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« La vie et les travaux de Gérald Antoine»
par Pierre Brunel, le 29 septembre 2016

 

Monsieur le Président de l’Institut et de l’Académie des sciences morales et politiques,
Monsieur le Chancelier de l’Institut,
Monsieur le secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques,
Monsieur le secrétaire perpétuel de l’Académie des Inscriptions et Belles-lettres,
Chers confrères,
Chère famille de Gérald Antoine,
Chers collègues et amis,

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Gérald Antoine a quitté cette vie le 26 janvier 2014. Il manque à sa famille ici réunie, à ses amis, à ses disciples, à ses admirateurs. Il manque à ses confrères de l’Académie des sciences morales et politiques, où il avait été élu le 17 mars 1997. Mais les liens très forts qu’il a tissés avec tous ceux qui l’ont entendu, qui l’ont lu, qui l’ont aimé font qu’il ne peut être l’Absent. Ou bien s’il l’est, c’est au sens où l’entendait un autre grand claudélien, Jacques Madaule, dans son livre publié en 1973 sous le titre L’Absent. « L’absence », écrivait-il dans l’Avertissement, « est tout autre chose que la non-existence. Seul ce qui existe peut être absent ». Et il invitait son lecteur à « découvrir que le masque élusif de l’absence est l’unique signe d’une présence véritable qui elle-même n’est pas autre chose qu’un visage entrevu dans l’éblouissement de l’instant ».

Gérald Antoine n’a nullement été dans ma vie un visage entrevu. Et l’éblouissement ne saurait pour moi se réduire à l’éblouissement de l’instant, à sa première apparition pour le simple étudiant de licence que j’étais alors, dans un amphithéâtre de la Sorbonne, en novembre 1958. Notre relation s’est étendue sur plus d’un demi-siècle. Et j’ai plus que jamais aujourd’hui non seulement le devoir, mais le désir de rendre sensible et d’affirmer sa présence parmi nous, en évoquant sa vie et ses œuvres.

Gérald Antoine était né le 5 juillet 1915 à Paris dans le IXe arrondissement, et il aurait donc eu cent ans en 2015. Il avait quatre-vingt-dix-huit ans et demi quand nous avons eu la douleur de le perdre, en ce sombre 26 janvier 2014. C’était l’année du centenaire de début de la Première Guerre mondiale. Or le père de Gérald était militaire : Alphonse Antoine, né en 1890, avait épousé Mademoiselle Lucie Ancelin, trop tôt disparue, et laissant cet enfant unique encore très jeune. Alphonse Antoine a participé à la guerre de 1914 sur le front lorrain et, tout différemment, à celle de 1939 : affecté alors en Tunisie, sous les ordres du général de Lattre de Tassigny, il y a commandé les transmissions de 1940 à 1942, puis il a rejoint la métropole et les mouvements de résistance. Son action, sous l’autorité de Jacques Chaban-Delmas, lui a valu d’être promu général en 1944. Il mourut en 1969. Son fils Gérald a fait lui aussi l’expérience de la Seconde Guerre mondiale, et celle, particulièrement éprouvante, du stalag. Alors qu’il venait d’être reçu deuxième à l’agrégation de grammaire, en 1939, il a été mobilisé et il a été fait prisonnier de 1940 à 1942 avant d’être rapatrié sanitaire. Il était extrêmement discret sur ce moment de son existence, mais, lors de la messe qui a été célébrée à sa mémoire le mercredi 29 janvier 2014 dans la chapelle du couvent Saint-Jacques à Paris et où l’Institut et en particulier notre Académie étaient largement représentés, nous avons eu la surprise et l’émotion de découvrir l’un des Poèmes de captivité qu’il avait écrits « dans un stalag de Prusse orientale » :

Je suis l’enfant des prés et des collines bleues
Et des arbres qu’aucun automne n’a brunis,
Je suis fils de Lorraine et j’ai franchi les lieues
Des longs chemins dallés de quartz et de granits.

Je suis l’enfant des lacs où buvaient les sylphides
Et des sentiers de mousse où croissent les bleuets ;
Mais maintenant, hélas ! mes prunelles sont vides
De lacs et de sentiers et les cieux sont muets.

Je vais, passant l’exil, à travers le jour morne
Secouant le fardeau de mes membres lassés
En quêtant à la nue où mon regard se borne
Le cerne évanoui des horizons passés.

Au bleu de l’enfance s’est substituée l’atmosphère lugubre du camp de concentration, à l’allégresse du Petit Poucet rêveur, de celui que Michel Butor a appelé « l’enfant marcheur », la fatigue d’un corps brisé, à un regard confiant la recherche vaine d’une lumière perdue, qu’il saura plus tard retrouver.

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Gérald Antoine était de souche lorraine, « fils de Lorraine » en effet, et par son père et par sa mère. Il y avait donc plus à cet égard en lui que la « molécule paternelle », — la molécule vosgienne —, dont il a parlé à propos de Paul Claudel dans la vibrante biographie qu’il lui a consacrée. Louis-Prosper Claudel était originaire de la Bresse, non pas de la région proche du Jura, mais d’un « coin de terre » que Gérald Antoine a décrit comme « encerclé de sapins sombres », situé à une lieue seulement de « l’amère frontière » qui, jusqu’en 1918, le sépara de l’Alsace. Ou encore il en parle comme d’un « lieu clos et sans perspectives », d’ « un pays situé sur les marches de l’Est menaçant » sans que le regard puisse découvrir la flèche de la cathédrale de Strasbourg.

Gérald Antoine tient à mettre en avant le fait qu’à plusieurs reprises, rares il est vrai, Paul Claudel, sans s’en tenir à la Bresse paternelle ou au Tardenois maternel, à l’Ouest de Reims, a mentionné ses origines lorraines car, note-t-il, « il aime mieux mettre en avant la Lorraine plus chargée d’histoire et d’emblèmes que son modeste canton vosgien ». Claudel a une fois, en 1909, présenté son père comme un « Lorrain des Vosges » et lorsqu’en octobre 1944 « il s’adresse au général De Gaulle, devant les drapeaux à croix de Lorraine partout éployés, il ne se retient pas de lui révéler qu’il est lui-même ‘à moitié lorrain’ » (je cite le chapitre « Vers les origines », dans le livre si précis de Gérald Antoine, Claudel ou l’enfer du génie, publié en 1988, réédité en 2004, et couronné par le prix de critique de l’Académie française en 1989).

En cela Gérald Antoine a pu se sentir proche de Claudel, et il a été encore plus fortement attaché que lui à ses origines lorraines, peut-être parce que les deux molécules étaient réunies en lui, mais surtout parce qu’il y a eu une résidence familiale, « la Belle Vallée », dont il était amoureux et à laquelle il est resté plus fidèle que jamais. C’est dans le cimetière communal d’Allarmont, dans les Vosges, qu’il a été inhumé, comme son père, le 29 janvier 2014, après la messe célébrée dans l’église du village. Il avait été conseiller municipal de cette commune d’environ 250 habitants de 1977 à 1983, et, réélu en cette année 1983, il en était devenu le maire de cette date à 1989. A partir de cette fonction il avait développé une activité régionale en fondant et en présidant l’ « Association pour le développement de la vallée de la Plaine », qui regroupe encore aujourd’hui dans un établissement public de coopération intercommunale cinquante-neuf communes des départements des Vosges et de Meurthe-et-Moselle. Il a fondé aussi, à Metz, l’association « Développement culturel lorrain ». Et, aux côtés du chanoine Poirson, il est devenu président-fondateur des « Amis de la Hallière ». Il a tenu à faire graver l’image de sa chère scierie de la Hallière sur son épée d’académicien.

C’est en Lorraine, non loin de Metz, qu’il avait été fait prisonnier en 1940. Pendant l’exil et la captivité en Allemagne, il s’est senti, comme le prouve l’émouvant poème que j’ai lu, moins enfant de ce Paris où il est né qu’ « enfant des prés et des collines bleues », — bleues comme « la ligne bleue des Vosges », pour reprendre l’image de Jules Ferry dans son testament par lequel il demandait à être enterré à Saint-Dié. Gérald Antoine lui-même l’a rappelé quand il reçut des mains de Pierre Messmer les insignes de commandeur de la Légion d’honneur le 1er mars 2004, précisément à l’Institut. L’ancien Premier ministre et député de la Moselle, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques depuis 1995, devenu chancelier de l’Institut de France en 1999, l’avait dans son discours présenté immédiatement comme « un homme des frontières de l’Est, un vosgien ». Et Gérald Antoine, à son tour, s’est défini dans sa réponse comme « lorrain, vosgien, enfant de l’arrondissement de Saint-Dié, dont naguère le député se nomma Jules Ferry ».

C’est à l’école de Jules Ferry, à qui Xavier Darcos a consacré un important ouvrage en 2005 et qu’il a présenté dans son tout récent Dictionnaire amoureux de l’Ecole comme « l’homme de la synthèse », que l’élève Gérald Antoine a été formé, à l’école primaire dans le IXe arrondissement puis aux lycées Condorcet, Michelet et Henri IV, où il a fait ses études secondaires. Il a fait ses études supérieures à la Faculté des lettres de Paris, donc dans la Sorbonne d’alors. Après son retour de captivité il fut nommé en 1943 comme professeur agrégé au Collège Ronsard de Vendôme, faisant même ses débuts en classe de sixième. Il y exerça pendant quatre ans.

Au cours de cette période, il a épousé le 10 août 1944 Mademoiselle Simone Perrin, dont il a eu deux enfants, Odile, devenue Madame Odile Chenetier, et Jean-Michel, le docteur Jean-Michel Antoine. C’est Madame Antoine, quand elle m’a reçu une première fois avec son fils et une de ses petites-filles, Marion Alève, le 23 juin 2015 dans l’appartement de la rue Gazan, près du parc Montsouris, qui m’a raconté qu’au hasard d’une rencontre avec Charles Bruneau, né en 1883, professeur d’histoire de la langue française à la Sorbonne depuis 1934, il avait été incité par celui-ci à entreprendre une thèse de doctorat, thèse dont Charles Bruneau précisément, allait devenir le directeur. Charles Bruneau, originaire de Givet dans les Ardennes, venu de l’Université de Nancy et spécialiste tant des patois d’Ardenne que des parlers lorrains, était le successeur de Ferdinand Brunot, et auteur avec lui du fameux « Brunot-Bruneau », leur Précis de Grammaire historique de la langue française, qui en 1933 avait remplacé le premier Précis de grammaire historique, composé par Ferdinand Brunot seul quand il était tout jeune, en 1884-1885, et imprimé en 1887.
Ferdinand Brunot, professeur à la Sorbonne occupa la chaire d’histoire de la langue française de sa création, le 13 novembre 1900, au 30 septembre 1934 et fut doyen de la Faculté des lettres. Il avait pu voir paraître les dix premiers tomes de sa grande entreprise, la monumentale Histoire de la langue française des origines à nos jours, et préparer le tome XI. C’est dire le travail considérable qui restait à accomplir. Il était devenu membre de l’Institut après avoir été élu en 1925 à l’Académie des Inscriptions et belles-lettres. Il aurait pu être membre de l’Académie des Sciences morales et politiques puisqu’il avait été maire du XIVe arrondissement de Paris de 1910 à 1919 et que, près de l’actuel Hôtel de ville de cet arrondissement, une rue et un square portent encore aujourd’hui son nom. Charles Bruneau prit la relève pour l’époque romantique et les débuts de l’école réaliste, avant que Gérald Antoine ne l’assure à son tour, en s’entourant de collaborateurs choisis avec soin.

Ferdinand Brunot était né à Saint-Dié en 1860. Gérald Antoine l’a rappelé lors de la cérémonie de légion d’honneur en 2004, en se présentant comme « le post-successeur de Ferdinand Brunot » à la Sorbonne, d’un « lorrain, plus précisément né à Saint-Dié ». Des affinités natives et électives ne pouvaient que rapprocher Gérald Antoine de ce grand maître, disparu en 1938 et déjà à la retraite quand il a fait ses études à la Sorbonne. Il avait été, comme Gérald Antoine allait l’être, un professeur éminent, dont la « parole, d’une clarté parfaite, était chaleureuse et vivante » (je cite la notice qui lui est consacrée dans le Grand Larousse). Aux qualités de ce maître allaient s’ajouter, chez Gérald Antoine, l’extraordinaire vivacité de l’esprit et du langage, avec des traits d’esprit, des saillies surprenantes, des références inattendues, une perpétuelle gaieté qui transformait le cours sur la langue française en une fête pour l’esprit.

Du collège de Vendôme, Gérald Antoine était passé à la faculté des lettres de Clermont-Ferrand, où il enseigna de la rentrée de novembre 1947 à juillet 1954. C’est en 1954, précisément, qu’il soutint ses thèses de doctorat à la Sorbonne, dont la thèse principale était consacrée à La Coordination en français. A la rentrée de novembre, cette même année 1954, il vint enseigner comme maître de conférences à la Faculté des lettres de Paris, et il y sera élu professeur titulaire en 1957, succédant à Charles Bruneau, qui vient alors de prendre sa retraite et mourra en 1969, la même année que le général Alphonse Antoine.

Gérald Antoine occupait donc la chaire d’histoire de la langue française moderne et contemporaine. Robert-Léon Wagner était depuis 1947 le titulaire de la chaire de grammaire et philologie françaises. Je suivis parallèlement leur enseignement de licence, au cours de l’année universitaire 1958-1959, sans savoir que Robert-Léon Wagner avait participé à son jury de thèse et que la prise de position théorique de Gérald Antoine se distinguait de celle de ce maître devenu son collègue qui l’avait appelé avec insistance à la succession de Charles Bruneau et collabora avec lui à d’importants ouvrages.

On ne pouvait deviner, en 1958-1959, que Gérald Antoine succèderait le 9 octobre 1982 à Robert-Léon Wagner sur le même fauteuil 31 de l’Académie Royale de Belgique. Un simple étudiant d’alors ne pouvait même pas savoir qu’en 1958 précisément, il avait été chargé par Gaston Berger (le philosophe spécialiste de Husserl, le défenseur de la caractérologie, mais aussi l’inventeur et le promoteur de la prospective), de la section « Pensée française » à l’Exposition internationale de Bruxelles.

On ne pouvait prévoir non plus qu’il succèderait en 1997 à l’Académie des Sciences morales et politiques à un autre de ses anciens collègues, à un autre professeur éminent dont je suivais aussi avec passion en 1958-1959 le cours de licence, Pierre-Georges Castex, né à Toulouse la même année que lui, quelques jours avant lui, le 20 juin 1915, élu comme titulaire d’une chaire de littérature française à la Sorbonne un an avant lui, en 1956, et successeur en 1974 de Jean Pommier au quatrième fauteuil de la section « Morale et sociologie » de notre Académie. Il faudrait se reporter à la notice sur la vie et les travaux de Pierre-Georges Castex que Gérald Antoine présenta à l’Institut le 13 octobre 1998 pour connaître dans le détail la carrière et l’œuvre de celui qui n’est pas seulement l’auteur du célèbre manuel d’histoire de la littérature française, aujourd’hui encore désigné comme « le Castex et Surer » mais d’une œuvre considérable allant des contes fantastiques de Charles Nodier à L’Etranger d’Albert Camus. J’ai eu la chance, au-delà de mes propres études, de retrouver et Castex et Surer, comme collègues cette fois, à l’Université de Paris IV quand ce fut la première rentrée de cette université en octobre 1970. Si Paul Surer était resté maître-assistant, Pierre-Georges Castex, éminent professeur, était le vice-président de l’Université, et je suis très reconnaissant à celui qui nous a quittés trop tôt, en 1995, pour tout ce que je lui dois. C’est avec une grande fierté et une intense émotion que j’évoquerai le souvenir du jour où en 2008, dans cette même salle, Gérald Antoine et Jean Mesnard qui vient hélas de nous quitter et auquel j’étais aussi très profondément attaché, me remirent le prix Pierre-Georges Castex de l’Académie des Sciences morales et politiques.

 À la rentrée de novembre 1959, par pur plaisir cette fois puisque je venais d’obtenir la licence complète de lettres classiques, j’assistai au cours de Gérald Antoine, dans le même amphithéâtre Descartes de la Sorbonne. Mais une surprise attendait son auditoire. Le cours s’acheva avant la fin de l’année universitaire et nous apprîmes que le grand professeur était appelé à d’autres fonctions. Il était devenu conseiller technique au cabinet du nouveau ministre de l’Education nationale, Louis Joxe, dans le gouvernement dont le Premier ministre était Michel Debré.

C’était une nouvelle manière de servir l’enseignement, et Gérald Antoine allait en donner la preuve. C’était une manière aussi de contribuer à l’action d’un grand homme que Gérald Antoine respectait et admirait beaucoup depuis le 18 juin 1940 et l’appel de Londres, l’époque de la Résistance, son entrée dans Paris libéré de l’occupation allemande le 25 août 1944, et le gouvernement provisoire dont il assuma la présidence de novembre 1944 à janvier 1946 avant de démissionner et de fonder en 1947 le Rassemblement du peuple français : le général De Gaulle, appelé le 29 mai 1958 par le Président René Coty pour prendre la tête du gouvernement, et devenu Président de la République dans sa nouvelle formule, la Cinquième République, depuis le 21 décembre de cette même année.

L’admiration de Gérald Antoine et sa reconnaissance à l’égard du Général De Gaulle seront intactes quand, devenu académicien, il participera à un colloque consacré à Charles De Gaulle et la jeunesse, dont les actes seront publiés aux éditions Plon en 2004. Il donnera pour titre à sa communication ou à ce qu’il choisira d’appeler son « témoignage » : « Le Général De Gaulle et son action pour la jeunesse ».

Une nouvelle carrière s’ouvrait donc en 1960 pour Gérald Antoine, entrant dans le monde politique sans être lui-même un homme politique à proprement parler. Il se mettait toujours au service de l’Etat et de l’Education nationale, mais différemment.

En 1961, il allait être appelé aux fonctions de recteur de l’Académie d’Orléans-Tours. Il conservera ce titre et ces hautes fonctions jusqu’en 1973. Il a été très exactement le premier recteur de cette académie et avec Roger Secrétain, alors maire d’Orléans, il a œuvré pour la renaissance de l’université d’Orléans, qui avait connu une longue éclipse de plusieurs siècles et fut véritablement recréée par lui en 1966. Il a dépensé beaucoup d’énergie pour la création d’un grand pôle scientifique à La Source, malgré, il en convenait lui-même, maints obstacles venus le plus souvent de Paris. Jean-Pierre Sueur, qui avait suivi mon cours d’agrégation à l’Ecole normale supérieure de Saint-Cloud, et qui fut par la suite maire d’Orléans avant d’être élu député, puis sénateur et d’exercer les fonctions de secrétaire d’Etat, en a témoigné dans l’hommage qu’il lui a rendu après son décès, se rappelant les propos que Gérald Antoine avait tenus devant lui quand il l’avait invité à venir présider les fêtes de Jeanne d’Arc en 1995. Il concluait cet hommage, mis en ligne le lundi 27 janvier 2014, par ces mots :

Gérald Antoine fut un grand serviteur de l’Université, de la ville d’Orléans, de la langue et de la culture françaises ; en un mot un grand humaniste. Nous lui devons beaucoup.

Tours et l’université de Tours, qui font partie de l’Académie d’Orléans, lui ont également rendu hommage. Il fut, lisait-on dans Le Courrier d’Indre-et-Loire le 4 février 2014, « un élément déterminant dans la constitution de cette université, particulièrement pour les enseignements littéraires et pour l’Institut Universitaire de Technologie ». Mon ami Jacques Body, grand comparatiste et éminent spécialiste de Jean Giraudoux, qui fut alors président de cette université, m’a souvent parlé de lui et de son action, et il lui est encore tout particulièrement reconnaissant d’avoir appuyé son initiative quand il fit modifier les plans du grand amphithéâtre en construction au bord de la Loire pour en faire une salle de spectacles. L’article nécrologique paru dans le journal cité le mentionne et finit sur cette phrase : « La salle Thélème est partiellement là grâce au dynamisme de ce grand recteur ».

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En 1963, j’allais retrouver Gérald Antoine dans un cadre qui n’était ni un amphithéâtre de la Sorbonne ni son rectorat d’Orléans ni l’abbaye de Thélème imaginée par François Rabelais ni la nouvelle Thélème de l’Université de Tours : le château de Cerisy-la-Salle, en Normandie, où Mme Anne Heurgon-Desjardins avait ranimé en 1952 les fameuses décades de Pontigny, dans l’Yonne, que son père, Paul Desjardins, avait fondées en 1910 et qui avaient été suspendues de 1914 à 1921, puis en 1939, un an avant la mort de cet adversaire de Charles Maurras.

 J’y venais pour la première fois, au sortir de l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm et avant de rejoindre mon premier poste de professeur agrégé, au Prytanée militaire de La Flèche. Quoique déjà marié, déjà père d’une petite fille, Laurence, et bientôt cette année-là d’une seconde, Sophie, je fus considéré comme étudiant et logé dans le dortoir du parc, où j’étais seul. Deux jeunes filles, plus jeunes même que moi, étaient au château, Edith Heurgon qui, après sa mère est devenue l’actuelle directrice du Centre culturel international de Cerisy-la-Salle, et Marie-France Ionesco, qui accompagnait ses parents.

La décade n’était pas consacrée à Eugène Ionesco, mais à Paul Claudel, que je n’avais pas eu la chance de connaître de son vivant mais sur lequel j’avais décidé de travailler pour mes deux thèses, en bénéficiant de l’accueil exceptionnel réservé aux chercheurs dans l’appartement du boulevard Lannes, où vivait encore Madame Paul Claudel et où j’étais reçu très cordialement par son fils aîné, Pierre Claudel. Gérald Antoine était présent à Cerisy-la-Salle en cet été 1963, déjà attiré par ce Claudel auquel il avait déjà consacré des cours et un ouvrage qui l’a tant retenu par la suite, mais aussi tout simplement parce qu’il devenait un habitué de ce lieu et de ces décades. Il y était déjà venu, à l’instigation de Jean Lescure, pour une décade consacrée à Raymond Queneau, que le poète de La Marseillaise bretonne y avait dirigée, et il y avait analysé « les usages du français parlé et des fins littéraires chez l’auteur de Zazie dans le métro ». Queneau assistait d’ailleurs au colloque.

Préfaçant en 1966 la nouvelle édition de l’Histoire de la langue française de Ferdinand Brunot, dont il était chargé avec Georges Gougenheim et Robert-Léon Wagner, et plus particulièrement le tome I, publié soixante ans avant, Gérald Antoine se plaisait à citer Raymond Queneau, qu’il présentait comme « un de nos écrivains bien vivants » qui a porté sur le devenir de la langue et son rapport à ce qu’il est convenu d’appeler l’ « écriture littéraire » « le témoignage le plus jovialement lucide ». Et il citait alors la préface de Queneau à l’Anthologie des jeunes auteurs :

Qu’est-ce que le français ? Et qui parle le français ? Les Français qui s’adressent aux Français et non les grammairiens aux grammairiens.

 Gérald Antoine va devenir son ami et sera en 1967 invité d’honneur de l’OuLiPo, cet « Ouvroir de littérature potentielle » que Raymond Queneau a fondé en 1960 avec le mathématicien François Le Lionnais et qui reste aujourd’hui plus vivant que jamais.

Selon son propre témoignage, qui a été recueilli plus tard, en 2002, et qu’Edith Heurgon a eu la générosité de me transmettre, avec d’autres précieuses informations, Gérald Antoine était séduit à Cerisy, même quand il y venait en tant que simple auditeur, par « l’atmosphère amicale, au début presque intime, qu’entretenaient avec un subtil dosage d’humour et d’autorité Anne Heurgon et Maurice de Gandillac [le philosophe qui jouait ici un rôle considérable] » ainsi que par la proximité de Canisy, le village du poète Jean Follain qu’il aimait beaucoup ». Je remercie le recteur Bernard Cerquiglini d’avoir attiré mon attention sur cet aspect peu connu des goûts et des relations de Gérald Antoine, dont il a été le collaborateur pour la suite de l’Histoire de la langue française.
Gérald Antoine gardait, quand on recueillit son témoignage, un souvenir quelque peu imprécis de ce colloque Claudel de l’été 1963. Mais je me rappelle très bien sa communication sur « L’image de la femme chez Claudel ». Le volume qui est issu de la décade et qui a paru chez Plon a pour seul titre Entretiens sur Paul Claudel, et le colloque avait deux animateurs, Georges Cattaui et Jacques Madaule. Il devait y avoir par la suite une autre décade consacrée au même Claudel du 31 août au 10 décembre 1987, dont j’assurai la direction avec la regrettée Anne Ubersfeld, avec pour titre La dramaturgie claudélienne. Gérald Antoine y participa, avec une brillante communication sur « Claudel et Mallarmé».
En 1963 j’étais trop jeune pour parler ou même pour intervenir dans la discussion. Mais je fus d’un bout à l’autre passionné par les communications, par les échanges et par les rencontres. C’est à Cerisy qu’il me fut donné de faire la connaissance et de me lier d’amitié avec Georges Borgeaud, le grand romancier suisse, l’auteur du Voyage à l’étranger, et avec Gilbert Gadoffre, le fondateur de l’Institut collégial européen et des colloques de Loches. Et c’est encore à Cerisy que d’étudiant anonyme dans l’amphithéâtre où Gérald Antoine brillait de toutes les lumières de l’esprit, je devins à ses yeux un chercheur débutant qu’il encouragea avec une chaleur toute particulière et une affection que je qualifierais volontiers de paternelle. Elles n’ont fait que grandir au cours des années où nous nous sommes retrouvés constamment, au sein du conseil d’administration de la Société Paul Claudel, aujourd’hui présidée par M. Hubert Martin, ardent foyer d’admiration, de fidélité et d’amitié entretenu par la famille du grand écrivain dont plusieurs membres sont parmi nous aujourd’hui.

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Cinq années après le premier colloque Claudel de Cerisy-la-Salle, j’eus une preuve de la confiance de Gérald Antoine, qui m’émeut encore et me permet d’avancer dans le temps de sa carrière administrative cette fois plus politique. Depuis 1965 j’étais assistant de littérature comparée à la Faculté des lettres de Paris, où j’avais été appelé par mon maître Charles Dédéyan, et heureux de mon sort jusqu’à un certain jour de mai 1968 où j’allais donner mon enseignement et où j’eue la surprise de trouver fermées les portes du Centre Universitaire Censier. Celles de la Sorbonne l’étaient aussi, depuis la veille, le 3 mai. Un temps d’agitation commençait, qui n’était pas « le joli mois de mai ». Je restais le plus souvent chez moi, avec ma petite famille, dans une maison de banlieue parisienne, à Cormeilles-en-Parisis.
Dans les temps qui suivirent mai 1968, je vis un beau jour une voiture officielle s’arrêter devant chez nous, un chauffeur en descendre, porteur d’un dossier accompagné d’une lettre de Gérald Antoine. Il me demandait de relire un texte de loi. Tout en étant maintenu dans ses fonctions de recteur de l’académie d’Orléans-Tours, il avait été appelé au ministère de l’éducation nationale par le nouveau ministre, Edgar Faure. Il était chargé d’une mission dite de « coordination » particulièrement délicate : la préparation de cette loi, dite « loi d’orientation de l’enseignement supérieur ». Il y était d’autant mieux préparé qu’il avait réfléchi sur le sujet et publié en 1966, avec le philosophe Jean-Claude Passeron, un livre sur La Réforme de l’Université, préfacé par Raymond Aron.
Comme l’a écrit notre confrère Alain Duhamel dans son livre publié chez Plon en 2014, Une Histoire personnelle de la Ve République, « après Mai 1968, les formes, les rites et les fondements de l’autorité n’ont plus jamais été les mêmes ». Jean Ferniot, en 1972, dans un livre publié chez le même éditeur, De De Gaulle à Pompidou, évoque le Congrès de La Baule en septembre 1968, le temps de la réflexion étant venu après « les fièvres de mai ». Et il a rappelé qu’ « à la sélection, marquée du signe négatif, Edgar Faure oppos[ait] l’orientation, marquée du signe positif ». Il ne s’agissait donc pas de claquer les portes de l’Université au nez des jeunes gens qui voulaient s’y inscrire, mais de « diriger chacun vers la branche d’enseignement qui lui convenait ». Ce principe allait dans le sens que souhaitait Gérald Antoine lui-même et, en ces temps difficiles, quand le « novembre noir » succéda au « rendez-vous universitaire d’octobre », il restait l’homme de la mesure et de la conciliation. C’est d’ailleurs en novembre 1968, le 12, que fut promulguée la loi d’orientation. Elle restructurait l’Université, mettait en avant les principes d’autonomie, de participation et de pluridisciplinarité.
Après son long rectorat, Gérald Antoine poursuivit sa carrière administrative en tant que conseiller du ministre de l’Education nationale, d’abord Joseph Fontanet, puis René Haby. C’est ainsi qu’il était présenté quand il publia, dans le numéro de la revue Perspectives paru au cours de l’été 1974, un article intitulé « Une formation continue à l’usage des professeurs d’université ». Il invitait ces spécialistes trop cloisonnés à ne pas perdre le contact avec l’ensemble de leur discipline générale, elle-même solidaire d’autres disciplines. Cette ouverture à l’interdisciplinarité ne constituait, selon lui, qu’un préalable à un enseignement soucieux de former des « hommes responsables au sein d’une société en devenir », donc à une manière d’« éducation totale . Pour cela il faudrait que le professeur d’université échappât — je cite Gérald Antoine qui lui-même cite l’ « Adieu » d’Une saison en enfer — à « l’ignorance superbe de cette ‘réalité rugueuse à étreindre’ dont parlait Rimbaud ».
L’amoureux de littérature resurgissait donc dans cet article qui aurait pu paraître austère. Un peu plus loin, c’est Charles Péguy qu’il citait quand il regrettait « l’incommunication de la connaissance à l’action, cette contrariété [qui] réside au cœur de l’enseignement », et quand il invitait ceux qui se sont enfermés dans un savoir livresque à s’ouvrir « aux courants d’air de la vie ».
Il avait approfondi la connaissance de l’œuvre de Péguy et il s’était senti de plus en plus imprégné de sa langue et de sa pensée au cours de son long rectorat d’Orléans. Il lui consacrera plusieurs ouvrages importants. Dès septembre 1964 il intervenait lors d’un colloque international publié en 1966 par les Cahiers de l’Amitié Charles Péguy en posant des « Jalons pour une étude stylistique de Péguy » (c’était son titre). Et il tenait à faire observer qu’il n’était pas un « spécialiste », mais « un parmi la foule des admirateurs de son œuvre et de son art ». « Seule », ajoutait-il, « une contingence imprévue, me baptisant recteur d’Orléans, a pu me constituer comme une sorte de protecteur temporel de tous ceux qui consacrent à l’Orléanais Péguy leurs soins et leurs labeurs ». Suivaient un état des travaux, un programme pour de nouvelles recherches, invitant finalement à débarrasser Péguy de ses mythes comme René Etiemble avait voulu en débarrasser Rimbaud. Car l’important, affirmait-il, est de le lire et de l’expliquer, de « dénombrer ses tours et ses retours », d’ « être les archi-calculateurs de ses obsessions de vocabulaire et d’images, de ses patrons rythmiques et syntaxiques ». Et il concluait : « on n’atteint l’idée ni le sentiment ‘sur une saisie directe’ qu’à travers la pulpe des mots et le tissu des phrases. Telle est la loi de l’incarnation dont Péguy savait d’excellente source qu’elle est celle du langage — c’est-à-dire d’un univers où le qualificatif et le quantitatif sont inséparablement mêlés ».
En 1971, il publiait, toujours sous les auspices de l’Amitié Charles Péguy, une étude consacrée à Péguy et Claudel, deux itinéraires poétiques et mystiques, et modestement, sur le précieux tiré-à-part qu’il me dédicaça, il la présentait comme un « début d’ébauche ». C’était bien plus que cela et il avait le grand mérite de cette « tâche encommencée », les deux derniers mots de la Jeanne d’Arc de Péguy à Rouen, les deux derniers mots aussi volontairement cités à la fin de cette étude en laissant à d’autres le soin de la « parfaire ».
Le père de Lubac s’y employa dès 1974 avec la collaboration de Jean Bastaire (ce sera le Claudel et Péguy repris en 2008 par les éditions du Cerf, le tome XXX des Œuvres complètes du Cardinal Henri de Lubac, prédécesseur de Jacques de Larosière de Champfeu dans notre Académie, où l’étude de Gérald Antoine est citée six fois mais, curieusement, sous le titre Péguy et Claudel, deux itinéraires politiques et mystiques).
En 1974, précisément, Gérald Antoine n’hésitait pas à rapprocher les formules qu’il empruntait à l’un des textes en prose de Péguy, publié dans Les Cahiers de la Quinzaine, « Toujours de la grippe », d’une phrase d’Edgar Faure invitant à considérer que l’une des principales missions de l’enseignement supérieur devait être désormais de « former des hommes et des femmes capables de s’adapter à un monde en mouvement, c’est-à-dire de se situer eux-mêmes au sein de sa complexité ».
D’Edgar Faure en effet il est alors plus proche que jamais. L’ancien ministre de l’éducation nationale est devenu président de l’Assemblée nationale en 1973 et exercera cette fonction jusqu’en 1978, l’année de son entrée à l’Académie française. Il rappelle Gérald Antoine auprès de lui. L’article que je viens de citer est extrait d’une revue qui est placée sous le patronage de l’UNESCO, et Gérald Antoine lui-même est devenu vice-président du Comité éducation à la commission française à l’UNESCO.
C’est encore l’UNESCO qui a publié, en 1981, un ouvrage de Gérald Antoine, Liberté, Egalité, Fraternité rassemblant trois études qu’il a consacrées à chacun des trois termes de la devise de la République Française. Ce livre s’inscrivait dans un projet d’ensemble de l’UNESCO : « faire mieux connaître la place des droits de l’homme dans les grandes traditions culturelles et religieuses » et « mettre en lumière de nouveaux droits de l’homme fondés sur la fraternité et la solidarité internationales ».
Le travail avait été préparé avec le concours de l’Institut de la langue française de l’Ecole Normale de Saint-Cloud (fidèle à celui qui y avait enseigné). Des recherches d’ordre sémantique avaient été faites par ordinateur sur des textes français modernes et contemporains. L’ambition était de « donn[er] à la devise de la République française sa véritable dimension universelle ».
Les trois études, réalisées à des dates différentes, avaient été menées à la demande de l’UNESCO. La première, « Liberté et Paix en français de 1750 à nos jours », avait été inscrite à l’ordre du jour d’un colloque tenu à Paris en octobre 1977 sur le thème « Paix et liberté ». La deuxième, présentée sous le titre « Pour un nouveau discours sur l’ (In)égalité », avait été présentée à l’occasion de la rencontre organisée à Montréal en juillet 1978. La troisième, « Fraternité, Solidarité, Participation », est postérieure aux accords d’Helsinki, sur la sécurité et la coopération en Europe, signés en 1975, et à leur difficulté d’application en raison d’un périlleux réveil du racisme haineux. Son titre se présente comme une nouvelle devise en trois termes : à la Fraternité de 1793 viennent s’ajouter la Solidarité chère à l’historien Albert Sorel, membre de l’Académie française, et la Participation qui, comme le rappelle Gérald Antoine dans son Avant-propos, fut, on s’en souvient, le dernier grand dessein, brutalement interrompu, du général De Gaulle avant son retrait volontaire en 1969.
Le point de vue de Gérald Antoine, dans Liberté, Egalité, Fraternité, reste volontairement celui d’un linguiste attentif aux mots. Il est conscient du pouvoir d’un mot en politique et il se plaît à placer, à côté des « mots-valises » de Lewis Carroll, les « mots-hantises » dont a parlé le grand historien Alphonse Dupront, le premier président de l’Université de Paris IV de 1970 à 1976, auxquels lui-même ajoute ce qu’il appelle des « mots-méprises… en attendant qu’ils deviennent, hélas ! des mots méprisés » (p. 17).
Pour le linguiste, Gérald Antoine revendique le droit et le devoir de se mêler de politique et, paradoxalement — il le reconnaît —, « de ramener constamment l’analyse du plan des mots à celui de consciences, des comportements et des faits », donc de se placer au point de vue moral. Il n’hésite pas à citer à l’appui de ce pouvoir d’action du linguiste cette phrase d’un écrivain particulièrement émouvant, Joë Bousquet (1897-1950), grand mutilé de guerre depuis le 27 mai 1918 :

Le langage n’est pas contenu dans la conscience ; il la contient.

Il rend aussi hommage, dans une simple note (p. 20, n. 2) à un collègue suédois que j’ai moi-même bien connu et qui fut pendant l’année universitaire 1987-1988 professeur associé dans notre UFR de littérature française et comparée à Paris IV, Gunnar von Proschwitz, de l’Université de Göteborg. Il le considère comme un pionnier particulièrement perspicace, qui a ouvert des voies fécondes à la recherche sur le discours politique et il renvoie à l’étude de ce grand spécialiste de Beaumarchais parue en 1966 dans Le Français moderne (la revue que Gérald Antoine a lui-même dirigée), « Le vocabulaire politique au XVIIIe siècle avant et après la Révolution. Scission ou continuité ? » Après la mort de Gunnar von Proschwitz le 5 mars 2005, il publiera un article nécrologique dans la Revue d’Histoire littéraire de la France (le numéro 3 de cette année-là), rappelant que ce collègue suédois avait soutenu sa thèse en 1956 sous la présidence de Charles Bruneau. Elle était consacrée au vocabulaire de Beaumarchais et avait trouvé son prolongement, politique en quelque sorte, dans son ouvrage majeur publié en 1990 à la Voltaire Foundation d’Oxford, Beaumarchais et le « Courrier de l’Europe ».

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Professeur de langue française, Gérald Antoine était donc d’abord attentif aux mots. Mieux, il était un amoureux des mots. Mais, on l’aura compris, il n’aimait ni les mots pédants ni le néo-pédantisme des structuralistes dans les années 1960-1970. Le « textique », le « schémique », le « grammique », les « matrices exhaustives » et l’ « exhaustion affinée de l’interscrit », dont se moque Jean Clair, membre de l’Académie française, dans son Journal atrabilaire, n’étaient pas de son goût. En revanche, il se délectait des mots du terroir.
De cette présence joyeuse, tonifiante, dans le langage je voudrais donner un exemple. Je le dois à Loïc Depecker, qui occupe actuellement les importantes fonctions de délégué général à la langue française au Ministère de la culture, tout en restant professeur de linguistique à la Sorbonne Nouvelle, l’Université Paris 3 dans laquelle Gérald Antoine avait choisi de terminer sa carrière jusqu’à sa retraite en 1983. Spécialiste de linguistique théorique et formelle, enseignant à l’UFR des langues étrangères appliquées, Loïc Depecker a repris en quelque sorte le flambeau du grand maître. Et il a eu la générosité et la délicatesse de m’offrir, à la fin du mois de mai dernier, dans la réédition de 2009, son livre sur Les Mots dans les régions de France, publié aux éditions Belin en 1992 et préfacé par Gérald Antoine, avec cette précieuse dédicace datée du 1er juin 2016 :

Mon cher Pierre,
Je te prie de trouver ce livre, en hommage à la belle cérémonie de remise de ton épée, et à notre ami commun, le recteur Antoine, qui a toujours été avec moi d’une amitié et d’une affection parfaite.

Sur la carte des régions linguistiques que Loïc Depecker a placée dans ce livre, l’Alsace porte le chiffre 1, et elle est soigneusement distinguée des deux aires voisines, la Lorraine (21) et les Vosges (35), tout en formant avec elles un ensemble. Dans la préface où Gérald Antoine rendait hommage à celui qui était déjà l’auteur d’un livre tout aussi essentiel sur Les Mots de la francophonie, il comparait ce dictionnaire riche d’exemples et de citations à « un rucher empli non pas d’un seul mais de plusieurs miels aussi divers que les régions où ils sont récoltés — l’un doux comme les fleurs du Gâtinais, l’autre fort comme l’arôme des forêts vosgiennes, et un autre encore, dense et pénétrant comme le châtaignier et le genévrier des Causses ». Heureux donc d’y humer l’arôme des forêts vosgiennes, il y sentait aussi passer le vent de Lorraine où la coccinelle porte le nom de chérigogotte (« quel étonnant attirail », fait-il observer, « pour une bestiole si menue ! »), et il retenait que le colchique « vénéneux en automne » qu’a évoqué Guillaume Apollinaire dans un poème d’Alcools change d’étiquette quand on avance vers l’Est : de tue-chien ou safran des prés en Ile-de-France, la prétendue fleur de rentrée devient vachette et vachotte des Ardennes à la Haute-Marne et vieillotte encore plus à l’Est. La remarque est précieuse pour les amoureux de la poésie, et en particulier de celle d’Apollinaire, puisque le premier vers des « Colchiques », celui que cite Gérald Antoine, — « Le pré est vénéneux mais joli en automne » — est immédiatement suivi de ces deux vers,

Les vaches y paissant
Lentement s’empoisonnent

Plus loin passent les « enfants de l’école » qui « viennent avec fracas / Vêtus de hoquetons et jouant de l’harmonica » pour cueillir les colchiques, tandis que « le gardien du troupeau chante tout doucement » et que « meuglent les vaches ». Rien d’étonnant si ce poème porte la marque linguistique des régions de l’Est, puisque Guillaume Apollinaire l’a composé quand il était en Rhénanie et l’a daté de Neu-Glück, 1901 ou 1902, la villa près du village d’Oberpleis où il était le précepteur de la petite Gabrielle, fille de la vicomtesse Elinor de Milhau, elle-même d’origine allemande, et où il était tombé amoureux de la gouvernante anglaise de Gabrielle, Annie Playden, l’inspiratrice de la « Chanson du mal-aimé ».
Loïc Depecker a expliqué, dans l’avant-propos de ce Dictionnaire des mots dans les provinces de France, que le « découpage général » auquel il avait procédé, n’était « évidemment pas exclusif d’une répartition plus précise ». Gérald Antoine y avait été sensible comme je le suis moi-même avec, en ce qui concerne l’Ouest de la France, l’indication de Charentes (au pluriel), Poitou, Saintonge, Aunis ou Vendée. Si l’on dit la Cince en Vendée pour désigner la serpillière, le même mot était utilisé dans ma Charente natale, ainsi que le verbe cincer (« passer la serpillière). Gérald Antoine en signale une variante, cinse, qui vient peut-être de l’autre référence qu’il donne dans cette même préface, l’ « échantillon ménager dont naguère Brunot et Bruneau faisaient leurs délices : les façons provinciales de désigner la parisienne serpillière : la wassingue dans le Nord, la loque à loqueter ou reloqueter en Thiérache et Laonnais, la panosse en Savoie, la pat(t)e à ressuyer dans le Jura ».
J’ai été très heureux de retrouver dans la préface de Gérald Antoine, la frairie du Poitou, cette fête de ville ou de village qui faisait la joie de mon enfance. Heureux surtout de vagabonder, comme il le dit lui-même, parmi les trésors retrouvés et classés par Loïc Depecker. Je ne me risquerai pas toutefois, comme nous y invite Gérald Antoine à « singer la lagremuse », le petit lézard gris de Provence, à laquelle Loïc Depecker a réservé une entrée en citant à l’appui une phrase de Jean Giono dans Manosque-des-Plateaux. Gérald Antoine, lui-même l’a osé, et je vous amuserai certainement en le citant :

Quel bonheur donc vous est promis, ami lecteur, si vous pouvez singer comme moi la lagremuse et vous laisser amiauler au chant de cette vaste mouvée de vocables. Fan de Chicourle ou fan de fibourle, n’essayez point de klouker tout à la galope, jusqu’à vous entrucher le garguillot. Mastéguez plutôt posément, d’un jour sur le suivant, un mâchon de verbes, un petit goustaron de noms, arrosés d’une surrincette d’adjectifs. Pour sûr, vous perdrez grandement de miettes en chemin ; mais tant pis pour les rebratilles et les rafatailles. Cela s’énonçait déjà en français hugolien : « Laissez traîner exprès des épis, disait-il ».

Le sérieux du professeur, du futur académicien, reprend ses droits à la fin, avec la citation du vers 12 de « Booz endormi », dans La Légende des siècles, quand ce vieillard qui possédait des champs de blés et d’orges voyait passer quelque pauvre glaneuse.

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Ce sérieux, est-il besoin de le dire, s’est teinté de gravité quand Gérald Antoine a entrepris de continuer l’œuvre de celui qu’on peut considérer comme son grand maître intellectuel.
Dix tomes de l’Histoire de la langue française ont été publiés du vivant de Ferdinand Brunot, en dix-huit volumes, allant des origines de notre langue à 1815. Il avait constitué l’essentiel du tome XI, réparti après sa mort en deux parties, l’une en 1969, l’autre en 1979.
Son successeur Charles Bruneau, dès 1952-1953, avait produit les tomes XII (L’époque romantique, 1815-1852) et XIII (L’époque réaliste, Première Partie. Fin du Romantisme et Parnasse, 1852-1886). Mais il avait procédé différemment, déroulant une galerie de portraits consacrés aux figures les plus marquantes des deux grandes Ecoles littéraires.
En mars 1975 se réunit une table ronde de grammairiens, pour savoir comment continuer. Gérald Antoine en faisait partie et il en témoigne dans la préface du tome XIV qu’il dirigera avec le professeur Robert Martin, notre confrère des Inscriptions et belles-lettres, - tome qui fut publié en 1985, cette fois aux éditions du CNRS : à la tendance Bruneau (faire un « essai suggestif de stylistique appliquée à des œuvres et à des groupes d’écrivains »), fut opposée la tendance Brunot (un « inventaire de la langue commune ») et la première résolution prise fut de « renouer le fil de l’histoire à compter de l’avènement de la Restauration, charnière maîtresse à quantité d’égards ». Mais en tenant compte de l’évolution de la linguistique moderne et de l’apparition d’une « linguistique synchronique », il convenait de « pratiqu[er] des coupes de nature synchronique », de faire des analyses de périodisation en ménageant « quelques paliers privilégiés voués à une description de type horizontal ».
Ce tome XIV (1880-1914) fut donc organisé en quatre grands chapitres : « Tendances nouvelles », « Variétés et diffusion du français », « Aspects de la langue littéraire » (en particulier « De l’écriture artiste au style décadent »), « Description du français » (qui se termine par « La lexicographie après Littré »).
Le tome XV (1914-1945), publié lui aussi aux éditions du CNRS en 1995, était de nouveau dirigé par Gérald Antoine et Robert Martin. La première partie aborde des faits de prononciation, les problèmes de l’orthographe et traite les faits lexicaux statistiquement, ce qui est alors une nouveauté. La deuxième partie entre dans des détails spécifiques : l’argot, le patois, le français à la radio et au cinéma, mais aussi le langage technique de la critique littéraire et de la stylistique, des écrits sur l’art, de la philosophie, du droit et de l’économie, de la physique, de la médecine, de la psychanalyse, de la vie quotidienne et du sport. Elle traite aussi des genres littéraires. Dans la troisième partie sont présentées la géographie et la diffusion du français, tant dans l’hexagone que dans les pays francophones. Quant à la dernière partie, plus technique, elle fait place à la phonétique expérimentale, aux dictionnaires et aux théories grammaticales.
Pour le tome XVI (1945-2000), publié en l’an 2000, le co-équipier a d’abord été Robert Martin, qui a jeté les bases de l’ouvrage avant de quitter la direction de l’Institut National de la Langue Française. Bernard Cerquiglini, comme l’explique Gérald Antoine dans la Préface, « a bien voulu lui succéder doublement, prenant en mains et l’INALF et la poursuite de l’Histoire de la langue ». Et il ajoute : « Sans son énergique et enthousiaste concours, le pas du demi-siècle n’eût point été franchi ». Le travail fut réalisé par des équipes de Paris, de Nancy et de Besançon.
Ce dernier tome, Gérald Antoine devenu académicien le présenta au Palais de l’Institut, le 7 février 2001, comme une suite du travail engagé par Ferdinand Brunot, et comme une fin : « cent ans de labeur, quinze mille pages imprimées, au service de plus de mille ans d’histoire ».
À la Première Partie, correspondant à ce que Ferdinand Brunot appelait « l’histoire interne de la langue », il donnait dans cette présentation devant ses confrères, et en particulier devant ceux de la section « Morale et Sociologie » de l’Académie des Sciences morales et politiques, le titre « Sociologie ». Ferdinand Brunot, déjà, expliquait en 1926 qu’il s’était senti, en avançant dans son travail et dans le temps, « obligé de [s]e créer de toutes pièces une méthode pour [une] philologie scientifique », tenant compte de la vie des villes et des villages. Gérald Antoine rapproche une telle entreprise de celle qui, un quart de siècle plus tard, a été revendiquée et illustrée par l’Ecole des Annales.
L’étude de l’évolution de la langue dans la seconde moitié du XXe siècle fait apparaître de nouvelles pratiques langagières, les langues propres aux diverses spécialités scientifiques et techniques, les emprunts aux langues étrangères plus ou moins assimilés (on pense à ce qu’Etiemble a appelé le « franglais », et d’ailleurs René Rémond y faisait allusion dans sa préface pour ce volume), les néologismes, les abréviations. Mais, en amoureux de la littérature, Gérald Antoine, Bernard Cerquiglini et leurs collaborateurs se sont penchés sur les phénomènes du « nouveau roman », du « nouveau théâtre », de la « nouvelle critique » et de la « poésie nouvelle ». Comme le souligne Gérald Antoine dans la présentation qu’il fait de ce dernier tome devant l’Institut, « le dernier demi-siècle est le seul à avoir affiché un tel parti de renouveau, générique précisément. Or, ici comme là, il consiste en un refus clair, délibéré, de suivre le cours de l’Histoire et, conjointement, en une exorbitante attention portée à la langue, et à l’arsenal de phonétique, vocabulaire, syntaxe, rhétorique. Le roman, de récit, se fait discours ; le théâtre n’est plus d’action, mais de texte ; le poète rejoint le poéticien. Bref, la littérature devient travail de la langue sur elle-même, légitimant ainsi, au-delà de toute espérance, la fonction du linguiste ».
Le dernier tome de la série restait donc fidèle au projet de la table ronde de 1975 et à Ferdinand Brunot tout en conduisant l’ouvrage qu’il avait entrepris « jusqu’à l’horizon du troisième millénaire ». La difficulté était, Gérald Antoine en est conscient, le phénomène de prolifération qui a conduit à l’abandon certains collaborateurs pressentis et qui lui a fait traverser lui-même, il l’avoue, des moments de découragement, en particulier quand il a abordé, comme il se l’était proposé, « l’étude des mouvements de la langue réputée ‘poétique’ », - chapitre qu’il a finalement écrit et publié. Le plan du volume était organisé en quatre sections. I. Tendances évolutives. II. Usages du français. III. Géographie et diffusion du français. IV Linguistique et philologie françaises. Le tout dernier chapitre, dû à David Pietrowski, était consacré à « la lexicographie informatisée ». C’est dire que cette histoire de la langue française devenait, sinon absolument, du moins résolument moderne.
Le dernier tome, en particulier, me permet de retrouver parmi les collaborateurs des spécialistes de la langue française que j’ai eu la chance de connaître comme collègues et même quelquefois comme amis. Je suis très sensible à l’honneur que me fait Robert Martin en assistant à cette lecture. Je pense, parmi les disparus, à Claire Blanche-Benvéniste (« Le français parlé : un regard sur sa syntaxe »), à Michel Corvin (« La langue du théâtre »), à Jacques Chaurand (« Les variétés régionales du français »), à Pierre Larthomas (« La stylistique »). D’autres sont encore heureusement en vie et certains même parmi nous aujourd’hui, à commencer par Bernard Cerquiglini, le co-directeur avec Gérald Antoine et auteur de la présentation de « La politique linguistique », à Jean Pruvost (« La lexicologie et la sémantique lexicale »), à Jean-Claude Chevalier (« L’enseignement du français »), et à Pierre Cahné, qui fut mon étudiant d’agrégation avant de devenir mon collègue à la Sorbonne et recteur de l’Institut catholique de Paris en restant toujours un ami très cher de ma famille et de moi-même.
Mais, puisque ce chapitre lui a donné du mal, j’évoquerai avant tout la contribution personnelle de Gérald Antoine à ce volume, les pages 573 à 594, consacrées aux « Usages poétiques de la langue », fondées sur une bibliographie soigneusement choisie, de Marie-Claire Bancquart à Jean-Pierre Richard et à Robert Sabatier. C’est à un poète italien, Eugenio Montale, que Gérald Antoine a emprunté l’épigraphe, - ce qui ne peut que réjouir mon cœur et mon esprit de comparatiste. Nul d’ailleurs ne fut plus que lui ouvert sur les pays étrangers, où il fit de nombreuses missions.
« Ce chapitre », annonce-t-il d’emblée, « est celui de tous les dangers ». Il se demande s’il n’aurait pas dû laisser quelques pages en blanc pour que le lecteur puisse s’exprimer et aussi parce que les poètes du dernier demi-siècle ont souvent fait « des blancs, absences, ruptures, chasses au néant […] soit l’essence, soit la suprême exigence de leur art ». Ou même « le choix du mutisme », écrit-il, « eût été justifié d’une autre manière », car chaque poète moderne « entend créer sa langue ». C’est Arthur Rimbaud déjà qui dans sa longue lettre dite « du voyant », adressée le 15 mai 1871 à Paul Demeny, invitait le vrai poète à « trouver sa langue ».
Ce qui l’a emporté, pour que l’étude s’impose, c’est que jamais, comme il le constate, la poésie française n’avait connu une semblable vitalité. Jamais non plus la « connivence » n’avait été « aussi étroite entre poésie et langage ».
Sept rubriques s’ensuivent, dans le détail desquelles je n’entrerai pas aujourd’hui. Chacune d’entre elles est illustrée par les plus grands noms de la poésie contemporaine. Qu’il me soit permis d’en retenir un seul, le plus souvent cité par Gérald Antoine, celui sur lequel j’ai moi-même le plus travaillé et dont j’ai été proche dès la première visite que je lui ai rendue dans son appartement de travail rue Lepic en 1975 jusqu’à la dernière, le 15 juin 2016, quelques jours avant sa mort : Yves Bonnefoy.
Gérald Antoine cite un autre poète, Jude Stefan, de quinze ans le cadet de l’auteur de Du mouvement et de l’immobilité de Douve, et le défenseur de la poésie comme contre-mourir, qui a donné ce témoignage : « il n’y avait rien comme poésie en France, c’était la poésie post-Résistance. Il a fallu attendre Bonnefoy pour qu’il y ait du mouvement ». Gérald Antoine le place à la proue, par la rigueur de son art, mais aussi pour « l’opiniâtre recherche d’un insaisissable équilibre au service de ce que Baudelaire nommait ‘la double postulation’ : immobilité / mouvement, et aussi désert / présence, nuit/ lumière, néant/espoir, infini dans la finitude ».
Yves Bonnefoy était pour Gérald Antoine exemplaire d’un usage nouveau de la langue en poésie. « En somme », déclarait-il lors d’un de ses Entretiens sur la poésie (1972-1990), que cite Gérald Antoine, « c’est une langue qui m’est donnée peu à peu, une langue que je puis espérer plus vraie que la langue usuelle puisque j’ai cherché à mourir en elle ».

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Étudier un écrivain, commenter un texte littéraire, c’était encore et d’abord, pour Gérald Antoine, concentrer son attention sur les mots. De nouveau, la morale reprend ici tous ses droits. Je prendrai ici comme exemple son étude sur « Les aventures de la vertu au XVIIIe siècle », publiée en 2005 par les Presses Universitaires de France dans le volume collectif offert à Béatrice Didier, Le bonheur dans la littérature. Cette étude, qui part d’un Montesquieu défini par Gérald Antoine comme un « écrivain politique », et enchaîne sur des moralistes, Vauvenargues ou Chamfort, est essentiellement consacrée aux romanciers « qui, d’un bout à l’autre du siècle », — de Lesage à Sade —, « se sont sans relâche appliqués à ‘tout examiner, tout remuer’ de ce qui touche à la Vertu, au Vice son contraire » avec des personnages dont « les uns [sont] épris, les autres adversaires de la céleste ou infernale Vertu ».
Ce transfert d’épithète, assurément inattendu, me fait penser à Baudelaire et à l’ « Hymne à la Beauté », dans Les Fleurs du Mal, dont je cite seulement le premier quatrain :

Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l’abîme,
Ô Beauté ? ton regard, infernal et divin,
Verse confusément le bienfait et le crime,
Et l’on peut pour cela te comparer au vin.

C’est que, comme le mot Beauté, le mot Vertu doit être défini. Et pour cela Gérald Antoine recourt à quelques essais de définition fournis par les observateurs et les usagers du XVIIIe siècle. Il commence par le Dictionnaire de l’Académie française, de la première édition (1694) à la cinquième (1798), en faisant observer le passage en numéro 1 à partir de 1740 du sens moral du terme, aux dépens du sens large qui jusqu’alors était premier : « Vertu. Qualité qui rend propre à produire un certain effet ». « Autrement dit », commente Gérald Antoine, « la vertu, au sens moral aujourd’hui reconnu, est à bien des égards une création de l’âge des Lumières ».
Pour ce qui est des écrivains, il se tourne d’abord vers Voltaire et son Dictionnaire philosophique où on lit :

Qu’est-ce que la vertu ? Bienfaisance envers le prochain. La préférence de l’intérêt général au personnel est la seule définition qui soit digne de la vertu.

Il rapproche cette définition et de celle que donnait Jean-Jacques Rousseau (Julie s’adressant à Mme d’Orbe dans La Nouvelle Héloïse) et de la réponse à Paul que Bernardin de Saint-Pierre prêtait à son personnage dans Paul et Virginie. Il aboutit lui-même à cette présentation, aussi sobre que rigoureuse :

D’un mot, la vertu commande de faire passer le bien d’autrui avant le sien propre quelque effort que cela coûte.

Elle rejoint d’ailleurs celle de Voltaire. Et elle témoigne d’un souci majeur que Gérald Antoine exprima dans La morale et la langue française, long rapport d’un groupe de travail qu’il dirigea pour l’Académie des sciences morales et politiques et qui fut publié par les Presses Universitaires de France en 2004.
Il m’est impossible de rendre compte de toutes les nuances qu’avec une science et une patience infinies Gérald Antoine apporte aux résonances du mot vertu dans les textes du XVIIIe siècle. Soucieux de rigueur dans la définition fondamentale d’un mot, il est aussi le grand lecteur, le grand amoureux de la littérature attentif aux surprises délicates et souvent délicieuses qu’elle nous réserve. Il ne veut surtout pas être le pur grammairien dans les lettres. En cela il est fidèle à Raymond Queneau, déjà cité, mais il remonte dans l’histoire de la littérature. Il rappelle que le Neveu de Rameau interpelle les grammairiens quand Diderot lui fait dire :

Il y a une grammaire générale, et puis des exceptions […] que vous appelez […] des…idiotismes.

Gérald Antoine n’a pas voulu être ce pur grammairien-là. Il a été sensible à cette autre interpellation, non plus celle du Neveu de Rameau, mais celle de Paul Claudel dans « Les Muses », la première des Cinq grandes Odes auxquelles il a consacré dès 1960 une étude publiée aux éditions des Lettres modernes, Les Cinq grandes Odes ou la poésie de la répétition. C’est l’injonction du poète au grammairien :

Ô grammairien dans mes vers ! Ne cherche point le chemin, cherche le centre ! mesure, comprends l’espace compris entre ces deux solitaires !

Sur le mode comique, Claudel a fait plus tard la caricature du grammairien, dans la Troisième Journée du Soulier de satin, quand le pédant Don Léopold Auguste, qui a quitté sa « chaire sublime de Salamanque d’où il [faisait] la loi à tout un peuple d’étudiants » pour s’embarquer sur la mer avec Don Fernand, vante « l’amour de la grammaire qui [l’]a comme ravi et transporté ». Et, en s’appuyant sur une citation qu’il prête à Quintilien « Peut-on aimer trop la grammaire ? », il entonne cette manière d’hymne :

Chère grammaire, belle grammaire, délicieuse grammaire, fille, épouse, mère, maîtresse et gagne-pain des professeurs !
Tous les jours je te trouve des charmes nouveaux ! Il n’y a rien dont je ne sois capable sans toi !

Gérald Antoine aimait à citer la lettre où Claudel lui-même parlait du « côté farce du Soulier ». On retrouve encore cette citation dans sa grande biographie de 1988, Claudel ou l’enfer du génie. Il s’en est beaucoup amusé. Il a pu y retrouver quelque chose que, comme il le rappelle, Maurice Barrès a appelé « la gouaille lorraine, proche tantôt de la morsure hilare, tantôt du sarcasme moqueur ». Et tous ceux qui l’ont connu savent combien il aimait rire et faire rire, à commencer par son public d’étudiants. Avait-il quelque chose des « gélastes » de Rabelais ? Je ne le crois pas, et son rire était beaucoup plus fin. Il ne se serait pas davantage contenté de la célèbre formule sur laquelle s’achève le message aux Lecteurs en tête de Gargantua :

Il vaut mieux traiter du rire que des larmes
Parce que le rire est le propre de l’homme.

Mais dans mes recherches bibliographiques sur son œuvre immense et variée, j’ai eu une surprise qui l’aurait beaucoup fait rire. C’était en novembre 2015 dans la bibliothèque Georges Ascoli, à la Sorbonne (celle de littérature française). Je demande qu’on me retrouve par ordinateur les publications de Gérald Antoine qu’il est possible de consulter dans les différentes bibliothèques de l’Université de Paris-Sorbonne. Une liste impressionnante est saisie et tirée. Et voici le numéro 24, disponible, indique le catalogue, à la bibliothèque du Centre de Clignancourt : Lakmé, avec précédé de la lettre T (ténor), Gérald, entre Lakmé et Nilakanthà. On aura reconnu le jeune officier anglais épris de la fille du brahmane dans l’œuvre de Léo Delibes créée le 14 avril 1883 à l’Opéra-comique de Paris. Et comique en effet est cette confusion qui donne envie de chanter le premier air de Gérald : « Fantaisie ô divin mensonge ».
Gérald Antoine, amoureux de la fantaisie, mais ennemi du mensonge, ne séparait pas langue et morale. Il ne séparait pas non plus langue et littérature : ni dans son enseignement, ni dans ses publications. En cela encore il était fidèle à Ferdinand Brunot, dont la thèse principale de doctorat, publiée et soutenue en 1891, avait pour titre Etude sur la doctrine de Malherbe d’après son commentaire sur Desportes.
Ces deux écrivains appartiennent l’un au XVIe siècle, l’autre au XVIIe. Or aucune époque de la littérature française n’était étrangère à Gérald Antoine. Le Moyen Âge est représenté dans la liste de ses œuvres par un article sur « La place de l’argent dans la littérature médiévale », publié en 1978 par le centre de philologie et de littérature romanes de l’Université de Strasbourg, le XVIe siècle par une anthologie de textes choisis et commentés, faite avec la collaboration de Robert-Léon Wagner et de Pierre Clarac, publiée aux éditions Belin en 1950 et plusieurs fois rééditée. Pierre Clarac, dois-je le rappeler, qui en tant qu’inspecteur général avait présidé mon jury d’agrégation en 1962, fut élu à l’Académie des sciences morales et politiques en 1964, et en fut le secrétaire perpétuel de 1970 à 1979. Il a été un grand spécialiste de La Fontaine.
Familier du XVIIe siècle et grand admirateur de Jean Racine, Gérald Antoine est l’auteur d’une très belle étude sur Bérénice, issue d’un de ses cours en Sorbonne, et publiée en 1958 puis en 1963 dans cette maison d’édition CDU/SEDES qui pendant de nombreuses années a ainsi permis à des cours magistraux de prendre la forme de livres. Son prédécesseur à l’Institut et collègue à la Sorbonne, Pierre-Georges Castex y a publié plusieurs de ses cours. Ce ne semble pas avoir été le cas de Jean Pommier, le prédécesseur de Pierre-Georges Castex sur ce même fauteuil que j’ai l’honneur d’occuper, mais Jean Pommier, professeur à la Sorbonne avant de succéder à Paul Valéry au Collège de France en 1946 et à André Siegfried à l’Académie des sciences morales et politiques en 1959, avait publié en 1954 chez Nizet, l’éditeur de la place de la Sorbonne, un livre intitulé Aspects de Racine.
Gérald Antoine, comme Pierre-Georges Castex, a contribué à enrichir les études balzaciennes. Il a écrit l’introduction d’un Balzac à Saché, fruit d’un colloque organisé dans ce château par la Société Honoré de Balzac de Touraine et publié à Chambray-lès-Tours, par les éditions CDL, en 1998.
Comme ses deux prédécesseurs à l’Institut, Gérald Antoine a été très tôt passionné par le XIXe siècle et, en matière d’histoire littéraire, il s’en est fait une première spécialité.
En 1956, il publiait chez Fernand Hazan une édition des Poésies de Gérard de Nerval. Avant même de confier aux éditions d’Artrey en 1958-1960 sa thèse principale sur La Coordination en français, il avait donné une édition savante, qui fait encore autorité aujourd’hui, d’une œuvre de Sainte-Beuve trop longtemps négligée au profit de son travail de critique, Vie, poésie et pensées de Joseph Delorme (Nouvelles éditions latines, 1957). Elle était issue, comme me l’a expliqué Madame Antoine lors de la nouvelle visite que je lui ai rendue lundi dernier, de sa thèse complémentaire. Elle a été rééditée en 2002 dans une version revue et corrigée par Gérald Antoine lui-même (Saint-Pierre du Mont, J.S. éd.).
En beuvien de la première heure, il a été sensible à la relation entre Baudelaire et celui qui l’encouragea quelque peu et peu de temps à se présenter à l’Académie française (où lui-même avait été élu le 14 mars 1844 et reçu par Hugo le 27 février 1845) et à la filiation entre les œuvres poétiques de l’un et de l’autre. Filiation, c’est le mot même qu’il emploie dans l’une de ses études. « Ce n’est pas commettre un abus d’histoire littéraire », y écrit-il, « que de rappeler la filiation voulue, avouée, des Fleurs du Mal à Joseph Delorme, ces ‘fleurs du Mal de la veille’, si bizarrement contournées, à quoi [Baudelaire] demandait seulement la permission d’ajouter de son cru ‘la galanterie, la chevalerie, la mysticité, l’héroïsme, en somme le trop-plein et l’excès’ » (citation, p. 116, de la lettre adressée par Baudelaire à Sainte-Beuve le 14 janvier 1858). Baudelaire encore, dans une autre lettre adressée à Sainte-Beuve en janvier 1862, se présentait comme « l’amoureux incorrigible des Rayons jaunes et de Volupté, « du Sainte-Beuve poète et romancier ». « Les Rayons jaunes » est celle qui reste la plus connue des Poésies de Joseph Delorme publiées en avril 1829 et, pour son roman Volupté, présenté cette fois par Sainte-Beuve sous son seul nom, Baudelaire lui avait adressé à la fin de 1844 ou au début de 1845 un long poème où il se dit préparé à la lecture de l’histoire d’Amaury (le héros du roman) par celle des sonnets et des stances du recueil dont Gérald Antoine a assuré la précieuse réédition.
Le Sainte-Beuve de Gérald Antoine, il fut donc d’abord celui de Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme. Ce Joseph Delorme, je vois en lui celui qui sait s’évader de l’étude vers la poésie. Et il n’en est pas de meilleur exemple que son poème intitulé « Le Calme », où l’on assiste à cette évasion, à cet envol. J’en cite les premiers vers :

Souvent un grand désir de choses inconnues,
D’enlever mon essor aussi haut que les nues,
De ressaisir dans l’air des sons évanouis,
D’entendre, de chanter mille chants inouïs,
Me prend à mon réveil ; et voilà ma pensée
Qui soudain, rejetant l’étude commencée,
Et du grave travail, la veille interrompu,
Détournant le regard, comme un enfant repu,
Caresse avec transport sa belle fantaisie,
Et veut partir, voguer en pleine poésie.
A l’instant le navire appareille […]

Mais cette mer précisément, est trop « dormante » et le contemplateur aurait préféré la « tourmente », - « la verte plaine où le flot se hérisse, / La mer aux flots tumultueux, la mer ! » de Théodore de Banville dans « Ballade en quittant le havre-de-grâce », l’une de ses Trente-six ballades joyeuses (1873).

Sainte-Beuve est présenté par Monsieur le Chancelier de l’Institut, le prince Gabriel de Broglie, dans son livre Le XIXe siècle. - l’éclat et le déclin de la France (Librairie Académique Perrin, 1994, p. 221) comme le « géant » de la critique au XIXe siècle. Et l’œuvre du grand critique a fait l’objet d’excellentes éditions dues à Gérald Antoine, les Portraits littéraires en 1993 aux éditions Robert Laffont, puis les Portraits de femmes, chez Gallimard, en 1998. Il répondait, à l’invitation des directeurs de collection, Robert Kopp, membre correspondant de notre Académie, pour « Bouquins », Jean-Yves Tadié pour « Folio classique ».
En 1992 à Metz, il avait, à propos d’une tentative qui récemment encore a fait couler beaucoup d’encre, jeté des « Regards sur la réforme de l’orthographe : Sainte-Beuve et Claudel ». Le 11 mars 1995, il avait donné à l’Académie royale de Belgique une communication sur « Sainte-Beuve journaliste et professeur ». En 1999 il a préfacé l’étude de Roxana M. Verona, Les « Salons » de Sainte-Beuve, publiée aux éditions Champion. Encore en 2005-2006, il a préfacé les deux versions successives du volume publié par Erwan Dalbine, Sainte-Beuve, ami fidèle, d’après sa correspondance avec Victor et Théodore Pavie.
En choisissant en 1993 de publier les Portraits littéraires de Sainte-Beuve, Gérald Antoine a réfléchi dans son introduction non seulement sur le genre, mais sur la notion. Il a retenu en particulier, comme je vais le faire, cette précaution qu’il a trouvée dans l’article consacré par le grand critique à Charles de Rémusat, juriste de profession, qui fut ministre de l’Intérieur dans le cabinet formé par Adolphe Thiers le 1er mars 1840, et écrivain élu à l’Académie des Sciences morales et politiques en 1842, à l’Académie française en 1846 :

Un portrait n’est pas un tableau. C’est encore moins une description à l’infini et un catalogue détaillé des moindres productions.

« Autrement dit », ajoutait Gérald Antoine en commentaire à ces deux définitions négatives, « un portrait ne se conçoit pas hors d’un cadre et le peintre doit savoir choisir les traits et les œuvres caractéristiques ».
Assurément, la personnalité de Gérald Antoine ne se laisse pas enfermer dans un cadre et on chercherait en vain dans son œuvre « de moindres productions ».
S’il fallait définir un cadre, je retiendrais celui de l’Académie, dans l’acception la plus large du terme en remontant jusqu’à Platon. Et si aucune de ses productions n’est négligeable, c’est qu’aucune n’est académique, au sens péjoratif du terme. Je n’en veux pour exemple que le « dernier mot » (c’est son expression) de son Introduction aux Portraits littéraires de Sainte-Beuve. Il le lance en prenant soin de préciser que ce n’est pas « pour le seul plaisir de révéler une ultime métaphore liquide et filée plus qu’à souhait ». Mais il s’appuie, pour justifier le choix qu’il a fait en offrant une édition des Portraits plutôt qu’une édition des Lundis, sur une image de Sainte-Beuve lui-même cherchant en mai 1855, dans une page de son Cahier brun, à justifier son évolution : « Je faisais autrefois », écrivait Sainte-Beuve, « un moka pur, concentré, au fin et profond arome et que je m’attachais à rendre exquis […]. J’ai pris de l’eau chaude et j’en ai versé un ou deux verres dans chaque tasse […]. C’est l’histoire du succès de mes Causeries du lundi si on les oppose à mes précédents essais ». A Gérald Antoine revient la dernière phrase, le « dernier mot » pour dire qu’il a fait le choix inverse :

Nous avons préféré le moka pur au café dilué.

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C’est encore en combattant que Gérald Antoine se présente en 1982 dans l’Avant-propos de son livre Vis-à-vis ou le double regard critique, publié aux Presses Universitaires de France, dans la collection « Ecriture » qu’a dirigée Béatrice Didier avec une inépuisable générosité. Ce ne veut être ni « un Requiem pour une stylistique défunte » (la reprise du titre de Maurice Ravel, Pavane pour une infante défunte, est de lui) ni, si je reprends à mon tour et à ma façon ce même modèle, une « Pavane pour une stylistique défunte ». Mais au lieu de parader, Gérald Antoine veut apporter le témoignage de ses actions antérieures. En prélude à « un recueil d’analyses » dont , écrit-il, « le point commun est la fidélité à une discipline sans grand éclat ni beaucoup de défenseurs, à laquelle est refusée çà et là jusqu’au droit de vivre ou de survivre, cependant que de toutes parts on s’empresse à revêtir ses dépouilles, rebaptisées dans la hâte et la confusion, au gré des modes », il veut présenter un Ce que je crois, et ce qu’il définit comme « le témoignage d’un vétéran des croisades stylistiques ».

Ces « croisades stylistiques » étaient des combats pour défendre ce que Gérald Antoine appelle dans le même livre la « foi philologique au sens premier du mot », foi qui, écrit-il, « se fortifie à travers le rejet d’un credo précédent ou concurrent, et en vouant à l’oubli la lignée souvent glorieuse et longue des précurseurs ».

Pierre Emmanuel a publié en 1942 un recueil auquel, poète de la Résistance, il a donné pour titre Combats avec tes défenseurs. L’entreprise de Gérald Antoine pourrait apparaître, dans Vis-à-vis, comme obéissant à un mot d’ordre différent : Combats avec tes adversaires, les partisans de ce qu’on a appelé le « structuralisme ». Au lieu de condamner purement et simplement cet autre regard critique, Gérald Antoine a voulu montrer qu’il comportait bien des nuances, de Ferdinand de Saussure le précurseur à Henri Meschonnic, dont il avait dirigé et préfacé la thèse, ou à Nicolas Ruwet en passant par Roland Barthes, né la même année que lui. Il a tiré de la confrontation à laquelle on avait assisté dans les années 1960 et 1970 l’idée, précisément défendue dans Vis-à-vis grâce au sous-titre qu’il avait choisi, d’ « un double regard critique embrassant, comme le souhaite Meschonnic, l’univers visionné et celui de la diction, c’est-à-dire cet ensemble indissociable contenu-forme, issu d’un réel transfiguré par l’ ‘impulsion créatrice’ » (je cite la page 21 du livre de 1982).

« Impulsion créatrice », cette expression qu’il met entre guillemets dans la phrase que je viens de citer, Gérald Antoine l’emprunte volontairement à Arthur Rimbaud dans l’une de ses Illuminations, le quatrième poème en prose de la section « Jeunesse », le seul sans titre dans cette série.

Il commence par une phrase qui n’a pu que frapper Gérald Antoine, non pas à cause de son prénom cette fois, comme le Gérald de Lakmé, mais en raison de son patronyme : « Tu en es encore à la tentation d’Antoine ». A ce qui aurait pu être une de ses tentations, « l’ébat du zèle écourté, les tics d’orgueil puéril, l’affaissement et l’effroi » (le renoncement, la vanité vaine, l’abandon par faiblesse et par peur), la volonté substitue un « travail », celui, dans le cas de Rimbaud, d’un poète désireux d’explorer et d’exploiter « toutes les possibilités harmoniques et architecturales » et de ne pas rester un assis, comme le saint Antoine de la Tentation, celui, dans le cas de Gérald Antoine, d’approfondir la lecture du texte littéraire considéré comme « forme-sens ».

Dans la page suivante, Gérald Antoine cite une formule de l’Américaine Susan Sontag, née à New York en 1933, dans son livre de 1966 traduit en français sous le titre L’Oeuvre parle et publié sous cette forme aux éditions du Seuil en 1968 :

Nous n’avons pas, en art, besoin d’une herméneutique, mais d’un éveil des sens.

« Cela fait très grand plaisir à entendre », commente-il, mais appelle un correctif : « Nous avons, il est vrai, surtout besoin d’un éveil des sens, […] mais nous avons en même temps besoin d’une herméneutique ceinturée du maximum de savoirs et de prudences, pour nous prémunir contre ces malheureux sens que toujours menace soit un défaut, soit un excès d’éveil ». Rimbaud, à la fin de « Jeunesse », dans cette Illumination qui, comme le suggère Gérald Antoine, vient compléter en 1873-1874 la formule de 1871 deux fois inscrite dans les lettres dites « du Voyant », « Je est un autre », avait en effet mis en garde celui qu’il invitait à dépasser la tentation d’Antoine : « Ta mémoire et tes sens ne seront que la nourriture de ton impulsion créatrice ».

Je retrouve ainsi l’expression rimbaldienne sur laquelle Gérald Antoine a mis l’accent. En cela il a dépassé l’herméneutique que cherchait à écarter Susan Sontag et le simple éveil des sens qu’elle considérait comme la source de l’art, en les conjuguant comme Rimbaud conjuguait l’éveil des sens et l’impulsion créatrice, en « remont[ant] de l’œuvre faite à son processus créateur » et en invitant à « percevoir » l’originalité de l’écrivain « dans le bonheur de la surprise - en un mot : du style » (p. 14).

Dans un article publié en 1973 dans les Travaux de Linguistique et de Littérature romanes, et repris en 1982 dans Vis-à-vis, Gérald Antoine, sans faire de la littérature comparée, mais ce qu’il a appelé lui-même dans un premier temps de la « stylistique comparée », puis de la « stylistique (ou de [la] ‘poétique’) comparative », a confronté « Les deux Bérénice », celle de Corneille, Tite et Bérénice, celle de Racine, Bérénice, jouées et publiées presque simultanément en 1670, en se fondant sur les mots, sur « la double face du champ lexical ».

Il a été frappé par le fait qu’habituellement « l’on croit lire », mais « on lit mal » les tragédies de Corneille et de Racine, « car on n’en regarde pas assez les mots, on n’en mesure pas assez l’architecture et l’étendue des phrases, on n’en écoute pas assez les vers ». Or la musique des mots et des vers est pour lui essentielle, et il lui est apparu que « les registres dont jouent les deux poètes ne se recouvrent que sur une plage très étroite. La Bérénice de Corneille claironne des sarcasmes, celle de Racine module une plainte ; mais cela s’entend plus à travers le choix et la disposition des sonorités sur la trame des alexandrins que dans la substance même des propos ». « Martèlement » chez Corneille, « dépouillement, réserve et retenue » chez Racine — sans aller jusqu’à cette « tragédie de l’aphasie » dont a parlé Roland Barthes dans son Sur Racine, publié en 1963.
Gérald Antoine se montre ici plus proche de la poétique de Paul Valéry, malgré ses réserves à son égard, que de l’intertextualité selon Barthes, comme Jean Starobinski, membre associé étranger de notre Académie, dans le chapitre de son livre L’Œil vivant (1968) intitulé « Racine et la poétique du regard » auquel Gérald Antoine se réfère quand il étudie les occurrences des mots regard, regarder, œil et yeux dans Tite et Bérénice de Corneille et dans la Bérénice de Racine. Il ne se réfère d’ailleurs pas explicitement à Valéry dans cette étude sur les deux Bérénice, et c’est à Phèdre, à « Phèdre femme » « exhal[ant] et chant[ant] le désir à l’état brut » que le titulaire de la chaire de poétique au Collège de France avait consacré en 1942 une préface reprise dans Variété V en 1944. Mais l’emploi qu’il fait de la poétique passe par cette filiation. A Claudel, en revanche, que nous savons encore beaucoup plus proche de lui, il se réfère deux fois, en particulier à propos du mot main, au singulier et au pluriel, mot « dont Claudel avait noté la place qu’il tient dans la musique du vers racinien ».

La musique de Phèdre, en 1677, est sans nul doute différente de celle de Bérénice, même si ces deux tragédies sont du même Racine. Et Gérald Antoine, qui a fondé son grand livre Claudel ou l’enfer du génie sur le lien unissant Paul à Camille, sa sœur aînée qui a sombré dans l’enfer de la folie, n’a pu être que marqué par la dernière page du dernier texte de Claudel, sa Conversation sur Jean Racine, datée du 7 octobre 1954, et publiée en 1955, l’année de sa mort, le 23 février, dans le numéro 8 des Cahiers de la Compagnie Madeleine Renaud-Jean-Louis Barrault qui la lui avait commandée.

La comparaison entre Camille et Phèdre y est explicite, et Claudel, après avoir associé « l’image de [s]a pauvre sœur Camille décédée après trente ans de captivité à l’hôpital psychiatrique de Montfavet » à celle de Phèdre demandant en vain « à rien d’humain dans un corps impuissant la guérison de la plaie originelle », faisait allusion, sans vouloir les citer comme s’il en avait peur, à « ces vers inouïs qu’il avouait « ne [pouvoir] lire sans un frisson où du fond de l’enfer la créature élève un appel désespéré à ce Père au ciel de qui elle est descendue ».
Ce sont les vers désespérés de la scène 6 de l’acte IV qu’il convient de redire, en passant en quelque sorte, par-delà le tabou de Claudel, de Zeus l’aïeul à Minos le père, du roi des dieux au défunt roi de Crète :

Misérable ! et je vis ? et je soutiens la vue
De ce sacré Soleil dont je suis descendue ?
J’ai pour aïeul le père et le maître des Dieux ;
Le ciel, tout l’univers est plein de mes aïeux.
Où me cacher ? Mon père y tient l’urne terrible.
 
Il était à craindre que « la plume ne se rompît comme d’elle-même ». Le même Racine, devenu peut-être un autre, écrira pourtant, dans un registre différent et après une parenthèse de douze années, Esther (1689) et Athalie (1691), échappant à l’enfer de Phèdre et à l’enfer du génie grâce à Madame de Maintenon et aux « Demoiselles » de Saint-Cyr. Le titre choisi par Gérald Antoine pour son livre de 1988 le confirme. Paul Claudel a pu craindre pour lui-même un tel enfer, et c’est ce qu’il exprimait dans cette même dernière page de la Conversation sur Jean Racine quand, parlant en son propre nom, il écrivait à propos de la tragédie de Phèdre :

[…] ce qui rend le drame poignant, parce qu’il n’est pas seulement celui de Phèdre, mais celui de Racine, est la question qu’il pose à la conscience de tout inspiré, victime à la fois et complice d’une puissance inconnue, ambivalente et suspecte.

Gérald Antoine a été saisi à la pensée de la folie de Camille Claudel, comme Paul Claudel l’a été lui-même se remémorant la Phèdre de Racine. « Comment ne pas songer à Camille si près de Paul, sœur admirée et redoutée, dont le visage et le destin le saisissent de terreur et de vertige », écrit-il dans l’Introduction de Paul Claudel ou l’Enfer du génie.

On a pu reprocher au diplomate d’avoir trop négligé cette sœur internée dans un asile de Montdevergues-Montfavet près d’Avignon. Elle y avait été transférée dès le 7 septembre 1914, à cause de l’avancée des troupes allemandes en région parisienne, et elle y est morte le 19 octobre 1943, au terme d’une longue vie recluse. Et pourtant Paul est régulièrement venu la voir, peut-être trop rarement il est vrai en raison de ses fonctions . Il y eut d’abord ce qu’il appelle l’ « atroce internement à Ville-Evrard », l’asile de Neuilly-sur-Marne près du Raincy. Camille y avait été admise peu après la mort de leur père le 2 mars 1913. Ce souvenir est resté pour Claudel une blessure et n’a cessé de le hanter. Il s’était fait à lui-même en 1943 le reproche qui lui a souvent été fait quand il était venu la revoir à Montfavet. « Amer, amer regret de l’avoir ainsi si longtemps abandonnée », a-t-il écrit dans son Journal en septembre de cette année-là, immédiatement après être rentré en auto à Brangues, dans son château du Dauphiné.

Gérald Antoine, qui cite cette phrase, interprète l’apparente distance par la crainte d’une trop grande proximité. Camille et Paul se ressemblaient trop, et Paul en a eu conscience. « J’ai tout à fait le tempérament de ma sœur », écrivait Claudel dans une lettre à son directeur de conscience l’abbé Fontaine, peu de temps avant l’internement de Camille à Ville-Evrard, « quoique un peu plus mou et rêvasseur, et sans la grâce de Dieu mon histoire aurait sans doute été la sienne ou pire encore ». Gérald Antoine cite cette lettre et la commente :

Leur « histoire », pour lui comme pour elle, fut celle d’une passion éperdue, puis d’une trahison, éprouvée à l’aune de leur commune démesure (p. 9).

Cette passion éperdue fut celle de Camille pour Rodin, de Paul pour cette Rosalie Scibor-Rylska, épouse Vetch qui a été le modèle d’Ysé dans son drame de 1906, Partage de Midi. Gérald Antoine, très attaché à cette œuvre, à laquelle il avait consacré une étude dès 1965 dans un volume collectif sur Le Théâtre tragique, nous en a procuré en 1994 une précieuse édition, dans la collection folio théâtre de Gallimard où le texte de cette première version est suivi de deux versions primitives inédites et de lettres, également inédites, à celle qui est devenue « Ysé ». « Cela », écrit-il à la suite du précédent rapprochement, « ne pouvait s’achever que par une double catastrophe. Ce fut chez Camille la ‘folie’, chez Paul le ‘génie’ qui l’emporta. Dans un cas comme dans l’autre, le dénouement se joua de justesse. Seule la grâce de Dieu, selon l’expression de Paul, fit la différence ».
Son travail d’ensemble sur Partage de Midi, commencé depuis longtemps, devait être réuni. En effet, après l’édition déjà citée de la version de 1906, Gérald Antoine publia en 1997 (l’année de son élection à l’Académie) une précieuse édition de la nouvelle version de Partage qui fut créée le 17 décembre 1948 et qu’éclairent les documents — lettres, brouillons, corrections et autres — échangés entre Paul Claudel et Jean-Louis Barrault au cours des mois précédents. Le volume, intitulé Partage de Midi. — Un drame revisité (1948-1949), a été publié à Lausanne, par les éditions L’Âge d’homme, dans la collection du Centre Jacques-Petit de l’Université de Besançon, dirigé après le décès prématuré de cet immense claudélien par le regretté Michel Malicet puis par Jacques Houriez, qui lui succéda et aujourd’hui par Pascal Lecroart.
Gérald Antoine mettait en valeur cette confidence de Claudel dans une lettre à Jean-Louis Barrault, et il attirait notre attention encore une fois sur les mots, « ces mots [pour lui] criants de vérité profonde » :

La pièce que v[ous] m’avez, sans doute providentiellement, imposée a pris pour moi une importance énorme. Il ne s’est guère passé de jour que je n’aie médité sur elle. Sa représentation aura une importance que je me permettrai d’appeler historique, comparable à celle du Soulier de satin. Une grande œuvre. Il s’agit de toute ma vie dont j’ai été amené à comprendre le sens. Il s’agit de beaucoup plus que de littérature.

Dans ses dernières années, Gérald Antoine a entrepris, avec passion, d’étudier la relation et de rassembler pour une édition encore à paraître la correspondance entre Claudel et Rosalie Vetch, l’amante polonaise d’autrefois, le modèle d’Ysé, perdue après son départ de Foutchéou le 1er août 1904 et malgré la naissance de Louise à Bruxelles le 22 janvier 1905, retrouvée en 1920 à Paris où elle habitait 9 rue des Marronniers et comme réfugiée à Vézelay, de 1946 à sa mort, le 5 novembre 1951.

Vézelay, où il retrouvait Rosalie et Louise, l’a aussi rapproché d’un de ses anciens condisciples au lycée Louis-le-Grand, en 1882-1885, Romain Rolland, qui y a résidé jusqu’à sa mort le 30 décembre 1944. Il y avait d’un côté un amour perdu et retrouvé, de l’autre « Une amitié perdue et retrouvée », sous-titre donné à l’édition de la correspondance entre Paul Claudel et Romain Rolland, préparée par Gérald Antoine et Bernard Duchatelet, et publiée chez Gallimard dans « Les Cahiers de la NRF », en 2005.

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Vis-à-vis : on pourrait reprendre l’adverbe pour ces deux situations, la situation de Paul Claudel et de celle qui était devenue Rosalie Lintner, la situation de Paul Claudel et de Romain Rolland, l’un ardent défenseur de l’Eglise catholique depuis la nuit de Noël 1886, l’autre « rest[é] sur le seuil », comme il l’écrivait lui-même au début du mois de janvier 1942 dans un texte intime cité par Gérald Antoine.

Comment un ancien étudiant, comment un ancien élève doit-il se comporter vis-à-vis de celui qui a été son professeur ? Ma réponse est simple, immédiate, car elle jaillit en moi du fond du cœur : en faisant tout pour lui être fidèle et, si je puis dire, coordonné ; en étant fidèle à sa mémoire comme il a été fidèle à sa personne de son vivant ; en ne se considérant pas seulement comme un successeur, mais du moins autant qu’il le peut, comme un héritier ; en prenant modèle sur lui pour affronter d’autres difficultés, d’autres épreuves que celles qu’il a surmontées au XXe siècle, celles qu’il a déjà pu connaître dans les quatorze premières années du XXIe siècle et qui, je le crains, se sont encore aggravées depuis.

De la « ronde des vents » que vient de décrire admirablement Mireille Delmas-Marty dans son nouveau livre, Aux quatre vents du monde, on espère que se dégage un souffle qui puisse être une chance pour l’humanité. Plus que jamais nous avons besoin de ce souffle, de ce que François Cheng, de l’Académie française, a appelé le « souffle-esprit ».

Plus que jamais donc nous avons besoin de l’esprit de Gérald Antoine, toujours présent parmi nous, dans l’ineffaçable souvenir.