En cette séance solennelle qui annonce la fin prochaine
des travaux de notre Académie pour l'année
2002, il me revient de vous rendre compte de ce que furent
nos débats sur le thème central que nous avions
choisi pour l'année. Ce thème, il nous semblait
mériter une attention accrue lorsque nous l'avons
retenu, il y a bientôt deux ans. Depuis lors, il a
fait la manchette des journaux, et notre Académie
s'est ainsi trouvée au cur de l'actualité.
Il s'agit du développement durable.
Envisagé dans sa triple dimension écologique,
économique et sociale, le sujet est immense, et nous
n'avons pas prétendu le traiter de façon exhaustive.
Nos trente séances de travail de cette année
ont porté sur quelques grands problèmes auxquels
nos sociétés sont confrontées si elles
veulent préserver leur environnement, discipliner
leur croissance, ménager les indispensables solidarités.
Mais il me faudrait quand-même plusieurs heures pour
rendre compte de tous les sujets que nous avons traités,
exposer les doutes qu'ils suscitent, les actions qu'ils
requièrent, les perspectives qu'ils ouvrent..
Aussi ai-je dû faire des choix.
Après avoir introduit le sujet, j'évoquerai
seulement quelques grands chapitres concernant notre environnement
; en suite de quoi je citerai rapidement divers problèmes
que la croissance va poser au développement des villes,
des transports et de l'industrie, avant de terminer sur
les aspects sociaux du développement durable.
Il ne me sera pas possible, dans cette brève présentation,
de citer toutes les personnalités qui ont bien voulu
s'exprimer devant nous, et je les prie de m'en excuser.
Je ne pourrai non plus évoquer tous les points de
vue : inspirés de nos travaux, mes propos n'engagent
que moi.
Mais venons-en au fond des choses.
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° °
Grâce aux progrès de la Science, l'homme
s'est extrait des équilibres naturels qui, depuis
des millénaires, régissaient les effectifs
de l'espèce par la famine et la maladie. La responsabilité
lui revient, en contrepartie, de remplacer dorénavant
les automatismes de la Nature par des comportements conscients,
afin de restaurer de nouveaux équilibres compatibles
avec le formidable accroissement des populations qui prolifèrent
aujourd'hui sur notre petite planète.
Pendant des milliers d'années, mortalité
et fécondité se sont équilibrées,
avec un léger gain pour la vie. La Terre ne parvient
à son premier milliard d'habitants qu'au début
du XIXème siècle. Mais, cent ans après,
les effectifs de l'espèce humaine dépassaient
déjà le milliard et demi. Ils atteignent 6
milliards, soit près de quatre fois plus, en cette
orée du XXIème siècle. Ainsi, comme
ces énormes nuages de sauterelles qui s'abattent
parfois sur l'Afrique, parce que leurs larves ont échappé
aux équilibres qu'assument habituellement la faim
et les prédateurs, l'espèce humaine vient,
en deux siècles, d'envahir la Terre. Mais les nuages
de sauterelles finissent par mourir sur place sans avoir
pu se reproduire. Les hommes, eux, avec la complicité
des agronomes et des médecins, s'installent, se reproduisent
et se multiplient.
Certes, il est déjà arrivé dans l'histoire
de l'humanité que des peuples prospèrent au
point de devoir sortir de leur territoire pour nourrir leur
développement, ou tout simplement pour s'enrichir.
Il leur fallut, dans les temps anciens, affronter les mers,
les steppes, ou les guerriers d'autres peuplades. Mais,
à l'époque, les espaces paraissaient illimités,
et la Terre semblait si grande qu'on la croyait plate, donc
infinie. Aujourd'hui, la Terre est définitivement
ronde, et l'humanité se heurte à ses limites.
Il ne suffit plus, quand une denrée se raréfie,
d'aller plus loin pour en chercher : on a déjà
fait le tour du monde. Et on ne peut plus se contenter de
repousser nos déchets ailleurs, ou de les jeter au
feu pour en disperser les fumées dans l'immensité
de l'atmosphère ; car ailleurs, c'est chez quelqu'un
d'autre, et l'atmosphère a cessé d'être
immense. Ainsi après l'infinitude d'une terre plate,
puis les dimensions à peine imaginables d'un globe
encore couvert de contrées inconnues, nous arrivons
aujourd'hui aux limites de la Terre, de cette petite boule
qui, telle un vaisseau spatial, nous promène à
travers les étoiles.
Or, dans un vaisseau spatial, tout est rare et indispensable
: l'air à respirer et le conditionnement des déchets,
qui font l'environnement ; mais aussi l'eau à boire,
la nourriture et l'espace pour vivre, qui obligent à
la solidarité entre spationautes. Toutefois, si tout
y est rare, cela n'exclut pas que, de progrès en
progrès assimilables à la croissance économique,
la vie dans les satellites finisse par devenir moins astreignante,
et peut-être un jour confortable si ce n'est gratifiante.
Ainsi l'environnement, la solidarité, mais aussi
le progrès - ou la croissance - sont-ils les maîtres-mots
des spationautes que nous envoyons sur orbite ; ils sont
devenus aussi des maître-mots pour les spationautes
que nous sommes, lancés à travers l'espace
sur notre petite planète.
Que se passerait-il, dans l'un des satellites habités
qui gravitent parfois autour de la Terre, si l'un des cinq
occupants absorbait à lui seul 80 % des ressources
et se rendait responsable des 3/4 des pollutions ? Et cela
tandis que, parmi ses coéquipiers, l'un deux ne parviendrait
même pas à manger à sa faim et que deux
autres ne dépasseraient guère les limites
de la survie ? On crierait au scandale.
Telle est pourtant la situation sur la Terre. Sur six milliards
d'individus, un bon milliard d'occidentaux vivent largement
et polluent allègrement la Nature. Un autre milliard
vit plus modestement, mais tend à générer
plus que sa part de pollutions diverses. Les quatre milliards
restants survivent plus ou moins bien, mais un milliard
d'entre eux ne mangent pas à leur faim, parmi lesquels
les famines tuent quelques centaines de milliers d'êtres
humains. Ne pourrait-on, au titre de la solidarité,
sortir tous ces gens de la misère et les amener peu
à peu à nos modes de vie occidentaux, dont
ils rêvent ? Et cela sans renoncer pour autant à
progresser encore nous aussi, puisque nos économies
ne savent bien fonctionner sans croître ? Il est clair
que, par le seul effet du nombre, un tel programme impliquerait,
globalement, une très forte croissance. La ponction
sur les ressources de la planète serait considérable,
comme le serait l'accroissement des pollutions diverses
dont la Terre, d'ores et déjà, commence à
souffrir gravement. De plus, avant que la population mondiale
se stabilise enfin, il faudra bien faire place aux 3 à
4 milliards d'individus à naître au cours des
cinquante prochaines années.
Et pourtant, il est de notre devoir de permettre dorénavant
à tout être humain de vivre convenablement
l'instant d'éternité que lui offre son passage
sur Terre. Un tel programme est-il possible ? Est-il soutenable
? Tel est l'enjeu du développement durable.
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° °
Parmi les ressources essentielles que nous prodigue la
planète, l'eau douce est sans doute de celles qui
méritent particulièrement l'attention.
L'eau c'est la vie, dit le slogan. Le fait est que nous
ne saurions nous en passer car, comme nous l'a fait remarquer
Pierre-Frédéric Ténière-Buchot,
l'homme est une éponge pensante : les deux tiers
de notre corps, c'est de l'eau. Mais l'eau est aussi l'un
des meilleurs facteurs de propagation des épidémies
que la nature ait inventé. Or, sur six milliards
de terriens, plus d'un milliard n'a pas d'accès à
l'eau potable, et deux milliards et demi n'ont aucun équipement
d'évacuation et d'épuration des eaux usées.
Cet état des choses, malheureusement, empire plus
souvent qu'il ne régresse. Le moins qu'on puisse
en dire est que cela est préoccupant.
Car, pour l'eau, disposer de la ressource - et c'est loin
d'être toujours le cas - n'est qu'un premier pas sur
le chemin qui mène au robinet. On doit aussi avoir
des pompes et des tuyaux, et maîtriser les eaux usées.
Pour ce faire, les charges financières des installations
représentent, à elles seules, plus de la moitié
du coût du m3 d'eau. Le problème devient angoissant
dans les mégapoles de plus de dix millions d'habitants
qui se développent dans l'hémisphère
Sud, d'autant que l'essentiel des eaux douces aisément
accessibles se trouve dans l'hémisphère Nord,
au-dessus du trentième parallèle. Pour équiper
tant bien que mal le monde sous-développé,
il faudrait, nous dit-on, dépenser pendant vingt-cinq
ans 120 euros par personne et par an. Mais, sur la planète,
un quart de la population ne dispose pas de plus d'un euro
par jour. Comment faire, devant si peu d'argent, pour puiser
l'eau et la traiter, la transporter et la distribuer, l'évacuer
et l'assainir ? Peut-être pourrait-on, là où
il y en a, se contenter pour commencer de faciliter les
accès à l'eau naturelle gratuite ? mais cette
eau dite naturelle, elle est directement à l'origine
d'un milliard et demi de cas de dysenterie, presque autant
d'ascaridiose, et de centaines de millions de choléras,
de typhoïdes ou de trachomes menant à la cécité
complète.
Et la ressource naturelle en eau douce n'est quand même
pas illimitée. Dans l'hémisphère Nord,
pourtant bien pourvu, il arrive déjà que les
prélèvements excèdent la capacité
de renouvellement des nappes, de sorte que c'est le stock
lui-même qu'on épuise. Force sera bien, un
jour, de mettre fin aux gâchis de l'irrigation et
de l'épandage agricole, qui mobilisent ou polluent
inutilement deux à trois fois trop d'eau, et aux
gaspillages domestiques auxquels conduit, par la grâce
du robinet, l'impression que l'eau est indéfiniment
disponible.
Il est vrai que, globalement, le dessalement industriel
de l'eau de mer rend les ressources potentielles en eau
douce quasi illimitées. A condition, certes, d'y
mettre le prix. Mais ce prix diminue de moitié tous
les dix ans et le recours massif au dessalement a donc cessé
de relever de la science-fiction.
En tout cas, répétons-le, la vraie limite
tient moins aujourd'hui à la ressource qu'à
ce que coûte son traitement, son transport et sa distribution
à l'usager final ; et là, l'effort à
faire est dores et déjà considérable.
°
° °
L'atmosphère terrestre et le climat sont devenus,
eux aussi, une cause de préoccupation majeure.
Pour qui arrive en avion, par temps calme et clair, au-dessus
d'une grande métropole, le premier sentiment est
d'étonnement, et de reconnaissance au Créateur,
à l'idée que l'on puisse survivre dans l'épaisse
couche de brouillard gris-rosé où baignent
les poumons des millions de citadins qui respirent là-dedans.
Autrefois, c'était les usines - peu à peu
encerclées par les banlieues - et les immeubles dont
les cheminées étaient responsables de la pollution.
Aujourd'hui, la plupart des usines sont parties ailleurs
et les chaudières épurent mieux leurs fumées
; mais les gaz d'échappement des automobiles ont
pris le relais. Toutefois, les progrès accomplis
dans la combustion et les rejets gazeux des moteurs ont
été si importants que - réserve faite,
peut-être, des plus fines des particules émises
par les moteurs Diesel - l'air de Paris n'a jamais été
aussi propre. Ce qui n'est pas une raison pour cesser l'effort.
Car, pour la santé, les effets de la pollution de
l'air sont des effets à long terme, de sorte qu'autrefois
on mourait souvent avant d'en pâtir. Avec l'allongement
des durées de vie, la menace, même réduite,
devient plus significative.
La maîtrise des rejets dus à la circulation
automobile reste donc à l'ordre du jour. Mais, signe
des temps nous a fait observer Bernard Festy, président
de l'APPA , la pollution de l'air pèse au moins autant,
aujourd'hui, à l'intérieur de nos logements
que dans la rue : l'évaporation des solvants et des
produits d'entretien y partage avec les acariens une propension
insidieuse à nous gâcher autant la vie que
les pots d'échappement.
L'important, pour notre sujet, c'est qu'on doit pouvoir
arriver à maîtriser raisonnablement ces pollutions
de l'air si l'on veut bien y mettre le prix, et pour autant,
donc, qu'on soit assez riche pour le faire. De sorte que
les agglomérations des pays riches devraient parvenir
à rester vivables. Mais les gigantesques mégapoles
qui se développent dans les pays pauvres sont menacées
de pollutions épouvantables.
La pollution de l'air que nous respirons ne constitue pas
la seule menace atmosphérique qui pèse sur
l'humanité. En altitude, l'accumulation de gaz carbonique,
de méthane et autres gaz à effet de serre,
est de nature à modifier très sérieusement
les climats qui règnent sur la Terre. On est fondé
à penser que le phénomène est directement
lié à l'activité humaine, puisque la
concentration du gaz carbonique dans la haute atmosphère
a augmenté d'un tiers depuis la révolution
industrielle. Cette accumulation de gaz était certes
en croissance depuis très longtemps, mais elle vient
d'augmenter en 200 ans autant qu'au cours des 20.000 années
précédentes. Et, nous dit Gérard Megie,
président du CNRS, cette augmentation de concentration
dans l'atmosphère n'est que le reflet d'une perturbation
beaucoup plus importante qui affecte l'ensemble du fonctionnement
de la planète Terre.
En tout cas, le fait est que, dores et déjà,
les variations rapides du climat observées au cours
du XXème siècle excèdent nettement
les effets de la variabilité observée depuis
mille ans. La température moyenne du globe s'est
déjà élevée d'un demi degré
en cent ans, et l'année 1998 aura été
probablement la plus chaude du dernier millénaire.
Cette augmentation moyenne de température menace
de se situer, pour le siècle qui commence, entre
1,4 et 5,8°C, nous dit Madame Dominique Dron, présidente
de la " mission interministérielle de l'effet
de serre " ; et l'élévation du niveau
des océans pourrait être de 20 cm à
1 mètre. Qui plus est, ces variations ne seront pas
uniformes : les continents se réchaufferont de 1
à 2 degrés de plus que les océans,
les zones déjà sèches le seront encore
plus, notamment autour de la méditerranée,
et les zones arrosées connaîtront des pluies
torrentielles. Le monde a déjà connu, certes,
de telles variations. Mais celles-ci se sont produites en
quelques centaines de millions d'années, jamais en
un siècle.
Encore, sols, forêts et océans captent-ils
la moitié des émissions humaines de carbone,
ce qui ralentit l'évolution inéluctable du
climat. Mais, au-delà d'une certaine hausse de la
température, nullement exclue, le phénomène
pourrait s'inverser et aggraver brutalement la situation.
Eu égard à l'extrême inertie de toutes
ces évolutions, il serait prudent, déjà,
de diviser par deux les émissions mondiales de gaz
à effet de serre entre 1990 et 2030, donc de diviser
au moins par trois celles des pays industrialisés.
Mais ces derniers discutent aujourd'hui, avec un succès
inégal, non d'une réduction de 66 % mais de
6 % !
Le gaz carbonique étant, non le seul, mais le principal
gaz à effet de serre responsable de l'accroissement
de température du globe, c'est vers le secteur de
l'énergie qu'il faut se tourner maintenant pour prendre
la mesure du problème à résoudre. Car,
qu'on le veuille ou non, brûler des combustibles,
c'est combiner du carbone avec l'oxygène de l'air,
donc fabriquer du gaz carbonique.
°
° °
Pour l'énergie, dont Pierre Radanne, président
de l'ADEME , nous a dressé une vaste perspective
historique, quelques chiffres suffiront à donner
une idée de l'enjeu.
Actuellement, un milliard d'occidentaux consomment plus
d'énergie, à eux seuls, que les cinq autres
milliards d'humains répartis à travers le
monde. Au cours des trente à cinquante prochaines
années, nous dit Jacques Dupâquier, l'espèce
humaine va augmenter de quelque trois milliards de personnes,
essentiellement dans les régions du globe encore
peu ou pas développées aujourd'hui. Si l'on
voulait qu'un jour tout le monde puisse enfin disposer d'autant
d'énergie que chacun de nous, occidentaux, en consommons
en ce début du XXIème siècle, la consommation
mondiale d'énergie devrait être multipliée
par six. De quelque manière qu'on s'y prenne, l'accroissement
des émissions de gaz carbonique serait absolument
formidable. A l'évidence, un tel scénario
est impossible.
Il faut déjà imaginer que la consommation
des pays industrialisés soit dorénavant stabilisée,
et supposer que chacun des six à sept milliards des
futurs habitants des pays aujourd'hui en développement
se contenteront définitivement de consommer le quart
de ce que les occidentaux consomment aujourd'hui, pour limiter
au doublement la croissance mondiale de la demande d'énergie.
Or ce n'est pas pour un doublement mais pour une simple
augmentation de moitié que les spécialistes
de l'effet de serre, angoissés, tirent déjà
la sonnette d'alarme.
Economies d'énergie, maîtrise du développement
automobile, retour à l'énergie nucléaire,
développement des énergies dites propres,
les messages se multiplient ; et ils se contredisent souvent,
faute de garder en tête les ordres de grandeur. Telles
que les choses se présentent, il est clair, en tout
cas, que l'humanité se heurte là à
un vrai problème. Sauf à changer fondamentalement
nos modes de vie, et l'image que nous en donnons aux pays
sous-développés, il semble qu'on aille "
droit dans le décor ". Mais, même si l'on
parvenait à n'y aller qu'en biais, il n'est que temps
de profiter de toutes les ressources de la Science pour,
à la fois, amortir le choc et se préparer
en cent ans à vivre sur une planète très
différente de celle que nous connaissons aujourd'hui.
Or les changements auxquels il conviendra de consentir sont
d'une toute autre dimension que les petites évolutions
irritantes qui font descendre nos concitoyens dans la rue
D'aucuns diront que l'homme n'est peut-être pas le
facteur dominant de cette évolution, ou que cette
vue apocalyptique de l'avenir n'est pas vraiment assurée,
ou les deux. Certes, encore que le consensus de ceux qui
croient à la responsabilité des hommes et
à la réalité de la menace englobe aujourd'hui
un nombre croissant de spécialistes. Mais l'inertie
des phénomènes climatiques est si grande qu'il
serait trop tard pour s'en soucier le jour où l'on
serait parfaitement sûr que tout cela est vrai. Et
la probabilité que ce soit vrai apparaît dès
aujourd'hui bien assez grande pour qu'on doive se comporter
comme si l'on en était tout à fait sûr.
C'est en tous cas mon sentiment.
°
° °
Autre souci majeur pour le siècle qui commence,
la faim dans le monde. Que faire pour mettre un terme aux
famines, et donner à chacun une alimentation décente
? La Terre pourra-t-elle nourrir une population qui est
appelée à augmenter encore de moitié
avant de se stabiliser, et dont une proportion croissante,
nous dit notre confrère Lucien Israël, atteindra
l'âge limite de quelque cent vingt ans autorisé
pour l'espèce humaine ?
En ce début de troisième millénaire,
un sixième de la population mondiale souffre de malnutrition
chronique. Et pourtant, la "révolution verte
" a notablement amélioré la situation
depuis trente ans ; elle a permis à deux milliards
et demi de gens d'atteindre enfin la ration alimentaire
indispensable, et ses possibilités restent considérables
encore. L'insuffisance du potentiel de production n'est
plus la cause essentielle du mal. C'est l'organisation inadéquate
du système économique et politique mondial
qui reste la principale responsable de la faim, qu'il s'agisse,
au niveau local, de la production et de la répartition
des produits alimentaires, ou, au niveau national, de la
régulation des échanges.
En quarante ans, la productivité agricole a augmenté
autant, en France, que durant les 8 à 9 millénaires
qui nous séparent de l'invention de l'agriculture.
Ces progrès sont tels qu'au plan technique, rien
ne semble s'opposer aujourd'hui à l'idée de
confier en totalité le soin de nourrir le monde à
une poignée d'agriculteurs de l'hémisphère
Nord, ou à une petite minorité de producteurs
ultra-productifs répartis sur l'ensemble de la planète.
Mais c'est une solution insoutenable à tous points
de vue. Difficilement soutenable pour l'environnement, qu'il
s'agisse de la qualité de nos nappes phréatiques,
de nos sols et de la faune sauvage dans l'hémisphère
Nord, de l'érosion des sols, la déforestation,
les ressources en eau potable dans les pays en développement.
Mais, plus encore que pour l'environnement, une telle solution
serait insoutenable au plan social. Car, malgré une
urbanisation croissante, l'agriculture occupe encore la
moitié de la population du globe, et plus des deux
tiers dans les pays en développement. On assisterait
dans ces pays à une destruction des structures sociales
bien pire que celle que nos sociétés occidentales
ont supportée, non sans mal, avec la fin des paysans.
Il apparaît donc exclu de confier l'alimentation du
monde aux seuls agriculteurs les plus productifs.
Ce message n'est guère dans la ligne des principes
libéraux sur lesquels repose aujourd'hui le processus
de la mondialisation. Mais il y a loin des principes aux
faits. Il conviendrait, tout d'abord, que les agriculteurs
occidentaux soient amenés, d'une manière ou
d'une autre, à majorer leurs coûts marchands,
et donc leurs prix, du coût non marchand des atteintes,
parfois très graves, qu'ils font subir à l'environnement.
Or, au lieu de voir leurs charges augmentées à
ce titre, les agriculteurs occidentaux bénéficient
de quelque 300 milliards de dollars de subventions. Il s'agit
certes de les aider à vivre mieux. Mais on veut aussi
leur permettre d'exporter sur les marchés internationaux,
où les menaces de surproduction dépriment
continuellement les prix. C'est à ces prix mondiaux
doublement trop bas - du fait des subventions et des atteintes
à l'environnement - que doivent faire face les agriculteurs
des pays en développement, trop souvent incapables
d'exporter à des prix aussi bas et envahis par les
importations venues des pays riches. Ces agriculteurs pauvres,
d'ailleurs moins polluants, sont certes aidés eux
aussi, mais la totalité de l'aide publique que les
pays riches apportent aux pays pauvres représente
annuellement le sixième de ce qu'ils octroient à
leurs seuls agriculteurs. Et cette aide est souvent catastrophique.
Car si une aide matérielle strictement ciblée
sur les zones et les périodes de famine est moralement
indispensable, les débordements ou les détournements
de cette aide alimentaire gratuite ruinent définitivement
les agriculteurs environnants. Si l'on était sûr
de contrôler le système jusqu'au bout, mieux
vaudrait distribuer des allocations aux affamés pour
leur permettre d'acheter au loin de quoi manger à
des prix commerciaux.
De plus, si les subsides occidentaux visent à aider
les pays en développement à mieux produire,
ils sont souvent orientés vers des modes de production
parfaitement inadaptés aux sols et aux murs
du pays.
Mais, à supposer même que puissent être
instaurées les conditions équitables de concurrence
qui justifieraient la pleine ouverture des marchés
agricoles, le choc économico-social de cette ouverture
serait désastreux pour une trop grande partie de
la population. En Europe occidentale, il a fallu un siècle
et demi pour faire disparaître la quasi totalité
des paysans. Et cela non sans peine : qu'on se souvienne
du monde ouvrier de Germinal, des bas-fonds de Londres,
de la misère paysanne. Encore, à l'époque,
le développement industriel a-t-il offert rapidement
de vastes possibilités d'emploi à une main
d'uvre non spécialisée. Aujourd'hui,
dans les pays pauvres, l'agriculteur évincé
n'a d'autre avenir immédiat que le bidonville ou
l'émigration massive vers les Etats providence de
l'hémisphère Nord.
Dans le monde tel qu'il est, l'ouverture idéalisée
des frontières agricoles n'apparaît donc ni
souhaitable, ni possible partout. Car il s'agit trop souvent,
et pour longtemps encore, d'un problème social, si
ce n'est de civilisation, et non d'un état économique
imparfait à rapprocher de l'optimum en usant des
saines disciplines de la concurrence. Aussi suivrons-nous
Bertrand Hervieu, président de l'INRA, lorsqu'il
en appelle au " droit des peuples à se nourrir
eux-mêmes ". Les pays les moins avancés
doivent être mis en état de parvenir à
l'autonomie alimentaire - ce qui ne veut pas dire autarcie,
mais échanges maîtrisés dans des aires
régionales regroupant des contrées où
les productivités agricoles sont comparables. C'est
seulement quand on y sera parvenu que pourra être
envisagée l'ouverture des frontières, mais
une ouverture contrôlée comme ce fut le cas
si longtemps en Europe.
En tout cas, pour ce qui est de la capacité de la
Terre à supporter le pullulement de l'espèce
humaine, le problème ne tient pas à la ressource
: théoriquement, notre globe pourrait alimenter 30
milliards d'êtres humains sans compromettre irréversiblement
les milieux naturels. Le problème, encore plus qu'écologique,
est d'ordre économique et social.
°
° °
En revanche, ce qui intéresse fondamentalement l'écologie
dans la manière dont l'homme se conduit sur la Terre,
c'est la menace qui pèse sur la biodiversité.
Le métier même de l'agriculteur est de lutter
contre la diversité, pour faire en sorte que son
champ soit un champ de blé, de pomme de terre, ou
de betterave, mais pas de tout à la fois. En outre,
la sélection des espèces, qui tend à
devenir mondiale, va vers une forte réduction de
la diversité des variétés cultivées.
Il en va de même pour les espèces animales,
parmi lesquelles l'homme trie ses familiers, ses auxiliaires
et son gibier en s'efforçant de sélectionner
les races les mieux adaptées à ses besoins
ou à ses loisirs. Les insectes eux-mêmes ne
sortent pas indemnes des dispositions que prennent les agriculteurs
pour se protéger des espèces prédatrices.
Les oiseaux en souffrent, les abeilles en meurent.
Or, la diversité, c'est la vie. Ou plutôt
la survie.
Le monde est entré dans sa sixième crise
d'extinction de la vie, nous dit le professeur Robert Barbault.
Les cinq premières étaient d'origine géologique,
et c'est à la cinquième que l'on doit notamment
la disparition des dinosaures au bénéfice
des mammifères. La sixième est le fait de
l'homme, destructeur de diversité, et sur une échelle
de temps beaucoup plus restreinte.
Pour traverser victorieusement toutes ces crises, la vie
s'est appuyée sur la diversité, par le jeu
combiné des mutations et de la sélection.
Les accidents de réplication de l'ADN conduisent
à des mutations, sources de variabilité génétique
; et la sélection naturelle finit par retenir, parmi
tous les mutants, le modèle le plus efficace. Ainsi
émergèrent les mammifères et, parmi
eux, les hommes. Il est piquant de noter que c'est à
l'intense radioactivité qui régnait sur la
Terre dans ses premiers milliards d'année qu'on peut
attribuer le foisonnement des mutations dans lequel a puisé
la sélection. Si cette radioactivité avait
été moins intense, la sélection aurait
été plus lente et nous serions encore des
batraciens...
Mais ce modèle le plus efficace auquel conduit la
sélection naturelle, il est efficace ici et maintenant.
Ce ne serait pas, ce ne sera plus le même modèle
ailleurs et plus tard. Dans un monde changeant, préserver
la diversité est donc indispensable : c'est une assurance
sur l'avenir. A l'époque que nous vivons où,
du fait des hommes, les conditions de vie sur la planète
évoluent déjà très rapidement,
et menacent davantage encore d'évoluer à une
vitesse jamais vue dans le passé, le maintien d'une
biodiversité suffisante apparaît comme une
précaution indispensable pour maintenir la vie sur
terre et, si possible, assurer à l'humanité
sa survie.
°
° °
Gestion de l'eau, ralentissement de l'évolution
des climats, maîtrise de la faim dans le monde, préservation
de la biodiversité, voilà bien des défis
auxquels l'humanité est confrontée, et qui
seront d'autant plus difficiles à relever que la
croissance économique mondiale continuera à
puiser sans scrupules dans les ressources matérielles
et environnementales de la Terre.
" Arrêtez le monde, je veux descendre ",
tel était le titre d'une pièce de théâtre
donnée à Londres après la guerre. Malheureusement,
qu'on le veuille ou non, notre système économique,
comme la bicyclette, ne tient que s'il avance. Même
si les pauvres sont trop pauvres, les riches ne peuvent
cesser d'être plus riches sans que la machine économique
s'effondre, pour le plus grand malheur des riches et des
pauvres. Nous, occidentaux, ne savons pas encore comment
échapper à la croissance sans tomber dans
des systèmes à tendances totalitaires où
les initiatives sont bridées et les libertés
menacées.
Mais si croissance il doit y avoir pendant un certain temps
encore, même dans nos pays développés,
faisons au moins en sorte que cette croissance soit soutenable.
L'un des problèmes majeurs du siècle qui
commence sera celui des villes, celui des immenses mégapoles
qui vont rassembler une part croissante de la population
mondiale, mais aussi celui de nos anciennes cités
du monde développé. Quel parti architectural
faut-il prendre pour dominer leur développement ?
Quand installer, et comment faire prévaloir à
temps les diverses formes de transport en commun qui permettront
d'éviter l'engorgement des cités du futur
? Comment maîtriser l'expansion de nos vieilles cités
pour les moderniser sans les défigurer ? Un architecte,
Christian de Portzemparc, un maire de grande ville, l'ancien
premier ministre Alain Juppé, un chercheur du CNRS,
Vincent Renard, nous ont fait part de leurs réflexions.
D'autre part, pour l'ensemble du domaine du transport -
transport urbain, transport interurbain, transports intercontinentaux
-, nous avons bénéficié des communications
de quelques grands patrons, Jean-Paul Bailly, Louis Gallois,
Yves Cousquer, tandis que François Roussely, traversant
l'électricité, traitait des grandeurs et des
servitudes du service public.
L'industrie, dont Michel Drancourt nous a tracé
l'histoire des principales révolutions, pour nous
persuader qu'il y en aura d'autres encore dans l'avenir,
l'entreprise, dont Madame Geneviève Ferone a évoqué
les performances dans la perspective du développement
durable et dont Michel Albert traitera des modèles,
voilà de grands sujets aussi que, dans cette trop
brève présentation, je me bornerai à
citer, afin de consacrer les quelques minutes qui me restent
aux aspects sociaux du développement durable.
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Il est, à vrai dire, assez artificiel de traiter
successivement d'environnement, de croissance et de solidarité
lorsqu'on prétend parler de développement
durable. Car le concept même de développement
durable, nous dit Michel Camdessus, implique l'harmonieuse
intégration de la croissance économique, du
progrès social et du devoir écologique. On
vient de le voir d'ailleurs, qu'il s'agisse de l'eau ou
de l'agriculture vivrière dans les pays en développement,
l'une de ces préoccupations ne va pas sans les deux
autres : c'est ainsi que l'eau, ressource essentielle de
notre environnement, est socialement indispensable, mais
que sa mise à disposition requiert des moyens économiques
qui impliquent la croissance.
Cette étroite imbrication n'est apparue que très
progressivement. Dans les premières phases de la
révolution industrielle, le développement
économique s'opère au mépris du progrès
social et de la préservation de l'environnement.
Puis apparaissent des contrepouvoirs. Les mouvements ouvriers,
les syndicats de travailleurs, certains partis politiques
combattent pour imposer le progrès social aux chefs
d'entreprise, et un nouvel équilibre résulte
de l'opposition des deux forces antagonistes. Plus récemment,
les défenseurs de l'environnement ont alerté
l'opinion, les plus messianiques d'entre eux n'hésitant
pas à prendre des positions tranchées contre
la croissance économique, sans trop se soucier des
conséquences sociales que pourrait avoir le plein
succès de leurs revendications. Ainsi sont nées
trois ambitions antagonistes dont les forces tendent peu
à peu à s'équilibrer, mais dont chacune,
poussée à l'extrême, nuirait fondamentalement
aux deux autres. Les militants du développement durable
prétendent aujourd'hui remplacer cet équilibre
entre forces opposées par une convergence au service
d'une même ambition pour l'humanité. Il s'agit
non plus d'opposer mais d'apparier la croissance économique,
le progrès social et la préservation de l'environnement,
et cela à un rythme tel que, dorénavant, aucune
de ces trois préoccupations ne soit étouffée
par les deux autres.
Que certaines exigences sociales, parfaitement justifiables
mais prématurées, aient pu casser la croissance,
on en connaît quelques exemples. Mais la panique environnementale
est susceptible aussi d'avoir des effets sociaux désastreux
si elle en vient à brider par trop l'activité
des entreprises. Mener de front, en réelle symbiose,
les trois préoccupation qui fondent le développement
durable, tel est bien le défi qui nous est lancé.
Les économistes, assure Pierre-Noël Giraud,
sauront faire face si les objectifs sont clairement définis.
Mais c'est là, avant tout, une question d'institutions,
nationales et internationales. Or le monde hésite
encore entre la poursuite d'un système interétatique
et le basculement dans un système impérial.
Qu'on aille vers l'un ou l'autre, l'émergence de
choix clairs et universellement acceptés n'est sans
doute pas pour demain.
Il reste, en l'état actuel des choses, que le progrès
économique et social diffuse mal dans les pays pauvres
du monde sous-développé, comme, d'ailleurs,
dans les banlieues pauvres du monde développé.
On observe toutefois une évolution significative
de l'approche du sous-développement. Ce qui était
autrefois une relation d'assistance, puis de coopération,
s'érige aujourd'hui en relation de partenariat. L'idée
se répand que le développement ne se parachute
pas et que l'aide, pour être réellement efficace,
doit conduire les bénéficiaires à s'approprier
pleinement les outils et les savoir-faire qui leur sont
dispensés. Et puis, le développement est d'abord
endogène, nous dit Michel Rocard à propos
de l'Afrique, et le décollage par l'exportation ne
saurait avoir lieu sans qu'ait pu se construire, d'abord,
un marché intérieur solide, et suffisamment
protégé, où se seront développées
l'agriculture vivrière et les productions substituables
aux importations. Alors seulement, l'ouverture sur le monde
et une certaine spécialisation permettront à
ces pays, enfin réellement en voie de développement,
de tirer profit de leur intégration dans les marchés
mondiaux.
Il est clair que cette évolution implique un effort
soutenu d'éducation. Il devrait être tout aussi
clair que le rôle des femmes est essentiel dans ce
processus de décollage, comme l'a souligné
Yves-Marie Laulan. En Afrique, plus encore que dans le reste
du monde, ce sont les femmes qui, outre leurs tâches
traditionnelles, pratiquent l'agriculture de proximité.
Elles doivent être les cibles principales des programmes
de formation, de vulgarisation, d'incitation à la
protection maternelle et infantile. Un progrès majeur
n'est-il pas acquis lorsque les filles, au lieu d'être
requises pour la corvée de bois, peuvent aller à
l'école ?
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Mais si cette lutte contre la pauvreté réussit,
si les pauvres sont enfin moins pauvres tandis que les riches
sont un peu plus riches, l'heureuse convergence ainsi établie
entre le progrès social et la croissance économique
reste-t-elle vraiment compatible avec la préservation
de l'environnement ? La question se pose et l'on est fondé,
pour finir, à se demander avec Jean-Baptiste de Foucauld
si le temps n'est pas venu, dans une autre conception de
l'homme, de mettre sur le même plan les besoins matériels,
les besoins relationnels et les besoins spirituels, au lieu
de privilégier systématiquement les premiers.
Car, où s'arrêtera la course à la richesse
illimitée, qui est un leurre ? On a déjà
maintes fois souligné que, sitôt acquis un
certain niveau d'aisance, le produit intérieur brut,
le PIB, n'était plus une bonne mesure du BIB, le
bonheur intérieur brut. Au-delà d'un certain
niveau de revenu, c'est le besoin de notoriété
qui en vient trop souvent à l'emporter sur le besoin
de consommation, personnel ou familial, dans la catégorie
des biens matériels. Hors quelques passionnés
de mécanique, l'achat d'une voiture surpuissante
dont on n'exploitera jamais les performances ne vise-t-elle
pas essentiellement à montrer que le propriétaire
du véhicule est, lui aussi, " haut de gamme
" ? Ces comportements, inutilement coûteux en
environnement, cèderont-ils peu à peu la place
à des signes de notoriété plus immatériels
? On rêve du jour où un grade reconnu dans
la légion d'honneur, qui ne prend rien sur l'environnement,
ou un habit d'académicien, qui coûte quand-même
assez cher, suscitera autant d'admiration dans les chaumières
que la possession d'une de ces voitures rutilantes qui symbolisent
la réussite, ou l'usage du supersonique intercontinental
en lieu et place de la randonnée pédestre.
Mais la menace sur l'environnement est-elle vraiment si
grave qu'aucun progrès des connaissances et des techniques
ne puisse la maîtriser ? Si grave qu'il faille tout
faire, aux besoins par la contrainte, pour forcer nos contemporains
à renoncer à la vanité de leurs consommations
de prestige et de luxe superfétatoire ? Depuis la
révolution industrielle, et même avant, c'est
sur la Science, bienfaisante, que les hommes ont misé
avec succès pour se protéger des cruautés
de la Nature. Mais maintenant, nous a fait observer Luc
Ferry - devenu ministre depuis - c'est la Nature qui nous
semble admirable, et la Science qui est maléfique.
Pourtant, on peut difficilement le contester, la Science
nous a toujours tirés, jusqu'ici, des mauvais pas
où nous avait mis la croissance. Le charbon est venu
relayer à temps les forêts ravagées
par le besoin de bois. Pasteur a transformé la médecine.
Et la " révolution verte " a complètement
renouvelé le potentiel agricole de la planète,
qui excède dorénavant tout niveau prévisible
des besoins. Nouveaux matériaux, nouveaux processus,
nouvelles découvertes, pourquoi la Science, et les
techniques qu'elle induit, devraient-elles aujourd'hui déclarer
forfait face au XXIème siècle qui s'ouvre
?
D'où le dilemme sur lequel je conclurai : peut-on
encore avoir une foi totale en la Science pour continuer
à nous tirer d'affaire ? ou devient-il urgent d'en
appeler à un homme nouveau, uniquement féru
de croissance immatérielle et éperdu de solidarité
? Entre ces deux issues, assez improbables l'une et l'autre
dans leur formulation absolue, il reste à espérer
une voie intermédiaire où les évolutions
parallèles de l'Homme et de la Science se marieront
pour faire face tant bien que mal aux défis redoutables
que le développement durable lance à l'humanité.