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Hommage de M. Valéry Giscrad d'Estaing,
de l'Académie française,
président du jury du Prix Tocqueville,
à M. Raymond Boudon,
lauréat du Prix Tocqueville 2008

le lundi 9 février 2009

M. Valéry Giscrad d'Estaing, de l'Académie française, président du jury du Prix Tocqueville, a rendu hommage à M. Raymond Boudon, lauréat du Prix Tocqueville 2008 et membre de l'Académie au cours d'une cérémonie qui s'est déroulée le lundi 9 février, au Palais de l'Institut, en salle Édouard Bonnefous, en présence d'une nombreuse assistance, dans laquelle figurait notamment M. Michel Albert, secrétaire perpétuel de l'Académie, M. Jean-Claude Casanova, président de l'Académie, Mme Stéphanie de Tocqueville d'Héroville, présidente de l'Association Alexis Tocqueville, Mme Dominique Schnapper, membre du Conseil Constitutionnel et de nombreux Académiciens et correspondants de l'Académie des Sciences morales et politiques.

Allocution de bienvenue de M. Gabriel de Broglie

Monsieur le Président de la République,
Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Chers confrères,
Mesdames et Messieurs les Présidents,
Mesdames, Messieurs,
Cher ami Raymond Boudon,

De gauche à droite:
M. Gabriel de Broglie, chancelier de l'Institut, Valéry Giscard d'Estaing, de l'Académie française, président du jury du Prix Tocqueville et M. Raymond Boudon, membre de l'Académie des sciences morales et politiques, lauréat du Prix Tocqueville 2008.

Nous sommes aujourd’hui réunis à l’initiative de Monsieur le Président Giscard d’Estaing pour rendre hommage à notre confrère Raymond Boudon couronné l’an passé par le Prix Tocqueville.

Je remercie le Président Valéry Giscard d’Estaing, président du jury du Prix Tocqueville, pour cette initiative qui permet au plus grand nombre — ses proches, ses amis, ses collègues, ses confrères de l’Académie des Sciences morales et politiques — de nous associer à la récompense prestigieuse de Raymond Boudon.

Raymond Boudon est le treizième lauréat d’un prix qui comprend des noms illustres, tels Raymond Aron, premier lauréat, Octavio Paz, François Furet, ou encore le sociologue Michel Crozier. Les deux derniers lauréats ont été le philosophe et penseur politique Pierre Hassner et l’ancien Secrétaire d’Etat américain Colin Powell.

En créant en 1979 le prix Tocqueville, Pierre Godefroy, alors député de Valognes, Pierre Aguiton, à cette époque président du conseil régional, et notre confrère Alain Peyrefitte, Monsieur le Président, qui fut le premier président du jury, ont voulu rendre hommage à l'action d'Alexis de Tocqueville et faire rayonner sa pensée, mieux connue peut-être aux Etats-Unis qu'en France. Le prix, attribué alternativement à un étranger et à un Français, d'habitude remis à Valognes ou au château de Tocqueville, l'a été en 2008 au Conseil général de la Manche.

Alexis de Tocqueville ne fit pas que résider au château de Tocqueville ou y rédiger une partie de son ouvrage De la démocratie en Amérique. Il fut aussi un homme politique aux mandats locaux et nationaux, un moment président du conseil général de la Manche, député du département, avant de venir ministre des Affaires étrangères.

Placé sous ce prestigieux patronage, le prix s’élève à un très haut niveau des récompenses intellectuelles. Au fil des décennies, et grâce à des travaux récents et très savants, la pensée d’Alexis de Tocqueville acquiert maintenant un rayonnement très vaste, non seulement à cause De la démocratie en Amérique décrite par Tocqueville, mais en France maintenant, à laquelle il ne cessait d’ailleurs de songer en écrivant son grand livre et en méditant sur l’Ancien Régime et la Révolution. Et donc le Prix Tocqueville s’appuie sur cette renommée et s’établit tout naturellement à un degré d’excellence remarquable.

Il consacre cette année l’œuvre d’un Français, d’un penseur libéral, notre confrère Raymond Boudon.

L’Institut de France éprouve donc beaucoup de fierté à l’hommage que le président Giscard d’Estaing va maintenant lui rendre.

Discours de M. Valéry Giscard d'Estaing

Monsieur le Chancelier de l’Institut,
Monsieur le Président de l’Académie des Sciences morales et politiques,
Monsieur le Député,
Cher Raymond Boudon,
Madame et Messieurs les Membres du Jury Tocqueville,
Mesdames et Messieurs,

La tradition veut que le prix Tocqueville soit remis à son lauréat dans le département de la Manche, tantôt à Valognes, tantôt au château de Tocqueville. Pour vous Monsieur Boudon, les organisateurs du prix avaient choisi la ville de Saint-Lô, siège du Conseil général, dont Alexis de Tocqueville fut le président. J’aurais voulu venir à Saint-Lô vous remettre ce prix. Mais une impossibilité pratique, de caractère européen, m’en a empêché.

Aussi, Madame Stéphanie d’Hérouville de Tocqueville, présidente de l’Association et le sénateur, président du Conseil général Jean-François Le Grand ont-ils organisé cette cérémonie.

Il était souhaitable qu’un éminent membre de l’Académie des Sciences morales et politiques soit honoré dans sa maison.

C’est aussi pour moi l’occasion de répondre à deux questions : pourquoi un prix Tocqueville à notre époque, et pourquoi le jury a-t-il fait le choix de son lauréat en la personne de Raymond Boudon ?

Parmi vos recherches, vous avez tenté d’identifier les causes de l’agitation qui secoue régulièrement notre pays, et que l’on nomme « le pouvoir de la rue », une expression d’ailleurs intraduisible en anglais ou en allemand. Plutôt que dans les écrits de nos contemporains, c’est dans la lecture de « l’ancien Régime et la Révolution » que vous avez trouvé les meilleures réponses, ce qui prouve s’il en était besoin l’actualité de Tocqueville.

Notre auteur y décrit en effet le culte français pour la centralisation. Une centralisation qui a traversé toutes les époques de Charles VII à Louis XI et Louis XIII, jusqu’à la cinquième République, en passant par Louis XIV, la République, l’Empire, la Restauration et Napoléon III.

Et c’est la centralisation qui génère en quelque sorte les grande manifestations qui attestent le « pouvoir de la rue ».

Les organisations locales qui prévalaient au Moyen-Âge, ce que Tocqueville appelle « l’ancienne constitution de l’Europe », ont été balayées par le centralisme. La Révolution n’a rien bouleversé dans ces principes. Elle s’est contentée de changer les acteurs. Aujourd’hui comme sous Napoléon III, c’est tout naturellement vers le sommet du pouvoir que se tournent les contestataires. Dans un déferlement de revendications diffuses et multiples, c’est moins l’obtention d’un droit ou d’un avantage qu’ils réclament, que l’expression de leur volonté d’affaiblir le pouvoir lui-même. L’exécutif est paralysé dès qu’il envisage d’entreprendre la moindre réforme, par tous ceux qui au gré de motivations diverses se coalisent pour le rendre incapable d’agir. Le pouvoir apparemment fort se trouve affaibli parce qu’il est la cible unique de tous les mécontentements.

Alors s’opposent deux forces apparemment contradictoires, mais qui se nourrissent chacune de l’autre : d’un côté la rue dominée par ceux qui en appellent au relativisme, c'est-à-dire au refus du rationnel et de l’objectivité, et, de l’autre, ceux qui s’appuient sur un mélange de règles et de structures pour affronter les menaces du chaos.

A ce type de conflit, Tocqueville oppose la démocratie américaine issue de la constitution de Philadelphie : un exécutif limité par le principe de l’équilibre des pouvoirs, un Congrès puissant et respecté, des milliers d’associations locales au sein desquelles s’exprime la véritable liberté démocratique. Dans « De la démocratie en Amérique », il oppose la centralisation gouvernementale, telle qu’il l’aperçoit aux Etats-Unis, à la centralisation administrative telle qu’il la voit en France. « Les avantages politiques que les Américains retirent de la décentralisation administrative, dit-il, me font préférer ce système à son contraire ».

Pour Tocqueville, les Américains ont suivi l’exemple des Anglais, les pouvoirs, royal et aristocratique en moins. L’Angleterre en effet n’a pas de centralisation administrative mais une centralisation gouvernementale qui y est portée à un haut degré : « L’Etat semble se mouvoir comme un seul homme ». Tocqueville est un aristocrate de son temps qui comme ses prédécesseurs, Montesquieu ou Chateaubriand, admire le système démocratique que les Britanniques ont inventé. Toutes les composantes de la société y sont à l’aise. Même le gentilhomme y est considéré comme un personnage utile et respecté, tandis que l’aristocrate français est perçu comme un parasite inutile dans la société politique du XIXème siècle.

Raymond Boudon combat ainsi les idéologies aujourd’hui dominantes qui affirment que : « l’objectivité serait un leurre, d’où il suit qu’il n’y aurait à proprement parler de savoir ou de connaissance mais seulement des points de vue ; pas de fait mais seulement des interprétations ».

Dans une société où l’égalité est la passion dominante, toutes les opinions sont également dignes d’être défendues. Il n’y a pas de différence de compétences entre les individus, plus d’analyse objective des causes et des conséquences. C’est alors le triomphe du narcissisme, et la tyrannie de l’affirmation, qui débouche sur le mal moderne de la pensée unique, et la gloire du tout médiatique.

Raymond Boudon a bien mérité ce prix Tocqueville. Car son analyse des dérives de notre temps rejoint les préoccupations qu’exprimait déjà le député de la Manche.

Aussi permettez-moi, en conclusion, de dialoguer un instant avec lui, car j’admire beaucoup ses recherches, et je serais heureux de lui poser quelques questions.

- Vous nous avez dit, dans votre discours de Saint-Lô :

« qu’après Tocqueville, le grand sociologue allemand Max Weber avait développé une théorie selon laquelle dans le court et le moyen terme, la vie politique des sociétés démocratiques paraît inspirée par un irréductible polythéisme des valeurs. Mais dans le long terme, l’évolution des idées, des institutions, voire des mœurs est soumise à un processus de rationalisation diffuse, qui tend à sélectionner les meilleures idées, les meilleures institutions et les meilleures pratiques. La difficulté est encore une fois que bien des idées sont supérieures à d’autres du point de vue des principes qui les inspirent, mais incertaines du point de vue de leurs effets. Cela crée une tension entre l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité qui confère à l’histoire une dimension inévitablement conflictuelle. C’est surtout ce dernier point de l’œuvre de Max Weber qui devait retenir l’attention de Raymond Aron. »

Il n’est pas difficile d’appliquer la théorie de l’évolution sociale et politique qui se précise de Tocqueville à Weber à des exemples récents ou contemporains. C’est à la suite de longs conflits que le droit de vote a été progressivement étendu à tous les citoyens, que le droit de grève a été instauré, que la peine de mort a été abolie dans des nations de plus en plus nombreuses, que le principe de la séparation des pouvoirs a été affirmé, ou qu’on assiste aujourd’hui aux balbutiements prometteurs d’une justice internationale. Ces évolutions se sont produites dans un contexte d’affrontements dans le court et le moyen terme. Sur le long terme, elles tendent à devenir irréversibles.

Une découverte majeure de Tocqueville et de Weber est d’avoir montré que, par-delà le bruit et la fureur de l’histoire, on discerne un processus de rationalisation de la vie morale, sociale et politique dans les sociétés démocratiques. Mais ils ont bien vu aussi que ce processus était en butte à des forces adverses.

Les interrogations que je me pose sont les suivantes :

Cette sélection des « meilleures idées », des « meilleures institutions » et des « meilleures pratiques », qui constituent, selon Max Weber, et vous-même, une sorte d’horizon naturel pour l’évolution démocratique, lorsqu’elle sort de ses tensions conflictuelles, cette sélection, où se forme-t-elle dans la société d’aujourd’hui ? Qui élabore ce « corpus des meilleures idées », que le temps finirait par imposer, selon vous, à toute évolution démocratique ?

Votre analyse n’est-elle pas un modèle tiré de la société post-aristocratique et bourgeoise de la période 1850-1950, où les structures sociales et culturelles, encore solides, fournissaient en effet un « modèle type » à la future évolution démocratique ?

Cette analyse tient-elle compte de nouvelles données, dites « incontournables » ? Les intègre-t-elle dans son « corpus des meilleures idées » ?

Je cite quelques-unes de ces données :

  • la poussée démographique, notamment en Chine et en Inde,
  • la fin de la domination W.A.S.P. aux Etats Unis, attestée par l’élection de Barack Obama,
  • l’apparition de la société de communication immédiate,
  • le fait que la pensée interrogative s’extrait du corps social où elle est remplacée par la recherche de la satisfaction du besoin individuel,
  • le fait que les grands écarts de ressources sont mieux acceptés lorsqu’ils proviennent du hasard (loto) que lorsqu’ils sont le fruit du travail et de la créativité économique,
  • l’abstention croissante des citoyens dans certains types d’élection,
  • l’affaiblissement de la notion du pouvoir délégué
  • et enfin la relation entre l’élection et la corruption dans beaucoup de sociétés démocratiques.

*
* *

Le « meilleur modèle » dans le prolongement de la démarche de Weber serait, sans doute, aujourd’hui, celui d’une démocratie élective au sein d’une société multiraciale :

les modèles : le Brésil de Lula, et les Etats Unis d’Obama.

Serait-il universellement acceptable, comme terme de « l’évolution démocratique » ? Serait-il le résultat de « l’entropie démocratique contemporaine » ?

Ce modèle est inapplicable en Chine, et entre en conflit avec le besoin croissant d’identité. Il est vulnérable à l’égard des petits groupes fortement structurés (lobbies et maffias).

Faut-il, alors, élargir la vue des systèmes « possibles » en direction de propositions alternatives ?

  • le despotisme éclairé, limité dans sa durée, sur le modèle Confucéen. C’est autour de ce schéma que tâtonne la recherche d’organisation politique de la Chine,

  • le tirage au sort, pour certaines fonctions représentatives : un Jury vaut-il mieux qu’un Conseil ?

  • l’effacement progressif du pouvoir politique : le Gouvernement inutile (cas de la Belgique et de l’Autriche).

Ce ne sont pas des pistes que je vous propose, mon Cher Raymond Boudon. Ce ne sont même pas des questions que je vous pose.

Ce sont seulement des invitations que je vous lance à poursuivre vos recherches, tellement celles-ci nous sont précieuses en nous aidant, comme le fît Alexis de Tocqueville, à sortir de la pensée unique non sur le côté, par des combats latéraux,

mais vers l’avant !


Discours de remerciement de M. Raymond Boudon


Monsieur le Président,
mes chers Confrères,
Mesdames, Messieurs,
chers amis,

Recevoir le prix Tocqueville est pour moi une grande joie et un grand honneur, non seulement parce que je m’inscris ainsi dans une lignée de lauréats prestigieux, mais parce que cette distinction est pour moi l’occasion de célébrer la mémoire de l’une des trois très grandes figures des sciences sociales qui, avec Max Weber et Durkheim, ont accompagné toute ma vie professionnelle. J’ai toujours été impressionné notamment par la seconde Démocratie en Amérique, celle de 1840, un chef d’œuvre qui représente une étape majeure dans un flux de recherches important et continu, toujours bien vivant aujourd’hui.

De gauche à droite:
M. Raymond Boudon, M. Gabriel de Broglie, chancelier de l'Institut et M. Valéry Giscard d'Estaing, de l'Académie française, président du jury du Prix Tocqueville

Un superbe aphorisme des Souvenirs de Tocqueville résume admirablement la thèse principale de sa seconde Démocratie : L’avenir, juge éclairé et impartial, mais qui arrive hélas ! toujours trop tard. Cet aphorisme signifie que, dans les sociétés démocratiques, l’avenir tend à ne retenir des soubresauts du passé, du mouvement vibrionnant qui affecte la vie des institutions et des idées, que ce qu’en approuverait un juge éclairé et impartial. Un peu comme l’histoire des sciences est peuplée sur le court et le moyen terme de querelles inexpiables entre savants, mais ne retient sur le long terme que les théories les plus solides, le court et le moyen terme moral, social et politique sont, eux aussi, faits de dissensions et de conflits. C’est seulement dans le long terme que la main invisible du juge éclairé et impartial consent à se manifester.

Lorsque Tocqueville affirme avec une fierté non dissimulée être l’inventeur d’une science politique nouvelle, il a en tête une science qui soit capable de déchiffrer les tendances sous-jacentes aux aléas du court terme, mais aussi d’échapper au subjectivisme, celui d’un Guizot ou celui, tout différent bien sûr, d’un Michelet. C’est encore parce qu’il était habité par la conviction que résume sa métaphore du juge éclairé et impartial que le député de la Manche qu’il fut a livré avec constance deux combats politiques : l’un pour l’abolition de l’esclavage sur les terres de souveraineté française, l’autre pour l’adoption du suffrage universel, bien qu’il mesurât pleinement les risques qu’il comportait. Dix ans après la publication de la seconde Démocratie, il a sans doute vu une justification de ses appréhensions dans l’approbation par l’électorat du coup d’Etat du 2 décembre, qu’il avait désapprouvé et qui avait provoqué son retrait de la vie politique.

D’où lui venait, malgré cela, sa conviction que le suffrage universel était appelé à se généraliser ? De ce qu’il découle du principe de l’égale dignité de tous les hommes, indépendamment de leurs qualités et de leurs mérites.

Le moteur de l’histoire réside donc selon Tocqueville plutôt dans les idées des hommes que dans leurs intérêts matériels, contrairement à ce que soutiendra Karl Marx, son cadet d’une dizaine d’années. Certaines idées sont supérieures à d’autres, à la fois du point de vue des principes qui les inspirent et des effets qu’on peut en attendre. D’autres sont bonnes du point de vue des principes et incertaines s’agissant de leurs effets. Mais lorsqu’une idée est préférable à une autre du point de vue des principes, elle tend à être retenue.

C’est pourquoi Tocqueville a décrit l’évolution des idées et des institutions dans les démocraties modernes comme guidée par la providence. Mais comme il était agnostique, la providence n’était dans son esprit qu’une métaphore, désignant l’effet composite des jugements individuels des hommes. Elle signifie que, sur le long terme, l’opinion publique est le moteur même de l’évolution morale, sociale et politique, bien qu’elle puisse se révéler tyrannique sur le court et le moyen terme.

Mais Tocqueville est parfaitement conscient du fait que l’action de la providence est toujours menacée par des forces adverses. Il n’y a pas selon lui de déterminisme historique. L’absence de déterminisme lui paraît même vitale, car c’est elle qui confère un sens à l’action politique, en lui confiant le soin de combattre les forces qui retardent les arrêts du juge éclairé et impartial.

Le caractère complexe de la théorie politique de Tocqueville tranche en fin de compte de façon saisissante avec le simplisme des essayistes d’aujourd’hui qui voient dans ce qu’ils appellent la démocratie d’opinion une perversion de la démocratie représentative.

*

Après Tocqueville, le grand sociologue allemand Max Weber a développé une théorie proche de la sienne, en la précisant. Ce ne sont pas les intérêts réels ou supposés qui guident l’action des hommes, mais bien les idées, soutient-il, lui aussi. Dans le court et le moyen terme, la vie politique des sociétés démocratiques est minée par de sérieux conflits de valeurs. Dans le long terme, l’évolution des idées, des institutions, voire des mœurs est soumise à un processus de rationalisation qui tend à sélectionner les plus recommandables. Mais, pour Weber comme pour Tocqueville, le fait que bien des idées soient supérieures à d’autres du point de vue des principes qui les inspirent, mais incertaines du point de vue de leurs effets, crée une tension entre l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité, tension qui confère à l’histoire une dimension inévitablement conflictuelle, voire tragique.

Il n’est pas difficile d’appliquer la théorie de l’évolution morale, sociale et politique qui se précise de Tocqueville à Weber à des exemples contemporains. C’est à la suite de longs débats que la peine de mort a été abolie dans des nations de plus en plus nombreuses, que les libertés individuelles ont été progressivement étendues, ou qu’apparaissent les balbutiements prometteurs d’une justice internationale. Ces évolutions se sont produites dans un contexte d’affrontements dans le court et le moyen terme. Sur le long terme, elles tendent à devenir irréversibles.

L’une des découvertes majeures de Tocqueville et de Weber est donc d’avoir montré que, par delà le bruit et la fureur de l’histoire, on discerne un processus de rationalisation de la vie morale, sociale et politique dans les sociétés démocratiques. Mais ils ont bien vu aussi que ce processus était en butte à des forces adverses, conjoncturelles et structurelles.

L’une de ces forces structurelles a été découverte et qualifiée par Roberto Michels, un disciple de Max Weber, de loi d’airain de l’oligarchie. Cette idée lui a été inspirée par son expérience directe des syndicats et des partis sociaux-démocrates italiens et allemands. Ils affichaient en toute bonne foi une éthique démocratique. Mais leur pratique se présentait comme oligarchique. Leurs équipes dirigeantes parvenaient en effet régulièrement à imposer à leurs sympathisants des politiques que ceux-ci récusaient. Roberto Michels constate que cette tendance à l’oligarchie n’affecte pas seulement les syndicats et les partis, mais les démocraties dans leur ensemble et la qualifie pour cette raison de loi. Mais, malgré tous ses efforts, il ne parvint pas à en expliquer les raisons d’être.

C’est finalement un économiste et sociologue de notre temps, l’Américain Mancur Olson, qui a identifié le mécanisme responsable des menaces oligarchiques qui pèsent sur toute démocratie : lorsqu’un petit groupe organisé cherche à imposer ses vues à un grand groupe non organisé, explique-t-il, il a des chances de ne rencontrer que peu de résistance. Car chacun des membres du grand groupe sait qu’il recueillerait les fruits d’une résistance même s’il n’y participe pas. Il a donc tendance à se comporter en passager clandestin, c’est-à-dire à compter sur autrui pour exercer des pressions visant à contrer le petit groupe organisé. Il s’ensuit qu’une action collective du grand groupe contre le petit a de fortes chances de ne pas se produire.

Ce mécanisme explique que l’appareil d’un parti puisse imposer à ses sympathisants une politique contraire à leurs vœux. Il explique aussi qu’un gouvernement puisse accorder davantage d’attention aux exigences des corporations et des groupes d’influence qu’aux demandes du public et à l’intérêt général. Conséquence de ce mécanisme : un gouvernement démocratique qui ne peut compter sur l’appui et sur l’autorité d’un parlement respecté par l’opinion est particulièrement exposé à ce risque, car il se retrouve seul face aux corporations et aux groupes d’influence.

Le mécanisme mis en évidence par Olson explique aussi la persistance des phénomènes idéologiques dans les sociétés démocratiques. Pourquoi – pour évoquer un thème d’actualité — a-t-on pu si longtemps infliger aux élèves français la grammaire structurale, la méthode de lecture globale ou une pédagogie d’inspiration rousseauiste, alors qu’on avait pu très vite observer que ces mesures étaient contreproductives ? Pourquoi a-t-on pu imposer dans les manuels destinés à l’enseignement secondaire une histoire largement mythique de la Révolution française ? Pourquoi a-t-on si longtemps en France divinisé l’Etat et diabolisé l’entreprise ? D’où provient, Monsieur le Président, l’idée reçue selon laquelle la gauche aurait le monopole du cœur ? Toutes ces idées ont été lancées par des réseaux de connivence et d’affinité. Seule une fraction du public y adhère. Mais, en vertu de l’effet Olson, le public dans son ensemble n’a pas la volonté de s’y opposer. C’est pourquoi des idées fausses peuvent s’installer pour un temps toujours trop long. C’est pourquoi l’on voit apparaître le phénomène dit de la pensée unique, du politiquement correct, voire – dans les nations de tradition centralisatrice surtout — du terrorisme intellectuel. C’est l’une des raisons enfin pour lesquelles l’avenir arrive hélas ! toujours trop tard.

*

Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs, les quelques théories que je viens d’évoquer permettent d’abord d’opposer un optimisme bien tempéré au pessimisme qui s’affiche volontiers aujourd’hui sur l’évolution des démocraties. En même temps, elles identifient certains des risques majeurs auxquels celles-ci sont exposées et notamment ceux qui résultent de l’impuissance du public face aux corporations ou aux groupes d’influence. Et elles définissent le sens de l’action politique : anticiper sur les jugements du juge éclairé et impartial.

Ces théories montrent encore que les sciences sociales peuvent contribuer efficacement à la compréhension des phénomènes politiques et sociaux et par suite servir la vie démocratique, dès lors qu’elles acceptent de se conformer aux règles des autres sciences. De Montesquieu à Olson, en passant par Tocqueville et Max Weber, on observe bien une continuité, un approfondissement, une efficacité explicative voire prédictive et une cumulativité des théories élaborées par les sciences sociales et politiques d’inspiration scientifique.

J’ai moi-même constamment tenté, à mon niveau, de suivre le modèle proposé par ces figures exemplaires. Cela m’a notamment conduit dans les dernières années à entamer des travaux sur les sentiments moraux et les sentiments de justice, les normes et les valeurs dont les conclusions contredisent le relativisme envahissant qui tend à placer toutes les idées, toutes les productions de l’esprit et finalement toutes les cultures sur le même plan.

Le règne du relativisme me paraît avoir des effets redoutables. Il explique le sentiment de perte des repères qui caractérise la vie intellectuelle, sociale et politique, voire artistique, des démocraties contemporaines. L’un des compositeurs contemporains les plus célèbres n’a-t-il pas déclaré publiquement, dans un entretien qui a fait le tour du monde, que les attentats du 11 septembre étaient la plus grande œuvre d’art qui ait jamais été conçue ?

Sur un sujet beaucoup plus ponctuel mais qui engage lourdement l’avenir, l’influence du relativisme explique un fait préoccupant identifié par deux rapports récents rédigés, l’un à la demande du Ministre de l’Education nationale en exercice, notre confrère Xavier Darcos, l’autre à l’initiative de l’Académie des sciences morales et politiques (Commentaire, n°123, Automne 2008, 725-776) : selon ces rapports, les manuels français de sciences économiques et sociales donnent l’impression de mettre sous les yeux du jeune citoyen, moins le savoir solide que ces disciplines ont accumulé au cours du temps, qu’un catalogue d’opinions.

Cela est d’autant plus regrettable que les sciences économiques et sociales sont devenues dans les démocraties d’aujourd’hui, à côté des humanités et des sciences de la nature, le troisième pilier de la culture générale.