Le pire
Le meilleur
Notre année académique
a oscillé entre ces deux pôles, au gré
des communications qui ont composé le programme de
l'année académique dont je ferai la synthèse
dans un instant.
Mais notre vie académique elle-même, au gré
des circonstances, a elle aussi oscillé. Le pire
Le meilleur
Bien sûr, le pire, ici, ne saurait
concerner les personnes - l'Institut de France étant
Temple de l'excellence. Le pire, pour nous, c'est le départ
des confrères que nous avons côtoyés
au cours de nos séances et dont nous regrettons l'absence
aujourd'hui : Giovanni Agnelli, correspondant de notre Académie,
décédé le
, et surtout notre
chère Alice Saunier-Séïté, disparue
au début du mois d'août. Sa force d'âme,
sa combativité, mais aussi son sens aigu de l'amitié
auront su charmer notre Compagnie au cours des huit années
qu'elle y siégea avec assiduité.
Le meilleur maintenant
Bien évidemment l'arrivée
parmi nous de nouvelles personnalités. Depuis notre
séance solennelle de l'an dernier, deux membres ont
été élus : Monsieur Bernard Bourgeois,
philosophe, qui succède à Olivier Lacombe,
et Monsieur Christian Poncelet, Président du Sénat,
qui succède à Bernard Destremau. Nous sommes
fiers de les compter désormais au sein de notre Compagnie.
Enfin, en juin dernier, Monsieur John Rogister, historien
britannique, spécialiste du XVIIIe siècle
français, est devenu correspondant de notre section
Histoire et Géographie.
L'Académie est une assemblée de pairs, qui
ne souffre qu'un seul classement : celui par spécialité
dans le cadre de nos six sections. En revanche, comment
classer la foule de personnalités et de caractères
qui, semaine après semaine, ont été
évoqués dans nos séances.
On me permettra de placer cet exposé sous le signe
de Gianbattista Vico, brillamment explicité, ici
même, face à notre Académie, par M.
Alain Pons. Vico a proposé une série de classifications
à sept termes, plus riche, somme toute, que le vieux
système trifonctionnel à trois termes cher
à Dumézil. Vous vous souvenez, la fonction
cléricale, première fonction dumezilienne
; les nobles militaires, deuxième fonction ; les
paysans, ou tout simplement le peuple, le tiers état
y compris les bourgeois, disons oratores, bellatores, laboratores
: ceux qui prient, ceux qui font la guerre, ceux qui labourent
la terre. Braudel me disait un jour, avec beaucoup d'éloge
dans la voix : Dumézil a eu trois très grandes
idées dans sa vie : la première fonction,
la deuxième fonction, la troisième fonction
- celles que je viens d'énumérer. A vrai dire
qui d'entre nous ne serait pas ravi d'avoir eu au moins
trois idées importantes dans son existence.. C'est
le plus bel hommage qu'on puisse rendre à l'immense
savant qu'était Dumézil.
Néanmoins Braudel-Dumézil, ce sont là
jeux de princes qui passent très au-dessus de la
tête des modestes mortels, sinon immortels que nous
sommes. Revenons en conséquence à Vico. Sa
série se décline comme suit : 1) les Géants
ou les Monstres ; 2) Les dieux ; 3) Les héros ; 4)
le peuple et sa culture - incidemment les dieux, les héros,
le peuple, ce sont les trois fonctions dont je parlais tout
à l'heure ; 5) les Républicains ; 6) la Monarchie,
éventuellement impériale ; 7) toujours, hélas,
en fin de parcours, les femmes dont l'action, selon Vico
reproductive, et qui n'est pas que cela bien sûr,
tant s'en faut, donc l'action feminine et familiale traverse,
inévitablement les 6 catégories précédentes
, ce qui après tout, est tout à l'honneur
de l'élément féminin en question.
Dans la liste des personnages, personnalités, caractères,
qui ont je l'espère illustré notre année
academique , la place des Géants, ou plutôt
des Monstres, serait à chercher - le numéro
Un de Vico - du côté de personnages plutôt
sinistres, les fameux monstres en question, même si
ces hommes ne sont pas entièrement des monstres,
de personnages comme Hitler ou Staline. Mais il ne serait
pas convenable de commencer ce rapport, d'aujourd'hui, par
le nom du chef national socialiste, ou du dictateur de l'URSS.
C'est pourquoi je débuterai cet exposé par
les hommes de Dieu - André Damien nous a superbement
parlé de Jean-Paul II - peut-être rappellerai-je
simplement ici deux épisodes de la vie ou de l'action
de cet homme, Wojtyla , à la fois homme de paix et
tombeur d'un certain soviétisme. Il a refusé
une condamnation ex-cathedra de l'athéisme communiste,
parce que, lui, Jean-Paul II, souhaitait que tout vienne,
que tout procède d'une pure et simple et intime conviction
intérieure. Il s'est opposé aussi au concept
trop égalitaire à son gré de peuple
chrétien ou de peuple de Dieu, car la vieille notion
de hiérarchie ecclésiastique et autre lui
paraissait plus essentielle ou fondamentale. Faudrait-il
dire de la part de Jean-Paul, de Wojtyla, un coup à
droite, exaltation de la hiérarchie, un coup à
gauche, refus d'une condamnation simpliste de l'athéisme
communiste ; ce serait évidemment trop simple. trop
simpliste .
Je m'aperçois que j'ai évoqué le Jean-Paul
II de notre confrère Damien avant de mentionner et
plus que mentionner l'excellent Dieu de M. Régis
Debray. Je ne puis que citer sa conclusion, la conclusion
de Debray, toujours précise et pleine d'humour, comme
si souvent dans la prose que j'appellerai " régissienne
" ; Régis Debray, disais-je - c'est lui qui
parle - Debray déclare en évoquant Voltaire,
déiste anticlérical :" Dieu, écrit
Voltaire, a fait l'homme à son image, et l'homme
le lui a bien rendu . Un humaniste respectueux des divins
mystères - Debray en personne sans doute - serait
plutôt tenté de renverser la vapeur. L'homme
a fait Dieu à son image, et le Dieu de Moïse
et de Josué, de saint Vincent de Paul et de la Saint
Barthélemy, de Ib'n Arabi et de Ben Laden le lui
a bien rendu. Parfois même au centuple. " Vous
voyez que les diverses faces du problème divin ,
le meilleur et le pire sont abordées avec impartialité
et générosité par M. Régis Debray.
Des hommes de Dieu, passons aux héros. De Gaulle
s'offre à nous, tout naturellement, grâce à
notre chancelier Messmer qui nous a donné, en fonction
de son expérience personnelle, un admirable De Gaulle
en direct. L'expérience de M.Messmer fut assez héroïque,
elle aussi, à divers moments tout à fait fondamentaux.
Il reste que pour moi l'un des plus grands mérites
de De Gaulle, vers la dernière partie de sa vie,
c'est d'avoir donné à la République
une colonne vertébrale quelque peu monarchienne ou
monarchisante, en l'occurrence, celle du président
de la République, style Cinquième République
en effet. Ainsi aurons-nous eu dans toute notre histoire
5 dynasties, 5 races, comme on disait autrefois, 5 dynasties
à la tête du pays, les Mérovingiens,
les Carolingiens, les Capétiens et les Républicains,
en la personne, tout dernièrement, des 4 chefs d'État
qui ont succédé à De Gaulle lui-même.
Leurs noms sont sur toutes les lèvres : Pompidou,
Giscard, Mitterrand et Chirac.
Le peuple et sa culture, troisième catégorie
de Vico. Henri Amouroux a évoqué pour nous
le peuple français, spectateur et de l'histoire entre
1940 et 1944 ou 45. Peut-être pour moi la date la
plus essentielle, au cours de ce quadriennat ou de ce quinquennat
est-elle novembre 1942, première quinzaine de ce
mois, quand Stalingrad est encerclé, quand les Américains
débarquent en Afrique du Nord, quand Rommel doit
plus ou moins se retirer de toute une partie de la Libye,
quand le sort de la guerre , de la Seconde Guerre mondiale,
pivote en somme comme une scène de théâtre,
mais ce n'est pas du Feydeau, c'est plutôt du Shakespeare.
Dans son Journal plus ou moins intime, dès ce moment,
avec lucidité, Drieu la Rochelle annonce qu'il va
se suicider et vous savez qu'il a tenu parole. Et Josée
Laval, comtesse de Chambrun, désespérée,
croit revivre, mais dans le vice versa, les heures tragiques
de mai-juin 1940.
Le peuple et sa culture
Ici prend place l'excellent
exposé de M. Stasse sur la Bibliothèque nationale
de France, en tant que personnage ou personnalité
collective. Cette Bibliothèque, avec ses zones d'ombres,
l'architecture de l'établissement n'est pas fonctionnelle,
même si à l'usage elle acquiert une sorte de
dimension gaullienne ; mais l'informatisation des catalogues,
le confort intérieur, la richesse livresque immense
de la maison, en font à bien des égards une
grande réussite appréciée notamment
par beaucoup d'étudiants venus des USA, y compris
ceux de l'université de Chicago qui vient d'acquérir
un ensemble foncier important, paraît-il, à
proximité de l'ex-TGB de Tolbiac.
Le peuple et sa culture, dans l'esprit de Vico toujours,
je ne puis préjuger de ce que sera sûrement
le grand exposé de M. Fumaroli sur l'avant et l'après
Révolution française, au gré de Chateaubriand
, étude de caractère ; sinon, et c'est maintenant
moi qui m'exprime, sinon pour dire, à propos de la
Révolution française, qui sera quand même
au centre, avec Chateaubriand, de l'exposé de M.
Fumaroli, si non pour dire ce qui est je crois le sentiment
de beaucoup de membres de cette Académie : la Révolution
française est incontournable comme transition de
l'Ancien Régime à une démocratie encore
lointaine qui, comme l'a dit Furet, ne connaîtra tout
à fait son avènement qu'à partir de
1880 ; mais c'est une Révolution aussi, parfois déraisonnable,
dérapée, selon le mot de Richet et de Furet,
lors des années sanglantes du robespierrisme.
Le peuple et sa culture à la Vico, toujours, Alain
Besançon sera certainement surpris d'être placé
par mes soins sous cette rubrique, qui n'est vraiment pas
sa tasse de thé. Besançon a pourtant souligné,
de façon convaincante l'anomisme ou l'antinomisme
hyperchrétien du grand écrivain russe, Dostoïevski,
ses délires, ses mensonges et ses folies qui deviennent
ensuite sous d'autres regards, sous d'autres cieux, la vérité
et la sagesse dostoïevskienne en effet , parmi nous
notamment.
Nous en arrivons maintenant à l'immense troupe de
ce que Vico appellerait les Républicains. Mais en
fait il faudrait y inclure une population beaucoup plus
vaste, les hommes d'État des démocraties,
certes, mais aussi les pas vraiment républicains,
les dictateurs que nous avons évoqués en une
troupe assez bigarrée, parmi lesquels quelques-uns
des monstres dont j'ai évité de parler au
début du présent exposé pour ne pas
inaugurer mon discours par une redoutable fausse note.
Je me référerai d'abord, parmi les Républicains
authentiques, au très beau Jean Monnet, de Jean-Claude
Casanova, qui nous a tenu en haleine toute une séance,
puisque son exposé, l'exposé de M.Casanova,
se composait en réalité tout comme du reste
l'exposé de M. Messmer, d'une conférence proprement
dite , et d'une longue reprise , non moins éloquente
que la conférence elle-même. Jean Monnet est
par excellence l'homme de l'ouverture, au sens où
Bergson, dans ses Deux sources de la morale et de la religion,
et Karl Popper dans son Open society and its ennemies,où
Popper donc proposait un thème de l'ouverture en
histoire. Jean Monnet, et je suis ici le raisonnement de
Casanova, je l'espère, c'est la triple ouverture,
ouverture tolérante aux divers courants politiques
et idéologiques qui composent notre paysage et notre
théâtre intellectuel, et qui forment l'Europe,
laquelle fut l'un des soucis essentiels, nous le savons,
de Jean Monnet. En second lieu, ouverture aux puissances
maritimes, protestantes, libérales, et capitalistes,
l'Angleterre, les Etats-Unis qui ont dominé toutes
une partie fort importante de la biographie de Jean Monnet.
Enfin ouverture à l'essor, et à la croissance
économique avec le plan, aujourd'hui démodé
certes, mais cette préoccupation, planiste ou planistique,
dans l'immédiate après-guerre a certainement
dominé une part considérable des activités
de celui qui fut l'un des pères du plan Schuman,
Charbon-Acier, et de tant d'autres initiatives. Je n'insisterai
pas, bien sûr la chose va de soi, sur l'exposé
de notre confrère Michel Albert, exposé qui
est encore à venir, et qui terminera notre année
relativement à Robert Schuman, sinon pour dire que
ce même Schuman, est peut-être mûr pour
la béatification, voire la canonisation, puisqu'il
est mort, dit-on, après une vie admirable de créativité
politique au cours de laquelle Schuman avait, à ce
qu'on m'a raconté, préservé entièrement,
la pureté de son baptême, ou comme disait autrefois
le duc de Saint-Simon, " avait préservé
son innocence baptismale ". Il en irait de même,
du reste, de Newton, semble-t-il.
Dans un esprit assez différent, le Mitterrand de
M. Pierre Péan, a été un moment tout
à fait essentiel de nos communications de l'année.
On me permettra ici un excursus sur ma façon de voir
la question en ce qui concerne celui qui fut le troisième
président de la Cinquième République.
J'étais, en ce qui me concerne, plutôt opposé
à ce personnage capital , de son vivant. Mais maintenant
post mortem, je lui reconnais au moins trois mérites
essentiels.
Le premier mérite, quels que soient les défauts
de l'institution, c'est je le répète, notre
BNF dont j'ai déjà dit quelques mots en pesant
le pour et le contre, et quand même majoritairement
le pour, dans la lignée de M. Stasse. Mitterrand,
comme jadis Louis XIV ou Colbert est le seul chef d'État
au monde qui laisse derrière lui une formidable bibliothèque.
Le mérite est suffisamment extraordinaire et authentique
pour être digne ici même d'être signalé.
En second lieu, de par son amitié, semble-t-il, avec
Kohl, il a contribué au montage ou au remontage,
et au fonctionnement de ce qu'on appelle, d'un terme un
peu forcé, le " moteur " franco-allemand.
Nous avons eu l'honneur de décerner à Kohl
l'une de nos plus importantes distinctions, et il était
normal ici d'associer son nom à celui de Mitterrand.
Enfin Mitterrand est l'un des pères de l'Euro, et
je persiste à penser, malgré les difficultés
qu'implique cette monnaie surévaluée pour
nos exportations, je persiste à penser qu'il s'agit
là d'un formidable progrès de l'Europe unie.
Souhaitons qu'un jour, le Danemark par exemple, comprenne
ce progrès et que l'adhésion d'un nouveau
pays, un petit pays peut-être puisse ensuite déterminer
les plus grands, Angleterre en tête à suivre
la même route. Il est vrai qu'après les nouvelles
élections à la direction du Parti conservateur,
on peut sans doute se poser quelques questions à
ce sujet.
Le point de vue de M. Péan sur Mitterrand s'adressait
bien davantage au passé de cet homme d'État.
M. Péan a souligné le goût de Mitterrand
pour l'histoire, et son amour pour la patrie française.
Surtout s'agissant d'un homme dont les convictions étaient
parfois fluctuantes ; on notera avec Péan l'attachement
viscéral de Mitterrand à l'existence même
d'Israël, et son désir, en même temps,
de rendre justice aux Palestiniens sous la forme peut-être
d'un État qui reste encore à créer.
Nous rangerons, sans doute possible à mon sens, M.
Gorbatchev dans la catégorie des démocrates
ou des républicains qui nous occupent en ce moment
, se fussent-ils rendus dignes de cette titulature un peu
sur le tard. Et sur ce point, je ne puis que citer la belle
conclusion de M. Soutou :" Malgré toutes les
critiques qu'on peut lui faire, le grand mérite de
Gorbatchev devant l'Histoire sera d'avoir compris le caractère
inéluctable d'un bouleversement qu'il avait lui-même
lancé, même s'il dépassa ses intentions
initiales, et d'avoir accepté que ce bouleversement
se produise sans effusion de sang en Allemagne ou en Europe
orientale, et en URSS même de façon beaucoup
moins dramatique que l'on ne pouvait le craindre. Quant
à sa volonté, progressivement clarifiée,
de sortir du communisme mais de façon ordonnée
et sans rupture brutale, elle pose une question de fond
passionnante sur le communisme soviétique lui-même
: était-il ou non capable de se transformer de façon
à aboutir à quelque chose de tout à
fait différent? Sur le plan théorique on peut
en douter; mais sur le plan historique pratique, si on constate
que Gorbatchev n'a pas pu éviter une rupture, au
lieu de la transition qu'il souhaitait, on constate également
que la société soviétique, dans une
complexité qui nous apparaît aujourd'hui plus
clairement, était capable de sécréter
des anticorps et que l'Homo sovieticus n'avait pas tout
envahi. Sans oublier bien sûr la fermeté et
en même temps l'ouverture de la politique occidentale
depuis 1947, selon l'inspiration définie dès
le départ par Georges Kennan, visant à résister
prudemment à l'URSS pour l'amener à se transformer
de l'intérieur: sans cette politique, pas de Gorbatchev.
"Qu'en est-il maintenant après les événements
que vient de vivre la Russie ?
Nous en arrivons maintenant à une tout autre catégorie,
celle des dictateurs. M. Milza nous a donné un portrait
tout en nuances de Mussolini qui nous change des simplifications
habituelles et manichéennes. Milza a intégré
les analyses fondamentales de De Felice, vraisemblablement
le plus grand historien italien, ou l'un des plus grands
du XXe siècle sur le consensus - consenso - qui a
entouré le chef fasciste à son apogée
du début des années 1930. Pourtant la scène
mussolinienne la plus intéressante et la plus importante
peut-être ,décrite par Milza, se trouve dans
la biographie du Duce, rédigée par ce même
auteur. C'est la scène au cours de laquelle, en septembre
1943, Hitler déclare à Mussolini que si celui-ci
(Mussolini) n'accepte pas de reprendre le pouvoir, lui,
Hitler, mettra à exécution son plan primitif
consistant à détruire par bombardements Gênes,
Turin et Milan. Vous remarquerez le goût exquis du
Führer, qui n'envisage pas de raser Florence, ni Venise,
ni Rome. Et qui plus est, le même Führer traitera
le peuple italien, comme un peuple esclave. Et Milza d'ajouter,
page 841 de sa biographie de Mussolini : Face à cette
menace de polonisation de l'Italie, Mussolini n'avait guère
d'autre choix, je souligne, que celui de se soumettre aux
desiderata du Führer dit Milza . Mais donner ainsi,
comme le fait M. Milza, donner ainsi sur ce point raison
à Mussolini, n'est-ce pas risquer que soient proposées
des justifications analogues quant aux comportements d'autres
gouvernements, dans d'autres pays d'Europe, éventuellement
voisins de l'Italie cisalpine ou transalpine. En tout cas,
ceci représente pour moi une nouvelle motivation
pour dire à M. Milza toute l'admiration que je porte
à son exposé parmi nous et à sa belle
biographie de Mussolini, qui n'est certainement pas indigne
des travaux de De Felice.
Le Franco de M. Benassar est-il justiciable d'une analyse
analogue. Au lieu des banalités sur les Blancs qui
sont mauvais et les Rouges qui sont bons, banalités
qu'on retrouve même hélas dans des discours
d'hommes d'État importants, M. Benassar s'est efforcé
de nous servir un Franco découpé en tranches
successives, un peu comme le melon de Bernardin de Saint-Pierre
que le créateur avait pourvu de côtes, afin
qu'il put être mangé en famille. Il y a la
tranche des années 1930 où un Franco évidemment
des plus contestables, le mot est beaucoup trop faible,
s'oppose à une révolution espagnole qui prend
par moments, on ne le souligne pas assez, des allures de
processus soviétique. Puis vient la Seconde Guerre
mondiale au cours de laquelle de très nombreuses
exécutions de Républicains sont accomplies
qui déshonorent bien sûr le régime franquiste.
Enfin, progressivement, vient l'époque de la croissance
d'après guerre, y compris sous le régime franquiste,
puis au-delà sous Juan Carlos. Dirai-je que quand
je visitais Barcelone en 1950, déjà, j'ai
eu l'impression de pénétrer dans une capitale
européenne. Et puis quand j'y revins quarante années
plus tard, certaines rues de cette grande et belle ville
avaient plutôt des allures de cavernes de brigands.
Quoi qu'il en soit M. Benassar parle de la guerre civile
espagnole comme d' une sorte d'ordalie, dont sortira beaucoup
plus tard cette Espagne moderne que nous aimons et que nous
admirons. Même si bien sûr M. Aznar, pour lequel
nous avons beaucoup d'estime, peut parfois, c'est inévitable,
susciter certaines objections.
Le Lénine de M. Nicolas Werth est sans concessions.
Werth voit dans le prédécesseur du Géorgien,
voit dans Lénine l'inventeur de la police politique
et du premier Goulag des îles Solovsky. Il ne reste
pas grand-chose du leader qu'on croyait lucide , ni de la
statue de Lénine, ainsi déboulonnée
une fois de plus par Werth, il ne reste pas grand-chose
de ce que des générations de communistes ont
voulu présenter, au point de départ du système
soviétique, comme un antidote léniniste ,
préalable à un stalinisme détestable.
Sur Staline, M. Stéphane Courtois ne peut s'empêcher
de pousser, si je peux dire, de longs cris d'admiration.
Quel prodigieux organisateur que ce Joseph Vissarionovitch
! M. Courtois, bien sûr, n'est en rien stalinien,
mais il considère que Staline était parfaitement
programmé pour accomplir la sinistre besogne qui
laissera la Russie dans l'état délabré
où elle était encore il y a peu. Mais, bien
sûr, les choses changent et, espérons-le, vont
changer encore très vite. C'était du moins
ce que j'espérais il y a quelques semaines ; Dans
quelle direction, dans quel sens, il serait difficile de
le prédire, et le moment n'est point propice en ces
lieux pour proposer ce genre de prospective .
Sur Hô Chi Minh, cet autre président-dictateur,
je crois qu'il faut quand même employer ce syntagme
comme on disait dans le vieux temps , Mme Dulong-Sainteny
nous a donné un très beau texte qui condense
notamment une grande partie de son expérience personnelle
au Vietnam, qui condense aussi de nombreuses et savantes
lectures de la part de cette éminente historienne
.
Nous avons plus de chance encore que nous ne pensions en
ce qui concerne cet étonnant personnage que fut Hô
Chi Minh, (même si les Vietnamiens ont eu parfois
moins de bonheur avec lui ) puisque vient de paraître
une interessante biographie d'Hô Chi Minh, biographie
due à M. Brocheux. Hô Chi Minh est incontestablement
un grand homme quant au Nation building, un grand homme
souvent cruel, pourquoi ne point le dire, et ne faisant
pas toujours beaucoup de cas de la vie humaine, fut-ce par
personne interposée. On nous dit que les amis de
l'oncle Ho " exécutèrent ", la phrase
est de M. Brocheux, les trotskistes vietnamiens. Ne pourrait-on
s'exprimer plus clairement et faire remarquer que ceux-ci
furent tout simplement assassinés ?
Mme Dulong-Sainteny est parfaitement consciente de l'essence
totalitaire, oppressive, et goulaguisante de certains aspects
du régime politique, installé au temps de
ce leader. Reste que cet étonnant personnage , Ho
, aimait les fleurs, qu'il écrivait de jolis poèmes
sur Confucius , et que son récent biographe a pu
de la sorte en faire une personnalité complexe et
séduisante, à mi-chemin de l'archipel du Goulag
de Soljenitsyne et des petits vieillards modèles
de la comtesse de Ségur.
Sur Mao Tsé-toung, Mme Bastid Bruguière a
eu de singuliers mérites : il lui fallait à
la fois ressusciter un personnage dont l'essentiel des actions
était presque inconnu de beaucoup d'entre nous, et
en même temps tirer de lui les idées générales
et les conclusions de portée universelle qu'on attend
d'un conférencier parlant de De Gaulle ou de Bismarck,
deux hommes qui sont l'un et l'autre plus proches de notre
culture , et là aussi, je ne puis mieux faire que
de citer la conclusion de Mme Bastid : "Les souverains
préférés de Mao étaient les
empereurs qui par les convulsions de transformations brutales
avaient frayé la voie à l'âge d'or des
Han et des Tang. Ce fut peut-être la fonction de Mao.
Avec Chiang Kai-shek, il a été le premier
autocrate chinois modernisateur et occidentalisant. L'imagination
politique a fait la victoire de Mao, sa grandeur et les
aberrations meurtrières de son règne. Cette
imagination nourrie chez lui, sans l'ombre d'un complexe
ou d'un doute, par le sentiment absolu de son identité
chinoise, par une totale confiance dans la puissance de
cette identité ; n'a-t-elle pas, en définitive,
aguerri les forces populaires d'une renaissance nationale,
libératrice et moderne ? C'est ce qu'exprimait à
la veille de sa mort, lors de la manifestation d'opposition
sur la place Tiananmen le 5 avril 1976, un poème
de protestation contre le régime de Mao :
La Chine n'est plus la Chine de jadis
Le peuple chinois n'est plus ignare
La société féodale du Premier empereur
est à jamais révolue."
Hitler, il faut bien y venir : aux excellents développements
que propose M. Burin, je me conterai d'ajouter quelques
suggestions qui venant du non-spécialiste que je
suis risquent de paraître éventuellement déplacées.
Je crois d'abord que Hitler est un révolutionnaire
au sens le plus déplorable, le plus détestable
de ce terme. Je vois dans notre histoire européenne,
ou même plus qu'européenne, trois groupes de
révolutions qui constituent le passage progressif
de l'Ancien Régime à cette démocratie
dont je parlais tout à l'heure ; la révolution
anglaise de 1640 - 1688], la Révolution française
et les paraphernalia qui l'entourent ; enfin les révolutions
européennes qui courent de 1917 à 1945, et
qui ont jeté bas l'Ancien Régime dans la plupart
des pays d'Europe, et dont Hitler est évidemment,
hélas, l'une des parties prenante, il en est même
l'un des coryphées, je le répète tout
à fait haïssable.
En second lieu, il me semble, et vous me pardonnerez d'enfoncer
cette porte ouverte, qu'Hitler est un esprit faux , même
supérieurement doué et intelligent à
certains égards.
En 1941, il attaque l'URSS et décrète que
ce pays s'effondrera comme un château de cartes ou
comme un château de sable. Ses espérances sur
ce point ayant été réfutées
ou déçues, il déclare qu'au fond lui,
Hitler, ne regrette pas quand même de s'être
trompé de la sorte, parce que s'il avait mieux apprécié
la puissance de l'URSS, il n'aurait pas attaqué ce
pays. Or sa mission, en quelque sorte, tracée depuis
Mein Kampf, consistait à attaquer et à envahir
et à occuper la Russie pour y installer la Grande
Allemagne, et il était donc bon, ajoutait le Führer,
qu'il se soit lui-même trompé, puisque ainsi,
se nourrissant d'illusions, il avait procédé
sans crainte à cette offensive, indispensable de
toute manière dans la perspective historique allemande,
voire européenne qui était celle du Fuhrer
; offensive qui s'était avérée beaucoup
plus difficile à mettre en uvre qu'il ne le
croyait et qui comme vous le savez, mais cela c'est la suite
de l'histoire, s'est terminée de façon effroyable,
à tout point de vue.
Les dictateurs, encore, ou les collaborateurs des dictateurs.
Goebbels, dont nous a parlé avec talent Marc Ferro,
à propos des problèmes de propagande. Immonde
salopard, certes, c'est le moins qu'on puisse dire ; canaille,
comme l'appellera Joachim Fest, Goebbels n'en est pas moins
l'auteur d'un prodigieux Journal de 15 000 pages, en une
langue allemande relativement facile, et qui comme telle
ne sera jamais traduit en français intégralement,
tandis qu'on traduit le moindre propos de table de Marx
ou de Freud. Et pourtant, nous sommes fascinés en
lisant ce Journal publié par les éditions
scientifiques allemandes, par des éditeurs nullement
pronazis, bien entendu, il est fascinant de suivre jour
par jour, à raison de cinq, six, ou même dix
pages par journée, chaque jour, en effet, de la Seconde
Guerre mondiale. Le récit par Goebbels de la soirée
entre amis des 5/6 juin 1944, à la veille du débarquement,
où Eva Braun est venue s'occuper de la tension du
Führer est un véritable morceau d'anthologie
pour qui comme moi fut témoin oculaire, le lendemain,
sinon du débarquement lui-même, mais des premières
conséquences de ce débarquement allié,
de bon augure certes mais tragique au regard des populations
civiles ; ce débarquement allié dans ma Normandie
natale libérée par les soins des Anglo-Américains.
Les rois maintenant, et leurs ministres.
Louis XIV, nous fut présenté deux fois par
l'excellent exposé de M. Petitfils, et par ce grand
éditeur qu'est Denis Maraval lequel, au titre des
biographies sur lesquelles il s'est exprimé avec
beaucoup de talent, avait publié jadis l'excellent
Louis XIV de Bluche.
La Révocation, tous nos auteurs, M. Petitfils lui-même
et Bluche bien entendu le soulignent , fut certainement
l'erreur cardinale du Roi-Soleil, un peu comme l'expédition
des Dardanelles fut l'erreur capitale de Churchill. Il est
vrai que l'Europe française du Siècle des
Lumières est un peu le résultat, la fille
putative de cette Révocation, les Huguenots, hélas
exilés, ou s'exilant eux-mêmes s'étant
empressés d'exporter dans les pays voisins, comme
autant de professeurs de français la connaissance
de notre langue. Il est vrai aussi que la Révocation
louis-quatorzienne s'inscrit dans un contexte européen,
certes peu sympathique à certains égards ,
lui aussi, contexte qui tourne autour de la Constitution
de l'État moderne, par éradication des différences
religieuses. Éradication qui du reste n'a pas réussi.
Les Anglais en Irlande, les Autrichiens vis-à-vis
des Turcs, les Russes à l'égard des vieux
croyants ne se sont pas mieux comportés que ne firent
les dragons casqués et bottés du roi de France
convertisseur des calvinistes.
Mais bien sûr ceci n'est pas une excuse, la France
étant la nation matricielle (au point de vue du concept
nationalitaire ) de toutes les autres nations, la France
ayant créé le modèle national, se devait
de donner l'exemple d'une conduite tolérante et ouverte.
Elle se devait d'être le bon élève de
la classe. Le moins qu'on puisse dire, est qu'elle ne s'est
pas engagée immédiatement dans cette direction.
Même si par la suite, la tolérance au XVIIIe
siècle, jusqu'à l'édit d'officialisation
des protestants de 1787, la tolérance a retrouvé
une grande partie du vaste espace qu' Henri IV déjà
lui avait offert deux siècles auparavant .
De l'uvre de M. André Zysberg, l'un de nos
communicants, j'évoquerai bien sûr le bel exposé
qu'il nous a donné sur la marine au temps des trois
Rois : Louis XIV, XV et XVI. Mais je voudrais signaler également
l'apport considérable qui fut le sien quant à
notre connaissance du régime de Louis XV ; lors de
son exposé d'abord, et dans un livre en tout point
remarquable consacré à ce sujet. M. Zysberg
est le premier à avoir montré par les chiffres
de galériens qu'il a donnés, ceci dans sa
thèse, que les envois des Huguenots aux galères
s'effondrent en tant que nombres, en tant qu'effectifs de
ces malheureux , à partir de 1713-1715, et sous la
Régence et sous Louis XV. Les règlements draconiens
antiprotestants pris par le duc de Bourbon en 1724 contre
les calvinistes ne sont pas réellement appliqués
à la lettre, même si, hélas, des pasteurs
sont encore mis à mort.
M. Zysberg est aussi l'un des premiers à avoir remarqué
le mouvement de bascule, d'alternance, qui a emporté
le règne de Louis XV, tantôt vers le clan des
faucons ou des durs à la d'Argenson, au milieu du
XVIIIe- le comte d'Argenson -, et Maupeou aussi un peu plus
tard ; tantôt aussi parmi les hommes d'État
plus modérés et plus ouverts, comme Fleury
et Orry au début du règne, et Choiseul ; voire
Turgot après la mort de Louis XV.
M. Chaussinand-Nogaret nous a dépeint un Louis XVI
qui certes, avait su magnifiquement mener sa guerre d'Amérique,
avec Vergennes - peu de gratitude nous en revient aujourd'hui
des Etats-Unis -, mais cette victoire américaine
, comme on dit à Bordeaux , fut la première
et la dernière guerre gagnée par la France
à l'encontre des Anglais en moins de cent ans. Ceci
méritait d'être signalé. ; Ultérieurement
Louis XVI fut incapable par aboulisme, dirai-je, par maladie
de la volonté, de faire face aux flux révolutionnaires
de 1789-1792. Remarquons quand même à ce propos
que des souverains certes plus ou moins doués selon
les cas, comme Pie IX en 1848, ou Guillaume II, Nicolas
II, Louis Philippe, Napoléon III, ne se sont pas
montrés capables, eux non plus, de résister
à ce que les Anglo-Saxons, sans aucune connotation
péjorative appellent une vague scélérate
révolutionnaire, ces vagues de 30 mètres de
haut qui sont susceptibles d'engloutir d'un coup un pétrolier
géant, ou du moins de la casser, de le briser ; à
plus forte raison , susceptibles de briser l'Ancien Régime.
Que dire de Pierre le Grand ( nous sommes toujours dans
le chapitre des rois et des empereurs ), sinon paraphraser
ce qu'a énoncé avec beaucoup de talent M.
Berelovitch en sa communication savante. Je retiens l'image
de Pierre, tenant dans ses bras l'enfant Louis XV âgé
d'une dizaine d'années lors de la visite de Pierre
le Grand en Europe occidentale. Va-t-il le lancer au plafond
ce petit Louis XV pour qu'il se fracasse en retombant sur
le plancher. Heureusement non. Mais l'uvre du tsar
autocrate et réformateur reste tributaire de ce que
deviendra ultérieurement la grande Russie, passant
du zéro à l'infini, et de l'Etre au Néant,
jusqu'à des résurrections, fussent-elles problématiques
parfois , jusqu'en notre époque. " Faut voir
d'où ils viennent ", disait-on des Russes. C'est
l'éternel propos des admirateurs de Pierre le Grand
au XVIIIe siècle, des communistes français
vers 1950-60, et de ceux qui font aujourd'hui confiance
ou non à la Russie poutinienne en notre temps.
Après les Rois et les empereurs, ou avant eux, viennent
les serviteurs de la monarchie ou des monarchies. J'en dénombre
trois dans nos Annales académiques de 2003 : Bismarck,
Churchill, Thatcher. Bismarck, en dépit ou à
cause des magnifiques contributions de M. Bled, je ne pourrais
pas tout à fait à ce Bismarck, moi, personnellement,
je ne pourrai pas entièrement lui donner l'absolution,
ou le Bon Dieu sans confession. Certes Bismarck a su éviter
la guerre sur deux fronts, dans laquelle pataugeront sur
le mode sanguinaire ses successeurs plus ou moins immédiats,
tant Guillaume II qu' Hitler. Certes, Bismarck a su être
multilatéral et non pas unilatéral comme on
dit de nos jours. Mais c'est au fond afin de mieux nous
embêter, nous, les Français. Disons pour enfoncer
une porte ouverte que je préfère infiniment
Adenauer, Schmidt, Köhl, Schröder, grands amis
de la France. Ma mère n'aimait pas Frédéric
II ; pour ma part, je n'apprécie qu'à moitié
le chancelier de fer. Je le vois toujours à travers
la ligne bleue des Vosges , comme les protestants voient
Louis XIV à travers la ligne bleue des Cévennes
.
Churchill, on l'admirera pour sa politique, raide comme
barre, certes, au meilleur sens du terme, pardonnez-moi
M. le Premier ministre, de cette évocation nominale,
et néanmoins, comme l'a montré M. Anthony
Rowley, Churchill a fait bêtise sur bêtise,
avant de devenir sur le tard le très grand homme
que nous savons. Et puis ses bons mots, fussent-ils de mauvais
goût sans aucun doute, mais le mauvais goût
peut être la marque du génie, qui se permet
toutes les licences. L'un de ses bons mots, à propos
d'Hitler et Staline : " We have killed the wrong pig
" (Nous avons tué le mauvais cochon), disait-il
à propos d'Hitler, regrettant de n'avoir pas tué
Staline aussi par la même occasion à la manière
de ces chasseurs normands ou chinois du temps jadis qui
d'une seule flèche d'arbalète, transperçaient
en vol deux canards sauvages. " The Wrong Pig ",
le mauvais pork ou le faux cochon serait-ce aujourd'hui
Saddam Hussein ?, dont on peut se demander si c'est à
lui d'abord, ou à lui surtout qu'il fallait porter
les premiers coups.
Mme Thatcher, enfin, fera transition avec les femmes, dernière
catégorisation un peu sacrifiée comme toujours,
hélas, de Gianbattista Vico. Dépeinte avec
beaucoup de science par Mr Chasseigne ( vérifier
l'orthographe) cette dame ferrugineuse a remis l'Angleterre
sur pied, même si, à propos de l'Europe unie
en général, et de la France en particulier,
la chère Margaret fut de temps à autre insupportable.
Jeanne d'Arc, avec notre cher et grand confrère Contamine,
n'est pas en reste ; non point d'insupportabilité
thatcherienne ,, mais de grâce mystique. J'ai encore
les oreilles remplies du vacarme récent d'un film
à propos de cette Sainte, un film qui du reste ne
m'a pas laissé indifférent. C'est en effet,
pour en revenir à ce que je disais à l'instant,
le mysticisme international de Jeanne d'Arc, mysticisme
français, mais aussi exaltation sainte se répercutant
sur l'Italie, que M. Contamine a souligné. A propos
de cette belle période des étés chauds,
c'est l'historien du climat qui parle, à propos de
ce coin de ciel bleu, de cette culotte de gendarme qui s'étend
de 1417 à 1435, et dans le cadre de laquelle s'insère
la Geste de Jeanne.
Les reines de France, illuminées par la science de
notre jeune et charmante contributrice Mme Cosandey, nous
ont donné par sa voix un tableau des rites à
la Giesey - c'est le grand historien américain des
funérailles royales -, mais cette fois, il ne s'agit
plus d'inhumation, bien plutôt de la ritualisation
du cursus de ces grandes bonnes femmes, reines ou régentes
de France, ou simplement conseillères du Pouvoir,
comme Anne de France, chère à notre Secrétaire
perpétuel, ou Catherine de Médicis, qui l'une
et l'autre, ont exploré les chemins d'un étatisme
ouvert ; Anne d'Autriche, enfin, en son couple paradoxal
, son couple italo-castillan, et peut-être platonique,
quoique Mme Dulong n'en tomberait pas nécessairement
d'accord, couple italo-castillan, Anne et Mazarin, Anne
et Jules faudrait-il dire, M. Chaunu m'avait reproché
cette expression qui n'était pas de ma part , désobligeante,
Anne et Jules, ouvrant la voie, pavant la route comme disent
les Britanniques , pour un absolutisme new-look (vous me
pardonnerez de prononcer ces quelques mots d'anglais, certes
sacrilèges dans une coupole qui en principe est à
100 % francophone).
Il nous restera encore à prendre connaissance de
Trotski et des trotskistes, notamment en France, dans un
exposé presque de fin d'année de Marc Lazar.
Cet exposé stimulera sans doute pour le mieux nos
réflexions, en un pays où le trotskisme qu'on
a longtemps considéré comme une pure et simple
secte , accueille dorénavant, ou recueille dorénavant,
un bon dixième, 10 % au moins des suffrages exprimés.
Ce qui, nous le reconnaîtrons, n'est pas du tout un
pourcentage sectaire, même si l'idéologie mise
en cause, l'idéologie trotskiste, elle, conserve
encore, d'innombrables traces de sectarisme. Mais après
tout, Ceylan, Sri Lanka a bien été gouvernée
par une femme trotskiste, pendant quelque temps, Mme Bandaranaiké.
Alors dirons-nous, pour satisfaire ou contrister les uns
et les autres, dirons-nous que rien n'est perdu ? Que tout
n'est pas dit, en ce qui concerne notre Hexagone, ingouvernable
certes, et dans lequel pourtant nous avons les uns et les
autres définitivement planté nos pénates,
ou peu s'en faut.