Séances publiques

Séance solennelle
de rentrée 2006

 

Biographie et travaux de M. Michel Albert

 

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M. Michel Albert
Secrétaire perpétuel de l'Académie

LA FRANCE ET LA MONDIALISATION

 

séance solennelle du 20 novembre 2006

 

La vocation de notre Académie est d’être un observatoire et un centre de réflexion et de conseil sur les grandes questions du moment, pour préparer l’avenir en améliorant la condition de l’homme dans la société. Quoi de plus approprié, que le sujet choisi cette année par le Président André Damien « questions d’actualité au sujet de la Justice en France ». Ce sujet a été si bien traité que vous nous avez fait l’honneur, Monsieur le Garde des Sceaux, de venir, à deux reprises, participer à nos séances. Nous vous en sommes profondément reconnaissants.

Les statuts de l’Institut France et des Cinq Académies étaient encore jusqu’au printemps dernier fixés par l’ordonnance royale de 1816, complétée par celle de 1832 portant restauration de notre Académie. Le Titre IV de la loi du 18 avril 2006 sur la recherche, qui a été voté à l’unanimité par l’Assemblée nationale et par le Sénat, réaffirme le caractère exceptionnel de nos institutions, dont l’existence continue de s’inspirer du geste inaugural du cardinal de Richelieu quand il créa l’Académie française : bien qu’appartenant à la sphère publique, les Académies et l’Institut sont rigoureusement indépendants. C’est ce que la nouvelle loi précise, en un texte clair et concis, dont les deux points essentiels sont les suivants : « l’Institut et les Académies qui le composent sont des personnes morales de droit public à statut particulier placées sous la protection du Président de la République. »…« Ils s’administrent librement. Leurs décisions entrent en vigueur sans autorisation préalable. ».

Ce texte est particulièrement important pour notre Académie. En effet, plus que tout autre peut-être, l’Académie des sciences morales et politiques a besoin d’une pleine liberté intellectuelle pour remplir sa mission de vigie sociétale et de conseillère des pouvoirs publics.

Usant de sa liberté de parole, l’Académie prendra position, dans quelques semaines, sur un problème fondamental et d’une vive actualité, en publiant un livre intitulé La France prépare mal l’avenir de sa jeunesse. À la veille d’échéances cruciales, notre Compagnie, fidèle à sa vocation et à ses traditions, a jugé nécessaire d’attirer l’attention de nos compatriotes sur ce problème encore méconnu, même si les évènements de cette année ont eu tendance à en faire un thème à la mode. Autant que celle des gouvernements successifs, c’est la responsabilité de la collectivité nationale qui est ici engagée. Qu’il s’agisse de l’emploi, de la formation, de la solidarité entre les générations, de la dette publique, les politiques nationales, malgré leurs bonnes intentions et certains progrès récents, se sont, dans l’ensemble, révélées peu efficaces et surtout injustes envers tout ou partie de la jeunesse.

Ce rapport a été élaboré avec l’aide de chercheurs du CEPREMAP (Centre pour la recherche économique et ses applications) placés sous la direction du professeur Daniel Cohen, grâce au soutien de la Fondation del Duca de l’Institut de France. Ses co-auteurs sont, d’une part, cinq académiciens : les deux anciens Premiers Ministres, Messieurs Raymond Barre et Pierre Messmer, Monsieur Marcel Boiteux, président du groupe de travail, ainsi que Monsieur Gabriel de Broglie et moi-même ; d’autre part, trois éminents experts : le professeur Christian de Boissieu, Monsieur Jean-Michel Charpin et enfin Monsieur Jean-Philippe Cotis.

Pour prendre la mesure de ce qui est en cause dans cette réflexion, il convient d’abord de se souvenir que la Ve République aura bientôt cinquante ans. Or, au regard des perspectives d’avenir pour la jeunesse française, ce demi-siècle se partage en deux moitiés radicalement différentes.

La première, qui s’est déroulée jusqu’au début des années quatre-vingt, appartient pour l’essentiel à la période que notre confrère Jean Fourastié a eu le génie de désigner comme l’époque des « Trente Glorieuses ». Elle a été une sorte d’âge d’or pour la jeunesse française. À cette époque, qui était aussi, selon l’expression d’Alfred Sauvy, celle de « la montée des jeunes », le chômage n’existait pratiquement pas et l’abondance des offres d’emplois était telle que l’économie française, non contente d’absorber un énorme exode rural, devait aller chercher des immigrés dans leurs pays d’origine. Notre enseignement était jugé exemplaire, non seulement par la qualité des élites qui en sortaient mais, plus largement, par son ouverture croissante aux jeunes des classes populaires, lesquels participèrent en grand nombre à une ascension sociale et à un progrès matériel sans précédents. Autre formule éclatante due à Jean Fourastié, « le grand espoir du XXe siècle » commençait à devenir une réalité.

Depuis le début des années quatre-vingt, voici un quart de siècle, la situation s’est retournée point par point au détriment des nouvelles générations. Le grand espoir a laissé place à une source d’inquiétude. La société française est aujourd’hui inquiète pour ses enfants, pour sa jeunesse, pour son avenir en général. Interrogés au printemps 2006, trois Français sur quatre estiment que les nouvelles générations auront « moins de chances » que celles qui les ont précédées. Cette vague de pessimisme se traduit dans les jeunes générations par de violentes poussées de fièvre : émeutes en banlieue, manifestations de stagiaires, grogne des jeunes chercheurs, mobilisation contre le « contrat de première embauche »… À ces éruptions de protestations, voire de violences, se joignent des symptômes plus diffus qui signalent un désenchantement, tels la montée du suicide et la consommation de psychotropes. Ce désenchantement est surtout la marque d’une singulière et toute récente inaptitude de la société française à se projeter positivement dans l’avenir. Dans son livre « L’étrange défaite », l’historien Marc Bloch, fusillé par les Allemands en 1944 a écrit : « nous avons été vaincus parce que nous pensions en retard ». Ainsi en est-il aujourd’hui de l’opinion française face à la mondialisation.

Mieux que tout autre aspect de notre vie nationale, c’est l’histoire de nos finances publiques qui manifeste le contraste entre la première et la seconde partie de la Ve République.

En 1958, lorsque le Général de Gaulle est revenu au Gouvernement, la situation financière de la France était lamentable. Sous l’inspiration de notre confrère Jacques Rueff, le Général s’engagea alors dans une politique de réformes aussi courageuse que clairvoyante qui allait faire du franc, une monnaie forte et respectée, même et surtout après mai 68, lorsque le Général, contre toute attente, refusa de dévaluer notre devise nationale.

À l’époque, le mot « mondialisation » était encore inconnu. Mais, à partir du moment où celle-ci s’imposa sous l’effet de la libération des échanges et des mouvements de capitaux, ainsi que des nouvelles technologies de l’information, il devenait encore plus nécessaire que la gestion des finances publiques fût rigoureusement ordonnée aux nouvelles exigences de la préparation de l’avenir et de l’adaptation du Pays à l’économie du XXIe siècle. Cette nouvelle économie, qui se manifeste de plus en plus comme une économie de la connaissance, impose à tous les pays, voire à toutes les universités, de se positionner sur ce qui constitue désormais le marché mondial du savoir. Or c’est dans une large mesure le contraire que nous avons fait comme l’a si bien montré le rapport Pébereau (1) : aujourd’hui, les finances publiques de la France constituent, d’une part, pour notre jeunesse un handicap, par le poids accablant — je pèse mes mots — tant de la fiscalité que des déficits cumulatifs et, d’autre part, face à la mondialisation, une atteinte portée à notre compétitivité économique et sociale par les retards croissants de la recherche française dans nombre des secteurs les plus prometteurs des sciences et des technologies. Au lieu de s’endetter pour investir dans la préparation de l’avenir — ce qui aurait pu être légitime — la France des dernières décennies s’est dépensée dans l’espoir irréaliste d’échapper aux exigences du nouvel état du monde.

Face aux efforts que notre pays doit consentir pour tenir sa place dans le monde, une double tentation risque dès lors de surgir : la tentation négationniste, qui consiste à condamner verbalement la mondialisation et la tentation décliniste, qui revient à prophétiser que, quoi qu’elle tente et quoi qu’elle fasse, la France a perdu d’avance. Loin de succomber à l’une ou à l’autre, je voudrais esquisser en quelques mots deux diagnostics qui me paraissent essentiels.

Le premier diagnostic part du fait que le village global né de la mondialisation est un lieu de non-droit, dépourvu de justice, où peuvent prospérer toutes sortes d’industries de la criminalité. Il n’empêche que, même le mouvement Attac a renoncé à se présenter comme « antimondialiste » pour se convertir à un « altermondialisme » qui reste d’ailleurs dans les limbes. Et cela, d’abord, me semble-t-il, parce que l’interpénétration croissante des économies a permis, en moins d’une génération, la libération économique de plus d’un milliard d’hommes et de femmes qui, antérieurement, restaient prostrés dans une misère immémoriale.

Il convient, pour en apprécier les effets, de cesser de regarder la mondialisation à travers notre seul prisme hexagonal. C’est pourquoi je salue comme des progrès trois évènements caractéristiques de cette mondialisation, survenus au cours des derniers mois : une famille indienne, Mittal, a acheté le premier sidérurgiste européen, Arcelor ; la banque d’État chinoise ICBC est entrée en bourse pour une levée de fonds de vingt-deux milliards de dollars, la plus importante de toute l’histoire financière. Et comble de succès — si on peut le dire — elle a accompli ce record boursier en gardant à sa tête un comité du parti communiste !

Mais la mondialisation n’est pas seulement économique et financière, elle est au moins autant culturelle. Sans parler de la musique mondiale, ni d’Internet, la coupe du monde de football, cet été, a été un événement symbolique de la mondialisation puisqu’elle a réuni deux milliards d’hommes et de femmes — un tiers de l’humanité — au même moment, devant leurs postes de télévision pour applaudir la finale. Cela constitue aussi, me semble-t-il, une forme d’unité planétaire.

Le second diagnostic concerne la France elle-même. La Documentation française a publié récemment un rapport intitulé « La France face à la mondialisation » (2). On y lit : « La France est à l’avant-garde de la mondialisation ». Elle est parmi les pays les plus ouverts aux investissements. Les capitaux étrangers possèdent 45 % du capital des sociétés du CAC 40, ce qui est beaucoup plus que dans les autres pays. De plus, en ce qui concerne les investissements directs étrangers et, les créations d’activités qui en résultent, la France est le deuxième pays du monde. Aux États-Unis, un salarié sur vingt seulement travaille dans une filiale industrielle de groupe étranger. En France, c’est un salarié sur sept soit 15 % des emplois et plus que l’effectif de l’ensemble des grandes entreprises du CAC 40 !

En outre, 15 entreprises françaises figurent dans le groupe des 100 premières entreprises transnationales non financières. Nous sommes à cet égard devant le Japon (9 entreprises) devant la Grande-Bretagne (12 entreprises) et même devant l’Allemagne (13 entreprises).

Mais enseigne-t-on cela à nos étudiants ? Non, ce qu’on enseigne trop souvent dans les lycées et même encore parfois dans les universités, c’est plutôt le recyclage des vieux mythes protectionnistes qui expliquent ce paradoxe fondamental : d’une part la France est à l’avant-garde de la mondialisation et, d’autre part, elle est aussi à l’avant-garde de la contestation de la mondialisation. Pour l’opinion publique, celle-ci se confond d’ailleurs souvent avec le capitalisme, l’économie de marché, « l’utralibéralisme ». Sans parler de la crainte que l’Europe ne soit le cheval de Troie d’une mondialisation qui serait elle-même le masque de l’hégémonie américaine, alors que, seule, précisément, une Europe-puissance serait de nature à nous en affranchir.

L’eurobaromètre de la Commission européenne indique qu’à l’échelle de l’Europe des quinze, pour 56 % des sondés la mondialisation est une chance et pour 39 % une menace. En France, ces deux chiffres sont inversés : 40 % la considèrent comme une chance et 58 % comme une menace.

De même, les Français sont les champions du pessimisme en ce qui concerne l’effet de la mondialisation sur l’emploi.

Sur un plan plus général, l’université du Maryland a publié récemment un sondage international portant sur la question suivante « le système de la libre entreprise et de l’économie du marché est-il le meilleur pour l’avenir ? ». Le pays qui se classe en tête des réponses positives, c’est la Chine ! oui la Chine communiste, avec 74 %, devant les États-Unis à 71 %. Et la France est le seul pays sur vingt dans lequel une majorité substantielle (50 % contre 36 %) est d’une opinion opposée au système de la libre entreprise. Cet isolement pessimiste de la France, ce paradoxe français est résumé ainsi par Sophie Meunier, économiste française et professeur à l’Université de Princeton, auteur d’un livre « La France face à la mondialisation », qui écrit : « En dépit du rôle de la mondialisation dans la modernisation du pays, la France semble s’être enfermée dans un discours antimondialisation à gauche comme à droite. Le discours public de la plupart des partis politiques a créé une atmosphère de méfiance tellement générale par rapport au processus de mondialisation, que les Français semblent partager une pensée unique sur le sujet ».

Pourquoi cela ? Pourquoi cette méfiance ? Je n’ai évidemment pas le temps de répondre aujourd’hui à cette question. Laissez-moi toutefois citer ici Thierry de Montbrial : « La mondialisation met à mal les deux piliers de notre identité française : l’État et la langue ». C’est particulièrement vrai parmi les couches défavorisées de la population qui ont peur de se retrouver perdues dans la nouvelle immensité d’un monde insaisissable et impitoyable. C’est particulièrement vrai dans la jeunesse puisque la France a fait passer la protection des seniors avant la compétitivité des juniors dans l’économie nouvelle en cours de mondialisation.

À cet égard, on est frappé par l’extraordinaire fantasme qui fait accroire à l’opinion française que toute ouverture du marché national, surtout au profit des produits asiatiques, entraîne une délocalisation corrélative. Or, tout récemment, l’INSEE a publié une évaluation exhaustive dans ce domaine dont la conclusion est qu’il s’agit en réalité d’un phénomène de très faible ampleur. « Sur la période de 1995 à 2001, 13 500 emplois auraient été délocalisés en moyenne chaque année dans l’industrie. On estime que cela représente environ 0,35 % du total de l’emploi industriel » sans prendre en compte les délocalisations qui ont eu lieu vers la France et qui sont, elles, créatrices d’emplois domestiques. Il importe d’ailleurs de souligner que la majorité des délocalisations ont eu lieu non pas en direction des pays à bas salaire mais en direction des pays développés (53 %).
N’empêche que la peur est là. Elle peut conduire, soit à la passivité, soit à l’agressivité. Elle peut même, dans l’une et l’autre hypothèse devenir une peur auto-réalisatrice !…

Sans sous-estimer les risques de la mondialisation, notamment en matière de délocalisation, il est donc urgent de ressaisir l’opinion publique en l’informant aussi des succès de la France dans la mondialisation. Ce sera notamment le sujet d’un important colloque que l’Académie organise le 30 janvier prochain dans le cadre de la Fondation Singer Polignac. C’est aussi l’objet de l’un des livres que vous venez d’applaudir pour le prix que l’Académie a tenu à lui décerner. Ce livre, de Nicolas et Guéric Jacquet, écrit au moment où la mode décliniste battait son plein, est intitulé « La France qui gagne ».

Pour ressaisir l’opinion publique, la première chose à faire consiste en effet à mettre en valeur les meilleures ressources humaines de notre pays. En voici un exemple, mais qui vient de Chine.

Le Gouvernement chinois a décidé de placer ses plus hautes ambitions en matière d’enseignement supérieur de la gestion des entreprises dans l’université de Tsinghua à Pékin. Il s’agit tout bonnement de pouvoir, à terme, concurrencer Oxford et Harvard ! À cet effet, un conseil international a été constitué qui regroupe, à l’échelle mondiale, les plus hautes personnalités entrepreneuriales. Deux Français en font partie : Carlos Ghosn, président de Renault-Nissan et Claude Bébéar, président d’Axa. Paradoxe stupéfiant, aucune institution universitaire française n’a fait appel ni à l’une ni à l’autre de ces deux personnalités.

S’agissant de Carlos Ghosn, la stupéfaction est d’autant plus grande, qu’après avoir sauvé le constructeur automobile japonais Nissan, le Président de Renault, seul au monde dans ce cas, a, dans la période récente, reçu des offres des deux plus puissants constructeurs automobiles américains, Ford et General Motors !

La seconde personnalité française appelée par l’Université de Tsinghua est Claude Bébéar, créateur de l’Institut Montaigne, un laboratoire d’idées particulièrement actif dans les débats de société en France. La dernière publication de l’Institut Montaigne est intitulée « Comment fait la France quand elle gagne. Ce qui marche bien chez nous et comment s’en inspirer. »

Ce livre commence et se termine par deux cas d’école, au double sens du mot. Le premier chapitre est consacré à une petite école d’ingénieurs, l’ESPCI, l’École Supérieure de Physique et de Chimie Industrielles de la ville de Paris, qui, par son dynamisme, ses initiatives et sa capacité d’adaptation, peut s’enorgueillir d’être l’alma mater de pas moins de cinq Prix Nobel, dont nos deux confrères de l’Académie des sciences, Pierre-Gilles de Gennes et Georges Charpak !

Le dernier chapitre concerne le lycée d’Épinay-sur-Seine, situé dans une zone dite particulièrement sensible du « 93 » et qui semblerait a priori devoir apporter de l’eau au moulin des pessimistes et déclinistes que j’évoquais à l’instant. Or, grâce à l’effort et à la motivation de tous — à commencer par le corps enseignant — ce lycée a su, en quelques années, donner à ses élèves confiance en eux-mêmes, en ouvrant notamment aux meilleurs d’entre eux des perspectives de réussite personnelle et d’ascension sociale dont auparavant ils paraissaient devoir être exclus.

C’est pourquoi, en terminant, je voudrais vous présenter non pas, comme par le passé, les jeunes filles de la Légion d’Honneur, mais, conduite par leur proviseur, une délégation d’élèves et de professeurs du lycée d’Épinay-sur-Seine !


Notes

(1) « Des finances publiques au service de notre avenir », rapport de la Commission de la dette publique, décembre 2005. (retour au texte)

(2) Publication économique et sociale, numéro 920, janvier 2006. (retour au texte)