Disparition de M. Jean-Marie Zemb
Jean-Marie Zemb est décédé le jeudi
15 février à Lorient, à lâge
de 78 ans. Né le 14 juillet 1928 dans le Bas-Rhin,
il avait été élu le 11 janvier 1999 au
fauteuil laissé vacant par le Père Raymond Bruckberger,
en section Philosophie.
Texte de l'hommage rendu par le Président de l'Académie,
M. Lucien Israël, en ouverture de la séance hebdomadaire
du lundi 19 février 2007
Notre confrère Jean-Marie Zemb est décédé
le jeudi 15 février à Lorient, à lâge
de 78 ans. Né le 14 juillet 1928 dans le Bas-Rhin,
il avait été élu le 11 janvier 1999 au
fauteuil laissé vacant par le Père Raymond Bruckberger,
en section Philosophie.
Ses origines alsaciennes et son ascendance paternelle suisse
alémanique lui avaient permis contrairement
à ce quaurait pu faire croire son accent savoureux
de devenir un parfait bilingue, maîtrisant avec
virtuosité toutes les subtilités de la culture
germanique aussi bien que celles de la culture française.
La guerre survenant, lAlsace redevint allemande et,
à quinze ans et demi, il fut enrôlé de
force dans un régiment de DCA de la Wehrmacht, devenant
ainsi lun des plus jeunes « malgré
nous ». Comme il réglait volontairement
très mal le canon dont il avait la charge, il ne dut
quà larrivée des troupes alliées
de pouvoir échapper à un châtiment certain.
Après la guerre, il poursuivit des études de
philosophie en France et en Allemagne. Titulaire dun
DES en Sorbonne et dun Doctorat de Philosophie à
lUniversité de Fribourg en Brisgau, il passa
lagrégation dallemand avant denseigner
comme lecteur, de 1952 à 1961, à lUniversité
de Hambourg.
Menant parallèlement des recherches en grammaire comparée,
logique et épistémologie, il bénéficia
des conseils du physicien et philosophe Karl-Friedrich von
Weizsäcker (associé étranger de notre Académie).
De retour en France, il enseigna dabord lallemand
aux lycées Malesherbes et Paul Valéry à
Paris (1961-1966), puis la linguistique appliquée à
lUniversité de Besançon (1966-1968).
En 1968, sous la direction de René Poirier, alors membre
de la section Philosophie, il présenta une thèse
dÉtat sur « les structures logiques
de la proposition allemande », dont le sous-titre
« Contribution à létude
des rapports entre le langage et la pensée »
révélait le thème qui constitua laxe
de réflexion principal de tous ses travaux ultérieurs.
Toujours soucieux dappuyer son raisonnement sur lexpérience,
il avait étudié, à lHôpital
Saint-Antoine, auprès du Professeur François
Lhermitte qui fut membre de lAcadémie,
en section Morale et sociologie des cas daphasie
pour en tirer des enseignements sur larticulation des
structures linguistiques. Après avoir occupé
plusieurs postes de professeur dans des universités
parisiennes, il se vit attribuer, en 1986, la chaire de Grammaire
et pensée allemandes au Collège de France.
Peu conformiste au regard des pensées dominantes, rejetant
avec fougue les courants à la mode dans laprès-guerre,
notamment celui de la philosophie analytique, Jean-Marie Zemb
était un combattant de la pensée. Féru
dauteurs classiques en premier lieu Aristote
et Kant il savait aussi surprendre par sa modernité,
sinspirant par exemple du sémioticien américain
Charles S. Pierce ou encore simpliquant dans le développement
de traductions assistées par ordinateur. Lorsque fut
connu le projet de réforme de lorthographe allemande,
il y a quelque dix ans, il fut le premier à expliquer
pourquoi cette réforme était inepte ; il ne
fut pas entendu, mais les faits lui donnèrent raison.
Très attaché à lAcadémie,
il fit preuve dune très grande assiduité
tant que son état de santé le lui permit. Même
depuis sa retraite en Bretagne, il continua à suivre
avec intérêt nos activités. Nous nous
souviendrons dun homme de commerce toujours agréable,
attentionné, généreux, mais capable de
senflammer avec véhémence contre des contre-vérités
ou des manquements au bon sens.
Avant de vous demander de vous lever pour une minute de silence
en sa mémoire, permettez-moi de citer de lui une phrase
magnifique qui, décrivant lhomme dans sa grandeur
et sa servitude, sonne comme un hommage au confrère
disparu :
Comme le poing fermé d'une main trouve son refuge
ou sa prison dans la paume ouverte de l'autre main, mais
peut s'en échapper pour l'enserrer à son tour,
l'homme peut indéfiniment enlacer le monde et s'y
reconnaître intégré, avoir l'intuition
de sa domination, puis celle de sa fragilité.
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