Le froissement d'ailes de papillon au-dessus de la forêt
amazonienne pourrait, dit-on, suffire à déclencher
un orage à l'autre bout de la planète. Mais
il est certain que, le 11 septembre dernier, les ailes de
quatre Boeing transformés en bombes volantes, ont
- et pour longtemps - ébranlé la terre entière.
De même qu'un coup de pistolet, tiré le 28
juin 1914 à Sarajevo fit naître le XXe siècle
dans le sang, il est vraisemblable que les historiens retiennent
le 11 septembre 2001 comme point d'ancrage du siècle
nouveau.
Quant aux différences entre les deux attentats,
elles tiennent surtout au lieu où ils se sont produits.
En 1914, le crime avait été commis à
la périphérie du monde occidental, dans une
petite ville coincée entre l'Empire austro-hongrois
et l'Empire ottoman.
En septembre 2001, l'attentat a frappé une démocratie
au cur : la première et la plus grande. Notre
réaction immédiate fut de compassion pour
les victimes et de solidarité morale et militaire
envers ceux qui ont la lourde charge de diriger un pays
meurtri. La France, comme elle l'a toujours fait en temps
de crise, s'est résolument placée aux côtés
des Etats-Unis. C'est une solidarité qui vient tout
à la fois du cur et de l'histoire. Au nom de
notre Président et de l'Académie, j'ai aussitôt
fait connaître à l'ambassadeur des Etats-Unis
en France, ainsi qu'aux associés étrangers
et correspondants nord-américains de notre Compagnie,
à quel point ces actes ignobles nous révoltaient.
Parce que les Etats-Unis ont été attaqués
de l'intérieur, en même temps que s'écroulaient
les tours jumelles, s'effondraient l'utopie d'une protection
inviolable du territoire et la stratégie du règlement
des conflits avec " zéro mort ".
Dès lors, trois constats se sont imposés
:
" le premier : il n'est pas besoin de maîtriser
une haute technologie pour déclencher des catastrophes
;
" le deuxième : les conséquences psychologiques
de cet attentat se mesurent en nombre de victimes, mais
aussi en fonction de la force des images imprimées
dans l'esprit des hommes ;
" le troisième : la vulnérabilité
des démocraties devient le présupposé
de toute politique.
Mais que voyons-nous en France ?
Eh bien, la France paraît se complaire en querelles
intestines : la parution de tel ou tel ouvrage en vue de
la campagne électorale, tout de louanges ou de sarcasmes,
la lutte pour l'investiture à la candidature au sein
de tel parti politique, les problèmes financiers
de tel ou tel club de sport
Voilà le régime de croisière de notre
actualité, après une semaine suspendue, pleine
d'images au ralenti d'avions éventrant les tours
du World Trade Center.
Voilà sans doute une tentation fatale pour notre
temps, celle que l'on pourrait nommer " la tentation
de Byzance ", celle de ne pas regarder là où
il faut, au moment où il le faut, celle de confondre
l'essentiel et l'accessoire
La tradition veut, en
effet, que les Byzantins, alors que les armées turques
resserraient leur étau sur la deuxième Rome,
disputaient du sexe des anges - sujet théologique
au demeurant fort profond !
C'est donc - on l'aura compris - à l'examen de cette
tentation que je consacrerai mon discours.
La menace la plus grande ne serait-elle pas en nous ? Notre
civilisation serait-elle à ce point chancelante et
partie à la dérive loin des principes qui
la fondent ? Que pourrions-nous opposer à la négation
de nos valeurs si nous ne savons plus qui nous sommes ?
Ou pire, si nous étions devenus si peu, que nous
n'aurions plus rien à défendre ? De quels
messages serions-nous porteurs, si nous ne croyons plus
nous-mêmes qu'aux faux-semblants d'un égoïsme
hédoniste ?
" Aussi notre tâche la plus urgente est-elle
d'établir le diagnostic des faiblesses de la société
actuelle.
" Envers nos contemporains, nous avons le devoir de
proposer l'espoir d'un monde dans lequel l'homme ne serait
plus un loup pour l'homme.
" Dans le siècle qui s'ouvre, le rôle
des Académies - la nôtre en particulier - sera
d'ouvrir la voie de l'espérance.
Ces idées s'ordonnent autour de trois thèmes
:
I- LES NOUVEAUX PÉCHÉS CAPITAUX A STIGMATISER
II- SOUS LES DÉCOMBRES, L'ESPÉRANCE A RETROUVER
III- LA FIDELITÉ NOTRE ACADÉMIE A SES MISSIONS
I- LES NOUVEAUX PÉCHÉS
CAPITAUX A STIGMATISER
À n'en pas douter, la " tentation de Byzance
" naît d'un affaiblissement général
des valeurs fondatrices. Il devient difficile d'accepter
la brutalité des batailles et les exigences de l'action
si l'on ne sait plus pourquoi il est important de se sacrifier.
Pascal l'avait bien vu, en affirmant croire seulement "
les témoins qui se feraient égorger ".
Les raisons de l'inquiétude en face de notre avenir
peuvent être déclinées en autant de
" tentations " particulières. Elles constituent
les nouveaux péchés qui affectent nos âmes
et celles de nos enfants.
La séduction du cynisme
De toutes, elle est sûrement la plus philosophique.
Les Lumières furent par nature une entreprise de
désillusion, c'est-à-dire une traque de l'illusion,
entraînant le " désenchantement du monde
". Rien ne doit échapper à l'examen critique
; tout doit être fondé en raison par l'individu
lui-même. Ce modèle de l'autonomie du sujet
a si bien pris dans nos sociétés que tout
a été soumis au pouvoir démystificateur
de la critique
jusqu'aux principes qui fondaient le
mouvement des Lumières : les Droits de l'Homme congédiés
au nom du réalisme sociologique, la Raison au nom
du relativisme anthropologique, l'humanisme, enfin, au nom
de sa dimension prométhéenne ou au gré
d'une " biologisation " constante de l'être
humain
Dans ce monde délité, le cynisme est devenu
" un type humain de masse ", celui de gens qui
se rendent compte que le temps de la naïveté
est révolu. Toute croyance serait la marque et le
signe d'une faiblesse ; toute autorité serait par
nature trompeuse ; toute obligation morale une atteinte
à l'épanouissement de la personne. Ainsi,
sous les coups d'une Raison affolée, une à
une s'effondreraient toutes les valeurs.
L'appel du vide
Cette dissolution progressive des valeurs entraîne
la société vers un gouffre, auquel elle n'échappe
qu'en s'élançant dans un tourbillon vertigineux.
Arrêtons-nous un instant à ce qui ne saurait
manquer d'être un événement fondamental
de l'année écoulée : il s'agit de Loft-story.
Ce que ce programme eut de stupéfiant, hormis son
succès, tient à la totale vacuité de
son contenu. Non seulement des heures entières furent
remplies de non-événements, mais, plus encore,
le vide en constituait le sujet même. S'il est possible
de dégager une seule valeur de cette bouillie informe,
ce serait la suivante : " Sois toi-même et laisse
l'autre être lui-même ". Ce message - seul
apte à métamorphoser le banal en sujet d'intérêt
- fut seriné sur tous les tons.
Les jeunes gens, qui acceptèrent d'être enfermés
pendant soixante-dix jours, firent preuve de cette forme
la plus dégradée de la tolérance, celle
qui s'approche de l'indifférence jusqu'à s'y
confondre. Cette fausse vertu est aujourd'hui proposée
comme modèle du ciment social, alors qu'elle peut
au mieux servir à éviter les conflits. À
défaut de courage, on remplace la solidité
du mortier par la viscosité de l'huile
Signe
des temps. On comprend dès lors la raison profonde
de l'exclusion des livres dans l'espace du Loft : y laisser
entrer la culture eût été prendre le
risque d'introduire des ferments de désunion, ce
que la société redoute par dessus tout.
Loft-story est le paradigme d'un nouveau vivre-côte-à-côte.
Il n'a que peu à voir avec le vivre-ensemble de la
Nation républicaine, qui suppose le choix d'un destin
commun.
C'est également la figure accomplie de la plus grande
partie du monde médiatique, tombé dans les
mains de ceux que Balzac nommait déjà les
" rienologues ". Il en écrivait ceci :
" La page a l'air pleine ; elle a l'air de contenir
des idées ; mais, quand [on] y met le nez, [on] sent
l'odeur des caves vides. C'est profond et il n'y a rien.
L'intelligence s'y éteint comme une chandelle dans
un caveau sans air [
] Ce robinet d'eau chaude glougloute
et glougloutera in sæculo sæculorum sans s'arrêter
".
Car le vide n'est pas cantonné aux seuls divertissements.
Il s'étend également aux discours dits sérieux,
qui, par contrainte ou par facilité, ont remplacé
depuis longtemps le désir d'expliquer et de convaincre
par le seul désir de séduire ou d'émouvoir.
Le refuge de la dissidence
Par réaction à l'absence de valeurs dont
souffre notre société, certains font le choix
de se laisser entraîner par les sirènes de
la dissidence. Celle-ci se manifeste sous toutes les formes
du communautarisme. Puisque la société ne
peut fournir de valeurs susceptibles de donner du sens à
l'existence, d'autres normes sont recherchées dans
des groupes minoritaires, qui s'opposent plus ou moins à
la société dominante. Tel est l'un des fondements
de la logique sectaire, à laquelle nous avons à
opposer l'unité et la laïcité de la République.
Encore faut-il savoir les respecter et les faire respecter
l'une et l'autre.
Le masque de l'arrogance
Pour autant, désabusées et vidées,
nos sociétés font preuve bien souvent d'une
arrogance qui ne connaît pratiquement pas de limite,
à l'instar du Dernier Homme que - dès 1883
- dépeignait Nietzsche au début d'Ainsi parlait
Zaratoustra.
Au nom de ce monde confortablement protégé
qu'il a créé autour de lui et pour lui, le
Dernier Homme rejette la culture de ses pères comme
il rejette celles des autres hommes. L'idée de transmission
d'une culture classique est battue en brèche au nom
de la monstruosité des actes dont elle serait solidaire
- phallocratie, intolérance
Au nom du rejet
de la contrainte dont relèverait un tel acte - l'école
comme prison - ou encore au nom de la difficulté
ou de l'inutilité de l'entreprise .
Le regard de l'homme occidental se fait plus compatissant
face aux autres cultures. L'idée commune est qu'elles
ne sont que des survivances, liées à la pauvreté
et au sous-développement. Même si elle est
pacifique, l'affirmation de valeurs spirituelles, devenues
incompréhensibles en Occident, est rapidement taxée
de folie. Il est à craindre que, bientôt, la
foi, religieuse ou politique, soit classée au tableau
des maladies mentales. Comment, dans ces conditions, comprendre
ceux de nos contemporains qui conservent des idéaux
? Et quel sens pourrait alors avoir le dialogue entre les
cultures ?
Ces quatre tentations de l'esprit sont aussi dévastatrices
pour notre civilisation qu'elles le sont pour le reste du
monde. En temps de crise, elles sont même des dangers
mortels et l'on ne peut qu'acquiescer à l'analyse
cinglante d'un Jean-Claude Barreau :
Le fanatisme a toujours été une des grandes
tentations de l'esprit humain. Mais, aujourd'hui, le territoire
moral et intellectuel de la société occidentale,
dominé par le nihilisme et le cynisme, n'a pas grand
chose à lui opposer. La seule réponse possible
au fanatisme, ce sont les convictions : or nous n'en n'avons
plus beaucoup. Nous n'avons plus qu'un kit moral minimaliste
II- SOUS LES DÉCOMBRES, RETROUVER
L'ESPÉRANCE
À ceux qui me traiteraient de pessimiste, je ferais
une réponse empruntée à Bernanos :
Le mot de pessimiste n'a pas plus de sens à mes
yeux que le mot d'optimiste qu'on lui oppose généralement
L'optimiste est un imbécile heureux, le pessimiste
un imbécile malheureux
Mais l'espérance
se conquiert. On ne va jusqu'à l'espérance
qu'à travers la vérité, au prix de
grands efforts et d'une longue patience
Quand on va
jusqu'au bout de la nuit, on rencontre une autre aurore.
Le choc produit par les actes barbares du 11 septembre
devrait dès lors être mis à profit pour
engager un processus de refondation de nos sociétés
démocratiques.
L'action qui s'impose aux hommes d'aujourd'hui est d'une
envergure sans précédent : il appartient à
cette génération comme aux suivantes de redonner
un sens aux messages universels sur lesquels notre civilisation
s'est fondée. Et de proposer à tous les hommes
- sans exception - une éthique respectueuse des différences,
mais ferme sur les valeurs fondamentales de l'humanisme
; ce respect-là est bien celui de Kant et de la conscience
démocratique.
Trois secteurs devraient avoir priorité :
" l'économique,
" le politique
" le médiatique.
L'économie
La mondialisation de l'économie et les mutations
qu'elle entraîne crée des déséquilibres
sur l'ensemble de la planète, à l'intérieur
de nos sociétés et plus encore entre pays
riches et pays pauvres. Qu'il me soit permis de m'inspirer
ici d'une analyse, développée récemment
sur radio Classique, par Pierre Jacquet, l'un des principaux
collaborateurs de notre Président à l'Institut
français des relations internationales.
Pour nombre de personnes, parmi les plus pauvres, les bénéfices
de la mondialisation restent à l'état de promesses
théoriques. La pauvreté n'est pas due à
la mondialisation, bien au contraire
Car elle reflète
le plus souvent l'inaptitude de gouvernements locaux minés
par la corruption et davantage portés sur la confiscation
que sur le développement. Ainsi peut s'expliquer
le rejet épidermique d'un mode de vie qui n'est pas
à la portée de pans entiers de la population
mondiale. Des millions et des millions d'individus n'ont
rien à perdre et rien à défendre. Ils
font des proies faciles pour tous les faux-prophètes
maniant la fausse séduction du fondamentalisme et
du radicalisme le plus extrême.
Face à cette situation, il nous faut mettre nos
actes en cohérence avec nos messages. Nous prêchons
sans cesse aux pays en développement les bénéfices
de l'ouverture et de la mondialisation, et cela permet d'obtenir
ainsi des marchés à nos entreprises. En revanche,
lorsqu'il s'agit d'ouvrir nos propres marchés aux
secteurs dans lesquels ces pays peuvent avoir un avantage
comparatif, nous traînons les pieds et nous faisons
jouer les clauses anti-dumping.
Pourquoi donc employer ce double langage ? Pourquoi étaler
l'opulence des membres du G7 ? Pourquoi ne pas associer
aux décisions internationales les représentants
de ceux qui n'acceptent plus cette intolérable division
du monde ?
Ce nouvel état d'esprit - s'il parvenait à
s'imposer - aurait pour avantage de donner corps au seul
projet capable de civiliser la mondialisation.
La politique
La conformité des actes et des discours devrait
donc être le premier souci de la politique. Alors
que l'anthrax constitue une continuelle menace aux Etats-Unis,
il faut se rappeler que, le 25 juillet dernier, l'administration
Bush rejetait le protocole de vérification qui complétait
la Convention contre les armes bactériologiques.
" Deux poids, deux mesures ", voilà un
langage que ne devrait plus pouvoir tenir nulle puissance,
même la plus grande - surtout la plus grande ! Aucune
ne pourrait prendre le risque d'être accusée
de cynisme et de discréditer tout discours qui se
réclamerait de valeurs universelles. Il en va de
même quand on considère le domaine de la lutte
contre la pollution et pour le développement durable.
Les médias
À la mondialisation économique correspond
celle des communications. Nul ne s'étonne plus aujourd'hui
de la succession, quasi instantanée, d'images diffusées
par CNN ou Al Djezira. Ces dernières, d'ailleurs,
semblent mettre mal à l'aise beaucoup de nos contemporains.
Rien de plus normal puisqu'il s'agit de la première
intrusion dans notre univers médiatique d'images
non-occidentales, souvent porteuses de messages de combat.
La mondialisation des médias - avec son trio : Thomas
Middelhoff pour Berthelsmann, Jean-Marie Messier pour Vivendi-Universal
et Steve Case pour AOL-Time-Warner - se fait au nom de la
rentabilité maximale. Et dans la plus totale ignorance
des vertus délétères que peuvent avoir
sur d'autres cultures nos programmes télévisés
et nos films, où la violence le dispute à
la vulgarité et le voyeurisme au racolage. On comprend
qu'ils puissent avoir des répercussions sur des esprits
soumis à la schizophrénie qu'engendrent deux
imaginaires antithétiques, deux comportements de
nature inconciliable.
Que le type d'action choisi par Ben Laden corresponde aux
critères de l'émotion télévisuel
- synchronisation des événements, images-chocs,
correspondances précises avec des scénarios
de films-catastrophe
- ne relève pas du hasard,
mais du choix délibéré de retourner
contre l'Occident, en même temps que ses avions, l'une
de ses armes les plus offensives : la télévision
!
Redonner du sens aux images sera sans doute l'une des tâches
les plus complexes. Avec un peu d'utopie pour une si grande
ambition, on peut espérer que les États ou
les groupes d'États feront prévaloir des principes,
assurant un meilleur respect des autres, de leurs sensibilités,
de leurs cultures, de leurs croyances.
C'est une idée sur laquelle insistait fort justement
Bertrand Poirot-Delpech, au cours du colloque de la Fondation
Aventis - Institut de France, présidé par
M. Pierre Messmer, et consacré à l'impact
du développement prodigieux des biosciences sur nos
sociétés :
Notre ingénuité - je veux dire celle de l'opinion
et de ses relais - est sans limite ni vergogne. Nous nous
étonnons qu'un milliardaire à turban, du fond
de sa grotte, fasse trembler la Mecque américaine
de l'argent. C'est le contraire qui aurait dû nous
intriguer : que les enfants squelettiques du Sud se contentent
de contempler sagement, des mouches dans les yeux, les vitrines
du Nord repu et ses recettes-miracles contre l'obésité.
L'économie, la politique et les médias se
trouvent au centre d'une nouvelle forme de guerre dont on
n'a pas fini de mesurer les effets. et qui demande de nouvelles
formes d'action, pas seulement militaire!
III- AU TOURNANT DU SIÈCLE, NOTRE
ACADÉMIE
TOUJOURS FIDÈLE À SES MISSIONS
Certes, notre Académie n'a pas pour vocation de
mettre en uvre des politiques. On ne le répétera
jamais assez : ses missions sont d'observation, de conseil,
de mise en garde, d'incitation.
Pour ceux qui ne connaîtraient notre Compagnie que
de loin, cette affirmation aura peut-être de quoi
surprendre. L'ancienneté de l'institution ferait
croire à l'ignorant qu'il y aurait erreur ici à
vouloir représenter l'espoir. Il n'en est rien. Non
seulement nous nous sentons comptables de l'avenir envers
la jeunesse, mais encore nous mettons en uvre les
moyens de l'ambition que nous avons pour elle.
Notre vie académique a rarement été
aussi intense que cette année, quoiqu'elle se soit
fort peu répandue au dehors. C'est d'ailleurs notre
habitude de ne travailler que la porte entr'ouverte. Une
fois par an seulement, nous siégeons sous cette coupole.
Entourés de nos invités, nous nous mettons
en rapport avec le monde extérieur, et nous racontons,
toutes portes ouvertes cette fois, les mystères de
nos comités secrets et de nos discussions.
Ces paroles, qui- toute fausse modestie mise à part
- pourraient paraître si actuelles, ont pour auteur
Léon Say au cours d'une séance identique à
celle-ci. Elles furent prononcées ici-même
en 1895. Mais un tel jugement ne pourrait-il s'appliquer
à la situation de notre Académie aujourd'hui
?
" Rarement aussi intense " : tel est bien le
constat que l'on doit faire si l'on jette un regard rétrospectif
sur le travail accompli.
Le Président a opéré la synthèse
du programme des communications faites cette année.
Le vice-Président a donné lecture du palmarès
des prix et médailles.
Il faut ajouter à ces activités régulières,
la création de groupes de travail. Ils abordent scientifiquement
des problèmes actuels dont la liste se trouve à
la fin du palmarès.
Présidés par des membres de l'Académie,
ces groupes élaborent régulièrement
des rapports, publiés dans une collection, spécialement
créée aux Presses Universitaires de France,
les " Cahiers des Sciences morales et politiques ".
En janvier prochain, sept volumes auront parus dans cette
collection sur des sujets aussi divers et importants que
-le droit d'auteur et Internet,
-la protection de la vie privée et la société
de l'information
-les implications philosophiques de la science contemporaine
-l'avenir des entreprises publiques
-les conditions durables de la satisfaction des besoins
alimentaires dans le monde.
Au cours des prochains mois, paraîtront
-le droit de la consommation
-la confection de la loi
-la démographie française
-le " droit de la famille "
-trois volumes sur les problèmes de la presse face
aux nouvelles technologies.
-les sciences morales et la langue française
-science, morale et politique de la communication
-l'hécatombe des jeunes sur les routes françaises
-les interventions chirurgicales en Afrique grâce
aux satellites
Pour faire connaître plus largement ses travaux,
pour laisser les portes grandes ouvertes, l'Académie
met aussi l'intégralité de ses textes en ligne
sur Internet. Notre " Lettre hebdomadaire " -
dont le numéro 100 vient de paraître - est
chaque mois consultée par 6 à 7 000 visiteurs,
représentant de 70 000 à 80 000 connexions,
dont la moitié depuis l'Amérique du Nord,
soit près d'un million de connexions en douze mois
pour l'ensemble de nos textes mis, plusieurs fois par semaine,
sur le site.
Le succès rencontré - quoique encore modeste
mais à la mesure de nos moyens - prouve que la demande
d'une information de référence et de réflexions
de fond existe.
Il serait déraisonnable de penser qu'à eux
seuls ces moyens permettront de remonter le cours des choses
; du moins contribuons-nous à cette tâche difficile.
Il faut, si l'on veut dissiper la confusion qui brouille
les traits de notre civilisation, insérer notre action
dans des réseaux, au sens que l'on donnait à
ce mot sous la Résistance. Du reste, dans ses Mémoires,
le général de Gaulle leur a rendu hommage.
Agissant dans le même esprit, il nous revient maintenant,
aux réseaux de mort et d'infamie, d'opposer des réseaux
d'humanisme et d'espoir.
RESISTER ET COMBATTRE
Résister et combattre, telles sont les missions
que le destin nous propose. Notre emblème - la Minerve
romaine - conserve le sens de son origine : la sagesse certes,
mais casquée et armée d'une lance, prête
pour le combat !
Tandis qu'une coalition de pays, appuyée par l'Organisation
des nations Unies, se bat loin d'ici pour faire triompher
la justice contre la barbarie, notre bataille n'est pas
celle des armes, mais celle de la parole. Notre volonté
est de participer pleinement et librement au débat
public, mais, avant cela, d'en favoriser la renaissance,
au nom des valeurs de la démocratie.
Aujourd'hui comme hier, dans tous les secteurs de l'activité
humaine, il n'a jamais existé que deux politiques
possibles : une politique respectueuse des droits de l'Homme
et une politique " à la Machiavel ".
La première est fondée sur la recherche de
la Justice et du Progrès. Elle est toujours imparfaite.
La seconde s'appuie sur la force ou la ruse. Elle est souvent
la plus efficace. Ici encore, ici plus qu'ailleurs, l'hypocrisie
est un hommage que le vice rend à la vertu ; car
il ne faut pas se dissimuler l'habileté de certaines
propagandes ni la faiblesse de certains esprits qui y sont
exposés.
Quant à nous, parce que nous avons choisi la première,
la seule qui compte à nos yeux :
" plaidons pour la justice et plaidons pour le droit
;
" plaidons pour la solidarité, et plaidons pour
le respect de tous par tous.
Si certains se prenaient à railler notre ambition
de plaider ainsi pour de bons sentiments, nous répondrions
qu'il n'est pas de bonne politique sans bonnes intentions.
Car, au plus profond de nous-mêmes, nous croyons
que les bonnes intentions ne valent que par la bonne politique,
vers laquelle elles font tendre.
Nous n'avons donc aucune raison de céder à
la tentation de Byzance.
C'est parce que nous n'y avons jamais cédé,
que nous sommes fidèles à nos prédécesseurs.
C'est parce que nous n'y céderons jamais
que nous serons dignes de nos successeurs.
C'est enfin la raison pour laquelle nous faisons nôtres
les paroles de Thomas Jefferson, affirmant, à l'automne
de sa vie, qu'il avait " conduit sa barque avec la
peur derrière et l'espoir devant ".