine,
pour y comparer d'abord, à la fin du XVIIIesiècle,
la Révolution américaine et la Révolution
française, et ensuite, au XXe siècle, la Révolution
industrielle et sociale aux Etats-Unis et la Révolution
marxiste-léniniste en Europe.
Mais on aurait tort d'attendre de sa plume, même dans
l'essai provocant et tardif Le Capitalisme, mais c'est
la vie !, un traité, voire simplement un essai
d'économie politique sur le messianisme du Veau d'Or,
car l'hôte nostalgique des Etats-Unis n'y évoque
que ce mode d'être et d'agir " libre, franc,
ouvert à tous les vents, aux siroccos comme aux blizzards,
qui ont permis à l'Amérique de réaliser
la merveilleuse communion des prolétaires de tous les
pays qu'elle a généreusement accueillis de tous
les horizons ! "
Une armée peut à la rigueur se battre sur plusieurs
fronts à la fois. Un tirailleur voltigeur ne le peut
sans déserter son poste. Demeurent certes présentes
à l'esprit du moine-soldat la colère de Jésus
chassant les marchands du Temple ou la métaphore du
chas de l'aiguille auquel cependant le traducteur de
l'Évangile ne rendra pas son sens véritable
et au demeurant plus exigeant que cette évocation de
l'impossibilité radicale, et qui était cette
porte étroite et basse de l'enceinte de la ville qu'un
chameau ne pouvait franchir qu'en rampant à genoux,
la bosse flasque et le cuir râpé , mais
il confiera cette bataille-là à la relève.
Il s'arrêtera aux " Nouveaux philosophes "
dont il appréciera le concours de la onzième
heure et sans se préoccuper encore, à l'instar
de La Nouvelle Revue Française qui était
devenue La Nouvelle NRF, des nouveaux nouveaux philosophes,
lesquels partiraient en guerre contre le totalitarisme prévaricateur
de la Bourse Unique, contre le saccage impie du milieu naturel
mondial ou contre la licence accordée au mensonge également
mondial de précéder une vérification
qui ne peut pas courir plus vite que lui et donc jamais le
rattraper. Ubruck ne se fait aucune illusion : les deux
batailles qu'il aura gagnées en un demi-siècle
ne mettent pas fin à la guerre civile perpétuelle
de l'espèce...
Le bonheur américain de Léopold, immense et
profond, avait un nom, au demeurant mystérieux :
Barbara ! Il découvre ce que lui avaient forcément
caché et l'étude et le combat, à savoir
que l'homme n'est qu'une moitié d'être humain.
La sexualité n'est pas à ses yeux affaire de
complexes individuels rédhibitoires à psychanalyser,
mais élan vital de l'espèce au sens où
l'individu en serait moins l'agent que le lieu. La nature
ne connaît pas que la reproduction sexuée. Elle
a aussi inventé, cent et mille fois, le clonage. Mais
en dépit des risques de déséquilibre
dans la gestion de son énergie, de ses actions et de
ses passions, la reproduction sexuée paraît plus
diversifiante, enrichissante, plus capable d'adaptation et
d'évolution, à tout prendre plus économique
pour l'espèce. Elle seule garantit l'irréductibilité
de l'individu et partant la dignité de la personne.
L'orgueil démesuré du mâle découvre
dans l'éternel féminin sa limite infranchissable.
L'homme mûr ne regrettera jamais d'avoir été
ainsi dépouillé de sa suffisance d'adolescent.
William Blake, le poète, peintre et mystique anglais
qui publia en 1789 ses " Chants d'Innocence "
avait-il donc raison de penser que, parmi les voies de la
Providence, les chemins les plus excessifs conduisent le plus
sûrement au temple ou palais de la sagesse ?
Mais Raymond-Léopold Bruckberger n'ignore pas que cette
légitimité-là, celle de l'espèce,
fera scandale. Il a beau dénoncer comme Brassens l'hypocrisie
du scandale : que la malédiction doive tomber
sur ceux par qui le scandale arrive l'atterre. Il pressent
d'ailleurs que la légalité qu'il trouvait
tantôt terne et tantôt hypocrite peut être
le chiffre d'une autre légitimité. Il
sait aussi que la légalité changera peut-être
un jour de registre. En attendant, il se cramponne à
ses deux autres vux : la pauvreté et l'obéissance.
Il n'en peut mais et tend à ceux qu'il a si souvent
scandalisés les premières pierres pour le lapider.
La candeur avec laquelle il le fait passera même pour
de la vantardise.
A l'école de la vie, sa force principale, qui fut selon
sa collaboratrice si fidèle et si avisée, Simone
Fabien, le courage, n'a pas faibli. Au bout de huit
ans, l'exilé peut rentrer en France. Il veut passer
par la Grèce, patrie de la tragédie et de l'Odyssée.
Vingt-cinq ans plus tard, il écrira ceci : " Au
moment où j'embarque, la France est dans les dernières
convulsions qui agitent la Quatrième République.
Je suis loin de penser que, lorsque je mettrai pied à
terre en Grèce, De Gaulle sera de retour au pouvoir,
sur le point de donner à la France une nouvelle constitution
et la Cinquième République. C'est le 13 mai
1958 que je traverse le détroit de Gibraltar, que les
Anciens appelaient 'les Colonnes d'Hercule' ".
*
* *
Lorsque de retour en France, il entend le ci-devant général
rebelle, de retour au pouvoir et décidé à
institutionnaliser l'inspiration par une constitution qui
devait réconcilier légalité et
légitimité, lui demander où il
en était avec son Ordre, il est soulagé de pouvoir
exhiber un statut canonique honorable, celui d'une assignation
extra conventum. L'assignation est gage de légalité,
lextra conventum lui assurant, miséricordieusement,
un espace de légitimité.
Vae victis ! Malheur aux vaincus ? C'est
hélas la règle, bien imprudente, de l'histoire.
Mais pour un tempérament aussi intempestif que celui
du réfractaire coléreux, les vainqueurs sont
encore plus menacés que les vaincus. Rentré
d'exil, le père Bruck est à présent,
de nouveau pour une décennie, un vainqueur absolu.
Il continue de se battre, avec fougue et morgue, pour ce qu'il
pense être la bonne cause, de semaine en semaine pendant
une bonne décennie, dans des chroniques écrites
au venin qui font littéralement la fortune de lAurore
et qu'au lieu de faire oublier aussitôt il recueille
dans " Toute l'Église en clameurs ".
Toute l'Église ? Certes non, mais du moins l'Église
conciliaire, ses chefs de file, pape compris, et leurs ouailles.
Au redresseur de torts qui ne brandit cependant jamais l'étendard
d'un nouveau schisme, tout réussit. Sa " Marie-Madeleine ",
publiée en 1952 avec imprimatur et condamnée
par le Saint-Office, sera reprise sans imprimatur par Albin
Michel. Le cardinal Tisserant préface L'Histoire
de Jésus-Christ, et Jean Dutourd L'Âne
et le buf. Le film sur " Le Dialogue des
Carmélites " inspiré de La Dernière
à l'échafaud de Gertrud von Lefort, descendante
de Huguenots reconvertie au catholicisme, reçoit le
Grand prix international de l'Office catholique du cinéma.
Et la nouvelle traduction de l'Évangile, le Prix Chateaubriand.
Le père Bruck, méchamment réputé
à présent pour " vivre à gauche
et penser à droite ", est cependant un autre
homme. L'essentiel de ses uvres, ce ne sont pas ces
jets d'encre assassins, mais la reprise tempérée,
décantée, de cette théologie de proximité
filtrée, même si ses partisans n'en sont pas
ravis, par une sorte d'autocritique. Non que, la colère
passée, le moine-combattant ou l'intégriste
mondain se rangent. Celui qui avait besoin de tout ce tintamarre
pour méditer en silence est un écrivain-né
qui avait encore besoin d'apprendre. Il devait purifier le
métal au feu. Et cela lui fut donné. Sa langue
est celle du théâtre et du cinéma, mais
aussi celle du peuple et celle des classiques. Il s'est trouvé
et il le sait : " J'imagine, écrit-il,
que le laboureur comprend le monde en labourant. L'écrivain
comprend le monde en cherchant ses mots ! "
Il apprécie en connaisseur les flèches de ses
adversaires, mais les trempe dans le curare avant de les renvoyer,
comme cet aphorisme de Marx qu'il utilisera contre Hegel et
Ricardo : " Si l'Anglais transforme l'homme
en chapeaux, l'Allemand transforme les chapeaux en idées ! "
Léopold et Raymond gémissent : " L'écriture
est un usurier ! " La page blanche est impitoyable :
" Marche ou crève ! " Bruckberger
" choisit de marcher ", comme le légionnaire.
Et comme le semeur.
La récolte sera riche. Que ce soit l'allure vagabonde
et cependant si mesurée des " Sortilèges
mexicains ", qui racontent une incursion touristique
dans le pays des Mayas, ou l'utopie chiffrée de " L'Aveugle
clairvoyant " ou de cette autre fable qu'est " Le
Chat botté et le manteau de l'Évêque ",
le jeu abattu de ce " Pour quoi je vis ",
qui fait écho au fidèle Warum avec qui
il se promenait aux confins du Sahara, ou enfin le procès
sérieusement instruit dans l'ouvrage qu'il dédia,
au 35e anniversaire de sa propre ordination sacerdotale, à
la mémoire du cardinal Saliège, dont il salue
la force de caractère et le non-conformisme ainsi que
le dévouement aux pauvres et aux persécutés,
à savoir " Dieu et la politique ",
et où il écrivit il y a déjà trente
ans qu' " aujourd'hui, la confusion est extrême
sur le sujet. Pendant des millénaires, la religion
a tenu lieu de politique. Aujourd'hui, la politique risque
de devenir notre seule religion. " Dieu et
la Révolution, c'est à ses yeux la vieille question :
Dieu et César. D'un autre texte admirablement écrit,
" Le Monde renversé " (" C'est
justement le Royaume ", en emprunte l'exergue au
Talmud), il dédicace un exemplaire au futur cardinal
Yves Congar " pour le père Congar avec mon
fraternel hommage pour son effort héroïque de
sortir du chaos ". L'ouvrage était dédié
à Jacques Maritain, " avec l'admiration de
l'esprit et la gratitude du cur ". Ses adversaires,
pour ne pas dire ses ennemis, prenaient volontiers pour de
la fausse modestie l'affirmation souvent réitérée
qu'il avait " l'esprit lent ". Il se connaissait
mieux que ses partisans, qui savouraient de jeudi en jeudi
sa promptitude. De la lenteur, il cultivait ces vertus sédimentaires
que sont l'obstination et la fidélité, mais
n'en fut pas toujours récompensé. Il ne put
réunir les capitaux indispensables à la production
du film sur la vie de Marie-Madeleine qu'il avait mis vingt
ans à concevoir, tandis que le montage sur la Résistance
à partir de textes du général de Gaulle
fut interrompu net par le second et définitif départ
du Général. .. ......
*
* *
Pour dépeindre les sentiments qui l'étreignaient
en 1940, le mémorialiste parlait de la " tendresse
violente " pour sa patrie d'adoption. Le jeune lieutenant
d'Aïn Sifra, ci-devant et ci-présent général
de Corps d'armée, et qui l'avait fréquenté
pendant quatre saisons, parle encore aujourd'hui de son " humilité
tonitruante ". On pourrait rallonger la liste :
" verve débridée ", " harangue
blessante ", " modestie orgueilleuse ".
Nul doute que, l'âge venant, Raymond-Léopold
Bruckberger abandonna l'une après l'autre ces épithètes.
Bien que sa philosophie se soit confondue avec sa vie, on
trouve sous sa plume de rares confidences spécifiquement
philosophiques. Ainsi, à propos de l'uvre de
Jacques Maritain : "l e conflit est le secret
du philosophe ", idée qu'il développe
magistralement tout en faisant semblant de seulement l'effleurer :
" Le conflit en philosophie, c'est le conflit évité,
rejeté plus loin, transporté doucement dans
le domaine du spectacle ! C'est l'opium, la drogue, c'est
toute pseudo-aventure qui dispense l'âme de son destin
à elle, qui la décharge doucement de son potentiel
héroïque, dans un risque à côté,
illusoire, un risque qui n'engage pas l'esprit, qui le dégage
au contraire de toute responsabilité - et qui dit 'Le
monde est absurde, que voulez-vous que j'y fasse ?' Oh !
le mol oreiller que tout ce pathétique objectif... "
Non, ce n'est pas le Schopenhauer des " Âges
de la vie " qui parle, mais le théoricien
non-hégélien du conflit qui insiste : " Si
la philosophie est pacifique, ce n'est qu'autant qu'elle a
su faire face, qu'elle a déjà livré et
gagné bataille. "
L'opposition entre la légitimité et la
légalité est moins que jamais désuète.
Elle se situe au cur de la philosophie du droit et de
la philosophie renaissante des fondements de cette Morale
que d'ultimes convenances déguisent encore sous son
synonyme grec d'éthique.
Sa maîtrise diachronique à l'aide de l'opposition
empruntée à Charles Péguy devra cependant
se résoudre à accepter que les deux phases,
la période et lépoque, peuvent
coexister subjectivement, c'est évident, mais
aussi objectivement, perpétuant désaccords et
conflits , si la réflexion ne veut pas, sous
le prétexte faussement consensuel de 'pensée
unique', se dérober aux lois de cette coexistence décalée
qui cause, comme à maints carrefours les feux de signalisation,
tant d'accidents et de malheurs.
Mais l'écrivain en lui trouve d'autres mots pour dire
qu'il y a " toujours un au-delà ",
même au terme du voyage long d'un demi-siècle
de " ce jeune homme de vingt-cinq ans, qui [croyait]
s'être déjà posé tout seul tant
de questions, qui [arrivait] frémissant d'objections
et qui [abordait] cet univers intellectuel où tout,
absolument tout, et la somme de tout, [n'était] présenté
que sous le mode de l'interrogation " mais
à qui ce Daimon sans lequel il n'est pas de
philosophie soufflait à l'oreille : " Mon
pauvre enfant, jusqu'ici, tu étais fier de toi, et
d'avoir quitté le rêve ! Va ! Tu n'avais
descendu que des ruisseaux ! Regarde ! De tous tes
yeux, regarde autour de toi, à l'infini : voilà
la mer ! Va, te dis-je, va ! Il n'y a pas au loin
d'Amérique pour mettre une limite à tes découvertes...
Et quand tu mourras, ton dernier soupir sera encore une question.
La réponse est au-delà du monde ! "
Sur la fiche de candidature qu'il dépose à soixante-dix-sept
ans à l'Académie des sciences morales et politiques,
Raymond-Léopold Bruckberger se garde de se dire philosophe.
Apprenant que parmi les autres candidats à la succession
de Raymond Aron figure Emmanuel Lévinas, le Dominicain
qui se présente comme écrivain
et comme cinéaste envisage très
sérieusement, voire modestement, de se retirer de la
compétition. Se serait-il trompé une
fois de plus, après sa vaine candidature au fauteuil
du cardinal Tisserant d'académie ? Ou au
moins de section ? Des amis avisés et entreprenants
le dissuadent de le penser. Il est vrai que si philosophie
il y a, elle n'est pas dans ses travaux au sens de l'uvre
écrite, mais dans le travail, tripalium, dans
un autre sens, de la vie vécue.
En revanche si l'on ose dire sans évoquer quelque
ascendant de l'apparence sur l'être - le candidat
de soixante-dix-sept ans se dit seulement écrivain
[de vocation ?] et cinéaste [de profession ?].
Il n'a sans doute pas soupçonné, et eut si peu
d'occasions de s'en apercevoir par la suite, au grand regret
de ses confrères, que l'Académie dont il sollicitait
et obtint les suffrages est une compagnie à la fois
vive et mûre qui essayait imperturbablement, comme lui,
d'unir l'esprit et la lettre, l'inspiration et l'institution,
la légitimité et la légalité.
Retiré sur la rive suisse du Léman dans le foyer
Jean-Paul II voué et dévoué à
l'accueil des prêtres âgés, l'académicien
des Sciences morales et politiques vécut ses dernières
années dans une grande et paisible solitude
sans doute seulement apparente méditant ce qu'il
avait entrevu un demi-siècle auparavant et que rien
ne pouvait plus troubler à présent, et qui,
à défaut de 'Traité de philosophie' est
un véritable 'Testament de philosophe monothéiste' :
" Infini de la contingence nous reculons
devant son inintelligibilité pour nous trouver
acculés à un autre infini, d'intelligibilité
cette fois, et qui est à lui-même sa raison incompréhensible.
Le silence de ces deux infinis effraie. Mais il faut avancer
vers l'un ou l'autre abîme : Dieu ou l'absurde. "
Mais même cet accent pascalien lui paraît trop
orgueilleux. Ses derniers mots sont ceux qui ne prétendent
même plus donner une leçon, mais qui cette fois,
en donnent une qu'on ne peut pas ne pas entendre, et à
laquelle cette Notice ne peut et ne veut rien ajouter. Ces
deux mots, adressés urbi et orbi, mais
d'abord et ensuite au-delà, furent et demeurent " pardon ! "
et " merci ! "
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