La démocratie est une précieuse alchimie.
Elle transforme un groupe d'individus en un peuple souverain
capable de volonté politique. Deux procédures
permettent de réaliser cette transmutation : l'une,
politique, fondée sur le suffrage universel et le
fait majoritaire ; l'autre, sociologique, fondée
sur le concept d'opinion publique. Chacune a son moyen concret
de quantification : le vote pour l'une, le sondage pour
l'autre.
La démocratie de masse repose sur la coïncidence
des deux concepts, générant l'idée
d'une " rationalité du peuple ". En 1882,
Paul Bert, ministre de l'Instruction publique, dessinait
ainsi les contours du vote idéal : libre, désintéressé,
éclairé. Si la première condition -
la liberté - est acquise de longue date dans les
pays authentiquement démocratiques, les deux suivantes
- le désintéressement et l'information - soulèvent
plus de problèmes que jamais.
Atteindre un tel idéal suppose, en effet, que les
citoyens soient formés à la vie démocratique.
Or, à notre époque, le travail des corps intermédiaires
- syndicats, partis politiques
- est déficient
et l'école ne répond plus aux exigences qui
conduisirent à son instauration. Il est donc indispensable
- avec l'arrivée d'Internet - d'évaluer l'action
de l'ensemble des médias de masse sur la formation
de l'opinion publique.
Je le ferai en deux temps :
" celui de l'analyse de l'impact de la communication
de masse sur la vie politique dans les démocraties
;
" celui de l'interrogation sur les conséquences
que pourraient avoir les développements des nouvelles
techniques de communication sur l'exercice de la démocratie.
I- POLITIQUE ET COMMUNICATION DE MASSE
Une vision naïve de l'action des médias serait
de considérer qu'ils donnent directement accès
au réel, alors qu'ils ne transmettent qu'un message
régi par des codes. La transmission elle-même
peut rendre opaque la signification. Si le medium n'est
pas le message, il lui fait néanmoins subir toute
une série d'inflexions.
En réalité, il n'y a pas d'existence politique
sans existence médiatique
Dans les démocraties modernes, l'homme politique,
pour gouverner, doit rassembler sur son nom - ou sur celui
de son parti - une majorité de suffrages. Pour y
parvenir, il doit se faire connaître et faire connaître
ses idées. Les moyens traditionnels existent toujours
(présence sur le terrain, réunions publiques,
action militante
), mais combien ces moyens paraissent
artisanaux en regard des médias de masse.
Ces derniers sont devenus l'espace naturel de la politique
- en particulier la télévision, de loin la
première source d'informations dans tous les pays
développés et jugée la plus crédible.
Mais il faut savoir que sur le petit écran, la politique
constitue un programme au même titre qu'un autre sujet.
S'il lui arrive de jouir d'un prestige particulier, ce n'est
jamais d'un régime de faveur ; elle doit donc obéir
à la règle sans appel du système des
parts de marché. Une telle situation impose de s'en
tenir à certaines formes, dont le respect peut en
venir à déformer la nature du débat
public et le contenu des messages, et cela, sans que l'on
puisse y voir d'intention malveillante.
Cette domination du médiatique sur le politique
ne doit cependant pas être comprise comme la capacité
accordée aux médias d'imposer leurs choix
aux citoyens. Les exemples sont nombreux, dans le monde,
de défaite d'un candidat " médiatique
" ou de victoire d'un candidat malhabile, peu familier
des caméras. Les médias sont certes un point
de passage obligé et même un lieu d'influence,
mais, fort heureusement, sans pouvoir absolu.
Des figures imposées en découlent
La première conséquence - sans doute la plus
lourde d'effets - est la personnalisation de toute la vie
publique. C'est une tendance naturelle due à la télévision.
Fondée sur l'image et porteuse d'affectivité,
elle conduit à identifier les idées à
des individus et les individus à des traits de caractère.
Le risque de réduction du débat public à
un jeu de marionnettes parodiques n'est que le cas extrême
de cette logique.
Le développement d'une idée présentée
à partir d'un sujet précis demande du temps
(télévision, radio) ou de l'espace (journal).
Pour qu'une idée soit médiatisée, elle
doit, peu ou prou, faire partie d'un contingent d'idées
reçues, en s'intégrant aux argumentaires préexistants,
sans trop de difficultés ni de remises en cause.
Voilà comment - sans même évoquer la
prédominance de telle ou telle école - se
perpétue la " pensée unique ".
Une seconde conséquence est l'appauvrissement du
débat public trop souvent remplacé par des
querelles de personnes. Il s'ensuit le sentiment d'un insupportable
carriérisme. En soi, rien de nouveau ; Tocqueville
notait déjà dans sa correspondance, en pleine
Monarchie de Juillet, que " le goût des places
devenait une passion universelle ". Rien de bien critiquable
: la politique a toujours consisté à utiliser
les légitimes ambitions personnelles pour le bien
de la collectivité. La véritable nouveauté
réside dans la mise en scène de la carrière
qui, avec ses heures de gloire ou ses échecs, devient
un ressort dramatique
Dallas, mais pour de vrai.
Les querelles de personnes, elles-mêmes - surtout
elles -, sont implacablement réduites à des
combats d'images : combat pour se construire une attitude
valorisante à l'égard de l'opinion et, dans
la mesure du possible, briser l'image de l'autre.
On comprend, dans ces conditions, que le travail parlementaire
reste - pour l'essentiel - ignoré des médias
et donc de la majorité des Français. Combien
d'heures de travail et de séances prolongées,
alors que ne seront retenus que l'incident, la petite phrase
plaisante ou vengeresse, au mieux une vague idée
du sujet traité. C'est ainsi que le débat
public y perd en consistance.
La politique du sondage
L'impact de la médiatisation se fait sentir ainsi
dans la pratique même de la vie politique. C'est la
réalité de l'événement qui est
alors touchée et non plus seulement les apparences.
Le souci constant du paraître modifie l'action politique.
Pour être élu et surtout réélu,
il faut établir puis maintenir son image. Le sondage,
expression de l'opinion publique à un instant t quant
à une question x, devient alors une boussole, dont
l'aiguille indique à l'homme habile les sommets -
ou les gouffres - de sa cote de popularité. Il arrive
même que le scandale, briseur d'images par excellence,
soit l'arme favorite de la politique moderne.
Sans aller jusqu'à la confusion de l'image et de
la légitimité, l'homme politique est toujours
entraîné, par les sondages, dans une véritable
spirale qui lui fait délaisser les vues à
moyen et long terme au profit de l'instantané. En
changeant de temporalité, l'homme public abandonne
la perspective du temps long du politique pour épouser
celle du temps court des médias. Il faut souligner
les ravages qu'entraîne une telle attitude dans les
sociétés complexes des temps actuels : cet
homme public peut, en effet, être conduit à
abandonner l'idée selon laquelle son action doit
avoir pour seul objectif le service de l'intérêt
général et non la satisfaction d'intérêts
catégoriels influents.
Mais que l'on se rassure, le courage politique reste une
vertu plus courante qu'on ne le croit ; il lui arrive même
de rencontrer le succès !
Par ailleurs, il ne faut pas perdre de vue que le récepteur
- c'est-à-dire le destinataire - d'un message médiatique
- tout à la fois citoyen, individu et consommateur
- n'est pas inactif dans le processus de communication ;
il a toujours son mot à dire et nul ne peut lui contester
la liberté d'exercer son sens critique.
En réalité, les médias exercent surtout
leur influence par " l'effet agenda " - c'est-à-dire
par la sélection des événements qui
constituent l'actualité - et par l'insertion de ces
événements dans des cadres d'interprétation
de plus en plus uniformisés.
C'est ainsi que l'influence médiatique contribue
à la crise de l'organisation démocratique
traditionnelle, en passant trop souvent de la forme ancienne
du débat public à une caricature. Comment
donc, à l'heure d'Internet, les nouvelles techniques
pourraient-elles être utilisées pour rénover
ce débat et mieux servir la démocratie ?
II- DE NOUVELLES TECHNIQUES, POUR NOUVELLE
DEMOCRATIE ?
Ne cédons pas aux illusions et sachons bien que
les techniques ne créent pas les changements de société.
Leur rôle est de les rendre possibles et d'en accélérer
l'évolution. C'est déjà beaucoup.
Pour juger des effets d'Internet sur l'information et la
démocratie, il est encore un peu tôt. Il faudra
attendre à la fois une amélioration technique
- un plus haut débit de transmission - ainsi qu'un
accroissement de l'utilisation. Actuellement, l'usage d'Internet
ne concerne que 12 % de la population européenne.
Il est toutefois possible, d'ores et déjà,
de prendre acte de certaines logiques et de relever certains
dangers. Comme ne cesse de le rappeler Dominique Wolton
: " L'essentiel n'est jamais le progrès technique,
même et surtout en matière de communication
; ce qui compte, c'est le projet auquel on assigne cette
technique ".
Il est vrai que la mise à disposition, pour tout
internaute, d'une gigantesque banque de données mondiales
constitue un progrès considérable.
Il apporte même à l'écrit une nouvelle
vitalité. " On s'écrit à nouveau
" constate Bernard Pivot, dont la célèbre
dictée attire de nombreux amateurs sur Internet ;
on s'envoie des " e-mails ", de ces courriers
instantanés qui auraient peut-être fait rêver
Madame de Sévigné, tout en évitant
à Madame de Grignan d'attendre
Sur Internet, c'est, en effet, le texte qui domine aujourd'hui
l'information. Le succès des quotidiens en ligne
en est la preuve. Y sont disponibles les articles du jour
ajoutés à d'autres éléments
publiés sur le même sujet (articles anciens,
textes de référence
). Le lecteur peut
trouver là un moyen d'échapper au risque majeur
que lui font courir certains professionnels de l'information
: celui de la courte vue, le nez sur l'événement.
Mais les limites de l'innovation sont tout aussi évidentes
que les progrès.
Avoir la possibilité d'accéder à un
million de fois plus de connaissances et de données
ne multipliera jamais par un million de fois la possibilité
individuelle d'y accéder réellement, car,
le temps n'est pas plus extensible que la capacité
d'assimilation. Un tri dans l'océan de l'information
sera toujours nécessaire.
En dernière analyse, la sélection de l'information
selon le critère de l'objectivité dépendra
toujours des compétences intellectuelles personnelles
de qui s'informe. Les développer doit demeurer la
mission de l'école, qui est le véritable enjeu
de toute société.
L'information disponible sur Internet serait-elle nécessairement
moins crédible ? Plus abondante et dépendant
de multiples opérateurs dont la qualité n'est
pas toujours évidente, l'information sur Internet
doit être consultée avec prudence. Celles données
par l'audiovisuel et la presse sont plus étroitement
sous le contrôle de tous. Un exemple : il peut exister
des sites négationnistes, alors qu'on imagine mal
un directeur de journal accepter un article de cette mouvance
- fût-ce une tribune libre. La crainte du scandale,
sans doute plus que du procès, le retiendrait.
Internet est comme une immense librairie : l'achat d'un
livre, pour peu que l'on ne connaisse pas l'auteur et que
l'on découvre le domaine dont il traite, est guidé
par un certain nombre de réflexes : réputation
de l'éditeur, lecture des recensions, conseil d'un
vendeur. Bien que cette prudence elle-même ne mette
pas entièrement à l'abri de l'erreur, il faudra
sur Internet faire preuve de réflexes identiques.
Ainsi, chaque citoyen peut se promener à sa guise
sur une " toile ", un entrelacs de réseaux,
le Web. Cette image de la toile fait penser à la
mythologie grecque, à l'histoire d'Arachnè,
jeune fille habile à l'art du tissage. Elle avait
osé défier la déesse Athéna.
Elle fut donc condamnée à tisser sa toile
toute sa vie et à rester prisonnière. On peut
se demander si les internautes ne risqueraient pas de finir
de même
Mais, Internet peut aussi répondre à un désir
de démocratie directe ou, plus exactement, au désir
de participer activement et personnellement à la
vie de la cité.
C'est ce qui se passe dans le cadre de la démocratie
locale, comme le montrent les premiers essais menés
au niveau communal ; le plus concluant a été
développé à Issy-les-Moulineaux. Les
nouvelles techniques de communication peuvent permettre
de satisfaire les besoins d'expression et de transparence
des citoyens, au regard de la prise de décision politique
locale d'abord, nationale ensuite.
Un autre objectif serait alors d'augmenter le taux de participation
des citoyens aux élections en leur facilitant cet
acte majeur. Des projets sont recensés dans quelques
villes de Belgique, des Pays-Bas, de Grande-Bretagne et
d'Allemagne.
CONCLUSION
J'aborderai la conclusion de ce propos en rappelant ce jugement
de Renan, qui assistait, dans sa jeunesse, à une
séance sous la Coupole : " Tous ces académiciens,
avec leurs costumes et leurs formes d'autrefois, leurs manières
d'un autre monde, leur originalité qui fait quelquefois
sourire, sont loin de représenter le ton à
la mode ; mais ils représentent quelque chose de
mieux, [
] la science, la pensée, la philosophie
".
Heureusement, les choses ici n'ont pas changé !
La régularité de nos séances publiques
hebdomadaires, dont communications et débats sont
publiés dans la Revue des Sciences morales et politiques
et la qualité des travaux des membres de notre Compagnie
et leurs compétences d'expertise, garantissent la
perpétuation d'un haut niveau, depuis l'époque
des Guizot, Tocqueville et Villermé.
Ce qui s'est transformé, ce sont les moyens de faire
bénéficier de ces réflexions et de
ces travaux le plus grand nombre possible de personnes.
Or, la position hégémonique des médias
de masse dans le domaine de la communication avait peu à
peu assourdi notre voix, parce que ces médias n'ont
ni la vocation ni la possibilité de la recueillir
pour l'étendre au loin.
Notre présence sur Internet a été
décidée par la commission administrative sur
une proposition de M. Pierre Messmer, alors Secrétaire
perpétuel. Elle est immédiatement apparue
comme le véritable moyen de participer efficacement
au débat public d'idées - conformément
au projet de nos fondateurs.
Le site de notre Académie est maintenant alimenté
par les communications hebdomadaires et par les réflexions
des groupes de travail créés en son sein ou
en partenariat avec d'autres institutions.
Ces groupes de travail, qui appartiennent à la tradition
académique des origines, comme ce fut le cas du rapport
Villermé. Ils abordent des problèmes sociaux
et intellectuels de notre époque :
Groupes internes à l'Académie
-Implications philosophiques de la science contemporaine
-Le concept de mondialisation
-Sciences morales et langue française
-Le droit de la famille
-Questions de démographie française
-Propriété intellectuelle et service numérique
-Situation de la presse
-La société de l'information
Groupes en collaboration avec l'Académie des Sciences
-Les problèmes posés par la propriété
intellectuelle dans le domaine de la recherche
-Le développement durable
-La portée des sommets internationaux
Groupe dans le cadre d'ALLEA (réseau des Académies
européennes)
-Société d'information et protection de la
vie privée
Groupe dans le cadre de l'UAI (Union Académique Internationale)
-Les droits de l'homme
Les résultats de ces travaux, diffusés sur
notre site Internet, sont publiés par les Presses
Universitaires de France dans une collection lancée
tout récemment : les " Cahiers des Sciences
morales et politiques ". Le premier volume de la collection
a été dirigé par notre confrère
Pierre Tabatoni. Disponible depuis un mois, il a pour titre
La protection de la vie privée dans la société
de l'information. Le second tome de cet ouvrage vient de
paraître. Le numéro suivant sera consacré
aux " droits d'auteur sur Internet " (rapport
du groupe de travail de Gabriel de Broglie). D'autres, très
rapidement, suivront.
Depuis un an, le succès rencontré par notre
site Internet - plus d'un millier de requêtes par
jour - prouve que la demande d'informations fiables et de
pensées raisonnées existe : il ne tient qu'à
nous d'élargir ce public.
Dans le tohu-bohu du monde tel qu'il va, il est essentiel
que notre voix soit entendue, à côté
de celles des institutions qui s'adonnent à la recherche
scientifique et à la transmission de la culture.
En refusant de se résigner au pessimisme, qu'une
institution comme la nôtre doit s'interdire, l'Académie,
à la place qui est la sienne, uvre pour la
sauvegarde de notre civilisation.
Dans un monde où règne la confusion, chacun
se doit d'assumer toute l'étendue de ses responsabilités.
Notre commune responsabilité est de refuser la tyrannie
des idées reçues.
Notre commune responsabilité est de fournir aux
citoyens des repères clairement lisibles, fondés
sur la raison et non sur le préjugé, se voulût-il
moderne.
Notre commune responsabilité est d'utiliser tous
les moyens possibles de communication, voire de tenter avec
d'autres l'aventure de participer à une chaîne
de télévision numérique.
S'il est vrai que " les hommes font l'Histoire, mais
ne savent pas quelle Histoire ils font ", le rôle
de notre Académie n'est-il pas, justement, de résister,
chaque fois qu'il le faut, aux idées qui alimentent
le conformisme ambiant ? Ce faisant, nous aurons la fierté
de concourir à dégager le sens des événements
d'aujourd'hui avec l'espoir d'orienter ceux de demain.
Telle est bien notre commune responsabilité et,
par conséquent, notre commune volonté.