D'emblée, permettez-moi d'attirer votre attention
sur deux chiffres à valeur de repères.
D'abord 170, nombre des années qui nous séparent
de la restauration de notre Académie par Louis-Philippe,
le 26 octobre 1832 ;
Ensuite, cinq-cents académiciens - très
exactement - se sont, jusqu'à ce jour, succédé
depuis la création de la Classe des Sciences morales
et politiques au sein de l'Institut de France.
500 personnes - des hommes et, plus récemment,
des hommes et des femmes - ont décidé d'abandonner
leur parcours personnel pour rejoindre celui de notre Compagnie:
500 personnes ont choisi - au fil des années - de
mettre au service d'une communauté leurs dons et
leurs talents.
Académiciens, nous sommes dépositaires d'une
longue histoire, mais aussi d'un projet dont la force et
la pertinence ne se sont pas érodées. Le mot
" Académie " lui-même, vieux de 2
300 ans, situe nos racines dans cette aube grecque, dont
la lumière s'est transmise d'âge en âge.
De la Grèce antique, nous avons gardé l'esprit
de méthode et le désir d'aller aux nobles
idéaux.
Du Grand Siècle, le modèle d'une Compagnie
autonome, libre de ses choix, mais soudée par le
ciment d'une confraternelle estime.
Du Siècle des Lumières, l'attention à
la nature, aux rapports de l'homme avec les sciences et
les techniques.
Du XIXe siècle, nous avons hérité
notre nom en son entier - difficilement compréhensible
en-dehors de ce Palais ; notre mission spécifique
est toujours d'étudier les formes que prend la vie
des hommes en société, à seule fin
de préconiser les meilleurs moyens pour atteindre
le bien commun.
À nous s'adresse tout particulièrement l'injonction
de Walter Benjamin : " À chaque époque,
il faut chercher à arracher de nouveau la tradition
au conformisme toujours sur le point de la subjuguer ".
C'est notre honneur de ne pas céder au conformisme
et de suivre l'itinéraire de l'Académie
- parce que c'est une aventure choisie
- parce que c'est une aventure moderne
- parce que c'est une aventure politique.
*
* *
Première partie : Une aventure
choisie
Sieyes, Guizot, Thiers, Michelet, Tocqueville, Bergson,
Siegfried, Aron
Tous ont en commun d'avoir été
membres de notre Académie et, par leurs travaux,
d'avoir réformé la pensée de leur époque,
tout en influençant des générations
d'écrivains et de politiques.
Par-delà leurs différences, leurs uvres
présentent une réelle unité, expression
forte de cette Académie :
- unité dans la rigueur de la recherche.
- unité dans le respect de la liberté et dans
la fidélité à l'esprit des Lumières.
- unité dans la curiosité qui se traduit par
l'appel à des sources multiples, scrutées
avec des regards - entre tous - diversifiés.
Parce que nous voulons éviter d'être seulement
des spécialistes, nous essayons de croiser les disciplines
afin de donner toute la profondeur possible à nos
réflexions. Cet alliage est le meilleur moyen de
nous élever au-dessus de l'époque et d'inscrire
notre travail dans la durée. Cette unité dans
la bigarrure est l'empreinte obligée d'une Compagnie
pluridisciplinaire.
Au surplus, chacun de nous s'est nourri des travaux de
ses confrères, devanciers combien divers. Chacun
sait par exemple que Tocqueville doit beaucoup à
Guizot, lui-même tributaire de Sieyes. Dans cette
longue chaîne humaine, l'inspiration de l'auteur de
La démocratie en Amérique s'est reflétée,
mais aussi transmuée à travers les travaux
d'un Taine, d'un Leroy-Beaulieu, d'un Raymond Aron.
De telles continuités à travers les siècles
enrichissent un patrimoine culturel commun qui, plus que
tout, légitime nos inspirations. Celles-ci sont héritières
d'une mémoire et signifient une quête sans
répit vers la démocratie du possible.
Ces idéaux sont ceux que d'autres ont assumés
naguère et qu'il nous revient d'assumer aujourd'hui,
même si - ou plutôt, surtout si - les temps
n'y sont guère favorables.
L'âge d'or de nos relations avec les Pouvoirs publics
est révolu, cet âge qui vit, par exemple -
en 1841 - , la parutiondu rapport Villermé sur l'état
physique et moral des ouvriers des manufactures de soie
et de coton. Ce rapport, commandé et financé
par les Pouvoirs publics, fut à l'origine de la première
loi sociale, limitant la durée du travail des enfants.
Combien il nous paraît loin cet âge, au cours
duquel une simple présentation d'ouvrage sur des
sujets de société était susceptible
d'ouvrir une vaste polémique, relayée par
la presse.
Cependant, si notre voix peut encore se faire entendre
de l'État, la démarche se révèle
plus hasardeuse lorsque nous désirons atteindre un
large public. Le silence médiatique, qui entoure
le travail patient d'institutions comme la nôtre,
pourrait faire douter de la liberté d'expression
elle-même. Serait-ce être libre que, si pour
se faire entendre, il fallait épouser le " politiquement
correct " d'aujourd'hui, voire céder aux artifices
de la mode intellectuelle ?
*
* *
Deuxième partie : Une aventure
moderne
Or, ici, nous avons cessé d'être " à
la mode "
et pour bien des raisons.
La mode est à l'inédit, à l'étonnant,
quand ce n'est pas au monstrueux. Nous, nous demeurons "
académiques ". L'adjectif à lui seul
dégage, pour nos contemporains, comme un parfum d'ennuyeux
conformisme. Mais le rôle d'une Académie n'est
pas d'être soumise aux variations en tous sens, qui
nous auraient ballottés sur les voies récentes
du structuralisme sans nuances ou de la post-modernité
sans fin
Etre moderne, c'est refuser d'être
la caisse de résonance de toutes les avant-gardes,
dont beaucoup ne laisseront pas de traces impérissables
dans le monde des idées
Une Académie,
c'est un lieu où l'on s'efforce de clarifier de tels
mouvements, pour laisser apparaître leur fond - lorsque,
du moins, il en est un. Une Académie est par définition
normative ; celle du savoir assuré, ce qui s'appelle
un savoir classique à un moment donné de l'histoire.
La mode est à la vitesse, à la phrase-choc,
aux analyses instantanées, aux vérités
de circonstance. Or, être durablement moderne, c'est
travailler dans le temps qu'imposent le raisonnement et
la recherche.
La mode est aux jargons. Mais être réellement
moderne, c'est respecter le génie de la langue, ce
très précieux héritage , dont l'Académie
française est le vigilant gardien..
La mode est aux valeurs " identitaires ", au
repli sur soi et sur son groupe. Mais être socialement
moderne, c'est maintenir l'idéal du bien commun,
la certitude qu'il existe des valeurs collectives qui dépassent
en dignité la satisfaction des désirs et des
besoins particuliers.
La mode, enfin, est à la dérision. On nous
pardonnera - je l'espère - d'être résolument
modernes et de ne pas considérer que tout se vaut,
confondu dans un même éclat de rire.
Finalement, notre honneur est bien de résister
aux modes ; de respecter cette parole d'un engagement définitif,
le jour où, une fois notre décision prise
de faire acte de candidature, un vote d'acquiescement a
scellé un pacte, celui de notre fidélité
à un itinéraire partagé.
*
* *
Troisième partie : Une aventure
politique
La politique, dont l'Académie s'enorgueillit de
porter - pour une part - le nom, n'est pas seulement un
idéal ; c'est aussi une réalité que
nous nous efforçons de connaître, de comprendre,
et, si possible de modeler .
À coup sûr, cette conception de la politique
ne répond pas aux mots diaboliques prêtés
à Richard III, et repris au cours d'une émission
récente de télévision. Le titre - Le
théâtre du pouvoir - en était à
lui seul tout un programme ! Corrompue et maudite, voici
la description qu'en donnaient qu'en donnaient les vers
de Shakespeare ?
" Vous vous ferez la guerre,
Frère contre frère,
Sang contre sang,
C'est la rétribution de l'infamie.
N'oubliez rien de tout cela. "
Notre conception de la politique est diamétralement
opposée car elle est celle du respect de la parole
donnée et du respect des autres.
Pour nous, la politique repose sur la valeur du "
oui " et du " non " ; parce que la parole
est un engagement lié à notre vie même
; parce que, dans nos rapports les uns avec les autres,
nous jouons à chaque instant nos vies sur nos mots.
Une telle conception ne conduit pas à économiser
l'effort. Elle ne force pas. Elle attire. Elle ne contraint
pas. Elle entraîne.
Une question se pose alors à nous qui sommes attentifs
à l'évolution de l'opinion publique.
Un discours nouveau - car longtemps méprisé
- parviendrait-il à se faire entendre ? Le pourrait-il
dans les interstices de celui, actuellement dominant, qui
reflète l'opinion de ceux qui font profession de
la créer ? Ce nouveau discours - que l'on commence
enfin à entendre - saura-t-il conjuguer liberté
et responsabilité ? Les débats récents
sur la pornographie et la violence à la télévision
démontrent son émergence, mais aussi les difficultés
qu'il a d'être pleinement accepté.
Généreusement, des voix de plus en plus nombreuses
proposent enfin de faire confiance aux parents, en leur
donnant les moyens d'exercer leurs responsabilités
d'éducateurs. Un système de puce anti-violence,
adopté, depuis une quinzaine d'années, au
Canada, permet de protéger les enfants de scènes
traumatisantes, sans user de censure, au prix simplement
d'un codage préalable des programmes diffusés.
La France, jusqu'à ce jour, l'a refusé au
profit d'une signalétique, dont chacun peut mesurer
les effets pervers. Espérons qu'un jour, elle saura,
elle aussi, se doter d'un système qui, sans atteintes
à la liberté des personnes, permettra aux
parents d'exercer pleinement leurs responsabilités
éducatives.
Ainsi pourrait être peu à peu tracée
une autre voie entre, d'un côté, celle des
censeurs et, de l'autre, celle des libertaires, prônant
l'interdiction d'interdire, mais défendant plus sûrement
des intérêts financiers que moraux.
Ce type de discours libre mais engagé dans son
époque est, depuis l'origine, l'apanage de notre
Compagnie ; nos activités le prouvent, soit par les
sujets abordés au cours de nos séances du
lundi après-midi, soit grâce aux thèmes
retenus par les sections et les groupes de travail ou de
réflexion. Je ne les citerai pas tous, mais toutes
et tous se rejoignent dans une même attitude de responsabilité
face à nos contemporains.
Responsabilité face au développement des
nouvelles technologies, lorsque l'Académie s'interroge
sur l'avenir des droits d'auteur ou sur les menaces que
la société de l'information peut faire peser
sur le respect de la vie privée.
Responsabilité face au développement anarchique
du droit, lorsque l'Académie propose une vision cohérente
du droit de la famille et de celui de la consommation ou
encore lorsqu'elle s'interroge sur les mécanismes
de la confection des lois.
Responsabilité face à la diffusion des informations,
lorsque l'Académie propose un diagnostic sur l'état
de l'information en France et dans le monde.
Responsabilité face à l'intelligence, lorsque
l'Académie clarifie des notions - devenues floues
à force d'usages erronés - dans le domaine
de la philosophie des sciences, du vocabulaire de la globalisation
ou de l'évolution des concepts moraux dans l'espace
public.
Responsabilité face à la vie, lorsque l'Académie
ouvre le dossier dramatique de l'hécatombe de notre
jeunesse sur les routes.
Voilà des exemples concrets. Ils permettent de
comprendre la manière dont notre Compagnie veut être
présente au cur de la cité ; elle le
fait par ses travaux comme elle le fait par ses contacts
avec les médias, par l'activité de son site
Internet, dont la fréquentation, en Europe et en
Amérique, dépasse le millier de pages chaque
jour et le million de requêtes chaque année.
Conclusion
Mais il n'empêche que les plaies du siècle
ne cessent de saigner. Et, comme le démon des Écritures,
elles sont légions.
C'est pourquoi, nous lançons un appel à
la jeunesse vers laquelle nous nous tournons ; cette jeunesse,
trop souvent coupée d'un passé que la société
n'a pas su lui faire découvrir.
Oui, nous nous tournons vers ces jeunes, dont le présent
est réduit à un point sur l'axe du temps ;
dont le lieu de vie n'est pas un lieu de mémoire,
mais un simple carrefour de coordonnées ; dont la
liberté est étouffée par le conformisme
; dont l'esprit critique laisse trop souvent place aux seuls
préjugés ; et dont, finalement, les espoirs
le cèdent aux désillusions. Oui, nous nous
tournons vers ces jeunes, à qui l'on a dit que leur
histoire était finie, alors qu'ils n'ont pas encore
commencé de vivre.
Au lieu de les abandonner, voire de les rejeter, ayons,
avec eux, la volonté de redonner vie à une
société en péril de dissolution.
Et si nous ne pouvions convertir les curs, essayons
d'éclairer les intelligences ; aidons ceux qui veulent
comprendre le monde dans lequel nous vivons afin qu'ils
acceptent de joindre leurs efforts au nôtre.
Ils sont certainement nombreux, ceux qui attendent de
nous cet appel, ce mot d'encouragement, ce mot de compréhension,
ce mot d'explication. Ne serait-ce que l'explication du
pourquoi et du comment de notre itinéraire. Afin
que s'organisent de plus en plus nombreuses des rencontres,
qui seront autant d'enrichissements pour les uns et pour
les autres ; des synthèses, non des chocs ; des fraternités,
non des oppositions.
De telles convictions, si solidement ancrées, nous
permettront de poursuivre cet itinéraire, à
notre tour et à notre place, à notre ryhtme
et à la mesure de notre dévouement. Certes,
chacun de nous n'en connaîtra qu'une étape,
mais nous savons que cette aventure ne s'arrêtera
jamais car elle a, elle, les promesses de l'éternité
!
Etre un parmi 500 est un honneur.
Etre un parmi 500 est une force ; et, parce que cette force
est partagée, elle est multipliée.
C'est en vertu de cet honneur et en fonction de cette force
que nous pouvons être - sans concessions - fidèles
à ce que la société attend de nous.
Sans concessions, tout simplement parce que
Académie
oblige !
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